Hospitalisation psychiatrique

⚠️ TW : isolement, contention, surmédication, suicide, violence se***, décès.

Je témoigne, car avec l’écriture dans mes mains, le silence me rendrait complice.

J’ouvre les portes de l’hôpital psychiatrique sans fiction.

C’est bien loin de l’image que l’on s’en fait dans les films. C’est pire. Ce n’est pas nous qui faisons peur. Ce sont les conditions d’accueil et le quotidien qui sont à dénoncer.

Je raconte mon expérience. Je la sais malheureusement commune.

Je serai d’abord dépossédée du contact avec mes proches. Mon téléphone me sera enlevé.

Je le retrouverai plusieurs jours plus tard.

Avec un SMS de mon compagnon, qui s’excuse de m’avoir internée sous contraintes et qui pleure à chaudes larmes.

Je n’aurais même pas pu le rassurer, par moi-même… Non, il n’aura que les paroles des soignant·es  qui l’informeront de si « je suis calme ou non ».

Il vivra sa culpabilité seul. En France n’existe pas encore cet intermédiaire où je serai bien accueillie. Et il le savait…

J’ai eu la chance inouïe qu’un ami s’occupe de lui et lui dise de me ramener des affaires. Il lui a dit d’ajouter surtout un agenda et un stylo. Bien vu.

Puis, je serai dépossédée de mon corps.

Ce seront ces premières sangles qui m’attachaient sur cette table, pieds et poings liés. Justifiées par quoi ? Je m’exprimais en poèmes aux urgences…

Malgré mon état délirant, je savais où j’étais. Je savais que si je me débattais, on m’aurait gardée plus longtemps attachée. J’ai accepté de me faire saucissonner.

Les soignant·es ne m’ont même pas assez sédatée, ni même venu·es me voir si je dormais. Une très grave erreur.

De fait, j’ai déliré pendant plus de douze heures, me tortillant sur ma table.

Entre les histoires que je me racontais et persuadée que j’avais besoin de purger un péché pour être là.

Iels ont une caméra pour surveiller. Iels ont dû bien dormir, ce soir-là, puisque personne n’est venu. Je me souviens de chaque seconde de mes délires, et c’était long, très long. Plus les heures passaient, plus les délires s’aggravaient avec des hallucinations.

Le matin, iels sont venu·es me mettre une couche.

Je ne vous fais pas de dessin. Quand on prive quelqu’un d’aller aux toilettes, c’est comme dans les Sims.

Iels m’ont demandé si je savais qui j’étais.

Je savais qui j’étais, mais j’ai hésité. Je réponds Prophète ou non ? Après une nuit entière à délirer, donc à abîmer mon cerveau, j’étais encore partagée. J’ai donné la mauvaise réponse.

Moi, je voulais juste vapoter. Mes affaires étaient de l’autre côté de la vitre. J’ai juste demandé qu’on me fasse sortir cinq minutes dehors pour que je prenne l’air.

Mais non.

L’isolement, c’est se p*** dessus, être privé·e de contact et d’air, pour une faute que nous n’avons pas commise.

Priver un cerveau de nicotine aussi longtemps, sèchement, c’est aggraver le choc.

Alors je collais mon visage et mes mains contre la vitre qui me séparait de mes affaires.

Je voulais récupérer le collier offert par ma Maman, qui aurait pu me rassurer. Mon pantalon souillé.

Après l’isolement, on m’a mise dans une unité rapprochée. Mais j’ai fait un retour à l’isolement.

Parce que j’ai réussi à sortir me promener.

Je suivais « les signes de Dieu » et pour ce coup-là, il avait assuré, parce que normalement, c’était bien surveillé. Iels ont dit que je m’étais enfuie, alors que j’ai dit que j’étais perdue.

Retour à l’isolement de par l’invalidation de ma parole. Puis retour à l’unité rapprochée.

Et là, iels m’avaient, par contre, trop donné de médicaments. Je n’arrivais plus à parler. Dépossédée de ma parole. J’essayais d’écrire dans le journal apporté par mon copain. Je n’y arrivais pas à cause de la surmédication.

J’avais besoin de noter mes questions, mes besoins, les soignant·es ne me parlaient pas et ne m’expliquaient rien.

J’ai commencé à noter les dates, pour me reconstruire les événements et les souvenirs de ce qui était important. Puis, j’étais juste là, parmi d’autres patient·es, libre de déambuler dans ce petit espace, à moitié délirante.

Aussi, on est dépossédé·e de ce qui nous calme.

J’ai réussi à me faire comprendre d’un autre patient. Lui dire que j’avais besoin de musique pour m’apaiser, et mettre mon morceau en boucle.

On m’offrait des roulées avec grand plaisir, et empathie. Et sans nul doute, de la pitié.

Puis j’ai rencontré celui que j’appelle « mon soleil », et je lui ai demandé s’il faisait partie du personnel tellement il s’occupait bien de nous, de moi.

Non, lui, il était là parce qu’il avait tenté de se suicider.

Comment les soleils peuvent-ils vouloir s’éteindre ?

Je passais mes journées à subir mes traitements trop forts, atroces, avec des dyskinésies au visage.

Ma bouche était tordue, m’empêchant de vapoter correctement. Mon seul plaisir. Il faisait froid, j’avais raté Noël.

Un patient a réussi à m’emmener dans sa chambre. On repassera pour la surveillance, même en « unité protégée ».

Une danse dégueulasse forcée, un baiser forcé.

Écœurée, démunie, sans parole. Comment j’allais le dire à mon copain ? Viens me chercher, y a un mec qui abuse de moi, on m’attache, on m’isole et on me surmédicamente ? Mon compagnon pouvait effectivement pleurer…

J’ai fini par en parler à mon soleil, qui a pu signaler cette brave merde.

Je passais mes journées dehors sur un banc, au soleil, jusque tard le soir, sous la neige de décembre. Il y avait encore un peu de dignité dans ce service, nous n’étions pas beaucoup. Assez pour qu’on se parle toustes, mais pas assez pour qu’un·e soignant·e me parle.

Puis j’ai été libérée dans une unité plus libre.

C’est ça, ouais. J’ai porté pendant trois semaines un pyjama imposé. Je n’ai jamais demandé pourquoi. Je n’avais le droit qu’à une petite cour pour sortir.

Puis s’est ensuivi un mois de dépérissement.

Au départ, j’avais encore l’énergie de la manie pour socialiser. Très vite, le traitement me zombifie. Le psychiatre ne m’écoute pas sur ma santé mentale retrouvée, ni pour mon intolérance aux médicaments.

« Je suis le protocole. » me répétait-il. Le peu de fois où je le voyais. Un protocole médicamenteux, ça s’adapte, non ?

La connaissance de moi et mon récit n’avaient aucune valeur. Dépossédée de ma crédibilité.

Pour me calmer chez moi à ma plus grosse crise maniaque, je ne prenais que la dose minimale du traitement antipsychotique. À l’HP, on m’en donnait dix fois plus + médicaments de sédation…

Alors j’ai commencé à m’enfermer dans ma chambre, à surveiller à ce qu’iels ne repèrent pas que je vapotais à l’intérieur. Je ne voulais parler à personne. Je mangeais à la table des plus abîmé·es parce que j’en faisais partie.

Je ne sortais même plus une minute par jour.

Mon soleil m’offrait des cigarettes, celles que j’aime bien, mentholées. J’attendais impatiemment que mon compagnon vienne me rendre visite tous les deux jours. Il ne m’avait jamais vu pleurer. Sauf cette fois-là, dans ses bras.

Nous ne savions pas quand j’allais sortir.

Nous savions toustes les deux que c’était inutile que de me maintenir dans cet état.

Aucune activité en 1 mois et demi, PAS UNE, n’a été proposée aux patient·es. Nous déambulions entre nous. Et moi je fuyais tout le monde.

Puis, quel intérêt des « permissions »à l’extérieur ?

Mon compagnon récupérait un objet cassé. Je refusais les appels de mes proches. Que leur dire qu’ils pourraient décemment entendre ?

J’avais tellement d’effets secondaires que je ne pouvais pas rester sur le canapé à regarder une série. Je piétinais le sol en faisant des allers-retours toute la journée. J’avais un regard de morte.

Je cachais les sucreries qu’il m’apportait, parce que c’était un peu de sa présence qu’il y avait à travers ces douceurs.

Pas une fois, les soignant·esne sont venu·es me parler en un mois et demi.

Ce fut le plus tragique pour moi. Le manque de lien. Cela demanderait de si grands efforts ?

Je ne tolère aucune excuse institutionnelle.

Je répète : je ne tolère aucune excuse institutionnelle. Encore moins pour celleux qui ont été envoyé·es en réanimation, à cause de traitements trop lourds et inadaptés. Aucune excuse pour celleux qui sont mort·es étouffé·es dans leurs vomis, contentionné·es sur cette table.

Si mon copain n’a pas eu d’autre choix que de m’interner, la psychiatrie, quant à elle, a d’autres choix que de nous traiter ainsi.

Moi vivante, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour trouver une autre manière d’accueillir ces phases maniaques. Par l’écriture pour le moment. Peut-être un jour en tant que pair-aidante…

Pour que la honte change de camp.

MON SOUHAIT : pour que plus jamais une hospitalisation en psychiatrie ne ressemble à ça

Depuis la chambre sans fenêtre,
De la table où le corps devient objet,
De la nuit qui dure douze heures et ne dort pas.

La main qui attache sans regarder,
Et celle qui détache sans comprendre.
J’ai vu les âmes s’éteindre sous les protocoles,
Et les soleils qui, même blessés, réchauffent encore.

Je dis ceci :

Le soin n’est pas un ordre,
Le calme n’est pas la paix,
La docilité n’est pas la guérison.

Je dis ceci :

Aucun diagnostic ne vaut une main qui écoute.
Aucun médicament ne remplace un regard qui voit.
Aucun protocole ne peut soigner sans amour.

Je dis ceci :

Tant qu’un seul être sera attaché au nom du soin,
je parlerai.
Car moi vivante,
Je témoignerai pour celles et ceux qu’on a rendus muets.

Et je le répéterai jusqu’à l’usure de mes mots :

Si c’est contraint,
Ce n’est pas du soin.

Lucie

Un architecte chez les fous

Tout comme la perception d’un espace construit ne peut se réduire aux dimensions métrées d’une pièce, le vécu de la folie ne peut se réduire à sa dimension pathologique.

C’est un peu comme si dans une phrase, on se concentrait uniquement sur les fautes d’orthographe sans s’attacher au sens, à la construction voire à la poésie des mots mis ensemble.

Vous pourrez toujours dire qu’un espace fait 3m par 3m, qu’il est bas sous-plafond, que les murs sont en pierre, vous ne saisirez jamais ainsi la perception que s’en fait une personne. De même, si on se limite à décrire la folie en termes de symptômes, d’hallucinations, on passe à côté de la perception du sujet habité par la folie.

D’ailleurs quand on entre dans une pièce, on a toujours conscience d’être à l’intérieur, qu’il y a un dedans et un dehors, on est rentré par quelque part, on a franchit le seuil d’une porte, on sait à peu près par où on est passé et où on est, on a une sorte de carte mentale.

