« L’abolition de la psychiatrie n’implique pas d’interdire aux gens de s’approprier les diagnostics psychiatriques qu’iels estiment leur être utiles, ni de leur interdire de continuer à prendre les médicaments psychiatriques qu’iels estiment efficaces. »
Je tiens à préciser en introduction que je ne suis pas sous l’emprise de la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH ou CCHR à l’international), une organisation qui exploite les victimes de la psychiatrie au service d’un culte sectaire.
J’écris cet article car depuis la création de Comme des fous, j’ai mis beaucoup d’énergie pour comprendre la psychiatrie, pour réfléchir à comment la transformer collectivement car au final on est dans le même bateau.
J’écris en « je » car j’aimerais arrêter de me cacher derrière un « nous », sous-entendu « nous à qui on ne donne pas la parole », pour assumer mon point de vue personnel que je ne retrouve pas dans les mots des autres. Je sais que la psychiatrie ne me lâchera pas malgré la haine que je lui porte et je ne doute pas que l’EMDR ou la sismothérapie pourraient m’aider à dépasser les traumas générés par les hospitalisations à répétition.
Je trouve néanmoins qu’il faut politiser le problème. Car sinon on en revient toujours aux mêmes peurs et aux mêmes arguments.
Si la psychiatrie disparaît, la folie elle ne disparaîtra pas, qu’est-ce qu’on va faire de ces personnes folles pour lesquelles notre soutien indéfectible ne suffit pas, si même quand on se relaie jour et nuit pour l’accompagner, elle part dans un délire qui nous fait envisager le pire, qu’elle pourrait avoir une pulsion de mort ?
Si la psychiatrie disparaît, oui il va falloir s’organiser et proposer une alternative. Penser le soin dans la communauté, monter en compétence au niveau de la résolution de crises et de conflits, pour pouvoir se passer de l’hôpital psychiatrique.
Si la psychiatrie disparaît, les murs de l’asile tombent, même pour les plus démunis qui n’ont nulle part où aller ou qui n’ont pas les sous pour se réfugier en clinique. On nous répond qu’être enfermé en psychiatrie puis suivi à vie, c’est toujours mieux que de finir enfermé en prison (alors qu’on n’a même pas commis de crime…).
L’enfermement psychiatrique et la déshumanisation des soins qui va avec ne sont pas une solution.
Certaines propositions qui reviennent souvent sont l’arrêt des hospitalisations et des traitements forcés ainsi que l’abolition de la contention. En finir avec les traitements dégradants, ce qui sous-entend qu’on ne garderait que le bon côté de la psychiatrie, des gens dévoués et formés à accueillir nos proches quand ils vont trop mal…
Beaucoup considèrent n’avoir été que malmenés par la psychiatrie, qu’ils vont bien malgré tout et que la psychiatrie les a sauvés, qu’il faut réussir à passer outre les conditions d’hospitalisation difficiles, que même si la chambre d’isolement est une torture psychique, mieux vaut le taire et ne pas raviver les traumas.
A chacun sa souffrance, à chacun ses traumas, un jour tu trouveras le bon psychiatre et psychologue pour te reconstruire et avancer, et la psychiatrie ne sera qu’une béquille, elle ne prendra qu’une place insignifiante dans ta vie rétablie car la psychiatrie ce n’est pas la vie. La vie hors des moments de crise vaut le coup d’être vécue et quand on va bien, on ne pense pas à changer la psychiatrie.
Je pense que ceux qui vont bien ont le devoir d’aider ceux qui n’ont pas (du moins temporairement) les ressources mentales pour résister à la folie et à la réponse psychiatrique (« tais-toi et avale ton traitement médicamenteux »).
Ceux qui sont rétablis mais aussi les proches peuvent aussi ne pas être complices de la maltraitance psychiatrique, ne pas fermer les yeux et permettre l’émergence de propositions alternatives de soins inscrits dans la communauté, échappant au tout médicament et à l’explication biomédicale des handicaps psychosociaux et des troubles dont la science ignore les causes.
