Survivre à la psychiatrie #14 [Noémie]

Transfert depuis la réa. Le brancard roule à travers les couloirs, les têtes se tournent avec curiosité pour observer la forme allongée et emmitouflée, les yeux fermés, attendant que son sort soit fixé. Un ascenseur, quelques étages, et elle débarque devant une lourde porte fermée à clé. Psychiatrie du jeune adulte. Mot fourre-tout, dans lequel on enferme chaque âme dépassant les lignes soigneusement tracées par la société bien rangée.

Elle se retrouve dans une chambre d’isolement, «c’est le protocole» apparemment. Murs blancs et vides, éclairage aseptisé, ambiance glaciale alors que c’est l’été. Un gros matelas fixé au sol. Rien d’autre. Studio loué non meublé.

On lui récite les règles du service, une suite d’injonctions et d’interdictions. Elle n’écoute pas. Elle a la tête ailleurs même si son corps est là.

C’est l’heure de l’inventaire. On lui retire toutes ses affaires. Pas une seule feuille autorisée, elle qui écrivait pour exorciser.

Les blouses blanches ne tardent pas à arriver. Elles parlent entre elles, la dénudent sans rien lui demander, examinent le cœur, les poumons, les constantes, notent des mots sur de minuscules carnets, viennent tous regarder avec curiosité ses tout petits kilos, pour finir par parler de son diagnostic, prononcer le mot qu’elle hait par-dessus tout, sa maladie dont le nom respire la mort et les os. Ce mot qu’elle a occulté et banni de son vocabulaire depuis tant d’années. Voilà qu’ils le brandissent, triomphants, l’utilisent pompeusement, voilà qu’ils font l’inventaire de son état, l’état des lieux des dégâts, alors qu’elle voudrait juste se boucher les oreilles pour ne plus entendre tous ces termes barbares qu’ils emploient pour la décrire, alors qu’elle voudrait juste ouvrir la porte d’un coup de pied et fuir, alors qu’elle voudrait juste briser la fenêtre d’un coup d’os et se jeter au travers, mais non, elle ne peut rien faire, elle est entourée par tout ce blanc qui lui picote la rétine, les blouses les peaux les murs les draps, ce blanc qui lui crève les yeux, elle voudrait tout envoyer valser mais elle se contente de bouillonner sans rien laisser paraître, parce qu’elle sait que le moindre des gestes pourrait tout empirer.

Elle n’aura droit à rien avant de reprendre du poids. Aucun contact avec l’extérieur. Tout est filtré. Elle a 15 ans, et pendant 6 mois, elle ne pourra même pas échanger un seul regard avec ses parents.

Tout ça, c’est à cause de son corps. De sa peau tendue de toile que ses os menacent de percer. De cette bouillie de tissus et d’organes qui a oublié comment fonctionner. De cette construction branlante à la mécanique fragile pouvant à n’importe quel moment se briser. Il fait peur à voir, à en détourner le regard. Elle ne comprend pas trop pourquoi. Elle ne sait pas ce qu’ils ont tous à la regarder comme ça. D’accord, il y a quelques os qui heurtent le matelas, il y a quelques bleus qui apparaissent ici et là, il y a quelques côtes qui ressortent un peu trop par endroits.

Mais pas de quoi justifier tout ce branle-bas de combat.

Elle y restera des mois, dans cette chambre. Elle deviendra folle à force d’entendre le ronronnement de sa nutrition entérale, de sentir le liquide hypercalorique s’écouler dans sa sonde jusqu’à son estomac en continu. Elle sera contentionnée, de peur qu’elle ne fasse du sport pour tout éliminer. Elle prendra sa douche face à des infirmiers, histoire de vérifier qu’elle ne vide pas les poches censées l’alimenter. Elle n’aura pas le droit de se lever de son lit, ça ferait brûler trop d’énergie. On fermera à clé ses toilettes, et quand elle demandera à y aller on ignorera la sonnette. Elle ne verra personne d’autre que le plafond au-dessus d’elle, les soignants et le psychiatre, quinze minutes de temps en temps.

Au début, elle a vomi sa souffrance, du fond de ses entrailles. Elle crachait sa colère au psychiatre, qui souriait et disait je vous comprends, avant de sortir de sa chambre et d’augmenter ses doses de médicaments.

Elle a aussi essayé de jouer le jeu, celui du je vais mieux, j’ai réfléchi et j’en ai fait des conneries, mais là promis c’est fini.