L’espace physique est aussi un espace mental et symbolique. Certes les murs d’un espace ne bougent pas, mais on tourne autour, on le voit de loin, de près, on y rentre, on y monte, on reste un instant, on part, on revient. Prenons l’exemple de la tour Eiffel, c’est un repère dans la ville et une icône planétaire. Elle a une valeur esthétique, une logique structurelle ce n’est pas qu’un assemblage de ferraille.

Dans notre vie, on fréquente une multitude d’espaces qu’on investit mentalement, là où on travaille, nos lieux de loisirs et surtout là où on habite, son chez soi. Se sentir chez soi, c’est important, ça participe de notre équilibre, c’est donner une valeur au lieu, y mettre un peu de nous, ce n’est pas juste un toit sur la tête ou une appartenance nationale.

L’ancrage dans un lieu est important pour l’identité d’une personne et son équilibre mental. Quand on est déraciné, qu’on ne trouve pas sa place dans la société où on vit, on peut toujours dire à l’intéressé d’aller voir ailleurs mais le chemin le plus court c’est souvent la folie.

Partir loin, s’évader d’une réalité morose sans prendre l’avion, c’est ça la folie.

Quand on est habité par la folie, c’est le monde qui nous habite. Ce n’est pas un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur mais l’inverse, le monde rentre en nous. Les filtres avec l’extérieur se dissolvent et on peut être envahi par des signes, par des voix, par des visions qui sont autant d’interprétations de notre cerveau du monde extérieur. Ces interprétations ne sont fausses que pour l’observateur extérieur mais ce n’est pas tellement à l’intérieur que ça se passe mais bien dans l’intéraction avec le monde extérieur. Il n’y a en fait plus d’intérieur, notre corps n’est plus, on est un pur esprit qui ne fait qu’un avec le monde.

On perçoit l’espace physique comme n’importe qui, les murs sont là, c’est juste notre corps qui a disparu.

Il faut donc redescendre sur Terre et rerentrer dans son corps qu’on n’a pourtant jamais quitté !

Pour vous faire redescendre, on a inventé les anti-psychotiques car comme ça se passe dans la tête, il faut arrêter la machine. Donc on vous bloque les émotions, les pensées voire l’énergie vitale à coup de médicaments qui sont en fait des tranquillisants.

C’est ainsi qu’on traite la folie aux urgences psychiatriques. Les médecins, pour vous protéger et protéger les autres, décident de vous sédater et de vous interner.

L’hôpital psychiatrique

L’hôpital occupe une place privilégiée dans l’image qu’on se fait de la folie. Personne ne veut finir chez les fous. C’est un lieu symbolique, c’est comme la prison, un lieu coupé du reste de la ville par de hauts murs austères. Ici, il y a bien un dedans et un dehors et une fois sorti on vous regarde autrement. Peut-être parce que vous savez, vous, ce qui se passe derrière les murs.

Vous l’aurez compris, pour faire tomber les représentations négatives sur la folie, il faut que l’hôpital cesse d’être un non-lieu, dont on préfère ignorer l’existence et ce qui s’y passe.

Moi, je me suis réveillé dans ce lieu après avoir été sédaté aux urgences. Je n’ai pas vu par où je suis rentré, je n’ai compris que j’étais à l’hôpital que lorsque ma mère m’a transmis ce petit dessin, je découvrais alors qu’on ne m’avait pas kidnappé, que j’étais à Soisy près de la Seine.

soisy sur seine

Je n’avais pas dit un mot depuis mon réveil, ils m’ont alors mis dans une chambre avec un lit et un seau et m’ont enfermé à double tour pendant deux jours je pense. Seul entre ces quatre murs, j’ai commencé à croire à une prise d’otage, on n’enferme pas les gens juste parce qu’ils sont fous.

Ils allaient me tuer alors j’hurlais mon nom de toute mes forces pour qu’on sache qui j’étais. Dans cette chambre d’isolement, je n’étais qu’un agité de plus, dans l’engrenage d’un soin psychiatrique pris dans ses propres logiques où le manque de moyens et de formation fait qu’au lieu de vous demander votre nom et de vous rassurer, on vous boucle entre quatre murs car les murs auraient une fonction contenante.

Les murs ne parlent pas, il n’y avait pas la charte du patient hospitalisé à lire, j’aurais aimé des mots, pas des murs, n’importe quel mot mais pas ce silence signifiant mort et abandon thérapeutique.

On m’a sorti de là quand j’ai découvert un magazine sous le matelas et que je me suis mis à découper des mots pour faire des phrases et à les passer sous la double-porte pour qu’on vienne m’aider.

Faire des phrases comme quand j’écris maintenant pour qu’on ne banalise pas cette souffrance. La souffrance n’était pas en moi, je n’étais plus moi, je souffrais le monde, ce monde qui m’avait enfermé sans raison apparente.

Je délirais pour un monde meilleur et voilà comment le vrai monde m’a répondu.

C’est triste, tout comme ce qui a suivi, la disparition des pensées du fait des médicaments, de toute capacité à réfléchir au point de ne plus pouvoir faire des phrases. On vous bloque toutes les pensées et les émotions, on ne les trie pas. On dit que si on arrête brutalement le traitement, les pensées incohérentes reviennent.

Je n’ai pas essayé par peur de retourner à l’hôpital. Ne pouvant plus m’exprimer, j’ai plongé dans le désespoir, mon corps est tombé malade, je ne ressentais plus rien et mon espace vital s’est rétréci au point de ne plus sortir du lit.

Soigner c’est redonner un espace à la folie, c’est permettre à une personne de se reconnecter avec son corps et avec le monde. L’enfermement et les médicaments ne soignent pas la folie, ce sont des outils au service d’un projet thérapeutique, à priori celui de redonner à la personne les rênes de sa vie.

La ségrégation spatiale des fous s’accompagne d’une ségrégation mentale. Changer les regards c’est aussi participer à faire tomber les murs.

Il ne s’agit pas de détruire les lieux de soins, il s’agit d’en ouvrir les portes, de décloisonner, de les rendre humains, de créer un espace capable d’accueillir un état de conscience altérée.

Accueillir la folie, c’est pouvoir rassurer, avoir une parole apaisante, être une présence, un repère. L’architecture, par son agencement et ses couleurs, ne saurait à elle seule assurer ce rôle.

Mais tout comme on pourrait être en droit de demander un personnel soignant de qualité, disponible et bien formé, on pourrait imaginer de nouveaux lieux, ouverts sur la ville, ayant une certaine qualité architecturale pour accueillir les personnes en crise ou en difficulté, non pas uniquement des lieux de consultations mais aussi des lieux où la vie reprendrait ses droits.

Portrait de Rody

Comme Rody, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Ma famille, mes amis, sont les personnes ressources qui me permettent d’entrevoir un amour et un futur possible.

Je vis dans une solitude extrême et cela me donne le sentiment d’être une fourmi dans une fourmilière.

J’aime essayer de trouver des situations où je peux méditer. Par exemple, j’ai choisi de moins polluer l’environnement en n’utilisant plus de voiture, en faisant mes courses à pied et pour ce qui est des longs trajets j’utilise le train. Je médite souvent sur la question du pourquoi les gens prennent leur véhicule. C’est un faux espoir, le temps passe différemment à pied.

J’ai espoir qu’une majorité de personnes prendront conscience qu’une voiture rend esclave et non libre.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’ai essayé de travailler comme graphiste.

Cependant, j’ai eu des périodes de maladie très handicapantes et de longs séjours à l’hôpital.

Mon métier ou du moins ma raison de vivre est de mieux comprendre le monde qui m’entoure afin d’être une personne ressource et de confiance pour mes proches.

J’aime observer le monde afin de voir ce qui pourrait être différent.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Le monde de la santé mentale en France n’est pas vraiment la priorité des dirigeants.

Avoir une maladie mentale peut entraîner de lourdes conséquences comme l’éloignement des amis, l’incompréhension des réactions de rejet, et une grande fragilité.

Il y a beaucoup à faire en ce qui concerne la protection des malades.

Il n’est pas rare de voir en psychiatrie bourreau et victime prendre un repas ensemble de par le laxisme des lois. En effet, il peut y avoir dans une même enceinte des victimes de viols et des violeurs par manque de place dans la structure.

Il y a beaucoup à réfléchir aussi quant à la volonté d’enfermer ceux qui nous paraissent différents.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Rien, le fou, à force d’être écouté, semble normal et les personnes commencent par entendre la folie comme normale.

Hallucinations, états de transe et phénomènes paranormaux peuvent être gênants à aborder, tout comme l’après vie.

En HP (hôpital psychiatrique), il est fréquent de pouvoir parler de tout.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Je demanderais un budget pour les fous raisonnables ; quand une personne qui fait des économies écologiques pour être bienveillante avec les générations futures, qu’elle soit rétribuée pour bon comportement.

A l’inverse, quand une personne pollue qu’elle soit sanctionnée.

Ce n’est pas parce que des gens ont une maladie mentale qu’ils doivent être marginalisés, au contraire, et surtout actuellement.

Page blanche [Sherazad]

J’ai passé la pire année de ma vie, j’ai perdu celui que je considérais comme l’amour de ma vie, j’ai passé des mois enfermée seule sans espoir, la peur au ventre entourée de personne tout autant perdues que moi. J’ai passé des mois à espérer seulement sortir de ces murs déprimants, de cette routine qui t’éteint à petit feu.

Attendre pour ces putains de médicaments, attendre pour fumer, attendre pour sortir dans le parc dont tu as fait le tour 100 fois, attendre pour les visites, attendre pour manger, attendre de pouvoir à nouveau exister. Attendre parce qu’on est patient. Attendre pour voir le médecin attendre pour parler à des infirmiers, attendre la fin de la relève. Attendre sans trêve, la pire torture pour une impatiente.

Mais c’est pas tout, ces murs se resserrent peu à peu autour de toi pour faire de toi le patient parfait sans âme. Tu perds ton essence plus rien ne te définit, pour ma part j’ai perdu l’art des mots et mes sentiments mes émotions et mes sensations de quoi dénaturer une hypersensible.

J’ai failli perdre la vie, perdre l’usage de mes jambes. Mais je n’ai pas souffert. J’ai explosé mon pied en morceaux, cassé deux vertèbres, et j’ai rien ressenti tellement que j’étais vide.

J’ai passé le jour de mon anniversaire attachée à un lit, écartelée sur un lit d’hôpital pieds et poing liés.

J’ai été plâtrée pendant 3 mois sans pouvoir poser le pied par terre avec un corset sur le dos. J’ai du réapprendre à marcher comme une seconde naissance. C’est ce que j’aimerais que ce soit une renaissance, un retour à zéro un reset page blanche et on recommence.

Sherazad

Instagram : @__sherazad__

Texte initialement publié par https://www.instagram.com/voix_qui_clochent/

illustration : Paysage, vers 1954. Nicolas de Staël. Kunsthalle, Karlsruhe.

Abolir la psychiatrie

« L’abolition de la psychiatrie n’implique pas d’interdire aux gens de s’approprier les diagnostics psychiatriques qu’iels estiment leur être utiles, ni de leur interdire de continuer à prendre les médicaments psychiatriques qu’iels estiment efficaces. »

Stella Akua Mensah & Stefanie Lyn Kaufman-Mthimkhulu

https://www.zinzinzine.net/l-abolition-carcerale-doit-inclure-la-psychiatrie.html

Préambule

Je tiens à préciser en introduction que je ne suis pas sous l’emprise de la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH ou CCHR à l’international), une organisation qui exploite les victimes de la psychiatrie au service d’un culte sectaire.