Abolir la psychiatrie, ce n’est pas guérir miraculeusement en se sevrant des médicaments en cachette de son psychiatre, ni même forcément arrêter son traitement médicamenteux, ni même refuser les diagnostics ou les soins. Abolir la psychiatrie, c’est être fin d’esprit à défaut d’être sain d’esprit, c’est accepter la neurodiversité et la folie comme quelque chose d’inscrit dans l’humanité, une souffrance ou un handicap à accueillir collectivement, le « vrai » soin sans rapport de domination. Ces alternatives existent déjà dans les groupes d’auto-support et les groupes d’entendeurs de voix.
Les gens qui avons besoin de médicaments-béquille pour réguler le sommeil, apaiser les idées, ne pas sombrer dans l’abîme ou réduire l’anxiété, on a aussi besoin de parler. Parler de moi, je n’aime pas ça, je préfère engager une discussion sur la psychiatrie.
Comme dit un ami, parler de psychiatrie peut sauver des vies. Mais je pense que la psychiatrie sauve parfois des vies par défaut car on n’a pas inventé d’autre recours. Et que ce qui soulage vraiment la souffrance, c’est la parole, ce à quoi les psychiatres ne sont pas formés en 10 ans d’études contrairement aux psychologues.
Je suis heureux de pouvoir dévoiler par écrit ce que je pense sur la psychiatrie et mon refus de la voir se réformer, je pense qu’écrire c’est aussi réfléchir, sortir d’un silence et d’une souffrance étouffée par les calmants. Et j’espère qu’on pourra réfléchir ensemble à des récits alternatifs, dépsychiatriser nos troubles et s’émanciper collectivement car, antipsy ou pas, au final on est dans le même bateau.
Nous vous invitons à écouter cette émission de Crio Cuervos pour en savoir plus sur le journal et le mouvement MARGE créé en 1974.
Nous reproduisons ci-dessous l’article paru dans le n°6 de Marge (pdf en fin d’article) : Texte constitutif du réseau européen « Alternative à la psychiatrie »
Le réseau regroupe:
Les personnes et groupes présents les 24, 25 et 26 janvier 1975 à la rencontre « Alternative au secteur » : équipes de santé mentale, psychiatres, infirmiers, psychiatrisés, avocats, communautés, etc. ont décidé de former un réseau européen qui assurera une coordination entre eux, ainsi qu’avec toutes les équipes qui se joindront à ce réseau en accord avec son texte constitutif.
tout d’abord les psychiatrisés mais égaIement tout groupe décidé à lutter contre l’oppression qu’il subit,
tous ceux qui sont les promoteurs et les animateurs de fait d’expériences collectives psychiatriques ou non qui constituent des alternatives au secteur ou des tentatives de destruction de l’asile,
enfin tous ceux, travailleurs de la santé mentale ou non, qui refusent de s’inscrire comme les agents d’un ordre psychiatrique répressif et exigent que soient traités les vrais problèmes sur un mode autre que technocratique.
Deux à trois personnes par pays effectueront la coordination au niveau européen. Cette coordination comporte:
échanges d’informations sur les expériences et les luttes des uns et des autres,
lutte contre la répression,
réalisation d’actions communes.
Le secrétariat européen sera assuré par une personne belge jusqu’à la tenue d’une prochaine rencontre. A partir de cette rencontre qui aura lieu dans six mois environ, le secrétariat européen devra être assuré par une personne appartenant au pays où se tiendra cette nouvelle rencontre.
Préambule
Nous estimons que les luttes sur la santé mentale doivent s’insérer dans l’ensemble des luttes des travailleurs pour la défense de leur santé et en, coordination avec toutes les luttes des forces sociales et politiques pour la transformation de la société. Il ne s’agit pas, pour nous, d’obtenir la tolérance pour la folie mais de faire comprendre que la folie est l’expression de contradictions sociales contre lesquelles nous devons lutter comme telles. Sans transformation de la société il n’y a pas de psychiatrie meilleure mals toujours une psychiatrie oppressive.
Nous refusons d’enfermer dans la terminologie psychiatrique les problèmes d’aliénation et de marginalisation alimentés par le système sociopolltlque.
Nous exigeons de cesser d’être les agents passifs d’un système de répression de fait des marginaux sous couvert de soins et de réadaptation.
