Un architecte chez les fous

Tout comme la perception d’un espace construit ne peut se réduire aux dimensions métrées d’une pièce, le vécu de la folie ne peut se réduire à sa dimension pathologique.

C’est un peu comme si dans une phrase, on se concentrait uniquement sur les fautes d’orthographe sans s’attacher au sens, à la construction voire à la poésie des mots mis ensemble.

Vous pourrez toujours dire qu’un espace fait 3m par 3m, qu’il est bas sous-plafond, que les murs sont en pierre, vous ne saisirez jamais ainsi la perception que s’en fait une personne. De même, si on se limite à décrire la folie en termes de symptômes, d’hallucinations, on passe à côté de la perception du sujet habité par la folie.

D’ailleurs quand on entre dans une pièce, on a toujours conscience d’être à l’intérieur, qu’il y a un dedans et un dehors, on est rentré par quelque part, on a franchit le seuil d’une porte, on sait à peu près par où on est passé et où on est, on a une sorte de carte mentale.

L’espace physique est aussi un espace mental et symbolique. Certes les murs d’un espace ne bougent pas, mais on tourne autour, on le voit de loin, de près, on y rentre, on y monte, on reste un instant, on part, on revient. Prenons l’exemple de la tour Eiffel, c’est un repère dans la ville et une icône planétaire. Elle a une valeur esthétique, une logique structurelle ce n’est pas qu’un assemblage de ferraille.

Dans notre vie, on fréquente une multitude d’espaces qu’on investit mentalement, là où on travaille, nos lieux de loisirs et surtout là où on habite, son chez soi. Se sentir chez soi, c’est important, ça participe de notre équilibre, c’est donner une valeur au lieu, y mettre un peu de nous, ce n’est pas juste un toit sur la tête ou une appartenance nationale.

L’ancrage dans un lieu est important pour l’identité d’une personne et son équilibre mental. Quand on est déraciné, qu’on ne trouve pas sa place dans la société où on vit, on peut toujours dire à l’intéressé d’aller voir ailleurs mais le chemin le plus court c’est souvent la folie.

Partir loin, s’évader d’une réalité morose sans prendre l’avion, c’est ça la folie.

Quand on est habité par la folie, c’est le monde qui nous habite. Ce n’est pas un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur mais l’inverse, le monde rentre en nous. Les filtres avec l’extérieur se dissolvent et on peut être envahi par des signes, par des voix, par des visions qui sont autant d’interprétations de notre cerveau du monde extérieur. Ces interprétations ne sont fausses que pour l’observateur extérieur mais ce n’est pas tellement à l’intérieur que ça se passe mais bien dans l’intéraction avec le monde extérieur. Il n’y a en fait plus d’intérieur, notre corps n’est plus, on est un pur esprit qui ne fait qu’un avec le monde.

On perçoit l’espace physique comme n’importe qui, les murs sont là, c’est juste notre corps qui a disparu.

Il faut donc redescendre sur Terre et rerentrer dans son corps qu’on n’a pourtant jamais quitté !

Pour vous faire redescendre, on a inventé les anti-psychotiques car comme ça se passe dans la tête, il faut arrêter la machine. Donc on vous bloque les émotions, les pensées voire l’énergie vitale à coup de médicaments qui sont en fait des tranquillisants.

C’est ainsi qu’on traite la folie aux urgences psychiatriques. Les médecins, pour vous protéger et protéger les autres, décident de vous sédater et de vous interner.

L’hôpital psychiatrique

L’hôpital occupe une place privilégiée dans l’image qu’on se fait de la folie. Personne ne veut finir chez les fous. C’est un lieu symbolique, c’est comme la prison, un lieu coupé du reste de la ville par de hauts murs austères. Ici, il y a bien un dedans et un dehors et une fois sorti on vous regarde autrement. Peut-être parce que vous savez, vous, ce qui se passe derrière les murs.

Vous l’aurez compris, pour faire tomber les représentations négatives sur la folie, il faut que l’hôpital cesse d’être un non-lieu, dont on préfère ignorer l’existence et ce qui s’y passe.

Moi, je me suis réveillé dans ce lieu après avoir été sédaté aux urgences. Je n’ai pas vu par où je suis rentré, je n’ai compris que j’étais à l’hôpital que lorsque ma mère m’a transmis ce petit dessin, je découvrais alors qu’on ne m’avait pas kidnappé, que j’étais à Soisy près de la Seine.

soisy sur seine

Je n’avais pas dit un mot depuis mon réveil, ils m’ont alors mis dans une chambre avec un lit et un seau et m’ont enfermé à double tour pendant deux jours je pense. Seul entre ces quatre murs, j’ai commencé à croire à une prise d’otage, on n’enferme pas les gens juste parce qu’ils sont fous.

Ils allaient me tuer alors j’hurlais mon nom de toute mes forces pour qu’on sache qui j’étais. Dans cette chambre d’isolement, je n’étais qu’un agité de plus, dans l’engrenage d’un soin psychiatrique pris dans ses propres logiques où le manque de moyens et de formation fait qu’au lieu de vous demander votre nom et de vous rassurer, on vous boucle entre quatre murs car les murs auraient une fonction contenante.

Les murs ne parlent pas, il n’y avait pas la charte du patient hospitalisé à lire, j’aurais aimé des mots, pas des murs, n’importe quel mot mais pas ce silence signifiant mort et abandon thérapeutique.

On m’a sorti de là quand j’ai découvert un magazine sous le matelas et que je me suis mis à découper des mots pour faire des phrases et à les passer sous la double-porte pour qu’on vienne m’aider.

