Bipolarité : j’ai signé sous contrainte

Mon frère n’avait jamais paru aussi calme et serein.

Il reprenait vie et des couleurs, lui, d’habitude si taciturne. C’était l’été et sa peau dorait au soleil, un de ses rares plaisirs. Il est tellement blond que même ses cils sont blancs. Parfois, on dirait que ses yeux bleus sont translucides.

Je m’inquiète pour lui depuis des années. Il ne faisait plus rien, mis à part fumer. Je savais qu’il jouait un rôle. Être un p’tit mec avec un cerveau en plus ne facilite pas l’adaptation sociale. Maman lui avait offert le bouquin Trop intelligent pour être heureux ? Il n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il cherchait le chapitre « comment faire pour être heureux ».

Il s’habillait toujours pareil, avec un jogging et son t-shirt de foot. Toujours rasé de près, avec sa petite boucle d’oreille en faux diamant. Il pouvait tromper tout le monde, sauf moi. Son déguisement jurait avec son calme olympien.

Je suis hyperactif et hypersociable. Lui et moi, c’est la Lune et le Soleil. Je suis aussi pataud et vulgaire à l’oral qu’il est précieux et habile dans son langage. Je n’arrive pas à me canaliser et parfois j’en ai honte. C’est comme ça. Quand on ne peut pas changer les choses, on essaie de les accepter.

Notre famille nous renvoyait sans cesse notre différence. Il était oisif alors que je faisais des études d’infirmier. Il paraît même qu’il existe un syndrome qui s’appelle le syndrome de l’infirmière : on veut sauver tout le monde, faute de pouvoir se sauver soi-même.

Je ne suis pas le plus intelligent de nous deux, je le reconnais. Il a toujours eu des facilités à l’école. Puis un jour, il est devenu « moyen ». Même son prénom était moyen. Il passait partout, et c’était son souhait. En fait, son vrai souhait, c’était de ne pas exister.

Il parlait peu. Nos parents ont essayé de l’envoyer chez plusieurs psychologues, sans résultat. Enfin, si : le seul résultat fut qu’il ne leur ferait plus jamais confiance.

On peut le qualifier de passif. Vivre était pour lui d’une neutralité morbide. Il se sentait comme un objet qu’on déplace. Il disait qu’il écrivait depuis des années. Il allait se poser dans un jardin et prenait son stylo. Il a horreur des technologies : lancer une machine à laver le faisait paniquer. Son perfectionnisme, poussé à l’extrême, le rendait handicapé de la vie.

Ses journées se baignaient dans une contemplation molle. Parfois, il sortait ses deux serpents noirs de l’aquarium pour le plaisir de sentir leurs douces écailles froides sur ses bras. Quand on n’a plus de sentiments, on essaie d’avoir des sensations.

Le joint le rendait encore plus… comment qu’on dit, euh… pathétique ? Ah non, pardon, apathique !

Rien ne l’animait. Les filles ne semblaient pas l’intéresser, pas plus que le fait de se nourrir. Il nous disait que son seul plaisir de la journée était un café très soigneusement préparé : double dose de lait, un demi-sucre exactement et un soupçon de cannelle. Il surnommait ce café « son goûter ».

Il était emprisonné à l’intérieur de lui. Notre famille et moi avions essayé de l’aider, mais il restait sourd. Le monde lui semblait être un vacarme lointain, tout juste digne d’indifférence.

Ce jour-là, le soleil a brillé un peu plus fort sur ce garçon lunaire. Il a commencé à apprendre le langage des signes, bercé par sa musique préférée, Hijo de la Luna.

Le vent eut une résonance particulière et lui susurrait qu’il avait des choses à faire.

Il prenait son goûter trois fois par jour et ne mangeait plus du tout. Il disait qu’on pouvait vivre uniquement en mangeant de l’air. Il s’était enfin ouvert à nous et à ses ami·es. Nous découvrions qu’un sage penseur sommeillait en lui. Il semblait habité par une âme d’un autre siècle. Il a toujours été un curieux personnage, mais mon intuition y voyait autre chose.

