Hospitalisation psychiatrique

⚠️ TW : isolement, contention, surmédication, suicide, violence se***, décès.

Je témoigne, car avec l’écriture dans mes mains, le silence me rendrait complice.

J’ouvre les portes de l’hôpital psychiatrique sans fiction.

C’est bien loin de l’image que l’on s’en fait dans les films. C’est pire. Ce n’est pas nous qui faisons peur. Ce sont les conditions d’accueil et le quotidien qui sont à dénoncer.

Je raconte mon expérience. Je la sais malheureusement commune.

Je serai d’abord dépossédée du contact avec mes proches. Mon téléphone me sera enlevé.

Je le retrouverai plusieurs jours plus tard.

Avec un SMS de mon compagnon, qui s’excuse de m’avoir internée sous contraintes et qui pleure à chaudes larmes.

Je n’aurais même pas pu le rassurer, par moi-même… Non, il n’aura que les paroles des soignant·es  qui l’informeront de si « je suis calme ou non ».

Il vivra sa culpabilité seul. En France n’existe pas encore cet intermédiaire où je serai bien accueillie. Et il le savait…

J’ai eu la chance inouïe qu’un ami s’occupe de lui et lui dise de me ramener des affaires. Il lui a dit d’ajouter surtout un agenda et un stylo. Bien vu.

Puis, je serai dépossédée de mon corps.

Ce seront ces premières sangles qui m’attachaient sur cette table, pieds et poings liés. Justifiées par quoi ? Je m’exprimais en poèmes aux urgences…

Malgré mon état délirant, je savais où j’étais. Je savais que si je me débattais, on m’aurait gardée plus longtemps attachée. J’ai accepté de me faire saucissonner.

Les soignant·es ne m’ont même pas assez sédatée, ni même venu·es me voir si je dormais. Une très grave erreur.

De fait, j’ai déliré pendant plus de douze heures, me tortillant sur ma table.

Entre les histoires que je me racontais et persuadée que j’avais besoin de purger un péché pour être là.

Iels ont une caméra pour surveiller. Iels ont dû bien dormir, ce soir-là, puisque personne n’est venu. Je me souviens de chaque seconde de mes délires, et c’était long, très long. Plus les heures passaient, plus les délires s’aggravaient avec des hallucinations.

Le matin, iels sont venu·es me mettre une couche.

Je ne vous fais pas de dessin. Quand on prive quelqu’un d’aller aux toilettes, c’est comme dans les Sims.

Iels m’ont demandé si je savais qui j’étais.

Je savais qui j’étais, mais j’ai hésité. Je réponds Prophète ou non ? Après une nuit entière à délirer, donc à abîmer mon cerveau, j’étais encore partagée. J’ai donné la mauvaise réponse.

Moi, je voulais juste vapoter. Mes affaires étaient de l’autre côté de la vitre. J’ai juste demandé qu’on me fasse sortir cinq minutes dehors pour que je prenne l’air.

Mais non.

L’isolement, c’est se p*** dessus, être privé·e de contact et d’air, pour une faute que nous n’avons pas commise.

Priver un cerveau de nicotine aussi longtemps, sèchement, c’est aggraver le choc.

Alors je collais mon visage et mes mains contre la vitre qui me séparait de mes affaires.

Je voulais récupérer le collier offert par ma Maman, qui aurait pu me rassurer. Mon pantalon souillé.

Après l’isolement, on m’a mise dans une unité rapprochée. Mais j’ai fait un retour à l’isolement.

Parce que j’ai réussi à sortir me promener.

Je suivais « les signes de Dieu » et pour ce coup-là, il avait assuré, parce que normalement, c’était bien surveillé. Iels ont dit que je m’étais enfuie, alors que j’ai dit que j’étais perdue.

Retour à l’isolement de par l’invalidation de ma parole. Puis retour à l’unité rapprochée.

Et là, iels m’avaient, par contre, trop donné de médicaments. Je n’arrivais plus à parler. Dépossédée de ma parole. J’essayais d’écrire dans le journal apporté par mon copain. Je n’y arrivais pas à cause de la surmédication.

J’avais besoin de noter mes questions, mes besoins, les soignant·es ne me parlaient pas et ne m’expliquaient rien.

J’ai commencé à noter les dates, pour me reconstruire les événements et les souvenirs de ce qui était important. Puis, j’étais juste là, parmi d’autres patient·es, libre de déambuler dans ce petit espace, à moitié délirante.

Aussi, on est dépossédé·e de ce qui nous calme.

J’ai réussi à me faire comprendre d’un autre patient. Lui dire que j’avais besoin de musique pour m’apaiser, et mettre mon morceau en boucle.

On m’offrait des roulées avec grand plaisir, et empathie. Et sans nul doute, de la pitié.

Puis j’ai rencontré celui que j’appelle « mon soleil », et je lui ai demandé s’il faisait partie du personnel tellement il s’occupait bien de nous, de moi.

Non, lui, il était là parce qu’il avait tenté de se suicider.

Comment les soleils peuvent-ils vouloir s’éteindre ?

Je passais mes journées à subir mes traitements trop forts, atroces, avec des dyskinésies au visage.

Ma bouche était tordue, m’empêchant de vapoter correctement. Mon seul plaisir. Il faisait froid, j’avais raté Noël.

Un patient a réussi à m’emmener dans sa chambre. On repassera pour la surveillance, même en « unité protégée ».

Une danse dégueulasse forcée, un baiser forcé.

Écœurée, démunie, sans parole. Comment j’allais le dire à mon copain ? Viens me chercher, y a un mec qui abuse de moi, on m’attache, on m’isole et on me surmédicamente ? Mon compagnon pouvait effectivement pleurer…

J’ai fini par en parler à mon soleil, qui a pu signaler cette brave merde.

Je passais mes journées dehors sur un banc, au soleil, jusque tard le soir, sous la neige de décembre. Il y avait encore un peu de dignité dans ce service, nous n’étions pas beaucoup. Assez pour qu’on se parle toustes, mais pas assez pour qu’un·e soignant·e me parle.

Puis j’ai été libérée dans une unité plus libre.

C’est ça, ouais. J’ai porté pendant trois semaines un pyjama imposé. Je n’ai jamais demandé pourquoi. Je n’avais le droit qu’à une petite cour pour sortir.

Puis s’est ensuivi un mois de dépérissement.

Au départ, j’avais encore l’énergie de la manie pour socialiser. Très vite, le traitement me zombifie. Le psychiatre ne m’écoute pas sur ma santé mentale retrouvée, ni pour mon intolérance aux médicaments.

« Je suis le protocole. » me répétait-il. Le peu de fois où je le voyais. Un protocole médicamenteux, ça s’adapte, non ?

La connaissance de moi et mon récit n’avaient aucune valeur. Dépossédée de ma crédibilité.

Pour me calmer chez moi à ma plus grosse crise maniaque, je ne prenais que la dose minimale du traitement antipsychotique. À l’HP, on m’en donnait dix fois plus + médicaments de sédation…

Alors j’ai commencé à m’enfermer dans ma chambre, à surveiller à ce qu’iels ne repèrent pas que je vapotais à l’intérieur. Je ne voulais parler à personne. Je mangeais à la table des plus abîmé·es parce que j’en faisais partie.

Je ne sortais même plus une minute par jour.

Mon soleil m’offrait des cigarettes, celles que j’aime bien, mentholées. J’attendais impatiemment que mon compagnon vienne me rendre visite tous les deux jours. Il ne m’avait jamais vu pleurer. Sauf cette fois-là, dans ses bras.

Nous ne savions pas quand j’allais sortir.

Nous savions toustes les deux que c’était inutile que de me maintenir dans cet état.

Aucune activité en 1 mois et demi, PAS UNE, n’a été proposée aux patient·es. Nous déambulions entre nous. Et moi je fuyais tout le monde.

