Hospitalisation psychiatrique

⚠️ TW : isolement, contention, surmédication, suicide, violence se***, décès.

Je témoigne, car avec l’écriture dans mes mains, le silence me rendrait complice.

J’ouvre les portes de l’hôpital psychiatrique sans fiction.

C’est bien loin de l’image que l’on s’en fait dans les films. C’est pire. Ce n’est pas nous qui faisons peur. Ce sont les conditions d’accueil et le quotidien qui sont à dénoncer.

Je raconte mon expérience. Je la sais malheureusement commune.

Je serai d’abord dépossédée du contact avec mes proches. Mon téléphone me sera enlevé.

Je le retrouverai plusieurs jours plus tard.

Avec un SMS de mon compagnon, qui s’excuse de m’avoir internée sous contraintes et qui pleure à chaudes larmes.

Je n’aurais même pas pu le rassurer, par moi-même… Non, il n’aura que les paroles des soignant·es  qui l’informeront de si « je suis calme ou non ».

Il vivra sa culpabilité seul. En France n’existe pas encore cet intermédiaire où je serai bien accueillie. Et il le savait…

J’ai eu la chance inouïe qu’un ami s’occupe de lui et lui dise de me ramener des affaires. Il lui a dit d’ajouter surtout un agenda et un stylo. Bien vu.

Puis, je serai dépossédée de mon corps.

Ce seront ces premières sangles qui m’attachaient sur cette table, pieds et poings liés. Justifiées par quoi ? Je m’exprimais en poèmes aux urgences…

Malgré mon état délirant, je savais où j’étais. Je savais que si je me débattais, on m’aurait gardée plus longtemps attachée. J’ai accepté de me faire saucissonner.

Les soignant·es ne m’ont même pas assez sédatée, ni même venu·es me voir si je dormais. Une très grave erreur.

De fait, j’ai déliré pendant plus de douze heures, me tortillant sur ma table.

Entre les histoires que je me racontais et persuadée que j’avais besoin de purger un péché pour être là.

Iels ont une caméra pour surveiller. Iels ont dû bien dormir, ce soir-là, puisque personne n’est venu. Je me souviens de chaque seconde de mes délires, et c’était long, très long. Plus les heures passaient, plus les délires s’aggravaient avec des hallucinations.

Le matin, iels sont venu·es me mettre une couche.

Je ne vous fais pas de dessin. Quand on prive quelqu’un d’aller aux toilettes, c’est comme dans les Sims.

Iels m’ont demandé si je savais qui j’étais.

Je savais qui j’étais, mais j’ai hésité. Je réponds Prophète ou non ? Après une nuit entière à délirer, donc à abîmer mon cerveau, j’étais encore partagée. J’ai donné la mauvaise réponse.

Moi, je voulais juste vapoter. Mes affaires étaient de l’autre côté de la vitre. J’ai juste demandé qu’on me fasse sortir cinq minutes dehors pour que je prenne l’air.

Mais non.

L’isolement, c’est se p*** dessus, être privé·e de contact et d’air, pour une faute que nous n’avons pas commise.

Priver un cerveau de nicotine aussi longtemps, sèchement, c’est aggraver le choc.

Alors je collais mon visage et mes mains contre la vitre qui me séparait de mes affaires.

Je voulais récupérer le collier offert par ma Maman, qui aurait pu me rassurer. Mon pantalon souillé.

Après l’isolement, on m’a mise dans une unité rapprochée. Mais j’ai fait un retour à l’isolement.

Parce que j’ai réussi à sortir me promener.

Je suivais « les signes de Dieu » et pour ce coup-là, il avait assuré, parce que normalement, c’était bien surveillé. Iels ont dit que je m’étais enfuie, alors que j’ai dit que j’étais perdue.

Retour à l’isolement de par l’invalidation de ma parole. Puis retour à l’unité rapprochée.

Et là, iels m’avaient, par contre, trop donné de médicaments. Je n’arrivais plus à parler. Dépossédée de ma parole. J’essayais d’écrire dans le journal apporté par mon copain. Je n’y arrivais pas à cause de la surmédication.

J’avais besoin de noter mes questions, mes besoins, les soignant·es ne me parlaient pas et ne m’expliquaient rien.

J’ai commencé à noter les dates, pour me reconstruire les événements et les souvenirs de ce qui était important. Puis, j’étais juste là, parmi d’autres patient·es, libre de déambuler dans ce petit espace, à moitié délirante.

Aussi, on est dépossédé·e de ce qui nous calme.

J’ai réussi à me faire comprendre d’un autre patient. Lui dire que j’avais besoin de musique pour m’apaiser, et mettre mon morceau en boucle.

On m’offrait des roulées avec grand plaisir, et empathie. Et sans nul doute, de la pitié.

Puis j’ai rencontré celui que j’appelle « mon soleil », et je lui ai demandé s’il faisait partie du personnel tellement il s’occupait bien de nous, de moi.

Non, lui, il était là parce qu’il avait tenté de se suicider.

Comment les soleils peuvent-ils vouloir s’éteindre ?

Je passais mes journées à subir mes traitements trop forts, atroces, avec des dyskinésies au visage.

Ma bouche était tordue, m’empêchant de vapoter correctement. Mon seul plaisir. Il faisait froid, j’avais raté Noël.

Un patient a réussi à m’emmener dans sa chambre. On repassera pour la surveillance, même en « unité protégée ».

Une danse dégueulasse forcée, un baiser forcé.

Écœurée, démunie, sans parole. Comment j’allais le dire à mon copain ? Viens me chercher, y a un mec qui abuse de moi, on m’attache, on m’isole et on me surmédicamente ? Mon compagnon pouvait effectivement pleurer…

J’ai fini par en parler à mon soleil, qui a pu signaler cette brave merde.

Je passais mes journées dehors sur un banc, au soleil, jusque tard le soir, sous la neige de décembre. Il y avait encore un peu de dignité dans ce service, nous n’étions pas beaucoup. Assez pour qu’on se parle toustes, mais pas assez pour qu’un·e soignant·e me parle.

Puis j’ai été libérée dans une unité plus libre.

C’est ça, ouais. J’ai porté pendant trois semaines un pyjama imposé. Je n’ai jamais demandé pourquoi. Je n’avais le droit qu’à une petite cour pour sortir.

Puis s’est ensuivi un mois de dépérissement.

Au départ, j’avais encore l’énergie de la manie pour socialiser. Très vite, le traitement me zombifie. Le psychiatre ne m’écoute pas sur ma santé mentale retrouvée, ni pour mon intolérance aux médicaments.

« Je suis le protocole. » me répétait-il. Le peu de fois où je le voyais. Un protocole médicamenteux, ça s’adapte, non ?

La connaissance de moi et mon récit n’avaient aucune valeur. Dépossédée de ma crédibilité.

Pour me calmer chez moi à ma plus grosse crise maniaque, je ne prenais que la dose minimale du traitement antipsychotique. À l’HP, on m’en donnait dix fois plus + médicaments de sédation…

Alors j’ai commencé à m’enfermer dans ma chambre, à surveiller à ce qu’iels ne repèrent pas que je vapotais à l’intérieur. Je ne voulais parler à personne. Je mangeais à la table des plus abîmé·es parce que j’en faisais partie.

Je ne sortais même plus une minute par jour.

Mon soleil m’offrait des cigarettes, celles que j’aime bien, mentholées. J’attendais impatiemment que mon compagnon vienne me rendre visite tous les deux jours. Il ne m’avait jamais vu pleurer. Sauf cette fois-là, dans ses bras.

Nous ne savions pas quand j’allais sortir.

Nous savions toustes les deux que c’était inutile que de me maintenir dans cet état.

