Comment gérer et prévenir la violence et la maltraitance en psychiatrie ? [QualityRights]

Extrait du module “Mettre fin à la contrainte, la violence et la maltraitance” de la formation en ligne WHO QualityRights. Cette formation accessible et gratuite est proposée par l’Organisation mondiale de la santé.

Comment gérer et prévenir la coercition, la violence et les abus ?

Les situations tendues résultent généralement de problèmes de communication et de malentendus. Elles surviennent souvent lorsque les personnes usagères des services ont l’impression de ne pas être écoutées et qu’elles s’énervent, s’angoissent ou s’agitent. Si elles ne sont pas gérées de manière appropriée, les situations tendues peuvent déboucher sur une crise, ce qui peut conduire au recours à la contention et à la violence.

I. Réponses appropriées et inappropriées aux situations tendues

En cas de situation tendue, il est important de :

  • Penser à la sécurité de toutes les personnes présentes (par exemple, demandez aux personnes dont la présence n’est pas nécessaire de quitter la pièce).
  • Intervenir rapidement pour éviter que la situation ne dégénère en crise.

Voici des exemples de réponses appropriées et inappropriées.

Réponses appropriées et efficacesRéponses inappropriées et inefficaces
– Traiter la personne concernée avec respect et empathie
– Écouter ses préoccupations et ses souhaits
– Essayer de comprendre ce qu’elle ressent et reconnaître ses sentiments
– Lui demander comment elle souhaite être soutenue/traitée
– Être patient, soutenir et rassurer
– Donner à la personne de l’espace et du temps
– Garder son calme
– Trouver une solution non violente à un problème
– Isolement et contention
– Cris
– Menaces et intimidation
– Manipulation forcée

*** IMPORTANT ***
Les réactions ci-dessus peuvent renforcer le sentiment d’impuissance et de détresse des personnes, accentuant leur ressentiment ou agitation. Elles sont donc préjudiciables et peuvent rapidement conduire une situation vers la violence.

II. Déclencheurs et signes d’alerte

Pour éviter qu’une situation tendue ne dégénère en crise, il est important d’identifier les éléments déclencheurs et les signes d’alerte des personnes usagères des services, ainsi que ceux du personnel, des familles et d’autres personnes. Voici des exemples de déclencheurs et de signes d’alerte.

Déclencheurs (c’est-à-dire stimuli)Signes d’alerte (c’est-à-dire signes physiques ou extérieurs)
– J’ai l’impression de ne pas être écouté
– Les gens me manquent de respect
– D’autres personnes utilisent mes affaires sans permission
– Bruits forts
– Être touché
– Ne pas avoir le choix, ne pas pouvoir contrôler ou participer
– Nervosité, agitation, stimulation
– Essoufflement ou respiration rapide
– Transpiration
– Dents serrées, mains qui se tordent
– Repli sur soi, peur, irritation
– Contact visuel prolongé
– Augmentation du volume de la parole
– Agressivité ou menaces de préjudice

Une fois que les déclencheurs et les signes d’alerte ont été identifiés, il est possible de mettre en place des stratégies clés pour éviter et désamorcer les crises potentielles. Cela inclut :

  • Espaces d’apaisement et approches sensorielles
  • Création d’une culture du « oui » et du « c’est possible »
  • Plans individualisés permettant d’identifier et de gérer les déclencheurs et les signes d’alerte
  • Techniques de communication
  • Équipes d’intervention

III. Espaces d’apaisement et approches sensorielles

Les espaces d’apaisement offrent un environnement dans lequel les personnes usagères des services peuvent avoir un peu d’espace, se sentir en sécurité et se calmer. Elles sont souvent utilisées en complément des approches sensorielles, qui consistent à stimuler les différents sens (toucher, ouïe, odorat, vue et goût) pour aider une personne à se sentir plus calme. Parmi les exemples, citons la musique, les massages, les couvertures douces, les couleurs apaisantes et l’aromathérapie, mais cela peut varier selon les préférences des personnes.

Les espaces d’apaisement et les approches sensorielles ne doivent être utilisés qu’avec le consentement éclairé de la personne. Les espaces d’apaisement ne doivent pas être utilisés comme un lieu d’isolement involontaire. Les personnes usagères des services ne doivent jamais être enfermées ou empêchées de quitter l’espace.