Puis, quel intérêt des « permissions »à l’extérieur ?

Mon compagnon récupérait un objet cassé. Je refusais les appels de mes proches. Que leur dire qu’ils pourraient décemment entendre ?

J’avais tellement d’effets secondaires que je ne pouvais pas rester sur le canapé à regarder une série. Je piétinais le sol en faisant des allers-retours toute la journée. J’avais un regard de morte.

Je cachais les sucreries qu’il m’apportait, parce que c’était un peu de sa présence qu’il y avait à travers ces douceurs.

Pas une fois, les soignant·esne sont venu·es me parler en un mois et demi.

Ce fut le plus tragique pour moi. Le manque de lien. Cela demanderait de si grands efforts ?

Je ne tolère aucune excuse institutionnelle.

Je répète : je ne tolère aucune excuse institutionnelle. Encore moins pour celleux qui ont été envoyé·es en réanimation, à cause de traitements trop lourds et inadaptés. Aucune excuse pour celleux qui sont mort·es étouffé·es dans leurs vomis, contentionné·es sur cette table.

Si mon copain n’a pas eu d’autre choix que de m’interner, la psychiatrie, quant à elle, a d’autres choix que de nous traiter ainsi.

Moi vivante, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour trouver une autre manière d’accueillir ces phases maniaques. Par l’écriture pour le moment. Peut-être un jour en tant que pair-aidante…

Pour que la honte change de camp.

MON SOUHAIT : pour que plus jamais une hospitalisation en psychiatrie ne ressemble à ça

Depuis la chambre sans fenêtre,
De la table où le corps devient objet,
De la nuit qui dure douze heures et ne dort pas.

La main qui attache sans regarder,
Et celle qui détache sans comprendre.
J’ai vu les âmes s’éteindre sous les protocoles,
Et les soleils qui, même blessés, réchauffent encore.

Je dis ceci :

Le soin n’est pas un ordre,
Le calme n’est pas la paix,
La docilité n’est pas la guérison.

Je dis ceci :

Aucun diagnostic ne vaut une main qui écoute.
Aucun médicament ne remplace un regard qui voit.
Aucun protocole ne peut soigner sans amour.

Je dis ceci :

Tant qu’un seul être sera attaché au nom du soin,
je parlerai.
Car moi vivante,
Je témoignerai pour celles et ceux qu’on a rendus muets.

Et je le répéterai jusqu’à l’usure de mes mots :

Si c’est contraint,
Ce n’est pas du soin.

Lucie

Bipolarité : je suis moi.

On m’a appris à être stable. Personne ne m’a appris à être moi.

Douze ans de diagnostic de trouble bipolaire de type 1 et d’exploration des troubles psychiques en général. Mes points de vue évoluent, j’expérimente d’autres voies, et je continue.

La psychiatrie n’avance pas à notre rythme. L’essentiel, c’est d’avancer à son rythme. Et plus j’avance, moins j’ai de certitudes.

J’ai cherché des réponses partout : dans la science, la psychologie, la spiritualité, les autres troubles, les autres pays, chez les humain·es, chez les concerné·es. J’ai exploré sans rien écarter.

Apprenons encore, et toujours plus loin.

J’ai agi, appris, expérimenté. Dans les formations, auprès des humain·es. Et dans la meilleure école : celle de la vie. Je n’ai rien écarté. Et j’ai toute ma vie pour continuer.

Dans mon cas, les médicaments sont nécessaires, mais incomplets. L’hygiène de vie et la thérapie ne suffisent pas à elles seules.

Me limiter à discuter avec un·e thérapeute, manger cinq fruits et légumes par jour, et prendre mon traitement n’a pas suffi.

Atteindre une sacro-sainte stabilité, être « fonctionnel·le » dans la société, n’a pas suffi.

Tant qu’iel produit, l’humain·e est stable. Sans vague. Sans bruit. Un code-barres sur un tapis roulant.
Je ne veux plus ressembler à l’idéal de la société française. Rappelons-le : la France figure parmi les pays européens où la consommation de psychotropes est élevée.

Après toutes ces années, le discours dominant reste le même : déséquilibre chimique et facteurs environnementaux.

Si c’était uniquement cela, tout le monde serait stable avec des médicaments, non ? Quid de l’épanouissement ?

Tu le sais au fond de toi : ô combien c’est douloureux, tous les jours, d’essayer de se maintenir stable, quand on n’ose plus rêver d’être soi, du bonheur et de l’épanouissement.

J’ai cherché les modes d’emploi des autres et ceux des médicaments.

Le plus important n’était pas de savoir si j’étais dans les bons diagnostics, les bonnes étiquettes, les bonnes comorbidités, les bonnes qualités ou défauts, dans le bon métier, au bon endroit, avec les bonnes personnes, les bonnes passions.

Je tournais autour du pot depuis longtemps : « Qui suis-je ? »

Simplement, j’écris.

La conclusion qui me convient : j’ai toujours su qui j’étais, ce que je veux.

Merci, bipolarité.

Tu m’as permis d’explorer qui je suis et de m’épanouir.

Sans toi, je n’aurais pas cherché à me comprendre ni à exploser mes préjugés, mes schémas de vie.
Je me défais de ton nom. Je vis.

Je m’autorise à être, sans ton nom ni les autres : Lucie.

Bipolarité : je suis moi.

Et toi qui me lis, qui es-tu ?

Lettre à celleux en phase maniaque / mystique

Je sais.

Tu n’auras pas besoin de m’expliquer ce que tu vis.

Parce que moi aussi je l’ai vécu.

Ce moment d’éternité suspendu dans les Cieux et l’Univers, cette fusion avec les atomes de la Planète, ma mission de sauver le Monde, avoir la sensation réconfortante d’avoir enfin été Élue, que mon existence ait enfin un sens.

J’ai tout vu, et j’ai vu la même chose que toi. Ô, à quelques détails près. Nous avons nommé et créé notre propre histoire avec ce, et celleux qui nous entouraient.

Je sais tout l’Amour que tu as reçu.

Cette lumière douce et réconfortante, enveloppante, une sensation à nulle autre pareille. Si le Paradis existe, j’espère qu’il sera ainsi. Un arbre t’émerveillera comme jamais, la brise du vent te murmurera ce que tu dois faire.

Je sais que personne ne te comprend.

Je sais aussi où l’on va t’emmener, et comment le Monde te nommera : fou, délirant, bipolaire, schizophrène, psychotique…

Je sais qu’ils n’y comprennent pas grand-chose. Comment leur expliquer l’indicible ?

Pourtant, la réalité de ton cœur qui brûle te paraît limpide. Celle-ci est réelle. Tout se connecte enfin, comme la longue toile du web.

Web où tu cherches sans doute qui tu es, où tu es, et peut-être une main tendue. Des gens comme toi.

C’est exactement ce que j’ai fait il y a onze ans. Tu ne seras sans doute pas séduit par les témoignages bien rangés dans les « délires » et policés des gens qui expliquent le trouble bipolaire ou la psychose. Tu cherches peut-être, comme moi. Partout j’ai cherché, Dieu, puis j’ai cherché des miroirs de moi.

Suis-je la seule ? Pourquoi je vis ces instants extraordinaires ? Pourquoi cette mission ?

La mienne était d’expliquer, de manière douce, compréhensible, à l’écrit, « aux autres humains » les

« messages de Dieu ».

Avec un seul mot d’ordre : ne pas faire peur. J’ai reçu la mission d’écrire, des histoires, pour rassurer ce monde qui a tellement peur de tout ce qui est différent.

Accroche-toi à ce sentiment d’Amour Universel qui t’aidera à lutter contre ta propre peur de ton état, parce que, bon Dieu, ils vont te faire peur à t’accueillir comme un malfrat, et enlaidir ton histoire.