Le réseau se fixe pour objectifs:
la plus large information sur les expériences psychiatriques ou non de destruction de l’asile, d’alternative au secteur, de travail dans la communauté, le soutien de ces expériences et leur défense par tous les moyens (de presse, financiers, juridiques, etc.),
l’analyse politique collective des situations locales et des institutions en place en démontant les mécanismes économiques et politiques qui légitiment et perpétuent les dites institutions répressives tout en entretenant des processus de marginalisation,
le soutien aux luttes en cours dans le champ des institutions psychiatriques inséparables des autres luttes menées par les marginalités et les couches sociales opprimées,
une recherche active de tous les moyens visant à faire disparaître le monopole du pouvoir psychiatrique au bénéfice d’une lutte menée par les intéressés eux-mêmes dans le cadre des luttes sociales qui commencent à l’école, dans le quartier, dans le milieu de travail et dans la ville,
l’exigence d’une relation concrète entre les pratiques et les discours théoriques tenus à leur propos.
L’hôpital psychiatrique
L’hôpital psychiatrique est encore de droit l’épine dorsale du dispositif du secteur. Toute tentative de sectorisation ou de psychiatrie dans la communauté n’aboutira qu’à une miniaturisation de l’hôpital si on ne casse pas la logique de l’hôpital.
Cette rupture – qui constitue un des axes fondamentaux du réseau international que nous avons constitué – vise à définir, en premier lieu, avec l’optique médicale du traitement de la « maladie mentale » et avec les impératifs de rentabilité qui lui sont systématiquement conjoints (par exemple les notions d’acte médical, de prix de journée, de lit, etc.). L’existence de métiers de soin de la folie (psychiatres, infirmiers, éducateurs, etc.) participe des systèmes généraux de contrôle, de normalisation et de répression. La folie pose des questions dont les réponses sont à chercher à un tout autre niveau que celles qui sont apportées par des corps de métiers spécialisés. Ce n’est pas parce qu’il y a quelque part une souffrance qu’on doit s’en remettre systématiquement à la machine médicale.
Quoiqu’il, en soit, dans l’immédiat, il ne saurait y avoir de doute, il est nécessaire:
d’arrêter toute nouvelle construction d’hôpitaux psychiatriques et de services spécialisés. Dans les pays qui sont saturés par ce genre d’équipements répressifs et où les effectifs des hôpitaux ne cessent de décroître, à quoi bon vouloir les remplir de force? Dans les pays où ces équipements sont en « retard », il est primordial de lutter contre leur construction et le type d’impasse qu’elle implique,
d’engager dès maintenant un processus de reconversion des hôpitaux psychiatriques existants. Il ne saurait s’agir d’une liquidation bureaucratique du type de celle qui a été faite en Californie. Il n’est pas question de léser une couche de travailleurs et de jeter les gens à la rue. Ce processus de reconversion devra être pris en charge par l’ensemble de ceux qui vivent la folie, de ceux qui vivent par la folie, de ceux qui vivent avec la folie, avec les différents groupes sociaux qui sont intéressés à cette reconversion et qui ne sont pas nécessairement branchés sur la folie.
L’enfance
C’est de plus en plus tôt que les enfants sont marginalisés et exclus de l’école, et dirigés vers les institutions psychiatriques. C’est pourquoi l’enfance est un front de lutte essentiel pour notre réseau. Le secteur et les institutions parallèles sont la caution et l’instrument privilégié de cette exclusion car ils offrent aux enfants, aux adultes et aux enseignants des possibilités de prise en charge démultipliées proposées comme solutions techniques individuelles à des problèmes politiques. L’idéologie psychanalysante est une des formes les plus subtiles mises en place actuellement pour entretenir ce système.
La fonction actuelle de la psychiatrie infantile est de traiter médicalement des enfants qui lui sont envoyés pour retard scolaire ou inadaptation à la structure scolaire. Dans notre lutte, l’école a une importance stratégique essentielle.