Elle a fini par réaliser. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils ne cherchent pas à soigner. Ils se cachent derrière les mêmes mots-boucliers. Quoi qu’elle dise, ils lui rient au nez. C’est la maladie, c’est l’anorexie. On ne peut pas se fier à ce qu’elle nous dit. Menteuse tricheuse voleuse. Elle entend une voix à côté de sa chambre, une fois: «toujours à nous manipuler celle là. Elle ne prend même pas de poids. On aura déjà changé de président avant qu’elle sorte de là». Et eux de rire en cœur. Et elle de finir en pleurs.

On lui refusera des draps, parce qu’elle n’a qu’à prendre du poids pour avoir moins froid. On fermera les volets de sa chambre pour qu’elle ne voie pas le dehors. On l’assommera de neuroleptiques parce qu’elle pleure trop fort.

Elle en sortira, 1 an après. Elle aura gagné 20 kilos et un PTSD. Il ne lui faudra pas longtemps pour rechuter.

Depuis, j’ai un peu avancé. J’ai réussi à faire tout ce qu’on me disait que je n’accomplirais jamais. Je repense souvent à tout ça. Je continue à en faire des cauchemars. Il va en falloir encore pas mal, du temps. Mais au moins, je suis vivante pour le moment.

Noémie


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Survivre à la psychiatrie #13 [Liouba]

Survivre à la psychiatrie, survivre en état permanent de survie.

En flash-backs des corps meurtris, des esprits bégayants, des odeurs d’hôpital et d’urine, des piqûres, des sangles de la contention, des couverts en plastique, de la chambre d’isolement. Des vies comme des ballons de baudruche, abandonnés derrière les murs, mous et à bout de souffle, qu’on perce sans éclater.

Survivre à la psychiatrie c’est ne jamais oublier l’immensité de ce monde d’absurde, des traitements qui dévastent tout sur leur chemin, des prises en charge erratiques qui jonglent avec la légalité et le mépris total de tout droit de l’humain.

S’habituer à sa laisse. Demander un peu de mou. S’en contenter. Plus on se débat, plus on s’englue. Alors on se fige, on se calme, on redescend.

Survivre à la psychiatrie, c’est devoir se relever aujourd’hui, quand on a été allongée si longtemps qu’on ne voit plus hier ni demain, le mois dernier ou le mois prochain. Quand on a été attachée si longtemps qu’on en a les jambes enflées. Quand on a été shootée si longtemps que nos dos sont courbés : béquillés par des ‘eptiques on ne va pas très vite.

Survivre à la psychiatrie c’est bon pour celles qui peuvent y survivre. Qui ne sont pas trop détruites, juste les bords émoussés, les stigmates à l’intérieur, bien planqués.

Survivre, se relever, retrouver sa force, son humanité, après avoir été infantilisées, végétalisées, animalisées, privées de parole, privées de conscience.

Survivre à la psychiatrie c’est porter la colère en soi. Le pourquoi eux, pourquoi moi, pourquoi ce silence du monde valide, ce rejet à-priori. Au mieux l’indifférence, pour les pas tout à fait humains.

Survivre à la psychiatrie, pour les copines à l’intérieur. Celles avec qui on a partagé des heures d’ennui, des centaines de clopes, des marches en cercles infinis. Pour celles à l’HP depuis 20 ans, 40 ans, toute leur vie, une vie blanche, entre quatre murs, sans loisirs, sans espoirs, sans droits, sans liens avec le dehors, avec juste une putain de télévision, quatre programmes devant lesquels stagner, stagner toute la journée. Survivre à la psychiatrie pour celles qui y retournent. Celles qui survivent moins bien.

Survivre à la psychiatrie « c’est beaucoup de courage ! ». Quelle connerie. Survivre à la psychiatrie, c’est jouer la comédie de l’adaptée, dans une société qui isole, contentionne, maltraite, ridiculise. Lorsqu’on voudrait briser les seringues, recracher les pilules, refuser de collaborer. Feindre le calme pour être détachée, feindre la normalité pour sortir. Se construire une vie comme un voile sur sa folie, sur sa différence, les araignées et les visions barricadées à l’intérieur.

Survivre à la psychiatrie, rêver de tout cramer.

Ne pas s’être foutue en l’air à la sortie.

Survivre à la psychiatrie, à la machine à normaliser – et si elle ne peut pas normaliser, machine à rejeter les folles, les bizarres, les improductives en tout genre.