J’écris cet article car depuis la création de Comme des fous, j’ai mis beaucoup d’énergie pour comprendre la psychiatrie, pour réfléchir à comment la transformer collectivement car au final on est dans le même bateau.

J’écris en « je » car j’aimerais arrêter de me cacher derrière un « nous », sous-entendu « nous à qui on ne donne pas la parole », pour assumer mon point de vue personnel que je ne retrouve pas dans les mots des autres. Je sais que la psychiatrie ne me lâchera pas malgré la haine que je lui porte et je ne doute pas que l’EMDR ou la sismothérapie pourraient m’aider à dépasser les traumas générés par les hospitalisations à répétition.

Je trouve néanmoins qu’il faut politiser le problème. Car sinon on en revient toujours aux mêmes peurs et aux mêmes arguments.

Si la psychiatrie disparaît, la folie elle ne disparaîtra pas, qu’est-ce qu’on va faire de ces personnes folles pour lesquelles notre soutien indéfectible ne suffit pas, si même quand on se relaie jour et nuit pour l’accompagner, elle part dans un délire qui nous fait envisager le pire, qu’elle pourrait avoir une pulsion de mort ?

Si la psychiatrie disparaît, oui il va falloir s’organiser et proposer une alternative. Penser le soin dans la communauté, monter en compétence au niveau de la résolution de crises et de conflits, pour pouvoir se passer de l’hôpital psychiatrique.

Si la psychiatrie disparaît, les murs de l’asile tombent, même pour les plus démunis qui n’ont nulle part où aller ou qui n’ont pas les sous pour se réfugier en clinique. On nous répond qu’être enfermé en psychiatrie puis suivi à vie, c’est toujours mieux que de finir enfermé en prison (alors qu’on n’a même pas commis de crime…).

L’enfermement psychiatrique et la déshumanisation des soins qui va avec ne sont pas une solution.

Certaines propositions qui reviennent souvent sont l’arrêt des hospitalisations et des traitements forcés ainsi que l’abolition de la contention. En finir avec les traitements dégradants, ce qui sous-entend qu’on ne garderait que le bon côté de la psychiatrie, des gens dévoués et formés à accueillir nos proches quand ils vont trop mal…

Beaucoup considèrent n’avoir été que malmenés par la psychiatrie, qu’ils vont bien malgré tout et que la psychiatrie les a sauvés, qu’il faut réussir à passer outre les conditions d’hospitalisation difficiles, que même si la chambre d’isolement est une torture psychique, mieux vaut le taire et ne pas raviver les traumas.

A chacun sa souffrance, à chacun ses traumas, un jour tu trouveras le bon psychiatre et psychologue pour te reconstruire et avancer, et la psychiatrie ne sera qu’une béquille, elle ne prendra qu’une place insignifiante dans ta vie rétablie car la psychiatrie ce n’est pas la vie. La vie hors des moments de crise vaut le coup d’être vécue et quand on va bien, on ne pense pas à changer la psychiatrie.

Je pense que ceux qui vont bien ont le devoir d’aider ceux qui n’ont pas (du moins temporairement) les ressources mentales pour résister à la folie et à la réponse psychiatrique (« tais-toi et avale ton traitement médicamenteux »).

Ceux qui sont rétablis mais aussi les proches peuvent aussi ne pas être complices de la maltraitance psychiatrique, ne pas fermer les yeux et permettre l’émergence de propositions alternatives de soins inscrits dans la communauté, échappant au tout médicament et à l’explication biomédicale des handicaps psychosociaux et des troubles dont la science ignore les causes.

Abolir la psychiatrie, ce n’est pas guérir miraculeusement en se sevrant des médicaments en cachette de son psychiatre, ni même forcément arrêter son traitement médicamenteux, ni même refuser les diagnostics ou les soins. Abolir la psychiatrie, c’est être fin d’esprit à défaut d’être sain d’esprit, c’est accepter la neurodiversité et la folie comme quelque chose d’inscrit dans l’humanité, une souffrance ou un handicap à accueillir collectivement, le « vrai » soin sans rapport de domination. Ces alternatives existent déjà dans les groupes d’auto-support et les groupes d’entendeurs de voix.

Les gens qui avons besoin de médicaments-béquille pour réguler le sommeil, apaiser les idées, ne pas sombrer dans l’abîme ou réduire l’anxiété, on a aussi besoin de parler. Parler de moi, je n’aime pas ça, je préfère engager une discussion sur la psychiatrie.

Comme dit un ami, parler de psychiatrie peut sauver des vies. Mais je pense que la psychiatrie sauve parfois des vies par défaut car on n’a pas inventé d’autre recours. Et que ce qui soulage vraiment la souffrance, c’est la parole, ce à quoi les psychiatres ne sont pas formés en 10 ans d’études contrairement aux psychologues.

Je suis heureux de pouvoir dévoiler par écrit ce que je pense sur la psychiatrie et mon refus de la voir se réformer, je pense qu’écrire c’est aussi réfléchir, sortir d’un silence et d’une souffrance étouffée par les calmants. Et j’espère qu’on pourra réfléchir ensemble à des récits alternatifs, dépsychiatriser nos troubles et s’émanciper collectivement car, antipsy ou pas, au final on est dans le même bateau.

Joan

Vol au-dessus d’un nid de coucou. Quand j’étais hospitalisée en psychiatrie. [Imelda]

J’ai eu envie d’écrire cet article. Parce que je garde un souvenir assez traumatisant de toutes ces hospitalisations. Parce que se retrouver privé de liberté lorsque l’on n’a commis aucun crime, cela reste impressionnant, cela peut sembler inhumain, injuste. Parce que le quotidien derrière les murs d’un HP n’est pas toujours mis en lumière. Parce qu’être en HP, ce n’est pas la joie, c’est en fait une véritable misère qui en dit long sur l’état révoltant des services de santé en France, notamment de la psychiatrie. Parce qu’en HP, on est seul face à soi-même, seul avec ses problèmes. Mais dans tous ces mois parmi les plus vulnérables des vulnérables, il y a heureusement eu des petits rayons de soleil. Heureusement, mais pas suffisamment.

« Souhaitez-vous être hospitalisée ? ». Toutes mes hospitalisations ont débuté ainsi. Je sais maintenant que répondre « non » au médecin qui vous pose cette question, c’est la garantie d’une hospitalisation sous contrainte, c’est-à-dire, sans votre consentement. Combien de fois me l’a-t-on posée cette question ? 3, 4, 5 fois ? A chaque fois, j’étais dans un état second, de crise, sous l’emprise de médicaments, en surdose…suite à une tentative de suicide. Avec la contrainte, il y a la nécessité de prendre des mesures pour mettre le patient hors de danger (envers lui-même, ou autrui).

Le médecin vous pose la question. Vous prenez la pilule bleue ou la rouge ? Répondez non, et le médecin signe un petit papier qui vous prive de liberté afin de vous garantir de rester en sécurité. Un proche peut également demander à ce que vous soyez hospitalisé sous contrainte, mon père l’a par exemple fait pour moi lors de ma première hospitalisation. Une longue hospitalisation sous contrainte nécessitera de passer en audience devant le juge des libertés. Oui, on vous prive de liberté, aux yeux de la loi, vous avez été dangereux, vous avez dérogé à l’ordre des choses, vous passez donc devant un juge au bout de quelques semaines.

Répondez oui, vous êtes libre. Sauf si le médecin décide quand même de vous emprisonner…pardon, hospitaliser sous contrainte, vu votre état alarmant de détresse.

J’ai été hospitalisée dans deux structures. L’une en province, l’autre à Paris. Quel que soit l’endroit, je pense qu’il est impossible de bien vivre une privation de liberté.

A chaque fois, des murs. Pour éviter les escapades, les mises en danger, on vous enferme entre de hauts murs. L’agent d’accueil a l’œil rivé vers la sortie, tu n’as pas intérêt à filer à l’anglaise, ou tes vêtements te seront confisqués et tu porteras l’odieux pyjama bleu de l’hôpital, comme une collerette de la honte. Une fois affublé.e de cet uniforme, impossible de passer incognito hors-les-murs. Et dans la cour de l’HP aussi. Porter le pyjama permettra à tes camarades hospitalisés de dire « ah, ça y est, il.elle a déconné, la punition est tombée ! » La pratique du pyjama bleu, une humiliation thérapeutique.

Les camarades hospitalisés, parlons-en. Je suis arrivée brisée dans ces structures, à chaque fois. Se retrouver confrontés à la faune d’un HP, et se dire « j’en suis », c’est bouleversant. J’ai pu croiser de tous les profils, certains me faisaient peur, je me reconnaissais plus volontiers dans d’autres. On a toujours peur de la différence…et de son miroir. Nous étions dans le même vase clos. Parce que nous avions tous des problèmes qui justifiaient d’être rassemblés au même endroit. Et aussi, parce qu’en France, il n’y a pas les moyens pour offrir mieux à toutes ces populations de malades, aux pathologies et besoins divers. Forcés à la cohabitation, un freak-show laissé à l’abandon par l’Etat.

Personne ne disait ouvertement sa pathologie, à moins d’avoir tissé un lien de confiance avec un autre patient. On se doutait bien, en voyant certains cas, que les maux de certains étaient plus graves, les douleurs peut-être plus aigües et profondes que pour d’autres. Certaines affinités peuvent se tisser au fil des conversations (malades, oui, mais l’hôpital psychiatrique n’enlève rien du besoin d’aller vers l’autre, du besoin de contact.) J’ai bien évidemment modifié tous les prénoms de mes ex-camarades, combiné des profils, créé des chimères, pour brouiller les pistes.

Il y avait Béatrice, la trentaine, petite, un t-shirt qui disait très justement « cute, but psycho ». Elle avait un œil crevé « je me suis crevé l’œil pendant une crise avec une punaise parce que j’étais très triste» . Manifestement en souffrance, souvent à taper dans les murs ou à l’isolement. Il y avait David, hospitalisé depuis vingt ans, cheveux gris et gras, toujours en pyjama bleu et crasseux, il cherchait des mégots mouillés dans la cour pour avoir une petite taffe, et se faisait un plaisir de lâcher des pets odorants dans l’ascenseur blindé par les patients désireux d’aller en pause clope (ça le faisait marrer). Il y avait Agnès, je me demandais ce qu’elle fichait là, une belle brune, brillante, cultivée, qui demandait tout le temps à sortir, mais se faisait souvent sermonner par les infirmières « Vous savez bien que ce n’est pas possible et que ce ne serait pas raisonnable ! ». Il y avait Jane, les cheveux bleus, borderline comme moi, 19 ans, les poignets lacérés de cicatrices de scarification ou pire, un peu artiste, très talentueuse, très sensible, une histoire familiale douloureuse. C’était une jeune femme très sombre, souvent seule dans sa chambre à faire des achats compulsifs avec son téléphone. Il y avait Thibault, il s’amusait à escalader les murs le soir venu pour aller chercher de l’alcool. Il avait séquestré son petit frère pendant une crise. Il y avait Fabien, la soixantaine, un sicilien sanguin, plein de feu et de problèmes, en rupture avec ses filles. Il avait été commerçant prospère dans le Sentier il y a longtemps, et avait tout perdu. Il restait seul avec ses crises, il faisait tout péter lorsqu’il s’énervait contre l’équipe soignante. Il y avait Edouard, 20 ans, maigrichon, blondinet, une gueule d’ange, de petit étudiant sans histoire, gentil, poli, une petite voix. Là pour une grosse dépendance à l’alcool et une dépression grave. Il y avait Clothilde, toxicomane et borderline, en quête permanente de shit, elle en faisait entrer on ne sait comment. Une fois, je l’ai vue souffler un nuage de beuh sur la tête d’un médecin, on aurait dit un dragon en furie.

