« J’ai arrêté les médocs » [Avril Dystopie]

Et je vais bien (?)

En 2018, j’ai fait une « décompensation », « crise psychotique », « bouffée délirante aigue » : bref, pendant trois mois, je me suis pris pour Jésus.

Je me baladais en ville avec une robe à volants et des collants résilles bleu ciel, une béquille à la main pour soutenir les 35 kilos que mes jambes ne pouvaient plus porter, je gueulais des poèmes sur les places et je montrais mon cul aux caméras de surveillance, persuadé que j’étais au centre d’un film documentaire génial, dirigé par un type qui regardait toute mon ascension mystique dans une grande pièce sombre avec des écrans partout.

On m’a foutu en HP, une fois, trois fois, cinq fois, on aurait dit qu’ils avaient inventé des mots rien que pour moi, « discours logorrhéique » et surtout « patient dangereux, violent, en refus de soin » ce qui aurait pu me destiner tout à fait à une vie en institution si je ne m’étais pas enfui.

J’ai passé un mois chez ma mère, sous grosse dose d’anxiolytiques, petit à petit, la crise est partie, grâce à quelques gens aussi qui ont accepté de m’écouter et de me parler. J’ai vu une psychiatre qui m’a remis sous neuroleptiques, elle me disait « si vous arrêtez, je vous remets en HP », je dormais 16 heures par nuit, je ne ressentais ni tristesse ni plaisir, mais je l’ai eu mon année à la fac, « grâce aux médocs » qu’elle disait, comme si c’était la boîte de Quétiapine qui avait passé les partiels.

Et j’ai arrêté de la voir.
Et j’ai arrêté les médocs.

Ça m’a pris 6 mois. Ma médecin ne voulait pas me suivre, elle me disait la même chose « si vous arrêtez les médicaments, vous ne me laissez pas le choix, je vous remets en HP ». J’ai glané des infos, la brochure d’arrêt des médocs de Icarus. Mois par mois, je retirais une pilule, puis une autre.

Au nouvel an 2020, j’arrête la dernière pilule, je vis une semaine atroce, nausées, malaises, des plaques rouges sur tout le corps à force de me gratter, de longues nuits sans sommeil, à 4 heures du matin, complètement paniqué et désespéré, j’appelle le Samu, prêt à tout pour que ça s’arrête, un vieux médecin fatigué me dit « vous n’avez qu’à reprendre les médicaments monsieur ». Je regarde la boîte et je me dis « après tout ça, je ne peux pas abandonner comme ça. »

Et je tiens bon.
Et ça se calme.

Ça fait trois ans maintenant que je n’ai pas pris un neuroleptique.

Et je vais
Bien?

Je veux dire, j’ai eu énormément de chance, dans cette affaire. Je fais des études artistiques. Entouré d’inadaptés, au point de se demander « ça veut dire quoi neurotypique » et de profs qui croient en moi, qui pensent que j’ai un « truc ». En 5 ans, j’ai bougé trois fois de ville, je passe mon temps à pratiquer et à lire des livres. J’ai l’AAH, je n’ai rien d’autres à penser qu’à cette genre de grande quête artistique, et prendre le temps, de me faire à manger, de dormir à une heure décente. Un rythme soutenu, un cadre idéal, toujours manger à 12h, à 20h, arrêter les écrans à 23h, dormir à minuit. Du moins, on essaie. Comme ça t’as faim à 12h, t’as faim à 20h, t’as sommeil à minuit. Des fois. D’autres tu regardes le plafond. Des fois je vois des fenêtres dans le ciel, mon interrupteur me parle, y a des types qui n’existent pas qui dansent dans le métro. Jamais de clowns tueurs, très rarement des araignées géantes sur les murs. J’ai de la chance.

La plupart du temps, je pense que tout le monde me déteste, je parle trop vite, je n’écoute pas vraiment les gens et je ne regarde jamais vraiment le réel. Je vis dans ma tête, et heureusement, ce n’est pas un endroit trop désagréable. Comme tout le monde, ça m’arrive de vouloir oublier, en buvant de l’alcool, en fumant des joints, en regardant des séries ou en jouant compulsivement à un jeu vidéo. Et des fois j’ai envie de vivre, et je sors beaucoup.

Parfois, je fais des crises. Je ne dors plus, je pète un câble, je cours à 4 pattes, je ne dis plus rien de cohérent, je pleure ou je ris très fort et sans raison. Je fais peur à tout le monde. A ce moment là, soit je comprends tout seul qu’il faut me faire une cabane sous mes draps et disparaître pendant une semaine, soit un ami vient me chercher et s’occupe un peu de moi, et ça va mieux. Généralement, c’est quand je travaille trop, ou que je suis très stressé.

Avril Dystopie rêve
Avril Dystopie ciel coloré

Au final, je me sens un peu comme tout le monde.

J’en ai lu des bouquins, sur mes troubles, les différents diagnostics qu’on m’a donné. J’ai appris cette grande prophétie psychiatrique qui dit que sans médocs, c’est sûr, je finirais fou à lier, j’enchaînerais les crises, je resterais « fixé ». Alors j’ai dit fuck et je suis allé vers la psychanalyse. Je me suis tapé un délire sur Carl Jung. J’ai trouvé un type très bien qui me laisse choisir mon tarif. On décortique les pensées et le passé, ça me donne des clés pour comprendre, des idées, je comprends un peu mieux mes biais, comment je fonctionne. Je comprends aussi que les angoisses sociales, les crises qui surgissent de nulle part, c’est un peu pareil pour tout le monde.

Nous sommes tous des animaux qui évoluons dans un monde fait pour des machines. Personne n’est fait pour bosser 8 heures par jour ou se cacher de la lumière du soleil. Seulement, certains s’y adaptent, et d’autres non. Je suis de ce « non ». Et une fois la stabilité relative trouvée, me permettant de me nourrir et de vivre malgré cette grande machine, tout ce que j’ai eu à faire c’était trouver d’autres gens faisant partie de ce « non ». Je les ai trouvés dans l’artistique.

J’ai eu de la chance.

Je ne prends plus de médocs depuis 3 ans et j’ai des bons et des mauvais jours, comme tout le monde. Je cherche ma place dans le monde en faisant des études à rallonge qui ne me mèneront peut-être nulle part. Comme tout le monde. Je finirai probablement à un endroit qui aura des bons et des mauvais côtés, dans une proportion variable, et j’aurai toujours le choix de partir et de rester. Comme tout le monde. J’ai des addictions et des faiblesses à la pelle, de mauvaises habitudes et des relations pas saines, à travailler, à déconstruire. Comme tout le monde. Et je vis avec, comme tout le monde.

