Tribune : Nos vies valent plus que leur psychiatrie !

« Nous nous adressons à Madame la Première Ministre »,

Pour beaucoup d’entre nous, prononcer cette phrase à certains moments de notre vie nous aurait coûté notre liberté.
Aujourd’hui, nous nous adressons à vous depuis la marge de la société et du discours public. Nous, les fol·le·s, les survivant·e·s, les psychiatrisé·e·s, les citoyen·ne·s vivant avec un handicap psychique, … et leurs allié·e·s, celleux qui ont partagé nos vies, nous ont aimé·e, nous ont soutenu·e, …

Ici, nous souhaitons réagir à une tribune de 75 professionnel·le·s de la psychiatrie, publiée le 30 mai 2022 dans le journal Le Parisien, et titrant : « créons des postes pour éviter le naufrage ! ». Nous allons rebondir sur l’analyse qui est faite de la situation de la psychiatrie française et proposer une alternative. Nous témoignons notre soutien aux nombreux·ses professionnel·le·s que l’on n’entend pas et qui, dès 2018, se sont mis·es en grève pour dénoncer la déshumanisation des soins. Mais plus que tout, nous souhaitons être entendu·e·s, parce que notre parole est invisibilisée quotidiennement, parce que de la pluralité de nos vécus rejaillit une même envie de participer à la vie démocratique. Nous voulons sortir du simple rôle de bénéficiaires des services de santé mentale qui nous est assigné, pour trouver ensemble des solutions à nos besoins en partant du constat que le besoin invoqué d’hospitaliser les gens qui vont mal en psychiatrie n’en est en réalité pas un. Personne ne veut finir à l’hôpital.

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Nous souhaitons interroger le processus de psychiatrisation de nos vies dont l’espérance est réduite en moyenne de 15 ans, en partie à cause des effets des médicaments qu’on nous impose en l’absence de toute base légale. Si tout le malaise social ne relève pas de la psychiatrie, nous sommes trop nombreux·se à être lié·e·s à elle par la contrainte, que celle-ci soit explicite ou implicite. Il y a parmi nous des personnes qui souffrent et ont besoin d’aide, mais il y a aussi des personnes qui, encore en 2022, sont maltraitées parce qu’elles sont différentes. Il y a d’autres communautés qui se battent pour quitter le carcan de la psychiatrie qui ne veut pas les lâcher.

L’hospitalisation est tristement devenue une menace pour celleux qui en ont fait l’expérience ou celleux qui seraient tenté·e·s de mettre fin à leurs jours. Si pour beaucoup ce sont « des heures et des jours d’attente sur un brancard ou une chaise dans un couloir », l’usage veut qu’on nous retienne de partir en nous attachant avec des sangles de contention. Non, ce recours à la contention et aux chambres d’isolement n’est pas en hausse parce que les « soignants peuvent, parfois, être dépassés par la situation ». La contention et l’isolement sont redevenus des piliers de la pratique psychiatrique française et décider de leur abolition serait un progrès incontestable. Il n’y a pas si longtemps on nous expliquait que c’était de la « réanimation psychique« .

Nous formulons l’hypothèse aujourd’hui que cette réanimation ne sera pas utilisée sur les milliers d’urgentistes et professionnel·le·s de santé en épuisement professionnel. Non, c’est une logique de caste, il y a nous les malades mentales·aux aux tares génétiques et cérébrales, et le reste des gens « normaux ».

Nous refusons de réduire nos identités à des maladies ou de la souffrance. Nos vies ont de la valeur et, même si elles peuvent parfois comporter des passages douloureux, des opportunités et des relations gâchées, et même si parfois on en porte encore les marques, nos vies sont aussi remplies de moments uniques, d’émotions intenses et de création. Ce n’est pas notre folie qui fait de nous des personnes à part, mais c’est le résultat de choix de société !

Madame la Première Ministre, il nous est insupportable de voir les discussions nécessaires sur la santé mentale être accaparées par de faux débats et de fausses informations. La santé reste un droit fondamental, aussi, nous voulons témoigner notre ras-le-bol de cette psychiatrie française avec qui il est impossible de discuter, impossible de construire, impossible de changer.

Cette psychiatrie qui compare une torture psychologique à de la réanimation, qui, en 2019, cherchait encore à distinguer les vrais homosexuel·le·s des faux·sses, qui, il y a 6 mois, propageait des théories complotistes transphobes dans un congrès soi-disant “scientifique”.

L’état de la psychiatrie dans le monde est mauvais, c’est vrai, mais ce qui nous choque en France, ce n’est pas le mauvais niveau de nos soins de santé mentale, c’est l’absence de volonté d’amélioration ou de volonté politique, alors que d’autres pays ont assumé d’autres choix respectueux des droits humains, démontrant que la maltraitance institutionnelle n’est pas une fatalité ou une pure question de moyens. Les alternatives à l’hospitalisation, contrainte ou non, existent, et sont même expérimentées en France dans quelques villes. Augmenter les budgets pour déployer plus de mauvaises pratiques et faire rêver les personnes avec des fables neuropharmacologiques est tout ce que la psychiatrie française propose et fait.

Nous souhaitons vous rappeler les engagements que notre pays a pris en ratifiant en 2006 la Convention Relative aux Droits des Personnes en situation de Handicap de l’Organisation des Nations Unies – publiée au Journal Officiel en 2010. Nous vous renvoyons aux textes portant sur son application en matière de santé mentale. Nous souhaitons également citer le Rapporteur spécial sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible, qui, en 2019, définissait que :

Le bien-être et la bonne santé mentale ne peuvent se définir par la seule absence de problèmes de santé mentale, mais bien par l’existence d’un environnement social, psychosocial, politique, économique et physique qui donne aux personnes et aux populations les moyens de vivre dans la dignité, de jouir pleinement de leurs droits et de réaliser leur potentiel dans des conditions d’égalité. À cette fin, il faut créer des conditions favorables, qui valorisent à la fois le lien social et le respect, grâce à des relations individuelles et sociales saines et non violentes tout au long de la vie.

Pour promouvoir efficacement la santé mentale, il faut mettre fin à la discrimination tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des établissements de soins connexes. Le Rapporteur spécial constate avec préoccupation qu’au niveau mondial, le domaine de la santé mentale reste encadré par des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires, qui sont autant d’entraves aux mesures efficaces de promotion de la santé mentale que de nombreuses parties prenantes progressistes tentent d’engager.