IV. Création d’une culture du « oui » et du « c’est possible »

Lors de leur admission, les personnes usagères des services s’en remettent aux membres du personnel. Cette perte de contrôle et cette dépendance à l’égard du personnel peuvent provoquer détresse, anxiété et frustration. Cela est particulièrement vrai lorsque les membres du personnel ne répondent pas aux besoins des personnes usagères des services, en raison d’une lourde charge de travail, d’une pénurie de personnel, d’une formation insuffisante, de la réglementation des services ou d’autres raisons.

Une stratégie clé consiste à créer une culture du « oui » et du « c’est possible » au sein du service. Avant d’asséner un « non » automatique aux demandes des usagers, les membres du personnel doivent d’abord REFLECT (RÉFLÉCHIR) à la demande.

R – Reframe (Recadrage) :Qu’est-ce qu’il faudrait pour que je dise oui ?
E – Easy (Facile) :Le « non » est-il la solution de facilité ?
F – Feeling (Sentiment) :Que ressentirait la personne si je disais « non » ?
L – Listen (Écoute) :Ai-je vraiment écouté la personne et ce qu’elle demande ?
E – Explain (Expliquer) :Puis-je expliquer à la personne pourquoi je ne suis pas en mesure de répondre à sa demande ?
C – Creative (Créatif) :Existe-t-il des moyens créatifs que je pourrais utiliser pour essayer de trouver une réponse à la demande de la personne ?
T – Time (Temps) :Est-ce que j’octroie suffisamment de temps pour examiner la demande ?
Source : Adapté de Manaan Kar Ray & Sarah Rae. ‘No Audit: Reflect to Reframe’ in Power to empower Lies beyond Binaries. PROMISE: PROactive Management of Integrated Services & Environments. Cambridge University Health Partners http://www.promise.global/2015_04_09_Binary.pdf

Voici une autre question importante à laquelle les membres du personnel doivent réfléchir : puis-je octroyer des ressources aux personnes usagères des services pour leur éviter d’avoir à formuler cette demande et leur permettre d’être plus autonomes ?

V. Plans individualisés

Les plans individualisés peuvent permettre de mieux comprendre ce qui rend une personne angoissée ou agitée et ce qui l’aide à se sentir calme.

Pour élaborer un tel plan, une personne doit :

  • Identifier les déclencheurs et les signes d’alerte qui pourraient potentiellement mener à une situation tendue.
  • Décrire les méthodes d’apaisement convenues qui peuvent être utilisées pour gérer et empêcher l’escalade d’une situation tendue.

Les exemples de méthodes d’apaisement varient largement d’une personne à l’autre mais peuvent inclure :

  • Faire une promenade/prendre l’air
  • Se confronter à une personne qui reconnaît les sentiments
  • Prendre des respirations lentes et profondes
  • Serrer une balle ou une couverture
  • Être capable de crier ou de pleurer
  • Passer du temps dans un espace d’apaisement
  • Parler à un ami ou à un membre de la famille

Un plan individualisé peut être un document autonome ou faire partie d’un plan de rétablissement global ou de directives anticipées en psychiatrie. Les plans individualisés doivent être accessibles lors de situations tendues (par exemple, sur le registre du service, sur le registre en ligne…). Si une personne a élaboré un plan individualisé, elle doit informer toutes les personnes concernées de son existence afin qu’elles puissent l’aider à mettre en oeuvre les stratégies d’apaisement identifiées.

Les professionnels de la santé mentale et autres praticiens, les familles et les aidants doivent également élaborer leurs propres plans individualisés. Ils sont également susceptibles d’avoir des déclencheurs qui peuvent affecter leur comportement dans des situations difficiles. Il est donc important pour les usagers d’identifier les méthodes d’apaisement qui fonctionnent pour eux.

VI. Techniques de communication

De bonnes capacités de communication sont essentielles pour gérer les situations tendues et difficiles. La communication doit être :

RespectueuseTraiter toutes les personnes impliquées dans la situation avec respect et dignité.
AttentiveConsacrer toute son attention à la personne (c’est-à-dire écoute active).
AffirméeSoutenir et encourager la capacité de la personne à trouver des moyens de se calmer et de résoudre la situation.
PositiveEncourager la personne à se concentrer sur les aspects positifs de la situation.
EmpathiqueFaire des efforts pour comprendre les pensées et les sentiments de toutes les personnes concernées.
PatientePrendre tout le temps nécessaire pour entendre les préoccupations de la personne et parvenir à une solution juste et pacifique.