Survivre à la psychiatrie c’est se battre pour vivre, pour soi, pour les autres, pour abolir les soins contraints, la société validiste, la systémie de l’oppression, la stigmatisation. C’est oser parler haut et fort. C’est dire que ce n’est pas une seule histoire, ni un seul pays ni une seule époque. C’est la polyphonie de nos douleurs. C’est se rassembler, s’entraider, avec nos sœurs, les autres minorisées qui luttent pour leurs droits les plus vitaux, entraîner nos alliées derrière nous.

Survivre à la psychiatrie, n’est jamais un acquis.

Survivre à la psychiatrie c’est faire de ses faiblesses, ses vulnérabilités, ses stigmates, une force.

Survivre à la psychiatrie c’est entrer collectivement en action pour en venir à bout.

Survivre à la psychiatrie pour celles qui sont parties.

Liouba


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Survivre à la psychiatrie #11 [Paye ta Psychophobie]

Mon esprit est ma prison,
Me voilà perdant la raison,
Une douce camisole chimique,
Pour pas qu’on me pique.

Je suis un malade mental,
Rien qu’un malade mental,
Si aujourd’hui j’n’ai pas le moral,
Ce n’est pas grave c’est banal.

Ouais je me frappe au sol,
Ouais je perds la boussole,
Mais je reste un humain,
J’ai le droit de vivre serein.

Arrête de me fixer, de me juger,
Même si j’ai la peau tailladée, 
Arrête de me rejeter, d’ m’oublier, 
Même si je suis l’esprit embrumé.

Je suis un malade mental,
Rien qu’un malade mental,
Si aujourd’hui j’ n’ai pas le moral,
Ce n’est pas grave c’est banal.

Laisse moi paraître normal
Jusqu’à mon dernier râle
Je veux juste être heureux
Sans toujours être sérieux.

[wpfa icon= »instagram » color= »black »] Paye ta Psychophobie

Survivre à la psychiatrie #10 [Vaillandet Lylaeve]

Je me suis désancré de moi-même, dernièrement.

Mon esprit s’est égaré
dans le doute
– pire –
dans l’inconscience ;
loin de ce qui fait de moi un être total.

Je ne pense plus en humain ;
des ressentis logiquifiés débordant de mes subjectivités multipliées,
je raisonne
et réfléchis mes émotions.

Je suis devenu la personne que j’aurais dû être pour survivre.

Mais
suis-je l’un si je suis tout
ce que l’autre peut être à travers moi ?

Suis-je moi-même encore,
voilà ma question.

Je ne peux plus bouger les jambes.

Je suis allongé
à moitié sous une table,
sur un carrelage qui me brûle de froid,
et je ne peux plus bouger les jambes.

J’ai pleuré, pourtant
– la flaque de larmes dans laquelle ma joue patauge en soit la preuve –
mais
la seule réponse que le monde ait donnée à mes pleurs sonnait comme de la colère
et du mépris.

« Relève-toi ;
tu es ridicule. »

Ridicule est le mot.

Je suis indigne de moi-même,
de l’humain que je suis censé être
et de tout ce que je suis censé représenter :
je suis une déception.

Voilà ce que le monde m’offre
à cet instant : un peu de honte
et de la peur aussi
– mes larmes n’en étaient-elles pas un indice ?

Je ne peux plus bouger les jambes et,
par la faute de ce monde,
je ne cherche plus à les bouger :
par la honte,
j’ai dédié mon effort à me dédouaner
de cette indignité dont on m’accuse
et dont je suis responsable.

À l’heure où d’autres sont hors d’eux,
ma conscience est à l’intérieur de moi,
si profondément
que ma paralysie s’accentue
à chaque pensée.

– Comment a-t-elle commencé, déjà ? –

Ils passent à côté de moi
sans m’accorder un regard,
en évitant de m’accorder un regard.

« Je peux avoir une couverture ? »

Et je dois sécher mes larmes,
et je dois montrer que j’ai renoncé
malgré mes efforts.

Dans un élan de compassion,
une entorse à la règle,
on me dit plus tard :
« Si on te donne une couverture,
tu ne bougeras pas,
tu vas te conforter là. »

Et ils avaient sans doute raison,
mais j’avais froid
et j’avais honte
et j’étais résignée
et je m’étais abandonnée.

Le psychiatre dit :
« Quelle est cette position ? »
Je dis :
« Je ne peux plus bouger les jambes. »
Il s’en va.

Je reste là trois heures.
Je me relève.
C’est tout.