Faire des phrases comme quand j’écris maintenant pour qu’on ne banalise pas cette souffrance. La souffrance n’était pas en moi, je n’étais plus moi, je souffrais le monde, ce monde qui m’avait enfermé sans raison apparente.

Je délirais pour un monde meilleur et voilà comment le vrai monde m’a répondu.

C’est triste, tout comme ce qui a suivi, la disparition des pensées du fait des médicaments, de toute capacité à réfléchir au point de ne plus pouvoir faire des phrases. On vous bloque toutes les pensées et les émotions, on ne les trie pas. On dit que si on arrête brutalement le traitement, les pensées incohérentes reviennent.

Je n’ai pas essayé par peur de retourner à l’hôpital. Ne pouvant plus m’exprimer, j’ai plongé dans le désespoir, mon corps est tombé malade, je ne ressentais plus rien et mon espace vital s’est rétréci au point de ne plus sortir du lit.

Soigner c’est redonner un espace à la folie, c’est permettre à une personne de se reconnecter avec son corps et avec le monde. L’enfermement et les médicaments ne soignent pas la folie, ce sont des outils au service d’un projet thérapeutique, à priori celui de redonner à la personne les rênes de sa vie.

La ségrégation spatiale des fous s’accompagne d’une ségrégation mentale. Changer les regards c’est aussi participer à faire tomber les murs.

Il ne s’agit pas de détruire les lieux de soins, il s’agit d’en ouvrir les portes, de décloisonner, de les rendre humains, de créer un espace capable d’accueillir un état de conscience altérée.

Accueillir la folie, c’est pouvoir rassurer, avoir une parole apaisante, être une présence, un repère. L’architecture, par son agencement et ses couleurs, ne saurait à elle seule assurer ce rôle.

Mais tout comme on pourrait être en droit de demander un personnel soignant de qualité, disponible et bien formé, on pourrait imaginer de nouveaux lieux, ouverts sur la ville, ayant une certaine qualité architecturale pour accueillir les personnes en crise ou en difficulté, non pas uniquement des lieux de consultations mais aussi des lieux où la vie reprendrait ses droits.

Portrait d’Anne-Claire

Comme Anne-Claire, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Ma principale inspiration c’est… mon mari.

On s’est rencontrés il y a plus de dix ans et je l’admire toujours autant. Il est calme, rassurant, stable, mon antithèse quoi. Bon, certains de ses défauts sont moins inspirants. Par exemple, sa phobie administrative, quand moi j’aime la paperasse (enfin du moins je sais m’y attaquer !) ou bien il est adepte du « faire à la dernière minute le couteau sous la gorge » quand je n’aime rien tant que d’organiser tout à l’avance. Mais j’espère atteindre un jour son niveau de « zenitude ».

De manière plus globale, les histoires m’inspirent, en particulier celles de mes amis, confiées autour d’un café brûlant ou d’un bon verre de rouge. Une anecdote, une confidence peut me guider, m’aider à trouver une idée ou encore m’aiguiller sur le sens à donner à ma vie.

Celle que j’admire le plus n’est pas une amie, mais on est encore plus intime : c’est ma psychologue. Elle me connait presque mieux que quiconque. Depuis quatre ans, ses conseils sont précieux et je ne me vois pas « lâcher sa main ». J’aimerais avoir sa classe, j’imagine que la vie est tellement plus simple pour elle, je ne connais ni ses failles ni ses traumatismes.

Plus près de moi, les deux lieux qui me ressourcent sont les deux maisons de mes grands-mères.

Si l’on me demande : « D’où viens-tu ? », je suis bien incapable de répondre en une phrase synthétique du tac au tac tellement j’ai déménagé. En revanche la stabilité, ce sont mes montagnes du Trièves et la mer à perte de vue de la presqu’île de Giens.

J’aspire à retrouver le sentiment de bien-être que j’ai quand je contemple la Méditerranée depuis la terrasse de ma grand-mère, un délicieux rayon de soleil me caressant le dos. Une vie sans peurs, sans angoisses, sans dépression. Une vie simple : une vie de femme, d’épouse, de mère, de journaliste. Vie aux mille facettes mais en paix.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Je suis caméraman. Je travaille pour une chaîne locale d’actualité et je traite aussi bien des sujets culturels que sociétaux, économiques ou politiques. Ce que j’aime encore une fois c’est découvrir les histoires de ceux qui nous entourent, ce qu’un territoire a à nous offrir.

Mon métier est assez « technique ». Je dois gérer la lumière, le son, les couleurs, la beauté du cadre et j’aime ça. Me concentrer pour créer du « beau ». J’aime le filtre qu’est la caméra entre le monde et moi. Je ne reçois pas l’actualité en pleine tronche, je la vois à travers mon viseur, cela met une distance, une barrière qui me protège.

Je ne m’ennuie jamais, j’apprends plein de choses. Chaque jour est une nouvelle aventure ou presque !

J’ai trouvé ma place.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Je ne connais pas grand chose du monde de la santé mentale.

J’ai fait quelques incursions, très brèves, en hôpital psychiatrique et je n’ai pas été déçue du voyage. L’hôpital est souvent terne, moche, à l’abandon, la nourriture fade, les journées longues à tuer. Dans ces moments-là, on aurait besoin de beau, de confort, de tendresse : l’hôpital est loin de cela.

Heureusement qu’il y a les autres patients, on se serre les coudes, on discute, on se comprend sans jugements. Sans oublier certains infirmiers, à l’écoute et disponibles pour autre chose que distribuer nos médicaments journaliers.

Quand aux psychiatres, j’ai eu l’extrême honneur d’en rencontrer 13 en quatre ans (non, non je n’en change pas tous les mois promis, j’ai la même depuis deux ans maintenant, mais encore une fois j’ai beaucoup déménagé). Certains manquent clairement… de psychologie. Certaines phrases assassines sont restées gravées et ne me lâchent plus.