Nous proposons de constituer plusieurs groupes internationaux de travail au sein du réseau:
pour analyser précisément la situation de la psychiatrie infantile et de l’école dans les différents contextes nationaux, locaux, etc.
pour réunir les expériences qui, lorsqu’elles sont isolées, sont immédiatement récupérées,
pour penser à des possibilités de liaisons concrètes au niveau du quartier avec les travailleurs, les groupes politiques, les groupes d’action, les enseignants compte tenu des incompréhensions qui peuvent éventuellement surgir auprès des organisations syndicales,
pour élaborer des formes de lutte et la possibilité de faire surgir une pratique alternative,
enfin pour laisser la plus grande place à la parole des enfants qui sont les premiers Intéressés.
Justice et psychiatrie
La justice et la psychiatrie sont deux modalités complémentaires d’intervention contre la déviance. Délinquance et maladie mentale deviennent équivalentes. Contre l’alliance entre justice pénale et psychiatrie, nous voulons développer l’alliance des travailleurs de la santé mentale avec les avocats et magistrats de gauche. Il s’agit d’utiliser leurs pouvoirs respectifs non pas pour l’oppression des déviants mais pour faire éclater les contradictions sociales à la base de la déviance.
Nous devons participer à la défense des internés comme des psychiatrisés, obtenir pour eux le respect des droits que les constitutions garantissent à tout citoyen, des droits élémentaires de l’individu.
Nous devons notamment lutter pour le droit à l’information des internés et des psychiatrisés sur ce qui se passe dans les institutions où ils vivent. Le réseau doit contraindre la presse à aborder ces questions. Il doit permettre l’information réciproque sur les luttes menées dans chaque pays à ce sujet.
Nous pouvons dès maintenant publier largement les expertises psychiatriques. Nous pouvons aussi constituer des groupes de psychiatres qui se mettent à la dispositions des inculpés.
Nous demandons l’abolition des lois sur les hôpitaux de force, sur la toxicomanie, contre les alcooliques dangereux, sur le placement d’office.
Nous dénonçons l’intervention croissante des psychiatres dans les prisons et la délivrance de neuroleptiques aux détenus pour maintenir l’institution.
Nous remettons en cause les mesures de surveillance pénale auxquelles participent les psychiatres à qui les juges délèguent de plus en plus leur pouvoir. Nous refusons le rôle policier du secteur (fichage, traitements forcés).
Le réseau que nous constituons est ouvert à tous les groupes, de magistrats, de détenus, de défense juridique, qui luttent dans la même direction. Son organe de coordination travaillera en relation avec la coordination internationale des mouvements de justice démocratique.
Les psychiatrisés
Ls psychiatrisés et internés ne sont pas seulement des marginaux puisqu’ils sont des travailleurs ou chômeurs ayant subi l’exploitation ou la répression de la société capitaliste.
Seule une transformation de la société, un affrontement de classe, et à condition qu’ils y participent pourra supprimer l’institution psychiatrique avec ses nombreux bras (asile, hôpital psychiatrique, secteur, prison, etc.). Nous devons lutter contre l’idéologie psychanalytique qui récupère leurs discours et leurs luttes dans une nouvelle forme subtile de répression et de quadrillage policier: le passage de l’hôpital psychiatrique au secteur.
Nous devons également supprimer les rapports soignants-soignés reproduisant la domination de classe. Nous réclamons pour les mouvements de psychiatrisés et d’internés le droit d’information, d’organisation et de liberté d’expression, le droit de consultation et de retrait des dossiers, le droit à l’information médicale et au refus des médicaments, l’abolition des lois d’internement et de collocation.
Marseille : Un «Lieu de répit» pour les personnes sans chez soi vivant une crise psychique/ état extrême
Un lieu, un espace et des vies chargés de sens et de significations, dans une ville aux contrastes toujours en effervescence humaine et culturelle surprenante, inventés en dépit du pessimisme ambiant pour servir et se servir du beau et du magnifique. Lieu de répit de Marseille. Une expérience en cours qui s’inspire de l’optimisme de l’action et du savoir-faire et de l’expérience. N’est-il pas étrange de nous voir faire mieux avec des moyens de bord ? Venez nous voir pour comprendre et agir ! Des bénévoles vous offrent l’apéro, entrée privilégiée pour découvrir et vivre le sens de faire humain autrement.