Voici des exemples de phrases ayant été identifiées comme utiles par certains usagers de services en Nouvelle-Zélande – elles ne seront pas utiles pour tout le monde :

  • Vous pouvez compter sur moi.
  • Vous n’avez rien à prouver à personne.
  • Je sais que vous allez vous en sortir.
  • Concentrez-vous toujours sur le souvenir de vos réalisations… et pas seulement de vos problèmes.
  • Comment puis-je vous aider ?
  • Dites-moi ce que vous voulez/ce dont vous avez besoin.
  • Je suis là pour écouter.
  • Je respecte votre point de vue.
  • Nous pouvons travailler à cela ensemble.
  • Il est normal de ressentir cela.
  • N’abandonnez pas.

Source : Adapté de Mary Ellen Copeland, Mental Health Recovery Newsletter, février 2002, cité dans Roadmap to Seclusion and Restraint Free Mental Health Services. DHHS Pub. No. (SMA) 05-4055. Rockville, MD: Center for Mental Health Services, Substance Abuse and Mental Health Services Administration, 2005, Module 5 pp. 43-44.

L’écoute active constitue un aspect essentiel d’une bonne communication. En accordant toute votre attention à votre interlocuteur, vous êtes en mesure de mieux comprendre ses pensées et ses sentiments. Il ne s’agit pas d’être d’accord ou non avec l’interlocuteur, mais de répéter avec vos propres mots ce que vous pensez qu’il a dit afin de vous assurer que vous l’avez compris (et ainsi éviter les malentendus).

Lorsque les personnes usagères des services ont le sentiment d’être écoutées, elles sont plus enclines à s’ouvrir, ce qui permet de résoudre pacifiquement la situation. Voici un exemple vidéo.

Vidéo : Comprendre l’agitation : Désescalade

Source : Depression and Bipolar Support Alliance

VII. Équipes d’intervention

Une équipe d’intervention (EI) est un groupe de personnes chargées, au sein d’un service, de répondre à une crise dans un court laps de temps. Elle est formée pour gérer les crises en utilisant des techniques de communication et de désescalade.

L’intervention d’une EI se concentre sur le développement d’une relation non intrusive, non contrôlante, non conflictuelle et hautement empathique avec la personne en crise. Elle n’utilise PAS l’isolement, la contention, la médication forcée, les sédatifs ou les tranquillisants. Lorsqu’ils sont disponibles, les membres de l’EI accèdent aux plans individualisés, aux plans d’anticipation et/ou de rétablissement pour répondre à la volonté et aux préférences de la personne.

Les membres de l’EI peuvent être des praticiens de la santé mentale et autres, des personnes en situation de handicaps psychosociaux, intellectuels ou cognitifs, des pairs, des défenseurs de la communauté, des membres de la famille, etc. En outre, il peut y avoir des « membres de garde » pouvant être contactés en fonction des besoins.

Une fois la crise résolue, des séances de débriefing doivent être organisées :

  • Avec la personne concernée (lorsqu’elle se sent prête) : pour mieux comprendre ce qu’elle a vécu, la façon dont l’EI a géré la situation, et pour élaborer ou revoir son plan individualisé.
  • Avec d’autres personnes (membres de la famille, soignants et autres aidants) : pour identifier ce qui a conduit à la montée des tensions et comment mieux gérer la situation à l’avenir.
  • Avec les membres de l’EI : pour parler de ce qui a fonctionné, de ce qui n’a pas fonctionné et des moyens de s’améliorer.

Il est toutefois important de noter qu’une intervention de l’EI n’est nécessaire que dans certaines situations ; lorsque les autres stratégies ne sont pas appropriées ou n’ont pas fonctionné. Dans de nombreux cas, les personnes usagères des services ont simplement besoin de temps et d’espace pour surmonter leur détresse, par elles-mêmes ou avec le soutien d’autres personnes.

Vous pouvez suivre la formation en ligne ici.

Survivre à la psychiatrie #2

A-t-on le droit de rêver,
Ou va-t-on crever ?