Heureusement, la bienveillance existe. Certains sont compétents et dignes de confiance.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Je n’aime pas ce terme. Je souffre de troubles bipolaires mais où est la folie dans tout ça ?

Quand je n’arrive pas à me lever de mon lit un matin, même pas pour prendre ma douche ?

Quand la crise d’angoisse me fait vomir et me met au tapis à l’idée de vivre ma journée ?

C’est étonnant, dérangeant mais fou ?!

Peut-être que la « folie » c’est avoir fait l’expérience de la souffrance psychique, celle qui plie en deux et empêche d’avancer. Cette souffrance créée de l’empathie pour ceux qui souffrent et permet de les écouter sans jugements et d’accueillir leurs récits. Aider les autres permet de se décentrer, d’oublier son propre mal-être.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Ah, ah non, jamais… Je suis journaliste, attention au mélange des genres.

Les politiques je les interviewe, je les titille et leur pointe leurs incohérences mais jamais je ne me mettrais dans leurs chaussures.

En revanche, j’aimerais lui demander de mettre des moyens.

La clé pour soigner c’est d’avoir les moyens de le faire. De ne pas empiler les médicaments mais de prendre le temps d’écouter et d’accueillir.

Et puis, c’est du bon sens, mais les séances de psychothérapie devraient être remboursées ! Cela fait partie du « traitement » et cela coûte un rein ! Seuls ceux qui ont les moyens peuvent se les offrir.

Une initiative que tu aimerais faire connaître ?

https://www.maisonperchee.org/lespiailleries

Voyage en folie

Ces vacances-là, il est difficile de ne pas s’en souvenir toute sa vie.

J’avais prévu de faire les vacances traditionnelles entre copains, un road-trip en Espagne, les vacances rêvées et tant attendues. Je les attendais d’autant plus que je sortais d’une lourde dépression, qui m’avait clouée au lit pendant tout l’hiver. J’avais perdu goût à tout, et voyais le monde à travers un filtre noir que je peinais à enlever. A cette période, je ne comprenais que trop bien le vers de Baudelaire « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ».

Pour m’en sortir, mon médecin m’avait prescrit des médicaments que je prenais docilement chaque soir. Peu à peu, je sentais qu’ils faisaient effet, et je retrouvai progressivement mon état normal. Je me sentais bien, très bien, et même un peu trop bien.

A l’arrivée du printemps, je commençais à retrouver ma forme physique et mentale, et au rythme des bourgeons qui commençaient à éclore, de nouvelles idées et projets émergeaient de toutes parts. Toute l’énergie que j’avais laissé hiberner pendant l’hiver revenait de manière décuplée. Le printemps correspondait aussi à mon anniversaire, je fêtais ma naissance et sentais en même temps que je renaissais. Je m’amusais à retrouver ces petits plaisirs que l’on connait tous, mais que j’avais oublié durant mon hibernation: chanter sous la douche « toute la musique que j’aime », danser le Mia devant mon miroir, mettre des vêtements pleins de couleurs… Je n’avais jamais touché un bonheur aussi pur, sans limite, c’était de la drogue naturelle, c’était dingue, c’était fou…

Et oui, c’était le mot, c’était « fou ». Je faisais ce qu’on appelle un épisode « maniaque ». Pour ceux qui ne connaissent pas, un épisode maniaque est ce qui s’oppose à la dépression: alors qu’une dépression est un trop bas d’énergie, un épisode maniaque est une explosion d’énergie où l’on se sent pousser des ailes, où l’on est comme sous extasie sans prise de substance, où l’on se prend pour un sur-homme, ou dans mon cas, pour une sur-femme.

Lorsque mon entourage a réalisé ça, au lieu de m’envoyer en road-trip en Espagne, ils m’ont envoyé en confinement à Sainte-Anne. Deux styles, deux ambiances.

Je comprends que par rapport à tous les voyages que vous allez raconter, celui à Sainte-Anne est celui qui fait le moins rêver. Mais dans le genre « destination unique au monde » je pense que je marque un point.

J’ai décidé de vivre ce voyage en Folie comme une touriste curieuse qui se prête au jeu. J’espérais ne pas vivre cette expérience tous les 4 matins, fallait donc que j’en profite.

Au début, c’était un choc, je ne vais pas vous mentir. Compte tenu du fait que je me considérais comme la reine du monde, j’avais du mal à comprendre pourquoi ils me mettaient en pyjama bleu, m’enlevaient mes bijoux et tout moyen de communication avec l’extérieur, et trouvais que c’était un traitement peu adapté pour une reine.

Comme vous pouvez l’imaginer, pour descendre de mon trône et revenir dans le monde réel, je n’ai pas pu éviter la case médicaments ainsi que l’état léthargique que l’on connaît chez les patients en psychiatrie. Mais j’aimerai aussi aborder des aspects plus plaisants, que l’on n’évoque trop peu dans ce type de récit de voyage.

On ne voit d’un hôpital psychiatrique que ses murs blancs, ses chambres sombres, ses médicaments à forte dose… Mais si l’on regarde bien, il y a aussi un jardin dans lequel on peut se balader, méditer, prendre l’air frais. L’hospitalisation est aussi un moment où l’on est confinés, coupés du monde extérieur, soit le moment idéal pour prendre du temps pour soi, lire, écrire, dormir…

On fait de belles rencontres, parfois atypiques certes, mais qu’est-ce qu’on cherche d’autres en voyage que d’être dépaysé? Toutes les expressions « on s’amuse comme des fous », « plus on est de fous plus on rit » ne viennent pas de nul part, et prennent sens plus que jamais dans un hôpital psychiatrique.

