Portrait de magnussoren

Comme magnussoren, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Je vis en couple et j’ai 3 enfants, seul le dernier, lycéen, vit encore à la maison. Propriétaire depuis peu, je m’investis dans les travaux…

Je suis très impliqué dans le milieu associatif, je suis président d’une association qui promeut l’usage du vélo. Dans ce cadre, je gère un atelier participatif : nous aidons les adhérents à réparer eux-mêmes leur vélo et nous offrons une seconde vie aux vélos qu’on nous donne après les avoir réparé. Comme infirmier dans un Hôpital de Jour, certains usagers sont bénévoles au sein de l’association (c’est un des ateliers de l’HdJ).

Je collabore à d’autres associations disons « culturelles » dont le point commun est de toujours être inclusives.

J’aspire au partage, au bien-être et à un futur agréable… Vaste programme !

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Diplômé depuis 1989, j’ai fait pas mal de type de services et d’hôpitaux (j’ai changé 2 fois de région)…

Je suis bien souvent découragé mais je continue…

Je l’aime parce que je me sens utile, qu’il me semble que je suis plutôt compétent et que je vois de nombreux usagers se rétablir.

Actuellement, je suis en poste en Hôpital de Jour où l’on part de la problématique de l’usager tel que lui nous la décrit, la plupart des ateliers se déroulent sur l’extérieur, nous travaillons le rétablissement et je me régale 😉

Je co-anime aussi un groupe de parole pour les aidants (souvent les parents, mais parfois les conjoints) et un groupe d’entendeurs de voix.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Ça avance, mais tellement lentement…

Il y a toujours plein d’hospitalisations dont je ne comprends ni le sens, ni l’intérêt…

Peu de remise en question, pas de réel accompagnement, de projet de soin personnalisé, où l’usager serait le cœur du dispositif.

Infantilisation de l’usager, ce sentiment de : « mais qu’est ce qu’il va faire sans nous« , et qui du coup ne permet pas à l’usager de développer ses ressources…

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Houla!

J’ai essentiellement travaillé avec des personnes souffrant de psychose que j’ai rencontré le plus souvent en état de détresse et de souffrance (ce qui est le propre de l’hôpital)… Compliqué sur le coup d’y voir du positif…

A l’Hôpital de Jour, je vois la plupart des gens rétablis ou en cours de rétablissement… J’aime échanger avec eux sur comment on voit la vie…

C’est sûrement plus positif quand tu es Salvador Dali, ou je ne sais quel musicien, où tu peux trouver un exutoire, un moyen d’exprimer ta folie… ça me semble plus compliqué pour le quidam moyen…

C’est toujours compliqué avec quelque chose que tu subis…

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Le devenir, sûrement pas, on ne voudrait pas de moi 😉

Je demanderais un audit et une uniformisation des pratiques : je ne comprends pas pourquoi il peut y avoir autant de disparités de prise en charge selon l’endroit où tu habites, même dans le même hôpital selon le chef de service.

Je ne comprends pas pourquoi on ne gère que la crise et pas le rétablissement, qu’il n’y ait pas de plan de gestion de crise en sortant de l’hôpital avec des directives en cas de rechute…

Une association que tu aimerais faire connaître ?

L’association Roue libre, ou 2 fois par semaines les usagers de l’Hôpital de Jour ne sont plus des malades mais des bénévoles : https://www.facebook.com/RoueLibreBergerac

« Le manteau », Christophe Malinowski

La nuit tombait lentement sur la vieille ville.

Et déjà, dans les chaumières, on tirait les rideaux, on fermait les verrous, on faisait taire les enfants. Des regards inquiets, cachés derrière les voilures, scrutaient les ruelles sombres, seulement éclairées par quelques lampadaires fatigués. Chacun était à l’affût, d’un bruit, d’une anomalie, d’une silhouette inquiétante.

Car depuis plusieurs jours, le malheur semblait s’abattre sur la cité. Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur. Immense, habillé tout en noir. Malgré notre veille de chaque instant, nous ne parvenions pas à surprendre l’homme en noir, mais nous savions d’où il venait.