Tout se brise face à la réalité
De notre impuissance face à leur toute-puissance

On va habiter là,
On voudrait déserter

Il faudrait coopérer avec les soignants,
Mais ne risque-t-on pas de craquer ?
Criser et finir par crier ?

On voudrait fuir, se cacher,
A défaut ce sont les cachets,
qu’en cachette on recrache.

On en est réduit à se cogner la tête contre les murs,
A défaut de danser, ce sont les verres qu’on envoie valser.

Alors nous voilà enfermés,
Mais on continue d’espérer et de respirer,
Même si on doit déféquer dans un sceau.

Porter un pyjama trop grand, bouffant
On se retrouve tels des clowns,
Trompés, dupés

Sans émotions, ni sentiments
Cloués au lit, sans force, sans énergie

Bouches ouvertes, bavants
Le regard vide, absents

Ne plus pouvoir écrire, tremblants
Ne plus pouvoir parler, bégayants

Transpirer, suer, pisser la nuit dans son lit
Voir les autres patients attachés, bouclés,
Enfermés à clef pour les calmer

Sans défense
et dans l’indifférence

C’est là que la bienveillance,
se mue en violence

Injections, injonctions,
Forcés, blessés

Panser sa mélancolie au fond du lit
Et sa schizophrénie dans le déni,
Lire, pour faire passer les délires,
Ne pas faire de bruit
Même dans le brouhaha des hallucinations,
Ne pas se croire humaine et dormir au sol,
Couchée telle une chienne.
Décharnée et squelettique parce qu’anorexique

Désarmés, nous reste-t-il des larmes ?

Survivre à la psychiatrie, 
C’est la traverser sans être renversés
C’est y passer sans trépasser.

Feux de détresse à l’hôpital psychiatrique de Moisselles suite à l’agression d’un infirmier par un visiteur.

Nous reproduisons ici la Lettre ouverte de l’ensemble de l’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières-sur-Seine datée du 18 novembre 2019.

Pour ne plus subir

Jeudi 14 novembre, l’hôpital public s’est mobilisé car la situation quotidienne est devenue insupportable, invivable.

Les soignants sont contraints de choisir – donc de trier- les personnes à soigner. La logique de pénurie atteint son comble.

Après cette mobilisation historique et en guise de coïncidence malheureuse, nous avons fait l’expérience le soir même dans notre service de psychiatrie des conséquences de ce que nous dénoncions quelques heures plus tôt dans la rue.

La psychiatrie est souvent la grande oubliée de la médecine. Les services sont abandonnés par les pouvoirs publics. La psychiatrie continue de faire peur. Et pourtant, le cœur même de notre spécificité est le travail relationnel. Ici les soins se font avant tout avec des humains. Comment le quantifier ? En psychiatrie, les discours officiels nous abreuvent de la nécessité de nous « réorganiser » à défaut d’investir dans des postes, dans des moyens supplémentaires et dans des dispositifs en nombre suffisant.

Dans cette spécialité, demander des lits supplémentaires est toujours suspect d’hospitalo-centrisme et de pratiques asilaires.

Pourtant, nous ne comptons plus les structures ambulatoires qui ferment ou qui restreignent leur activité au profit de l’activité intra-hospitalière… A croire que le virage ambulatoire promu par les tutelles est en réalité un virage vers le rien en repassant par la case hôpital.

En dépit de notre appétence pour le sacrifice -position masochiste pourrait-on dire- les professionnels de santé ne veulent plus travailler dans des conditions dégradées où, tout en sachant ce qu’il faudrait faire pour soigner convenablement les personnes avec leur accord et leur avis, ces soignants sont contraints d’abandonner ce qui fait le vif même du travail psychiatrique : créer une relation là où la pathologie détricote le lien social de la personne avec sa famille, ses amis, ses proches, ses collègues, son milieu de vie.

Jeudi 14 novembre, une majorité de professionnels du secteur étaient en grève, assignés ou partie prenante de la manifestation parisienne. Grève ou pas, nous étions de toute façon en deçà de l’effectif minimum de sécurité, comme régulièrement depuis plusieurs mois au point qu’il est devenu l’effectif « normal ».