Et surtout, ne croyez pas! Moi aussi j’ai eu droit à mon amour de vacances, à ma romance sans lendemain!

Tous les jours, j’attendais la visite de mon jeune et bel interne… Julien … le Docteur Mamour de Grey’s Anatomy version psychiatrie.

Quand on est hospitalisé, les occupations sont rares, la solitude est grande, et l’ennui peut l’être aussi. De la même façon qu’il est nécessaire de sortir faire les courses en plein confinement pour ne pas devenir fou, il est tout aussi important d’avoir un Docteur Mamour durant une hospitalisation en psychiatrie, pour ne pas devenir encore plus fou. Sans le savoir, il jouait un réel rôle essentiel dans ma santé mentale.

On parlait littérature, il me conseillait des livres. Je le faisais rire car je faisais la « fofolle », j’avais le droit, j’étais là pour ça.

Ça aurait peut-être été une belle romance si je l’avais rencontré durant mon road-trip en Espagne, sous un coucher de soleil avec une jolie robe à fleurs. Mais non, je l’ai rencontré à Sainte-Anne, sous l’éclairage des néons, en pyjama bleu. Deux styles, deux ambiances.

Après deux semaines, j’étais triste de le quitter, tout en espérant ne pas être amenée à le revoir.

Je garde de ces vacances un souvenir ni positif, ni négatif, juste unique en son genre. Une parenthèse de mon existence, un endroit en dehors du monde que j’ai pris plaisir à visiter mais dans lequel je n’aimerai pas retourner.

Voilà pour mon voyage, et si vous y allez un jour, n’hésitez pas à m’appeler, j’ai quelques bonnes adresses à vous donner. 😉

Nana

Feux de détresse à l’hôpital psychiatrique de Moisselles suite à l’agression d’un infirmier par un visiteur.

Nous reproduisons ici la Lettre ouverte de l’ensemble de l’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières-sur-Seine datée du 18 novembre 2019.

Pour ne plus subir

Jeudi 14 novembre, l’hôpital public s’est mobilisé car la situation quotidienne est devenue insupportable, invivable.

Les soignants sont contraints de choisir – donc de trier- les personnes à soigner. La logique de pénurie atteint son comble.

Après cette mobilisation historique et en guise de coïncidence malheureuse, nous avons fait l’expérience le soir même dans notre service de psychiatrie des conséquences de ce que nous dénoncions quelques heures plus tôt dans la rue.

La psychiatrie est souvent la grande oubliée de la médecine. Les services sont abandonnés par les pouvoirs publics. La psychiatrie continue de faire peur. Et pourtant, le cœur même de notre spécificité est le travail relationnel. Ici les soins se font avant tout avec des humains. Comment le quantifier ? En psychiatrie, les discours officiels nous abreuvent de la nécessité de nous « réorganiser » à défaut d’investir dans des postes, dans des moyens supplémentaires et dans des dispositifs en nombre suffisant.

Dans cette spécialité, demander des lits supplémentaires est toujours suspect d’hospitalo-centrisme et de pratiques asilaires.

Pourtant, nous ne comptons plus les structures ambulatoires qui ferment ou qui restreignent leur activité au profit de l’activité intra-hospitalière… A croire que le virage ambulatoire promu par les tutelles est en réalité un virage vers le rien en repassant par la case hôpital.

En dépit de notre appétence pour le sacrifice -position masochiste pourrait-on dire- les professionnels de santé ne veulent plus travailler dans des conditions dégradées où, tout en sachant ce qu’il faudrait faire pour soigner convenablement les personnes avec leur accord et leur avis, ces soignants sont contraints d’abandonner ce qui fait le vif même du travail psychiatrique : créer une relation là où la pathologie détricote le lien social de la personne avec sa famille, ses amis, ses proches, ses collègues, son milieu de vie.

Jeudi 14 novembre, une majorité de professionnels du secteur étaient en grève, assignés ou partie prenante de la manifestation parisienne. Grève ou pas, nous étions de toute façon en deçà de l’effectif minimum de sécurité, comme régulièrement depuis plusieurs mois au point qu’il est devenu l’effectif « normal ».

Notre unité d’hospitalisation comprend 33 lits, 34 personnes y étaient hospitalisées sans compter les cinq patients hébergés sur les unités d’autres secteurs. Il n’y avait qu’un médecin présent sur l’unité et 4 soignants (3 infirmiers et une aide-soignante).

Le même jour était prévu un rendez-vous à la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) du 92 pour un « Plan d’Accompagnement Global », nouvelle commission mise en place par la bureaucratie, se tenant deux à trois fois par an seulement et chargée de donner un accord pour des prises en charge de personnes hospitalisées « sans solution ». Sans notre présence à cette réunion, point de débouché possible pour des personnes hospitalisées depuis plusieurs années. Un soignant de l’unité s’y est donc rendu avec l’assistante sociale.

D’ailleurs, à cette réunion, nous étions loin des discours officiels sur « le virage ambulatoire » et « les solutions alternatives à l’hospitalisation ». En gros, pas de solution pour ces patients car pas de places dans des structures d’aval suffisamment contenantes, donc : « débrouillez-vous ! ».

Oui mais nous avons besoin de ce sésame pour faire des sorties…
« Oui mais… Débrouillez-vous ». L’activisme de nos assistantes sociale et de notre réseau connaît des limites qui ne dépendent pas de nous.

Les trois infirmiers restés sur l’unité pendant que se déroulait cette scène à plusieurs dizaines de kilomètres de là ont trouvé l’aide, sur le terrain, de la cadre supérieure du service pour tenter d’approcher l’effectif minimum de sécurité, sans y parvenir.