J’écris d’abord la folie pour que toi, tu n’en aies pas peur. Ensuite, pour qu’ils n’aient plus peur de nous. Mais eux, pour moi, c’est presque un détail pour le moment. Ce qui me concerne, dans mon chemin de vie, c’est qu’un jour je puisse te prendre la main et je te dise que je te vois, car je te crois.

Je sais ce que tu vis. Le faux et le vrai n’ont aucune importance dans ces moments-là.

Ton discours a sa logique, pour toi. Avectes signes, ton histoire, tout se connecte, parce que tes sensations sont décuplées et ton esprit hyper rapide.

Tu vois l’autre côté du miroir. Si tu ne le penses plus ainsi, sois certain·e que ce passage restera à jamais gravé en toi.

Les cœurs que j’ai rencontrés, me dévoilant leurs propres mystères des phases mystiques, tapis précieusement dans leurs esprits ou couchés sur le papier, je les ai soigneusement intégrés, et j’ai vibré aussi fort à chaque fois, face à tant de pureté d’âme.

Moi, j’ai été reçue différemment la première fois.

J’étais sur une île paradisiaque, au travail, entourée de personnes croyantes, religieuses. C’étaient mes accompagnateurs, les religieux et les mystiques. Ils écoutaient mes discours avec attention, avec mes proches. Personne n’avait peur. Chacun dans cette île avait la tâche de m’accompagner à la redescente la moins brutale possible, et ils l’ont merveilleusement bien fait. Avant que je prenne l’avion pour le retour en France, je devais être un minimum prête. Prête à abandonner un signe qui dépassait mon esprit, un tremblement de terre, à l’annonce de ma croyance que j’étais une prophète.

Tu sais, je m’imagine souvent à l’hôpital psychiatrique t’accueillir, avec une bande de potes ultra-sympas et bonnards. On rirait, on fumerait des clopes – si tu fumes -, et on parlerait des étoiles pendant des heures… Sauf qu’à un moment il faudra dormir, manger, nous sommes humains, et nous devons dormir et nous nourrir.

J’ai déjà accueilli des personnes comme toi.

J’ai compris cet attachement à ce qui nous entoure.

Cet empressement de raconter le merveilleux, de le diffuser avec ton regard pur d’enfant béat.

Comme cette Bible qu’on m’a mise entre les mains pour que je comprenne, m’indiquant un verset qui avait du sens pour cette personne. J’avais déjà compris, pas besoin de m’expliquer. Point trop n’en faut, que de vouloir l’expliquer sur l’instant.

Je comprends où tu es, et ton discours si clair pour moi. Comme si je n’étais jamais partie de là-bas. Pourtant, je suis ici, bien incarnée sur Terre.

J’aime bien dire que je peux te raconter ton histoire, car tu oublieras sans doute la tienne. Tu me la confieras, avec tes rêves, tes projets, tes doutes, tes peines et tes peurs, et surtout la beauté du monde. Et tu me demanderas presque les larmes aux yeux pourquoi les humains se détruisent. Je sais juste que comme toi et moi, on l’a tous pensé.

Peut-être faut-il des humains qui voient la beauté du monde pour l’expliquer aux autres ?

Je voulais t’écrire un article formel, qui donne des chiffres, des faits, des noms aux différents types de délires, des analyses, du rationnel, informer ceux qui n’ont jamais vécu une phase mystique/maniaque… J’aurais voulu te dire que c’était un excès de dopamine, qu’on te régulera par la suite pour que tu n’y retournes pas. Je n’ai pas pu.

Je n’ai pas de mission en réalité.

Mais j’aime écrire, et je comprends ceux qu’on appelle les fous, les délirants, comme si j’étais constamment avec toi. Il n’y a aucun message caché dans mon cœur, aucune phrase ni aucun mot, aucun code secret sur lequel s’attacher particulièrement dans cette lettre.

Je t’écris pareil, même sortie de notre Paradis Perdu. Je dis souvent que la folie m’a laissé des yeux de chat et un cœur de Prophète. C’est uniquement une image, une métaphore. La folie m’a laissé ma poésie, et permis alors de constamment, encore et encore, me connecter à la tienne. Des yeux de chat, qui verront ce que tu me montreras, et un cœur généreux qui a connu l’Amour du monde, et la volonté de le protéger. Jusqu’à devenir bien trop grande et exploser mon esprit.

Je sais que les petits événements et grands événements mondiaux, atroces et absurdes, nous affectent tous, nous les fous, les plus sensibles à la beauté et à la douleur du Monde.

Je sais que les grands projets dans lesquels on s’investit nous font vaciller. Alors c’est normal, qu’en 2025, avec la santé mentale comme grande cause nationale française, nous puissions nous embraser.

Je rêve d’être cette femme qui te tient la main et qui te chuchote tous ces mots, entre deux éclats de rire. Parce ce quand le Monde est beau, il a beaucoup d’humour.

Je t’expliquerai un possible futur, où l’on ne sera plus obligé de t’attacher, de t’isoler, de t’hyper-sédater, et qu’en attendant, nous sommes nombreux à œuvrer en ce sens.

Le Monde est un peu mou, je te l’accorde, surtout quand dans ton esprit, tout va vite. Pourtant, ta conclusion, est bonne, et universelle, c’est juste qu’on l’oublie. La Peur ronge ce Monde, et il n’y a que la réunion et l’Amour qui peuvent créer un espace où l’humanité s’épanouit.

Alors, oui, le Monde est un peu lent à le comprendre, je le reconnais, quand on nous dit un peu trop rapides – quelle blague – !

Peut-être que tu liras cette lettre après ton expérience.

Avec des yeux et un cœur différents, peut-être insensible, mais j’ai appris qu’on n’oublie jamais rien.

Peut-être qu’un jour tu ne comprendras plus ce que tu as vécu, que tu ne pourras plus déchiffrer les textes que tu as lus, ton cœur se sera refermé, craintif.

Peut-être que tu ne croiras plus en l’Univers, en Dieu, ou d’autres êtres suprêmes. Je comprends – le bougre – il t’a lâché pour qu’on te nomme “bipolaire, schizophrène, fou, une maladie, un trouble ” ! En niant ton expérience.

Tu sais, j’ai créé une vidéo : “Je suis une prophète” pour que, quand tu te cherches sur YouTube, tu me trouves, tu nous trouves, tu te trouves.

Peut-être que tu ne sais pas encore l’exprimer, et que tu comprendras que nous sommes des millions à l’avoir vécu. J’ai choisi religieusement le discours, les musiques, et les images. Parce que j’ai souhaité nous représenter au mieux.

Comme une ballade qui nous emporte mais nous remet sur la rive, comme une vague se meurt sur le sable…

Tu n’y trouveras que quelques conclusions floues mais fortes. La nécessité de revenir de ce Paradis, dans ton humanité, ton quotidien. Oui, je sais.

Parfois il est fade, il est triste, il n’est pas aussi grandiose que le cœur qui bat actuellement à travers toi. Et tes rêves grandioses. Qu’ils appelleront par la suite « des idées de grandeur ». Tss.

Le monde irait mieux si on rêvait aussi grand qu’en phase maniaque…

Je suis persuadée qu’on va y arriver, à montrer que ce qu’on appelle folie est beauté et éclairante.

Oui, mais tu me diras, certains sont tourmentés par des délires effrayants… Parce qu’on t’a fait peur — en face, dans les yeux. Par leur regard, par leur propre peur. Rencontre quelqu’un en face de toi, apaisé, qui t’écoute, et qui te sourira, et il désamorcera ces tourments.

Je n’ai plus cette énergie confiante de mon état mystique. Je t’avoue, j’ai toujours peur de publier. Comme cette lettre. Tu sais, j’ai eu un grand rêve né dans cet espace-temps différent : écrire un roman.