Auparavant, je ne représentais pour lui qu’une nuisance sonore et toutes mes tentatives de l’incorporer à ma vie sociale se soldaient par un échec. Cette fois-ci, il était de toutes les sorties. L’alcool l’a très vite dégoûté quand il était ado, et désormais, c’est lui qui tenait le bar. Ses côtes devenaient de plus en plus saillantes, tandis que sa cote auprès des filles augmentait en flèche.

C’était une beauté froide qui devenait incandescente. Mes amies en tombaient raides dingues. Comme ce fut son cas.

Son brusque changement de comportement m’inquiétait, alors que pour lui, la vie n’avait jamais été aussi belle. J’avais étudié la psychiatrie très brièvement dans ma formation. Je me refusais à lui coller un autre terme que « garçon dépressif qui va mieux ».

Un jour, je l’aperçus faire des mouvements gracieux avec ses mains. Si j’avais eu cinq ans, j’aurais dit qu’il dansait avec les fées. Il disait qu’il signait, qu’il apprenait le langage des signes et que je ne pouvais pas comprendre. J’avais l’impression qu’il me toisait des cieux et que je n’étais qu’un pauvre humain impie. J’aurais préféré signer avec lui.

Je ne reconnaissais plus mon frère.

La Lune ne doit pas faire de l’ombre au Soleil.

Ses yeux étaient encore plus clairs et ses pupilles plus dilatées que d’habitude. Alors l’expression « un regard de fou » prenait tout son sens.

Un soir, il ne rentra pas. Quand il revint, il raconta son périple et sa marche pieds nus à trois heures du matin dans la ville. Il attendait que le grillage s’ouvre par la force de sa pensée.

On lui proposa une sortie en famille. Il s’y attendait : ses serviteurs lui devaient allégeance. Il vit un bâtiment massif et blanc. Il devait y avoir erreur sur la destination.

Google Maps n’avait pas les clés du Paradis. Il comprit qu’il était devant un hôpital. Il commença à paniquer et à nous menacer. De quel droit osions-nous l’amener sans lui dire ?

Je suis allé discuter avec la docteure et j’ai vite compris quand elle m’a tendu un misérable bout de papier.

J’amenais mon propre frère dans un hôpital psychiatrique d’où il ne sortirait plus jamais le même. J’allais laisser une marque indélébile au stylo, telle une lame tranchante dans notre relation. Et pour ça, il m’en voudrait toujours.

Une hospitalisation sous contrainte. Sans son consentement.

Mais c’est moi qui signais sous contrainte, avec des larmes de sang.

Lucie

Page blanche [Sherazad]

J’ai passé la pire année de ma vie, j’ai perdu celui que je considérais comme l’amour de ma vie, j’ai passé des mois enfermée seule sans espoir, la peur au ventre entourée de personne tout autant perdues que moi. J’ai passé des mois à espérer seulement sortir de ces murs déprimants, de cette routine qui t’éteint à petit feu.

Attendre pour ces putains de médicaments, attendre pour fumer, attendre pour sortir dans le parc dont tu as fait le tour 100 fois, attendre pour les visites, attendre pour manger, attendre de pouvoir à nouveau exister. Attendre parce qu’on est patient. Attendre pour voir le médecin attendre pour parler à des infirmiers, attendre la fin de la relève. Attendre sans trêve, la pire torture pour une impatiente.

Mais c’est pas tout, ces murs se resserrent peu à peu autour de toi pour faire de toi le patient parfait sans âme. Tu perds ton essence plus rien ne te définit, pour ma part j’ai perdu l’art des mots et mes sentiments mes émotions et mes sensations de quoi dénaturer une hypersensible.