Aucune activité en 1 mois et demi, PAS UNE, n’a été proposée aux patient·es. Nous déambulions entre nous. Et moi je fuyais tout le monde.

Puis, quel intérêt des « permissions »à l’extérieur ?

Mon compagnon récupérait un objet cassé. Je refusais les appels de mes proches. Que leur dire qu’ils pourraient décemment entendre ?

J’avais tellement d’effets secondaires que je ne pouvais pas rester sur le canapé à regarder une série. Je piétinais le sol en faisant des allers-retours toute la journée. J’avais un regard de morte.

Je cachais les sucreries qu’il m’apportait, parce que c’était un peu de sa présence qu’il y avait à travers ces douceurs.

Pas une fois, les soignant·esne sont venu·es me parler en un mois et demi.

Ce fut le plus tragique pour moi. Le manque de lien. Cela demanderait de si grands efforts ?

Je ne tolère aucune excuse institutionnelle.

Je répète : je ne tolère aucune excuse institutionnelle. Encore moins pour celleux qui ont été envoyé·es en réanimation, à cause de traitements trop lourds et inadaptés. Aucune excuse pour celleux qui sont mort·es étouffé·es dans leurs vomis, contentionné·es sur cette table.

Si mon copain n’a pas eu d’autre choix que de m’interner, la psychiatrie, quant à elle, a d’autres choix que de nous traiter ainsi.

Moi vivante, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour trouver une autre manière d’accueillir ces phases maniaques. Par l’écriture pour le moment. Peut-être un jour en tant que pair-aidante…

Pour que la honte change de camp.

MON SOUHAIT : pour que plus jamais une hospitalisation en psychiatrie ne ressemble à ça…

Depuis la chambre sans fenêtre,
De la table où le corps devient objet,
De la nuit qui dure douze heures et ne dort pas.

La main qui attache sans regarder,
Et celle qui détache sans comprendre.
J’ai vu les âmes s’éteindre sous les protocoles,
Et les soleils qui, même blessés, réchauffent encore.

Je dis ceci :

Le soin n’est pas un ordre,
Le calme n’est pas la paix,
La docilité n’est pas la guérison.

Je dis ceci :

Aucun diagnostic ne vaut une main qui écoute.
Aucun médicament ne remplace un regard qui voit.
Aucun protocole ne peut soigner sans amour.

Je dis ceci :

Tant qu’un seul être sera attaché au nom du soin,
je parlerai.
Car moi vivante,
Je témoignerai pour celles et ceux qu’on a rendus muets.

Et je le répéterai jusqu’à l’usure de mes mots :

Si c’est contraint,
Ce n’est pas du soin.

Lettre à celleux en phase maniaque / mystique

Je sais.

Tu n’auras pas besoin de m’expliquer ce que tu vis.

Parce que moi aussi je l’ai vécu.

Ce moment d’éternité suspendu dans les Cieux et l’Univers, cette fusion avec les atomes de la Planète, ma mission de sauver le Monde, avoir la sensation réconfortante d’avoir enfin été Élue, que mon existence ait enfin un sens.

J’ai tout vu, et j’ai vu la même chose que toi. Ô, à quelques détails près. Nous avons nommé et créé notre propre histoire avec ce, et celleux qui nous entouraient.

Je sais tout l’Amour que tu as reçu.

Cette lumière douce et réconfortante, enveloppante, une sensation à nulle autre pareille. Si le Paradis existe, j’espère qu’il sera ainsi. Un arbre t’émerveillera comme jamais, la brise du vent te murmurera ce que tu dois faire.

Je sais que personne ne te comprend.

Je sais aussi où l’on va t’emmener, et comment le Monde te nommera : fou, délirant, bipolaire, schizophrène, psychotique…

Je sais qu’ils n’y comprennent pas grand-chose. Comment leur expliquer l’indicible ?

Pourtant, la réalité de ton cœur qui brûle te paraît limpide. Celle-ci est réelle. Tout se connecte enfin, comme la longue toile du web.

Web où tu cherches sans doute qui tu es, où tu es, et peut-être une main tendue. Des gens comme toi.

C’est exactement ce que j’ai fait il y a onze ans. Tu ne seras sans doute pas séduit par les témoignages bien rangés dans les « délires » et policés des gens qui expliquent le trouble bipolaire ou la psychose. Tu cherches peut-être, comme moi. Partout j’ai cherché, Dieu, puis j’ai cherché des miroirs de moi.

Suis-je la seule ? Pourquoi je vis ces instants extraordinaires ? Pourquoi cette mission ?

La mienne était d’expliquer, de manière douce, compréhensible, à l’écrit, « aux autres humains » les

« messages de Dieu ».

Avec un seul mot d’ordre : ne pas faire peur. J’ai reçu la mission d’écrire, des histoires, pour rassurer ce monde qui a tellement peur de tout ce qui est différent.

Accroche-toi à ce sentiment d’Amour Universel qui t’aidera à lutter contre ta propre peur de ton état, parce que, bon Dieu, ils vont te faire peur à t’accueillir comme un malfrat, et enlaidir ton histoire.

J’écris d’abord la folie pour que toi, tu n’en aies pas peur. Ensuite, pour qu’ils n’aient plus peur de nous. Mais eux, pour moi, c’est presque un détail pour le moment. Ce qui me concerne, dans mon chemin de vie, c’est qu’un jour je puisse te prendre la main et je te dise que je te vois, car je te crois.

Je sais ce que tu vis. Le faux et le vrai n’ont aucune importance dans ces moments-là.

Ton discours a sa logique, pour toi. Avectes signes, ton histoire, tout se connecte, parce que tes sensations sont décuplées et ton esprit hyper rapide.

Tu vois l’autre côté du miroir. Si tu ne le penses plus ainsi, sois certain·e que ce passage restera à jamais gravé en toi.

Les cœurs que j’ai rencontrés, me dévoilant leurs propres mystères des phases mystiques, tapis précieusement dans leurs esprits ou couchés sur le papier, je les ai soigneusement intégrés, et j’ai vibré aussi fort à chaque fois, face à tant de pureté d’âme.

Moi, j’ai été reçue différemment la première fois.

J’étais sur une île paradisiaque, au travail, entourée de personnes croyantes, religieuses. C’étaient mes accompagnateurs, les religieux et les mystiques. Ils écoutaient mes discours avec attention, avec mes proches. Personne n’avait peur. Chacun dans cette île avait la tâche de m’accompagner à la redescente la moins brutale possible, et ils l’ont merveilleusement bien fait. Avant que je prenne l’avion pour le retour en France, je devais être un minimum prête. Prête à abandonner un signe qui dépassait mon esprit, un tremblement de terre, à l’annonce de ma croyance que j’étais une prophète.

Tu sais, je m’imagine souvent à l’hôpital psychiatrique t’accueillir, avec une bande de potes ultra-sympas et bonnards. On rirait, on fumerait des clopes – si tu fumes -, et on parlerait des étoiles pendant des heures… Sauf qu’à un moment il faudra dormir, manger, nous sommes humains, et nous devons dormir et nous nourrir.

J’ai déjà accueilli des personnes comme toi.

J’ai compris cet attachement à ce qui nous entoure.

Cet empressement de raconter le merveilleux, de le diffuser avec ton regard pur d’enfant béat.

Comme cette Bible qu’on m’a mise entre les mains pour que je comprenne, m’indiquant un verset qui avait du sens pour cette personne. J’avais déjà compris, pas besoin de m’expliquer. Point trop n’en faut, que de vouloir l’expliquer sur l’instant.

Je comprends où tu es, et ton discours si clair pour moi. Comme si je n’étais jamais partie de là-bas. Pourtant, je suis ici, bien incarnée sur Terre.