Mais mes idées dépassent mon esprit d’humaine, et ma question lancinante est : est-ce que je saurais bien raconter notre histoire ?

C’est peut-être ce qu’il restera de ton paradis perdu : des projets, des rêves réalisables et novateurs, et surtout cette expérience intime et précieuse nichée au creux de toi.

Il est temps pour moi de revenir dans l’espace-temps humain, j’ai une connexion limitée à ce style d’écriture. Et c’est parfait ainsi. Très humain et obligatoire que de ne pas rester connectée à ce Monde invisible.

Et si jamais tu doutes, souviens-toi : quelqu’un, quelque part, t’a reconnu et te reconnaîtra.

Je te laisse cette lettre, à lire quand tu voudras te souvenir que tu n’étais pas seul·e.

Parce que, crois-moi, j’ai tellement mal au cœur quand je pense à ta solitude, parce que ça aussi…

Je le sais.

Lucie

Dépression : la contre To-Do List

Est-ce que j’allais devoir sombrer à tel point que je devienne cette star imaginaire, avec un public qui se lève pour applaudir : « Aujourd’hui, Marc a fait la vaisselle, FAIIIITES DU BRUIIIITTTT » ?

Quelle tristesse pathétique de s’auto-féliciter pour des actions banales du quotidien.
On nous le vendait comme la promesse d’un mieux-être pour aider à sortir de la dépression.
On nous conseillait de lister des « petits » objectifs dans la journée afin d’évaluer nos avancées et de briller de fierté.

Iels ont cru que j’allais trépigner de joie ou quoi ?

De plus, ma « to-do list », à moi, ressemblait à celle de la déchéance.

C’était l’outil parfait pour me prouver à quel point ma vie entière n’était qu’un échec d’objectifs jamais validés.

Un outil pour souligner que, dans ma dépression, je ne pouvais plus accomplir ne serait-ce que la vaisselle. Je n’étais plus qu’un amas d’anti-actions.
Non. Plus que ça. J’étais l’anti-action incarnée.

Chaque jour était une nouvelle page pleine de tâches non cochées, une nouvelle occasion de mesurer mon vide intersidéral. J’ai abandonné ces morceaux de papier culpabilisants.

Puis un jour, vers quinze heures du matin, de rage, j’ai saisi un post-it vierge et j’ai noté : « je me suis levé ».

Juste ça. Sans horaires. Sans commentaires.

Quitte à être ridicule, autant penser qu’être debout méritait d’être marqué noir sur blanc. Je ne le savais pas encore, mais ce coup de stylo sonnait le glas d’une nouvelle ère.

Ma « contre to-do list » était lancée, tel un train à grande vitesse.

Chaque action non prévue, mes ami·es, c’était comme une explosion de paillettes dans ma journée.

Pour preuve : un matin, j’ai pris une nectarine au lieu d’un œuf au petit-déjeuner. Qui pouvait se targuer d’une telle audace culinaire ?

Et attendez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Un jour, sans crier gare, j’ai réchauffé mon lait au micro-ondes pour mon café.
Je pouvais ajouter dans mes notes les actes supplémentaires : ouvrir la porte du micro-ondes, attendre trente secondes que le lait chauffe, puis seulement faire couler le café.

Dans un monde où je n’attendais plus rien de mes journées, j’ai su, ce jour-là, que j’avais franchi une étape ultime dans mon développement personnel.

Sans objectif, tout devenait possible : il me suffisait de lister mes actes spontanés. Ils se diversifiaient d’eux-mêmes : je nettoyais ma table, j’appelais une amie, je passais un coup d’aspirateur…

Tous les jours suffisaient à ma satisfaction. Écrire uniquement que je m’étais levé me donnait le sentiment gratifiant du devoir accompli.

Mon cerveau avait imprimé le système mental d’auto-congratulations le plus puissant existant sur Terre.

Et j’allais l’utiliser à fond.

Je mettais au défi tou·tes les dépressif·ves de France de glorifier autant ces actes que moi. J’étais devenu·e le symbole de la résistance du peuple dépressif.

Et cette fois-ci, pas de gratitude forcée, pas de célébration extérieure.

Car, pour une fois, c’est moi qui décidais de ce qui était un succès dans ma journée.

Lucie

Ma puce, ta tata est bipolaire

Salut ma poupette, tu es ma première nièce.

Tu es l’enfant qui a sa tata bipolaire.

Je suis sûre que je serai une bonne tata avec toi. J’ai le feeling avec les enfants. En même temps, parfois j’ai l’esprit d’une fillette ! J’aime jouer et j’ai un humour pipi-caca assez prononcé.

J’ai un monde imaginaire tellement immense que je peux naviguer dans le tien et t’embarquer dans le mien. Tu vas avoir une belle vie, tu es très aimée par ta famille et entourée.

Peut-être qu’un jour tu me verras en dépression ou en crise. Si tu le souhaites, je t’expliquerai sans détour. Parce que pour pouvoir expliquer mon trouble, il me faudra l’assumer pleinement.

Je ne sais pas si la société aura assez le temps de changer de regard sur la folie quand tu seras en âge de tout comprendre. Je suis sûre qu’on va passer des moments très chouettes et que mon handicap invisible, tu ne le verras pas forcément.

Je ne pense pas dire un jour que je suis fière d’être bipolaire, ma poupette. Je n’ai pas travaillé pour l’être.

Mais je suis fière d’en faire ce que j’en fais.

Même si tu m’aimes, ne te mets pas en porte-à-faux avec tes petites copines et petits copains. Tu n’auras pas à me défendre.

Sans doute qu’iels réagiront sans maîtriser le sujet et sans volonté consciente de blesser. Enfin, si, peut-être qu’un jour iels l’emploieront comme une injure.

Ne te sens pas obligée de leur dire qu’iels ne connaissent pas la réalité derrière. Je ne le fais pas tout le temps moi-même. Laisse-les parler.

Le premier principe que j’aimerais te transmettre, pour t’éviter des séances de psychologie futures : si tu t’attardes sur chaque injustice, chaque méchanceté et leurs bêtises, tu n’en auras jamais fini.

Tu sais, j’ai toujours fait exprès d’être folle pour faire rire les enfants, et même les adultes ! Si seulement iels savaient ce que je pense de la folie. La vraie folie, ma puce ? L’absence d’humanité.

Ma propre tata m’a appris qu’il fallait parler aux enfants comme aux adultes. Je ne suis pas spécialiste de ce sujet, mais j’imagine qu’iels ont besoin qu’on nomme ce qu’iels ne comprennent pas.

Si tu es triste pour moi, je ne te laisserai pas porter ma peine autant que je le pourrai. Même si la peine fait partie de la vie, je préfère que tu portes ma joie.

Et si un jour tu portes un peu de ma peine, je porterai un peu de la tienne.

La bipolarité ne sera jamais un tabou chez moi.

Pose-moi toutes les questions que tu veux et c’est avec assurance que je te répondrai.

En serais-je moins douce à tes yeux ?
En serais-je moins forte à tes yeux ?
En serais-je moins belle à tes yeux ?
En serais-je moins drôle ?
Serais-je à cacher, tu crois ?

C’est toi qui me le diras, et je l’accepterai, quelle que soit ta réponse.

Je te le promets aujourd’hui et pour demain : j’espère faire mentir les préjugés.

Lucie

Mère bipolaire, je donnerai tout

DÉSIR RE-FOU LAIT

Je ne peux pas être plus honnête envers moi-même que pendant mes phases maniaques.

Mes désirs refoulés remontent à la surface : c’est le cas du désir d’enfant.

Et pourtant, si vous saviez ô combien je considère habituellement qu’enfanter serait un fardeau pour moi, et que je moquais des parents gagas de leurs nourrissons !

