Survivre à la psychiatrie #14 [Noémie]

Transfert depuis la réa. Le brancard roule à travers les couloirs, les têtes se tournent avec curiosité pour observer la forme allongée et emmitouflée, les yeux fermés, attendant que son sort soit fixé. Un ascenseur, quelques étages, et elle débarque devant une lourde porte fermée à clé. Psychiatrie du jeune adulte. Mot fourre-tout, dans lequel on enferme chaque âme dépassant les lignes soigneusement tracées par la société bien rangée.

Elle se retrouve dans une chambre d’isolement, «c’est le protocole» apparemment. Murs blancs et vides, éclairage aseptisé, ambiance glaciale alors que c’est l’été. Un gros matelas fixé au sol. Rien d’autre. Studio loué non meublé.

On lui récite les règles du service, une suite d’injonctions et d’interdictions. Elle n’écoute pas. Elle a la tête ailleurs même si son corps est là.

C’est l’heure de l’inventaire. On lui retire toutes ses affaires. Pas une seule feuille autorisée, elle qui écrivait pour exorciser.

Les blouses blanches ne tardent pas à arriver. Elles parlent entre elles, la dénudent sans rien lui demander, examinent le cœur, les poumons, les constantes, notent des mots sur de minuscules carnets, viennent tous regarder avec curiosité ses tout petits kilos, pour finir par parler de son diagnostic, prononcer le mot qu’elle hait par-dessus tout, sa maladie dont le nom respire la mort et les os. Ce mot qu’elle a occulté et banni de son vocabulaire depuis tant d’années. Voilà qu’ils le brandissent, triomphants, l’utilisent pompeusement, voilà qu’ils font l’inventaire de son état, l’état des lieux des dégâts, alors qu’elle voudrait juste se boucher les oreilles pour ne plus entendre tous ces termes barbares qu’ils emploient pour la décrire, alors qu’elle voudrait juste ouvrir la porte d’un coup de pied et fuir, alors qu’elle voudrait juste briser la fenêtre d’un coup d’os et se jeter au travers, mais non, elle ne peut rien faire, elle est entourée par tout ce blanc qui lui picote la rétine, les blouses les peaux les murs les draps, ce blanc qui lui crève les yeux, elle voudrait tout envoyer valser mais elle se contente de bouillonner sans rien laisser paraître, parce qu’elle sait que le moindre des gestes pourrait tout empirer.

Elle n’aura droit à rien avant de reprendre du poids. Aucun contact avec l’extérieur. Tout est filtré. Elle a 15 ans, et pendant 6 mois, elle ne pourra même pas échanger un seul regard avec ses parents.

Tout ça, c’est à cause de son corps. De sa peau tendue de toile que ses os menacent de percer. De cette bouillie de tissus et d’organes qui a oublié comment fonctionner. De cette construction branlante à la mécanique fragile pouvant à n’importe quel moment se briser. Il fait peur à voir, à en détourner le regard. Elle ne comprend pas trop pourquoi. Elle ne sait pas ce qu’ils ont tous à la regarder comme ça. D’accord, il y a quelques os qui heurtent le matelas, il y a quelques bleus qui apparaissent ici et là, il y a quelques côtes qui ressortent un peu trop par endroits.

Mais pas de quoi justifier tout ce branle-bas de combat.

Elle y restera des mois, dans cette chambre. Elle deviendra folle à force d’entendre le ronronnement de sa nutrition entérale, de sentir le liquide hypercalorique s’écouler dans sa sonde jusqu’à son estomac en continu. Elle sera contentionnée, de peur qu’elle ne fasse du sport pour tout éliminer. Elle prendra sa douche face à des infirmiers, histoire de vérifier qu’elle ne vide pas les poches censées l’alimenter. Elle n’aura pas le droit de se lever de son lit, ça ferait brûler trop d’énergie. On fermera à clé ses toilettes, et quand elle demandera à y aller on ignorera la sonnette. Elle ne verra personne d’autre que le plafond au-dessus d’elle, les soignants et le psychiatre, quinze minutes de temps en temps.

Au début, elle a vomi sa souffrance, du fond de ses entrailles. Elle crachait sa colère au psychiatre, qui souriait et disait je vous comprends, avant de sortir de sa chambre et d’augmenter ses doses de médicaments.

Elle a aussi essayé de jouer le jeu, celui du je vais mieux, j’ai réfléchi et j’en ai fait des conneries, mais là promis c’est fini.

Elle a fini par réaliser. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils ne cherchent pas à soigner. Ils se cachent derrière les mêmes mots-boucliers. Quoi qu’elle dise, ils lui rient au nez. C’est la maladie, c’est l’anorexie. On ne peut pas se fier à ce qu’elle nous dit. Menteuse tricheuse voleuse. Elle entend une voix à côté de sa chambre, une fois: «toujours à nous manipuler celle là. Elle ne prend même pas de poids. On aura déjà changé de président avant qu’elle sorte de là». Et eux de rire en cœur. Et elle de finir en pleurs.

On lui refusera des draps, parce qu’elle n’a qu’à prendre du poids pour avoir moins froid. On fermera les volets de sa chambre pour qu’elle ne voie pas le dehors. On l’assommera de neuroleptiques parce qu’elle pleure trop fort.