J’ai failli perdre la vie, perdre l’usage de mes jambes. Mais je n’ai pas souffert. J’ai explosé mon pied en morceaux, cassé deux vertèbres, et j’ai rien ressenti tellement que j’étais vide.

J’ai passé le jour de mon anniversaire attachée à un lit, écartelée sur un lit d’hôpital pieds et poing liés.

J’ai été plâtrée pendant 3 mois sans pouvoir poser le pied par terre avec un corset sur le dos. J’ai du réapprendre à marcher comme une seconde naissance. C’est ce que j’aimerais que ce soit une renaissance, un retour à zéro un reset page blanche et on recommence.

Sherazad

Instagram : @__sherazad__

Texte initialement publié par https://www.instagram.com/voix_qui_clochent/

illustration : Paysage, vers 1954. Nicolas de Staël. Kunsthalle, Karlsruhe.

Vol au-dessus d’un nid de coucou. Quand j’étais hospitalisée en psychiatrie. [Imelda]

J’ai eu envie d’écrire cet article. Parce que je garde un souvenir assez traumatisant de toutes ces hospitalisations. Parce que se retrouver privé de liberté lorsque l’on n’a commis aucun crime, cela reste impressionnant, cela peut sembler inhumain, injuste. Parce que le quotidien derrière les murs d’un HP n’est pas toujours mis en lumière. Parce qu’être en HP, ce n’est pas la joie, c’est en fait une véritable misère qui en dit long sur l’état révoltant des services de santé en France, notamment de la psychiatrie. Parce qu’en HP, on est seul face à soi-même, seul avec ses problèmes. Mais dans tous ces mois parmi les plus vulnérables des vulnérables, il y a heureusement eu des petits rayons de soleil. Heureusement, mais pas suffisamment.

« Souhaitez-vous être hospitalisée ? ». Toutes mes hospitalisations ont débuté ainsi. Je sais maintenant que répondre « non » au médecin qui vous pose cette question, c’est la garantie d’une hospitalisation sous contrainte, c’est-à-dire, sans votre consentement. Combien de fois me l’a-t-on posée cette question ? 3, 4, 5 fois ? A chaque fois, j’étais dans un état second, de crise, sous l’emprise de médicaments, en surdose…suite à une tentative de suicide. Avec la contrainte, il y a la nécessité de prendre des mesures pour mettre le patient hors de danger (envers lui-même, ou autrui).

Le médecin vous pose la question. Vous prenez la pilule bleue ou la rouge ? Répondez non, et le médecin signe un petit papier qui vous prive de liberté afin de vous garantir de rester en sécurité. Un proche peut également demander à ce que vous soyez hospitalisé sous contrainte, mon père l’a par exemple fait pour moi lors de ma première hospitalisation. Une longue hospitalisation sous contrainte nécessitera de passer en audience devant le juge des libertés. Oui, on vous prive de liberté, aux yeux de la loi, vous avez été dangereux, vous avez dérogé à l’ordre des choses, vous passez donc devant un juge au bout de quelques semaines.

Répondez oui, vous êtes libre. Sauf si le médecin décide quand même de vous emprisonner…pardon, hospitaliser sous contrainte, vu votre état alarmant de détresse.

J’ai été hospitalisée dans deux structures. L’une en province, l’autre à Paris. Quel que soit l’endroit, je pense qu’il est impossible de bien vivre une privation de liberté.

A chaque fois, des murs. Pour éviter les escapades, les mises en danger, on vous enferme entre de hauts murs. L’agent d’accueil a l’œil rivé vers la sortie, tu n’as pas intérêt à filer à l’anglaise, ou tes vêtements te seront confisqués et tu porteras l’odieux pyjama bleu de l’hôpital, comme une collerette de la honte. Une fois affublé.e de cet uniforme, impossible de passer incognito hors-les-murs. Et dans la cour de l’HP aussi. Porter le pyjama permettra à tes camarades hospitalisés de dire « ah, ça y est, il.elle a déconné, la punition est tombée ! » La pratique du pyjama bleu, une humiliation thérapeutique.