Nous portons ici haut et fort sa conclusion :

Le manque de volonté des responsables politiques de s’investir pleinement en faveur de la santé mentale et du bien-être alimente ce cycle de discrimination, d’inégalités, d’exclusion sociale et de violence. Les personnes qui ont le plus besoin d’une action de promotion de la santé, à savoir [celleux en situation de handicap psychosocial, cognitif ou intellectuel], sont toujours laissées de côté. La communauté mondiale devrait donner la priorité à des systèmes durables, qui permettent de promouvoir la santé mentale selon une approche fondée sur les droits de l’homme. Les êtres humains, dans toute leur diversité, sont titulaires de droits et ne devraient pas être considérés comme des sujets à diagnostiquer ou des malades à charge. Les politiques modernes de santé mentale devraient favoriser l’autonomie, la participation active et la résilience de chacun, y compris des personnes ayant des problèmes de santé mentale.

Madame la Première Ministre, nous pensons que vous pouvez, à l’instar de votre homologue norvégien1, engager un changement en vous appuyant sur les besoins des citoyen·ne·s plutôt que les prophéties des vendeur·se·s de vent.

Madame la Première Ministre, nous, les laissé·e·s pour compte des politiques de santé, nous réclamons :

  • Que vous et votre gouvernement engagiez un processus démocratique pour que nous puissions enfin avoir des lois qui aident et respectent les droits humains. Nous demandons la mise en application des conventions internationales et l’abolition immédiate de la contention, de l’isolement, et de toute pratique qui ne soit pas basée sur le consentement libre et éclairé.
  • Que la reconnaissance des droits humains s’accompagne d’une judiciarisation qui permettra de rendre ce droit effectif. À ce titre, nous demandons que les médecins psychiatres et les professionnel·le·s paramédicales·aux relèvent de leurs conseils de l’ordre respectifs selon les modalités ordinaires. Il est grand temps de mettre fin à ce régime d’exception qui veut que les médecins du cadre public et les expert·e·s assurant une mission de service public (art. L 4124-2 du Code la Santé Publique) ne puissent pas être traduit·e·s, en cas de faute ou de manquement grave à leur déontologie, directement devant les juges ordinaux·ales.
  • Que les stratégies de santé mentale soient co-construites par le monde professionnel et usager. La démocratie sanitaire ne permet pas de participer aux politiques qui nous concernent. Aussi, nous souhaitons que la santé mentale et le bien-être forment une compétence qui vous soit directement rattachée, au détriment du seul Ministère de la Santé. Nous souhaitons également que les compétences de la DILCRAH soient étendues pour y inclure les discriminations sanistes/psychophobes/follophobes, notamment au sein des systèmes de santé et publics. 
  • Que la France applique les préconisations de la Rapporteure spéciale des Nations-Unies sur le Handicap en matière de psychiatrie, ainsi que celles de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, du Comité de prévention des peines et traitements inhumains et dégradants du Conseil de l’Europe, et de la Commission européenne en matière de santé mentale. Conformément à cela, nous demandons que la France abandonne, dans sa politique de santé mentale, le modèle biomédical de la “maladie mentale”, au profit de celui du modèle inclusif non discriminant de la Convention des Nations Unies sur le handicap.
  • Qu’à cette fin, le monde professionnel ait pour mission la mise en application des politiques de santé de l’Organisation Mondiale de la Santé, sous l’autorité de la santé publique. La santé mentale de la population est un enjeu trop important pour le laisser entre les mains de « spécialistes » et, pendant la pandémie, nous avons vu les ravages d’une politique de santé qui se cantonnait à un aspect limité de la santé, plutôt qu’une approche globale. La santé publique est un champ pluridisciplinaire qui est à même de coordonner des stratégies de santé pertinentes et conformes aux droits humains. Cependant l’usage qui est fait de la santé publique en France montre aussi ses forts risques de dérives et mésusages. Notre place est donc nécessaire à la fois comme partenaires, mais surtout au sein d’un système démocratique de garde-fous !

Nous sommes conscient·e·s de la peur que peut générer le changement – les personnes vues comme anormales peuvent être aussi saisies de panique face au sort qu’on leur réserve – mais nous choisissons de nous saisir de cette occasion pour vous rappeler les opportunités devant vous. S’il y a une chose que nous avons apprise dans nos moments de douleur, c’est que quand tout va mal, on ne risque rien à changer.

Donnez une chance à la démocratie en santé.


Signataires

Si vous souhaitez co-signer la tribune en votre nom ou celui d’un collectif, merci de vous manifester en commentaire.

Alexandra Kervran (militante en santé mentale et psychologue)

Angelika Gross (alliée de la cause)

Anita Lindskog (proche aidante)

Anna Baleige (chercheuse, folle et psychiatre)

Anne Harmel (déclarée handicapée mais je crois que je préfère le mot folle)

Anne-Sophie Landou (créative)

Catherine Brettes (coach, pair-aidante en santé mentale et en protection de l’enfance, secouriste en santé mentale)

Céline Letailleur (folle douce et furieuse)

Claire Labat Garriaux (challengeuse pour sa propre santé mentale et proche aidante)

Clotilde Henry (survivante de la psychiatrie)

Dinah Kucharzewski (étudiante au COFOR à Marseille et pair-aidante bénévole chez ESPER PRO)

Estelle Treboux (alliée de la cause)

Fabien Turblin (animateur de GEM)

François Testa (éducateur spécialisé)

Geneviève Auboiroux (proche aidante et engagée en milieu associatif)

Géraldine Doriath (infirmière en centre médico-psychologique à Paris)

Héloïse Koenig (autrice du livre Barge)

Jenna Deguy (infirmière diplômée d’État)

Laëtitia Gaspat (survivante de la psychiatrie)

Lee Antoine (pair-aidant en santé mentale, survivant de la psychiatrie, créateur d’En Tant Que Telle)

Léna Dormeau (chercheuse en philosophie politique et santé mentale)

Michel Mizrahi (avocat au Barreau de Paris)

Moryotis (blogueur)

Pauline Rhenter (avocate au Barreau de Marseille)

Sabrina Palumbo (coach, autrice et consultante en santé mentale)