Car en haut, sur la colline, derrière les grands chênes, se dressait, majestueux et terrifiant, l’asile.

Ses hauts murs empêchaient de voir ce qu’ils cachaient, mais lorsque le vent soufflait en direction de la vallée, certains disaient entendre un grondement. Comme celui d’une bête essoufflée. Ou un gémissement. Comme celui d’une bête affamée.

Les rares qui avaient osé s’approcher du sinistre bâtiment étaient revenus terrifiés par le courant glacial qui les avait traversés. Il se disait que c’était le souffle froid des dangereux insensés retenus derrière le mur d’enceinte. Aussi, on ne s’en approchait pas, on restait loin, on empêchait même les enfants d’en parler.

Mais après la nuit, c’était la neige qui tombait dru maintenant. C’était à peine si l’on pouvait distinguer, derrière son épais rideau blanc, la chaussée, les pavés, les passants perdus, effrayés, offerts à la malédiction s’ils ne couraient pas chez eux assez vite. Chacun sentait l’imminence d’un sombre événement.

Car nous le savions tous, les fous étaient entrés dans la ville. Et les ténèbres avec eux.

Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.

Et soudain il était apparu.

Le garçonnet n’avait pas menti. Immense et vêtu de noir, le dos courbé, l’homme avançait, lentement, grognant, terrifiant. Mais vers quelle funeste besogne? Quelle femme, quel enfant, quel animal allait-il emporter?

Alors, comme portés par l’instinct de survie, la colère et l’espoir de mettre un terme au fléau, et encouragés par un signal inconscient et commun, nous avions tous jailli, sans même prendre le temps de nous vêtir chaudement, et fondu sur lui, armés de bâtons, de pelles ou de nos seules mains, prêts à tout.

Jusqu’à ce que, le reconnaissant, nous nous figions.

Il était l’un des nôtres. Nos parents connaissaient ses parents, nous avions foulé avec lui les mêmes bancs de l’école, joué aux mêmes jeux dans la cour de récréation. Certes, il était différent, lointain et inaccessible, parlait souvent seul, ou aux arbres, riait sans raison, mais il était l’un des nôtres. Souffrant depuis des années d’une vie tourmentée, il avait plusieurs fois séjourné quelques temps à l’hôpital qui l’accompagnait dans les périodes difficiles.

Incapable de la moindre violence, il vivait en marge, mais à nos côtés, et était apprécié comme tous les enfants du village que nous étions tous.

Armés de bâtons, de pelles et de nos mains, nous l’encerclions, paralysés, saisis par notre méprise. Le temps semblait suspendu. La neige tombait toujours dans un silence d’hiver. Nous pouvions presque entendre les battements de nos cœurs.

Lentement, il avait relevé sa capuche et nous avait regardé, les uns après les autres, un grand sourire aux lèvres.

Mais qu’est-ce que vous faites là sans manteau? Il fait froid! Vous êtes fous?

Puis, le dos courbé, sous son manteau noir, blanchi de neige, il avait continué son chemin.

Nos manteaux, plus sombres encore que le sien, étaient ceux de la peur et de l’ignorance qui nous avaient insidieusement enveloppés.

Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.

Et les fous c’était nous.

Christophe Malinowski, infirmier et auteur du blog Il était une fois en psychiatrie.

Les 139 fonctions de l’informel dans le soin infirmier en psychiatrie

Cette recherche en Soins Infirmiers en Psychiatrie est portée par deux infirmiers : Sophie Tchukriel et Jean-Paul Lanquetin constitués en Groupe de Recherche en Soins Infirmiers (GRSI).

https://www.santementale.fr/exclusivites/theses-et-memoires/l-impact-de-l-informel-dans-le-travail-infirmier-en-psychiatrie.html

Nous reproduisons ici la liste des 139 fonctions de l’informel dans le soin infirmier en psychiatrie classées en 3 parties : en lien avec le patient (46), avec le professionnel (55) et avec l’équipe (38).

Vous pouvez télécharger le document complet en détail ici.