Pourtant, parfois, je me surprends à lorgner du coin de l’œil à admirer mon homme. Ses yeux changeants, verts, gris et bleus, sa barbe rousse et blonde éparse, et son ventre dodu qui pourrait laisser penser qu’il est lui-même déjà enceinte. Et c’est quand émane la beauté de son âme que je craque, et je me laisse rêver avec lui d’un mini-nous.

Des heures entières à plaisanter en nous imaginant des parents cocasses, mélangeant nos qualités et nos défauts, transmettant nos passions et nos valeurs. On imagine quelle blague nous concocterons pour l’annoncer à notre famille.

J’imagine agir systématiquement pour effectuer tout ce qu’il y a de moins conventionnel.

J’arracherai les cheveux des parents si leur rejeton ennuie ma progéniture. Je le présenterai à mes chattes et leur arracherai les poils aussi si elles sont méchantes ! Je m’imagine déjà tirer mon lait maternel pour que je puisse dormir pendant que Papa nourrira le glouton.

Je m’imagine lire tous les bouquins existant sur la maternité et participer à des ateliers chelous de femmes enceintes. J’abuserai de ce privilège pour réclamer du chocolat et des massages de mes jambes. J’imagine nos voyages, et cet enfant que je porterai en bandoulière.

Je serai à l’écoute quand il me parlera de la tease, la drogue et les rapports sexuels non protégés. Je lui signerai les mots d’excuse pour qu’il sèche les cours qu’il jugera inutiles.

Je l’imagine me reprocher tout ce qu’on finit par rapprocher à ses parents. Je l’imagine plus intelligent que nous deux, et différent de tout ce que l’on aura imaginé.

Mais nous ne lui apprendrons rien, tandis qu’il nous apprendra tout.

L’AMOUR CONTRE LA PEUR

Je m’imagine aussi craquer, regretter, m’en vouloir, ne pas pouvoir assurer autant que je l’aurais voulu. Être une mère bipolaire potentielle, c’est aussi se connaître parfaitement, avec de longs épisodes de stabilité, mais jamais à l’abri d’une rechute.

Comment l’expliquer à son enfant ? Quelle culpabilité va me ronger quand je n’arriverai plus à me lever pour embrasser mes enfants ? Quel discours pourrais-je leur tenir quand j’aurai perdu ma foi, ma joie et mon espoir ? Pourquoi Maman se transformera-t-elle un jour en super héroïne et pourquoi mon enfant la verra partir dans un camion rouge ? Pourquoi errera-t-elle dans la maison, le regard fixe parfois ? Je m’imagine lui écrire tous les livres pour expliquer sa naissance, sa maman bipolaire, et les livres expliquant le monde pour qu’il les lise en mon absence.

La maladie fait de nous des parents qui font un choix encore plus conscient que d’autres. Plus organisés, on anticipe. Plus de communication avec nos conjoint.e.s et notre famille pour les coups durs. Nous devons même anticiper l’adaptation de notre traitement avant la grossesse.

Tant d’enfants sont conçus au hasard et maltraités, et nous, nous avons peur, alors que nous sommes prêtes à nous battre contre ce qui ne peut être vaincu ? Être Maman ou Papa bipolaire, ou ayant un autre trouble psychique, amène à une mûre réflexion. C’est ce qui nous rendra d’autant plus attentifs à nos enfants et à notre bien-être.

DU FARDEAU AU CADEAU

Mon enfant, si tu décides de ne pas t’incarner dans nos vies, je veux que tu saches que tu existes déjà pour nous, ici, maintenant, et à jamais. On ne t’attend pas, on n’est pas pressés, Papa est plutôt jeune !

Mais si tu t’incarnes, j’aurai signé avec toi le plus bel engagement, la responsabilité éternelle d’avoir mis un enfant au monde. Que Dieu m’entende à travers ce texte, et qu’il me rappelle mon désir d’enfant quand je me sentirai de nouveau stable, misérable et incapable.

Qu’il préserve mes ovaires et les têtards de mon chéri. Je veux entendre un troisième rire chez moi. Je veux que mon enfant raconte à son école à quel point il est fier de sa maman bipolaire et que tous ses copains et copines viennent faire de grandes fêtes à la maison.

J’ai foi en une sorte de Dieu, ou une sorte d’instance supérieure. Alors enfanter est l’expérimentation ultime de ce pouvoir créateur qui nous a été légué en tant qu’êtres humains.

Mais je suis tellement réaliste quant à ce que représente la totale responsabilité d’un être humain, que j’en suis triste.

Est-ce que moi, j’y arriverai ? Mais le trouble ne sera jamais ce qui m’empêchera d’élever mon enfant. L’amour que notre famille lui portera le comblera, car c’est tout ce qu’il faut à un humain. Je n’ai pas peur d’enfanter dans ce monde, car je lui construirai un environnement à notre image avant qu’il ne se le construise lui-même.

LA RÉALITÉ DOUCE A MÈRE

La réalité est douce-amère. J’ai déjà 34 ans et mes ovocytes déclinent avec l’âge. Je survis avec l’AAH. Mon trouble bipolaire n’est pas encore entièrement stabilisé comme je le souhaiterai.

 Mon compagnon de vie n’a pas trouvé le métier de ses rêves ni trouvé son chemin spirituel pour vivre pleinement le bonheur de son existence .

Pourtant, je refuse aujourd’hui qu’on stigmatise les parents bipolaires. On donnera tout pour nos enfants. Peut-être même plus qu’une personne sans trouble, car nous vivons avec une maladie incurable. On connaît la souffrance et l’impuissance de notre entourage, le fait de revoir tous ses plans de vie à chaque rechute. On connaît l’incertitude, le désespoir, l’hospitalisation.

Alors que je n’entends plus jamais quelqu’un, ou que je ne lise plus jamais qu’avoir un parent bipolaire est un enfer dans les gros titres des journaux.

Si enfer il y a, c’est l’humain qui le créé, pas la pathologie. Il y a des parents sans trouble psychique qui sont des monstres. Et il y a beaucoup de parents avec diverses maladies, ou bien qui ont un trouble psychique, ou qui ont des revenus modestes : et pourtant ils élèvent merveilleusement bien leurs enfants.

Mon foyer actuel n’est que joie, rire, entraide, adaptation et respect de l’autre.

Alors, décriez tant que vous voulez cette maladie, jamais vous ne pourrez dénier la puissance de l’amour d’un parent bipolaire, parce que nous aimons passionnément.

En connaissance de cause, « tout ce que j’ai à décider », c’est de mettre au monde un mini-nous. Si mon désir d’enfant est un jour si fort, alors je m’imagine être capable d’élever un enfant possiblement handicapé, ou adopté, et d’être mère au foyer, là où hier rien ne me séduisait moins que ce métier.

Je ne serai pas une mère bipolaire, je serai une mère qui donnera tout pour son enfant.

Il sera de toutes mes forces aimé par-delà les montagnes que je soulèverai pour lui.

Maman se bat déjà pour qu’un jour tu puisses vivre.

Lucie

Et toi ton désir d’enfant / maternité / paternité avec un trouble psychique ça passe comment ?

Troubles psychiques : le travail c’est la santé vous dites ?

« Tu me vois comment plus tard ? »  
« Oh, comme une vieille folle, à écrire devant ton ordi. »

LE TRAVAIL C’EST LA SANTÉ ?

Plus que tout, quand on a un trouble psychique, il y a une nécessité d’un cadre et d’une bonne hygiène de vie. Les horaires habituels de travail donnent ce cadre, et fatiguent assez pour se coucher tôt le soir. Les repas sont rythmés, la vie sociale aussi, et surtout, on a un rôle dans la société.

J’ai un trouble psychique, OUI, MAIS JE TRAVAILLE.