Sihem Boubaker Mézenge (alliée de la cause)

SNG Natacha Guiller (actrice et artiste en santé mentale)

Stefan Jaffrin (président de SPID)

William Brown (fondateur de l’association des HyperSensibles)

association Tenir Tête

Cercle de Réflexion et de Proposition d’Actions sur la psychiatrie (CRPA)

Collectif pour la liberté d’expression des personnes autistes (Cle Autistes)

Comme des fous

Les Folifols

Survivants de la psychiatrie indépendants et déterminés (SPID)

[icon name= »instagram » prefix= »fab »] Paye ta Psychophobie


Références indicatives

 1 Kinopsy (2020) – Le droit pour les patients à une psychiatrie sans médicament.

European Disability Forum. (2018). European Human Rights Report.
Organisation des Nations Unies (1984). Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Organisation des Nations Unies (2006). Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées et Protocole Additionnel ET World Network of Users and Survivors of Psychiatry (2008). Implementation manual for the United Nations Convention on the Rights of Persons with Disabilities.
Organisation des Nations Unies (2006). The International Forum for Social Development. Social Justice in an Open World. The Role of the United Nations.
Organisation des Nations Unies (2015). Resolution adopted by the General Assembly on 25 September 2015 70/1. Transforming Our World: The 2030 Agenda for Sustainable Development A/RES/70/1.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2014). Observation générale no1 : Article 12 Reconnaissance de la personnalité juridique dans des conditions d’égalité CRPD/C/GC/1.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2017). Rapport du Rapporteur spécial sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible A/HRC/35/21.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2017). Santé mentale et droits de l’homme : Rapport du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme A/HRC/34/32.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2018). Santé mentale et droits de l’homme : Rapport du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme A/HRC/39/36.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2019). Droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible : Rapport du Rapporteur spécial sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible A/HRC/41/34.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2019). Rapport de la Rapporteuse spéciale sur les droits des personnes handicapées A/HRC/40/54.
Organisation des Nations Unies, Conseils des droits de l’homme (2020). Torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants : Rapport du Rapporteur spécial A/HRC/39/36.
Organisation Mondiale de la Santé, & WONCA (2008). Integrating mental health into primary care : A global perspective.
Organisation Mondiale de la Santé (2012). QualityRights Tool Kit.
Organisation Mondiale de la Santé (2014). Social determinants of mental health.
Organisation Mondiale de la Santé (2016). Promoting Health: Guide to national implementation of the Shanghai Declaration.
Organisation Mondiale de la Santé (2018). Time to Deliver – Report of the WHO Independent High-Level Commission on Noncommunicable Diseases.
Organisation Mondiale de la Santé (2021). Guidance on community mental health services: Promoting person-centred and rights-based approaches.
Patel, V., Saxena, S., Lund, C., Thornicroft, G., Baingana, F., Bolton, P., UnÜtzer, Jü. (2018). The Lancet Commission on global mental health and sustainable development. The Lancet, 392(10157), 1553–1598. ET Mental Health Europe. (2018). Response to the Lancet Commission Report on Global Mental Health and Sustainable Development.
Puras, D., & Gooding, P. (2019). Mental health and human rights in the 21st century. World Psychiatry, 18(1), 42–43.

Un architecte chez les fous

Tout comme la perception d’un espace construit ne peut se réduire aux dimensions métrées d’une pièce, le vécu de la folie ne peut se réduire à sa dimension pathologique.

C’est un peu comme si dans une phrase, on se concentrait uniquement sur les fautes d’orthographe sans s’attacher au sens, à la construction voire à la poésie des mots mis ensemble.

Vous pourrez toujours dire qu’un espace fait 3m par 3m, qu’il est bas sous-plafond, que les murs sont en pierre, vous ne saisirez jamais ainsi la perception que s’en fait une personne. De même, si on se limite à décrire la folie en termes de symptômes, d’hallucinations, on passe à côté de la perception du sujet habité par la folie.

D’ailleurs quand on entre dans une pièce, on a toujours conscience d’être à l’intérieur, qu’il y a un dedans et un dehors, on est rentré par quelque part, on a franchit le seuil d’une porte, on sait à peu près par où on est passé et où on est, on a une sorte de carte mentale.

L’espace physique est aussi un espace mental et symbolique. Certes les murs d’un espace ne bougent pas, mais on tourne autour, on le voit de loin, de près, on y rentre, on y monte, on reste un instant, on part, on revient. Prenons l’exemple de la tour Eiffel, c’est un repère dans la ville et une icône planétaire. Elle a une valeur esthétique, une logique structurelle ce n’est pas qu’un assemblage de ferraille.

Dans notre vie, on fréquente une multitude d’espaces qu’on investit mentalement, là où on travaille, nos lieux de loisirs et surtout là où on habite, son chez soi. Se sentir chez soi, c’est important, ça participe de notre équilibre, c’est donner une valeur au lieu, y mettre un peu de nous, ce n’est pas juste un toit sur la tête ou une appartenance nationale.

L’ancrage dans un lieu est important pour l’identité d’une personne et son équilibre mental. Quand on est déraciné, qu’on ne trouve pas sa place dans la société où on vit, on peut toujours dire à l’intéressé d’aller voir ailleurs mais le chemin le plus court c’est souvent la folie.

Partir loin, s’évader d’une réalité morose sans prendre l’avion, c’est ça la folie.

Quand on est habité par la folie, c’est le monde qui nous habite. Ce n’est pas un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur mais l’inverse, le monde rentre en nous. Les filtres avec l’extérieur se dissolvent et on peut être envahi par des signes, par des voix, par des visions qui sont autant d’interprétations de notre cerveau du monde extérieur. Ces interprétations ne sont fausses que pour l’observateur extérieur mais ce n’est pas tellement à l’intérieur que ça se passe mais bien dans l’intéraction avec le monde extérieur. Il n’y a en fait plus d’intérieur, notre corps n’est plus, on est un pur esprit qui ne fait qu’un avec le monde.

On perçoit l’espace physique comme n’importe qui, les murs sont là, c’est juste notre corps qui a disparu.

Il faut donc redescendre sur Terre et rerentrer dans son corps qu’on n’a pourtant jamais quitté !