Les fonctions en lien avec le patient

  • Fonction phorique (de portage, d’étayage et de soutien) :
    • Fonction d’Accompagnement
      • Accompagnement en lien avec la séquence
      • Accompagnement en lien la permanence
    • Fonction d’Information
      • Fonction Information en lien avec le prescriptif
    • Fonction de Soutien
    • Fonction Effets du renforcement positif
    • Fonction d’Alimentation narcissique
    • Fonction de Valorisation
    • Fonction de Revalorisation
    • Fonction Stimulation et Mobilisation
  • Fonction supplétive :
    • Fonction d’Explicitation.
    • Fonction de Répétiteur et d’auxiliaire mnésique
    • Fonction de Structuration
    • Fonction d’Adaptation
    • Fonction de Réglage
    • Fonction de Maintien des liens et des acquis
  • Fonction amortissante :
    • Fonction Apaisante
    • Fonction de Dérivation
    • Fonction Hypostimulation
    • Fonction de Pare Excitation
    • Fonction liée à un Dialogue contenant
    • Fonction de Régulation
    • Fonction d’Accompagnement au cadre
  • Fonction disponibilité :
    • Fonction d’Accueil
    • Fonction d’Ouverture à la relation
      • Fonction de Personnalisation de la rencontre
      • Fonction d’Entretien Informel
    • Fonction Transitionnalisante
  • Fonction protectrice :
    • Fonction d’Évaluation partagée
    • Fonction de Protection
    • Fonction sécurisante
  • Fonction attention flottante :
    • Fonction Observation à distance
  • Fonction effets de la permanence :
    • Fonction de Permanence réelle
    • Fonction de Permanence symbolique
  • Fonction décalage :
    • Fonction lié au Jeu
  • Fonction lien avec la famille :
    • Fonction d’Information en direction des familles

Les fonctions en lien avec le professionnel

  • Fonction créativité :
    • Fonction de Prise de risque et transgressions novatrices
    • Fonction de Paroles en Actes
    • Fonction de Singularisation
    • Fonction d’Evaluation
    • Fonction d’Initiative
    • Fonction Rire et Humour
    • Fonction de Psychodramatisation
    • Fonction d’Individualisation
  • Fonction métaphore maternelle :
    • Fonction liée à la Permanence
    • Fonction d’« Etre là »
    • Fonction de Repère
    • Fonction Scansion
    • Fonction d’Imprévu
    • Fonction d’Immersion
    • Fonction de Rêverie
  • Fonction du registre maternel :
    • Fonction préoccupation soignante primaire
    • Fonction Maternante
    • Fonction de Réactivité
    • Fonction de Réassurance
  • Fonction renforcement positif
  • Fonction orientation
  • Fonction contenante :
    • Fonction Canalisante
  • Fonction conteneur :
    • Fonction de Désamorçage
  • Fonction éducation :
    • Fonction d’éducation aux techniques de soin à visée somatique
  • Fonction liens :
    • Fonction de Construction du lien (versus synchronique)
    • Fonction d’Alliance thérapeutique
    • Fonction de Mise en lien
      • Au niveau de l’unité.
        • En direction du groupe des personnes soignées
        • En direction de l’équipe pluri professionnelle soignante
      • Au niveau de l’établissement.
      • En externe.
    • Fonction d’Historisation
      • Le premier élément concerne le récit de vie du patient.
      • Le deuxième élément concerne l’appui sur les moments et les expériences antérieures
      • Le troisième élément concerne la confrontation des expériences subjectives
  • Fonction différenciatrice :
    • Fonction Tiercisante.
    • Fonction de Protection
    • Fonction de Protection des données
  • Fonction clinique :
    • Fonction Exploratrice
    • Fonction d’Evaluation Décisionnelle
  • Fonction observation :
    • Fonction d’Observation clinique.
    • Fonction d’Observation périphérique.
  • Fonction prévisionnel d’activité
  • Fonction écoute
  • Fonction anticipation
  • Fonction engagement et portage psychique