Notre unité d’hospitalisation comprend 33 lits, 34 personnes y étaient hospitalisées sans compter les cinq patients hébergés sur les unités d’autres secteurs. Il n’y avait qu’un médecin présent sur l’unité et 4 soignants (3 infirmiers et une aide-soignante).

Le même jour était prévu un rendez-vous à la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) du 92 pour un « Plan d’Accompagnement Global », nouvelle commission mise en place par la bureaucratie, se tenant deux à trois fois par an seulement et chargée de donner un accord pour des prises en charge de personnes hospitalisées « sans solution ». Sans notre présence à cette réunion, point de débouché possible pour des personnes hospitalisées depuis plusieurs années. Un soignant de l’unité s’y est donc rendu avec l’assistante sociale.

D’ailleurs, à cette réunion, nous étions loin des discours officiels sur « le virage ambulatoire » et « les solutions alternatives à l’hospitalisation ». En gros, pas de solution pour ces patients car pas de places dans des structures d’aval suffisamment contenantes, donc : « débrouillez-vous ! ».

Oui mais nous avons besoin de ce sésame pour faire des sorties…
« Oui mais… Débrouillez-vous ». L’activisme de nos assistantes sociale et de notre réseau connaît des limites qui ne dépendent pas de nous.

Les trois infirmiers restés sur l’unité pendant que se déroulait cette scène à plusieurs dizaines de kilomètres de là ont trouvé l’aide, sur le terrain, de la cadre supérieure du service pour tenter d’approcher l’effectif minimum de sécurité, sans y parvenir.

Courant de demandes en demandes, devant assurer les tâches habituelles (repas, médicaments, accompagnement cigarettes des patients, transmissions informatiques, entretiens médicaux, etc.) certaines d’entre elles sont, comme souvent, restées sans réponse. Depuis de longs mois, plusieurs postes sont vacants sur l’unité d’hospitalisation. La spirale infernale du sous-effectif, de l’épuisement, des arrêts maladies, de l’ambiance sous tension de l’unité aggravant la tension interne des patients s’accroît.

Pour autant, nous essayons de tenir bon sur notre cohérence collective, nous parons au plus pressé. Des patients sortent car « il faut faire des sorties », d’autres ne peuvent pas car ils n’ont plus de lieu de vie, sont en attente de maison de retraite, n’ont plus d’hébergements. Plus aucun
hôtel social ne veut d’eux, le 115 est saturé, le SIAO (la plateforme d’orientation pour les personnes sans domicile) n’a rien à proposer. Pour certains patients, ceux qui ne sont pas encore hospitalisés par le préfet (en SPDRE), nous devons nous résigner à les renvoyer à la rue en attendant qu’ils se remettent suffisamment en danger pour retournés contraints à l’hôpital.

Est-ce un projet de soin ? Où est la dignité des soins et de l’accompagnement humanisant quand nous sommes contraints à de tels extrêmes ? C’est honteux. Et comble de l’abject : c’est à nous d’endosser la honte de telles « solutions ». Mais que dire de ce que les patients vivent dans leurs psychés et dans leurs corps de ce rejet ?

Cet abandon qui déchire un peu plus la confiance que nous essayons de tisser sur le temps nécessaire des soins. Cette situation déchaîne le mortifère et la déliaison.

Mais revenons à la soirée du jeudi 14 novembre. Car ce soir-là, comme tous les soirs depuis plusieurs semaines, les professionnels présents ont fait ce qu’ils ont pu. Et quand un visiteur, proche d’une personne hospitalisée, rentre dans le bureau infirmier et agresse sans raison apparente l’un des professionnels présents, tout vole en éclat. Il s’en faut de très peu pour que l’irréparable ne soit commis.

Après avoir encaissé la folie et l’absurdité du système voilà qu’il nous faut encaisser les coups, l’étranglement, la violence d’une personne en visite mécontente d’on ne sait quoi. Et ce « on ne sait quoi » en dit tout autant de ce qui se passe dans la tête de cette personne qui agresse que de notre indisponibilité physique et psychique.

En quelques secondes la situation dégénère d’une violence verbale brute à la violence physique. Un infirmier tente de prendre la défense de son collègue en s’interposant mais il n’y parvient pas. Le sang coule. Il faut attendre l’aide de patients de l’unité alertés par les cris pour séparer l’agresseur de sa victime. Les deux autres soignantes sont à l’autre bout du service, dans une chambre en train de gérer la crise convulsive d’une autre patiente.