Pour vous faire redescendre, on a inventé les anti-psychotiques car comme ça se passe dans la tête, il faut arrêter la machine. Donc on vous bloque les émotions, les pensées voire l’énergie vitale à coup de médicaments qui sont en fait des tranquillisants.

C’est ainsi qu’on traite la folie aux urgences psychiatriques. Les médecins, pour vous protéger et protéger les autres, décident de vous sédater et de vous interner.

L’hôpital psychiatrique

L’hôpital occupe une place privilégiée dans l’image qu’on se fait de la folie. Personne ne veut finir chez les fous. C’est un lieu symbolique, c’est comme la prison, un lieu coupé du reste de la ville par de hauts murs austères. Ici, il y a bien un dedans et un dehors et une fois sorti on vous regarde autrement. Peut-être parce que vous savez, vous, ce qui se passe derrière les murs.

Vous l’aurez compris, pour faire tomber les représentations négatives sur la folie, il faut que l’hôpital cesse d’être un non-lieu, dont on préfère ignorer l’existence et ce qui s’y passe.

Moi, je me suis réveillé dans ce lieu après avoir été sédaté aux urgences. Je n’ai pas vu par où je suis rentré, je n’ai compris que j’étais à l’hôpital que lorsque ma mère m’a transmis ce petit dessin, je découvrais alors qu’on ne m’avait pas kidnappé, que j’étais à Soisy près de la Seine.

soisy sur seine

Je n’avais pas dit un mot depuis mon réveil, ils m’ont alors mis dans une chambre avec un lit et un seau et m’ont enfermé à double tour pendant deux jours je pense. Seul entre ces quatre murs, j’ai commencé à croire à une prise d’otage, on n’enferme pas les gens juste parce qu’ils sont fous.

Ils allaient me tuer alors j’hurlais mon nom de toute mes forces pour qu’on sache qui j’étais. Dans cette chambre d’isolement, je n’étais qu’un agité de plus, dans l’engrenage d’un soin psychiatrique pris dans ses propres logiques où le manque de moyens et de formation fait qu’au lieu de vous demander votre nom et de vous rassurer, on vous boucle entre quatre murs car les murs auraient une fonction contenante.

Les murs ne parlent pas, il n’y avait pas la charte du patient hospitalisé à lire, j’aurais aimé des mots, pas des murs, n’importe quel mot mais pas ce silence signifiant mort et abandon thérapeutique.

On m’a sorti de là quand j’ai découvert un magazine sous le matelas et que je me suis mis à découper des mots pour faire des phrases et à les passer sous la double-porte pour qu’on vienne m’aider.

Faire des phrases comme quand j’écris maintenant pour qu’on ne banalise pas cette souffrance. La souffrance n’était pas en moi, je n’étais plus moi, je souffrais le monde, ce monde qui m’avait enfermé sans raison apparente.

Je délirais pour un monde meilleur et voilà comment le vrai monde m’a répondu.

C’est triste, tout comme ce qui a suivi, la disparition des pensées du fait des médicaments, de toute capacité à réfléchir au point de ne plus pouvoir faire des phrases. On vous bloque toutes les pensées et les émotions, on ne les trie pas. On dit que si on arrête brutalement le traitement, les pensées incohérentes reviennent.

Je n’ai pas essayé par peur de retourner à l’hôpital. Ne pouvant plus m’exprimer, j’ai plongé dans le désespoir, mon corps est tombé malade, je ne ressentais plus rien et mon espace vital s’est rétréci au point de ne plus sortir du lit.

Soigner c’est redonner un espace à la folie, c’est permettre à une personne de se reconnecter avec son corps et avec le monde. L’enfermement et les médicaments ne soignent pas la folie, ce sont des outils au service d’un projet thérapeutique, à priori celui de redonner à la personne les rênes de sa vie.

La ségrégation spatiale des fous s’accompagne d’une ségrégation mentale. Changer les regards c’est aussi participer à faire tomber les murs.

Il ne s’agit pas de détruire les lieux de soins, il s’agit d’en ouvrir les portes, de décloisonner, de les rendre humains, de créer un espace capable d’accueillir un état de conscience altérée.

Accueillir la folie, c’est pouvoir rassurer, avoir une parole apaisante, être une présence, un repère. L’architecture, par son agencement et ses couleurs, ne saurait à elle seule assurer ce rôle.

Mais tout comme on pourrait être en droit de demander un personnel soignant de qualité, disponible et bien formé, on pourrait imaginer de nouveaux lieux, ouverts sur la ville, ayant une certaine qualité architecturale pour accueillir les personnes en crise ou en difficulté, non pas uniquement des lieux de consultations mais aussi des lieux où la vie reprendrait ses droits.

Des Communs du Soin

« Est-ce que la psychiatrie c’est du soin, pas toujours, du coup la question c’est qu’est-ce qui soigne ? »

Olivia (Humapsy)

Une discussion autour des soins en santé mentale et la psychiatrie à l’occasion des 5days4ideas à Bruxelles animée par Josep Rafanell i Orra et Camille Louis avec la participation des professionnel·les et participant·es de l’Autre “lieu” et de La Trame et Joan de Comme des fous, le 7 septembre 2022.

Parution d’Abolir la contention

« La contention mécanique n’est pas un soin, elle n’a pas de dimension thérapeutique. Elle est une mesure de contrôle, une pratique d’entrave et d’immobilisation. »

Le propos du livre de Mathieu Bellahsen paru chez Libertalia est de montrer que la contention n’est pas un soin. Il commence fort avec les témoignages de personnes qui ont vécu la contention dans leur chair, prouvant unanimement son caractère traumatique. En tant que psychiatre, l’auteur se garde bien d’utiliser le mot « torture » et préfère le concept d’anti-soin.

Ce livre écrit semble-t-il en vitesse démontre l’habileté de l’auteur à débiter des concepts, qui sont quasi des slogans de manif, et à démonter ses « adversaires » pour qui la contention reste un soin, avec des tournures de phrases parfois cinglantes. Parmi ces concepts, teintées de psychanalyse et de phénoménologie, la notion de « témoin intérieur » : la contention qu’on l’ait subi ou non, réveille en nous un degré de malaise, on ne peut pas ne pas éprouver dans notre corps la souffrance d’autrui.

Il s’agit aussi d’être clair, la contention est antinomique avec le concept psychanalytique de contenance, immobiliser quelqu’un avec des sangles n’est pas contenant pour sa psyché, au contraire.