Les fonctions en lien avec l’équipe

  • Fonction de liaisons :
    • Fonction d’Historisation
      • Fonction d’Historisation en lien avec le patient
      • Fonction d’Historisation lien avec l’institution
    • Fonction d’Alimentation de l’empathie
    • Fonction de Jugement de Beauté
    • Fonction de Mise en Lien Groupal
    • Fonction d’Actualisation Clinique
    • Fonction d’Information
      • En lien avec des infos cibles
      • En lien avec des infos générales
    • Fonction de Transmission
  • Fonction coopération :
    • Fonction de Coopération Déductive
    • Fonction de Coopération en lien avec la réactivité
    • Fonction de Coopération Pluri professionnelle (médecin/infirmier/aide-soignant)
    • Fonction de Coopération des tâches
    • Fonction de Coopération en lien avec le prévisionnel d’activité
    • Fonction de Coopération évaluative
    • Fonction de Coopération Déontique
    • Fonction de Coopération « ruse de métier »
  • Fonction élaboration :
    • Fonction d’Évaluation des ressentis
    • Fonction Réflexivité
      • En lien direct avec le patient.
      • En lien indirect avec le patient.
    • Fonction d’Élaboration Décisionnelle
    • Fonction de Réglage de la distance
  • Fonction coordination :
    • Fonction de Coordination Ascendante
  • Fonction thermométrique :
    • Fonction Thermométrique en lien avec le groupe patient
    • Fonction Thermométrique en lien avec le groupe soignant
  • Fonction respiration psychique
  • Fonction interstitielle :
    • L’Interstice mono catégoriel
    • L’Interstice pluri professionnel
  • Fonction organisation

Feux de détresse à l’hôpital psychiatrique de Moisselles suite à l’agression d’un infirmier par un visiteur.

Nous reproduisons ici la Lettre ouverte de l’ensemble de l’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières-sur-Seine datée du 18 novembre 2019.

Pour ne plus subir

Jeudi 14 novembre, l’hôpital public s’est mobilisé car la situation quotidienne est devenue insupportable, invivable.

Les soignants sont contraints de choisir – donc de trier- les personnes à soigner. La logique de pénurie atteint son comble.

Après cette mobilisation historique et en guise de coïncidence malheureuse, nous avons fait l’expérience le soir même dans notre service de psychiatrie des conséquences de ce que nous dénoncions quelques heures plus tôt dans la rue.

La psychiatrie est souvent la grande oubliée de la médecine. Les services sont abandonnés par les pouvoirs publics. La psychiatrie continue de faire peur. Et pourtant, le cœur même de notre spécificité est le travail relationnel. Ici les soins se font avant tout avec des humains. Comment le quantifier ? En psychiatrie, les discours officiels nous abreuvent de la nécessité de nous « réorganiser » à défaut d’investir dans des postes, dans des moyens supplémentaires et dans des dispositifs en nombre suffisant.

Dans cette spécialité, demander des lits supplémentaires est toujours suspect d’hospitalo-centrisme et de pratiques asilaires.

Pourtant, nous ne comptons plus les structures ambulatoires qui ferment ou qui restreignent leur activité au profit de l’activité intra-hospitalière… A croire que le virage ambulatoire promu par les tutelles est en réalité un virage vers le rien en repassant par la case hôpital.

En dépit de notre appétence pour le sacrifice -position masochiste pourrait-on dire- les professionnels de santé ne veulent plus travailler dans des conditions dégradées où, tout en sachant ce qu’il faudrait faire pour soigner convenablement les personnes avec leur accord et leur avis, ces soignants sont contraints d’abandonner ce qui fait le vif même du travail psychiatrique : créer une relation là où la pathologie détricote le lien social de la personne avec sa famille, ses amis, ses proches, ses collègues, son milieu de vie.

Jeudi 14 novembre, une majorité de professionnels du secteur étaient en grève, assignés ou partie prenante de la manifestation parisienne. Grève ou pas, nous étions de toute façon en deçà de l’effectif minimum de sécurité, comme régulièrement depuis plusieurs mois au point qu’il est devenu l’effectif « normal ».