Il y avait Geneviève, une petite vieille au dos courbé, squelettique, cheveux gris, longs, le teint basané par de nombreux jours dehors. Elle passait son temps à hurler « C’EST BON » en fumant ses gauloises puantes. Il y avait Christian, un petit papy moustachu en fauteuil roulant, veuf, ancien tennisman, volontaire du club de bridge, qui avait voulu en finir, car trop seul et triste dans son logement. Il y avait Clémentine, deux têtes de plus que moi, forte, cheveux au carré, une grosse voix tantôt chaleureuse, tantôt terrifiante. Elle était amoureuse de toutes les patientes du service. Une fois, je l’ai retrouvée dans mon lit, j’ai eu peur, elle voulait m’embrasser et me disait « je t’aime ».

Et il y avait moi. 26 ans, mère solo, célibataire, borderline, hospitalisée suite à une TS médicamenteuse, en pyjama bleu après une évasion remarquée, maigre, en souffrance, en pleurs, je ne voulais pas être là. Privée de téléphone à la demande de la psychiatre. Au départ, on m’a placée dans une chambre solo, avec des murs jaunes. Puis on m’a déplacée dans une autre chambre, que je partageais avec une autre femme. Nous avions un petit lavabo derrière une cloison. La salle de bain et la salle de douche étaient communes, nous les partagions avec les autres. Il était possible d’y aller sur des créneaux dédiés. Il m’est arrivé que la douche soit dans la chambre, mais cela est un luxe. Les douches, comme tout le reste, doivent être prises dans les règles, à heures fixes. Tout est réglé comme du papier à musique. Le quotidien est ritualisé, tout est compté, observé, noté…

Le matin, vers 7h, l’équipe infirmière vient taper aux portes « Mme Machin, c’est l’heure ! Bonjour ! ». Puis courte toilette, et file d’attente. Il faut faire la queue. Il y a en fait deux queues. La première pour le traitement. Cachet 1, cachet 2, tercian, un peu d’eau pour faire passer. Puis la seconde, il faut prendre le petit plateau, se servir parmi les plats réchauffés ignobles de l’hôpital. Manger, débarrasser. Chambre. Même manège le midi et le soir.

Et une règle !

Ne pas déranger pendant les transmissions du matin, de l’après-midi, et du soir. Les transmissions ! Ces réunions qui paraissent interminables, durant lesquelles il ne faut pas déranger le personnel soignant. Toute l’équipe est réunie, psychiatres, infirmiers, éducateurs, toute personne intervenant dans le service. On parle des patients, on prend les mesures, on ajuste, on fait le bilan. Nous sommes des animaux que l’on observe…ou des malades. Selon les jours, je me sens l’un ou l’autre, l’un plutôt que l’autre, tantôt bête, tantôt patient. L’équipe doit demeurer imperturbable. Pas le temps de répondre aux sollicitations, le patient qui aura le malheur de taper à la porte se fera réprimander.

Le psychiatre. Selon les profils, rendez-vous une fois par jour ou par semaine, selon les besoins. A chaque fois, j’attendais ces rendez-vous comme Noël. Faire quelque chose, enfin ! Que l’on s’occupe de moi ! Pendant trente minutes, une heure, qu’on m’aide ! Malheureusement, le psychiatre ne gérait qu’un moment, une crise. Le travail ne se ferait une fois sorti de l’hôpital, et il serait long….

A l’hôpital psy, on est très souvent dans sa chambre, seul. A cogiter, se maudire, pleurer, dormir. Dormir, on le fait beaucoup. Soit pour oublier nos tourments durant quelques minutes, quelques heures, chercher un peu de répit dans les bras de Morphée. Soit parce que le traitement est tellement lourd que le corps ne trouve plus que ça à faire pour le supporter. On est seuls, à porter tout cela. Dans la cour, une clope au bec, à attendre que les heures passent. On discute parfois avec les autres. Mais ces amitiés ne seront pas pérennes. Vous vous imaginez, se revoir ailleurs que dans cet aquarium ? Et le fameux « Vous vous êtes rencontrés où ? vous avez l’air super potes !» « à L’Hôpital Psy ! » Parfois aussi, les autres patients nous sont insupportables. Soit parce que leur pathologie les rend trop envahissants, étouffants, soit parce qu’on ne peut plus les supporter, parce qu’à l’intérieur, on souffre trop. Les autres sont parfois de trop dans la souffrance psy, et la solitude reste la solution la plus supportable.

A l’hôpital psy, lorsque l’on commence à aller mieux, on vous propose progressivement des perm’ (permissions). Accompagnées par un membre de l’équipe infirmière, ou par un proche. Avec un but précis : aller au parc, aller au bureau de tabac, faire des achats, rentrer chez soi, faire une visite. Une heure, deux heures, douze heures avec autorisation de dormir chez soi, quarante-huit heures avec un proche lorsque vous êtes proches de la sortie. Ces perm’ sont vécues comme des petits pas vers un mieux-être. Mais parfois, elles peuvent être violentes. Passer du monde (en)fermé de l’HP au vrai monde, bruyant, véritablement fou, plein de gens normaux, de tentations, c’est violent. Retourner chez soi alors que le dernier souvenir que l’on ait de la maison, c’est la visite des pompiers lorsque vous étiez en surdose de médicaments, c’est violent. Mais qui dit perm’ dit : sortie bientôt. C’est dans les clous…

Heureusement, à l’hôpital psy, il y a aussi de la lumière. Je pense notamment aux ateliers. Atelier contes, atelier art thérapie, relaxation, atelier cuisine, animés par des infirmiers, des intervenants, des psychologues. Pas suffisamment de créneaux, mais au moins cela a le mérite d’exister. Pas assez de temps pour le mieux-être, pas assez de budget. Mais au moins, l’espace d’une, deux heures, créer, s’évader, quitter ce noir intérieur qui dévore tout… Il y a aussi une petite salle parfois, avec des livres, de la musique, accessible certaines heures. Mais pas tout le temps, quel dommage ! J’ai aussi déjà vu une petite cafétéria, gérée par les infirmiers, où chacun peut venir boire un petit café, un petit sirop, moyennant quelques centimes. Un peu d’humain, de l’humain, enfin ! De l’humain, de la lumière, il y en a. Je l’ai vu. De mes yeux vu ! En HP, c’est possible ! Un exemple me vient en tête, lorsque j’ai été hospitalisée, j’ai commencé à avoir une obsession pour le chant lyrique. Alors je faisais des concerts improvisés à mes pauvres compagnons d’infortune. Ils trouvaient toujours que ma voix était incroyable, et ont toujours été incroyablement bienveillants envers toutes mes fausses notes. Ca créait du lien. Les clopes aussi créaient du lien. Tous en souffrance, tous en mal de nicotine, tous avec ce besoin d’inhaler la fumée dégueulasse, et tous en rade de clopes ! En HP, trouver des clopes est un sport national. Les plus chanceux auront des amis pour leur faire la livraison, ou accès à leur carte bleue lors des permissions. Sinon… Ce sera la chasse aux mégots. Il m’est déjà arrivé de fumer des choses franchement douteuses à base de mégots reconstitués. On fume tellement à l’HP. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire. Fumer, attendre que ça passe, refumer, et attendre, dormir, manger, prendre son traitement… Une fois, on a pris ma petite enceinte portative, et de 19h30 à 21h, on a fait la fête dans la cour. Tout le monde, dans la cour, en train de « faire les fous » sur les démons de minuit et partenaires particuliers. Tous les tubes y sont passés, le temps d’une soirée pleine de poésie, entre les murs laids de la bétaillère, oublier avec la musique, et ces gens, si proches dans la souffrance. Les soignants ont noté « rassemblement festif » sur la fiche de transmission. C’était vraiment la fête, oui. Oublier, se sentir humain, se sentir heureux, joyeux, comme tout le monde…

Le plus grand des bonheurs pour moi, à chaque fois fut le lien créé avec une infirmière que je voyais de temps en temps. Je l’ai prise dans mes bras en partant. Je l’ai remerciée pour sa gentillesse, sa douceur, sa fermeté parfois, et son écoute. Une infirmière qui aura pris un peu de temps, du temps qui lui manque, ce temps après lequel elle court entre les traitements, les transmissions, les repas, les crises des uns et des autres… Merci madame, grâce à vous, je me suis sentie humaine…

Je pense avoir fait le tour de mon expérience en HP. Ce n’est que mon expérience, cela n’engage que moi, mon vécu, mes traumatismes. Je ne veux plus jamais y retourner. La lumière ne brillait pas suffisamment fort certains jours, pour me faire oublier les cris, l’humiliation d’être enfermée, le pyjama bleu et l’infantilisation… Le fait de se sentir traité en criminel, mis au ban de la société, parmi les invisibles, parmi les laids, les fous. Sentir que l’Etat ne nous veut pas, ne nous considère pas, nous parque. Qu’il ne différencie pas, qu’il nous envoie à la bétaillère… et que les soignants sont en première ligne, victimes eux aussi du manque de moyens.

Mais, comme disait un type dans un film que j’aime bien, la vie trouve toujours son chemin…

Imelda

Découvrir le blog d’Imelda : https://etats-limites.hubside.fr/

Survivre à la psychiatrie #3

– Je ne veux plus être malade.

– Prenez donc ce traitement.

– Je veux guérir sans médicaments.

– Vous ne pouvez pas. Vous êtes psychotique.

– Je veux juste mourir alors.

– Vous risquez l’hôpital psychiatrique alors.

Revenez dans un mois.

Et envoyez-nous vous aussi vos contributions écrites et graphiques sur le sujet Survivre à la psychiatrie à l’adresse contact@lightskyblue-penguin-597208.hostingersite.com

« They Call Them Camisoles » de Wilma Wilson, une analyse de Nausica Zaballos

« On les appelle Camisoles » : la carrière, outre-tombe, de Wilma Carnes Wilson, starlette alcoolique internée, auteure féministe divorcée et rousse incandescente assassinée.  

Le Camarillo Hospital, hôpital psychiatrique californien, ouvrit ses portes en 1933. Jusqu’à sa fermeture, en 1996, il suscita un vif intérêt tant de la part de l’opinion publique que des législateurs ou de la communauté médicale. Reconnu comme un lieu pilote pour l’innovation thérapeutique grâce à notamment ses partenariats avec l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), il fut également l’objet de controverses suite à des dénonciations de maltraitances. En 1976, un Grand Jury fut saisi afin d’enquêter sur les circonstances dans lesquelles des patients avaient trouvé la mort. Le Camarillo Mental Hospital fit également les choux gras de la presse à scandale en accueillant comme patients des meurtriers tels Elizabeth Mae Duncan[1] ou la baby-sitter étrangleuse, Delora Campbell. L’hôpital se situait près des studios hollywoodiens et de nombreuses célébrités au nombre desquelles les musiciens de jazz Charlie Parker et Phineas Newborn vinrent y faire soigner leurs dépressions nerveuses et addictions. Si les stars hollywoodiennes veillaient à ne pas ébruiter leur internement, d’autres patients, se servirent de leur séjour au Camarillo Mental Hospital comme d’un tremplin vers la gloire. Ce fut le cas de Wilma Carnes, dite Wilma Wilson, starlette qui travaillait comme doublure dans les ballets aquatiques tournés à Los Angeles. Elle publia en 1940 aux éditions Lymanhouse un ouvrage intitulé They Call Them Camisoles dénonçant la violence des traitements imposés aux femmes alcooliques internées.