L’auteur invente le concept de « culture de l’entrave » présente dans l’imaginaire collectif à l’image de la culture du viol et la culture de l’inceste. L’abolition est la façon de lutter contre le « système contentionnaire » qui empêche de penser le soin autrement.

On comprend rapidement qu’abolir la contention ne rime pas avec abolir la psychiatrie. L’antipsy apparaît en filigrane mais plaider pour l’abolition de la psychiatrie est pour lui une impasse. Il cite Zinzin Zine, le livre Charge de Treize comme des exemples d’autodéfense ainsi que la perspective antipsychiatrique de l’Agidd-SMQ qui œuvre dans les politiques publiques de santé mentale au Québec. Il faudrait s’émanciper collectivement, mais pas de la psychiatrie.

Il essaie de désamorcer la haine des blouses blanches et défend l’idée que la psychiatrie reste nécessaire dans les cas où la personne n’est plus en mesure de consentir.

Des vignettes de cas cliniques viennent illustrer concrètement des moments d’interaction humanisante qu’il a eu à l’HP dans des situations de détresse extrême avec des personnes qui semblaient incontrôlables. Tout comportement ou délire a un sens, et malgré l’angoisse extrême du patient, le contact est toujours possible si on en prend la peine et le risque.

Mathieu Bellahsen se veut un héritier d’une bonne psychiatrie, celle qui vient en aide aux plus fragiles, d’une psychiatrie publique malmenée, d’hôpitaux où les portes des services restent ouvertes. Ainsi, il existe des hôpitaux exemplaires comme celui de Laragne (vers Gap), où la contention est proscrite et le recours aux chambres d’isolement limité et non pas systématique. La bonne psychiatrie a aussi un nom pour l’auteur, la psychothérapie institutionnelle, et lui-même s’inscrit dans la lignée des médecins progressistes de l’après-guerre : Tosquelles, Bonnafé, Oury, Chemla. Cette psychiatrie de la relation humaine en opposition à la fake psychiatrie qu’il nomme cérébrologie. Il s’agirait de faire renaître les pratiques humanisantes et socialisantes.

Face au corps psychiatrique (comprendre tous les responsables d’hôpitaux et professionnels qui ont un pouvoir sur les personnes psychiatrisées), l’auteur, bien qu’il fasse partie de ce corps, en appelle à l’autodétermination des personnes psychiatrisées car le discours des soignants en demande de moyens est devenu inaudible. Il se veut un allié des psychiatrisé.es, survivant.es et usagers au service d’une psychiatrie critique qui respecterait enfin les droits fondamentaux.

On devrait semble-t-il accepter que la psychiatrie, l’HP, les chambres d’isolement et les traitements médicamenteux resteront là, même si on abolit la contention. Il s’agit de nous réconcilier avec la psychiatrie et de participer activement à une psychiatrie critique, notamment en intervenant dans la formation des professionnels. Une perspective à laquelle devraient adhérer à minima les pair-aidants et les associations d’(ex)usagers et de proches.

En conclusion, il en appelle à une coalition entre psychiatrisés et alliés pour faire tomber la contention tout en réclamant aux instances internationales d’œuvrer dans ce sens, à travers des travaux de recherches, des indicateurs, des statistiques, de visibilisation des bonnes pratiques à travers le monde.

Abolir la contention est une lecture éprouvante par séquences mais, dans son ensemble, c’est un ouvrage essentiel pour secouer les imaginaires, surmonter l’impuissance collective et faire bouger les politiques publiques.

Joan

Les références de l’ouvrage en question : Abolir la contention de Mathieu Bellahsen.
Ed. Libertalia, 216 pages, 10 €. Parution le 31 août 2023.

https://librairielibertalia.com/web/abolir-la-contention.html

 
 
 
 
 
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Chambre d’isolement [Vaillandet Lylaeve]

TW : Violences psychiatriques.

Je ne suis jamais vraiment sortie de chambre d’isolement.

            Physiquement peut-être, les soignants m’ont détaché les chevilles, les poignets et le front et m’ont déverrouillé la porte ;

            mais, psychologiquement, je suis encore dans cette pièce sans issue,

            psychologiquement, me retrouver seule, même dans ma propre maison, c’est me revoir adolescente, contrainte par la force à l’immobilité et à l’isolement, c’est sentir le blanc des murs et des sangles engloutir mes possibilités de communiquer avec le monde ;

            psychologiquement, c’est l’angoisse de ne jamais sortir de mes entraves qui revient chaque jour depuis que mon jeune cerveau l’a malgré lui intériorisée.

            Je me souviens de la violence de la solitude et de la violence employée pour l’imposer ;

je me souviens de ces mains qui m’ont maintenue au sol, qui m’ont frappée pour m’apaiser, qui m’ont traînée par terre dans les couloirs de la pédopsychiatrie, qui m’ont déshabillée sans mon consentement pour mieux m’attacher à leur lit en plastique ;

            je me souviens de l’humiliation, d’adultes responsables m’observer de la fenêtre de la chambre pour juger de ma disposition à sortir de leurs soins spéciaux ;

            je me souviens devoir me pisser dessus et supplier qu’on me laisse me nettoyer, parfois sans succès.

            Je me souviens de toutes sortes d’abus de la psychiatrie, qu’importe l’hôpital, qu’importe l’année, qu’importe les lois mises en place, et je pourrais continuer pour des pages encore si le simple souvenir de ces chambres de torture ne me replongeait pas dans cette angoisse de l’isolement qui ne m’a jamais quittée, des années plus tard.

            J’ai passé mes dernières années à chercher une raison, une justification à ce que j’ai vécu ; je peux dire aujourd’hui et après des recherches minutieuses qu’il n’y a rien qui puisse humainement justifier que l’on contraigne, détruise et traumatise l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis.   

            Alors, je parle aujourd’hui de l’inhumanité de la mise en chambre d’isolement, et j’en parlerai qu’importe le mal que ça me fait encore d’en parler, parce que je ne saurais m’endormir en paix en ignorant que ces sangles et ces murs existent toujours, je ne pourrais m’endormir en ignorant les cris de la personne enfermée dans la chambre voisine.