Les camarades hospitalisés, parlons-en. Je suis arrivée brisée dans ces structures, à chaque fois. Se retrouver confrontés à la faune d’un HP, et se dire « j’en suis », c’est bouleversant. J’ai pu croiser de tous les profils, certains me faisaient peur, je me reconnaissais plus volontiers dans d’autres. On a toujours peur de la différence…et de son miroir. Nous étions dans le même vase clos. Parce que nous avions tous des problèmes qui justifiaient d’être rassemblés au même endroit. Et aussi, parce qu’en France, il n’y a pas les moyens pour offrir mieux à toutes ces populations de malades, aux pathologies et besoins divers. Forcés à la cohabitation, un freak-show laissé à l’abandon par l’Etat.

Personne ne disait ouvertement sa pathologie, à moins d’avoir tissé un lien de confiance avec un autre patient. On se doutait bien, en voyant certains cas, que les maux de certains étaient plus graves, les douleurs peut-être plus aigües et profondes que pour d’autres. Certaines affinités peuvent se tisser au fil des conversations (malades, oui, mais l’hôpital psychiatrique n’enlève rien du besoin d’aller vers l’autre, du besoin de contact.) J’ai bien évidemment modifié tous les prénoms de mes ex-camarades, combiné des profils, créé des chimères, pour brouiller les pistes.

Il y avait Béatrice, la trentaine, petite, un t-shirt qui disait très justement « cute, but psycho ». Elle avait un œil crevé « je me suis crevé l’œil pendant une crise avec une punaise parce que j’étais très triste» . Manifestement en souffrance, souvent à taper dans les murs ou à l’isolement. Il y avait David, hospitalisé depuis vingt ans, cheveux gris et gras, toujours en pyjama bleu et crasseux, il cherchait des mégots mouillés dans la cour pour avoir une petite taffe, et se faisait un plaisir de lâcher des pets odorants dans l’ascenseur blindé par les patients désireux d’aller en pause clope (ça le faisait marrer). Il y avait Agnès, je me demandais ce qu’elle fichait là, une belle brune, brillante, cultivée, qui demandait tout le temps à sortir, mais se faisait souvent sermonner par les infirmières « Vous savez bien que ce n’est pas possible et que ce ne serait pas raisonnable ! ». Il y avait Jane, les cheveux bleus, borderline comme moi, 19 ans, les poignets lacérés de cicatrices de scarification ou pire, un peu artiste, très talentueuse, très sensible, une histoire familiale douloureuse. C’était une jeune femme très sombre, souvent seule dans sa chambre à faire des achats compulsifs avec son téléphone. Il y avait Thibault, il s’amusait à escalader les murs le soir venu pour aller chercher de l’alcool. Il avait séquestré son petit frère pendant une crise. Il y avait Fabien, la soixantaine, un sicilien sanguin, plein de feu et de problèmes, en rupture avec ses filles. Il avait été commerçant prospère dans le Sentier il y a longtemps, et avait tout perdu. Il restait seul avec ses crises, il faisait tout péter lorsqu’il s’énervait contre l’équipe soignante. Il y avait Edouard, 20 ans, maigrichon, blondinet, une gueule d’ange, de petit étudiant sans histoire, gentil, poli, une petite voix. Là pour une grosse dépendance à l’alcool et une dépression grave. Il y avait Clothilde, toxicomane et borderline, en quête permanente de shit, elle en faisait entrer on ne sait comment. Une fois, je l’ai vue souffler un nuage de beuh sur la tête d’un médecin, on aurait dit un dragon en furie.