Un lieu de répit – Place of respite – Lugar de descanso- Ort der Erholung –مكان الراحة والإستجمام
Contexte
Sans-abrisme
Le nombre de personnes sans-abri augmente en même temps que le creusement et l’accroissement des inégalités, dans les grandes villes des pays riches, et de façon notable en France (1). Elles ont un plus grand nombre de pathologies et une espérance de vie 35 à 40 ans inférieure à la population générale (2) . Celles qui restent durablement à la rue ont des difficultés aggravées dans l’accès aux soins et aux droits et sont plus souvent atteintes de « troubles psychiatriques sévères » comme la schizophrénie (3). Le processus est loin de s’inverser en dépit des mesures et des déclarations des acteurs institutionnels ici à Marseille et ailleurs.
Santé mentale
« Don’t panic, i’m psychotic »
Les personnes vivant une crise psychique dans des états extrêmes, et qui sont définies par le monde psychiatrique « d’atteintes de schizophrénie ou de troubles bipolaires » ont entre 20 et 25 ans d’espérance de vie en moins que la population générale. Pourtant ces personnes peuvent se rétablir dans la plupart des cas de ces troubles dits à tort « incurables ». En effet des recherches-actions telles que l’ « Open Dialogue » en Finlande ont démontré que 90% des personnes se rétablissaient définitivement de la dite « schizophrénie » et s’insèrent activement dans la vie sociale et économique. Les travaux scientifiques de Jim van Os , psychiatre Néerlandais, ont sapé les fondements de la schizophrénie. Elle n’existe pas selon cet expert psychiatrique (4).
En dépit de ces constats, les « soins sous contraintes » restent une pratique très fréquente en France (29% des hospitalisations en psychiatrie publique en France (5). La schizophrénie est aussi une catégorie qui fait peur, et qui surdétermine, plus qu’une autre catégorie, le risque d’enfermement (6). Une étude menée en Belgique montre que les facteurs qui augmentent le risque d’être hospitalisé sans consentement sont de trois ordres : 1) faire partie d’une minorité ethnique, 2) être sans abri, 3) et l’absence d’alternative à l’hospitalisation (7). Un rapport accablant de juillet 2016 souligne la maltraitance lors des soins sous contraintes en France symptomatiques des dérives des hôpitaux (8). Ces pratiques expliquent que les personnes se détournent alors du système de soins dans son ensemble (9), alors qu’elles sont nombreuses à développer des PTSD après leur passage aux urgences psychiatriques (10).
Marseille
Il y a plus de 15000 personnes sans abri à Marseille dont plus de 4000 en situation de « troubles psychiatriques » (11). Selon une étude rétrospective sur six ans conduite par les urgences psychiatriques de Marseille (Hôpital de la Conception, Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille). 6.7% des patients admis étaient sans abri, parmi lesquels 43.7% avaient un diagnostic de « schizophrénie ». Ces patients étaient statistiquement plus souvent admis aux urgences: 4,9 fois pour les patients dans domicile fixe contre 1,7 fois pour les autres patients (12). Le tout premier, c’est la situation spécifique de Marseille. La ville, qui comprend des arrondissements entiers très populaires au cœur même de la ville, est marquée par des taux de pauvreté supérieurs à 40 % (13).
Justification de l’action
L’équipe (14) MARSS via à l’expérience d’un squat en 2007 va expérimenter le fait que les personnes de la rue pouvant choisir entre l’hôpital et ses contraintes et un lieu de vie vont souvent se saisir cette opportunité et éviter ainsi un contrôle social formel (15). Un autre outil que développe MARSS en 2014 le Wellness and Recovery Action Plan (WRAP) un outil accompagnement de la personne à élaborer son propre plan de crise, en partant d’une réflexion sur son bien-être. Malgré ces nouveaux outils l’équipe MARSS rencontre de très nombreuses personnes en fuite d’un système de soins contesté et refusé ouvertement parce qu’il ne correspond pas à leurs propres besoins. Elles cumulent souvent « maladie psychique sévère » évoluant vers (schizophrénie ou trouble bipolaire) et difficultés d’avoir des activités régulières.
Objectifs
Objectif principal : la diminution du nombre et de la durée des hospitalisations en urgence et/ou sans consentement des personnes sans chez soi vivant une crise psychotique.
Objectifs secondaires : Amélioration de la qualité de vie perçue, du rétablissement et de la citoyenneté par la reconquête active de leurs droits.