Je croise toujours des médecins qui voient mon dossier et me disent « je ne peux pas vous prendre en charge si vous ne voyez pas un psychiatre » quand je venais soigner mon asthme. J’entends encore des gens dire que ma réalité vaut moins que la leur, que je ne suis pas lucide, que je suis fou ou que ce que je pense, ce que je dis, est irréaliste, biaisé, projeté. Et ils ont sûrement raison autant qu’ils ont tort. Il y a de grandes chances qu’un jour je retourne en HP ou je reprenne des médocs.

Mais pour le moment, je vais bien.
Sans médocs.

Malgré la grande prophétie psychiatrique.

Avril Dystopie

Les cordels, des outils pour le soin

Cordel ?

Cordel : petit fascicule brésilien 🇧🇷 de poèmes ou écrits subversifs accrochés à une corde à linge et vendus dans les marchés.

Les cordels, des outils pour le soin

Un groupe de soignants et de citoyens, jeunes et anciens, ont eu l’envie de mettre en commun leurs outils pour le soin, pour les transmettre et les mettre en débat. Rassemblés par la pensée que le social, le psychique s’inscrivent dans le corps. Parce que le soin est politique puisqu’il fait évidemment partie de la vie dans la cité. Il s’agit d’offrir des outils pour mieux appréhender le rapport au corps et au soin, contribuer à réécrire la médecine.

Les cordels : une idée, un thème sur lesquels on a réfléchi, où l’on a une pratique, ou des idées pas abordées à la faculté, par la médecine telle qu’on l’enseigne. Un point de vue complémentaire ou décalé, qui prête à discussion. Une expérience qui a fait comprendre des choses que l’on a envie de partager. Avec des collègues ou des étudiants, avec les usagers et les citoyens avec qui l’on vit.

Le thème peut être clinique, et intéresser ceux qui pratiquent ou qui l’ont vécu, ou politique, tant la pratique de la médecine est polémique, et l’organisation du système de soins complexe et critiquable. La psychanalyse apporte ses éclairages, présentée de façon simple, compréhensible par tous. Les pratiques du corps, indispensables au soin et au bien-être, apportent des connaissances que la médecine aborde peu. Les savoirs profanes y sont bienvenus car nous avons à apprendre de ceux qui prennent en charge leur santé. Philosophie et poésie y trouveront leur place, avec citations de textes et d’auteurs qui illustrent la question et que nous aimons.

Le cordel associe la légèreté – on peut le prendre, le jeter, le mettre dans la poche pour le lire plus tard, l’épingler sur une corde ou le glisser dans une main – et la concision : en peu de mots, traiter un thème, l’illustrer, interpeller. Il est subversif, créé pour faire réagir et réfléchir. Polémiquer aussi, et susciter la discussion. Il est ludique, car il est question de se décaler, de permettre un pas de côté, si possible pour en rire.

Le ton et l’esprit sont à la bienveillance : le soin y est envisagé dans le lien, l’écoute et le partage au sein de la relation individuelle et du collectif. Ainsi, conflits et rapports de force dans la société et entre les différents acteurs sont abordés clairement et paisiblement.

Chaque auteur(e ) est singulier(e ) et signe de son nom. Il/elle assume son discours mais reste prêt(e) à la discussion. Il/elle peut changer d’avis et modifier son cordel.

Le cordel est le reflet d’un moment. Il pourra être repris, modifié, commenté.

Pour participer à un cordel, proposez un thème, des idées, des illustrations et des citations de textes ou poèmes. Si cela correspond à la ligne éditoriale du collectif, vous deviendrez auteur(e) invité(e).

En pratique, les cordels réalisés pourront être téléchargés, reproduits et distribués. Ils seront remaniés au fur et à mesure des discussions ou de l’évolution des questions abordées. Le site comportera un forum et donnera les dates et lieux des échanges organisés autour des cordels. Une œuvre d’art subversivo-médicale commence !

Détour par le Brésil, pays d’invention 🇧🇷

Les cordels, fascicules de poèmes populaires et d’écrits subversifs, épinglés sur des rangées de ficelles ou de cordes et vendus sur les marchés.

La capoeira est une danse ludique et acrobatique afro-brésilienne que les esclaves avaient inventée pour cacher un art martial

La médecine communautaire, des soins inventés autour d’un psychiatre dans une favela au sein d’un groupe qui accueille et soutient. À partir de l’écoute des histoires de vie, le groupe identifie les problèmes de santé, et tente de mettre en place collectivement des solutions.

Les agents de santé communautaire au Brésil 🇧🇷

Depuis 1994, face aux problèmes de pauvreté et d’épidémies (dengue, zika…) au Brésil, un système d’agent.es de santé publique et d’agent.es d’environnement a été mis en place dans les quartiers.

Les agent.es de santé sont issu.es de la communauté et font le lien avec les soignant.es. Un groupe de 10 agent.es est affecté à environ 150 ménages qu’ils ou elles visitent chaque mois. Parfois pour prendre un rendez-vous avec un médecin, d’autres fois pour vérifier si les traitements sont bien supportés, ailleurs pour s’occuper de faire écouler les eaux stagnantes pour éviter les infections.

Ils et elles identifient les signes avant coureurs potentiels de nouveaux problèmes : violence, négligence, absentéisme ou consommation de drogues…

Issu.es de la communauté dans laquelle il/elles travaillent, utilisant leur connaissance des problèmes locaux et des relations existantes, ils et elles fournissent un soutien médical et des conseils aux résident.es et sont en lien régulièrement avec les clinicien.nes.

Les habitant.es leur sont reconnaissant.es car ils et elles voient des résultats sur leur santé, comme des réductions de mortalité infantile ou une meilleure détection des maladies tropicales négligées.

Si l’on dit qu’il faut un village pour élever un enfant, alors « les équipes de soins de santé au Brésil ont montré qu’il faut un villageois pour comprendre son contexte et ses besoins.