Elle en sortira, 1 an après. Elle aura gagné 20 kilos et un PTSD. Il ne lui faudra pas longtemps pour rechuter.

Depuis, j’ai un peu avancé. J’ai réussi à faire tout ce qu’on me disait que je n’accomplirais jamais. Je repense souvent à tout ça. Je continue à en faire des cauchemars. Il va en falloir encore pas mal, du temps. Mais au moins, je suis vivante pour le moment.

Noémie


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Survivre à la psychiatrie #13 [Liouba]

Survivre à la psychiatrie, survivre en état permanent de survie.

En flash-backs des corps meurtris, des esprits bégayants, des odeurs d’hôpital et d’urine, des piqûres, des sangles de la contention, des couverts en plastique, de la chambre d’isolement. Des vies comme des ballons de baudruche, abandonnés derrière les murs, mous et à bout de souffle, qu’on perce sans éclater.

Survivre à la psychiatrie c’est ne jamais oublier l’immensité de ce monde d’absurde, des traitements qui dévastent tout sur leur chemin, des prises en charge erratiques qui jonglent avec la légalité et le mépris total de tout droit de l’humain.

S’habituer à sa laisse. Demander un peu de mou. S’en contenter. Plus on se débat, plus on s’englue. Alors on se fige, on se calme, on redescend.

Survivre à la psychiatrie, c’est devoir se relever aujourd’hui, quand on a été allongée si longtemps qu’on ne voit plus hier ni demain, le mois dernier ou le mois prochain. Quand on a été attachée si longtemps qu’on en a les jambes enflées. Quand on a été shootée si longtemps que nos dos sont courbés : béquillés par des ‘eptiques on ne va pas très vite.

Survivre à la psychiatrie c’est bon pour celles qui peuvent y survivre. Qui ne sont pas trop détruites, juste les bords émoussés, les stigmates à l’intérieur, bien planqués.

Survivre, se relever, retrouver sa force, son humanité, après avoir été infantilisées, végétalisées, animalisées, privées de parole, privées de conscience.

Survivre à la psychiatrie c’est porter la colère en soi. Le pourquoi eux, pourquoi moi, pourquoi ce silence du monde valide, ce rejet à-priori. Au mieux l’indifférence, pour les pas tout à fait humains.

Survivre à la psychiatrie, pour les copines à l’intérieur. Celles avec qui on a partagé des heures d’ennui, des centaines de clopes, des marches en cercles infinis. Pour celles à l’HP depuis 20 ans, 40 ans, toute leur vie, une vie blanche, entre quatre murs, sans loisirs, sans espoirs, sans droits, sans liens avec le dehors, avec juste une putain de télévision, quatre programmes devant lesquels stagner, stagner toute la journée. Survivre à la psychiatrie pour celles qui y retournent. Celles qui survivent moins bien.

Survivre à la psychiatrie « c’est beaucoup de courage ! ». Quelle connerie. Survivre à la psychiatrie, c’est jouer la comédie de l’adaptée, dans une société qui isole, contentionne, maltraite, ridiculise. Lorsqu’on voudrait briser les seringues, recracher les pilules, refuser de collaborer. Feindre le calme pour être détachée, feindre la normalité pour sortir. Se construire une vie comme un voile sur sa folie, sur sa différence, les araignées et les visions barricadées à l’intérieur.

Survivre à la psychiatrie, rêver de tout cramer.

Ne pas s’être foutue en l’air à la sortie.

Survivre à la psychiatrie, à la machine à normaliser – et si elle ne peut pas normaliser, machine à rejeter les folles, les bizarres, les improductives en tout genre.

Survivre à la psychiatrie c’est se battre pour vivre, pour soi, pour les autres, pour abolir les soins contraints, la société validiste, la systémie de l’oppression, la stigmatisation. C’est oser parler haut et fort. C’est dire que ce n’est pas une seule histoire, ni un seul pays ni une seule époque. C’est la polyphonie de nos douleurs. C’est se rassembler, s’entraider, avec nos sœurs, les autres minorisées qui luttent pour leurs droits les plus vitaux, entraîner nos alliées derrière nous.

Survivre à la psychiatrie, n’est jamais un acquis.

Survivre à la psychiatrie c’est faire de ses faiblesses, ses vulnérabilités, ses stigmates, une force.

Survivre à la psychiatrie c’est entrer collectivement en action pour en venir à bout.

Survivre à la psychiatrie pour celles qui sont parties.

Liouba


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« Le cheminement d’un apaisement », une BD de C. Guirriec

Préface

« Je m’appelle comme je m’appelle et j’ai l’âge que j’ai. Éclairant, n’est-ce pas ? Je ne cherche pas à ce que tu me connaisses par mon prénom mais par mon histoire. Je ne médirai pas sur ce que j’ai vécu ou sur celle que j’ai été. Sans cela, je ne serais telle que je suis aujourd’hui. Et à regarder de le chemin parcouru, je te le dis, rien n’est figé dans la vie […] »

Tout feu tout flamme [MonstresTV]

Tout feu tout flamme
Je me lance dans des projets
Aux airs de montagne
Et vite, trop vite
Je me consume
Je fonce tête baissée
Et je me trompe, j’échoue
Revenu sur la rive,
Je me demande : pourquoi ?
Pourquoi tout ça ?