Après cet événement grave, tout le monde est sidéré. La pièce est recouverte de sang. L’agresseur s’enfuit. Il faut porter secours au collègue, rassurer les personnes présentes alors que l’on est soi-même dans un état de choc et que l’on a cru voir mourir la personne avec qui nous travaillons tous les jours…

Rappelons que dans les déclarations d’accidents du travail, le traumatisme psychique n’est même pas notifié, comme si ça n’existait pas. Et pourtant, le lendemain, les personnes présentes reviennent travailler.

Nous nous réunissons avec l’équipe pour parler, pour se réconforter, pour partager l’horreur qui est trop souvent banalisée.

Nous nous réunissons également avec les patients pour une réunion exceptionnelle afin de mettre des mots sur ce qui a été vécu et entendu ce soir-là.

Qu’est-ce que cela vient dire de notre service ? De notre hôpital ? De nos tutelles ? De la politique de la psychiatrie ? De la politique de santé ? Du monde dans lequel nous sommes ? Et qu’est-ce que l’on va faire de tout cela ? Se taire encore ? Accepter ? Garder la colère, la culpabilité, la honte pour nous ? Faut-il que nous attendions passivement le prochain drame ?

Cela suffit de s’accommoder de politiques de santé criminelles qui mettent tout le monde en danger : usagers, professionnels et citoyens. Il est de notre devoir de les dénoncer et de renvoyer la responsabilité à celles et ceux qui sont comptables de la dégénérescence de nos lieux de soins.

Depuis ce vendredi 15 novembre, un droit d’alerte du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) a été fait avec un droit de retrait de l’équipe de l’unité d’hospitalisation. La sécurité des patients et des soignants n’est plus assurée. Mais là aussi, le droit de retrait n’est qu’une fiction qui se heurte à notre conscience professionnelle.

Ce que cela dit de notre service c’est le danger qui pèse sur les soignants de faire toujours plus avec toujours moins. Cela raconte aussi le danger pour les patients de devoir rogner en permanence sur les exigences minimales de soins (avoir le temps de parler, soutenir les activités thérapeutiques, le lien avec la cité au travers des accompagnements, les visites à domicile, les réunions extérieures avec les partenaires pour apaiser des situations, trouver des débouchés cohérents pour les personnes hospitalisées etc.).

Ces exigences qui sont de ne pas se contenter des seuls médicaments, de solutions de court terme sur le mode du « reculer pour mieux sauter » ; de ne pas se contenter de l’enfermement d’un côté, de l’abandon de l’autre.

Mais plutôt d’être actif pour proposer des prises en charge au plus près de la singularité de chacun, quelle que soit sa pathologie, son trouble, sa difficulté existentielle. Nos prises en charge se pensent collectivement, elles nécessitent des temps d’échanges, de réunion en équipe, avec le patient, avec sa famille et ses proches.

Alors oui, nous devons faire de la moins bonne psychiatrie voire de la mauvaise psychiatrie car nous n’avons plus le temps, le personnel et les moyens de faire autrement. Nous devons prendre des décisions en urgence, en y associant moins les patients, les collègues, les familles et les partenaires. Cela créera du ressentiment, des difficultés à travailler ensemble ensuite… Nous le savons et nous ne pouvons faire autrement.

Est-ce que cela va nous rendre attractif pour combler les postes vacants ? Nous en doutons collectivement.

Ce que cela dit de notre hôpital : une ambiance délétère qui dure depuis plusieurs mois. Les médecins et les personnels de l’hôpital ont suspendu leur participation à toutes les instances de l’établissement pour prendre acte de la vacuité de toutes ces réunions, de l’absence d’écoute et de dialogue réel.

Dans l’urgence de cette situation nous avons tout de même réussi à avancer ensemble (en parole mais pas encore en acte) : respecter l’effectif de sécurité, tenter d’accélérer les embauches avec une politiques plus attractive de recrutement…

Pour autant l’hémorragie des paramédicaux se poursuit quand celle des médecins commence. L’ensemble de l’équipe médicale d’un secteur va partir d’ici juillet (sur les cinq secteurs adultes de l’établissement) aggravant encore plus le manque de disponibilité des autres médecins (plus de gardes, plus de permanences, plus d’astreintes, plus de saturation des lits à l’hôpital etc.).