J’aime bien dire que je peux te raconter ton histoire, car tu oublieras sans doute la tienne. Tu me la confieras, avec tes rêves, tes projets, tes doutes, tes peines et tes peurs, et surtout la beauté du monde. Et tu me demanderas presque les larmes aux yeux pourquoi les humains se détruisent. Je sais juste que comme toi et moi, on l’a tous pensé.

Peut-être faut-il des humains qui voient la beauté du monde pour l’expliquer aux autres ?

Je voulais t’écrire un article formel, qui donne des chiffres, des faits, des noms aux différents types de délires, des analyses, du rationnel, informer ceux qui n’ont jamais vécu une phase mystique/maniaque… J’aurais voulu te dire que c’était un excès de dopamine, qu’on te régulera par la suite pour que tu n’y retournes pas. Je n’ai pas pu.

Je n’ai pas de mission en réalité.

Mais j’aime écrire, et je comprends ceux qu’on appelle les fous, les délirants, comme si j’étais constamment avec toi. Il n’y a aucun message caché dans mon cœur, aucune phrase ni aucun mot, aucun code secret sur lequel s’attacher particulièrement dans cette lettre.

Je t’écris pareil, même sortie de notre Paradis Perdu. Je dis souvent que la folie m’a laissé des yeux de chat et un cœur de Prophète. C’est uniquement une image, une métaphore. La folie m’a laissé ma poésie, et permis alors de constamment, encore et encore, me connecter à la tienne. Des yeux de chat, qui verront ce que tu me montreras, et un cœur généreux qui a connu l’Amour du monde, et la volonté de le protéger. Jusqu’à devenir bien trop grande et exploser mon esprit.

Je sais que les petits événements et grands événements mondiaux, atroces et absurdes, nous affectent tous, nous les fous, les plus sensibles à la beauté et à la douleur du Monde.

Je sais que les grands projets dans lesquels on s’investit nous font vaciller. Alors c’est normal, qu’en 2025, avec la santé mentale comme grande cause nationale française, nous puissions nous embraser.

Je rêve d’être cette femme qui te tient la main et qui te chuchote tous ces mots, entre deux éclats de rire. Parce ce quand le Monde est beau, il a beaucoup d’humour.

Je t’expliquerai un possible futur, où l’on ne sera plus obligé de t’attacher, de t’isoler, de t’hyper-sédater, et qu’en attendant, nous sommes nombreux à œuvrer en ce sens.

Le Monde est un peu mou, je te l’accorde, surtout quand dans ton esprit, tout va vite. Pourtant, ta conclusion, est bonne, et universelle, c’est juste qu’on l’oublie. La Peur ronge ce Monde, et il n’y a que la réunion et l’Amour qui peuvent créer un espace où l’humanité s’épanouit.

Alors, oui, le Monde est un peu lent à le comprendre, je le reconnais, quand on nous dit un peu trop rapides – quelle blague – !

Peut-être que tu liras cette lettre après ton expérience.

Avec des yeux et un cœur différents, peut-être insensible, mais j’ai appris qu’on n’oublie jamais rien.

Peut-être qu’un jour tu ne comprendras plus ce que tu as vécu, que tu ne pourras plus déchiffrer les textes que tu as lus, ton cœur se sera refermé, craintif.

Peut-être que tu ne croiras plus en l’Univers, en Dieu, ou d’autres êtres suprêmes. Je comprends – le bougre – il t’a lâché pour qu’on te nomme “bipolaire, schizophrène, fou, une maladie, un trouble ” ! En niant ton expérience.

Tu sais, j’ai créé une vidéo : “Je suis une prophète” pour que, quand tu te cherches sur YouTube, tu me trouves, tu nous trouves, tu te trouves.

Peut-être que tu ne sais pas encore l’exprimer, et que tu comprendras que nous sommes des millions à l’avoir vécu. J’ai choisi religieusement le discours, les musiques, et les images. Parce que j’ai souhaité nous représenter au mieux.

Comme une ballade qui nous emporte mais nous remet sur la rive, comme une vague se meurt sur le sable…

Tu n’y trouveras que quelques conclusions floues mais fortes. La nécessité de revenir de ce Paradis, dans ton humanité, ton quotidien. Oui, je sais.

Parfois il est fade, il est triste, il n’est pas aussi grandiose que le cœur qui bat actuellement à travers toi. Et tes rêves grandioses. Qu’ils appelleront par la suite « des idées de grandeur ». Tss.

Le monde irait mieux si on rêvait aussi grand qu’en phase maniaque…

Je suis persuadée qu’on va y arriver, à montrer que ce qu’on appelle folie est beauté et éclairante.

Oui, mais tu me diras, certains sont tourmentés par des délires effrayants… Parce qu’on t’a fait peur — en face, dans les yeux. Par leur regard, par leur propre peur. Rencontre quelqu’un en face de toi, apaisé, qui t’écoute, et qui te sourira, et il désamorcera ces tourments.

Je n’ai plus cette énergie confiante de mon état mystique. Je t’avoue, j’ai toujours peur de publier. Comme cette lettre. Tu sais, j’ai eu un grand rêve né dans cet espace-temps différent : écrire un roman.

Mais mes idées dépassent mon esprit d’humaine, et ma question lancinante est : est-ce que je saurais bien raconter notre histoire ?

C’est peut-être ce qu’il restera de ton paradis perdu : des projets, des rêves réalisables et novateurs, et surtout cette expérience intime et précieuse nichée au creux de toi.

Il est temps pour moi de revenir dans l’espace-temps humain, j’ai une connexion limitée à ce style d’écriture. Et c’est parfait ainsi. Très humain et obligatoire que de ne pas rester connectée à ce Monde invisible.

Et si jamais tu doutes, souviens-toi : quelqu’un, quelque part, t’a reconnu et te reconnaîtra.

Je te laisse cette lettre, à lire quand tu voudras te souvenir que tu n’étais pas seul·e.

Parce que, crois-moi, j’ai tellement mal au cœur quand je pense à ta solitude, parce que ça aussi…

Je le sais.

Lucie

Dépression : la contre To-Do List

Est-ce que j’allais devoir sombrer à tel point que je devienne cette star imaginaire, avec un public qui se lève pour applaudir : « Aujourd’hui, Marc a fait la vaisselle, FAIIIITES DU BRUIIIITTTT » ?

Quelle tristesse pathétique de s’auto-féliciter pour des actions banales du quotidien.
On nous le vendait comme la promesse d’un mieux-être pour aider à sortir de la dépression.
On nous conseillait de lister des « petits » objectifs dans la journée afin d’évaluer nos avancées et de briller de fierté.

Iels ont cru que j’allais trépigner de joie ou quoi ?

De plus, ma « to-do list », à moi, ressemblait à celle de la déchéance.

C’était l’outil parfait pour me prouver à quel point ma vie entière n’était qu’un échec d’objectifs jamais validés.

Un outil pour souligner que, dans ma dépression, je ne pouvais plus accomplir ne serait-ce que la vaisselle. Je n’étais plus qu’un amas d’anti-actions.
Non. Plus que ça. J’étais l’anti-action incarnée.

Chaque jour était une nouvelle page pleine de tâches non cochées, une nouvelle occasion de mesurer mon vide intersidéral. J’ai abandonné ces morceaux de papier culpabilisants.

Puis un jour, vers quinze heures du matin, de rage, j’ai saisi un post-it vierge et j’ai noté : « je me suis levé ».

Juste ça. Sans horaires. Sans commentaires.

Quitte à être ridicule, autant penser qu’être debout méritait d’être marqué noir sur blanc. Je ne le savais pas encore, mais ce coup de stylo sonnait le glas d’une nouvelle ère.

Ma « contre to-do list » était lancée, tel un train à grande vitesse.