Modèle théorique d’intervention
Le modèle « Soteria », dont s’inspire le projet de Lieu de répit, a été créé en Californie dans les années 1970. De nombreux programmes similaires ont été par la suite développés au Québec, à New York, et dans le Nord de l’Europe. Il repose sur les principes suivants : Offrir aux personnes vivant une « crise psychotique » un milieu de vie calme, communautaire ; proposer une approche phénoménologique de la personne visant à donner un sens à l’expérience subjective de la crise psychotique ; accompagner la personne dans ses activités quotidiennes selon le principe « d’être avec » et « faire avec » ; absence de recours systématique aux traitements neuroleptiques, ou administration de faibles doses en favorisant plutôt les anxiolytiques qui altèrent moins les fonctions cognitives supérieurs et toujours avec l’accord de la personne ; présence permanente de professionnels et de bénévoles qui adhèrent à une vision existentiel et contextuelle de la crise sans la médicaliser/psychiatriser d’emblée. Plusieurs études ont montré que l’approche alternative à l’hospitalisation fondée sur le Soteria paradigm avait des résultats meilleurs ou équivalents à ceux de l’hospitalisation conventionnelle en termes de réduction de la symptomatologie (16), d’augmentation des temps de rémission et de reprise d’une activité professionnelle (17), et avec des coûts réduits (18).
Lieu de répit, lieu de proximité
Le lieu de répit
Le Lieu de répit est situé à proximité du lieu de vie habituel des usagers. Les équipes d’adressage seront l’équipe psychiatrie précarité MARSS, les urgences psychiatriques (CAP 48 et Conception), et l’EMPP de l’hôpital Edouard Toulouse. Le critère principal d’orientation vers le Lieu de répit sera le refus de la personne d’être hospitalisée associé à la présence d’éléments pouvant justifier des soins sans consentement.
Le fonctionnement du Lieu de répit sera inspiré par l’approche des «pratiques orientées vers le rétablissement » et celle de l’« Open Dialogue » (19). La place de l’auto-support et de la pair-aidance y est centrale. Le séjour au Lieu de répit sera un levier pour l’accès aux thérapies, au logement et à l’emploi grâce à l’intervention spécifique des acteurs expérimentés du lieu mais surtout grâce au travail de partenariat avec les équipes d’accompagnement d’aval : Un chez soi d’abord, Le collectif des diplômés de la vie, HAS (Haute Autorité de Santé), Projet d’évitement aux incarcérations (Médecins du Monde), Jane Pannier, Working First, secteurs de psychiatrie et toues les associations utiles pour les projets individualisés des personnes.
La place donnée aux bénéficiaires de l’action et aux experts d’expérience dans le pilotage du projet et la gestion du fonctionnement du lieu est toute aussi innovante : Le projet Lieu de répit est issu des réflexions et des revendications de personnes directement concernées par la vie à la rue et les « troubles psychiques ». Leur forte demande de lieu d’accueil alternatif à l’hospitalisation en psychiatrie est à l’origine du projet. La participation au projet par les personnes directement concernées se poursuivra dès septembre 2017 avec la création du comité de pilotage au sein duquel les personnes ayant une expérience personnelle des situations de « crises psychiques et sociales », ainsi que des pratiques hospitalières inadaptées et maltraitantes, auront une place centrale. L’implication au groupe participatif, organe principal de gestion collective du projet, sera proposée à toutes les personnes ayant connu directement les hospitalisations sous contrainte et l’exclusion sociale, en s’appuyant sur le réseau associatif marseillais compétent, ainsi que celui de l’équipe MARSS et des équipes partenaires. Les critères d’évaluation du projet seront affinés au fur et à mesure grâce à la collaboration entre les chercheurs, les acteurs de terrain et les experts d’expérience, détenteur du savoir-faire. Par ailleurs, les usagers du lieu participeront aux réunions de fonctionnement du Lieu de répit dès son ouverture, aux côtés des professionnels et des volontaires, sur le modèle de la représentation des usagers dans le médico-social (choix des représentants par les bénéficiaires directs).