Notre unité d’hospitalisation comprend 33 lits, 34 personnes y étaient hospitalisées sans compter les cinq patients hébergés sur les unités d’autres secteurs. Il n’y avait qu’un médecin présent sur l’unité et 4 soignants (3 infirmiers et une aide-soignante).

Le même jour était prévu un rendez-vous à la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) du 92 pour un « Plan d’Accompagnement Global », nouvelle commission mise en place par la bureaucratie, se tenant deux à trois fois par an seulement et chargée de donner un accord pour des prises en charge de personnes hospitalisées « sans solution ». Sans notre présence à cette réunion, point de débouché possible pour des personnes hospitalisées depuis plusieurs années. Un soignant de l’unité s’y est donc rendu avec l’assistante sociale.

D’ailleurs, à cette réunion, nous étions loin des discours officiels sur « le virage ambulatoire » et « les solutions alternatives à l’hospitalisation ». En gros, pas de solution pour ces patients car pas de places dans des structures d’aval suffisamment contenantes, donc : « débrouillez-vous ! ».

Oui mais nous avons besoin de ce sésame pour faire des sorties…
« Oui mais… Débrouillez-vous ». L’activisme de nos assistantes sociale et de notre réseau connaît des limites qui ne dépendent pas de nous.

Les trois infirmiers restés sur l’unité pendant que se déroulait cette scène à plusieurs dizaines de kilomètres de là ont trouvé l’aide, sur le terrain, de la cadre supérieure du service pour tenter d’approcher l’effectif minimum de sécurité, sans y parvenir.

Courant de demandes en demandes, devant assurer les tâches habituelles (repas, médicaments, accompagnement cigarettes des patients, transmissions informatiques, entretiens médicaux, etc.) certaines d’entre elles sont, comme souvent, restées sans réponse. Depuis de longs mois, plusieurs postes sont vacants sur l’unité d’hospitalisation. La spirale infernale du sous-effectif, de l’épuisement, des arrêts maladies, de l’ambiance sous tension de l’unité aggravant la tension interne des patients s’accroît.

Pour autant, nous essayons de tenir bon sur notre cohérence collective, nous parons au plus pressé. Des patients sortent car « il faut faire des sorties », d’autres ne peuvent pas car ils n’ont plus de lieu de vie, sont en attente de maison de retraite, n’ont plus d’hébergements. Plus aucun
hôtel social ne veut d’eux, le 115 est saturé, le SIAO (la plateforme d’orientation pour les personnes sans domicile) n’a rien à proposer. Pour certains patients, ceux qui ne sont pas encore hospitalisés par le préfet (en SPDRE), nous devons nous résigner à les renvoyer à la rue en attendant qu’ils se remettent suffisamment en danger pour retournés contraints à l’hôpital.

Est-ce un projet de soin ? Où est la dignité des soins et de l’accompagnement humanisant quand nous sommes contraints à de tels extrêmes ? C’est honteux. Et comble de l’abject : c’est à nous d’endosser la honte de telles « solutions ». Mais que dire de ce que les patients vivent dans leurs psychés et dans leurs corps de ce rejet ?

Cet abandon qui déchire un peu plus la confiance que nous essayons de tisser sur le temps nécessaire des soins. Cette situation déchaîne le mortifère et la déliaison.

Mais revenons à la soirée du jeudi 14 novembre. Car ce soir-là, comme tous les soirs depuis plusieurs semaines, les professionnels présents ont fait ce qu’ils ont pu. Et quand un visiteur, proche d’une personne hospitalisée, rentre dans le bureau infirmier et agresse sans raison apparente l’un des professionnels présents, tout vole en éclat. Il s’en faut de très peu pour que l’irréparable ne soit commis.

Après avoir encaissé la folie et l’absurdité du système voilà qu’il nous faut encaisser les coups, l’étranglement, la violence d’une personne en visite mécontente d’on ne sait quoi. Et ce « on ne sait quoi » en dit tout autant de ce qui se passe dans la tête de cette personne qui agresse que de notre indisponibilité physique et psychique.