Il m’aura fallu du temps pour comprendre
que la personne qui contrôle mes jambes
était ailleurs,
partie,
là où il m’a fallu rester,
et il m’aura fallu du temps pour pouvoir mettre les mots
sur la fragmentation de mon moi.

Ils avaient les mots
et ils les ont tus.
« Trouble dissociatif »

Vaillandet Lylaeve

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Survivre à la psychiatrie… et devenir pair-aidant #9

« Je suis Fabrice, j’ai 54 ans, je suis atteint d’un trouble bipolaire et je suis un survivant.

Mon retour à la vie date du 26 décembre 2021 à 11h14 lorsque j’ai appris que j’avais retrouvé un job après 5 ans sans emploi. C’était comme une renaissance.

Après des années de montagnes russes, j’ai le sentiment de revenir sur le plancher des vaches, à égalité avec les autres. Quand on est malade, on vous prend tout, votre identité, votre autonomie, votre libre arbitre, on vous infantilise. Vous quittez le monde des gens normaux et vous entrez dans l’univers des fous. Vous avez tout à coup la sensation de ne plus faire partie du monde des vivants. La maladie change tous les aspects de votre vie, vous tient à l’écart de vous-même et des autres.

J’ai connu l’hospitalisation sous contrainte, j’ai connu l’isolement, la contention, les traitements abrutissants aux effets secondaires violents, la « bienviolence », c’est à dire tout le mal qu’on vous fait pour votre bien ». J’en suis revenu.

Après un programme de rétablissement couronné par 4 ans et demi sans hospitalisation, dans quelques mois, je vais devenir pair-aidant. Je vais accompagner d’autres malades sur le chemin du rétablissement. Leur ouvrir le champ des possibles, leur dire que le diagnostic n’est qu’une étape, pas une condamnation, qu’ils peuvent compter sur leurs forces et leurs talents. Qu’on a tous une chance de s’en sortir, de se rétablir. Et, en somme, je vais faire de ma maladie mon métier. Si on me l’avait dit il-y-a 15 ans quand la maladie s’est invité dans ma vie, je ne l’aurais jamais cru. On met souvent en avant la vulnérabilité des personnes qui sont malades mais moi, aujourd’hui, après ce chemin de lutte et de rétablissement, je me sens fort.

Je me souviens, il y a longtemps, alors que j’étais conduit à l’hôpital sans mon consentement, cette chanson du groupe Téléphone résonnait à mes oreilles « les lumières dansent dans l’ambulance et elle tue sa dernière chance ». Aujourd’hui, je sais que les lumières ont fini de danser et elles ne m’ont pas tué. Voilà, c’est un fragment de vie : j’ai un parcours dont je suis fier. On a tous une chance, un talent et la vie fait qu’on parvient à le révéler ou pas. Moi, j’ai choisi d’aider les gens à trouver le leur. »

Fabrice


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Survivre à la psychiatrie #8

« Mon parcours psychiatrique a débuté à l’âge de 17 ans, en 1988. À cette époque, il n’existait aucune structure de soins pour les adolescents. J’ai donc été hospitalisée dans une clinique psychiatrique entourée d’adultes. Ce fût mon premier choc. J’étais en pleine dépression, j’avais fait une tentative de suicide suite au suicide de mon petit ami. Au sein de cette clinique, j’étais perdue et c’est une patiente qui est venue à moi. Mon accompagnement psy a été déplorable et j’ai même été abusée par le musicothérapeute. Je suis sortie 12 jours après à la demande de mes parents. À ma sortie j’ai affirmé à mes parents que « Les fous étaient dehors et non dedans ».

Entre deux hospitalisations, le généraliste me prescrivait du Temesta, je rechutais, de TS en TS, de deuils en deuils, j’ai perdu mes parents et des amis.

À 25 ans, nouvelle hospitalisation : aucun suivi de qualité, on me prescrit beaucoup trop de médicaments et c’est tout. Je suis shootée et désespérée.

Pendant 15 ans je refuserai tout traitement, je serai anti psychiatrie, je consulterai occasionnellement des psychologues jusqu’à ma dépression post partum qui a failli me coûter la vie suite à une TS. 5 jours de coma, longue hospitalisation, nouveau traitement, un suivi psy toujours aussi pauvre, j’en ressors sans avoir soigné ma dépression. On me prescrit du Tranxène et on m’oblige à cesser d’allaiter. Cette molécule va me désinhiber et me provoquer des phases maniaques.

Une véritable errance thérapeutique de plusieurs années renforcera l’alternance de phases maniaques et dépressives.