Il paraît
Que c’est mon trouble qui veut ça
Ma personnalité malade
“une pensée en tout ou rien”
Oui, c’est ça
Je donne tout,
Ou je donne rien.
Alors moi j’ai envie de tout donner
Tant pis pour les ratés
Tant pis pour les loupés
Je me casse la gueule
Sur des envies plus grandes que moi
Et le corps écorché,
Je reviens
La tête levée,
Sur la pointe des pieds
Est-ce que le monde veut encore m’accepter ?

Tout feu tout flamme,
Je me consume
Et brûle mes rêves
Et perds mon âme.

C’est dur
De prendre son envol
En sachant qu’on va encore
S’écraser.

De toute façon je ne sais plus voler,
Les médicaments m’ont coupé les ailes
Je ne tombe plus que du haut de mon corps
Et je fais 1m70.

C’est sûr, ça fait moins mal
Mais les hauteurs me manquent

“L’idée, c’est de vous stabiliser”
Disent-ils
Mais rien ne marche sur moi,
Ni les antidépresseurs
Ni les régulateurs de l’humeur.
Je reste une phalène
Qui se cogne sans arrêt à la lampe de ses rêves.
J’en reviens cramé
De la tête aux pieds.
Le monde voudra-t-il encore m’accepter ?

MonstresTV

https://www.instagram.com/monstrestv/

 

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Au nom du père [Audrey CHENU]

Je me souviens de mon enfance bénie, petite maison dans la prairie,
entourée de champs, plus de vaches que d’habitants…
Mon père plante des fraises, récolte ma gourmandise
À 7 ans, surprise !
Pour faire passer la pilule, mon oncle amène une tarte aux fraises
et mon père à l’hôpital, le meilleur des mondes bascule…
Réminiscences d’un royaume perdu, je salue mon innocence,
Première visite à l’asile, mon roi déchu trône parmi les zombies, les débiles,
des gens crient, psalmodient, répètent des gestes à l’infini
Je ne le reconnais plus, son âme a déserté, ses yeux sont vides et sans reflet…
une femme me raconte sa vie et son envie de mort, étrange litanie
un homme me montre son corps, son zizi, je m’enfuis…
Têtue, je décide que je n’irai plus !
Mais mon père récidive, obscur diagnostic :
psychose maniaco-dépressive, camisole chimique pour maladie mentale, traitement de cheval,
les médecins tout puissants comme les labos pharmaceutiques en font leur cobaye, un légume,
l’écume au coin des lèvres, le regard dans la brume…
J’attends qu’on le délivre depuis que je suis môme, dix ans près d’un fantôme, condamné à survivre
Sa mère fait l’éloge de son génie, malgré tous ses diplômes,
je ne vois qu’un homme à genoux, hagard ; au nom de sa folie, relégué, mis au placard 
Corps gonflé, visage bouffi, cachez ce monstre à tout prix !
Parler ferait des ravages, nous serions la honte du village.
Les mots, l’émotion sont bannis…
Au collège, je ne peux rester sage, sur ma chaise, je dis ce que je pense
Mon adolescence s’achève entre 4 murs, son absence me pèse
A la télé, les scènes entre père et fille m’attendrissent,
on s’écrit mais sa morale m’écrase, je veux qu’il me chérisse

Depuis le divorce il va mieux, profite de la vie comme jamais,
amoureux, il recommence à voyager, on se voit un peu, étranges étrangers…
Au resto, ses mains tremblent comme des feuilles, le regard des autres me dérange,
il perd la moitié de ce qu’il mange,  un an plus tard je le promène en fauteuil.
Ma mère est morte en 2013, juste avant que je publie mon autobiographie,
mon père faillit mourir l’hiver suivant, rien ne m’apaise,
mes larmes orphelines volent au vent…
J’erre dans le dédale de l’hôpital, l’esprit assiégé, je perds les pédales, piégée
Ce poète muet, fan de Dylan, me raconte sa vie volée, avec un sacré débit,
comme si mon récit avait ouvert les vannes, fait sauter les verrous des non-dits
Ma sœur m’accuse de le rendre malade avec mon livre,
omettant que les mots délivrent, que le silence embrigade
Au salon du livre, dans une salle pleine de gens venus m’écouter,
il pleure comme un bébé, l’émotion enivre… 

Mon père a su lire avant de parler, il sème des livres dans ma vie de petit poucet
Enfant d’ouvrier, profitant d’une retraite aisée grâce à son mérite, ancien champion de cyclisme,
il s’offre le vélo de ses rêves à 60 ans, j’en hérite quand il se retrouve paralysé, la vie ne manque pas de cynisme ! après 20 ans de neuroleptiques, son système nerveux dégénère, en maison de retraite médicalisée… de psychotique à bipolaire, de l’EHPAD à l’HP, je hais ces mots, ces murs aseptisés, ça sent le confort, l’odeur de la mort, dans ce décor, des corps se meurent, des âmes s’égarent,  la raison s’exile… comme cette petite vieille qui s’incruste dans la chambre de mon père, sénile, je la raccompagne gentiment, elle revient après quelques instants…

Je nourris mon père à la cuillère, il perd la parole, langage crypté sans parabole, ses mots s’envolent, il porte des couches et voit une orthophoniste, Nietzsche à son chevet. Sur son vélo de course, légère, je m’en vais. À ma dernière visite, il me dit « j’attends la fin »… je me tais, interdite car les mots sont vains.