En quelques secondes la situation dégénère d’une violence verbale brute à la violence physique. Un infirmier tente de prendre la défense de son collègue en s’interposant mais il n’y parvient pas. Le sang coule. Il faut attendre l’aide de patients de l’unité alertés par les cris pour séparer l’agresseur de sa victime. Les deux autres soignantes sont à l’autre bout du service, dans une chambre en train de gérer la crise convulsive d’une autre patiente.

Après cet événement grave, tout le monde est sidéré. La pièce est recouverte de sang. L’agresseur s’enfuit. Il faut porter secours au collègue, rassurer les personnes présentes alors que l’on est soi-même dans un état de choc et que l’on a cru voir mourir la personne avec qui nous travaillons tous les jours…

Rappelons que dans les déclarations d’accidents du travail, le traumatisme psychique n’est même pas notifié, comme si ça n’existait pas. Et pourtant, le lendemain, les personnes présentes reviennent travailler.

Nous nous réunissons avec l’équipe pour parler, pour se réconforter, pour partager l’horreur qui est trop souvent banalisée.

Nous nous réunissons également avec les patients pour une réunion exceptionnelle afin de mettre des mots sur ce qui a été vécu et entendu ce soir-là.

Qu’est-ce que cela vient dire de notre service ? De notre hôpital ? De nos tutelles ? De la politique de la psychiatrie ? De la politique de santé ? Du monde dans lequel nous sommes ? Et qu’est-ce que l’on va faire de tout cela ? Se taire encore ? Accepter ? Garder la colère, la culpabilité, la honte pour nous ? Faut-il que nous attendions passivement le prochain drame ?

Cela suffit de s’accommoder de politiques de santé criminelles qui mettent tout le monde en danger : usagers, professionnels et citoyens. Il est de notre devoir de les dénoncer et de renvoyer la responsabilité à celles et ceux qui sont comptables de la dégénérescence de nos lieux de soins.

Depuis ce vendredi 15 novembre, un droit d’alerte du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) a été fait avec un droit de retrait de l’équipe de l’unité d’hospitalisation. La sécurité des patients et des soignants n’est plus assurée. Mais là aussi, le droit de retrait n’est qu’une fiction qui se heurte à notre conscience professionnelle.

Ce que cela dit de notre service c’est le danger qui pèse sur les soignants de faire toujours plus avec toujours moins. Cela raconte aussi le danger pour les patients de devoir rogner en permanence sur les exigences minimales de soins (avoir le temps de parler, soutenir les activités thérapeutiques, le lien avec la cité au travers des accompagnements, les visites à domicile, les réunions extérieures avec les partenaires pour apaiser des situations, trouver des débouchés cohérents pour les personnes hospitalisées etc.).

Ces exigences qui sont de ne pas se contenter des seuls médicaments, de solutions de court terme sur le mode du « reculer pour mieux sauter » ; de ne pas se contenter de l’enfermement d’un côté, de l’abandon de l’autre.

Mais plutôt d’être actif pour proposer des prises en charge au plus près de la singularité de chacun, quelle que soit sa pathologie, son trouble, sa difficulté existentielle. Nos prises en charge se pensent collectivement, elles nécessitent des temps d’échanges, de réunion en équipe, avec le patient, avec sa famille et ses proches.

Alors oui, nous devons faire de la moins bonne psychiatrie voire de la mauvaise psychiatrie car nous n’avons plus le temps, le personnel et les moyens de faire autrement. Nous devons prendre des décisions en urgence, en y associant moins les patients, les collègues, les familles et les partenaires. Cela créera du ressentiment, des difficultés à travailler ensemble ensuite… Nous le savons et nous ne pouvons faire autrement.

Est-ce que cela va nous rendre attractif pour combler les postes vacants ? Nous en doutons collectivement.

Ce que cela dit de notre hôpital : une ambiance délétère qui dure depuis plusieurs mois. Les médecins et les personnels de l’hôpital ont suspendu leur participation à toutes les instances de l’établissement pour prendre acte de la vacuité de toutes ces réunions, de l’absence d’écoute et de dialogue réel.