Courant de demandes en demandes, devant assurer les tâches habituelles (repas, médicaments, accompagnement cigarettes des patients, transmissions informatiques, entretiens médicaux, etc.) certaines d’entre elles sont, comme souvent, restées sans réponse. Depuis de longs mois, plusieurs postes sont vacants sur l’unité d’hospitalisation. La spirale infernale du sous-effectif, de l’épuisement, des arrêts maladies, de l’ambiance sous tension de l’unité aggravant la tension interne des patients s’accroît.

Pour autant, nous essayons de tenir bon sur notre cohérence collective, nous parons au plus pressé. Des patients sortent car « il faut faire des sorties », d’autres ne peuvent pas car ils n’ont plus de lieu de vie, sont en attente de maison de retraite, n’ont plus d’hébergements. Plus aucun
hôtel social ne veut d’eux, le 115 est saturé, le SIAO (la plateforme d’orientation pour les personnes sans domicile) n’a rien à proposer. Pour certains patients, ceux qui ne sont pas encore hospitalisés par le préfet (en SPDRE), nous devons nous résigner à les renvoyer à la rue en attendant qu’ils se remettent suffisamment en danger pour retournés contraints à l’hôpital.

Est-ce un projet de soin ? Où est la dignité des soins et de l’accompagnement humanisant quand nous sommes contraints à de tels extrêmes ? C’est honteux. Et comble de l’abject : c’est à nous d’endosser la honte de telles « solutions ». Mais que dire de ce que les patients vivent dans leurs psychés et dans leurs corps de ce rejet ?

Cet abandon qui déchire un peu plus la confiance que nous essayons de tisser sur le temps nécessaire des soins. Cette situation déchaîne le mortifère et la déliaison.

Mais revenons à la soirée du jeudi 14 novembre. Car ce soir-là, comme tous les soirs depuis plusieurs semaines, les professionnels présents ont fait ce qu’ils ont pu. Et quand un visiteur, proche d’une personne hospitalisée, rentre dans le bureau infirmier et agresse sans raison apparente l’un des professionnels présents, tout vole en éclat. Il s’en faut de très peu pour que l’irréparable ne soit commis.

Après avoir encaissé la folie et l’absurdité du système voilà qu’il nous faut encaisser les coups, l’étranglement, la violence d’une personne en visite mécontente d’on ne sait quoi. Et ce « on ne sait quoi » en dit tout autant de ce qui se passe dans la tête de cette personne qui agresse que de notre indisponibilité physique et psychique.

En quelques secondes la situation dégénère d’une violence verbale brute à la violence physique. Un infirmier tente de prendre la défense de son collègue en s’interposant mais il n’y parvient pas. Le sang coule. Il faut attendre l’aide de patients de l’unité alertés par les cris pour séparer l’agresseur de sa victime. Les deux autres soignantes sont à l’autre bout du service, dans une chambre en train de gérer la crise convulsive d’une autre patiente.

Après cet événement grave, tout le monde est sidéré. La pièce est recouverte de sang. L’agresseur s’enfuit. Il faut porter secours au collègue, rassurer les personnes présentes alors que l’on est soi-même dans un état de choc et que l’on a cru voir mourir la personne avec qui nous travaillons tous les jours…

Rappelons que dans les déclarations d’accidents du travail, le traumatisme psychique n’est même pas notifié, comme si ça n’existait pas. Et pourtant, le lendemain, les personnes présentes reviennent travailler.

Nous nous réunissons avec l’équipe pour parler, pour se réconforter, pour partager l’horreur qui est trop souvent banalisée.

Nous nous réunissons également avec les patients pour une réunion exceptionnelle afin de mettre des mots sur ce qui a été vécu et entendu ce soir-là.

Qu’est-ce que cela vient dire de notre service ? De notre hôpital ? De nos tutelles ? De la politique de la psychiatrie ? De la politique de santé ? Du monde dans lequel nous sommes ? Et qu’est-ce que l’on va faire de tout cela ? Se taire encore ? Accepter ? Garder la colère, la culpabilité, la honte pour nous ? Faut-il que nous attendions passivement le prochain drame ?

Cela suffit de s’accommoder de politiques de santé criminelles qui mettent tout le monde en danger : usagers, professionnels et citoyens. Il est de notre devoir de les dénoncer et de renvoyer la responsabilité à celles et ceux qui sont comptables de la dégénérescence de nos lieux de soins.

Depuis ce vendredi 15 novembre, un droit d’alerte du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) a été fait avec un droit de retrait de l’équipe de l’unité d’hospitalisation. La sécurité des patients et des soignants n’est plus assurée. Mais là aussi, le droit de retrait n’est qu’une fiction qui se heurte à notre conscience professionnelle.

Ce que cela dit de notre service c’est le danger qui pèse sur les soignants de faire toujours plus avec toujours moins. Cela raconte aussi le danger pour les patients de devoir rogner en permanence sur les exigences minimales de soins (avoir le temps de parler, soutenir les activités thérapeutiques, le lien avec la cité au travers des accompagnements, les visites à domicile, les réunions extérieures avec les partenaires pour apaiser des situations, trouver des débouchés cohérents pour les personnes hospitalisées etc.).

Ces exigences qui sont de ne pas se contenter des seuls médicaments, de solutions de court terme sur le mode du « reculer pour mieux sauter » ; de ne pas se contenter de l’enfermement d’un côté, de l’abandon de l’autre.

Mais plutôt d’être actif pour proposer des prises en charge au plus près de la singularité de chacun, quelle que soit sa pathologie, son trouble, sa difficulté existentielle. Nos prises en charge se pensent collectivement, elles nécessitent des temps d’échanges, de réunion en équipe, avec le patient, avec sa famille et ses proches.