They Call Them Camisoles possède une dimension historique indéniable. De nombreuses informations factuelles agrémentées d’analyses subjectives aident l’historien à mieux appréhender la relation patient-soignant au sein du Camarillo Mental Hospital à la fin des années 1930. Mais, ce livre est aussi un objet narratif protéiforme qui montre comment le récit d’une patiente psychiatrique échappe aux visées traditionnelles de témoignages d’interné(e)s. L’auteur y endosse de multiples rôles cinématographiques : celui de la fausse ingénue qui utilise son pouvoir de séduction pour adoucir son quotidien au Camarillo Mental Hospital puis celui de la penseuse féministe se dissimulant sous le masque de la femme fatale.

Stratégies de survie d’une fausse ingénue.

Quelles sont les stratégies mises en œuvre par Wilma Wilson pour survivre aux conditions, parfois difficiles, d’hospitalisation sans froisser l’institution psychiatrique ? L’auteur va d’abord se renseigner sur l’univers asilaire. Wilma Wilson précise qu’elle a rapidement envisagé son internement comme la possibilité de réaliser un reportage journalistique, entreprise rappelant d’autres écrits, ceux de Nellie Bly (reporter au New York World) qui simula la folie pour réaliser une enquête sur les conditions d’internement au Women’s Lunatic Asylum Blackwell’s Island. Wilma écrit : « Je développai rapidement un intérêt croissant pour l’hôpital (…) J’interrogeai de manière extensive toute personne qui passait à ma portée. Je posais des questions sur la gestion financière de l’hôpital, les différents protocoles et la variété de traitements. » (Wilson, p.151) Le lecteur apprend ainsi que la superficie de l’hôpital était de 30 yards, que nourrir un patient coûtait 4 cents et demi par jour et que les aides-soignants bénéficiaient d’une paie conséquente pour l’époque –100 dollars- par mois. (p.152)

La réclusion géographique et sociale imposée par l’internement empêchait Wilma d’échapper à sa condition de patiente psychiatrique. Les notes qui ont servi de mémento pour la production littéraire à venir devaient être rédigées sous l’œil de ses compagnes de captivité et de ses gardiens. Pour éviter que son calepin ne soit confisqué par des médecins soucieux de contrôler des informations susceptibles d’être divulguées à la presse, Wilma explique qu’elle le cachait au milieu du linge sale, dans le service de nettoyage auquel elle avait été affectée. Consciente des risques encourus, Wilma mit en place des stratégies pour passer inaperçue au milieu des vrais fous. Afin de poursuivre ses activités d’écrivain sans être importunée, Wilma décida de cacher sa « normalité » à tous. Comme de nombreuses patientes se livraient à l’écriture de manière compulsive et effrénée, il ne lui restait plus qu’à adopter le comportement pathologique de ses congénères : « On pouvait voir à tout moment dans la buanderie plusieurs femmes démentes : elles écrivaient avec furie. L’une d’entre elles écrivait au président, l’autre envoyait sa lettre d’amour quotidienne à Clark Gable alors que Verna, couchait sur papier, ses poèmes pour la gloire. » (p.151)  

Même si Wilma Wilson masque une grande partie de ses griefs sous des descriptions humoristiques, ses écrits n’en revêtent pas moins une dimension polémique alimentée par un sentiment d’injustice. Selon elle, la mixité entre publics était une grave erreur. Elle dépeint les efforts déployés par les patients alcooliques pour demeurer à l’écart des « véritables fous » : « Nous nous cachions dans une pièce vide pour éviter autant que possible d’être à proximité des patients psychotiques. » (p.42) Le drame de la patiente Wilma est de devoir occulter aux médecins son regard critique afin d’espérer pouvoir quitter l’hôpital. Le récit de l’apprentie actrice relate ainsi un jeu de dupes plus subtil qu’il n’y paraît au premier regard. Au fil des pages, le lecteur s’interroge légitimement sur la propension des médecins à cerner le « cas » Wilma Wilson.

Wilma : une femme insaisissable, une femme malade ?

Le jugement clinique sur la patiente Wilma, omniprésent dans They Call Them Camisoles, n’est pas une clef d’analyse suffisante pour cerner la personnalité de l’auteur. A contrario, il renforce la critique des médecins dressée par l’ex-patiente. Afin d’adapter son comportement aux attentes des médecins, Wilma Wilson a demandé à une patiente employée comme secrétaire de jeter un œil sur son dossier médical. Wilma réfute la pertinence des critères retenus par les médecins pour justifier son internement. Les expressions utilisées pour qualifier Wilma ne renvoient pas aux troubles psychiatriques dont elle pourrait éventuellement être atteinte mais constituent des jugements moraux. Wilma est ainsi décrite comme une malade désinvolte et séductrice. (p.182-183) A travers le récit de différents entretiens médicaux, Wilma s’évertue à critiquer les critères utilisés pour évaluer l’état mental des patients. Ses sarcasmes, à l’encontre d’un test de QI, révèlent qu’une simple erreur de date ou de calcul pouvait être fatale aux patients : « Je me souvenais des quatre derniers présidents mais les filles durent me rappeler les quatre premiers. Washington, Adams, Jefferson, Madison. J’enregistrais mentalement les quatre premières lettres de leurs noms, juste avant de franchir la porte de la salle d’examen (…) Lorsque les fées se penchèrent sur mon berceau, elles oublièrent de m’offrir la prudence et les mathématiques. Je comptais mécaniquement en me servant de mes doigts cachés sous le bureau. » (p.61-63)

Les entretiens avec les médecins psychiatres, hommes ou femmes, sont présentés comme de parfaits exemples de non-communication : « J’étais assise dans la rangée de patients qui s’apprêtaient à rencontrer comme chaque mardi l’équipe médicale. Je tremblais de tous mes membres. (…) J’étais crispée, comme une accusée au regard défiant. J’eus l’impression que leur froideur m’était entièrement dirigée. J’appris par la suite qu’il est contraire aux règles de réserver un accueil chaleureux aux patients alcooliques. » (p.130) La rencontre tourne à la confrontation car le malade est dépossédé de sa liberté de rétorquer ou d’exiger des explications : « Le docteur ne fit aucun commentaire, ce qui n’était pas surprenant. A ma connaissance, jusqu’à présent, ils n’ont jamais donné de réponse claire et directe à un patient durant un entretien médical hebdomadaire. » (p.131)

La survie n’est garantie que par l’adaptation du patient à son environnement. Constamment en alerte, Wilma Wilson apprend vite quels sont les stratagèmes pour obtenir davantage de nourriture à la cantine, pour être envoyée dans une aile d’hôpital plus accueillante, pour bénéficier d’autorisations de sortie. La nouvelle venue dans l’univers psychiatrique décide également de se choisir des instructrices qui accepteront de partager avec elle leurs stratégies de coping. On retrouve ainsi, bien des années avant sa légitimation institutionnelle, la figure du survivor (survivant aux « mauvais » traitements psychiatriques). Au fil des pages du témoignage se dessine une solidarité féminine qui se dresse face à un monde autoritaire dominé par l’absurde. Wilma et ses compagnes de chambre se jurent de venir en aide aux nouvelles arrivées comme Elise : « Nous avions établi un programme très sérieux pour être en mesure de la surveiller et de la soutenir si nécessaire. » (p.54) Le savoir expérientiel des patientes s’oppose au savoir scientifique des soignants.

Bien souvent internées sur décision familiale pour un comportement jugé contraire aux bonnes mœurs, les patientes alcooliques sont confrontées à une institution qui prône l’acquisition de capacités ménagères comme unique réhabilitation. Un article rédigé par John Abbott et publié le 22 mars 1938 dans le Berkeley Daily Gazette expliquait que les thérapies occupationnelles étaient au cœur du protocole de soin de l’hôpital : « la couture et la peinture pour les femmes, l’apprentissage du bricolage pour les hommes a permis à de nombreux patients de se débarrasser de leurs obsessions tout en découvrant de nouvelles activités. »  Alors que Wilma Wilson doit se plier à un rôle de maîtresse de maison en porte à faux avec ses aspirations d’actrice, elle prend aussi conscience qu’elle doit continuer d’user de ses charmes pour adoucir son quotidien. Une compagne d’infortune lui conseille de prendre soin de son apparence : « Suis mon conseil, continue à te maquiller (…) Les hommes qui travaillent à la cafétéria te serviront des portions de nourriture plus importantes. On doit beaucoup flirter pour espérer manger normalement. » (Wilson, p.55) Pour la starlette habituée à se mettre en valeur sur les plateaux de tournage, l’hôpital se meut alors en décor idéal pour faire montre de toute l’étendue de ses talents de séductrice.

L’hôpital : décor de cinéma pour un personnage de séductrice ?

Selon Wilma, l’hospitalisation permet de cacher à l’opinion publique des figures féminines que la doxa ne saurait supporter. Usant et abusant de sarcasmes, Wilma pointe du doigt une institution hospitalière obsolète, car d’un autre âge. Les thérapeutiques occupationnelles en vigueur à l’époque ne soignent pas l’addiction des patients alcooliques. Mais, en se portant volontaire pour aider les aides-soignants au sein du service d’hydrothérapie, Wilma se fait paradoxalement complice d’un système qu’elle pointe du doigt. (p.74) Faire carrière à l’hôpital, c’est avant tout gravir les échelons d’une hiérarchie implicite qui divise les malades en deux groupes : les patients jugés trop instables pour se voir confier une occupation et les autres. La diversité des postes occupés par les patients employés comme main d’œuvre non rémunérée témoigne d’une division des travailleurs en deux groupes : les cols blancs et les cols bleus. D’abord chargée de nettoyer le sol ou de faire enfiler des camisoles à des patientes syphilitiques (p.94-95), Wilma est ensuite responsable du service de la buanderie (p.143) puis autorisée à créer un atelier de chants. Son parcours témoigne d’une véritable ascension professionnelle au sein du Camarillo Mental Hospital : Wilma a réussi sa carrière de patiente. L’ouvrage, parsemé de dessins humoristiques, recèle une illustration qui montre Wilma coiffée de la toque des étudiants américains diplômés. (p.271) Pourtant, malgré la métaphore de l’étudiante appliquée, présente tout au long du récit, l’ouvrage de Wilma Wilson représente un désaveu pour l’institution psychiatrique.