Dans l’urgence de cette situation nous avons tout de même réussi à avancer ensemble (en parole mais pas encore en acte) : respecter l’effectif de sécurité, tenter d’accélérer les embauches avec une politiques plus attractive de recrutement…

Pour autant l’hémorragie des paramédicaux se poursuit quand celle des médecins commence. L’ensemble de l’équipe médicale d’un secteur va partir d’ici juillet (sur les cinq secteurs adultes de l’établissement) aggravant encore plus le manque de disponibilité des autres médecins (plus de gardes, plus de permanences, plus d’astreintes, plus de saturation des lits à l’hôpital etc.).

Nous avons donc décidé de ne plus prendre sur nous cette pénurie. De ne plus accepter d’être responsable de l’irresponsabilité de la politique de destruction en cours de la psychiatrie et de la santé. Il est nécessaire, urgent et structurant pour le lien social de mettre un point d’arrêt à ce processus. Nous commençons donc par notre lieu de travail effectif.

Lors de la réunion soignants-soignés du vendredi 15 novembre, les patients ont pu témoigner des difficultés à se soigner en ce moment. Ils nous ont également témoigné leur soutien. Nous les avons remerciés de nous avoir aidés lors de cette agression. Mais nous avons également dû reconnaître que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Ce n’est pas dans l’ordre des choses d’aider des professionnels à faire leur travail alors que l’on vient soi-même pour se soigner. Ce n’est pas dans l’ordre des choses de ne pas bénéficier d’attention, de soutien et d’aide alors même que c’est ce dont nous avons besoin en premier lieu quand nous sommes traversés par des troubles psychiques suffisamment graves pour qu’une hospitalisation soit nécessaire.

Lors de cette réunion, des patients ont pu également dire qu’ils étaient étonnés d’apprendre le mal-être des soignants, le sous-effectif chronique, les conditions de travail etc. car ces derniers n’en disent rien. Par pudeur.

Et pour cause, il n’est pas dans l’ordre des choses de faire peser sur les personnes qui viennent se soigner notre incapacité à faire notre travail convenablement. Nous serions dans une situation équivalente à celle de parents qui demanderaient à leurs jeunes enfants de prendre soin d’eux.

Ce n’est pas dans l’ordre des choses et la moindre des choses est de le reconnaître. Mais il faut également reconnaître qu’une grande partie de la situation ne dépend pas de nous.

Les gens vont de plus en plus mal. Les problèmes sociaux sont de plus en plus nombreux et graves. Les personnes et les structures permettant de les accompagner sont toutes saturées et connaissent aussi des situations de pénurie.

Rien que pour l’hébergement : il n’est plus possible de se loger décemment et rapidement en Ile-de-France. L’attribution de logements sociaux prend plusieurs années (jusqu’à dix ans dans notre secteur), les hôtels sociaux sont hors de prix avec des conditions défavorables voire infâmes (cafards, insalubrité, nuisances diverses). Les APL sont diminuées.

Pour louer dans le privé, les conditions d’accès pour des personnes qui travaillent et qui sont en bonne santé se restreignent. Alors pour des personnes hospitalisées ayant l’Allocation Adulte Handicapée (AAH) avec une pathologie psychiatrique ?

L’ensemble des lieux de vie (MAS, FAM, foyer de vie) sont saturés en France. Ce ne sont pas les « plateformes » mises en place « pour fluidifier les dispositifs » qui vont arranger les choses. Souvenons-nous de notre réunion de l’après-midi à la MDPH. Bien au contraire, elles servent de levier pour rationner toujours plus l’offre disponible. Pour les plus âgés, les maisons de retraites sont devenues des lieux de relégations où les personnels comptent leur temps pour les toilettes, pour les repas, pour tout ce qui fait la vie quotidienne

Ce que cela dit de nos tutelles c’est la perte de contact avec la réalité quotidienne. C’est une passion pour les chiffres qui confine au délire, incurable celui-là. Il suffit de réécouter les déclarations de la ministre de la santé, du premier ministre, du président de la République. Pantomimes de politique qui n’ont rien à voir avec la santé du public. Et toute crise renforce la crise. Nous n’en pouvons plus de cette logique infernale.

Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Il en va de la décence minimale que nous nous devons.