C’est à 41 ans, suite à une rupture que j’ ai fait une crise de décompensation. Mon entourage ne sachant pas gérer, j’ai demandé à être hospitalisée. Je suis restée 4 jours à pleurer toutes les larmes de mon corps, sans qu’aucun professionnel ne vienne vers moi. Là encore, ce sont les patients qui sont venus m’aider et me conseiller. J’ai enfin pu rencontrer le psychiatre qui a très vite posé le diagnostic de bipolarité-borderline. Mon 1er traitement m’a fait prendre 17 kgs et ne me convenait pas du tout. Je me suis sevrée seule et mes troubles sont réapparus. J’ai alterné entre suivi avec ce psychiatre et des périodes de 6 mois sans y aller, avec les conséquences de mes phases maniaques, des ruptures affectives essentiellement et d’autres hospitalisations.

À 46 ans, je rencontre l’homme qui m’accompagne aujourd’hui, il ne me juge pas et pour la première fois je décide de me soigner en acceptant un nouveau traitement et un suivi mensuel avec mon psychiatre. Je suis stabilisée depuis 6 ans.

J’ai suivi un programme thérapeutique d’un an qui m’a permis d’acquérir des outils de gestion de ma pathologie, psychoéducation mais aussi méditation, sophrologie, musicothérapie, auto-hypnose, ateliers de jeux collectifs et sport. Je ne me sers pas de tous ces outils quotidiennement mais lorsque j’en éprouve le besoin, je sais qu’ils sont à ma disposition. J’ai malgré tout un regard critique envers ces pratiques qui ne conviennent pas à tous les patients et qui peuvent les mettre sur le chemin des pseudos thérapies et de la spiritualité New Age.

Je considère aujourd’hui que j’ai subi de la maltraitance psychiatrique.

La psychothérapie que j’ai suivie pendant 6 ans m’a soutenue mais n’a jamais soigné ma pathologie.
J’ai perdu beaucoup d’années et d’énergie à errer, à souffrir, à ne pas être en capacité d’étudier, de travailler, à élever ma fille malgré tout du mieux que j’ai pu. Je me demande aujourd’hui comment j’ai réussi à traverser tout cela. Il faut une force incroyable et c’est sans aucun doute mon rôle de mère qui m’a fait tenir.

Oui, je peux dire que j’ai survécu à la psychiatrie. J’aurais préféré ne jamais avoir à prononcer cette phrase mais la réalité est qu’entre les années 90 et 2022, l’évolution de la psychiatrie a été bien trop lente et doit encore s’améliorer considérablement en terme de soins, de suivis, d’accessibilité à tous-tes. »

Imanbipolaireborderline.jimdofree.com


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Survivre à la psychiatrie #7

Derrière les murs des hôpitaux aseptisés,
C’est là que se cache la vraie folie.
Les râles étouffants des patient enchaînés,
Y est d’ailleurs la seule mélodie.

Le traitement comme seul issu,
Coup de grâce du meurtre de notre âme,
Jamais le grand monstre n’est assez repu.
Il faudra pourtant bien déjouer leurs charmes.

Se rebeller, dire non
seront des signes d’une docilité défaillante,
Il va bien pourtant falloir retrouver la joie,
Au risque de ne pas passer 30.

J’invoque ce lieu où les contraires se côtoient.
Mes prières au cosmos seront mes seuls plaintes,
Que j’y trouve la grâce et non la contrainte.

@jooulzz

Survivre à la psychiatrie #6 [Lylaeve Vaillandet]

J’aimerais contribuer à votre projet en proposant un poème que j’ai écrit quand j’étais en pédopsychiatrie.

Lylaeve Vaillandet

Ô
Compagnon d’un séjour de durée incertaine
Oublie donc ton sort
Oublie donc tes torts
Car
Moi aussi j’ai connu la souffrance et la peine
Et la mort
Et pire encore

Prends-moi la main, je veux tout négliger
Et, s’ils nous rattrapent, oublie ta dignité
Jetons-la à leur pieds, qu’ils se vautrent dessus
Sans rêves et sans espoirs, on ne sera plus déçus

Mimons cette joie que la vie nous a prise
Chantons, mon ami : la folie est de mise
Brandis ton ennui comme on brandit l’épée
On est seuls. Si seuls. Viens, allons nous tromper.

Je vous écris de ceux qui voient des monstres dans le pot de confiture [Virginie Oberholzer]

«Quand le moment du monde à l’envers est venu et que c’est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu’on passe pour fou à peu de frais.»