L’auteur ne cache pas qu’elle doute de sa capacité à demeurer sobre dans le futur : « La prochaine fois que je mourrais d’envie de prendre un verre, je m’assommerais en ingurgitant du sirop pour dormir, ou bien je me rendrais malade en avalant de l’ipecac comme vomitif. » (p.268) Cependant, Wilma se défend d’avoir publié un document à charge. Elle met en garde les personnes qui seraient tentées de considérer They Call Them Camisoles uniquement comme une critique de l’institution psychiatrique : « Je ne sais pas contre qui je dirige mes remarques assassines. Je ne vise certainement pas les patients psychiatriques. Ils sont confrontés à des problèmes qui fendent le cœur. Je n’accuse pas non plus les alcooliques (…) Les aides-soignants ? La plupart d’entre eux font preuve de patience, de compréhension et de gentillesse dans des situations très tendues. Les docteurs ? Ce sont des hommes et des femmes stressés, ployant sous le travail, acculés de tous côtés par de malheureuses histoires. L’état ? La Californie croule sous son fardeau de pauvres. » (p.269)

En fait, They Call Them Camisoles se présente comme un tremplin vers la postérité. L’auteur tire d’une expérience douloureuse un récit édifiant qui, en sus de dénoncer les conditions de détention psychiatrique de patientes alcooliques, offre un rôle à contre-emploi à une starlette en quête de gloire. Le récit de Wilma constitue une célébration d’elle-même. Les atermoiements de l’aspirante actrice, reine de l’attitude désinvolte, ne portent pas toujours sur l’enfermement psychiatrique mais bien plus, sur son incapacité à faire bonne figure dans un univers de crasse qui est l’antithèse de la sophistication. Elle est outrée par la taille des serviettes : « Elle avait la taille et la forme d’un mouchoir pour homme et elle avait bien besoin d’être lavée. » (p.49)

Sous le masque de la femme brisée par l’expérience asilaire se cache la fausse ingénue qui tente d’amadouer médecins et juges. Les larmes, pense-t-elle, susciteront la pitié d’un docteur : « Je contemplais l’épaule du médecin. Il avait une belle carrure. Exactement l’épaule qu’il me fallait pour créer l’illusion que j’incarnais Niobé. » (p.64) Wilma pense échapper à l’internement grâce à sa beauté naturelle : « Le juge m’étudia des pieds à la tête. Même si je n’étais pas à mon avantage après une nuit passée en prison (…) j’étais loin de ressembler aux autres prisonniers. » (p.54)

Elle tourne en dérision le psychiatre chargé de déterminer si elle souffre de paranoïa afin de glisser au lecteur que les hommes, fascinés par sa beauté, la suivent régulièrement en voiture dans la rue : « Deux hommes qui conduisaient une Dusenberg me suivirent un jour sur une bonne longueur de rue. Je voulais le dire au médecin mais je pense qu’il ne m’aurait pas prise au sérieux, il aurait pris mes propos pour de la vantardise. » (p.64) Malgré sa tendance à vanter sa plastique, Wilma est bien consciente des dangers à revêtir une attitude de séductrice dans un univers condamnant l’autonomie des désirs sexuels féminins. Wilma Wilson s’apitoie sur le sort d’une jeune femme atteinte de syphilis : « Je rencontrai (…) une fille qui avait passé plus d’un an dans l’aile 6 parce qu’elle était atteinte de syphilis. Je me demande comment elle a fait pour demeurer saine d’esprit. De toute façon, elle était si pleine d’amertume à sa sortie qu’elle a certainement dû avoir un comportement anormal par la suite. » (p.89)

La mention constante de son pouvoir de séduction et les indices semés quant à son irréprochable plastique ne seraient-ils pas destinés aux réalisateurs se trouvant éventuellement parmi ses futurs lecteurs ? En concentrant la narration autour d’événements qui lui permettent de se présenter comme une héroïne de film, Wilma Wilson échappe à la stigmatisation de l’internée. Elle transforme son témoignage en une carte de visite originale à l’intention des studios et elle évite, par ailleurs, de voir son discours censuré. L’auteure mentionne par ailleurs que certains faits devaient être passés sous silence : « On me remit un formulaire sur lequel figurait la question ‘Avez-vous déjà été témoin d’un acte de maltraitance commis par un aide-soignant sur la personne d’un patient ?’ (…) Une petite voix me dit que si jamais je répondais ‘oui’, je pourrais rencontrer des obstacles sur mon chemin vers la sortie. » (p.72) La dimension humoristique du témoignage de Wilma réside dans un comique de situation fondé sur le décalage entre les préoccupations d’une jeune vamp et les exigences d’un système psychiatrique qui, par certains aspects rappelle l’univers carcéral. Mais, la distance humoristique ne doit pas faire oublier au lecteur que la description du quotidien des patientes est placée sous le sceau d’une dénonciation des rôles imposés aux femmes internées. They Call Them Camisoles, discours féministe, dépeint des jeunes femmes contraintes d’embrasser des carrières de femmes au foyer si elles veulent espérer quitter un jour l’hôpital.

En ce sens, il s’inscrit dans la lignée des récits autobiographiques, écrits dès la fin du XIXe siècle, par des femmes dénonçant le recours à l’internement comme moyen de contrôle social par des maris jaloux et possessifs.

Pour mémoire, on se réfèrera ainsi à The Prisoners’ Hidden Life Or Insane Asylums Unveiled publié en 1868 par Elizabeth Packard, internée pendant trois sur demande de son mari, le révérend Theophilius Packard, pour des raisons de divergences religieuses. Le militantisme d’Elizabeth Packard contribua à l’adoption d’une loi accordant aux femmes mariées de l’Etat de l’Illinois la possibilité de bénéficier d’une audience avant d’être internées.

Dénonciation de l’hôpital comme lieu de réhabilitation sociale normative.

Pour les patientes alcooliques, dépressives ou hystériques, l’hôpital devient une école des bonnes manières, étape indispensable vers la réhabilitation sociale. Les dialogues entre médecins, infirmières et patientes retranscrits par Wilma dépeignent des rapports de forces où l’on s’adresse à la malade, infantilisée, comme à une enfant capricieuse. Internées sur décision familiale, ces patientes abandonnent tout espoir d’échapper au joug marital ou maternel. Wilma rapporte ainsi les propos d’une amie : « Si ta famille veut te faire interner de nouveau, ils le peuvent (…) Connaissant bien mon mari, je suis persuadée qu’il voudra que je lui obéisse les yeux fermés au moindre claquement de doigt. Même si je ne me remets pas à boire (…), il recommencera à me faire souffrir en menaçant de me retirer la garde de mon enfant. » (Wilson, p.197)

Selon les médecins, le mariage semble, pour des femmes suicidaires, alcooliques ou dépressives, la seule porte de salut en dehors des murs de l’hôpital. Mais, le seul moyen de trouver un mari pour des femmes ayant été internées est de se transformer en parfaites maîtresses de maison. Une employée conseille à Wilma de garder en mémoire tous les gestes appris au sein de l’hôpital : « ‘Si tu as prévu de te marier, Wilma, tout ce que tu apprendras ici te sera d’utilité pour ton couple.’ » L’auteure ironise : « J’étais dubitative quant à l’utilité de ce conseil. Forcer Ricky [son futur mari] à enfiler une camisole ne me servira à rien. » (p.78-79)

Selon Wilma, l’hôpital psychiatrique, par la promotion de thérapies occupationnelles ménagères, favorisait la reproduction, à travers la relation infirmière-patiente, d’interactions familiales dysfonctionnelles. Le couple mère castratrice / fille acting-out se reconstituait dans la relation infirmière-patiente : « Des mères autoritaires (…) n’acceptaient pas que leurs filles soient devenues des adultes indépendantes. Certaines mères étaient prêtes à tout pour contrôler à nouveau leurs enfants. » (p.198)

D’après Joel Braslow, à l’intérieur des hôpitaux psychiatriques californiens des années 1930, les aides-soignantes étaient les exécutrices d’une conception de la médecine psychiatrique inspirée par des thérapies morales et hygiénistes. Les faits et gestes des patientes étaient épiés par des auxiliaires de soin en surnombre. Lors de l’internement de Wilma Wilson, le nombre de patientes s’élevait à 90 pour plus de 100 aides-soignantes. (Wilson, p.55-56) La réhabilitation sociale passait aussi par l’acceptation d’un règlement qui exigeait de toutes les patientes de fournir des efforts lors de la réalisation de tâches ménagères. Wilma Wilson nettoyait plusieurs kilomètres de couloirs par jour. La laverie prenait en charge les vêtements de plus de 300 patients. L’hôpital était loin d’être le lieu de villégiature espérée par certaines patientes comme Jo, mère au foyer alcoolique, internée sur recommandation médicale afin de se reposer : « Je suis venue ici avec le ferme espoir de reprendre des forces (…) Je me retrouve à la buanderie pour plus de quatre mois ! » (p.138) Wilma Wilson écrivait aussi que « la centrale électrique, la buanderie, la boulangerie, le pressing et la ferme fonctionnent grâce au travail des patients. » (p.106) Pourtant, les médecins se gardaient bien de justifier l’existence de thérapies occupationnelles par une gestion quasi autarcique, en autosuffisance, de l’hôpital. Le docteur Stoddard insiste ainsi sur les bienfaits du travail manuel : les patients luttent contre l’ennui et acquièrent des compétences pour subvenir à leurs besoins ultérieurs. (p.43)

L’importance accordée aux thérapies occupationnelles mises en place au sein des hôpitaux psychiatriques californiens renseigne également sur le degré de liberté des femmes californiennes à se définir professionnellement dans les années 1930. Le parcours professionnel de Wilma Wilson ne pouvait que lui être reproché. Elle quitte son emploi de secrétaire médicale pour exercer ses talents de danseuse. (p.64) Doublure d’actrice, elle s’illustre également dans des ballets aquatiques. Financièrement autonome, ses choix professionnels témoignent aussi d’un corps en mouvement. Or, au sein du Camarillo Mental Hospital, Wilma Wilson découvre que le modèle d’épouse au foyer est prôné dans la mesure où il facilite un contrôle des corps féminins.

Un questionnement sur la peur du féminin ?

L’hôpital, pourtant dépeint comme un lieu de villégiature par certains médecins, ne se prête pas au soin des corps. Le désir de soigner son apparence en se coiffant et se maquillant révèlent des tendances érotomanes ou nymphomanes qu’il faut traiter. L’absence d’espaces réservés à la toilette intime limite la propension des femmes à affirmer leur féminité. Wilma regrette ainsi le nombre réduit de miroirs. (p.87) Les chambres de l’hôpital ne possèdent pas de penderies ou de commodes. (p.83) 

Un souci de sécurité ne justifie pas de telles mesures. Les miroirs et les rasoirs ne sont pas confisqués aux patients hommes. Selon Wilma, le fonctionnement administratif de l’univers hospitalier asilaire, monde fait pour et par les hommes, traduit, une peur de la féminité. Les femmes ne peuvent avoir accès au reflet de leur propre corps ; celui-ci, objet de délit, doit également être caché aux yeux extérieurs : « Jouxtant notre service, on trouvait une aile réservée aux hommes, une aile dite ‘ouverte’, ce qui signifie que les patients étaient autorisés à se rendre dans le jardin pour fumer ou se promener, un autre exemple du favoritisme. Aucune aile où l’on trouvait des femmes n’était ouverte. Pour les psychiatres, la place de la femme est à la maison, enfermée. » (p.209)

Alors que l’expression de la féminité est condamnée, l’hypersexualisation masculine crée de l’émulation parmi les employés mâles ; ces derniers s’identifient volontiers aux patients alcooliques qui bénéficient régulièrement de passe-droits. (p.89)

Le corps féminin était considéré par beaucoup de médecins comme un terreau favorable au développement de maladies mentales diagnostiquées à travers l’analyse de manifestations physiologiques typiquement féminines telles que les règles. L’attention médicale accordée à l’expression de la coquetterie relevait d’une forme de prévention thérapeutique. Le corps féminin recelait en lui les traces d’une propension à la folie. Dans les années 1930 et 1940, la trace de « catamenial records » dans les archives de différents hôpitaux californiens établissent la corrélation faite par les médecins et le personnel soignant entre les menstrues et l’état mental des patientes. (Braslow, p.157) D’après le récit de Wilma Wilson, l’alcoolisme des femmes était, dans l’esprit des thérapeutes, intimement lié à l’exercice d’une sexualité anormale et dangereuse à laquelle il fallait opposer un modèle de femme au foyer. La vitalité sexuelle observée chez des patients mâles alcooliques n’était, elle, en aucun cas symptomatique d’une maladie mentale.