Chaque action non prévue, mes ami·es, c’était comme une explosion de paillettes dans ma journée.

Pour preuve : un matin, j’ai pris une nectarine au lieu d’un œuf au petit-déjeuner. Qui pouvait se targuer d’une telle audace culinaire ?

Et attendez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Un jour, sans crier gare, j’ai réchauffé mon lait au micro-ondes pour mon café.
Je pouvais ajouter dans mes notes les actes supplémentaires : ouvrir la porte du micro-ondes, attendre trente secondes que le lait chauffe, puis seulement faire couler le café.

Dans un monde où je n’attendais plus rien de mes journées, j’ai su, ce jour-là, que j’avais franchi une étape ultime dans mon développement personnel.

Sans objectif, tout devenait possible : il me suffisait de lister mes actes spontanés. Ils se diversifiaient d’eux-mêmes : je nettoyais ma table, j’appelais une amie, je passais un coup d’aspirateur…

Tous les jours suffisaient à ma satisfaction. Écrire uniquement que je m’étais levé me donnait le sentiment gratifiant du devoir accompli.

Mon cerveau avait imprimé le système mental d’auto-congratulations le plus puissant existant sur Terre.

Et j’allais l’utiliser à fond.

Je mettais au défi tou·tes les dépressif·ves de France de glorifier autant ces actes que moi. J’étais devenu·e le symbole de la résistance du peuple dépressif.

Et cette fois-ci, pas de gratitude forcée, pas de célébration extérieure.

Car, pour une fois, c’est moi qui décidais de ce qui était un succès dans ma journée.

Lucie

Ma puce, ta tata est bipolaire

Salut ma poupette, tu es ma première nièce.

Tu es l’enfant qui a sa tata bipolaire.

Je suis sûre que je serai une bonne tata avec toi. J’ai le feeling avec les enfants. En même temps, parfois j’ai l’esprit d’une fillette ! J’aime jouer et j’ai un humour pipi-caca assez prononcé.

J’ai un monde imaginaire tellement immense que je peux naviguer dans le tien et t’embarquer dans le mien. Tu vas avoir une belle vie, tu es très aimée par ta famille et entourée.

Peut-être qu’un jour tu me verras en dépression ou en crise. Si tu le souhaites, je t’expliquerai sans détour. Parce que pour pouvoir expliquer mon trouble, il me faudra l’assumer pleinement.

Je ne sais pas si la société aura assez le temps de changer de regard sur la folie quand tu seras en âge de tout comprendre. Je suis sûre qu’on va passer des moments très chouettes et que mon handicap invisible, tu ne le verras pas forcément.

Je ne pense pas dire un jour que je suis fière d’être bipolaire, ma poupette. Je n’ai pas travaillé pour l’être.

Mais je suis fière d’en faire ce que j’en fais.

Même si tu m’aimes, ne te mets pas en porte-à-faux avec tes petites copines et petits copains. Tu n’auras pas à me défendre.

Sans doute qu’iels réagiront sans maîtriser le sujet et sans volonté consciente de blesser. Enfin, si, peut-être qu’un jour iels l’emploieront comme une injure.

Ne te sens pas obligée de leur dire qu’iels ne connaissent pas la réalité derrière. Je ne le fais pas tout le temps moi-même. Laisse-les parler.

Le premier principe que j’aimerais te transmettre, pour t’éviter des séances de psychologie futures : si tu t’attardes sur chaque injustice, chaque méchanceté et leurs bêtises, tu n’en auras jamais fini.

Tu sais, j’ai toujours fait exprès d’être folle pour faire rire les enfants, et même les adultes ! Si seulement iels savaient ce que je pense de la folie. La vraie folie, ma puce ? L’absence d’humanité.

Ma propre tata m’a appris qu’il fallait parler aux enfants comme aux adultes. Je ne suis pas spécialiste de ce sujet, mais j’imagine qu’iels ont besoin qu’on nomme ce qu’iels ne comprennent pas.

Si tu es triste pour moi, je ne te laisserai pas porter ma peine autant que je le pourrai. Même si la peine fait partie de la vie, je préfère que tu portes ma joie.

Et si un jour tu portes un peu de ma peine, je porterai un peu de la tienne.

La bipolarité ne sera jamais un tabou chez moi.

Pose-moi toutes les questions que tu veux et c’est avec assurance que je te répondrai.

En serais-je moins douce à tes yeux ?
En serais-je moins forte à tes yeux ?
En serais-je moins belle à tes yeux ?
En serais-je moins drôle ?
Serais-je à cacher, tu crois ?

C’est toi qui me le diras, et je l’accepterai, quelle que soit ta réponse.

Je te le promets aujourd’hui et pour demain : j’espère faire mentir les préjugés.

Lucie

Bipolarité : j’ai signé sous contrainte

Mon frère n’avait jamais paru aussi calme et serein.

Il reprenait vie et des couleurs, lui, d’habitude si taciturne. C’était l’été et sa peau dorait au soleil, un de ses rares plaisirs. Il est tellement blond que même ses cils sont blancs. Parfois, on dirait que ses yeux bleus sont translucides.

Je m’inquiète pour lui depuis des années. Il ne faisait plus rien, mis à part fumer. Je savais qu’il jouait un rôle. Être un p’tit mec avec un cerveau en plus ne facilite pas l’adaptation sociale. Maman lui avait offert le bouquin Trop intelligent pour être heureux ? Il n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il cherchait le chapitre « comment faire pour être heureux ».

Il s’habillait toujours pareil, avec un jogging et son t-shirt de foot. Toujours rasé de près, avec sa petite boucle d’oreille en faux diamant. Il pouvait tromper tout le monde, sauf moi. Son déguisement jurait avec son calme olympien.

Je suis hyperactif et hypersociable. Lui et moi, c’est la Lune et le Soleil. Je suis aussi pataud et vulgaire à l’oral qu’il est précieux et habile dans son langage. Je n’arrive pas à me canaliser et parfois j’en ai honte. C’est comme ça. Quand on ne peut pas changer les choses, on essaie de les accepter.

Notre famille nous renvoyait sans cesse notre différence. Il était oisif alors que je faisais des études d’infirmier. Il paraît même qu’il existe un syndrome qui s’appelle le syndrome de l’infirmière : on veut sauver tout le monde, faute de pouvoir se sauver soi-même.

Je ne suis pas le plus intelligent de nous deux, je le reconnais. Il a toujours eu des facilités à l’école. Puis un jour, il est devenu « moyen ». Même son prénom était moyen. Il passait partout, et c’était son souhait. En fait, son vrai souhait, c’était de ne pas exister.

Il parlait peu. Nos parents ont essayé de l’envoyer chez plusieurs psychologues, sans résultat. Enfin, si : le seul résultat fut qu’il ne leur ferait plus jamais confiance.

On peut le qualifier de passif. Vivre était pour lui d’une neutralité morbide. Il se sentait comme un objet qu’on déplace. Il disait qu’il écrivait depuis des années. Il allait se poser dans un jardin et prenait son stylo. Il a horreur des technologies : lancer une machine à laver le faisait paniquer. Son perfectionnisme, poussé à l’extrême, le rendait handicapé de la vie.

Ses journées se baignaient dans une contemplation molle. Parfois, il sortait ses deux serpents noirs de l’aquarium pour le plaisir de sentir leurs douces écailles froides sur ses bras. Quand on n’a plus de sentiments, on essaie d’avoir des sensations.

Le joint le rendait encore plus… comment qu’on dit, euh… pathétique ? Ah non, pardon, apathique !

Rien ne l’animait. Les filles ne semblaient pas l’intéresser, pas plus que le fait de se nourrir. Il nous disait que son seul plaisir de la journée était un café très soigneusement préparé : double dose de lait, un demi-sucre exactement et un soupçon de cannelle. Il surnommait ce café « son goûter ».