Il y avait Geneviève, une petite vieille au dos courbé, squelettique, cheveux gris, longs, le teint basané par de nombreux jours dehors. Elle passait son temps à hurler « C’EST BON » en fumant ses gauloises puantes. Il y avait Christian, un petit papy moustachu en fauteuil roulant, veuf, ancien tennisman, volontaire du club de bridge, qui avait voulu en finir, car trop seul et triste dans son logement. Il y avait Clémentine, deux têtes de plus que moi, forte, cheveux au carré, une grosse voix tantôt chaleureuse, tantôt terrifiante. Elle était amoureuse de toutes les patientes du service. Une fois, je l’ai retrouvée dans mon lit, j’ai eu peur, elle voulait m’embrasser et me disait « je t’aime ».

Et il y avait moi. 26 ans, mère solo, célibataire, borderline, hospitalisée suite à une TS médicamenteuse, en pyjama bleu après une évasion remarquée, maigre, en souffrance, en pleurs, je ne voulais pas être là. Privée de téléphone à la demande de la psychiatre. Au départ, on m’a placée dans une chambre solo, avec des murs jaunes. Puis on m’a déplacée dans une autre chambre, que je partageais avec une autre femme. Nous avions un petit lavabo derrière une cloison. La salle de bain et la salle de douche étaient communes, nous les partagions avec les autres. Il était possible d’y aller sur des créneaux dédiés. Il m’est arrivé que la douche soit dans la chambre, mais cela est un luxe. Les douches, comme tout le reste, doivent être prises dans les règles, à heures fixes. Tout est réglé comme du papier à musique. Le quotidien est ritualisé, tout est compté, observé, noté…

Le matin, vers 7h, l’équipe infirmière vient taper aux portes « Mme Machin, c’est l’heure ! Bonjour ! ». Puis courte toilette, et file d’attente. Il faut faire la queue. Il y a en fait deux queues. La première pour le traitement. Cachet 1, cachet 2, tercian, un peu d’eau pour faire passer. Puis la seconde, il faut prendre le petit plateau, se servir parmi les plats réchauffés ignobles de l’hôpital. Manger, débarrasser. Chambre. Même manège le midi et le soir.

Et une règle !

Ne pas déranger pendant les transmissions du matin, de l’après-midi, et du soir. Les transmissions ! Ces réunions qui paraissent interminables, durant lesquelles il ne faut pas déranger le personnel soignant. Toute l’équipe est réunie, psychiatres, infirmiers, éducateurs, toute personne intervenant dans le service. On parle des patients, on prend les mesures, on ajuste, on fait le bilan. Nous sommes des animaux que l’on observe…ou des malades. Selon les jours, je me sens l’un ou l’autre, l’un plutôt que l’autre, tantôt bête, tantôt patient. L’équipe doit demeurer imperturbable. Pas le temps de répondre aux sollicitations, le patient qui aura le malheur de taper à la porte se fera réprimander.

Le psychiatre. Selon les profils, rendez-vous une fois par jour ou par semaine, selon les besoins. A chaque fois, j’attendais ces rendez-vous comme Noël. Faire quelque chose, enfin ! Que l’on s’occupe de moi ! Pendant trente minutes, une heure, qu’on m’aide ! Malheureusement, le psychiatre ne gérait qu’un moment, une crise. Le travail ne se ferait une fois sorti de l’hôpital, et il serait long….

A l’hôpital psy, on est très souvent dans sa chambre, seul. A cogiter, se maudire, pleurer, dormir. Dormir, on le fait beaucoup. Soit pour oublier nos tourments durant quelques minutes, quelques heures, chercher un peu de répit dans les bras de Morphée. Soit parce que le traitement est tellement lourd que le corps ne trouve plus que ça à faire pour le supporter. On est seuls, à porter tout cela. Dans la cour, une clope au bec, à attendre que les heures passent. On discute parfois avec les autres. Mais ces amitiés ne seront pas pérennes. Vous vous imaginez, se revoir ailleurs que dans cet aquarium ? Et le fameux « Vous vous êtes rencontrés où ? vous avez l’air super potes !» « à L’Hôpital Psy ! » Parfois aussi, les autres patients nous sont insupportables. Soit parce que leur pathologie les rend trop envahissants, étouffants, soit parce qu’on ne peut plus les supporter, parce qu’à l’intérieur, on souffre trop. Les autres sont parfois de trop dans la souffrance psy, et la solitude reste la solution la plus supportable.