Emma Sisk

www.outilsdusoin.fr

Rhizome

L’idée de rhizome

« à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. le rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite. »

extrait de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux


Félix Guattari et Gilles Deleuze

Poucet & artisanat

Balise pour le soin 
« Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. » Charles Perrault

« La règle de l’enjeu ( du bricoleur) est de s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. » (Claude Lévy- Strauss)

Travail de la matière
« Qui a eu l’occasion de manier le bois dans son métier, dans la création artistique ou pour son loisir personnel, sait qu’il s’agit d’un matériau extraordinaire (-) il a deux grands secrets : il est poreux, et donc léger, et ses propriétés sont très différentes selon qu’on est dans le sens de la fibre ou en sens contraire… »
Extrait du livre de Primo Levi : « Le métier des autres », Folio

Comment participer ?

  • -Proposer un thème,
  • -Proposer des textes
  • -Proposer des poèmes ou citations littéraires en relation avec le thème
  • -proposer des illustrations
  • -relire les cordels et les critiquer
  • -diffuser les cordels
  • -Organiser des café-cordels ou des groupes de discussion
  • -participer avec le collectif à des ateliers cordels
  • -commenter les cordels sur le site (les commentaires sont modérés)
  • -nous communiquer des dates de manifestations, colloques, réunions d’étudiants où diffuser les cordels ou inspirer de nouveaux thèmes

Pour info, la forme concrète comporte :

  • -un grand texte de 3000 caractères maximum
  • -trois petits textes de 600 caractères (dont, si possible, des citations littéraires ou des chansons)
  • -une illustration
    Les cordels sont placés sur le site sous forme PDF, directement disponibles à l’impression et à l’importation.

Cordel n°73 : Je me fais du souci pour quelqu’un

Cordel n°56 : La crise comme une chance ? A quelles conditions ?

Un match de folie

Par un dimanche de septembre, je me suis rendu au stade et j’ai fini le lendemain interné en psychiatrie. Voici mon récit pour tenter de mettre en mots ce souvenir vivace.

Nouvellement abonné au Paris Saint-Germain, je devais me rendre au Parc des Princes pour le match entre le PSG et Lyon. Mais en attendant, je me suis arrêté en chemin à Place de la République pour voir s’il y avait encore des débats sur la place publique. Alors que j’étais dans les couloirs du métro, j’entends une annonce prévenant que les sorties du métro sont fermées pour cause de manifestation. Je me dirige tout de même vers la sortie et, à ma surprise, les portes sont ouvertes.

Je replonge dans le métro après avoir vu une voiture de police et une forte suspicion m’envahit, j’ai l’impression que les caméras du métro m’observent. Direction le Parc des Princes, dans un métro bondé. Je prends mon temps pour sortir car je commence à croire qu’il y a des policiers en civil, ou plutôt des renseignements généraux (RG) qui m’attendent à la sortie.

Comme il pleuvait, j’attendais dans le couloir qui donnait sur la sortie avec d’autres supporters. Alors qu’arrivent les voyageurs d’un second métro, je décide de sortir. Je vois des cars de CRS, l’un des chefs me regarde sans m’interpeler, je me dis alors qu’il a dû me prendre pour un policier en civil vu que j’étais tout de noir vêtu.

Je passe un à un les contrôles avec ma carte d’abonné et je vois une policière avec un fusil mitrailleur postée sur le chemin. Je commence à croire à une menace terroriste et que la menace c’est moi.

Je décide de me fondre dans la foule et j’entame la discussion avec d’autres supporters. J’étais arrivé trop tôt et les portes du stade étaient encore fermées. Sauf qu’à un moment on entend le son d’un mégaphone qui demande s’il y a des abonnés dans la foule. Puis ils commencent à se moquer d’un jeune avec qui je parlais.

Après avoir ignoré les supporters au mégaphone, j’accède enfin à la tribune encore vide de monde. Assis impassiblement, j’écoute les chants des supporters et j’ai l’impression d’entendre mon prénom et des chants contre Daesh. Au bout d’un moment, on nous distribue des ballons de baudruche rouges et bleus, chose que je n’avais jamais vu au stade. Et puis, le speaker annonce le jeu concours qui récompense un abonné capté au hasard dans la tribune par les caméras du stade. Quand arrive la mi-temps, le supporter descend sur la pelouse pour recevoir son cadeau, sauf que ce soir là, personne n’est descendu. J’espère me tromper, j’avais sûrement la tête ailleurs car je voyais défiler dans l’escalier des personnes dont la tenue neutre me faisait penser à des policiers en civils.

Comme ils s’arrêtaient près de moi, j’ai bien tenté de les démasquer et je me souviens avoir crié « tout le monde déteste la police ». Mais la palme du déguisement revient à cet homme au t-shirt jaune qui déboula façon touriste avec des bières plein les mains alors que le match touchait à sa fin.

A la fin du match, la foule qui sortait était compacte et avançait au ralenti. J’ai eu l’impression qu’ils allaient en profiter pour m’attraper alors j’ai crié « ici c’est paris » et puis certains ont commencé à m’interpeler. N’arrivant pas à distinguer les policiers en civils ni non plus les soignants en civil, j’ai suivi le pas d’un couple qui me conseillait de ne pas haranguer la foule.

Un fois dehors, j’entends un monsieur âgé qui vociférait dans son téléphone et qui repasse devant moi quelques instants plus tard comme pour me barrer la route. Je commence à croire qu’ils sont nombreux à mes trousses et qu’ils m’encerclent à distance, soit devant, soit derrière, pendant que je me dirige vers le tramway. J’interpelle deux jeunes couples qui semblent s’être déguisés en supporters pour se fondre dans la masse, puis me sentant pris au piège, je me mets à courir pour les dépasser. Je m’arrête alors devant le passage piéton à quelques mètres du tramway quand je vois un homme barbu enlever ses écouteurs, s’approcher en courant et me mettre un coup de poing qui fait voler mes lunettes en éclat. Je me mets au milieu de la chaussée devant les voitures qui arrivent à toute vitesse quand un homme m’aide à ramasser les lunettes puis disparaît à son tour.

Avec une douleur et un bruit sourd dans l’oreille, je me dirige vers le tramway. Comme il est plein à craquer, je le laisse partir et j’attends le départ du prochain. Je m’assois à côté d’un homme âgé qui a plus l’air d’un sans abri que d’un policier et je me mets à lui raconter l’histoire pendant la dizaine de minutes à attendre puis le long du trajet en tramway où j’ai l’impression que les policiers en civil sont présents. Je descends du tramway et j’arrive chez moi après avoir croisé trois personnes qui ne semblent pas être là par hasard.

Puis je décide d’aller dans la nuit aux urgences car j’ai mal. Au bout d’un moment, je retourne en salle d’attente et là je vois le monsieur du tramway blotti dans un coin qui fait mine de ne pas me reconnaître.