Il était emprisonné à l’intérieur de lui. Notre famille et moi avions essayé de l’aider, mais il restait sourd. Le monde lui semblait être un vacarme lointain, tout juste digne d’indifférence.

Ce jour-là, le soleil a brillé un peu plus fort sur ce garçon lunaire. Il a commencé à apprendre le langage des signes, bercé par sa musique préférée, Hijo de la Luna.

Le vent eut une résonance particulière et lui susurrait qu’il avait des choses à faire.

Il prenait son goûter trois fois par jour et ne mangeait plus du tout. Il disait qu’on pouvait vivre uniquement en mangeant de l’air. Il s’était enfin ouvert à nous et à ses ami·es. Nous découvrions qu’un sage penseur sommeillait en lui. Il semblait habité par une âme d’un autre siècle. Il a toujours été un curieux personnage, mais mon intuition y voyait autre chose.

Auparavant, je ne représentais pour lui qu’une nuisance sonore et toutes mes tentatives de l’incorporer à ma vie sociale se soldaient par un échec. Cette fois-ci, il était de toutes les sorties. L’alcool l’a très vite dégoûté quand il était ado, et désormais, c’est lui qui tenait le bar. Ses côtes devenaient de plus en plus saillantes, tandis que sa cote auprès des filles augmentait en flèche.

C’était une beauté froide qui devenait incandescente. Mes amies en tombaient raides dingues. Comme ce fut son cas.

Son brusque changement de comportement m’inquiétait, alors que pour lui, la vie n’avait jamais été aussi belle. J’avais étudié la psychiatrie très brièvement dans ma formation. Je me refusais à lui coller un autre terme que « garçon dépressif qui va mieux ».

Un jour, je l’aperçus faire des mouvements gracieux avec ses mains. Si j’avais eu cinq ans, j’aurais dit qu’il dansait avec les fées. Il disait qu’il signait, qu’il apprenait le langage des signes et que je ne pouvais pas comprendre. J’avais l’impression qu’il me toisait des cieux et que je n’étais qu’un pauvre humain impie. J’aurais préféré signer avec lui.

Je ne reconnaissais plus mon frère.

La Lune ne doit pas faire de l’ombre au Soleil.

Ses yeux étaient encore plus clairs et ses pupilles plus dilatées que d’habitude. Alors l’expression « un regard de fou » prenait tout son sens.

Un soir, il ne rentra pas. Quand il revint, il raconta son périple et sa marche pieds nus à trois heures du matin dans la ville. Il attendait que le grillage s’ouvre par la force de sa pensée.

On lui proposa une sortie en famille. Il s’y attendait : ses serviteurs lui devaient allégeance. Il vit un bâtiment massif et blanc. Il devait y avoir erreur sur la destination.

Google Maps n’avait pas les clés du Paradis. Il comprit qu’il était devant un hôpital. Il commença à paniquer et à nous menacer. De quel droit osions-nous l’amener sans lui dire ?

Je suis allé discuter avec la docteure et j’ai vite compris quand elle m’a tendu un misérable bout de papier.

J’amenais mon propre frère dans un hôpital psychiatrique d’où il ne sortirait plus jamais le même. J’allais laisser une marque indélébile au stylo, telle une lame tranchante dans notre relation. Et pour ça, il m’en voudrait toujours.

Une hospitalisation sous contrainte. Sans son consentement.

Mais c’est moi qui signais sous contrainte, avec des larmes de sang.

Lucie

Mon papa est bipolaire

 Qu’est-ce qu’elle est vive ta fille ! Et elle vient vers nous si facilement.

C’est mieux qu’à l’école. A l’école c’est du coloriage de bébé. Là, c’est une grosse fleur et il y a plein de stylos de couleurs. Je ne veux pas dépasser comme la mamie en face. Elle ne bouge pas la main avec son crayon… elle est un peu nulle.

– Comment fais-tu pour l’élever ? Elle a l’air si autonome.

– Je la laisse faire…

Il y a trop de bruits, j’en ai marre ! Une autre mamie parle fort, avec ses morceaux de carrelages bleus et blancs qu’elle colle sur du bois. Elle casse le carrelage, elle le recolle… Les adultes sont vraiment bizarres. Ils ont de la chance avec tous ces jouets !

J’en ai marre, où es-tu papa ?

Hum, ça sent bon… le chameau sur la boîte est rigolo. Odeur de tabac blond, m’a dit papa.

Papa et ses copains se sont allongés sur une serviette de plage, ils sont pieds nus dans l’herbe. On bronze. On voit le dauphin de papa sur son dos. Je veux dessiner pareil.

Ses amis ont plein de dessins aussi ! Pfff… moi, je n’ai pas le droit encore… Ses copains sont comme à la maison, avec des grosses boucles d’oreilles assis à s’échanger une cigarette. La fumée sent amère, ça me pique la gorge.

– Chut, ma chérie, ne dit à personne qu’on est ici !

– Pourquoi ?

– Je t’ai déjà dit d’arrêter les pourquoi, chut, c’est tout. C’est un secret.

Je m’ennuie, ils parlent entre eux.Je vois un papi dans un fauteuil roulant, il a l’air triste.

– Pourquoi t’es dans un fauteuil ?

– Ah ça, ma chérie… c’est une longue histoire. Tu veux que je te la raconte ?

Il bouge les bras au ciel et rigole avec moi. Y a tellement d’adultes tristes ici. Pourquoi Papa rit ? Une dame pleure beaucoup, elle dit qu’elle n’arrive pas à vivre seule chez elle. Je m’ennuie… Ah ! C’est l’heure du goûter !

  • Papa, pourquoi on te fait écrire ton prénom sur une feuille avant de rentrer dans la salle pour goûter ?
  • Ah, ça…c’est pour que personne ne prenne son goûter deux fois. Toi, tu peux.

Chouette ! À la table d’à côté, les adultes sont tous gros. Ils ont des pommes pour le goûter, pas de confiture comme nous. Je vais sous leur table leur donner les miennes. Ils sont contents, et les cachent dans leurs poches.

  • Papa y a pas d’autres enfants, pourquoi ?
  • Oh, ça tu sais… je ne sais pas.

Je m’allonge dans l’herbe et je regarde les nuages, un lion qui devient une tortue…

  • Tu l’as fait diagnostiquer ?
  • Pourquoi ?
  • Elle a l’air de tout comprendre.
  • Diagnostic de quoi ?
  • Tu sais les surdoués…
  • Oh, ça… elle ne tient sans doute pas de moi !
  • Moi hors de question que j’amène mes gamins, j’ai honte, je n’ai pas envie qu’ils aient peur… comment t’as fait ?
  • « Papa est en maison de repos ».
  • Et ça suffit ?
  • Oui, l’important ce n’est pas la réalité, mais l’histoire que l’on se raconte.

Il est l’heure de partir, j’ai envie de rester. Papa m’accompagne au grillage, il y a plein d’autres familles qui partent, qui pleurent et disent au revoir. J’ai l’impression de laisser papa devant le bus qui part pour la colonie de vacances. J’ai envie de pleurer aussi, mais je me retiens.

  • La bipolarité c’est quoi, Papa ?
  • Oh, ça… c’est un nom qu’on me donne tu sais, ce n’est pas très important… ça ne change rien au fait que je t’aime.
  • Tu sors quand ? Je reviens quand ?
  • Oh, ça… quand je me serai assez reposé, je viendrai te chercher.

