Ma puce, ta tata est bipolaire

Salut ma poupette, tu es ma première nièce.

Tu es l’enfant qui a sa tata bipolaire.

Je suis sûre que je serai une bonne tata avec toi. J’ai le feeling avec les enfants. En même temps, parfois j’ai l’esprit d’une fillette ! J’aime jouer et j’ai un humour pipi-caca assez prononcé.

J’ai un monde imaginaire tellement immense que je peux naviguer dans le tien et t’embarquer dans le mien. Tu vas avoir une belle vie, tu es très aimée par ta famille et entourée.

Peut-être qu’un jour tu me verras en dépression ou en crise. Si tu le souhaites, je t’expliquerai sans détour. Parce que pour pouvoir expliquer mon trouble, il me faudra l’assumer pleinement.

Je ne sais pas si la société aura assez le temps de changer de regard sur la folie quand tu seras en âge de tout comprendre. Je suis sûre qu’on va passer des moments très chouettes et que mon handicap invisible, tu ne le verras pas forcément.

Je ne pense pas dire un jour que je suis fière d’être bipolaire, ma poupette. Je n’ai pas travaillé pour l’être.

Mais je suis fière d’en faire ce que j’en fais.

Même si tu m’aimes, ne te mets pas en porte-à-faux avec tes petites copines et petits copains. Tu n’auras pas à me défendre.

Sans doute qu’iels réagiront sans maîtriser le sujet et sans volonté consciente de blesser. Enfin, si, peut-être qu’un jour iels l’emploieront comme une injure.

Ne te sens pas obligée de leur dire qu’iels ne connaissent pas la réalité derrière. Je ne le fais pas tout le temps moi-même. Laisse-les parler.

Le premier principe que j’aimerais te transmettre, pour t’éviter des séances de psychologie futures : si tu t’attardes sur chaque injustice, chaque méchanceté et leurs bêtises, tu n’en auras jamais fini.

Tu sais, j’ai toujours fait exprès d’être folle pour faire rire les enfants, et même les adultes ! Si seulement iels savaient ce que je pense de la folie. La vraie folie, ma puce ? L’absence d’humanité.

Ma propre tata m’a appris qu’il fallait parler aux enfants comme aux adultes. Je ne suis pas spécialiste de ce sujet, mais j’imagine qu’iels ont besoin qu’on nomme ce qu’iels ne comprennent pas.

Si tu es triste pour moi, je ne te laisserai pas porter ma peine autant que je le pourrai. Même si la peine fait partie de la vie, je préfère que tu portes ma joie.

Et si un jour tu portes un peu de ma peine, je porterai un peu de la tienne.

La bipolarité ne sera jamais un tabou chez moi.

Pose-moi toutes les questions que tu veux et c’est avec assurance que je te répondrai.

En serais-je moins douce à tes yeux ?
En serais-je moins forte à tes yeux ?
En serais-je moins belle à tes yeux ?
En serais-je moins drôle ?
Serais-je à cacher, tu crois ?

C’est toi qui me le diras, et je l’accepterai, quelle que soit ta réponse.

Je te le promets aujourd’hui et pour demain : j’espère faire mentir les préjugés.

Lucie

Mère bipolaire, je donnerai tout

DÉSIR RE-FOU LAIT

Je ne peux pas être plus honnête envers moi-même que pendant mes phases maniaques.

Mes désirs refoulés remontent à la surface : c’est le cas du désir d’enfant.

Et pourtant, si vous saviez ô combien je considère habituellement qu’enfanter serait un fardeau pour moi, et que je moquais des parents gagas de leurs nourrissons !

Pourtant, parfois, je me surprends à lorgner du coin de l’œil à admirer mon homme. Ses yeux changeants, verts, gris et bleus, sa barbe rousse et blonde éparse, et son ventre dodu qui pourrait laisser penser qu’il est lui-même déjà enceinte. Et c’est quand émane la beauté de son âme que je craque, et je me laisse rêver avec lui d’un mini-nous.

Des heures entières à plaisanter en nous imaginant des parents cocasses, mélangeant nos qualités et nos défauts, transmettant nos passions et nos valeurs. On imagine quelle blague nous concocterons pour l’annoncer à notre famille.

J’imagine agir systématiquement pour effectuer tout ce qu’il y a de moins conventionnel.

J’arracherai les cheveux des parents si leur rejeton ennuie ma progéniture. Je le présenterai à mes chattes et leur arracherai les poils aussi si elles sont méchantes ! Je m’imagine déjà tirer mon lait maternel pour que je puisse dormir pendant que Papa nourrira le glouton.