En mars dernier, c’est un événement violent aux urgences de Saint-Antoine à Paris qui a déclenché la mobilisation des urgences puis de l’hôpital public.

Depuis un an et demi, les équipes de soin des hôpitaux psychiatriques hurlent ce que les tutelles ne veulent ni entendre ni reconnaître : « Ici on crève ! » disent les blouses noires du Rouvray.

Nous ne nous laisserons pas crever.

Nous ne nous laisserons pas crever sans que soit dénoncée la réalité concrète des politiques en cours.

Nous ne nous laisserons pas crever sans lutter localement, collectivement, décemment.

L’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières sur Seine

Que peut-on espérer d’un soignant en psychiatrie ?

Message aux étudiants, internes, aide-soignants et futurs infirmiers : n’oubliez pas que le soin en psychiatrie repose sur votre capacité à entrer en contact avec l’autre, cet autre qui a perdu temporairement contact avec la réalité et qui dépose en vous sa confiance et son espérance d’aller mieux.

La meilleure technique en psychiatrie c’est la parole.

Le soin en psychiatrie ne se résume pas aux actes techniques : l’injection et la distribution de médicaments, la prise de sang ou encore la mise sous contention mécanique. Vous n’êtes pas là simplement pour regarder le patient discuter avec le médecin psychiatre ou pour l’attacher quand il devient agressif.

Les maladies psychiques sont des maladies de la relation, des troubles du comportement qui expriment une difficulté d’être au monde, d’entrer en contact et en relation avec les autres. La maladie est aussi une solitude invivable.

Si beaucoup voient les malades comme des bêtes sauvages qui peuvent devenir incontrôlables et violentes, dîtes-vous que de l’autre côté, beaucoup voient les blouses blanches comme des automates dénués d’humanité.

La compétence d’entrer en relation avec le patient (voire le transfert) n’est pas réservée qu’au médecin psychiatre. La parole n’est pas un luxe mais la condition même du soin. Si les médicaments servent à apaiser l’angoisse et les symptômes, ils n’ont pas d’autre propriété que de permettre au patient de redescendre de son nuage pour entamer le vrai soin, celui qui lui permettra de mettre un sens à sa crise et de verbaliser son vécu.

Soigner c’est tout simplement redonner vie et voix au patient pour qu’il puisse rentrer en contact avec les autres.

Cela passe également par les médiations artistiques et corporelles.

Si la parole du patient est reine, il ne faut pas oublier celle des soignants et aide-soignants. Car ils souffrent souvent en silence du manque d’échanges et de sens dans leur pratique au quotidien. Contraints à attacher, à mettre à l’isolement à l’hôpital parce que les mots ne suffisent plus, incapables de désamorcer une situation et d’apaiser un patient par la parole.

Chaque malade a besoin d’être écouté et renforcé dans sa confiance en l’autre. Pour ne pas sombrer, le malade doit pouvoir se raccrocher à quelque humanité bienveillante et rassurante, de la part des soignants comme des autres patients.

Chaque soignant doit pouvoir être une présence parlante et rassurante, plus qu’un technicien du soin, il devrait pouvoir compter sur une solidarité collective pour résoudre les conflictualités et ne pas déconnecter son humanité quand il doit faire face à la terrifiante angoisse qui habite le malade.

La souffrance psychique fait peur mais ce n’est pas une fatalité quand elle trouve en l’autre une présence thérapeutique. La thérapie sous ses formes variées ne devrait pas se limiter à réparer les circuits de pensée défaillants comme on répare un ordinateur mais devrait permettre à chaque personne de trouver une place dans la société et dans la communauté des humains.

On peut mettre le patient au travail, lui trouver un logement, le rendre acteur de sa vie mais là où la médecine et la technique montrent leur limite c’est dans la mise en relation de la personne pour qu’elle trouve plaisir et envie d’être avec les autres et ne pas rester un patient réautomatisé et adapté.

Si certains n’ont pas envie de trouver un sens à leur souffrance ou fouiller dans leur passé, la thérapie doit tout de même permettre de retrouver la parole et un plaisir d’exister.

Joan