A l’hôpital psy, lorsque l’on commence à aller mieux, on vous propose progressivement des perm’ (permissions). Accompagnées par un membre de l’équipe infirmière, ou par un proche. Avec un but précis : aller au parc, aller au bureau de tabac, faire des achats, rentrer chez soi, faire une visite. Une heure, deux heures, douze heures avec autorisation de dormir chez soi, quarante-huit heures avec un proche lorsque vous êtes proches de la sortie. Ces perm’ sont vécues comme des petits pas vers un mieux-être. Mais parfois, elles peuvent être violentes. Passer du monde (en)fermé de l’HP au vrai monde, bruyant, véritablement fou, plein de gens normaux, de tentations, c’est violent. Retourner chez soi alors que le dernier souvenir que l’on ait de la maison, c’est la visite des pompiers lorsque vous étiez en surdose de médicaments, c’est violent. Mais qui dit perm’ dit : sortie bientôt. C’est dans les clous…

Heureusement, à l’hôpital psy, il y a aussi de la lumière. Je pense notamment aux ateliers. Atelier contes, atelier art thérapie, relaxation, atelier cuisine, animés par des infirmiers, des intervenants, des psychologues. Pas suffisamment de créneaux, mais au moins cela a le mérite d’exister. Pas assez de temps pour le mieux-être, pas assez de budget. Mais au moins, l’espace d’une, deux heures, créer, s’évader, quitter ce noir intérieur qui dévore tout… Il y a aussi une petite salle parfois, avec des livres, de la musique, accessible certaines heures. Mais pas tout le temps, quel dommage ! J’ai aussi déjà vu une petite cafétéria, gérée par les infirmiers, où chacun peut venir boire un petit café, un petit sirop, moyennant quelques centimes. Un peu d’humain, de l’humain, enfin ! De l’humain, de la lumière, il y en a. Je l’ai vu. De mes yeux vu ! En HP, c’est possible ! Un exemple me vient en tête, lorsque j’ai été hospitalisée, j’ai commencé à avoir une obsession pour le chant lyrique. Alors je faisais des concerts improvisés à mes pauvres compagnons d’infortune. Ils trouvaient toujours que ma voix était incroyable, et ont toujours été incroyablement bienveillants envers toutes mes fausses notes. Ca créait du lien. Les clopes aussi créaient du lien. Tous en souffrance, tous en mal de nicotine, tous avec ce besoin d’inhaler la fumée dégueulasse, et tous en rade de clopes ! En HP, trouver des clopes est un sport national. Les plus chanceux auront des amis pour leur faire la livraison, ou accès à leur carte bleue lors des permissions. Sinon… Ce sera la chasse aux mégots. Il m’est déjà arrivé de fumer des choses franchement douteuses à base de mégots reconstitués. On fume tellement à l’HP. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire. Fumer, attendre que ça passe, refumer, et attendre, dormir, manger, prendre son traitement… Une fois, on a pris ma petite enceinte portative, et de 19h30 à 21h, on a fait la fête dans la cour. Tout le monde, dans la cour, en train de « faire les fous » sur les démons de minuit et partenaires particuliers. Tous les tubes y sont passés, le temps d’une soirée pleine de poésie, entre les murs laids de la bétaillère, oublier avec la musique, et ces gens, si proches dans la souffrance. Les soignants ont noté « rassemblement festif » sur la fiche de transmission. C’était vraiment la fête, oui. Oublier, se sentir humain, se sentir heureux, joyeux, comme tout le monde…