Je suis alors les soignants qui décident de m’attacher avec des sangles. Après quelques heures, ils me font passer un scanner et m’envoient en ambulance direction l’hôpital psychiatrique où je confonds certains patients et soignants avec des infiltrés de la police. Vu mon agitation, je suis placé en chambre d’isolement où ils m’injectent une dose d’Haldol avec les renforts. Mauvaise dose car je suis emmené une semaine plus tard en réanimation et que je ne garde aucun souvenir de cette semaine en isolement.

Joan

Le Lieu de répit, alternative à la psychiatrie

Marseille : Un «Lieu de répit» pour les personnes sans chez soi vivant une crise psychique/ état extrême

lieu de répit

Un lieu, un espace et des vies chargés de sens et de significations, dans une ville aux contrastes toujours en effervescence humaine et culturelle surprenante, inventés en dépit du pessimisme ambiant pour servir et se servir du beau et du magnifique. Lieu de répit de Marseille. Une expérience en cours qui s’inspire de l’optimisme de l’action et du savoir-faire et de l’expérience. N’est-il pas étrange de nous voir faire mieux avec des moyens de bord ? Venez nous voir pour comprendre et agir ! Des bénévoles vous offrent l’apéro, entrée privilégiée pour découvrir et vivre le sens de faire humain autrement.

Un lieu de répit – Place of respite – Lugar de descanso- Ort der Erholung – مكان الراحة والإستجمام

Contexte

Sans-abrisme

Le nombre de personnes sans-abri augmente en même temps que le creusement et l’accroissement des inégalités, dans les grandes villes des pays riches, et de façon notable en France (1). Elles ont un plus grand nombre de pathologies et une espérance de vie 35 à 40 ans inférieure à la population générale (2) . Celles qui restent durablement à la rue ont des difficultés aggravées dans l’accès aux soins et aux droits et sont plus souvent atteintes de « troubles psychiatriques sévères » comme la schizophrénie (3). Le processus est loin de s’inverser en dépit des mesures et des déclarations des acteurs institutionnels ici à Marseille et ailleurs.

Santé mentale

don't panic i'm psychotic
« Don’t panic, i’m psychotic »

Les personnes vivant une crise psychique dans des états extrêmes, et qui sont définies par le monde psychiatrique « d’atteintes de schizophrénie ou de troubles bipolaires » ont entre 20 et 25 ans d’espérance de vie en moins que la population générale. Pourtant ces personnes peuvent se rétablir dans la plupart des cas de ces troubles dits à tort « incurables ». En effet des recherches-actions telles que l’ « Open Dialogue » en Finlande ont démontré que 90% des personnes se rétablissaient définitivement de la dite « schizophrénie » et s’insèrent activement dans la vie sociale et économique. Les travaux scientifiques de Jim van Os , psychiatre Néerlandais, ont sapé les fondements de la schizophrénie. Elle n’existe pas selon cet expert psychiatrique (4).

En dépit de ces constats, les « soins sous contraintes » restent une pratique très fréquente en France (29% des hospitalisations en psychiatrie publique en France (5). La schizophrénie est aussi une catégorie qui fait peur, et qui surdétermine, plus qu’une autre catégorie, le risque d’enfermement (6). Une étude menée en Belgique montre que les facteurs qui augmentent le risque d’être hospitalisé sans consentement sont de trois ordres : 1) faire partie d’une minorité ethnique, 2) être sans abri, 3) et l’absence d’alternative à l’hospitalisation (7). Un rapport accablant de juillet 2016 souligne la maltraitance lors des soins sous contraintes en France symptomatiques des dérives des hôpitaux (8). Ces pratiques expliquent que les personnes se détournent alors du système de soins dans son ensemble (9), alors qu’elles sont nombreuses à développer des PTSD après leur passage aux urgences psychiatriques (10).

Marseille

Il y a plus de 15000 personnes sans abri à Marseille dont plus de 4000 en situation de « troubles psychiatriques » (11). Selon une étude rétrospective sur six ans conduite par les urgences psychiatriques de Marseille (Hôpital de la Conception, Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille). 6.7% des patients admis étaient sans abri, parmi lesquels 43.7% avaient un diagnostic de « schizophrénie ». Ces patients étaient statistiquement plus souvent admis aux urgences: 4,9 fois pour les patients dans domicile fixe contre 1,7 fois pour les autres patients (12). Le tout premier, c’est la situation spécifique de Marseille. La ville, qui comprend des arrondissements entiers très populaires au cœur même de la ville, est marquée par des taux de pauvreté supérieurs à 40 % (13).

Justification de l’action

L’équipe (14) MARSS via à l’expérience d’un squat en 2007 va expérimenter le fait que les personnes de la rue pouvant choisir entre l’hôpital et ses contraintes et un lieu de vie vont souvent se saisir cette opportunité et éviter ainsi un contrôle social formel (15). Un autre outil que développe MARSS en 2014 le Wellness and Recovery Action Plan (WRAP) un outil accompagnement de la personne à élaborer son propre plan de crise, en partant d’une réflexion sur son bien-être. Malgré ces nouveaux outils l’équipe MARSS rencontre de très nombreuses personnes en fuite d’un système de soins contesté et refusé ouvertement parce qu’il ne correspond pas à leurs propres besoins. Elles cumulent souvent « maladie psychique sévère » évoluant vers (schizophrénie ou trouble bipolaire) et difficultés d’avoir des activités régulières.

Objectifs

Objectif principal : la diminution du nombre et de la durée des hospitalisations en urgence et/ou sans consentement des personnes sans chez soi vivant une crise psychotique.

Objectifs secondaires : Amélioration de la qualité de vie perçue, du rétablissement et de la citoyenneté par la reconquête active de leurs droits.

Modèle théorique d’intervention

Le modèle « Soteria », dont s’inspire le projet de Lieu de répit, a été créé en Californie dans les années 1970. De nombreux programmes similaires ont été par la suite développés au Québec, à New York, et dans le Nord de l’Europe. Il repose sur les principes suivants : Offrir aux personnes vivant une « crise psychotique » un milieu de vie calme, communautaire ; proposer une approche phénoménologique de la personne visant à donner un sens à l’expérience subjective de la crise psychotique ; accompagner la personne dans ses activités quotidiennes selon le principe « d’être avec » et « faire avec » ; absence de recours systématique aux traitements neuroleptiques, ou administration de faibles doses en favorisant plutôt les anxiolytiques qui altèrent moins les fonctions cognitives supérieurs et toujours avec l’accord de la personne ; présence permanente de professionnels et de bénévoles qui adhèrent à une vision existentiel et contextuelle de la crise sans la médicaliser/psychiatriser d’emblée. Plusieurs études ont montré que l’approche alternative à l’hospitalisation fondée sur le Soteria paradigm avait des résultats meilleurs ou équivalents à ceux de l’hospitalisation conventionnelle en termes de réduction de la symptomatologie (16), d’augmentation des temps de rémission et de reprise d’une activité professionnelle (17), et avec des coûts réduits (18).