Alors oui, nous devons faire de la moins bonne psychiatrie voire de la mauvaise psychiatrie car nous n’avons plus le temps, le personnel et les moyens de faire autrement. Nous devons prendre des décisions en urgence, en y associant moins les patients, les collègues, les familles et les partenaires. Cela créera du ressentiment, des difficultés à travailler ensemble ensuite… Nous le savons et nous ne pouvons faire autrement.

Est-ce que cela va nous rendre attractif pour combler les postes vacants ? Nous en doutons collectivement.

Ce que cela dit de notre hôpital : une ambiance délétère qui dure depuis plusieurs mois. Les médecins et les personnels de l’hôpital ont suspendu leur participation à toutes les instances de l’établissement pour prendre acte de la vacuité de toutes ces réunions, de l’absence d’écoute et de dialogue réel.

Dans l’urgence de cette situation nous avons tout de même réussi à avancer ensemble (en parole mais pas encore en acte) : respecter l’effectif de sécurité, tenter d’accélérer les embauches avec une politiques plus attractive de recrutement…

Pour autant l’hémorragie des paramédicaux se poursuit quand celle des médecins commence. L’ensemble de l’équipe médicale d’un secteur va partir d’ici juillet (sur les cinq secteurs adultes de l’établissement) aggravant encore plus le manque de disponibilité des autres médecins (plus de gardes, plus de permanences, plus d’astreintes, plus de saturation des lits à l’hôpital etc.).

Nous avons donc décidé de ne plus prendre sur nous cette pénurie. De ne plus accepter d’être responsable de l’irresponsabilité de la politique de destruction en cours de la psychiatrie et de la santé. Il est nécessaire, urgent et structurant pour le lien social de mettre un point d’arrêt à ce processus. Nous commençons donc par notre lieu de travail effectif.

Lors de la réunion soignants-soignés du vendredi 15 novembre, les patients ont pu témoigner des difficultés à se soigner en ce moment. Ils nous ont également témoigné leur soutien. Nous les avons remerciés de nous avoir aidés lors de cette agression. Mais nous avons également dû reconnaître que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Ce n’est pas dans l’ordre des choses d’aider des professionnels à faire leur travail alors que l’on vient soi-même pour se soigner. Ce n’est pas dans l’ordre des choses de ne pas bénéficier d’attention, de soutien et d’aide alors même que c’est ce dont nous avons besoin en premier lieu quand nous sommes traversés par des troubles psychiques suffisamment graves pour qu’une hospitalisation soit nécessaire.

Lors de cette réunion, des patients ont pu également dire qu’ils étaient étonnés d’apprendre le mal-être des soignants, le sous-effectif chronique, les conditions de travail etc. car ces derniers n’en disent rien. Par pudeur.

Et pour cause, il n’est pas dans l’ordre des choses de faire peser sur les personnes qui viennent se soigner notre incapacité à faire notre travail convenablement. Nous serions dans une situation équivalente à celle de parents qui demanderaient à leurs jeunes enfants de prendre soin d’eux.

Ce n’est pas dans l’ordre des choses et la moindre des choses est de le reconnaître. Mais il faut également reconnaître qu’une grande partie de la situation ne dépend pas de nous.

Les gens vont de plus en plus mal. Les problèmes sociaux sont de plus en plus nombreux et graves. Les personnes et les structures permettant de les accompagner sont toutes saturées et connaissent aussi des situations de pénurie.

Rien que pour l’hébergement : il n’est plus possible de se loger décemment et rapidement en Ile-de-France. L’attribution de logements sociaux prend plusieurs années (jusqu’à dix ans dans notre secteur), les hôtels sociaux sont hors de prix avec des conditions défavorables voire infâmes (cafards, insalubrité, nuisances diverses). Les APL sont diminuées.

Pour louer dans le privé, les conditions d’accès pour des personnes qui travaillent et qui sont en bonne santé se restreignent. Alors pour des personnes hospitalisées ayant l’Allocation Adulte Handicapée (AAH) avec une pathologie psychiatrique ?

L’ensemble des lieux de vie (MAS, FAM, foyer de vie) sont saturés en France. Ce ne sont pas les « plateformes » mises en place « pour fluidifier les dispositifs » qui vont arranger les choses. Souvenons-nous de notre réunion de l’après-midi à la MDPH. Bien au contraire, elles servent de levier pour rationner toujours plus l’offre disponible. Pour les plus âgés, les maisons de retraites sont devenues des lieux de relégations où les personnels comptent leur temps pour les toilettes, pour les repas, pour tout ce qui fait la vie quotidienne

Ce que cela dit de nos tutelles c’est la perte de contact avec la réalité quotidienne. C’est une passion pour les chiffres qui confine au délire, incurable celui-là. Il suffit de réécouter les déclarations de la ministre de la santé, du premier ministre, du président de la République. Pantomimes de politique qui n’ont rien à voir avec la santé du public. Et toute crise renforce la crise. Nous n’en pouvons plus de cette logique infernale.

Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Il en va de la décence minimale que nous nous devons.

En mars dernier, c’est un événement violent aux urgences de Saint-Antoine à Paris qui a déclenché la mobilisation des urgences puis de l’hôpital public.

Depuis un an et demi, les équipes de soin des hôpitaux psychiatriques hurlent ce que les tutelles ne veulent ni entendre ni reconnaître : « Ici on crève ! » disent les blouses noires du Rouvray.

Nous ne nous laisserons pas crever.

Nous ne nous laisserons pas crever sans que soit dénoncée la réalité concrète des politiques en cours.

Nous ne nous laisserons pas crever sans lutter localement, collectivement, décemment.