Le plus grand des bonheurs pour moi, à chaque fois fut le lien créé avec une infirmière que je voyais de temps en temps. Je l’ai prise dans mes bras en partant. Je l’ai remerciée pour sa gentillesse, sa douceur, sa fermeté parfois, et son écoute. Une infirmière qui aura pris un peu de temps, du temps qui lui manque, ce temps après lequel elle court entre les traitements, les transmissions, les repas, les crises des uns et des autres… Merci madame, grâce à vous, je me suis sentie humaine…

Je pense avoir fait le tour de mon expérience en HP. Ce n’est que mon expérience, cela n’engage que moi, mon vécu, mes traumatismes. Je ne veux plus jamais y retourner. La lumière ne brillait pas suffisamment fort certains jours, pour me faire oublier les cris, l’humiliation d’être enfermée, le pyjama bleu et l’infantilisation… Le fait de se sentir traité en criminel, mis au ban de la société, parmi les invisibles, parmi les laids, les fous. Sentir que l’Etat ne nous veut pas, ne nous considère pas, nous parque. Qu’il ne différencie pas, qu’il nous envoie à la bétaillère… et que les soignants sont en première ligne, victimes eux aussi du manque de moyens.

Mais, comme disait un type dans un film que j’aime bien, la vie trouve toujours son chemin…

Imelda

Découvrir le blog d’Imelda : https://etats-limites.hubside.fr/

La torture psychique a un prix

Ayant reçu une facture me réclamant 180 euros après un séjour de 12 jours (comme le nom du film de Raymond Depardon) à l’hôpital psychiatrique, je m’interroge sur le sens de ce courrier et la violence que cela signifie pour moi.

Car je n’ai aucunement envie de payer une telle somme pour un séjour en chambre d’isolement où le « forfait psy » perd son sens car il n’y a pas eu de soin psychique. En effet, quand on est enfermé, on ne vous parle pas dans un but thérapeutique, on ne fait que vous nourrir et vous médicamenter.

Comme le dit l’image, cette contribution c’est pour le ménage et l’hébergement, alors vous me direz que ce n’est pas cher pour un toit comparément à un hôtel.

Sauf que la psychiatrie asilaire n’est pas un lieu accueillant ou un refuge pour les personnes en souffrance, les chambres fermées à clé m’ont toujours poussé au désespoir et j’appelle cela de la torture. Les gens en chambre d’apaisement passent leur journée à hurler et à taper à la porte du plus fort qu’ils peuvent et je n’étais pas l’exception.

D’où ma question, doit-on payer quand on se fait torturer psychiquement ?

Ne devrait-il pas y avoir une réparation de leur part, peut-être pas une indemnisation mais au moins une reconnaissance que les droits de l’homme ont été bafoués.

Comprenez-vous la violence qu’une telle facture représente ? Non pas pour mon porte-monnaie car je ne paierai peut-être pas, malgré les menaces des huissiers, mais pour la dignité humaine ? Comment accepter de financer un lieu de torture psychique ?

La santé psychique a bien un prix, 180€ pour 12 jours, mais je refuse de financer à posteriori et de force un lieu de torture psychique appelé soi-disant établissement de santé mentale.

Ce n’est pas au patient de s’endetter pour financer les soins non-consentis. La psychiatrie manque peut-être de moyens mais ce n’est pas au psychiatrisé de financer un système qui bien souvent le maltraite et le traumatise.

Ou alors, je veux bien payer la nourriture et le ménage mais d’abord il faut leur signifier combien ils sont systématiquement maltraitants dans le service fermé de cet établissement public de la banlieue d’Evry.

Vous voudriez des moyens pour la psychiatrie, l’argent est sûrement le nerf de la guerre pour former et recruter du personnel mais commencez par respecter les droits de l’homme, par abolir la contention, par demander le consentement au patient, à ne pas sédater de force et par trouver des clés pour ouvrir toutes ces portes qui ferment toute possibilité d’échange et de relation sécurisante et pacifiée entre patients et soignants.

Il faut de l’argent pour financer de tels services, mais à quel prix et selon quelle éthique ?