Lieu de répit, lieu de proximité

lieu de répit marseille
Le lieu de répit

Le Lieu de répit est situé à proximité du lieu de vie habituel des usagers. Les équipes d’adressage seront l’équipe psychiatrie précarité MARSS, les urgences psychiatriques (CAP 48 et Conception), et l’EMPP de l’hôpital Edouard Toulouse. Le critère principal d’orientation vers le Lieu de répit sera le refus de la personne d’être hospitalisée associé à la présence d’éléments pouvant justifier des soins sans consentement.

Le fonctionnement du Lieu de répit sera inspiré par l’approche des «pratiques orientées vers le rétablissement » et celle de l’« Open Dialogue » (19). La place de l’auto-support et de la pair-aidance y est centrale. Le séjour au Lieu de répit sera un levier pour l’accès aux thérapies, au logement et à l’emploi grâce à l’intervention spécifique des acteurs expérimentés du lieu mais surtout grâce au travail de partenariat avec les équipes d’accompagnement d’aval : Un chez soi d’abord, Le collectif des diplômés de la vie, HAS (Haute Autorité de Santé), Projet d’évitement aux incarcérations (Médecins du Monde), Jane Pannier, Working First, secteurs de psychiatrie et toues les associations utiles pour les projets individualisés des personnes.

La place donnée aux bénéficiaires de l’action et aux experts d’expérience dans le pilotage du projet et la gestion du fonctionnement du lieu est toute aussi innovante : Le projet Lieu de répit est issu des réflexions et des revendications de personnes directement concernées par la vie à la rue et les « troubles psychiques ». Leur forte demande de lieu d’accueil alternatif à l’hospitalisation en psychiatrie est à l’origine du projet. La participation au projet par les personnes directement concernées se poursuivra dès septembre 2017 avec la création du comité de pilotage au sein duquel les personnes ayant une expérience personnelle des situations de « crises psychiques et sociales », ainsi que des pratiques hospitalières inadaptées et maltraitantes, auront une place centrale. L’implication au groupe participatif, organe principal de gestion collective du projet, sera proposée à toutes les personnes ayant connu directement les hospitalisations sous contrainte et l’exclusion sociale, en s’appuyant sur le réseau associatif marseillais compétent, ainsi que celui de l’équipe MARSS et des équipes partenaires. Les critères d’évaluation du projet seront affinés au fur et à mesure grâce à la collaboration entre les chercheurs, les acteurs de terrain et les experts d’expérience, détenteur du savoir-faire. Par ailleurs, les usagers du lieu participeront aux réunions de fonctionnement du Lieu de répit dès son ouverture, aux côtés des professionnels et des volontaires, sur le modèle de la représentation des usagers dans le médico-social (choix des représentants par les bénéficiaires directs).

Seront également impliqués dans le comité de pilotage les représentants des institutions et équipes partenaires du projet mais aussi des élus locaux, des associations d’habitants du quartier, des journalistes, afin que le débat sur l’accueil et la prise en charge de la « crise psychiatrique » soient ouverts à tous les citoyens et non pas seulement à des experts de la « santé mentale ».

Des évaluations intégrées dans toutes les étapes

La première phase du projet (les deux premières années) permettra de tester la faisabilité, le processus d’implantation ainsi que le modèle d’intervention du projet global. C’est cette phase de l’expérimentation qui est soumise à l’appel d’offre. Elle se réalisera dans dans des méthodes quantitatives et qualitatives avec une composante de niveau participatif (Sherry Arnestein). Nous examinerons, outre l’efficacité du programme, l’écart entre le modèle théorique et le modèle pratique (Dr Aurélie Tinland, médecin de santé publique) et à l’analyse du processus d’implantation et des parcours de soins des usagers (Julien Grard, Anthropologue). La phase deux du projet sera assurée grâce à l’engagement de l’AP-HM sur le redéploiement de la prise en charge intra- hospitalière classique sur le modèle expérimental du Lieu de répit (fermeture de lits « classiques » pour des places de prise en charge à temps complet alternatifs à l’hospitalisation). Nous proposerons dans cette phase deux, une évaluation d’avancement du projet avec groupe témoin à l’aide d’un financement PREPS/PHRC. Une pérennisation ou régulation sera décidé en fonction des résultats obtenu lors de cette phase 2.

Présentation du promoteur et de l’équipe d’accompagnement

Promoteur : L’association JUST a été créée en 2015 pour développer des projets innovant, participatif dans une articulation aux réalités pour plus de justice sociale.

Composition de l’équipe d’accompagnement : Dans un premier temps, une équipe bénévole de personnes directement concernées est en cours de constitution grâce au réseau des acteurs et partenaires du projet. L’équipe du Lieu de répit sera composée en partie de professionnels « classiques » du sanitaire et du social (psychiatre, psychologue, éducateur, infirmier), de volontaires du service civique, mais surtout de personnes ayant directement eut l’expérience de la crise et/ou de l’exclusion sociale, et bien avancés dans leur parcours de rétablissement. Environ la moitié de l’équipe d’intervention sera constituée de personnes directement concernées, dit « travailleur pairs ».

Pouvoir et prise de décision : le projet sera participatif et collaboratif sans hiérarchie. Nous réfléchissons actuellement collectivement au modèle de prise de décision. La sociocratie est un modèle qui nous intéresse.

Contact :

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que fait la folice?