Céline L-F. Voyage au bout de la nuit.

Je vous écris de chez les corps humains de seconde zone, ceux qu’on a saccagé, violé, abusé, harcelé, négligé et abandonné, avant de leur foutre la honte et le discrédit.

Je vous écris de chez ceux à qui on a répondu un jour: «ma foi, c’est comme ça … c’est le moindre mal … faut prendre sur Soi» (ce qui est très difficile quand le Soi n’existe plus) … «Qu’est-ce que tu as encore fait pour provoquer? … t’es complètement folle ou quoi! … faut aller de l’avant …?».

Je vous écris de chez ces corps meurtris aux contours flous, ceux qui disent merci à tout, qui s’excusent de déranger, s’excusent de s’excuser, … ces gentils à qui il manque ce que les méchants ont pigé, ceux qui ont englouti une ville en état de siège derrière un sourire et une voix détachée, ceux qui se scarifient, ceux qui voient des monstres dans le pot de confiture, ceux qui n’ont pas eu la chance d’être orphelin, ceux qui ne savent pas habiter le présent sans s’y noyer, ceux qui ont commis l’erreur de naître « fille » ou au mauvais endroit, les Gribouille qui se protègent de la pluie en se couchant dans une flaque, ceux qui ont suicidé leur désespoir, ceux qui font rater toutes les thérapies, ceux qui bavent et tremblent leur hébétude dans les couloirs des HP, ceux qui grésillent de l’humeur, les dissidents du réel, les confinés et bâillonnés avant l’heure, les incontinents d’adrénaline et de cortisol, les niqués de l’avenir, les anorexiques de l’ocytocine, les déglingués de la sérotonine, les loosers des jeux de pouvoir, ceux pour qui l’injustice file de l’asthme, les insomniaques cauchemardeux, les serial burn outés, ceux qui ont fini par aimer Dieu (alors que c’est pas réciproque) ….

Bref, je vous écris de chez tous ces résilients sans paillettes, ces survivants de violences (sexuelles, de génération, de genre, de classe) qui viennent frapper à votre porte, avec ce besoin vital d’extirper de leur nuit des poussières d’étoiles pour éclairer leur route.

… I can’t forget, but I can’t remember … lalala … (Leonard Cohen) 

Je vous écris de chez ceux qui se mettent peu à peu à puer la santé.

Depuis deux ans, je suis, en effet, sur la Via Ferrata de la guérison d’un traumatisme développemental ou complexe (C-PTSD). On dit que poser le bon diagnostique et l’expliciter, c’est déjà un bon bout de la guérison. C’est tellement vrai. Après des décennies de tourisme médical et psychiatrique, je peux dire que je suis enfin rentrée chez moi, au chaud dans mon corps. Grâce à un travail psychothérapeutique éclairé, nourri de techniques corporelles, grâce à une formation théorique et pratique en cours et le soutien d’une communauté virtuelle, j’apprends jour après jour à faire de mon système nerveux mon meilleur allié, j’apprends à décoder et à ressentir sa grammaire de survie, j’apprends à traverser ses aberrations, ses embardées, ses blessures, sans frayeur, j’apprends toute une palette d’exercices neurosensoriels pour l’aider à penduler vers le calme. Jour après jour, j’apprends à interroger la condition animale de ma condition et à m’y fier.

Je vous écris de chez ces rescapés, qui peuvent déjà témoigner d’une amélioration radicale et durable du confort de leur existence.

CherEs médecins, psychiatres, thérapeutes …

  • Je voudrais être traité comme un acteur à part entière de ma guérison. Pas comme une enfilade de symptômes incurables, juste bonne à colorier des mandalas. Je préférerais que vous me disiez: «Je ne sais pas de quoi vous souffrez ou je n’ai pas les compétences pour vous accompagner».
  • J’aimerais arracher chaque page de vos DSM, les badigeonner de mille couleurs, avant de vous demander d’inscrire sur chacune d’elles un poème, une pensée philosophique ou une citation, puis de les jeter dans un feu de camp …

Quand j’ai passé devant une boutique de coques de Smartphones, allez savoir pourquoi, ça m’a fait penser à votre DSM.

  • Je voudrais que vous évitiez de m’attribuer la responsabilité de mes galères ou de mes sabotages, car un cerveau traumatisé fait des choix traumatisés. Un cerveau traumatisé a perdu sa liberté de disposer de sa volonté en continu.