Il y a des adaptations aussi : RQTH, mi-temps thérapeutiques, ESAT, et j’en passe. Il y a l’argent aussi, on ne néglige pas ! L’argent ne fait pas le bonheur, mais si l’on mange à sa faim, c’est toujours mieux ! Travailler c’est ne pas être mis au ban de la société. Et certains arrivent à s’épanouir dans leurs métiers, chacun sa mesure.

LE TRAVAIL C’EST LA SANTÉ, OU PAS

Ou pas… Même hors trouble psychique, qui n’a jamais été confronté à un burn-out ? À un management horrible ? À des tâches ingrates ? À des équipes malveillantes ? À un surplus de travail ? À l’incapacité de nouer des liens avec les autres ? A-t-on pu aussi réellement travailler dans ce que nous voulions, diplômes et compétences à la main ?

Le travail rend aussi malade.

Avec un trouble psychique, on doit se poser des questions : dois-je en parler aux autres ? Dois-je mentir ? Dois-je proposer ma RQTH au supérieur ? Que faire quand je n’irai pas bien, mentir encore ? Comment mes collègues vont-ils prendre la nouvelle ? Et c’est l’enfer de la spirale des questions infinies, et les réponses sont uniquement personnelles et adaptées à chacun… Et les conséquences peuvent parfois nous être défavorables et irrémédiables.

LE VILAIN PETIT CANARD

Puis il y a les gens comme moi, qui ne travaillent pas, et vivent de l’AAH ( allocation aux adultes handicapés ) qui est bien en dessous du seuil de pauvreté.

Déjà, si l’on peut se sentir un vilain petit canard, car on nous stigmatise, on peut aussi s’autostigmatiser. Alors je me sens le plus vilain des petits canards.

J’ai honte. Je mens. Je laisse espérer à mes proches  » qu’un jour, je travaillerai « , mais je n’en sais foutrement rien. L’âge avance, j’ai 34 ans, des trous dans mon CV, un parcours semé de beaux diplômes, et de petits boulots, mais sans grande cohérence. Je suis le vilain petit canard qui se cache, et qui se sourit à lui-même, pour mieux se mentir dans sa souffrance. Je me sens exclue de la société. À la question tu fais quoi dans la vie ? Je ne peux répondre que  » je ne travaille pas « . AH, OK. Sous-entendu, bon, on n’aura aucun sujet de discussion alors.

LE TROUBLE PSYCHIQUE, RÉELLEMENT ?

J’ai réfléchi sur mon parcours professionnel et comment le trouble l’a impacté. Really, je ne suis pas capable de travailler ?

Alors j’ai listé : harcèlement physique, harcèlement moral, harcèlement sexuel. Escroquerie de grande envergure.

Un manque de compétences ? Bardée de diplômes, de compétences, j’ai toujours travaillé 10 fois plus que les autres, avec un perfectionnisme me rendant malade, cachant un immense manque de confiance en moi. Et certains patronn.es repèrent les bonnes poires comme moi, et leur rajoutent du taf en plus. Les collègues ? Les quoi ? Je me suis toujours demandé pourquoi on s’attaquait si violemment à moi. Une anecdote, la première fois qu’on me virait de mon boulot. Alors que je sanglotais en me bourrant la gueule dans un bar, bien cachée dans un coin, sur des escaliers dans la pénombre, une de mes collègues hyper sympas vient m’accoster, tout aussi éméchée.

— Lucie, je te dois la vérité, ça ne va pas te faire plaisir. En fait le premier jour de ton arrivée, je suis désolée, j’ai monté toute l’équipe contre toi ( ndrl : 100 personnes ). Pourquoi ? Parce que tu avais confiance en toi, et moi non, j’étais jalouse. Je voulais être comme toi. Et je suis désolée, parce qu’en plus t’es hyper cool. Mais je ne vais pas te mentir, à refaire, je le referai.

Je l’ai remerciée, pour une fois, on venait me dire par soi-même ce que j’avais entendu toute ma vie comme excuse à la malveillance à mon encontre. Cette fausse confiance en moi, essayant d’être la plus sympa et aidante possible envers mes collègues. Alors j’ai décidé d’avoir une aventure d’un soir, de vomir partout juste après, et j’ai signé ma démission devant la RH, mon vomi séché sur mon sac. C’est une réalité de certaines personnes comme moi, qui ne travaillent plus. Ce sont les traumas qui aggravent mon trouble et me handicapent au travail. Je ne travaille pas en conséquence de l’environnement du travail, et non en cause du handicap.

J’adoucis. Sur mon parcours de formation et de travail, j’ai rencontré ce que j’ai appelé mes « anges », collègues, ou managers. Certains sont devenus mes amis. Ces personnes vaillantes, prêtes à se fourvoyer pour défendre le petit canard fragile, la proie gentille et docile que j’étais, par un cruel manque de confiance en moi, et la pression que je me mettais à travailler encore plus, car j’ai un trouble psychique, et l’énergie folle dépensée à le masquer.

JE NE TRAVAILLE PLUS

Mon trouble bipolaire n’est pas stabilisé alors je ne peux plus travailler. Mais c’est parce que j’ai des traumas à dépasser, parce que j’ai des schémas de pensées à changer, comme celui de l’autostigmatisation. Après tout, j’emmerde qui, de ne pas travailler ? Le regard de mes proches, la société ? Il faut que je m’en libère, absolument, et vite, et j’y travaille tous les jours. C’est ça mon vrai travail, le travail sur moi.

THE WIND OF CHANGE

On ne va pas mettre mémé dans les orties avant les bœufs. Ai-je vraiment envie de travailler dans ces mêmes conditions ? Et dans quoi ? Avec qui ? L’autoentrepreneuriat se dessine. Mais je ne sais pas dessiner. C’est trop tôt. Alors tout ce qui me fait vibrer aujourd’hui, c’est l’écriture. J’ai le droit d’avoir ma place dans la société, sans être jugée, moquée, où inspirer de la pitié. Ça fait 16 ans que j’ai honte de mon parcours scolaire et professionnel, il est temps que cela cesse. Si un jour je veux vraiment retravailler, il faudra que je me change, MOI : mon attitude face aux tâches, mon attitude face aux collègues, aux patronn.es, la gestion de mes émotions, mon équilibre vie privée/travail, etc. Aujourd’hui, si je repère une personne voulant s’attaquer à moi, je l’écrabouille comme un insecte entre mes doigts sans pitié jusqu’à ce que le jus en sorte. Oui, c’est la nouvelle dark Lucie.

MOURIR OU TRAVAILLER ?

Un jour sans le savoir, j’ai appelé le grand Patron à mes côtés, et je crois qu’il m’a entendu pleurer. Je travaillais en restauration. A ma pause, entre deux lampées d’alcool, je buvais assise au rebord de la fenêtre, me demandant si je devais sauter ou non. Mais non, j’ai essuyé mes larmes pour retourner travailler, et sourire, parce que c’est ce qu’on essayait de m’enlever. Et malgré ma honte, ma peine, ma fatigue, ma colère, je garde toujours le sourire. J’espère vous avoir partagé un peu de ma réflexion, même hors troubles psychiques, je pense à ces artistes au RSA, ces gens sans ou avec des troubles psychiques au chômage, ceux qui ont une pension invalidité, etc.

Je n’ai plus qu’une chose à vous dire :

VOUS AVEZ LA VALEUR D’ÊTRE VOUS AVEC OU SANS TRAVAIL, ET MOI, JE VOUS AIME COMME ÇA.

Lucie

Bipolarité : j’ai signé sous contrainte

Mon frère n’avait jamais paru aussi calme et serein.