Depuis il est parti, enfin, se laissant mourir de faim. La psychiatrie lui a volé sa vie ! Ce sera le mot de la fin.

Audrey CHENU

Page blanche [Sherazad]

J’ai passé la pire année de ma vie, j’ai perdu celui que je considérais comme l’amour de ma vie, j’ai passé des mois enfermée seule sans espoir, la peur au ventre entourée de personne tout autant perdues que moi. J’ai passé des mois à espérer seulement sortir de ces murs déprimants, de cette routine qui t’éteint à petit feu.

Attendre pour ces putains de médicaments, attendre pour fumer, attendre pour sortir dans le parc dont tu as fait le tour 100 fois, attendre pour les visites, attendre pour manger, attendre de pouvoir à nouveau exister. Attendre parce qu’on est patient. Attendre pour voir le médecin attendre pour parler à des infirmiers, attendre la fin de la relève. Attendre sans trêve, la pire torture pour une impatiente.

Mais c’est pas tout, ces murs se resserrent peu à peu autour de toi pour faire de toi le patient parfait sans âme. Tu perds ton essence plus rien ne te définit, pour ma part j’ai perdu l’art des mots et mes sentiments mes émotions et mes sensations de quoi dénaturer une hypersensible.

J’ai failli perdre la vie, perdre l’usage de mes jambes. Mais je n’ai pas souffert. J’ai explosé mon pied en morceaux, cassé deux vertèbres, et j’ai rien ressenti tellement que j’étais vide.

J’ai passé le jour de mon anniversaire attachée à un lit, écartelée sur un lit d’hôpital pieds et poing liés.

J’ai été plâtrée pendant 3 mois sans pouvoir poser le pied par terre avec un corset sur le dos. J’ai du réapprendre à marcher comme une seconde naissance. C’est ce que j’aimerais que ce soit une renaissance, un retour à zéro un reset page blanche et on recommence.

Sherazad

Instagram : @__sherazad__

Texte initialement publié par https://www.instagram.com/voix_qui_clochent/

illustration : Paysage, vers 1954. Nicolas de Staël. Kunsthalle, Karlsruhe.

À propos de CHARGE de l’autrice Treize. [SNG]

(ceci n’est pas un essai critique mais plus un manifeste en coconsonance ; et fuck aux mots hors la nomenclature du dictionnaire que j’ai dû bricoler pour singulariser mon propos hors des cases, sinon j’aurais fait une BD.)

La psychiatrie, c’est comme si on vous disait
« sauve-toi, tu es malade »,
en vous coupant tous les membres.
L’effroi de l’impuissance resserre l’unique sentier de la soumission.
Je ne lis pas mais il y a des exceptions.
Je n’entends que les bombes.

J’ai rencontré Treize sur la scène slam en 2018, alors que j’entreprenais moi-même (sans trop savoir ce que je foutais) un coming-out psychiatrique par ce biais de la scansion conjoint au témoignage BD, après des années de mutisme, durant et à propos de l’épopée qui m’enlise dans l’hôpital, du début de l’adolescence à mes 28 ans.

Les scènes ouvertes, comme leur dénomination le laissent ouïr, accueillent toutes les paroles, la mienne, celle de Treize ou de tout.e autre orateur.trice d’un soir, sans jugement, avec intérêt et attention, avec encouragement et complicité.

Treize, sur scène, c’est lancinament poétique, c’est enraciné, c’est encombre-membre, c’est haut-le-corps détouré qui hurle en secrets à bras nos cœurs.

À l’époque où nous nous découvrons sur les tréteaux des fonds de bars, je ne sais que très peu du parcours qui se délite en front à la voix poignante, bouleversée, bouleversante, depuis la grotte s’incisive jusqu’à la gorge un visage confusément grave et délicat, un doux regard traversé par l’histoire, contenue, envers et contre sa crue.

La poésie, le slam, le rap, nous les explorons, je le crois communément, sur un flow guerrier, une détonation langagière de la chair, excisée des méandres de l’effroi au bide. Nous nous employons au travail de réparation, d’apaisement sur parole de la faillite humaine éprouvée.

Élire domicile dans l’épouvantaïble moi.

Parce qu’il a tout catapulté de l’intérieur, le corps, intoxiqué par l’expérience de la terreur silencieuse, ses fonctionnalités brouillées depuis l’abysse des cocktails chimiques s’arque, s’incline, redevable en tous actes manqués, en non-dits, en prosternations humiliées.

Bourdonne la solitude de l’internement indéfini, l’impertinence de dénuder l’expérience taboue, au risque de représailles, au risque de sa peau. Le corps bouilli s’enflamme par la bouche, sa lèvre inférieure affranchie du baratin médicinal.