Les patientes étaient soumises à des injonctions contradictoires. L’internement avait été décrit comme l’occasion rêvée de rencontrer un homme bien né : « ‘Choisis-toi un millionnaire !’ devint un proverbe familier à cause du Docteur Stoddard qui nous avait assuré que l’hôpital regorgeait de gosses de riches venus s’y faire soigner. » (p.218) Mais, l’univers asilaire favorisait une animalisation des comportements : « Elles urinaient et déféquaient sur elles (…) Certaines grimpaient aux arbres (…) avalaient la poussière ou les détritus trouvés sur le sol. » (p.93) Wilma regrettait d’être confrontée à l’image inquiétante de femmes aux corps abîmés par l’expérience de l’internement : « Le bain constituait un moment très déplaisant car les douches grouillaient de corps déformés. » (p.139)

Wilma Wilson fut internée sur décision du juge (et recommandation de sa propre mère !) à la fin des années 1930, après avoir été arrêtée pour conduite en état d’ivresse. Après quatre mois de traitement, elle obtint le droit de quitter le Camarillo Hospital. Son témoignage fut publié en 1940. L’amendement Volstead interdisant la vente d’alcool avait été abrogé en 1933. Comme le prouve son récit autobiographique, Wilma Wilson était davantage l’héritière des suffragettes américaines que des représentantes puritaines des mouvements de tempérance.

They Call Them Camisoles est un récit qui se nourrit de multiples ambiguïtés. Célébration de la femme fatale, il n’en demeure pas moins malgré lui un manifeste sur la condition féminine. Récit d’une survivante de l’expérience de l’internement psychiatrique, il illustre aussi la difficulté de l’auteur à assumer son statut de patiente mentale. Carte de visite d’une starlette plus tout à fait jeune à l’égard des studios, il n’en écorne pas moins la réputation –déjà sulfureuse- de son auteur. La fin tragique de Wilma Wilson, rousse incandescente divorcée en 1941, évoque davantage une pulp fiction qu’une screwball comedy. Son nom apparaît pour la dernière fois dans les colonnes du Los Angeles Times durant le mois de juin 1943 dans la rubrique crimes. Le 5 juin, deux jours après son assassinat, la police découvre son corps nu mutilé sur son lit dans son appartement d’Hermosa Beach, une copie de They Call Them Camisoles à terre. L’enquête conclue qu’après une soirée très arrosée et un bain à bulles, l’ex-actrice de 31 ans a tenté de résister aux avances de Michael Strigano, un militaire âgé de 22 ans. Celui-ci lui aurait administré 25 coups à la tête puis, il aurait tabassé son corps. Ce meurtre sordide est à l’image du clivage symbolisant le comportement de Wilma qui avait choisi l’humour et la comédie pour masquer la réalité blafarde de son existence. Néanmoins, le tour de main de l’auteure est d’avoir écrit un récit traversant les âges et l’imposant comme une sulfureuse femme fatale. Il n’est pas alors étonnant de constater que 70 ans après sa mort, elle est encore citée par Larry Harnisch, spécialiste de l’affaire judiciaire du Dahlia Noir –autre aspirante actrice assassinée- dans les colonnes du Los Angeles Times.

Nausica Zaballos.


[1] Voir le chapitre consacré à Elizabeth Mae Duncan dans Au-delà du Dahlia Noir, E-Dite, collection Noire, 2011.

Ouvrages cités et lectures conseillées.

Grand Jury Report, County of Ventura, 12 janvier 1977.

Wilson, Wilma. They Call Them Camisoles. Lymanhouse: 1940.

Zaballos, Nausica. Au-delà du Dahlia Noir, E-Dite, collection Noire, octobre 2011.

Zaballos, Nausica. Vie et Mort du Camarillo Hospital. L’Harmattan, 2014.

Abbott, John. “Complete Insanity Hospital.” Berkerley Daily Gazette, 22 mars 1938

Bly, Nellie (1887). Ten Days in a Mad-House. http://digital.library.upenn.edu/women/bly/madhouse/madhouse.html

Russell, Ross. Bird lives! Da Capo Press, 1996, pages 225-226. Première édition : 1973.

Jazz Magazine, “Conversation avec Al Levitt”, mai 1981.

Packard, Elizabeth. The prisoners’ hidden life, or, Insane asylums unveiled: as demonstrated by the report of the Investigating committee of the legislature of Illinois, together with Mrs. Packard’s coadjutors’ testimony. Chicago: 1868.

Braslow, Joel. Mental Ills and Bodily Cures. Psychiatric Treatment in the First Half of the Twentieth Century. University of California Press: 1997, page 26.

Los Angeles Times. “Woman who overindulged tells inside story of ‘cure’.” 16 février 1941.

 “Soldier to Face Court-martial in Woman’s Death.” 11 juin 1943.

Ma lettre au Père Noël concernant la psychiatrie

J’ai fait ma lettre au Père Noël concernant l’hôpital psychiatrique !

« Cher Père Noël,

En ce moment c’est pas rigolo en France, y a pleins de gens dehors qui ne sont pas contents, les grands disent qu’ils manifestent car ils aiment pas ce que fait le grand méchant loup ! Il fait croire qu’il est Mère Grand et en fait non !

Y a une dame aussi qui s’appelle Madame Wonner, elle aussi, elle dit des choses pas très gentilles, pourtant avant elle soignait les bobos qui sont dans la tête, et bein depuis que cette dame a comme ami le grand méchant loup et bein je crois qu’elle a perdu la tête ! et en plus c’est dommage pour elle, car il va la manger tout cru !

Père Noël, je veux que les gens qui ont des bobos dans la tête soient dans une jolie maison avec un grand jardin, des jolies chambres, et une salle où ils pourront crier, sauter, rigoler, faire un caca nerveux en tapant des pieds, des mains, s’allonger par terre, hurler… et sans se faire engueuler, sans se faire attacher, car on m’a dit que c’est Normal d’exprimer ses émotions.

Et les personnes qui soignent les bobos de la tête, même eux pourront aller dans cette salle pour se défouler,  et c’est Normal ! Même eux ils doivent exprimer leurs émotions ! On n’est pas des robots !

Y a des personnes qui n’aiment pas le Monsieur qui s’appelle Freud, ni M. Lacan, ni Jean Oury, ni Tosquelles… et y’en a d’autres qui n’aiment pas qu’on utilise des médicaments, d’autres qui n’aiment pas les machines pour reprogrammer comme un jeu ce qu’il y a dans la tête, et puis y a encore pleins  d’autres choses !

Et bein moi, j’aime choisir les ingrédients de mon gâteau ! Y’en a qui vont aimer le chocolat, d’autres la fraise, la vanille…

Moi, j’aime pas qu’on me force à manger un gâteau à la vanille, car un jour j’ai vomi un yaourt à la vanille et après j’ai plus voulu en manger… et ça c’est réel ! et c’est pas dans mon imagination !

Alors voilà Père Noël, tu pourras offrir aux adultes un miroir ?

Merci. »

Djamila

Feux de détresse à l’hôpital psychiatrique de Moisselles suite à l’agression d’un infirmier par un visiteur.

Nous reproduisons ici la Lettre ouverte de l’ensemble de l’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières-sur-Seine datée du 18 novembre 2019.

Pour ne plus subir

Jeudi 14 novembre, l’hôpital public s’est mobilisé car la situation quotidienne est devenue insupportable, invivable.

Les soignants sont contraints de choisir – donc de trier- les personnes à soigner. La logique de pénurie atteint son comble.

Après cette mobilisation historique et en guise de coïncidence malheureuse, nous avons fait l’expérience le soir même dans notre service de psychiatrie des conséquences de ce que nous dénoncions quelques heures plus tôt dans la rue.

La psychiatrie est souvent la grande oubliée de la médecine. Les services sont abandonnés par les pouvoirs publics. La psychiatrie continue de faire peur. Et pourtant, le cœur même de notre spécificité est le travail relationnel. Ici les soins se font avant tout avec des humains. Comment le quantifier ? En psychiatrie, les discours officiels nous abreuvent de la nécessité de nous « réorganiser » à défaut d’investir dans des postes, dans des moyens supplémentaires et dans des dispositifs en nombre suffisant.

Dans cette spécialité, demander des lits supplémentaires est toujours suspect d’hospitalo-centrisme et de pratiques asilaires.

Pourtant, nous ne comptons plus les structures ambulatoires qui ferment ou qui restreignent leur activité au profit de l’activité intra-hospitalière… A croire que le virage ambulatoire promu par les tutelles est en réalité un virage vers le rien en repassant par la case hôpital.

En dépit de notre appétence pour le sacrifice -position masochiste pourrait-on dire- les professionnels de santé ne veulent plus travailler dans des conditions dégradées où, tout en sachant ce qu’il faudrait faire pour soigner convenablement les personnes avec leur accord et leur avis, ces soignants sont contraints d’abandonner ce qui fait le vif même du travail psychiatrique : créer une relation là où la pathologie détricote le lien social de la personne avec sa famille, ses amis, ses proches, ses collègues, son milieu de vie.

Jeudi 14 novembre, une majorité de professionnels du secteur étaient en grève, assignés ou partie prenante de la manifestation parisienne. Grève ou pas, nous étions de toute façon en deçà de l’effectif minimum de sécurité, comme régulièrement depuis plusieurs mois au point qu’il est devenu l’effectif « normal ».

Notre unité d’hospitalisation comprend 33 lits, 34 personnes y étaient hospitalisées sans compter les cinq patients hébergés sur les unités d’autres secteurs. Il n’y avait qu’un médecin présent sur l’unité et 4 soignants (3 infirmiers et une aide-soignante).

Le même jour était prévu un rendez-vous à la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) du 92 pour un « Plan d’Accompagnement Global », nouvelle commission mise en place par la bureaucratie, se tenant deux à trois fois par an seulement et chargée de donner un accord pour des prises en charge de personnes hospitalisées « sans solution ». Sans notre présence à cette réunion, point de débouché possible pour des personnes hospitalisées depuis plusieurs années. Un soignant de l’unité s’y est donc rendu avec l’assistante sociale.

D’ailleurs, à cette réunion, nous étions loin des discours officiels sur « le virage ambulatoire » et « les solutions alternatives à l’hospitalisation ». En gros, pas de solution pour ces patients car pas de places dans des structures d’aval suffisamment contenantes, donc : « débrouillez-vous ! ».

Oui mais nous avons besoin de ce sésame pour faire des sorties…
« Oui mais… Débrouillez-vous ». L’activisme de nos assistantes sociale et de notre réseau connaît des limites qui ne dépendent pas de nous.