Seront également impliqués dans le comité de pilotage les représentants des institutions et équipes partenaires du projet mais aussi des élus locaux, des associations d’habitants du quartier, des journalistes, afin que le débat sur l’accueil et la prise en charge de la « crise psychiatrique » soient ouverts à tous les citoyens et non pas seulement à des experts de la « santé mentale ».
Des évaluations intégrées dans toutes les étapes
La première phase du projet (les deux premières années) permettra de tester la faisabilité, le processus d’implantation ainsi que le modèle d’intervention du projet global. C’est cette phase de l’expérimentation qui est soumise à l’appel d’offre. Elle se réalisera dans dans des méthodes quantitatives et qualitatives avec une composante de niveau participatif (Sherry Arnestein). Nous examinerons, outre l’efficacité du programme, l’écart entre le modèle théorique et le modèle pratique (Dr Aurélie Tinland, médecin de santé publique) et à l’analyse du processus d’implantation et des parcours de soins des usagers (Julien Grard, Anthropologue). La phase deux du projet sera assurée grâce à l’engagement de l’AP-HM sur le redéploiement de la prise en charge intra- hospitalière classique sur le modèle expérimental du Lieu de répit (fermeture de lits « classiques » pour des places de prise en charge à temps complet alternatifs à l’hospitalisation). Nous proposerons dans cette phase deux, une évaluation d’avancement du projet avec groupe témoin à l’aide d’un financement PREPS/PHRC. Une pérennisation ou régulation sera décidé en fonction des résultats obtenu lors de cette phase 2.
Présentation du promoteur et de l’équipe d’accompagnement
Promoteur : L’association JUST a été créée en 2015 pour développer des projets innovant, participatif dans une articulation aux réalités pour plus de justice sociale.
Composition de l’équipe d’accompagnement : Dans un premier temps, une équipe bénévole de personnes directement concernées est en cours de constitution grâce au réseau des acteurs et partenaires du projet. L’équipe du Lieu de répit sera composée en partie de professionnels « classiques » du sanitaire et du social (psychiatre, psychologue, éducateur, infirmier), de volontaires du service civique, mais surtout de personnes ayant directement eut l’expérience de la crise et/ou de l’exclusion sociale, et bien avancés dans leur parcours de rétablissement. Environ la moitié de l’équipe d’intervention sera constituée de personnes directement concernées, dit « travailleur pairs ».
Pouvoir et prise de décision : le projet sera participatif et collaboratif sans hiérarchie. Nous réfléchissons actuellement collectivement au modèle de prise de décision. La sociocratie est un modèle qui nous intéresse.
2) Nordentoft et al. 2003. Specialised care for early psychosis: symptoms, social functioning and patient satisfaction social functioning and patient satisfaction. Randomised controlled trial. http://www.rima.org/web/medline_pdf/BrJPsychiatry2006_37-45.pdf3
3) GIRARD Vincent, ESTECAHANDY Pascale, CHAUVIN Pierre FRANCE. Ministère de la santé et des sports. La santé des personnes sans chez soi – Plaidoyer et propositions pour un accompagnement des personnes à un rétablissement social et citoyen. La documentation Française. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000014/
6) Le risque d’enfermement. Pour Coldefy et collègues l’augmentation des hospitalisations sous contrainte à d’abord à voir avec l’importance de la fragmentation sociale, qui qualifie la faiblesse des lies sociaux, et dans une moindre mesure, à la quantité de lieux d’enfermement disponibles d’un territoire donné (Coldefy et al. 2014). http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er860.pdf
12) MARSS (Mouvement et Action pour le Rétablissement Sanitaire et Social)
Soteria (« maison Soteria », Soteria house en anglais) est un modèle de communauté proposant un espace pour des personnes traversant des crises émotionnelles extrêmes. Basé sur le modèle du rétablissement, les maisons soterias ont en commun une majorité de non professionnels du soin parmi les employés, le respect des décisions et de l’indépendance des usagers, le lien social et les responsabilités communes, la recherche de sens aux expériences psychotiques grâce à la position du « être avec » de la part des professionnels et l’usage nul ou minime de neuroleptiques (et l’interdiction de toute obligation, de toute coercition même psychologique pour obtenir « l’adhésion »). https://fr.wikipedia.org/wiki/Soteria