Il reprenait vie et des couleurs, lui, d’habitude si taciturne. C’était l’été et sa peau dorait au soleil, un de ses rares plaisirs. Il est tellement blond que même ses cils sont blancs. Parfois, on dirait que ses yeux bleus sont translucides.

Je m’inquiète pour lui depuis des années. Il ne faisait plus rien, mis à part fumer. Je savais qu’il jouait un rôle. Être un p’tit mec avec un cerveau en plus ne facilite pas l’adaptation sociale. Maman lui avait offert le bouquin Trop intelligent pour être heureux ? Il n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il cherchait le chapitre « comment faire pour être heureux ».

Il s’habillait toujours pareil, avec un jogging et son t-shirt de foot. Toujours rasé de près, avec sa petite boucle d’oreille en faux diamant. Il pouvait tromper tout le monde, sauf moi. Son déguisement jurait avec son calme olympien.

Je suis hyperactif et hypersociable. Lui et moi, c’est la Lune et le Soleil. Je suis aussi pataud et vulgaire à l’oral qu’il est précieux et habile dans son langage. Je n’arrive pas à me canaliser et parfois j’en ai honte. C’est comme ça. Quand on ne peut pas changer les choses, on essaie de les accepter.

Notre famille nous renvoyait sans cesse notre différence. Il était oisif alors que je faisais des études d’infirmier. Il paraît même qu’il existe un syndrome qui s’appelle le syndrome de l’infirmière : on veut sauver tout le monde, faute de pouvoir se sauver soi-même.

Je ne suis pas le plus intelligent de nous deux, je le reconnais. Il a toujours eu des facilités à l’école. Puis un jour, il est devenu « moyen ». Même son prénom était moyen. Il passait partout, et c’était son souhait. En fait, son vrai souhait, c’était de ne pas exister.

Il parlait peu. Nos parents ont essayé de l’envoyer chez plusieurs psychologues, sans résultat. Enfin, si : le seul résultat fut qu’il ne leur ferait plus jamais confiance.

On peut le qualifier de passif. Vivre était pour lui d’une neutralité morbide. Il se sentait comme un objet qu’on déplace. Il disait qu’il écrivait depuis des années. Il allait se poser dans un jardin et prenait son stylo. Il a horreur des technologies : lancer une machine à laver le faisait paniquer. Son perfectionnisme, poussé à l’extrême, le rendait handicapé de la vie.

Ses journées se baignaient dans une contemplation molle. Parfois, il sortait ses deux serpents noirs de l’aquarium pour le plaisir de sentir leurs douces écailles froides sur ses bras. Quand on n’a plus de sentiments, on essaie d’avoir des sensations.

Le joint le rendait encore plus… comment qu’on dit, euh… pathétique ? Ah non, pardon, apathique !

Rien ne l’animait. Les filles ne semblaient pas l’intéresser, pas plus que le fait de se nourrir. Il nous disait que son seul plaisir de la journée était un café très soigneusement préparé : double dose de lait, un demi-sucre exactement et un soupçon de cannelle. Il surnommait ce café « son goûter ».

Il était emprisonné à l’intérieur de lui. Notre famille et moi avions essayé de l’aider, mais il restait sourd. Le monde lui semblait être un vacarme lointain, tout juste digne d’indifférence.

Ce jour-là, le soleil a brillé un peu plus fort sur ce garçon lunaire. Il a commencé à apprendre le langage des signes, bercé par sa musique préférée, Hijo de la Luna.

Le vent eut une résonance particulière et lui susurrait qu’il avait des choses à faire.

Il prenait son goûter trois fois par jour et ne mangeait plus du tout. Il disait qu’on pouvait vivre uniquement en mangeant de l’air. Il s’était enfin ouvert à nous et à ses ami·es. Nous découvrions qu’un sage penseur sommeillait en lui. Il semblait habité par une âme d’un autre siècle. Il a toujours été un curieux personnage, mais mon intuition y voyait autre chose.

Auparavant, je ne représentais pour lui qu’une nuisance sonore et toutes mes tentatives de l’incorporer à ma vie sociale se soldaient par un échec. Cette fois-ci, il était de toutes les sorties. L’alcool l’a très vite dégoûté quand il était ado, et désormais, c’est lui qui tenait le bar. Ses côtes devenaient de plus en plus saillantes, tandis que sa cote auprès des filles augmentait en flèche.

C’était une beauté froide qui devenait incandescente. Mes amies en tombaient raides dingues. Comme ce fut son cas.

Son brusque changement de comportement m’inquiétait, alors que pour lui, la vie n’avait jamais été aussi belle. J’avais étudié la psychiatrie très brièvement dans ma formation. Je me refusais à lui coller un autre terme que « garçon dépressif qui va mieux ».

Un jour, je l’aperçus faire des mouvements gracieux avec ses mains. Si j’avais eu cinq ans, j’aurais dit qu’il dansait avec les fées. Il disait qu’il signait, qu’il apprenait le langage des signes et que je ne pouvais pas comprendre. J’avais l’impression qu’il me toisait des cieux et que je n’étais qu’un pauvre humain impie. J’aurais préféré signer avec lui.

Je ne reconnaissais plus mon frère.

La Lune ne doit pas faire de l’ombre au Soleil.

Ses yeux étaient encore plus clairs et ses pupilles plus dilatées que d’habitude. Alors l’expression « un regard de fou » prenait tout son sens.

Un soir, il ne rentra pas. Quand il revint, il raconta son périple et sa marche pieds nus à trois heures du matin dans la ville. Il attendait que le grillage s’ouvre par la force de sa pensée.

On lui proposa une sortie en famille. Il s’y attendait : ses serviteurs lui devaient allégeance. Il vit un bâtiment massif et blanc. Il devait y avoir erreur sur la destination.

Google Maps n’avait pas les clés du Paradis. Il comprit qu’il était devant un hôpital. Il commença à paniquer et à nous menacer. De quel droit osions-nous l’amener sans lui dire ?

Je suis allé discuter avec la docteure et j’ai vite compris quand elle m’a tendu un misérable bout de papier.

J’amenais mon propre frère dans un hôpital psychiatrique d’où il ne sortirait plus jamais le même. J’allais laisser une marque indélébile au stylo, telle une lame tranchante dans notre relation. Et pour ça, il m’en voudrait toujours.

Une hospitalisation sous contrainte. Sans son consentement.

Mais c’est moi qui signais sous contrainte, avec des larmes de sang.

Lucie

Mon papa est bipolaire

 Qu’est-ce qu’elle est vive ta fille ! Et elle vient vers nous si facilement.

C’est mieux qu’à l’école. A l’école c’est du coloriage de bébé. Là, c’est une grosse fleur et il y a plein de stylos de couleurs. Je ne veux pas dépasser comme la mamie en face. Elle ne bouge pas la main avec son crayon… elle est un peu nulle.

– Comment fais-tu pour l’élever ? Elle a l’air si autonome.

– Je la laisse faire…

Il y a trop de bruits, j’en ai marre ! Une autre mamie parle fort, avec ses morceaux de carrelages bleus et blancs qu’elle colle sur du bois. Elle casse le carrelage, elle le recolle… Les adultes sont vraiment bizarres. Ils ont de la chance avec tous ces jouets !

J’en ai marre, où es-tu papa ?

Hum, ça sent bon… le chameau sur la boîte est rigolo. Odeur de tabac blond, m’a dit papa.

Papa et ses copains se sont allongés sur une serviette de plage, ils sont pieds nus dans l’herbe. On bronze. On voit le dauphin de papa sur son dos. Je veux dessiner pareil.

Ses amis ont plein de dessins aussi ! Pfff… moi, je n’ai pas le droit encore… Ses copains sont comme à la maison, avec des grosses boucles d’oreilles assis à s’échanger une cigarette. La fumée sent amère, ça me pique la gorge.

– Chut, ma chérie, ne dit à personne qu’on est ici !