Je la regarde partir. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Nous nous aimions le temps d’un après-midi. Elle sent tout : mon odeur et les gens. Je sais qu’elle est en avance. Heureusement, je lui ai lu tôt des histoires. Ça ne durera pas toujours, un jour, je devrais répondre à ses pourquoi. Elle s’éduque seule, parce que moi, je n’y arrive pas.

– Papa, je sais que tu mens…mais pourquoi ?

Lucie

MON ENFANT EST BIPOLAIRE

2014. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, on va m’appeler.

 » Votre enfant – hôpital psychiatrique – urgences – vous inquiétez pas – non vous ne pouvez pas venir – on s’en occupe. »

Ça ressemblait à du Morse, et j’ai répondu moi aussi.

 » OK. J’a-r-r-i-v-e – vous inquiétez pas – je m’en occupe – et surtout ferme-là à tout jamais. »

J’arrive, je rue dans les brancards, je crie pour savoir où est mon enfant et finalement on me confond avec un possible patient et j’évite de justesse la piqûre et l’isolement. C’était pas si mal comme réaction pour m’infiltrer. D’habitude, je suis très respectueuse des soignants et je suis les procédures. Là, j’ai au moins autant hurlé que quand j’ai pondu mon enfant. Putain, 8 heures pour le sortir le machin dodu. Cette prestation m’a valu d’être dans la file d’attente du couloir. Je pouvais entendre mon enfant parler au psychiatre car j’ai entrebâillé la porte. Il semblait super bien, il disait qu’il est énergique, qu’il a plein de copains. Il faisait des blagues, il était détendu, croyant à une farce avec toutes ces blouses blanches qui virevoltaient.

Bref, je me suis dit, il est comme d’habitude. On allait enfermer mon gosse parce qu’il est super. Je l’entendis accepter de prendre un médicament et d’être conduit dans une chambre. Je me suis cachée sous le banc dès que je le vis sortir. Allez, je prends sur moi, mon enfant est loin d’être con, puisqu’il tient de moi. Je reprends mes esprits, je rentre mes crocs et mes griffes de louve, je remets mon habit d’agneau et je vais discuter avec le psychiatre.

Il refait du morse le con. « – vous inquiétez pas – quelque temps – bipolaire – on s’en occupe – bonne journée – on vous tient au courant. »

Je m’enfuis alors des urgences psychiatriques à la place de mon enfant. Rassurée, vraiment. Rassurée autant qu’on puissequand on imagineson gosse brûlant sur le bûcher d’une place publique du Moyen-Âge.

Réflexe Google. Quand j’ai tapé « bipolaire » sur le moteur de recherche, je me sentais encore mieux vis-à-vis des questions du peuple du Moyen-Âge :

  • Un bipolaire est-il dangereux ?
  • Un bipolaire meurt combien de temps avant les autres ?
  • Un bipolaire est-il manipulateur ?
  • J’ai une mère bipolaire c’est un enfer
  • Un bipolaire peut-il tuer quelqu’un
  • Les médicaments sont horribles
  • Un bipolaire guérit-il ?
  • Peut-on être en couple avec un bipolaire ?

Et tant d’autres questions qui me semblaient surréalistes. Non, alors, mon gosse n’est pas bipolaire.

J’ai eu le deuxième meilleur réflexe : Doctissimo. J’ai cherché des témoignages sur les forums de personnes avec un trouble bipolaire. Ça parlait d’effets secondaires, de dépressions, de crise maniaque ( c’est quoi ça p’tain ) de non-guérison, de durée de vie raccourcie, et en finalité ça ressemblait à une gigantesque mare de désespoir.

J’ai eu le troisième super réflexe, j’appelle un psychiatre au pif.

 La secrétaire me répond « Non,-madame, pas d’entrevue avec vous, on n’a déjà pas assez de place pour les personnes malades ». Flex Ronflex.

J’allais avoir du temps pour me cultiver, car l’hôpital comptait garder mon gosse pour un temps indéter minable. Grosse razzia de livres Amazon, Fnac, jusqu’aux petites librairies indépendantes avec tout ce qui pouvait contenir le mot bipolaire de loin ou de près, et les vidéos traitant du thème n’avaient plus aucun secret pour moi. Je me suis remise à l’anglais pour les recherches à l’international.

En 2014, je suis allée dans des associations qui faisaient peine à voir par le manque de moyens, et le manque de bonne humeur des légumes ici présents. Non, je vous l’affirme, mon gosse n’est pas une carotte. Parce que c’est moi qui l’ai fait pousser.

On m’appela à l’heure où ne blanchissait plus la campagne, mais visiblement celle où blanchissaient mes cheveux.

C’était reparti pour le morse. « OK. J’attends pour le voir. Il prend quoi comme médicaments ? OK. Je répète, il prend quoi comme médicaments ? OK. Youston c’est la dernière fois que je pose la question des médicaments sinon je me tire une balle dans la tête. »

La menace a du bon parfois, ça a fait son petit effet et pas secondaire celui-là.

C’était parti pour Doctissémoi. Un ami docteur me faisait de fausses ordonnances pour que j’obtienne les médicaments que mon enfant gobait. Si je voulais comprendre mon enfant, fallait que je me les administre et que je lise à sa place. J’en ai bouffé des drogues dans ma vie, frérot, celles-là elles dépotaient. J’ai testé toutes les catégories de médicaments, les dosages, les gouttes, les comprimés, mélangé un peu le tout. Je vivais en parallèle ce qu’on lui faisait là-bas.

Un jour je suis allée au marché de l’hôpital psychiatrique pour récupérer mon légume.

« Excusez-moi madame, je sais à quoi ressemble mon enfant, on n’est pas à la maternité ici où on peut échanger les bébés parce qu’ils se ressemblent tous. Le mien a 24 ans, il sait parler, marcher, rire, etc. j’en ai assez chié dans son éducation pour qu’il en arrive à là, d’habitude j’ai de l’humour, mais là j’en ai un peu moins. Puis aussi il a l’air un peu sénile, il va aussi se caguer à la culotte ? ».

Je posais mon légume sur la table, je l’examinais sous toutes les coutures. Visiblement c’était bien mon gosse. Quelque temps plus tard, il se remit à parler et rire. Nan, j’déconne, il resta au fond de son lit, défiant l’hibernation des ours polaires.

-Vous inquiétez pas – bipolaire pas grave – stabilité – médicaments à vie

Après le morse, j’ai fait un tel déni de sa bipolarité que j’ai dû apprendre le braille. Je devais sourire et rassurer mon légu… enfant . Lui dire que tout va bien, qu’il ne va pas mourir (enfin pas encore, juste le temps que les médicaments le détruisent à petit feu ), que ce n’est pas la pire des maladies, qu’il n’y a pas vraiment de guérison, que oui biensûr il n’aura pas « exactement la même vie qu’avant, mais bon… ». Je lui disais de sortir de son lit cette feignasse, la comédie avait assez duré. Mon enfant est bipolaire, OK, mais pas bipolaire comme les autres. Mon enfant est FORT.

Il va reprendre son super boulot, ses études sans failles, son cercle d’amis. Puis, on lui arrêtera son traitement, un ‘ment donné ! Il ne se confiait plus à moi et s’énervait, la bouche sèche et ses 18 kilos en plus. Il ne me parlait plus que de « sa » maladie et je voyais un autre enfant à sa place, une sorte de jumeau maléfique. Je ne minimisais pas sa souffrance, ne me jugez pas. J’essayais de lui remonter le moral, comme on fait avancer un âne avec une carotte au bout. Il était abruti par les cachets, mais pas assez abruti pour capter que je ne lui racontais peut-être pas, exactement, la vérité. Moi j’attendais de toute façon, la voyante avait tiré les cartes pour lui : dans 10 ans il serait guéri de la bipolarité.