Nous avons donc décidé de ne plus prendre sur nous cette pénurie. De ne plus accepter d’être responsable de l’irresponsabilité de la politique de destruction en cours de la psychiatrie et de la santé. Il est nécessaire, urgent et structurant pour le lien social de mettre un point d’arrêt à ce processus. Nous commençons donc par notre lieu de travail effectif.

Lors de la réunion soignants-soignés du vendredi 15 novembre, les patients ont pu témoigner des difficultés à se soigner en ce moment. Ils nous ont également témoigné leur soutien. Nous les avons remerciés de nous avoir aidés lors de cette agression. Mais nous avons également dû reconnaître que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Ce n’est pas dans l’ordre des choses d’aider des professionnels à faire leur travail alors que l’on vient soi-même pour se soigner. Ce n’est pas dans l’ordre des choses de ne pas bénéficier d’attention, de soutien et d’aide alors même que c’est ce dont nous avons besoin en premier lieu quand nous sommes traversés par des troubles psychiques suffisamment graves pour qu’une hospitalisation soit nécessaire.

Lors de cette réunion, des patients ont pu également dire qu’ils étaient étonnés d’apprendre le mal-être des soignants, le sous-effectif chronique, les conditions de travail etc. car ces derniers n’en disent rien. Par pudeur.

Et pour cause, il n’est pas dans l’ordre des choses de faire peser sur les personnes qui viennent se soigner notre incapacité à faire notre travail convenablement. Nous serions dans une situation équivalente à celle de parents qui demanderaient à leurs jeunes enfants de prendre soin d’eux.

Ce n’est pas dans l’ordre des choses et la moindre des choses est de le reconnaître. Mais il faut également reconnaître qu’une grande partie de la situation ne dépend pas de nous.

Les gens vont de plus en plus mal. Les problèmes sociaux sont de plus en plus nombreux et graves. Les personnes et les structures permettant de les accompagner sont toutes saturées et connaissent aussi des situations de pénurie.

Rien que pour l’hébergement : il n’est plus possible de se loger décemment et rapidement en Ile-de-France. L’attribution de logements sociaux prend plusieurs années (jusqu’à dix ans dans notre secteur), les hôtels sociaux sont hors de prix avec des conditions défavorables voire infâmes (cafards, insalubrité, nuisances diverses). Les APL sont diminuées.

Pour louer dans le privé, les conditions d’accès pour des personnes qui travaillent et qui sont en bonne santé se restreignent. Alors pour des personnes hospitalisées ayant l’Allocation Adulte Handicapée (AAH) avec une pathologie psychiatrique ?

L’ensemble des lieux de vie (MAS, FAM, foyer de vie) sont saturés en France. Ce ne sont pas les « plateformes » mises en place « pour fluidifier les dispositifs » qui vont arranger les choses. Souvenons-nous de notre réunion de l’après-midi à la MDPH. Bien au contraire, elles servent de levier pour rationner toujours plus l’offre disponible. Pour les plus âgés, les maisons de retraites sont devenues des lieux de relégations où les personnels comptent leur temps pour les toilettes, pour les repas, pour tout ce qui fait la vie quotidienne

Ce que cela dit de nos tutelles c’est la perte de contact avec la réalité quotidienne. C’est une passion pour les chiffres qui confine au délire, incurable celui-là. Il suffit de réécouter les déclarations de la ministre de la santé, du premier ministre, du président de la République. Pantomimes de politique qui n’ont rien à voir avec la santé du public. Et toute crise renforce la crise. Nous n’en pouvons plus de cette logique infernale.

Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Il en va de la décence minimale que nous nous devons.

En mars dernier, c’est un événement violent aux urgences de Saint-Antoine à Paris qui a déclenché la mobilisation des urgences puis de l’hôpital public.

Depuis un an et demi, les équipes de soin des hôpitaux psychiatriques hurlent ce que les tutelles ne veulent ni entendre ni reconnaître : « Ici on crève ! » disent les blouses noires du Rouvray.

Nous ne nous laisserons pas crever.

Nous ne nous laisserons pas crever sans que soit dénoncée la réalité concrète des politiques en cours.