La poésie incendie l’espace, au grand chut de sidération.

L’oppression régie les tables de loi de l’H.P, dont les disciples rédigent les sanctions saintes à l’agile assimilation, digestion, puis incinération intra-muros. Entre nos murs du corps, les parois sont franchies sans justificatif, sans législation, sans soin du jus qui coule chez tout.e un.e patient.e qui séjourne à contre-gré.

Cette agression ascendante n’a pas de nom, ne peut s’interpréter qu’à l’éprouvement, qu’à l’adhésion démentielle du symposium médical qui parque d’aucuns autres corps pour rattraper au dressage, à la déformation, au bourrage de bonnes mesures la réunification de l’état normal.

Y a pas de témoins sinon ce corps qui trinque, qui se transforme, se monstruose, sinon quelques notes retranscrites en carnets qu’on s’essaie à tenir pour traces, ces traces aux membres griffés de haine, ses livres de frappe bourrelées ou dispersées à l’étage.

Se sauver sauf fauve et veuf.

Du deuil à l’aliénation, le rabaissement s’ordinaire, la vigilance continue, la tension côtoie l’ennui, l’attente et dilemme du constat diagnostic, ce pour quoi on ne sait pas ce qu’on fabrique ici, ni comment agir là, passiviter pour partir vite, sans récidive, s’effacer sans lacets du tabloïd.

Irrémissiblement perquisitionné.es de l’esprit en civière, la psychiatrie nous harnache par la maladie pour ne plus jamais nous relâcher au demeurant libres et léger.es, au risque de l’éclope irrévocable. Plus jamais vivre dans la fermeté du temps présent, resurgir d’incertain passé et prévenir hagard.e à tout à l’heure.

Le sursis ne constitue pas une vie approuvable, ce à quoi nous sommes condamné.e.s, réduit.e.s de profil en victime, de face rescapé.e.s ou crevettes (même empâtées) outrepassées entre les mailles. Alors, on se rebricole un quotidien malagile, rythmé par la houle de tiroirs parasites à trier, par les accès de peur et réminiscences qui crachinent en trombes dans l’agglomération.

D’hier à demain, si je vous dis qu’on chuchote psychiatrie, qu’on grignote psychiatrie, qu’on somnole psychiatrie, qu’on se morfond psychiatrie, que mon hospice embrume psychiatrie, qu’aujourd’hui-même, je bosse en psychiatrie…

Alors alien.é.e.s ; sans aucun doute.
Humain.e.s ? D’autant plus habilement peaufiné.e.s.

Merci Treize, inaliénable merci,

SNG

Les références de l’ouvrage en question : Charge de Treize. Parution en format Poche, le 1er février 2024. (6.40€)

Pour suivre SNG sur Instagram @lestempsuspendule : https://www.instagram.com/lestempsuspendule/

Le blog de SNG : https://essen-g.blogspot.com/

Mon papa est bipolaire

 Qu’est-ce qu’elle est vive ta fille ! Et elle vient vers nous si facilement.

C’est mieux qu’à l’école. A l’école c’est du coloriage de bébé. Là, c’est une grosse fleur et il y a plein de stylos de couleurs. Je ne veux pas dépasser comme la mamie en face. Elle ne bouge pas la main avec son crayon… elle est un peu nulle.

– Comment fais-tu pour l’élever ? Elle a l’air si autonome.

– Je la laisse faire…

Il y a trop de bruits, j’en ai marre ! Une autre mamie parle fort, avec ses morceaux de carrelages bleus et blancs qu’elle colle sur du bois. Elle casse le carrelage, elle le recolle… Les adultes sont vraiment bizarres. Ils ont de la chance avec tous ces jouets !

J’en ai marre, où es-tu papa ?

Hum, ça sent bon… le chameau sur la boîte est rigolo. Odeur de tabac blond, m’a dit papa.

Papa et ses copains se sont allongés sur une serviette de plage, ils sont pieds nus dans l’herbe. On bronze. On voit le dauphin de papa sur son dos. Je veux dessiner pareil.

Ses amis ont plein de dessins aussi ! Pfff… moi, je n’ai pas le droit encore… Ses copains sont comme à la maison, avec des grosses boucles d’oreilles assis à s’échanger une cigarette. La fumée sent amère, ça me pique la gorge.

– Chut, ma chérie, ne dit à personne qu’on est ici !

– Pourquoi ?

– Je t’ai déjà dit d’arrêter les pourquoi, chut, c’est tout. C’est un secret.

Je m’ennuie, ils parlent entre eux.Je vois un papi dans un fauteuil roulant, il a l’air triste.

– Pourquoi t’es dans un fauteuil ?

– Ah ça, ma chérie… c’est une longue histoire. Tu veux que je te la raconte ?

Il bouge les bras au ciel et rigole avec moi. Y a tellement d’adultes tristes ici. Pourquoi Papa rit ? Une dame pleure beaucoup, elle dit qu’elle n’arrive pas à vivre seule chez elle. Je m’ennuie… Ah ! C’est l’heure du goûter !