Guide pratique et militant de la schizophrénie

Nouveau zine! Le titre est explicite, bonnes lectures et partages. Pour donner un aperçu, ci-dessous le sommaire du zine et plus bas le lien pour accéder au téléchargement de la brochure:

Zinzin Zine

Pour faire un don à l’auteure : Avril Dystopie

Guide pratique et militant de la schizophrénie

Qu’est-ce que la schizophrénie?

Maladie ou neuroatypie?
Manifestation de la schizophrénie
Délire?
Manifestations cliniques

Le quotidien d’une personne schizophrène

Vivre avec un handicap psychique
La crise psychotique
Soin et médications
Traitement à vie pour une meilleure vie?
Psychophobie et validisme

Qu’est-ce qu’il est possible de faire pour aider une personne schizophrène?

Les petits coups de mains
Les directives anticipées
Sur l’hospitalisation sans consentement

Vivre avec sa schizophrénie

Trouver ses mots
Trouver ses soutiens
Se battre pour sa liberté
Liste de ressources

Isolée !

Ce texte est extrait de Pour une psychiatrie bientraitante, Expériences et réflexions d’une patiente et d’un infirmier. Laurence Martin, Christophe Médart. 2014 disponible en téléchargement gratuit.

isolée

Pour aller plus loin: Communiqué du 25 mars 2017 à propos des recommandations de la Haute Autorité de Santé sur la contention en psychiatrie.

Je pleure, je pleure tellement que les larmes coulent dans mes oreilles, trempent mon visage, mes cheveux et les draps. Mais je ne peux pas m’essuyer les yeux car ils m’ont attachée.

Clouée dans ce lit et enfermée seule dans cette chambre pour avoir trop souffert. Souffert à avoir voulu mourir. Pour me sauver, je me suis coupée, j’ai fait couler mon sang pour arriver à supporter cette douleur, pour arriver à vivre. Mais ils n’ont pas compris, ils ne comprennent pas que je fais ça pour me sauver.

Et maintenant je veux mourir pour de bon. Je souffre tellement et je suis seule, seule comme un chien. J’attends un geste d’humanité. Je suis attachée, isolée. Comme je préfère pleurer seule chez moi qu’à côté d’eux qui ne me parlent pas…

ON ME FAIT DU MAL COMME ON NE M’EN A JAMAIS FAIT

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La personne de confiance en psychiatrie

personne de confiance psychiatrie
Brochure du Psycom

Téléchargez ici les formulaires et la notice réalisée par la FNARS

« Toute personne majeure peut désigner une personne de confiance qui peut être un parent, un proche ou le médecin traitant, et qui sera consultée au cas où elle-même serait hors d’état d’exprimer sa volonté et de recevoir l’information nécessaire à cette fin. Cette désignation est faite par écrit. Elle est révocable à tout moment. Si le malade le souhaite, la personne de confiance l’accompagne dans ses démarches et assiste aux entretiens médicaux afin de l’aider dans ses décisions. 
Lors de toute hospitalisation dans un établissement de santé, il est proposé au malade de désigner une personne de confiance dans les conditions prévues à l’alinéa précédent. Cette désignation est valable pour la durée de l’hospitalisation, à moins que le malade n’en dispose autrement. » (Art.L.1111-6 du CSP)

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La longue histoire de l’intervention du juge dans les hospitalisations forcées

Merci à Virginie pour cette contribution!
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1789 :

– abolition des lettres de cachet qui étaient utilisées pour faire enfermer les « déments ».

– cette abolition est relative : si toute personne détenue par lettre de cachet doit être libérée, exception est faite pour les déments, qui ne sont libérables que sur production d’un certificat médical…

Le droit révolutionnaire prévoit que le juge doit désormais prononcer une mesure d’interdiction qui autorise le conseil de famille à maintenir la personne dans un hospice ou une maison de santé. Continuer la lecture de « La longue histoire de l’intervention du juge dans les hospitalisations forcées »