L’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières sur Seine

Psychose d’État : non au fichage à l’hôpital

psychiatrie policière

Début mai, alors que la société française s’émouvait du « fichage » par les autorités sanitaires des personnes blessées lors des mouvements sociaux (comprendre les gilets jaunes) à travers le fichier « SI-VIC » – système d’information pour le suivi des victimes, mis en place après les attentats de 2015, on apprenait également qu’un décret allait permettre aux autorités de croiser les données de la base HOPSYWEB relative aux hospitalisations psychiatriques sans consentement et le FSPRT (Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste).

En clair, les gilets jaunes sont fichés lorsqu’ils vont à l’hôpital tout comme le sont les psychiatrisés dans le cadre de la « prévention de la radicalisation à caractère terroriste ».

Cependant, personne ne soupçonnerait un gilet jaune d’être un potentiel terroriste contrairement aux psychiatrisés.

Le cyberflicage de la psychiatrie

Dans les deux cas, les fichiers utilisés sont nés de la menace terroriste. On s’en souvient, la réponse à cette menace à été la mise en place de l’État d’urgence, titre récemment repris par deux psychiatres dans leur livre sur l’état de la psychiatrie.

L’état d’urgence en psychiatrie ce n’est pas l’État d’urgence et pourtant…

A force de jouer sur les mots, à force d’amalgames, on en vient à croire que l’acte fou des terroristes est le symptôme d’un trouble mental. Et que par conséquence, les fous furieux, les agités, sont de potentiels terroristes.

On nage dans la psychose. Non pas celle des sujets qualifiés de psychotiques par la psychiatrie mais bien la psychose au sens général, celle de toute une société traumatisée par le terrorisme. Nous voilà méfiants, apeurés, attentifs à tout ce qui pourrait être un attentat, un bagage abandonné, une cathédrale qui brûle. Et l’État, perméable à cette inquiétude collective et à cet état d’alerte permanent, tente naturellement de prévenir un futur attentat.

La psychose d’État atteint maintenant la psychiatrie. Il faut ficher, fliquer, pour contrôler l’incontrôlable.

Le problème c’est que les personnes hospitalisées sans leur consentement en psychiatrie sont tout aussi perméables à cette psychose collective. Notre société a peur des attentats et la sensibilité exacerbée des personnes relevant de la psychiatrie n’échappe pas à cette peur. Du coup, la peur envahit les hôpitaux, les patients ont peur, les soignants aussi…

On finit en psychiatrie lorsqu’on perd le lien avec la société.

La psychiatrie, lieu d’asile et de répit, doit permettre au patient de retrouver ce lien avec la société. Malheureusement, le lieu même où il se retrouve privé de liberté le condamne à l’exclusion par la société.

Le patient psychiatrique se retrouve en service fermé, à avaler des médicaments qui altèrent ses facultés intellectuelles tout autant qu’ils les réhabilitent.

Et le lien social dans tout ça? C’est le rôle des soignants que d’apaiser la peur, de recréer un lien de confiance, de rétablir la communication avec le monde extérieur. Le patient délirant, envahi par ses idées, reprend peu à peu contact avec les autres.

Pendant ce temps, dehors, il est suspecté de radicalisation par les autorités.

La psychiatrie, stigmatisée pour son rôle de contrôle social des déviants, est en crise. Et souvent, loin d’être thérapeutique, elle se fait maltraitante. Et pourtant, c’est souvent le dernier lieu de répit pour les personnes désocialisées et en prise avec une grande détresse intérieure.

La folie c’est aussi un symptôme du social.

C’est un sujet délicat, pour moi, car terrorisme et psychiatrie étaient au cœur de mon délire lorsque j’ai été hospitalisé en 2017.

C’est comme si j’étais un révélateur des malaises de la société, comme un fou qui révèle cet inconscient collectif, à la fois troublé et troublant.

Alors en crise, je me retrouvais dans un train aux Pays-Bas poursuivi par ma cousine et bientôt la police. La police néerlandaise arrête le train pour m’emmener voir un psy. Ne souhaitant pas descendre du train, je commence à dire que je ne suis pas un terroriste. Le policier m’aide à descendre et me dit « You are Fucking Crazy ». Je trouve ça violent. Je vois un psychiatre qui, après discussion, me laisse repartir avec ma cousine.

Le lendemain, j’ai paniqué lorsque j’ai appris que ma famille venait me chercher, alors j’ai appelé la police. J’ai cherché le meilleur motif pour se faire arrêter et j’ai dit en anglais « I am a terrorist of love, my heart is a bomb ». J’étais réellement amoureux, mais pas un « terroriste tout court ».

La police néerlandaise a déboulé en 20 minutes et m’a globalement bien traité, ils m’ont mis au cachot toute la nuit comme la chambre de soins intensifs de l’hôpital sauf qu’avec une caméra de surveillance. J’ai voulu dialoguer car je souffrais psychiquement, ils m’ont enlevé la bible quand j’ai commencé à déchirer les pages, puis enlevé le matelas, coupé l’eau et la lumière, peut-être pour que je dorme, mais pour moi c’était une vraie torture intérieure. Un psy a bien été appelé, il m’a vu deux secondes et est reparti. Le matin, interrogatoire, moi qui essayais d’appeler le consulat de France, et puis libéré lorsque ma famille a confirmé mon passé psychiatrique, la justice néerlandaise ayant mis comme condition le rapatriement d’urgence.