  • Papa, pourquoi on te fait écrire ton prénom sur une feuille avant de rentrer dans la salle pour goûter ?
  • Ah, ça…c’est pour que personne ne prenne son goûter deux fois. Toi, tu peux.

Chouette ! À la table d’à côté, les adultes sont tous gros. Ils ont des pommes pour le goûter, pas de confiture comme nous. Je vais sous leur table leur donner les miennes. Ils sont contents, et les cachent dans leurs poches.

  • Papa y a pas d’autres enfants, pourquoi ?
  • Oh, ça tu sais… je ne sais pas.

Je m’allonge dans l’herbe et je regarde les nuages, un lion qui devient une tortue…

  • Tu l’as fait diagnostiquer ?
  • Pourquoi ?
  • Elle a l’air de tout comprendre.
  • Diagnostic de quoi ?
  • Tu sais les surdoués…
  • Oh, ça… elle ne tient sans doute pas de moi !
  • Moi hors de question que j’amène mes gamins, j’ai honte, je n’ai pas envie qu’ils aient peur… comment t’as fait ?
  • « Papa est en maison de repos ».
  • Et ça suffit ?
  • Oui, l’important ce n’est pas la réalité, mais l’histoire que l’on se raconte.

Il est l’heure de partir, j’ai envie de rester. Papa m’accompagne au grillage, il y a plein d’autres familles qui partent, qui pleurent et disent au revoir. J’ai l’impression de laisser papa devant le bus qui part pour la colonie de vacances. J’ai envie de pleurer aussi, mais je me retiens.

  • La bipolarité c’est quoi, Papa ?
  • Oh, ça… c’est un nom qu’on me donne tu sais, ce n’est pas très important… ça ne change rien au fait que je t’aime.
  • Tu sors quand ? Je reviens quand ?
  • Oh, ça… quand je me serai assez reposé, je viendrai te chercher.

Je la regarde partir. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Nous nous aimions le temps d’un après-midi. Elle sent tout : mon odeur et les gens. Je sais qu’elle est en avance. Heureusement, je lui ai lu tôt des histoires. Ça ne durera pas toujours, un jour, je devrais répondre à ses pourquoi. Elle s’éduque seule, parce que moi, je n’y arrive pas.

– Papa, je sais que tu mens…mais pourquoi ?

Lucie

Abolir la psychiatrie

« L’abolition de la psychiatrie n’implique pas d’interdire aux gens de s’approprier les diagnostics psychiatriques qu’iels estiment leur être utiles, ni de leur interdire de continuer à prendre les médicaments psychiatriques qu’iels estiment efficaces. »

Stella Akua Mensah & Stefanie Lyn Kaufman-Mthimkhulu

https://www.zinzinzine.net/l-abolition-carcerale-doit-inclure-la-psychiatrie.html

Préambule

Je tiens à préciser en introduction que je ne suis pas sous l’emprise de la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH ou CCHR à l’international), une organisation qui exploite les victimes de la psychiatrie au service d’un culte sectaire.

J’écris cet article car depuis la création de Comme des fous, j’ai mis beaucoup d’énergie pour comprendre la psychiatrie, pour réfléchir à comment la transformer collectivement car au final on est dans le même bateau.

J’écris en « je » car j’aimerais arrêter de me cacher derrière un « nous », sous-entendu « nous à qui on ne donne pas la parole », pour assumer mon point de vue personnel que je ne retrouve pas dans les mots des autres. Je sais que la psychiatrie ne me lâchera pas malgré la haine que je lui porte et je ne doute pas que l’EMDR ou la sismothérapie pourraient m’aider à dépasser les traumas générés par les hospitalisations à répétition.

Je trouve néanmoins qu’il faut politiser le problème. Car sinon on en revient toujours aux mêmes peurs et aux mêmes arguments.

Si la psychiatrie disparaît, la folie elle ne disparaîtra pas, qu’est-ce qu’on va faire de ces personnes folles pour lesquelles notre soutien indéfectible ne suffit pas, si même quand on se relaie jour et nuit pour l’accompagner, elle part dans un délire qui nous fait envisager le pire, qu’elle pourrait avoir une pulsion de mort ?

Si la psychiatrie disparaît, oui il va falloir s’organiser et proposer une alternative. Penser le soin dans la communauté, monter en compétence au niveau de la résolution de crises et de conflits, pour pouvoir se passer de l’hôpital psychiatrique.

Si la psychiatrie disparaît, les murs de l’asile tombent, même pour les plus démunis qui n’ont nulle part où aller ou qui n’ont pas les sous pour se réfugier en clinique. On nous répond qu’être enfermé en psychiatrie puis suivi à vie, c’est toujours mieux que de finir enfermé en prison (alors qu’on n’a même pas commis de crime…).

L’enfermement psychiatrique et la déshumanisation des soins qui va avec ne sont pas une solution.

Certaines propositions qui reviennent souvent sont l’arrêt des hospitalisations et des traitements forcés ainsi que l’abolition de la contention. En finir avec les traitements dégradants, ce qui sous-entend qu’on ne garderait que le bon côté de la psychiatrie, des gens dévoués et formés à accueillir nos proches quand ils vont trop mal…

Beaucoup considèrent n’avoir été que malmenés par la psychiatrie, qu’ils vont bien malgré tout et que la psychiatrie les a sauvés, qu’il faut réussir à passer outre les conditions d’hospitalisation difficiles, que même si la chambre d’isolement est une torture psychique, mieux vaut le taire et ne pas raviver les traumas.