Autrement dit, on s’habitue tellement à la violence qu’on finit par penser qu’elle est notre destin. J’imagine que c’est pareil pour les privilèges, on finit par penser qu’on les a mérités.

  • Je voudrais que vous écoutiez les pensées de mon corps, lorsque ma parole est si trouée, ou si surchargée qu’elle ne sait plus où se percher. Car mes traumatismes sont encapsulés dans mon système nerveux, pas dans des événements.
  • Je voudrais que vous renonciez à me demander ce qui m’angoisse, car mon angoisse est sans objet, ni crise de panique. Je suis en permanence en proie avec une énergie frénétique et débordante qui me pousse à faire, agir, intellectualiser plus vite que la peur et m’empêche de me relaxer.
  • Je voudrais que vous m’appreniez à apporter de l’espace respiratoire et de la compassion à mes émotions « négatives », sans me demander de les « gérer » ou de les rendre « positives». Une émotion n’est ni bonne, ni mauvaise. C’est un fait brut. Les moraliser est certes un business très lucratif, mais une imposture faite au vivant. Même les plantes se laissent crever dans un environnement toxique.
  • Je voudrais m’asseoir devant votre bibliothèque comportant tous les livres des grands psychologues, les plus connus comme les inconnus, les plus récents comme les plus anciens, même les plus foutraques, de A comme (Woody) Allen à Y comme (Irvin D.) Yalom en passant par toute la psychanalyse et les neurosciences.
  • Je voudrais qu’on se penche au chevet de l’écosystème psychiatrique et qu’on examine ses troubles: de morcellement des savoirs et des pratiques, d’addiction aux psychotropes, de l’évidence naturelle, de déni de la réalité sociale, de dissociation, de boulimie d’honoraires, son langage déshumanisé très autoritaire et enfermant.
  • J’aimerais voir et revoir tous les films, pour comprendre comment se déroule une vie de 0 à 99 ans.
  • Je voudrais écraser ma cigarette dans vos sofas, chaque fois que vous appliquez un diagnostique de trouble de la personnalité borderline, trouble somatoforme, trouble cyclothymique … à une (jeune) femme, sans avoir pris le temps de mener une anamnèse sous l’angle de l’histoire des violences subies (mobbing, prostitution, précarité, viol, rue …).
  • Je voudrais qu’on puisse échanger nos fauteuils de temps en temps: je pourrais découvrir ce que c’est de vivre sans avoir à me débattre sans cesse pour aller de l’avant dans un flux imprévisible, instable, constellé de menaces innommées. Et vous pourrez expérimenter la consistance d’une de mes dystopies, juste après l’assaut d’un gros flash back émotionnel, lorsque je m’emploie à faire revenir le monde, en assemblant un à un mes repères et des bouts d’identité … tel le montage d’une commode Ikea en kit, sans notice d’emballage. Une autre fois, vous me permettrez de comprendre ce que c’est que de me tenir simplement là, le regard en altitude, avec ce sentiment continu d’être en sécurité dans mon corps, sans me sentir en danger si je n’exécute pas parfaitement ma fonction ou ma tâche .… Et vous viendrez au sous-sol de mon vortex traumatique, goûter ma douleur, lorsque je suis aux prises avec une solitude flippante. Pas de celle qui vous relègue dans le coin le plus confortable de votre canapé avec un verre de Whisky. Non, une solitude avec des dents, un air sidéral et sans lumière sous la porte.

Ensuite de quoi, on «débriefera et capitalisera nos ressentis».