Arrivé en France, la police est venue me chercher lorsque j’ai appelé la police néerlandaise pour avoir les enregistrements vidéo de « ma torture ». S’en suit la contention d’office à la Pitié Salpêtrière et une hospitalisation sous contrainte. J’ai alors cru que les policiers s’étaient déguisés en soignants et ils m’ont mis en chambre de soins intensifs, m’ont piqué avec de l’Haldol avec les renforts. Après une semaine en service de réanimation à cause de l’Haldol, je réintègre le pavillon fermé où ça parle beaucoup Coran, il faut croire que sociologiquement on était nombreux à être d’origine arabe. Je vous rassure, j’étais le seul « terroriste potentiel » et j’avais du mal à expliquer à l’un des patients pourquoi j’ai longuement crié « Adama Traoré » et « Allah Akbar » pendant ma semaine de chambre d’isolement.

Quand je vous dis que la psychose est collective…

JOAN

L’enfermement en hôpital psy

Merci à Alexia Laroche Joubert, productrice de Fort Boyard, et à France 2 d’avoir ouvert la boîte de Pandore.

« Pour avoir vécu l’enfermement, l’isolement et même la contention,
Je pense être en mesure de dire
Que ce n’est pas un sujet qu’il faut porter en dérision.

Je ne regarde pas souvent l’émission,
Mais, habitant Luçon (Vendée), pas très loin de Fort Boyard,
J’ai déjà fait une croisière au départ de la Rochelle.
Je n’ai pas vu Olivier MINNE,
Et encore moins le Père Fouras,
Mais je suis sûre d’une chose, aujourd’hui :

Il faudrait tout simplement éteindre votre écran
Au moment de l’épreuve de la cellule capitonnée !

Visionner cette monstruosité,
C’est cautionner l’idée
Que l’on peut se permettre de jouer
Avec un sujet si grave !

L’isolement c’est loin d’être hilarant
Alors, si vous riez de ces épreuves
Mises en scène par un jeu télévisé
Sachez que vous êtes outrageants !

Qu’un véritable enfermement
Vous inciterait peut être à réfléchir
À la bêtise de vos occupations !

Si France 2 est une chaîne télévisée
Qui prétend respecter l’humain dans sa globalité,

Elle se doit de retirer de ses programmes
Ce jeu qui vire au drame ! »

Si je devais m’exprimer sur le sujet, je dirais ceci :

Je n’ai commis aucun crime, je ne suis pas agoraphobe et pourtant…
J’ai vécu l’enfermement, et même l’isolement !

Cinq jours durant, j’ai vécu l’isolement.
La psychiatrie, l’enfermement !
C’était en mai 2007,
C’était vraiment pas la fête !

Une crise aigüe, un délire inattendu.
Je souffrais déjà de ma schizophrénie,
Mais je ne me soignais plus !

Un jour, alors que ma fille allait souffler sa première bougie,
J’ai dû être hospitalisée de force, en HDT.
Il n’y avait pas d’autre issue, mon mari avait signé !

La violence de l’épisode aux urgences restera en moi, gravée !
C’est à un brancard qu’on a dû m’attacher !
Ils devaient être sept ou huit infirmiers,
Je me suis débattue, j’ai même frappé !

Mes forces étaient décuplées, le bras de mon époux a même été marqué
Il tenait notre fille dans ses bras, et je ne voulais pas les lâcher !
Lorsque j’ai dû céder et me résigner, j’ai été transférée dans l’ambulance des urgences,
En route pour la Roche-sur-Yon, les sirènes du véhicule rythmant la cadence…

Et puis, je crois que l’on ne m’a rien expliqué,
Je me souviens juste que j’ai été détachée,
J’ai marché jusqu’à la porte d’entrée,
De cet hôpital tant redouté !

Je me revois, errante, n’ayant personne pour me rassurer.
J’attendais mon mari, il devait suivre l’ambulance…

Perdue dans ce lieu trop effrayant
J’ai encore dû avoir peur des « blouses blanches »
Et, à nouveau, j’ai frappé, je voulais mon enfant,
Je voulais mon mari, je voulais quitter ce lieu en urgence !

Ils furent encore nombreux pour me maîtriser et m’attacher
M’attacher au lit et m’injecter leur produit !

Cependant, j’ai enfin pu dormir,
J’ai dormi sans répit 3 jours durant…
Jusqu’à mon réveil, je ne savais pas que j’étais en isolement
J’ai dû faire encore 2 jours, mais là sans dormir !

Le jour du premier anniversaire de mon unique enfant,
J’étais entre ces 4 murs, à imaginer sa journée
J’aurais tant aimé être à ses côtés !

Et puis, il y a eu un face à face avec moi-même,
J’avais un peu repris mes esprits,
Mais je n’ai toujours pas compris,
Certains principes de l’isolement, quand même !

C’est lorsque j’ai eu besoin de me rendre aux WC,
Que j’ai vraiment été indignée !
Pas de sanitaires et personne pour m’ouvrir cette maudite porte blindée,
C’est dans une poubelle que j’ai dû me soulager !

Désolée pour cette scène peu poétique mais même en prose, c’aurait pas été glamour !
L’enfermement, l’isolement, c’est déjà pas fantastique,
Mais faire vivre ça à une jeune femme, c’est vraiment pathétique !

Alors oui, j’veux bien croire que, médicalement, l’enfermement s’explique
Ils ont probablement raison de choisir cette option lorsque c’est nécessaire,
Cependant, il faudrait mettre des mots, expliquer au patient,
Pourquoi et comment va se dérouler ce moment…

Car on n’oublie jamais vraiment,
Ça reste gravé, bien longtemps !

Françoise ETIENNE, le 21 avril 2017

Présidente de l’Association Schiz’osent écrire

État de l’art de la psychiatrie actuelle

Cynthia Fleury, psychanalyste, philosophe et titulaire de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital Hôtel-Dieu, revient sur l’évolution de la psychiatrie et de ses pratiques dans le temps. Elle aborde notamment les défis d’aujourd’hui et apporte des éléments pour repenser la psychanalyse aujourd’hui.