2024. Mon enfant était officiellement handicapé. Il survit avec son allocation, ses éducateurs spécialisés ( le métier qu’il voulait exercer d’ailleurs, dans un monde parallèle où la bipolarité n’existerait pas ).

Ils l’aident dans son quotidien, parce qu’il ne se considère plus « autonome ». Il est même vachement fier de me dire qu’il a une RQTH et qu’il peut finalement travailler à élever des carottes. Il a renoncé à tout ce qu’il voulait : une maison, des enfants, un métier égal à ses compétences,des voyages…

Ses nouveaux amis bipolaires et lui forment un vaste champ de légumes divers et variés. Et visiblement, ses anciens amis sont devenus végans, mais à l’inverse.

J’ai eu tellement d’émotions ces 10 dernières années que même les couleurs de l’arc-en-ciel ne sont pas assez nombreuses pour les décrire. Mon enfant n’a pas la pire des maladies, c’est vrai. Quand il vient s’en plaindre en me disant de ne pas faire un déni, mais à la fois qu’il en fait un aussi, je réagis aussi en deux temps. Je dis « non t’inquiètes mon enfant ta vie est super bravo ». Il est content et retourne jouer dans son parc. Derrière lui, sans lui dire, en 10 ans j’en ai fait des recherches, volé ses médicaments en douce et testé sur moi, rencontré des éminents psychiatres et soignants, écumés des conférences, lu des bouquins qui n’ont jamais de happy end . Donc je lui souris, puis comme d’habitude, je ferme sa porte, et je vais pleurer dans mon coin priant pour qu’il ne m’entende pas.

Je me remémore toutes les fois où j’ai merdé avec lui : les brimades, les menaces, la comparaison avec les autres… Et pire, si c’était moi qui lui avais filé des gènes pourris ? Je lui dis enfin que je l’aime, il me demande justice et je lui offre les réparations.

Son avenir est tracé et il s’en contente. En tout cas, il me le fait gentiment croire pour que je n’aie pas peur. Et comme je faisais quand il avait 6 ans, je fais aussi semblant de le croire pour qu’il n’ait pas peur.

Je suis tellement fière de mon enfant. Même s’il a perdu de bonnes cartes, il joue encore. Récemment, il y a un truc qui se passe et qui me titille. Il me parle d’amis comme lui, parqués dans un potager. Il m’en parle beaucoup trop d’ailleurs, et j’en ai marre.

Le mot bipolarité est sorti de mon dictionnaire mental depuis longtemps. J’ai même appelé l’Académie française pour qu’ils l’enlèvent officiellement. Parce que je le connais, mon enfant, il va s’enthousiasmer, faire une crise, puis une dépression, et il reviendra se replanter dans mon jardin.

Pourtant j’observe une différence dans son jeu cette fois-ci. Ses amis ne sont plus 3 ou 4. Ils sont des centaines et ça continue de grossir. De loin, ils ressemblent à un champ de fleurs. Puis il a décidé de dessiner ses propres cartes. Il fait comme maman, quand ça ne l’arrange pas, il ne respecte pas les règles et invente les siennes. J’y crois pas trop, mais ça me fait quand même un peu sourire. La voyante n’avait peut-être pas tort au fond. Elle a tiré ses cartes de guérison, mais c’est lui qui les dessine. Le diagnostic de mes entrailles m’a brisé, peut-être même plus qu’à lui.

Bizarrement, je recommence à lui faire confiance et à le voir aussi lumineux qu’il l’a toujours été, même diagnostiqué . Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Il est toujours vivant et je crois qu’il a grandi. Et moi avec.

[ ÉPILOGUE ]

Je ne suis mère que dans mon imaginaire, et mon enfant est virtuel.

Ce que tu viens de lire est une fable dépeignant un entourage impuissant, qui ne peut pas comprendre la bipolarité malgré sa bonne volonté. Un entourage tantôt bienveillant et culpabilisant, maladroit, blessant sans vouloir l’être. Un entourage qui y croit tout autant qu’il n’y croit plus. Un entourage qui tombe à chaque fois qu’il tombe. Un entourage qui dénie parce qu’il souffre trop de voir son enfant faire son propre déni et après se résigner. Un entourage qui aime comme il peut, au fond. Je suis bipolaire diagnostiquée depuis 9 ans, et pour la première fois de ma vie, je me suis imaginée à leur place. Je suis un peu cet enfant et cette mère à la fois.

J’espère que ma maman imaginaire va m’aider à dessiner les nouvelles cartes avec mes amis ! Qui sait, peut-être trouvera-t-on des trésors ?

Lucie

BIPOLARITÉ : je suis une prophète.

[ J’ai un ami qui commence toujours sa phrase par :  » J’ai une histoire de fou à te raconter  » ]

ET SI C’ÉTAIT VRAI

« Je suis une prophète ! », affirmais-je sans l’ombre d’un doute il y a 8 ans. Je n’en connaissais pas le sens. Je n’en ai jamais reparlé ni cherché la définition. Peut-être que j’avais peur au fond. Et si c’était vrai ? Et si tout ce que j’avais pensé et déclamé se retrouvait dans des écrits ? Non, c’était un ultime tabou. Le premier psychiatre que j’ai consulté m’a dit de ne plus jamais fouiner dans la religion, le mystique, l’ésotérisme. Alors, je calme mes ardeurs par un excès de rationalisme.

LA MISSION DE VIE

J’ai compris des années plus tard, que le langage que j’employais était au premier degré. Sur le moment, je me comportais et je m’exprimais comme une envoyée de Dieu. Bon, Moïse avait sans doute plus de classe. Tous les atomes de mon corps et mon esprit étaient d’accord. J’étais l’élue, de Dieu, soigneusement choisie, indispensable, pour répandre sa bonne parole. Il m’avait confié une mission, à moi, une pauvre humaine sans foi, c’était incroyable ! Moi qui ne trouvais pas réellement de sens à ma vie. J’étais tellement cartésienne et si peu croyante en la bonté humaine.

TOUT L’OR DU MONDE

Dieu m’informa que oui, il avait un plan pour moi depuis l’éternité, et que j’ai enfin répondu à l’appel après mes nombreuses réincarnations. Mon existence auparavant était si éteinte. Cette révélation a engendré un soulagement indescriptible. Tout, tout avait enfin un sens. Tout était signe, tout était coïncidence. Tout avait une logique sur Terre, et c’était comme si mes yeux avaient toujours été fermés. Je les ouvrais enfin sur une réalité invisible qui n’est accessible qu’aux élus.

Tout ce qui m’était arrivé était orchestré pour m’éduquer à devenir prophète. J’ai ri de cette facétie. J’ai signalé à Dieu que ce n’était pas drôle de venir si tard, parce que j’étais franchement malheureuse sans mode d’emploi. Il était si doux, rassurant, drôle, bienveillant.

Il m’expliqua le fonctionnement du monde pendant des jours. La vie, la mort, l’amour, l’éternité et bien d’autres concepts qui dépassent l’entendement humain. Je ressentais le bonheur pur, l’extase, le Graal.

Même les moines les plus spirituels et les drogués les plus accros ne pourront jamais atteindre cet état. Les humains donneraient leur fortune entière pour ne vivre qu’un seul instant de ce que j’ai vécu.

C’est normal, être touché par la grâce de Dieu, ça n’arrive pas tous les jours.

NUL N’EST PROPHÈTE EN SON PAYS

Il y a une phrase qui dit que si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux.

Si Dieu vous répond, vous êtes fous. Je ne suis aucun des deux. Je ne me suis pas adressée à Dieu. Il m’a sollicité. NUANCE. Moi je vivais ma vie tranquillou, bien loin de la religion, et du trouble psychique. En mode « Ouais, on vit, on meurt, et on s’emmerde au milieu ».