Nous ne nous laisserons pas crever sans lutter localement, collectivement, décemment.

L’équipe du secteur de psychiatrie d’Asnières sur Seine

J’ai pété les plombs

J’ai pété les plombs, un très beau reportage de 26 min de l’émission 36,9° de la Radio Télévision Suisse.

Tout casser, cogner, tuer, se suicider. Au delà de la colère et de la tristesse, il existe un moment surnommé le « moment dissociatif » où un individu fragilisé perd pied avec la réalité. C’est durant ce moment souvent très court que le « passage à l’acte » devient possible. La violence s’exerce alors contre soi-même ou les autres.

Psychiatrie : des violences évitables

En France, 400.000 personnes sont chaque année hospitalisées dans des services de psychiatrie. Un secteur hospitalier où la souffrance psychique mène parfois à des actes de violence verbale ou physique. On estime ainsi à 500.000 par an le nombre d’incidents, soit en moyenne trois incidents par semaine dans chaque unité d’hospitalisation en psychiatrie.

Si environ 30% des patients hospitalisés peuvent avoir des manifestations d’agressivité, seulement 2% des patients ont de manière répétée des moments de violence.

Apprendre le soin en psychiatrie, apprendre sa violence

On vous présente le résumé de la thèse de doctorat de Charles-Edouard Notredame (2016) intitulée Apprendre le soin en psychiatrie, apprendre sa violence : Continuer la lecture de « Psychiatrie : des violences évitables »

« Un homme est mort sous les balles de la Police », Psy, soins et accueil

Nous relayons le texte publié le 19 novembre 2016 par la Commission Psy, soins et accueil de Nuit Debout.

police psy soins accueil

Le vendredi 2 septembre 2016, un homme est mort sous les balles des forces de l’ordre. Cet homme était suivi par un des secteurs psychiatriques du Val de Marne. Une visite à domicile par l’équipe soignante visait à le ré-hospitaliser. En difficulté face à l’agitation de ce patient, l’équipe soignante a appelé la police en renfort.

C’est par voie de presse que nous avons appris sa mort. Continuer la lecture de « « Un homme est mort sous les balles de la Police », Psy, soins et accueil »

Demandons le retrait de la vidéo de « Touche Pas à Mon Poste » parodiant un asile psychiatrique

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Dans le spot vidéo en question, les chroniqueurs de l’émission préférée des français animée par Cyril Hanouna caricaturent des fous enfermés dans un asile psychiatrique qui doivent être relâchés pour le lancement de la nouvelle saison. Le cliché est exagéré par l’attitude, le maquillage et les accessoires comme la camisole de force.

S’ils sont consentis par les protagonistes, il n’empêche qu’ils donnent une vision gratuite et dégradante voire terrifiante participant à la diabolisation et à la stigmatisation des personnes concernées par la psychiatrie.

La stigmatisation, dans ce cas, c’est considérer la violence de ces images comme normale, elle enfonce les personnes concernées au lieu de les aider à aller mieux et à s’en sortir. Continuer la lecture de « Demandons le retrait de la vidéo de « Touche Pas à Mon Poste » parodiant un asile psychiatrique »

« Chez toute personne dite saine persiste une part de folie gardée », Guy Baillon

L’assimilation de la folie au crime doit être désamorcée avec détermination. Certains médias jouent là un rôle exécrable, faisant le choix déterminé de nourrir ces peurs pour attirer les lecteurs et les pétrifier. Pour tenter de modifier cette peur de la folie nous avons deux arguments :

  • Des chiffres : les enquêtes successives montrent que les personnes présentant des troubles psychiques graves ne sont pas plus souvent auteurs de crimes que la moyenne de la population. Pour les récidivistes, c’est encore plus net, elles sont très inférieures. Il a été montré récemment que leurs violences ne sont pas supérieures à la moyenne. A l’inverse, ces personnes sont 17 fois plus souvent victimes de délits et d’agression que le reste de la population.
  • Le point fort reste la découverte en 1800 de Pussin (gardien à Bicêtre), de sa femme Marguerite et de Pinel (médecin), qui ont constaté que les troubles psychiques les plus graves sont variables et évolutifs. Ils ont alors affirmé que « la folie totale n’existe pas », que « chez les personnes troublées existe toujours une part de raison gardée ».

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