Les trois infirmiers restés sur l’unité pendant que se déroulait cette scène à plusieurs dizaines de kilomètres de là ont trouvé l’aide, sur le terrain, de la cadre supérieure du service pour tenter d’approcher l’effectif minimum de sécurité, sans y parvenir.

Courant de demandes en demandes, devant assurer les tâches habituelles (repas, médicaments, accompagnement cigarettes des patients, transmissions informatiques, entretiens médicaux, etc.) certaines d’entre elles sont, comme souvent, restées sans réponse. Depuis de longs mois, plusieurs postes sont vacants sur l’unité d’hospitalisation. La spirale infernale du sous-effectif, de l’épuisement, des arrêts maladies, de l’ambiance sous tension de l’unité aggravant la tension interne des patients s’accroît.

Pour autant, nous essayons de tenir bon sur notre cohérence collective, nous parons au plus pressé. Des patients sortent car « il faut faire des sorties », d’autres ne peuvent pas car ils n’ont plus de lieu de vie, sont en attente de maison de retraite, n’ont plus d’hébergements. Plus aucun
hôtel social ne veut d’eux, le 115 est saturé, le SIAO (la plateforme d’orientation pour les personnes sans domicile) n’a rien à proposer. Pour certains patients, ceux qui ne sont pas encore hospitalisés par le préfet (en SPDRE), nous devons nous résigner à les renvoyer à la rue en attendant qu’ils se remettent suffisamment en danger pour retournés contraints à l’hôpital.

Est-ce un projet de soin ? Où est la dignité des soins et de l’accompagnement humanisant quand nous sommes contraints à de tels extrêmes ? C’est honteux. Et comble de l’abject : c’est à nous d’endosser la honte de telles « solutions ». Mais que dire de ce que les patients vivent dans leurs psychés et dans leurs corps de ce rejet ?

Cet abandon qui déchire un peu plus la confiance que nous essayons de tisser sur le temps nécessaire des soins. Cette situation déchaîne le mortifère et la déliaison.

Mais revenons à la soirée du jeudi 14 novembre. Car ce soir-là, comme tous les soirs depuis plusieurs semaines, les professionnels présents ont fait ce qu’ils ont pu. Et quand un visiteur, proche d’une personne hospitalisée, rentre dans le bureau infirmier et agresse sans raison apparente l’un des professionnels présents, tout vole en éclat. Il s’en faut de très peu pour que l’irréparable ne soit commis.

Après avoir encaissé la folie et l’absurdité du système voilà qu’il nous faut encaisser les coups, l’étranglement, la violence d’une personne en visite mécontente d’on ne sait quoi. Et ce « on ne sait quoi » en dit tout autant de ce qui se passe dans la tête de cette personne qui agresse que de notre indisponibilité physique et psychique.

En quelques secondes la situation dégénère d’une violence verbale brute à la violence physique. Un infirmier tente de prendre la défense de son collègue en s’interposant mais il n’y parvient pas. Le sang coule. Il faut attendre l’aide de patients de l’unité alertés par les cris pour séparer l’agresseur de sa victime. Les deux autres soignantes sont à l’autre bout du service, dans une chambre en train de gérer la crise convulsive d’une autre patiente.

Après cet événement grave, tout le monde est sidéré. La pièce est recouverte de sang. L’agresseur s’enfuit. Il faut porter secours au collègue, rassurer les personnes présentes alors que l’on est soi-même dans un état de choc et que l’on a cru voir mourir la personne avec qui nous travaillons tous les jours…

Rappelons que dans les déclarations d’accidents du travail, le traumatisme psychique n’est même pas notifié, comme si ça n’existait pas. Et pourtant, le lendemain, les personnes présentes reviennent travailler.

Nous nous réunissons avec l’équipe pour parler, pour se réconforter, pour partager l’horreur qui est trop souvent banalisée.

Nous nous réunissons également avec les patients pour une réunion exceptionnelle afin de mettre des mots sur ce qui a été vécu et entendu ce soir-là.

Qu’est-ce que cela vient dire de notre service ? De notre hôpital ? De nos tutelles ? De la politique de la psychiatrie ? De la politique de santé ? Du monde dans lequel nous sommes ? Et qu’est-ce que l’on va faire de tout cela ? Se taire encore ? Accepter ? Garder la colère, la culpabilité, la honte pour nous ? Faut-il que nous attendions passivement le prochain drame ?

Cela suffit de s’accommoder de politiques de santé criminelles qui mettent tout le monde en danger : usagers, professionnels et citoyens. Il est de notre devoir de les dénoncer et de renvoyer la responsabilité à celles et ceux qui sont comptables de la dégénérescence de nos lieux de soins.

Depuis ce vendredi 15 novembre, un droit d’alerte du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) a été fait avec un droit de retrait de l’équipe de l’unité d’hospitalisation. La sécurité des patients et des soignants n’est plus assurée. Mais là aussi, le droit de retrait n’est qu’une fiction qui se heurte à notre conscience professionnelle.

Ce que cela dit de notre service c’est le danger qui pèse sur les soignants de faire toujours plus avec toujours moins. Cela raconte aussi le danger pour les patients de devoir rogner en permanence sur les exigences minimales de soins (avoir le temps de parler, soutenir les activités thérapeutiques, le lien avec la cité au travers des accompagnements, les visites à domicile, les réunions extérieures avec les partenaires pour apaiser des situations, trouver des débouchés cohérents pour les personnes hospitalisées etc.).

Ces exigences qui sont de ne pas se contenter des seuls médicaments, de solutions de court terme sur le mode du « reculer pour mieux sauter » ; de ne pas se contenter de l’enfermement d’un côté, de l’abandon de l’autre.

Mais plutôt d’être actif pour proposer des prises en charge au plus près de la singularité de chacun, quelle que soit sa pathologie, son trouble, sa difficulté existentielle. Nos prises en charge se pensent collectivement, elles nécessitent des temps d’échanges, de réunion en équipe, avec le patient, avec sa famille et ses proches.

Alors oui, nous devons faire de la moins bonne psychiatrie voire de la mauvaise psychiatrie car nous n’avons plus le temps, le personnel et les moyens de faire autrement. Nous devons prendre des décisions en urgence, en y associant moins les patients, les collègues, les familles et les partenaires. Cela créera du ressentiment, des difficultés à travailler ensemble ensuite… Nous le savons et nous ne pouvons faire autrement.

Est-ce que cela va nous rendre attractif pour combler les postes vacants ? Nous en doutons collectivement.

Ce que cela dit de notre hôpital : une ambiance délétère qui dure depuis plusieurs mois. Les médecins et les personnels de l’hôpital ont suspendu leur participation à toutes les instances de l’établissement pour prendre acte de la vacuité de toutes ces réunions, de l’absence d’écoute et de dialogue réel.

Dans l’urgence de cette situation nous avons tout de même réussi à avancer ensemble (en parole mais pas encore en acte) : respecter l’effectif de sécurité, tenter d’accélérer les embauches avec une politiques plus attractive de recrutement…

Pour autant l’hémorragie des paramédicaux se poursuit quand celle des médecins commence. L’ensemble de l’équipe médicale d’un secteur va partir d’ici juillet (sur les cinq secteurs adultes de l’établissement) aggravant encore plus le manque de disponibilité des autres médecins (plus de gardes, plus de permanences, plus d’astreintes, plus de saturation des lits à l’hôpital etc.).

Nous avons donc décidé de ne plus prendre sur nous cette pénurie. De ne plus accepter d’être responsable de l’irresponsabilité de la politique de destruction en cours de la psychiatrie et de la santé. Il est nécessaire, urgent et structurant pour le lien social de mettre un point d’arrêt à ce processus. Nous commençons donc par notre lieu de travail effectif.

Lors de la réunion soignants-soignés du vendredi 15 novembre, les patients ont pu témoigner des difficultés à se soigner en ce moment. Ils nous ont également témoigné leur soutien. Nous les avons remerciés de nous avoir aidés lors de cette agression. Mais nous avons également dû reconnaître que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Ce n’est pas dans l’ordre des choses d’aider des professionnels à faire leur travail alors que l’on vient soi-même pour se soigner. Ce n’est pas dans l’ordre des choses de ne pas bénéficier d’attention, de soutien et d’aide alors même que c’est ce dont nous avons besoin en premier lieu quand nous sommes traversés par des troubles psychiques suffisamment graves pour qu’une hospitalisation soit nécessaire.

Lors de cette réunion, des patients ont pu également dire qu’ils étaient étonnés d’apprendre le mal-être des soignants, le sous-effectif chronique, les conditions de travail etc. car ces derniers n’en disent rien. Par pudeur.

Et pour cause, il n’est pas dans l’ordre des choses de faire peser sur les personnes qui viennent se soigner notre incapacité à faire notre travail convenablement. Nous serions dans une situation équivalente à celle de parents qui demanderaient à leurs jeunes enfants de prendre soin d’eux.

Ce n’est pas dans l’ordre des choses et la moindre des choses est de le reconnaître. Mais il faut également reconnaître qu’une grande partie de la situation ne dépend pas de nous.

Les gens vont de plus en plus mal. Les problèmes sociaux sont de plus en plus nombreux et graves. Les personnes et les structures permettant de les accompagner sont toutes saturées et connaissent aussi des situations de pénurie.

Rien que pour l’hébergement : il n’est plus possible de se loger décemment et rapidement en Ile-de-France. L’attribution de logements sociaux prend plusieurs années (jusqu’à dix ans dans notre secteur), les hôtels sociaux sont hors de prix avec des conditions défavorables voire infâmes (cafards, insalubrité, nuisances diverses). Les APL sont diminuées.

Pour louer dans le privé, les conditions d’accès pour des personnes qui travaillent et qui sont en bonne santé se restreignent. Alors pour des personnes hospitalisées ayant l’Allocation Adulte Handicapée (AAH) avec une pathologie psychiatrique ?

L’ensemble des lieux de vie (MAS, FAM, foyer de vie) sont saturés en France. Ce ne sont pas les « plateformes » mises en place « pour fluidifier les dispositifs » qui vont arranger les choses. Souvenons-nous de notre réunion de l’après-midi à la MDPH. Bien au contraire, elles servent de levier pour rationner toujours plus l’offre disponible. Pour les plus âgés, les maisons de retraites sont devenues des lieux de relégations où les personnels comptent leur temps pour les toilettes, pour les repas, pour tout ce qui fait la vie quotidienne

Ce que cela dit de nos tutelles c’est la perte de contact avec la réalité quotidienne. C’est une passion pour les chiffres qui confine au délire, incurable celui-là. Il suffit de réécouter les déclarations de la ministre de la santé, du premier ministre, du président de la République. Pantomimes de politique qui n’ont rien à voir avec la santé du public. Et toute crise renforce la crise. Nous n’en pouvons plus de cette logique infernale.

Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Il en va de la décence minimale que nous nous devons.

En mars dernier, c’est un événement violent aux urgences de Saint-Antoine à Paris qui a déclenché la mobilisation des urgences puis de l’hôpital public.

Depuis un an et demi, les équipes de soin des hôpitaux psychiatriques hurlent ce que les tutelles ne veulent ni entendre ni reconnaître : « Ici on crève ! » disent les blouses noires du Rouvray.

Nous ne nous laisserons pas crever.

Nous ne nous laisserons pas crever sans que soit dénoncée la réalité concrète des politiques en cours.

Nous ne nous laisserons pas crever sans lutter localement, collectivement, décemment.

L’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières sur Seine