  • Je voudrais qu’une Greta mobilise les terriens pour créer une journée mondiale des survivants de violences des Hommes.
  • Je rêverais d’avoir accès à une traumathèque, un centre de réparation des âmes, qui regroupe toutes les ressources écrites et audiovisuelles sur le sujet et ses voies de guérison, des conférences de spécialistes, des programmes éducatifs sur la physiologie de notre maladie, des ouvrages de toutes les traditions spirituelles, des groupes d’entraide, des séances de méditation, des cours de respiration, des massages adaptés à notre problématique, des séances de Taï chi, yoga, danse, chant … des ateliers créatifs d’expression artistiques …, animés par des pédagogues qui m’aident à sublimer cette matière noire, dégueulasse et poisseuse en moi que je ne parviens pas à porter au langage. Qu’on en finisse avec ces occupations infantilisantes, animées par un intervenant social sans autre compétence particulière que ses préjugés et l’autorité de sa fonction.
  • Je voudrais botter les fesses de la médecine (ou des politiques sanitaires), jusqu’à ce qu’elle nous réserve le même soin, le même prestige, et les mêmes budgets qu’un service d’oncologie avec ses équipes interdisciplinaires de spécialistes, ses physio, ses thérapies complémentaires, ses chercheurs, ses programmes de dépistage précoce et de prévention de la contagiosité… après tout, nous souffrons aussi d’une forme pandémique de cancer, celui des émotions.
  • Je voudrais que l’ «intégration» ne soit plus un hochet conceptuel, ni une niche professionnelle, mais un projet de société qui fonde sa politique sur des valeurs horizontales de progrès social, de coopération, de soin, d’entraide, de respect du (et des) corps ….
  • Je voudrais que vous ne reproduisiez pas les techniques universelles des agresseurs, comme me chosifier, me figer dans une catégorie, me réduire au silence, manipuler mes sensations, me pathologiser … qui ne font que rajouter une couche de trauma.
  • Je voudrais tellement qu’on maltraite la conspiration des oreilles bouchées et qu’on assassine le dualisme corps-esprit.
  • Bref, je rêverais qu’on (re)mette le monde à l’endroit … je rêve beaucoup, je sais … preuve, que je recouvre la santé ….

Références

Van der Kolk B. Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme. Paris: Albin Michel; 2018.

Haig, M. Rester en vie. Mille raisons de se relever et d’exister pleinement. Paris: Le livre de poche; 2015.

Heller J. Catch 22. Paris: Grasset: Les cahiers rouges; 1985.

Heller L, LaPierre A. Guérir les traumatismes de développement. Paris: InterEditions; 2015.

Illouz E. Les marchandises émotionnelles. L’authenticité au temps du capitalisme. Editions Premier Parallèle; 2019.

Levine PA. Réveillez le tigre. Guérir le traumatisme. Paris: InterEditions; 2013.

Levine PA. Guérir par-delà les mots. Comment le corps dissipe le traumatisme et restaure le bien-être. Paris: InterEditions; 2014.

Rayner S. Making Friends with Anxiety. A warm, supportive little book to help ease worry and panic. Brighton: Creativ Pumpin Published; 2014.

Solomon A. Le diable intérieur. Anatomie de la dépression. Paris: Albin Michel; 2002.

Walker P. The Tao of Fully Feeling. Harvesting. Forgiveness, Out of Blame. USA: An Azure Coyote Book; 1995.

Walker P. Complex PTSD. From Surviving to Shriving. USA: An Azure Coyote Book; 2013.

Kain Kathy L. The tao of trauma, Nurturing Resilience. New York: Random House, 2018.

Source : https://sanp.ch/article/doi/sanp.2021.03189

Survivre à la psychiatrie #4

Je suis aujourd'hui diagnostiqué TDI (Trouble dissociatif de l'identité), et touche enfin l'AAH (allocation aux adultes handicapés), après plus de deux ans de combats qui peuvent se résumer par le premier entretien que j'ai eu avec un psychiatre :Adrien : J'ai une autre personnalité, elle s'appelle Arya. Aux Etats-Unis, ils appellent ça un Dissociative Identity Disorder, voici quelques références d'articles de revues psy dans lesquels j'ai l'impression de nous reconnaître.Dr Psychiatre : Non, vous êtes schizophrène, Arya n'existe pas, il faut que vous arrêtiez d'écouter ces voix. Je vous donne une grosse dose de neuroleptiques pour vous aider.Adrien : Quoi ? Je ne suis pas d'accord, lisez donc ces documents !Dr Psychiatre : Si vous n'êtes pas d'accord c'est l'isolement.

Je suis aujourd’hui diagnostiqué TDI (Trouble dissociatif de l’identité), et touche enfin l’AAH (allocation aux adultes handicapés), après plus de deux ans de combats qui peuvent se résumer par le premier entretien que j’ai eu avec un psychiatre :

Adrien : J’ai une autre personnalité, elle s’appelle Arya. Aux Etats-Unis, ils appellent ça un Dissociative Identity Disorder, voici quelques références d’articles de revues psy dans lesquels j’ai l’impression de nous reconnaître.

Dr Psychiatre : Non, vous êtes schizophrène, Arya n’existe pas, il faut que vous arrêtiez d’écouter ces voix. Je vous donne une grosse dose de neuroleptiques pour vous aider.

Adrien : Quoi ? Je ne suis pas d’accord, lisez donc ces documents !

Dr Psychiatre : Si vous n’êtes pas d’accord c’est l’isolement.


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