A chacun sa souffrance, à chacun ses traumas, un jour tu trouveras le bon psychiatre et psychologue pour te reconstruire et avancer, et la psychiatrie ne sera qu’une béquille, elle ne prendra qu’une place insignifiante dans ta vie rétablie car la psychiatrie ce n’est pas la vie. La vie hors des moments de crise vaut le coup d’être vécue et quand on va bien, on ne pense pas à changer la psychiatrie.

Je pense que ceux qui vont bien ont le devoir d’aider ceux qui n’ont pas (du moins temporairement) les ressources mentales pour résister à la folie et à la réponse psychiatrique (« tais-toi et avale ton traitement médicamenteux »).

Ceux qui sont rétablis mais aussi les proches peuvent aussi ne pas être complices de la maltraitance psychiatrique, ne pas fermer les yeux et permettre l’émergence de propositions alternatives de soins inscrits dans la communauté, échappant au tout médicament et à l’explication biomédicale des handicaps psychosociaux et des troubles dont la science ignore les causes.

Abolir la psychiatrie, ce n’est pas guérir miraculeusement en se sevrant des médicaments en cachette de son psychiatre, ni même forcément arrêter son traitement médicamenteux, ni même refuser les diagnostics ou les soins. Abolir la psychiatrie, c’est être fin d’esprit à défaut d’être sain d’esprit, c’est accepter la neurodiversité et la folie comme quelque chose d’inscrit dans l’humanité, une souffrance ou un handicap à accueillir collectivement, le « vrai » soin sans rapport de domination. Ces alternatives existent déjà dans les groupes d’auto-support et les groupes d’entendeurs de voix.

Les gens qui avons besoin de médicaments-béquille pour réguler le sommeil, apaiser les idées, ne pas sombrer dans l’abîme ou réduire l’anxiété, on a aussi besoin de parler. Parler de moi, je n’aime pas ça, je préfère engager une discussion sur la psychiatrie.

Comme dit un ami, parler de psychiatrie peut sauver des vies. Mais je pense que la psychiatrie sauve parfois des vies par défaut car on n’a pas inventé d’autre recours. Et que ce qui soulage vraiment la souffrance, c’est la parole, ce à quoi les psychiatres ne sont pas formés en 10 ans d’études contrairement aux psychologues.

Je suis heureux de pouvoir dévoiler par écrit ce que je pense sur la psychiatrie et mon refus de la voir se réformer, je pense qu’écrire c’est aussi réfléchir, sortir d’un silence et d’une souffrance étouffée par les calmants. Et j’espère qu’on pourra réfléchir ensemble à des récits alternatifs, dépsychiatriser nos troubles et s’émanciper collectivement car, antipsy ou pas, au final on est dans le même bateau.

Joan

« J’ai arrêté les médocs » [Avril Dystopie]

Et je vais bien (?)

En 2018, j’ai fait une « décompensation », « crise psychotique », « bouffée délirante aigue » : bref, pendant trois mois, je me suis pris pour Jésus.

Je me baladais en ville avec une robe à volants et des collants résilles bleu ciel, une béquille à la main pour soutenir les 35 kilos que mes jambes ne pouvaient plus porter, je gueulais des poèmes sur les places et je montrais mon cul aux caméras de surveillance, persuadé que j’étais au centre d’un film documentaire génial, dirigé par un type qui regardait toute mon ascension mystique dans une grande pièce sombre avec des écrans partout.

On m’a foutu en HP, une fois, trois fois, cinq fois, on aurait dit qu’ils avaient inventé des mots rien que pour moi, « discours logorrhéique » et surtout « patient dangereux, violent, en refus de soin » ce qui aurait pu me destiner tout à fait à une vie en institution si je ne m’étais pas enfui.

J’ai passé un mois chez ma mère, sous grosse dose d’anxiolytiques, petit à petit, la crise est partie, grâce à quelques gens aussi qui ont accepté de m’écouter et de me parler. J’ai vu une psychiatre qui m’a remis sous neuroleptiques, elle me disait « si vous arrêtez, je vous remets en HP », je dormais 16 heures par nuit, je ne ressentais ni tristesse ni plaisir, mais je l’ai eu mon année à la fac, « grâce aux médocs » qu’elle disait, comme si c’était la boîte de Quétiapine qui avait passé les partiels.

Et j’ai arrêté de la voir.
Et j’ai arrêté les médocs.

Ça m’a pris 6 mois. Ma médecin ne voulait pas me suivre, elle me disait la même chose « si vous arrêtez les médicaments, vous ne me laissez pas le choix, je vous remets en HP ». J’ai glané des infos, la brochure d’arrêt des médocs de Icarus. Mois par mois, je retirais une pilule, puis une autre.