Quelques données bibliographiques identifiées et rapprochées

1) Pierrette Briant, Nathalie Donzeau, division Logement, Insee. Être sans domicile, avoir des conditions de logement difficiles. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281024

2) Nordentoft et al. 2003. Specialised care for early psychosis: symptoms, social functioning and patient satisfaction social functioning and patient satisfaction. Randomised controlled trial. http://www.rima.org/web/medline_pdf/BrJPsychiatry2006_37-45.pdf3

3) GIRARD Vincent, ESTECAHANDY Pascale, CHAUVIN Pierre FRANCE. Ministère de la santé et des sports. La santé des personnes sans chez soi – Plaidoyer et propositions pour un accompagnement des personnes à un rétablissement social et citoyen. La documentation Française. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000014/

4) Jim Van Os. Schizophrenia Does not Exist. http://thescienceexplorer.com/brain-and-body/schizophrenia-does-not-exist-according-psychiatric-expert
Jim Van Os. https://translate.google.fr/translate?hl=fr&sl=en&u=http://thescienceexplorer.com/brain-and-body/schizophrenia-does-not-exist-according-psychiatric-expert&prev=search

5) Coldefy et collègues précise (page 58) : « Contrairement aux discours de certains acteurs de terrain, il y a bien une variabilité du recours aux soins sans consentement liée à la différence de prévalence des pathologies sur le territoire, les troubles schizophréniques étant plus souvent associés à une hospitalisation sans consentement. »(Coldefy et al. 2014) .
http://www.irdes.fr/recherche/questions-d-economie-de-la-sante/206-la-variabilite-de-la-prise-en-charge-de-la-schizophrenie-dans-les-etablissements-de-sante-en-2011.pdf

6) Le risque d’enfermement. Pour Coldefy et collègues l’augmentation des hospitalisations sous contrainte à d’abord à voir avec l’importance de la fragmentation sociale, qui qualifie la faiblesse des lies sociaux, et dans une moindre mesure, à la quantité de lieux d’enfermement disponibles d’un territoire donné (Coldefy et al. 2014). http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er860.pdf

7) Kasakou & Prieb.2006. Http: Outcomes of involuntary hospital admission. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1600-0447.2006.00823.x/abstract
https://books.google.fr/books?id=5u0gDAAAQBAJ&pg=PA256&lpg=PA256&dq=katsakou+et+Priebe+2006&source=bl&ots=KJ7VGJ7XAz&sig=iggdIUfZuleAOOQ_2OUIrZv9J4M&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiBkduRuvfSAhXIPBQKHQCSDgkQ6AEIRTAF#v=onepage&q=katsakou%20et%20Priebe%202006&f=false

8) Le cas de Belgique. http://www.lbfsm.be/IMG/pdf/mentalidees_n17__DEF_PDFWEB.pdf

9)Adeline Hazan: http://www.voixdelain.fr/blog/2016/03/18/scandale-du-cpa-le-rapport-complet-du-controleur-general-des-lieux-de-privation-de-liberte/

10) 15 000 sdf à Marseille dont 4000 en situation de toubles psychiatriques http://www.psychomedia.qc.ca/sante-mentale/2013-08-13/sdf-sans-abris-marseille

11) Mosher et al, 1995. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2632384/

12) MARSS (Mouvement et Action pour le Rétablissement Sanitaire et Social)

Soteria (« maison Soteria », Soteria house en anglais) est un modèle de communauté proposant un espace pour des personnes traversant des crises émotionnelles extrêmes. Basé sur le modèle du rétablissement, les maisons soterias ont en commun une majorité de non professionnels du soin parmi les employés, le respect des décisions et de l’indépendance des usagers, le lien social et les responsabilités communes, la recherche de sens aux expériences psychotiques grâce à la position du « être avec » de la part des professionnels et l’usage nul ou minime de neuroleptiques (et l’interdiction de toute obligation, de toute coercition même psychologique pour obtenir « l’adhésion »). https://fr.wikipedia.org/wiki/Soteria

La psychiatrie doit être faite/défaite par tous

« Il faudra qu’un jour on puisse se demander avant toute intervention psychiatrique : qu’est-ce qui se manifeste dans cette crise ? Qu’est-ce qui s’y joue ? Qu’est-ce qui s’y donne à voir et à entendre ?

Et bien sûr que cette crise ne soit pas celle du malade qui pique sa crise, mais un simple événement, une rupture, l’éclatement de quelque chose qui ne pouvait plus durer. Et que ce que l’on appelle guérison ne soit pas retour à l’état antérieur, que ce qu’on appelle thérapeutique ne soit plus entreprise de restauration de l’ordre antérieur. »

Un plan d’action en cas de crise

Résumé: La conscience du trouble bipolaire est essentielle pour le suivi et l’efficacité de la prise en charge. En phase maniaque du trouble bipolaire, le patient n’est plus conscient de sa maladie, et donc pas à même de prendre les bonnes décisions. Établir à l’avance un plan de crise, lors d’une période de rémission où il a conscience de son trouble, vise à faciliter la prise en charge et à adopter des mesures immédiates. Ce document peut être transmis, via la famille, le médecin traitant, voire le patient à l’équipe soignante qui intervient dans un contexte d’urgence.

Christian GAY
Psychiatre, Clinique du Château, Garches (92).
Philippa MOTTE
Association Clubhouse France, Paris.

En phase maniaque, la conscience du trouble bipolaire vole en éclats, ce qui compromet la prise en charge rapide et personnalisée. Élaborer à l’avance un plan d’action de crise permet au patient d’exprimer ses préférences quant au traitement, et aux équipes soignantes de recueillir des éléments utiles sur les manifestations du trouble.

La conscience du trouble psychique conditionne l’efficacité de la prise en charge et l’évolution de la maladie. Elle ne se limite pas à l’identification d’un symptôme ou de la maladie, elle tient compte aussi d’autres éléments tels la nécessite d’un traitement, la prise en compte des conséquences et des risques de l’arrêt du traitement, l’identification des facteurs déclenchant. Durant la phase maniaque, la conscience du trouble est altérée dans son ensemble. Toutes les informations qui auraient pu être acquises en amont ne sont plus utilisables. Les convictions et certitudes, le sentiment de toute-puissance, les altérations des capacités de raisonnement,l’existence éventuelle d’un délire rendent le patient inaccessible à cette prise de conscience de la maladie. Lors de l’hypomanie, le patient a accès partiellement à ces données mais la frontière de la manie peut être rapidement franchie. Dès lors, il n’est plus possible de faire marche arrière et il existe très souvent une montée en puissance du fait de « l’emballement du moteur » favorisé par l’arrêt du traitement, la réduction du temps de sommeil, l’hyperactivité,le recours à des excitants. Un véritable cercle vicieux s’installe, où les conséquences du trouble deviennent des facteurs d’entretien et d’aggravation.