Vaillandet Lylaeve

« Et les chiens se taisaient » [Vaillandet Lylaeve]

   Aimé Césaire disait :

   « Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon âge : l’âge de la pierre ; ma race : la race tombée »

   Je suis de ce peuple que la psychiatrie tue.

   Tuer est un grand mot – je ne suis pas morte encore – mais j’ai vu tant des miens détruits d’avoir connu la psychiatrie, ou plutôt d’avoir été connus par la psychiatrie.

   J’ai vu de mes propres yeux – qu’importe la façon dont on prétend que l’expérience d’un fol est irrecevable, de mes propres yeux j’ai vu – des personnes malades que le système psychiatrique a délavées, privées de leurs libertés par la tutelle et la curatelle, attachées et enfermées par les contentions imposées, endormies par des médicaments imposés, menacées dans la discrétion des bureaux de « médecins », réduites à des diagnostics subjectifs, approximatifs et parfois même faux ou simplement vides de sens – je pense amèrement au diagnostic le plus utilisé pour justifier l’enfermement de personnes dissidentes, mineures comme majeures, « troubles du comportement », qui n’a ni base ni définition scientifique et est ainsi difficilement contestable.

   J’ai vu des individus mourir simplement sous les mains de soignants bourrés de puissance par leur statut.

   Et je me suis vue croire et prier selon ces mensonges de psychiatres, jusqu’à devoir reconstruire ma personnalité désintégrée par des années d’internement.

   « Ma religion… mais ce n’est pas vous qui la préparerez avec votre désarmement… c’est moi avec ma révolte et mes pauvres poings serrés et ma tête hirsute… »

    Ce désarmement qu’opère l’hégémonique psychiatrie, c’est l’ablation des libertés, l’illégitimation des croyances et la condamnation de la colère des fols.

   Ainsi désarmés, nous nous voyons enfermés et mis sous silence.

   Mais, sinon nous qui croyons encore en notre humanité, qui fera la révolte qui nous libérera ?

   Autant que des murs et des camisoles, c’est de la croyance générale que la psychiatrie est une science et qu’elle sauve tous ses patients dont nous devons nous libérer :

   La psychiatrie ne sauve que l’idée qu’elle se fait de l’humanité, la distille dans l’imaginaire commun et fait taire les discours de ceux qui dénoncent et de ceux qui revendiquent leurs droits.

   « C’était moi, c’était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave, l’esclave esclave »

    Dans la tête d’un psychiatre, un bon patient est un patient sans révolte, un bon patient est un patient patient, un malade qui croit encore à l’imposture de celui qui prétend le guérir.

   Un patient qui ne pense pas ainsi est une menace « pour lui-même et pour les autres », comme ils disent.

   Et, pour contrecarrer toute révolte et justifier ce désarmement, la psychiatrie a ses propres armes, et elle les garde furieusement :

   La moindre législation en sa faveur, le moindre pouvoir qui lui est accordé, la psychiatrie en abuse pour mieux s’ancrer sur son trône.

   Aussi, elle alimente de ses propres recherches biaisées ses propres principes ; ainsi, la psychiatrie se renouvelle pour esquiver toute critique à son égard.

   Alors, continuons de la critiquer, commençons à la combattre et à la remplacer par mieux ; soyons fiers d’être humains et revendiquons notre droit à l’être.

Vaillandet Lylaeve

Sorcières contre la psychiatrie [Vaillandet Lylaeve]

Il y a une légende qui court dans les bureaux de la psychiatrie :

c’est que le patient ne sait et ne doit rien savoir ;

le savoir psychiatrique serait seulement accessible à cette élite sensée que sont les professionnels de santé, les psychiatres particulièrement, et ce savoir, selon ces psychiatres, serait même nocifs pour les psychiatrisés ;

« Nous savons mieux que vous. »

J’ai grandi en pédopsychiatrie et en psychiatrie, je me suis prise de passion, enfant que j’étais, pour cette autorité qui semblait tout savoir et pouvait se permettre tant de choses dans le sens de mon « mieux-être ».

Je me suis éduquée par les écrits qu’ils tentaient de m’interdire de lire ;

je me suis formée en observant les rouages du système psychiatrique, dans tous ces recoins.

Je me suis diagnostiquée seule après presque dix ans gâchés dans la psychiatrie, les psychiatres ne m’ont servi qu’à confirmer le mot qu’ils auraient dû poser avant de me faire subir leur torture « thérapeutique ».

Dix ans de psychiatrie et quelques temps à la fuir m’ont éduquée, mais les fols sont les victimes d’une légende oppressive qui dit que nous ne devons surtout rien savoir.

Il y a des moments où j’ai dû cacher des choses aux soignants pour mon propre bien, il y a des moments où j’ai dû guider le raisonnement de psychiatres sans leur dire qu’ils étaient un peu lents dans leur analyse des choses ; j’ai fait l’ingénue trop de fois.

Parfois, je me sens comme une sorcière ; j’ai au-dessus de ma tête un système qui veut proscrire mon savoir, celui que j’utilise aujourd’hui pour mon bien et le bien d’autrui ; je revendique mon propre pouvoir et mon indépendance dans la recherche de mon bien-être.

J’apprends chaque jour de nouvelles thérapies inclusives, là où la psychiatrie semble vouloir suffire au monde, rester elle-même et continuer dans ses méthodes abusives et oppressives.

Il y a beaucoup de gens comme moi, des fols pleins de savoir contraints de fuir.

Et, dans la lutte pour mes sœurs et mes frères qui sont encore enfermés, je me surprends à nous appeler Sorcières.

Vaillandet Lylaeve

La psychiatrie est le degré zéro du soin.

« J’ai une voix dans la tête qui me répète le discours psychiatrique et qui m’empêche de penser par moi-même. »

C’est quoi le soin ?

J’ai longtemps été conditionné voire colonisé par l’idée selon laquelle le soin serait la relation qui unit une personne souffrante à un professionnel de la santé.

Le soin serait manifeste dans la relation soignant-soigné, nom également donné aux réunions insipides qui ont lieu dans les lieux de soins psychiatriques.

Les arguments psychiatriques pleuvent dans ma tête : la psychiatrie sauve des vies, tu ne peux pas vivre sans médicaments et si tu arrêtes c’est l’hospitalisation à coup sûr.

Oui, la psychiatrie a le monopole du « soin psychique ».