Au nouvel an 2020, j’arrête la dernière pilule, je vis une semaine atroce, nausées, malaises, des plaques rouges sur tout le corps à force de me gratter, de longues nuits sans sommeil, à 4 heures du matin, complètement paniqué et désespéré, j’appelle le Samu, prêt à tout pour que ça s’arrête, un vieux médecin fatigué me dit « vous n’avez qu’à reprendre les médicaments monsieur ». Je regarde la boîte et je me dis « après tout ça, je ne peux pas abandonner comme ça. »

Et je tiens bon.
Et ça se calme.

Ça fait trois ans maintenant que je n’ai pas pris un neuroleptique.

Et je vais
Bien?

Je veux dire, j’ai eu énormément de chance, dans cette affaire. Je fais des études artistiques. Entouré d’inadaptés, au point de se demander « ça veut dire quoi neurotypique » et de profs qui croient en moi, qui pensent que j’ai un « truc ». En 5 ans, j’ai bougé trois fois de ville, je passe mon temps à pratiquer et à lire des livres. J’ai l’AAH, je n’ai rien d’autres à penser qu’à cette genre de grande quête artistique, et prendre le temps, de me faire à manger, de dormir à une heure décente. Un rythme soutenu, un cadre idéal, toujours manger à 12h, à 20h, arrêter les écrans à 23h, dormir à minuit. Du moins, on essaie. Comme ça t’as faim à 12h, t’as faim à 20h, t’as sommeil à minuit. Des fois. D’autres tu regardes le plafond. Des fois je vois des fenêtres dans le ciel, mon interrupteur me parle, y a des types qui n’existent pas qui dansent dans le métro. Jamais de clowns tueurs, très rarement des araignées géantes sur les murs. J’ai de la chance.

La plupart du temps, je pense que tout le monde me déteste, je parle trop vite, je n’écoute pas vraiment les gens et je ne regarde jamais vraiment le réel. Je vis dans ma tête, et heureusement, ce n’est pas un endroit trop désagréable. Comme tout le monde, ça m’arrive de vouloir oublier, en buvant de l’alcool, en fumant des joints, en regardant des séries ou en jouant compulsivement à un jeu vidéo. Et des fois j’ai envie de vivre, et je sors beaucoup.

Parfois, je fais des crises. Je ne dors plus, je pète un câble, je cours à 4 pattes, je ne dis plus rien de cohérent, je pleure ou je ris très fort et sans raison. Je fais peur à tout le monde. A ce moment là, soit je comprends tout seul qu’il faut me faire une cabane sous mes draps et disparaître pendant une semaine, soit un ami vient me chercher et s’occupe un peu de moi, et ça va mieux. Généralement, c’est quand je travaille trop, ou que je suis très stressé.

Avril Dystopie rêve
Avril Dystopie ciel coloré

Au final, je me sens un peu comme tout le monde.

J’en ai lu des bouquins, sur mes troubles, les différents diagnostics qu’on m’a donné. J’ai appris cette grande prophétie psychiatrique qui dit que sans médocs, c’est sûr, je finirais fou à lier, j’enchaînerais les crises, je resterais « fixé ». Alors j’ai dit fuck et je suis allé vers la psychanalyse. Je me suis tapé un délire sur Carl Jung. J’ai trouvé un type très bien qui me laisse choisir mon tarif. On décortique les pensées et le passé, ça me donne des clés pour comprendre, des idées, je comprends un peu mieux mes biais, comment je fonctionne. Je comprends aussi que les angoisses sociales, les crises qui surgissent de nulle part, c’est un peu pareil pour tout le monde.

Nous sommes tous des animaux qui évoluons dans un monde fait pour des machines. Personne n’est fait pour bosser 8 heures par jour ou se cacher de la lumière du soleil. Seulement, certains s’y adaptent, et d’autres non. Je suis de ce « non ». Et une fois la stabilité relative trouvée, me permettant de me nourrir et de vivre malgré cette grande machine, tout ce que j’ai eu à faire c’était trouver d’autres gens faisant partie de ce « non ». Je les ai trouvés dans l’artistique.

J’ai eu de la chance.

Je ne prends plus de médocs depuis 3 ans et j’ai des bons et des mauvais jours, comme tout le monde. Je cherche ma place dans le monde en faisant des études à rallonge qui ne me mèneront peut-être nulle part. Comme tout le monde. Je finirai probablement à un endroit qui aura des bons et des mauvais côtés, dans une proportion variable, et j’aurai toujours le choix de partir et de rester. Comme tout le monde. J’ai des addictions et des faiblesses à la pelle, de mauvaises habitudes et des relations pas saines, à travailler, à déconstruire. Comme tout le monde. Et je vis avec, comme tout le monde.

Je croise toujours des médecins qui voient mon dossier et me disent « je ne peux pas vous prendre en charge si vous ne voyez pas un psychiatre » quand je venais soigner mon asthme. J’entends encore des gens dire que ma réalité vaut moins que la leur, que je ne suis pas lucide, que je suis fou ou que ce que je pense, ce que je dis, est irréaliste, biaisé, projeté. Et ils ont sûrement raison autant qu’ils ont tort. Il y a de grandes chances qu’un jour je retourne en HP ou je reprenne des médocs.

Mais pour le moment, je vais bien.
Sans médocs.

Malgré la grande prophétie psychiatrique.

Avril Dystopie