Des études (1, 2, 3, 4, 5) ont été menées sur la conscience des troubles. Les résultats sont relativement homogènes et logiques :

– Les déprimés ont une meilleure conscience de leur trouble que les patients atteints de troubles schizophréniques ou qui présentent un épisode maniaque.
– La conscience du trouble est corrélée à la dépression et à la suicidalité.
– Il existe une meilleure conscience du trouble chez les sujets vivant en couple.
– L’identification des symptômes de la maladie est facilitée par l’entourage qui est capable de reconnaître les dysfonctionnements et de le signaler.
– Les patients hospitalisés à leur demande ont une meilleure conscience de leur trouble que ceux hospitalisés sous contraintes.

La prise de conscience de l’existence d’un trouble bipolaire est une étape fondamentale qui permet secondairement d’élaborer des stratégies de préventions et de construire un plan d’action en cas de récidive.

STRATÉGIE DE PRÉVENTION

La meilleure manière de se prémunir d’une crise est de mettre en place des mesures préventives afin d’empêcher sa survenue.
L’expérience acquise au cours des crises précédentes et les conseils médicaux permettent d’établir une liste de principes fondamentaux qu’il importe de s’approprier et de respecter (6) :
– « J’observe le traitement qui m’a été prescrit »,
– « Je connais les situations qui peuvent me fragiliser et que je ne contrôle pas. Je planifie à l’avance des actions de contrôle d’événements stressants à venir »,
– « J’ai appris des techniques de gestion de stress et résolution de problèmes »,
– « Mon sommeil est la clef de voûte »,
– « Je m’impose une certaine régularité dans les activités quotidiennes »,
– « J’essaye de rester en phase avec mon horloge biologique interne »,
– « Je limite les excitants de toutes natures »,
– « Je maintiens des relations stables »,
– « J’accepte la réalité de ma maladie »,
– « Je surveille mon diagramme de l’humeur »,
– « Je surveille l’apparition d’éventuels signes d’alarme (signal symptômes) »,
– « Je préviens mon médecin dès l’apparition de quelque chose d’inhabituel… »

Rechute et récidive

« Il est plus difficile d’arrêter un train à pleine vitesse que lorsqu’il démarre. » Cette image illustre bien l’enjeu d’une identification des premiers symptômes d’une rechute ou d’une récidive maniaque ou dépressive. Rappelons que la rechute estla réapparition du même épisode qui n’a pas été suffisamment traité et la récidive est la survenue d’un nouvel épisode indépendant du précédent. Plus l’intervention est rapide, plus il y a de chances de « juguler » l’épisode. Une modification du temps de sommeil, le repos, la prise de contact avec le médecin, l’ajustement du traitement sont les premières mesures à mettre en place après identification des signaux d’alarme. L’entourage facilite la reconnaissance précoce des premiers symptômes et encourage le patient à mettre en place une stratégie de premiers soins.

Les signes d’une phase maniaque

– La perte de sommeil ou un réveil plus précoce ;
– Le surmenage ;
– La multiplication des projets ;
– L’hypersociabilité ;
– Les discours incessants ;
– L’augmentation de la consommation de cigarettes et d’alcool ;
– L’allongement de la durée des journées avec des retours plus tardifs à domicile ;
– Le changement du regard ;
– L’augmentation du temps passé au téléphone,la multiplication des SMS ou des e-mails, l’emploi du temps plus chargé avec agenda qui se noircit et qui se remplit de post-it ;
– L’abaissement des seuils de réactivité et d’irritabilité ;
– Les dépenses excessives et inhabituelles;
– L’apparition de nouveaux projets ;
– Les engagements politiques, religieux, philosophiques… ;
– L’intolérance aux contraintes ;
– La recherche de liberté…

Ces manifestations marquent souvent l’entrée dans la phase maniaque. Si elle se confirme, le patient refusera toute aide, n’acceptera aucun conseil, et deviendra inaccessible à toute discussion. Ce sont donc les tout premiers signes de la maladie, perceptibles seulement aux yeux des proches, qui doivent alerter. Des stratégies d’action à mener, dès les premiers symptômes, pourront permettre de réduire la crise. Cela implique une alliance avec les proches et les soignants : « Je contacte mon médecin, je me présente à sa consultation, je me rends aux urgences, je demande à me faire hospitaliser ».

Les signes de la récidive dépressive

L’identification des premiers symptômes dépressifs permet de tirer sur la sonnette d’alarme, de prévenir le médecin qui réajustera le traitement et les modalités de prise en charge. Dans la majorité des cas, le patient a conscience de la rechute ou de la récidive dépressive.

Les indices les plus fréquents sont :
– La tristesse et les pleurs ;
– Le manque d’intérêt ;
– Les troubles du sommeil (insomnie, hypersomnie, difficultés d’endormissement, réveils répétés au cours de la nuit, réveils précoces matinaux…) ;
– Une anxiété ;
– Des troubles du caractère (irritabilité, agressivité) ;
– Une fatigue exacerbée le matin et non améliorée par le repos ;
– Une réactivité anormale à l’ambiance, des troubles de l’appétit (dans un sens ou dans l’autre).

Pour bien identifier les changements de « régime », un journal de bord (diagramme de l’humeur) peut être utile.Des données simples comme le temps de sommeil ou les événements pouvant générer du stress y seront consignés.

PRÉVENIR LA CRISE

La bonne observance du traitement et le respect des règles d’hygiène de vie ne permettent pas toujours d’être protégé contre les rechutes et récidives. L’élaboration d’un plan d’action en cas de crise (voir un exemple page suivante) limitera les conséquences du trouble, réduira les risques de passage à un stade aigu, facilitera l’accès aux soins et les choix des mesures thérapeutiques (7, 8, 9). L’idéal est de pouvoir construire ce plan d’action avec le patient, le médecin et les proches en ayant à l’esprit qu’au moment de la crise, la perte de contrôle et l’absence totale de conscience du trouble empêcheront
les prises de décisions adaptées pour se protéger. Dans ce contexte, la personne sera dans l’impossibilité de communiquer des informations sur sa maladie et ses traitements et inapte à préciser ses préférences.

Il s’agit donc pour elle de signer un contrat avec ses proches et son médecin, afin de donner son accord anticipé pour toutes interventions dont la finalité sera avant tout de faciliter la prise en charge et d’adopter des mesures d’urgence. Ce contrat pourra être transmis, via la famille, le médecin traitant, voire le patient à l’équipe qui interviendra dans un contexte d’urgence.