Oui, mes pensées argumentent en faveur du soin alors que je déteste les psychiatres.

J’ai mes raisons de les détester, ils ont failli me tuer deux fois avec leurs injections, deux fois j’ai fini en réanimation entre la vie et la mort.

Dix fois, peut-être, j’ai été hospitalisé et mis à l’isolement. Je sais dans ma chair que c’était de la torture de me laisser délirer dans une chambre sans me parler, c’était un « abandon thérapeutique ».

Comme à mon habitude, quand je m’essaie à un texte théorique ou simplement rationnel, me voilà débordé et je finis par témoigner de mon vécu traumatique de la psychiatrie.

Certains s’ennuient quelques semaines dans les couloirs des HP (hôpitaux psychiatriques), gobent les médicaments et repartent faire leur vie, moi je tourne en rond dans ma tête et je m’accroche à la psychiatrie, car, elle et moi, nous sommes liés à vie.

Je suis de ces patients qui ne peuvent pas se passer de médicaments sous peine de perdre le sommeil ou de délirer, je suis de ceux qu’on force à se soigner et à prendre des médicaments pour éviter le pire, sans les accompagner vers une vie heureuse.

La psychiatrie m’entrave tout comme mes difficultés psychiques mais je distingue quand même en moi une part saine dans mon fonctionnement pathologique, j’entrevois que je pourrais aller mieux si la psychiatrie s’absentait de ma vie.

Prescrire des médicaments, ces béquilles pour continuer à avancer et ne pas se foutre en l’air, ou même prescrire des électrochocs en derniers recours, c’est le monopole du soin par la psychiatrie.

L’autre soin c’est prendre soin de ses émotions, pouvoir nouer des relations, communiquer, faire des rencontres, s’émerveiller ensemble et ne pas trembler face à l’inconnu aussi effrayant soit-il.

Le soin dans sa dimension émancipatrice sauverait ma vie car le soin c’est une utopie concrète que j’entrevois dans les yeux et l’amitié de ceux qui ont prise sur leur destin et qui m’aident à aller mieux.

Le degré zéro du soin, ce sont la psychiatrie, les médocs et les électrochocs.

Le premier degré du soin c’est pouvoir dialoguer pour s’émanciper comme individu et collectivement.

Le deuxième degré, c’est un degré d’humour face aux limites du soin et à la fatalité. Et à plus de deux degrés, on sera cuits par le réchauffement climatique avant même d’abolir la psychiatrie.

Le soin s’il n’est pas collectif et émancipateur, c’est de l’oppression.

Tout le monde n’a pas besoin de soins pour être bien, mais chacun devrait pouvoir être accompagné dans sa vie à la mesure de ses besoins sans devoir dépendre d’une ordonnance de médicaments pour aller mieux.

Le soin c’est un processus socialisant, non pas médicalisant. Avec ou sans le soutien des psychothérapeutes, prendre soin les uns des autres ne doit pas être une injonction à aller bien mais un chemin à prendre collectivement en tant que société.

Joan

Survivre à la psychiatrie #14 [Noémie]

Transfert depuis la réa. Le brancard roule à travers les couloirs, les têtes se tournent avec curiosité pour observer la forme allongée et emmitouflée, les yeux fermés, attendant que son sort soit fixé. Un ascenseur, quelques étages, et elle débarque devant une lourde porte fermée à clé. Psychiatrie du jeune adulte. Mot fourre-tout, dans lequel on enferme chaque âme dépassant les lignes soigneusement tracées par la société bien rangée.

Elle se retrouve dans une chambre d’isolement, «c’est le protocole» apparemment. Murs blancs et vides, éclairage aseptisé, ambiance glaciale alors que c’est l’été. Un gros matelas fixé au sol. Rien d’autre. Studio loué non meublé.

On lui récite les règles du service, une suite d’injonctions et d’interdictions. Elle n’écoute pas. Elle a la tête ailleurs même si son corps est là.

C’est l’heure de l’inventaire. On lui retire toutes ses affaires. Pas une seule feuille autorisée, elle qui écrivait pour exorciser.

Les blouses blanches ne tardent pas à arriver. Elles parlent entre elles, la dénudent sans rien lui demander, examinent le cœur, les poumons, les constantes, notent des mots sur de minuscules carnets, viennent tous regarder avec curiosité ses tout petits kilos, pour finir par parler de son diagnostic, prononcer le mot qu’elle hait par-dessus tout, sa maladie dont le nom respire la mort et les os. Ce mot qu’elle a occulté et banni de son vocabulaire depuis tant d’années. Voilà qu’ils le brandissent, triomphants, l’utilisent pompeusement, voilà qu’ils font l’inventaire de son état, l’état des lieux des dégâts, alors qu’elle voudrait juste se boucher les oreilles pour ne plus entendre tous ces termes barbares qu’ils emploient pour la décrire, alors qu’elle voudrait juste ouvrir la porte d’un coup de pied et fuir, alors qu’elle voudrait juste briser la fenêtre d’un coup d’os et se jeter au travers, mais non, elle ne peut rien faire, elle est entourée par tout ce blanc qui lui picote la rétine, les blouses les peaux les murs les draps, ce blanc qui lui crève les yeux, elle voudrait tout envoyer valser mais elle se contente de bouillonner sans rien laisser paraître, parce qu’elle sait que le moindre des gestes pourrait tout empirer.

Elle n’aura droit à rien avant de reprendre du poids. Aucun contact avec l’extérieur. Tout est filtré. Elle a 15 ans, et pendant 6 mois, elle ne pourra même pas échanger un seul regard avec ses parents.

Tout ça, c’est à cause de son corps. De sa peau tendue de toile que ses os menacent de percer. De cette bouillie de tissus et d’organes qui a oublié comment fonctionner. De cette construction branlante à la mécanique fragile pouvant à n’importe quel moment se briser. Il fait peur à voir, à en détourner le regard. Elle ne comprend pas trop pourquoi. Elle ne sait pas ce qu’ils ont tous à la regarder comme ça. D’accord, il y a quelques os qui heurtent le matelas, il y a quelques bleus qui apparaissent ici et là, il y a quelques côtes qui ressortent un peu trop par endroits.

Mais pas de quoi justifier tout ce branle-bas de combat.