– Pourquoi ?

– Je t’ai déjà dit d’arrêter les pourquoi, chut, c’est tout. C’est un secret.

Je m’ennuie, ils parlent entre eux.Je vois un papi dans un fauteuil roulant, il a l’air triste.

– Pourquoi t’es dans un fauteuil ?

– Ah ça, ma chérie… c’est une longue histoire. Tu veux que je te la raconte ?

Il bouge les bras au ciel et rigole avec moi. Y a tellement d’adultes tristes ici. Pourquoi Papa rit ? Une dame pleure beaucoup, elle dit qu’elle n’arrive pas à vivre seule chez elle. Je m’ennuie… Ah ! C’est l’heure du goûter !

  • Papa, pourquoi on te fait écrire ton prénom sur une feuille avant de rentrer dans la salle pour goûter ?
  • Ah, ça…c’est pour que personne ne prenne son goûter deux fois. Toi, tu peux.

Chouette ! À la table d’à côté, les adultes sont tous gros. Ils ont des pommes pour le goûter, pas de confiture comme nous. Je vais sous leur table leur donner les miennes. Ils sont contents, et les cachent dans leurs poches.

  • Papa y a pas d’autres enfants, pourquoi ?
  • Oh, ça tu sais… je ne sais pas.

Je m’allonge dans l’herbe et je regarde les nuages, un lion qui devient une tortue…

  • Tu l’as fait diagnostiquer ?
  • Pourquoi ?
  • Elle a l’air de tout comprendre.
  • Diagnostic de quoi ?
  • Tu sais les surdoués…
  • Oh, ça… elle ne tient sans doute pas de moi !
  • Moi hors de question que j’amène mes gamins, j’ai honte, je n’ai pas envie qu’ils aient peur… comment t’as fait ?
  • « Papa est en maison de repos ».
  • Et ça suffit ?
  • Oui, l’important ce n’est pas la réalité, mais l’histoire que l’on se raconte.

Il est l’heure de partir, j’ai envie de rester. Papa m’accompagne au grillage, il y a plein d’autres familles qui partent, qui pleurent et disent au revoir. J’ai l’impression de laisser papa devant le bus qui part pour la colonie de vacances. J’ai envie de pleurer aussi, mais je me retiens.

  • La bipolarité c’est quoi, Papa ?
  • Oh, ça… c’est un nom qu’on me donne tu sais, ce n’est pas très important… ça ne change rien au fait que je t’aime.
  • Tu sors quand ? Je reviens quand ?
  • Oh, ça… quand je me serai assez reposé, je viendrai te chercher.

Je la regarde partir. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Nous nous aimions le temps d’un après-midi. Elle sent tout : mon odeur et les gens. Je sais qu’elle est en avance. Heureusement, je lui ai lu tôt des histoires. Ça ne durera pas toujours, un jour, je devrais répondre à ses pourquoi. Elle s’éduque seule, parce que moi, je n’y arrive pas.

– Papa, je sais que tu mens…mais pourquoi ?

Lucie

BIPOLARITÉ : QUAND TOUT EST UN SYMPTÔME

N’aurais-je jamais le droit d’être qui je suis ?

ENQUÊTE DE SOI

Une des questions que je me suis posées pendant des années :

«  Si je suis bipolaire, quelle est la part de maladie et quelle est la part de mon caractère ? »

Ma complainte revenait souvent chez mon psychiatre, qui me fixait avec ses yeux vitreux, vides de réaction, rappelant ceux d’un poisson mort. Il existe une panoplie de symptômes révélateurs d’un état maniaque et d’un état dépressif.

Il n’existe pas la liste de symptômes pour la stabilité.

Un autre psychiatre m’a posé la question : « Qui êtes-vous lorsque vous êtes stable » ?

UNE QUESTION SEMPITERNELLE

Ma réponse fut philosophique.

« Ai-je déjà su qui j’étais » ?

Cette question me lancina longtemps.

On m’affublait de tant de qualités et de défauts aux extrêmes opposés, au gré des lieux et des rencontres différentes et différées.

Quand j’étais enfant et ado, j’étais, simplement. Aucune question à avoir, j’existais simplement au Monde. Les étiquettes que me collaient les autres me glissaient allégrement sur la raie.

HYPER VIGILANCE

La bipolarité est un trouble de l’humeur, en très mal résumé.

Je remarque chez mes compères et moi ce que j’appelle de l’hypervigilance : surveiller chaque action et émotion que l’on éprouve pour situer notre état psychique, être un attentif maladif pour reconnaître ce qui relève de notre caractère ou du pathologique.

Si je ris, si je pleure, si j’aime, si je joue, si je parle, si je danse, si j’écoute de la musique, si je sors, si je me couche tard. TOUT est analyse, car tout peut être précurseur d’une crise.

Avec la liste de nombreux symptômes qui indiquent un début de phase maniaque ou phase dépressive, je me suis dit qu’arrêter de vivre était aussi une idée tout à fait valable.

LA LISTE DE MES EN VIE

Un tempérament comme le mien est difficile à dissocier des symptômes d’une montée maniaque, tant les indicateurs se confondent avec les traits de ma personnalité.

Je coche avec brio toutes mes cases de folie.

Je suis l’incarnation même d’une hypomanie.

VIVE LE CACA

J’écris depuis l’enfance. L’inspiration me pénètre tel un dard divin. Une décharge similaire à une diarrhée : les textes s’écrivent dans ma tête et je dois me dépêcher de tout évacuer avant d’en mettre partout.

Je pouvais chier plusieurs textes d’affilée sans que ce soit considéré comme un trouble, que ce soit en journée ou pendant la nuit.

LA DES FÊTES

Un jour, la crise maniaque est arrivée. J’ai écrit et implosé. Une explosion méritée, la rançon d’avoir censuré l’écriture depuis des années.

J’ai soigneusement ajouté dans la liste de mes propres symptômes « j’ai le droit d’écrire, mais pas plus de trois textes par jour, et surtout pas la nuit ».

LA RÈGLE DES RAIES

Le symptôme de la logorrhée ( diarrhée verbale pour les intimes ) se reconnaît allégrement chez les personnes habituellement mesurées et plutôt silencieuses. Deux adjectifs qui ne s’appliquent guère à mon cas.

Un jour, je fis une recherche sur le pourcentage d’écrivain dans le trouble bipolaire, et j’ai trouvé mon malheur.

MOÏSE SOUS NEUROLEPTIQUES

Un mot, qui m’était jusqu’à présent inconnu, m’a salement agacé : la graphorrhée.

Il désigne une impulsion irrésistible d’écrire, une impulsion pathologique. L’article poussait même à l’extrême. Il supposait que Moïse et son écriture des 10 Commandements puissent être un symptôme de graphorrhée, dénotant un trouble bipolaire.

Pour rester dans le champ lexical scatologique, j’ai insulté mon ordinateur innocent, en tapant des deux mains sur la table : « mais vous m’emmerdez à la fin ! ».

N’aurais-je donc jamais le droit d’être qui je suis ? Dois-je encore accroître ma vigilance qui me rend encore plus malade que le trouble bipolaire ?

PUIS UN JOUR, ON S’EN FOUT.

Un jour, j’ai cessé les questions.

J’écris comme je veux, quand je veux, autant que je veux. Un pari un peu fou avec des filets de sécurité bien tressés. J’évite quand même la nuit, l’humanité doit dormir.

J’ai plongé sans peur dans mon océan imaginaire.

4 mois que j’écris tous les jours : citation, article, roman, prose, chanson, pièce de théâtre… Mon ordinateur est bondé d’écrits, et ma créativité est infinie.

Si écrire est un symptôme, alors je suis un symptôme. Si être moi est une hypomanie, alors je suis une hypomanie.

Lucie