C’est lors de la période de rémission (intervalle libre) que toutes les conditions sont réunies pour élaborer ce plan d’action :
– Stabilisation du trouble ;
– Prise de conscience du trouble, de ses causes et de ses conséquences ;
– Récupération des fonctions intellectuelles;
– Compréhension des enjeux du traitement;
– Construction d’une alliance avec son médecin et l’entourage.

Trois types d’informations doivent figurer dans le plan d’action :
– Les symptômes pouvant annoncer un risque de récidive maniaque ou dépressive;
– Les mesures immédiates à prendre ;
– Le cas de l’hospitalisation.

Un contrat plus élaboré peut comporter des informations spécifiques au patient, son historique, ses allergies, ses préférences.

Cela est particulièrement utile lors de séjour à l’étranger. À la différence des directives anticipées, ce contrat est évolutif, s’inscrit dans le cadre d’un projet thérapeutique et n’a pas de valeur juridique.
Rappelons que les directives anticipées sont des dispositions légales dans certains pays comme la Suisse, l’Écosse ou les États-Unis. Elles stipulent que toute personne capable de discernement peut exprimer le type de soins qu’elle souhaite recevoir, ou non, dans des situations données de soin où elle n’aurait plus son discernement (10, 11). En France, le dispositif existe uniquement pour exprimer des volontés sur la fin de vie.

Dans la maladie bipolaire, des mesures doivent donc être adoptées dès l’apparition de certains symptômes. Elles peuvent être simples à mettre en place en cas de survenue d’un symptôme isolé, peu intense et peu invalidant ou faire intervenir des tiers lorsque la situation est plus complexe et qu’il existe un degré d’urgence. « Si telles manifestations surviennent, je téléphone à mon médecin, je me présente à sa consultation, je me rends aux urgences, je demande à me faire hospitaliser. » Mais avant d’en arriver là, il importe d’être dans l’anticipation et ainsi éviter de se retrouver dans des situations de stress et de surmenage.

L’intervention rapide du médecin, le réajustement du traitement, la mise au repos, l’augmentation du temps de sommeil, le renoncement à certaines activités pourra permettre d’enrayer le processus.

LE PLAN D’ACTION

Ce plan d’action de crise prévoit et classe les différents cas à envisager et décline les mesures à prendre.

Définir les urgences

Certaines situations nécessitent une aide immédiate :
– Idées de mort, planification d’un suicide ou tentative de suicide ;
– Impression de bizarreries, d’irréalité ;
– Mise en danger du fait de conduites à risques ;
– Incapacité à prendre soin de soi ;
– Refus ou impossibilité de s’alimenter ;
– Effets indésirables graves des médicaments;
– Consommation excessive d’alcool ;
– Recours à des drogues ;
– Recours à des associations d’alcool et de tranquillisants…

Les premières mesures à prendre

– Déterminer si l’aide extérieure est nécessaire dès l’apparition de signaux symptômes, de la survenue de plusieurs symptômes qui persistent ou de l’absence de contrôle sur ces symptômes ;
– Identifier la ou les personnes qui doivent être contactées en cas d’urgence ;
– Indiquer les préférences de traitements ;
– Dresser la liste de ses médicaments psychotropes actuels et des autres traitements (y compris les traitements de substitution) ;
– Indiquer les coordonnées de son médecin, du centre de soins, de la structure d’urgence la plus proche.

Ce plan d’action doit également inclure des dispositions que les proches doivent prendre. Par exemple, une personne désignée peut communiquer avec le médecin ou des membres de l’équipe médical, informer l’employeur de l’incapacité transitoire de travailler et aider à tout garder en ordre (le loyer ou des paiements de factures) en cas d’hospitalisation.

Il est souhaitable de le rédiger par écrit afin de bien préciser les dispositions à prendre et savoir « qui fait quoi ».

Les mesures d’ajustement

Après une crise ou situation d’urgence,il faut évaluer l’efficacité de son plan d’action. De nouveaux signes avant-coureurs ou de nouveaux déclencheurs ontils été identifiés ? Quels ont été les points forts ou faibles dans les mesures d’aides apportées ? Quels sont les moyens à mettre en place pour améliorer le plan ?

Des mesures d’ajustement sont à rédiger, qui tiennent alors compte de l’évolution de la maladie.

EN CONCLUSION

Le plan d’action en cas de crise regroupe donc plusieurs types de mesures à prendre en cas de rechute ou récidive.

Il est élaboré lors d’une période de rémission, période où le patient a conscience de son trouble, a retrouvé son fonctionnement intellectuel antérieur et est capable de comprendre les enjeux du traitement et les bienfaits d’une alliance entre les soignants et l’entourage proche. Il donnera son accord anticipé pour toutes interventions dont la finalité sera avant tout de faciliter la prise en charge et d’adopter des mesures immédiates. Il pourra être transmis, via la famille, le médecin traitant, voire le patient à l’équipe qui interviendra dans un contexte d’urgence


1– C. Gay, JJ Margerie, La conscience du trouble, L’Encéphale (2009) Supp 5, S160-S163.
2– David A.S. Insight and psychosis Br J Psychiatry 1990; 156 : 798-808.
3– Droulout T., Liraud F., Verdoux H. Influence de la conscience du trouble et de la perception subjective du traitement sur l’observance médicamenteuse dans les troubles psychotiques Encéphale 2003 ; 29 : 430-437.
4– Bourgeois M.L. La conscience du trouble Ann Med Psychol 2000 ; 158 : 134-147.
5– Banayan M., Papetti F., Palazzolo J., et al. Conscience du trouble chez les sujets bipolaires euthymiques : étude transversale comparative réalisée sur 60 patients Ann Medico Psychol 2007; 165 : 247-254.
6– Amador X, Comment faire accepter son traitement au malade, Retz, 2007.
7– Flood C, Byford S, Henderson C, et al. Joint crisis plans for people with psychosis: economic evaluation of a randomised controlled trial, BMJ 2006 ; 333 : 729.
8– Henderson C, Flood C, Leese M et al, Effect of joint crisis plans on use of compulsory treatment in psychiatry: single blind randomised controlled trial, BMJ 2004; 329 : 136
9– Henderson C, Flood C, Leese M et al Views of service users and providers on joint crisis plans Single blind randomized controlled trial Soc Psychiatry psychiatr Epidemiol 2009 ; 44 : 369-76.
10– Quément B., L’expression de la volonté du patient, Santé mentale, déc 2008, n° 133, 62-65.
11– Grand E., Enfin me faire entendre…, Santé mentale, déc2008, n° 133, 66-68.