Elle y restera des mois, dans cette chambre. Elle deviendra folle à force d’entendre le ronronnement de sa nutrition entérale, de sentir le liquide hypercalorique s’écouler dans sa sonde jusqu’à son estomac en continu. Elle sera contentionnée, de peur qu’elle ne fasse du sport pour tout éliminer. Elle prendra sa douche face à des infirmiers, histoire de vérifier qu’elle ne vide pas les poches censées l’alimenter. Elle n’aura pas le droit de se lever de son lit, ça ferait brûler trop d’énergie. On fermera à clé ses toilettes, et quand elle demandera à y aller on ignorera la sonnette. Elle ne verra personne d’autre que le plafond au-dessus d’elle, les soignants et le psychiatre, quinze minutes de temps en temps.

Au début, elle a vomi sa souffrance, du fond de ses entrailles. Elle crachait sa colère au psychiatre, qui souriait et disait je vous comprends, avant de sortir de sa chambre et d’augmenter ses doses de médicaments.

Elle a aussi essayé de jouer le jeu, celui du je vais mieux, j’ai réfléchi et j’en ai fait des conneries, mais là promis c’est fini.

Elle a fini par réaliser. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils ne cherchent pas à soigner. Ils se cachent derrière les mêmes mots-boucliers. Quoi qu’elle dise, ils lui rient au nez. C’est la maladie, c’est l’anorexie. On ne peut pas se fier à ce qu’elle nous dit. Menteuse tricheuse voleuse. Elle entend une voix à côté de sa chambre, une fois: «toujours à nous manipuler celle là. Elle ne prend même pas de poids. On aura déjà changé de président avant qu’elle sorte de là». Et eux de rire en cœur. Et elle de finir en pleurs.

On lui refusera des draps, parce qu’elle n’a qu’à prendre du poids pour avoir moins froid. On fermera les volets de sa chambre pour qu’elle ne voie pas le dehors. On l’assommera de neuroleptiques parce qu’elle pleure trop fort.

Elle en sortira, 1 an après. Elle aura gagné 20 kilos et un PTSD. Il ne lui faudra pas longtemps pour rechuter.

Depuis, j’ai un peu avancé. J’ai réussi à faire tout ce qu’on me disait que je n’accomplirais jamais. Je repense souvent à tout ça. Je continue à en faire des cauchemars. Il va en falloir encore pas mal, du temps. Mais au moins, je suis vivante pour le moment.

Noémie


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Survivre à la psychiatrie #13 [Liouba]

Survivre à la psychiatrie, survivre en état permanent de survie.

En flash-backs des corps meurtris, des esprits bégayants, des odeurs d’hôpital et d’urine, des piqûres, des sangles de la contention, des couverts en plastique, de la chambre d’isolement. Des vies comme des ballons de baudruche, abandonnés derrière les murs, mous et à bout de souffle, qu’on perce sans éclater.

Survivre à la psychiatrie c’est ne jamais oublier l’immensité de ce monde d’absurde, des traitements qui dévastent tout sur leur chemin, des prises en charge erratiques qui jonglent avec la légalité et le mépris total de tout droit de l’humain.

S’habituer à sa laisse. Demander un peu de mou. S’en contenter. Plus on se débat, plus on s’englue. Alors on se fige, on se calme, on redescend.

Survivre à la psychiatrie, c’est devoir se relever aujourd’hui, quand on a été allongée si longtemps qu’on ne voit plus hier ni demain, le mois dernier ou le mois prochain. Quand on a été attachée si longtemps qu’on en a les jambes enflées. Quand on a été shootée si longtemps que nos dos sont courbés : béquillés par des ‘eptiques on ne va pas très vite.

Survivre à la psychiatrie c’est bon pour celles qui peuvent y survivre. Qui ne sont pas trop détruites, juste les bords émoussés, les stigmates à l’intérieur, bien planqués.

Survivre, se relever, retrouver sa force, son humanité, après avoir été infantilisées, végétalisées, animalisées, privées de parole, privées de conscience.

Survivre à la psychiatrie c’est porter la colère en soi. Le pourquoi eux, pourquoi moi, pourquoi ce silence du monde valide, ce rejet à-priori. Au mieux l’indifférence, pour les pas tout à fait humains.

Survivre à la psychiatrie, pour les copines à l’intérieur. Celles avec qui on a partagé des heures d’ennui, des centaines de clopes, des marches en cercles infinis. Pour celles à l’HP depuis 20 ans, 40 ans, toute leur vie, une vie blanche, entre quatre murs, sans loisirs, sans espoirs, sans droits, sans liens avec le dehors, avec juste une putain de télévision, quatre programmes devant lesquels stagner, stagner toute la journée. Survivre à la psychiatrie pour celles qui y retournent. Celles qui survivent moins bien.

Survivre à la psychiatrie « c’est beaucoup de courage ! ». Quelle connerie. Survivre à la psychiatrie, c’est jouer la comédie de l’adaptée, dans une société qui isole, contentionne, maltraite, ridiculise. Lorsqu’on voudrait briser les seringues, recracher les pilules, refuser de collaborer. Feindre le calme pour être détachée, feindre la normalité pour sortir. Se construire une vie comme un voile sur sa folie, sur sa différence, les araignées et les visions barricadées à l’intérieur.

Survivre à la psychiatrie, rêver de tout cramer.

Ne pas s’être foutue en l’air à la sortie.

Survivre à la psychiatrie, à la machine à normaliser – et si elle ne peut pas normaliser, machine à rejeter les folles, les bizarres, les improductives en tout genre.

Survivre à la psychiatrie c’est se battre pour vivre, pour soi, pour les autres, pour abolir les soins contraints, la société validiste, la systémie de l’oppression, la stigmatisation. C’est oser parler haut et fort. C’est dire que ce n’est pas une seule histoire, ni un seul pays ni une seule époque. C’est la polyphonie de nos douleurs. C’est se rassembler, s’entraider, avec nos sœurs, les autres minorisées qui luttent pour leurs droits les plus vitaux, entraîner nos alliées derrière nous.

Survivre à la psychiatrie, n’est jamais un acquis.

Survivre à la psychiatrie c’est faire de ses faiblesses, ses vulnérabilités, ses stigmates, une force.

Survivre à la psychiatrie c’est entrer collectivement en action pour en venir à bout.

Survivre à la psychiatrie pour celles qui sont parties.

Liouba


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