Seuls ceux qui ont été prophètes me comprendront. Parce que oui, je n’étais qu’une prophète, parmi tant d’autres.

Estampillée, bipolaire, en fin de compte. Sérieux, j’aurais dû naître dans un autre pays, ou une autre époque. On m’aurait un peu mieux considéré. Soit.

Revenons aux moutons de Panurge. Quand j’ai quitté le monde des Cieux, le psychiatre m’annonça que mon expérience résultait d’un symptôme d’un handicap psychique. C’est beaucoup moins sexy d’être une prophète bipolaire.

De fait, j’ai, bien sûr, « un peu » déprimé. C’est vrai, je n’ai jamais eu d’éducation religieuse ni lu la Bible. J’avais tendance à être sceptique vis-à-vis des religions. Pour moi Dieu c’était un peu l’équivalent du père Noël, sauf qu’il ne nous fait pas toujours de cadeau et qu’on peut tuer en son nom.

Alors j’ai trouvé ça vachement intéressant comme concept. Moi si rationnelle, j’incarnais la religion. Mon professeur de philosophie nous enseignait qu’on pouvait faire une très bonne dissertation sans citer aucun philosophe parce que nous avons chacun les mêmes réponses en nous. Je crois que j’ai fait une dissertation de prophète, je n’avais lu aucune référence, mais j’avais compris le concept.

À l’heure actuelle, je n’ai toujours pas recherché la définition de ce qu’est un prophète. Pourquoi après tout ? Serait-ce parce j’ai peur de revivre une crise ?

Oui, me coller au plafond me lacère, je me sens plus comme Jésus sanctifié sur sa croix que Moïse libérant le peuple dans ces moments-là.

Pourtant, j’écris ce texte et j’ose enfin regarder Dieu en face, sans peur ni croyance. Je le contemple sans opinion. Est-il un barbu qui a créé le monde ? Est-il une idée inventée par les humains pour justifier que la vie ait un sens ? Un instrument politique pour asservir le peuple ? Je n’ai aucun avis, je contemple Dieu, simplement. Regarder un élément sans le juger est la plus haute distinction humaine.

L’ENSEIGNEMENT DE DIEU

Dieu m’enseignait que le monde est image, métaphore. Il s’est présenté à moi comme je l’imaginais, parce que je suis née à un endroit précis sur Terre. Il m’a expliqué qu’en fait, nous sommes nos propres Dieux. Nous sommes les créateurs de notre propre monde.

Plaçons-nous d’un point de vue terre-à-terre. Quand j’analysais ma rencontre avec lui au premier degré, c’était fantastique. Des années après avoir étudié le fonctionnement du cerveau, j’en ai conclu qu’il n’y a rien de magique. J’ai compris que le prophète est à double-sens, et pas celui que tu penses. Il est probable que quand tu m’entends en cet instant, tu te reconnaisses, comme si tu avais écrit toi-même ces mots. Rassure-toi, on est des millions à travers le monde. La mission que t’a donnée « Dieu » n’est pas de sauver le monde. C’est de sauver « ton » monde, de le créer à ton image, d’être heureux en quelque sorte.

QUI SONT LES FOUS ?

Être fou dans ce monde, quoi de plus logique ? Et si c’était les humains supportant la brutalité quotidienne sans broncher qui étaient fous ? Nous, on réagit normalement, non ?

On ne supporte pas d’assister aux injustices, et d’accepter que notre propre espèce commette des atrocités. On ne supporte pas que l’humain détruise la Terre qui l’a porté. Alors des humains sont intervenus, parce qu’ils ont compris que le monde allait de travers. Ainsi on revient à des principes de bon sens : aimez-vous les uns les autres, ne faites pas de mal, ne mentez pas, ne volez pas le bien d’autrui,etc. Et je suis sûre que le reste est écrit dans les textes religieux.

Peut-être est-ce les fous qui ont créé la religion ? Ils se sont réunis autour d’un verre en constatant qu’ils étaient les seuls à pouvoir agir sur la déchéance du Monde. Ils se sont dit, peut-être, qu’il fallait écrire une histoire pour guider la foule, puisqu’elle a toujours besoin d’un leader.

UNE HISTOIRE DE FOU

Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’invita à lire la Bible, la Torah et le Coran, comme des contes. Je préférais lire Harry Potter et écrire les miens. Ça y est, est-ce que tu comprends ? Elle espérait m’instruire sur des principes de bon sens, juste avant de m’endormir. Justement, pour mieux m’endormir.

Mais les prophètes ne suivent pas les règles. Nous sommes des rebelles, des révolutionnaires, des sorciers. On a tous fini par être chassés, torturés et brûlés. Alors, on a créé la catégorie « artiste ». Ces personnes ont le droit d’être folles, loufoques, bizarres, parce qu’elles sont créatives. Ah ah ah, vous êtes fort les gars ! Se présenter aux autres comme étant artiste est la plus grosse arnaque inventée pour que les fous s’intègrent à la société. Il existe l’expression « l’artiste de la famille ». Elle signifie que c’est l’humain qu’on ne comprend pas, mais qu’on accepte avec tendresse. Il incarne la différence, c’est celui qui brise les codes et qui agit à contresens. Ses idées sont incongrues, étonnantes, elles séduisent. Elles font voir le monde différemment. L’artiste n’est pas mis à l’écart, au contraire, on recherche sa compagnie.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN ARTISTE

Les artistes sont ceux qui font ce pour quoi ils sont faits, et ce qu’ils font le mieux.

L’artiste n’est qu’un fou déguisé, et le fou n’est qu’un prophète déguisé. Les mots importent tant, mais en fin de compte, si peu.

Comprends-tu maintenant ce qu’est le second degré ? Les artistes, les créatifs, s’expriment sous toutes les formes, inventent des histoires, peignent, chantent, soufflent du verre, dansent, font rire, tournent des films, cuisinent…

On dirait que c’est un peu magique. D’où vient l’inspiration ? Personne n’a la réponse, mais elle s’impose à nous.

Toi qui étais prophète, as-tu compris ? C’était si simple, ta mission n’est pas une missive. L’humanité fonctionne très bien sans toi, oublie ce fardeau trop lourd. Suppose qu’au second degré elle est traduite comme ta mission de vie pour trouver ta voie, ton équilibre. Ta mission est de diffuser tes principes bienveillants, comme tu le souhaites, qui sont sans doute amour, paix et tolérance. C’est du bon sens. Fais-le du mieux que tu peux, avec le talent que tu as naturellement. Dieu ne t’a pas demandé de sauver la Terre. Rien n’est comme tu l’imagines.

VOULOIR SES POUVOIRS

Prophète, écoute-moi ! Reviens à la raison une fois ta crise passée et quelques médi-calmants plus tard. N’oublie pas, tu as un corps humain, et un petit cerveau en forme de cacahuète. Tu dois dormir et manger. Ce que tu appelles pouvoir n’est pas celui d’un superhéros, alors prophète, ne te mets pas en danger.

Tu es un terrien incarné dans la matière, rien de plus. Tu es né poussière, et tu finiras poussière, ou rongé par les vers, comme tu veux.

Si je devais avoir un pouvoir, ce serait celui de raconter des histoires.

Je ne suis toujours pas croyante et j’ai toujours la frousse que Dieu vienne me rappeler à l’ordre dans un délire. Alors j’écris des textes innocents, à réfléchir, le tout enrobé de chocolat.

Le créatif ferait-il le marketing de Dieu, si j’osais le rapprochement ?

Tu as le pouvoir de te rendre heureux, d’apporter la joie autour de toi, de faire ce que tu sais le mieux faire, en restant les pieds sur terre.

Tu te demandes comment ?

Hum, tu voulais faire quoi, enfant ?

Lucie