Je m’imagine lire tous les bouquins existant sur la maternité et participer à des ateliers chelous de femmes enceintes. J’abuserai de ce privilège pour réclamer du chocolat et des massages de mes jambes. J’imagine nos voyages, et cet enfant que je porterai en bandoulière.

Je serai à l’écoute quand il me parlera de la tease, la drogue et les rapports sexuels non protégés. Je lui signerai les mots d’excuse pour qu’il sèche les cours qu’il jugera inutiles.

Je l’imagine me reprocher tout ce qu’on finit par rapprocher à ses parents. Je l’imagine plus intelligent que nous deux, et différent de tout ce que l’on aura imaginé.

Mais nous ne lui apprendrons rien, tandis qu’il nous apprendra tout.

L’AMOUR CONTRE LA PEUR

Je m’imagine aussi craquer, regretter, m’en vouloir, ne pas pouvoir assurer autant que je l’aurais voulu. Être une mère bipolaire potentielle, c’est aussi se connaître parfaitement, avec de longs épisodes de stabilité, mais jamais à l’abri d’une rechute.

Comment l’expliquer à son enfant ? Quelle culpabilité va me ronger quand je n’arriverai plus à me lever pour embrasser mes enfants ? Quel discours pourrais-je leur tenir quand j’aurai perdu ma foi, ma joie et mon espoir ? Pourquoi Maman se transformera-t-elle un jour en super héroïne et pourquoi mon enfant la verra partir dans un camion rouge ? Pourquoi errera-t-elle dans la maison, le regard fixe parfois ? Je m’imagine lui écrire tous les livres pour expliquer sa naissance, sa maman bipolaire, et les livres expliquant le monde pour qu’il les lise en mon absence.

La maladie fait de nous des parents qui font un choix encore plus conscient que d’autres. Plus organisés, on anticipe. Plus de communication avec nos conjoint.e.s et notre famille pour les coups durs. Nous devons même anticiper l’adaptation de notre traitement avant la grossesse.

Tant d’enfants sont conçus au hasard et maltraités, et nous, nous avons peur, alors que nous sommes prêtes à nous battre contre ce qui ne peut être vaincu ? Être Maman ou Papa bipolaire, ou ayant un autre trouble psychique, amène à une mûre réflexion. C’est ce qui nous rendra d’autant plus attentifs à nos enfants et à notre bien-être.

DU FARDEAU AU CADEAU

Mon enfant, si tu décides de ne pas t’incarner dans nos vies, je veux que tu saches que tu existes déjà pour nous, ici, maintenant, et à jamais. On ne t’attend pas, on n’est pas pressés, Papa est plutôt jeune !

Mais si tu t’incarnes, j’aurai signé avec toi le plus bel engagement, la responsabilité éternelle d’avoir mis un enfant au monde. Que Dieu m’entende à travers ce texte, et qu’il me rappelle mon désir d’enfant quand je me sentirai de nouveau stable, misérable et incapable.

Qu’il préserve mes ovaires et les têtards de mon chéri. Je veux entendre un troisième rire chez moi. Je veux que mon enfant raconte à son école à quel point il est fier de sa maman bipolaire et que tous ses copains et copines viennent faire de grandes fêtes à la maison.

J’ai foi en une sorte de Dieu, ou une sorte d’instance supérieure. Alors enfanter est l’expérimentation ultime de ce pouvoir créateur qui nous a été légué en tant qu’êtres humains.

Mais je suis tellement réaliste quant à ce que représente la totale responsabilité d’un être humain, que j’en suis triste.

Est-ce que moi, j’y arriverai ? Mais le trouble ne sera jamais ce qui m’empêchera d’élever mon enfant. L’amour que notre famille lui portera le comblera, car c’est tout ce qu’il faut à un humain. Je n’ai pas peur d’enfanter dans ce monde, car je lui construirai un environnement à notre image avant qu’il ne se le construise lui-même.

LA RÉALITÉ DOUCE A MÈRE

La réalité est douce-amère. J’ai déjà 34 ans et mes ovocytes déclinent avec l’âge. Je survis avec l’AAH. Mon trouble bipolaire n’est pas encore entièrement stabilisé comme je le souhaiterai.

 Mon compagnon de vie n’a pas trouvé le métier de ses rêves ni trouvé son chemin spirituel pour vivre pleinement le bonheur de son existence .

Pourtant, je refuse aujourd’hui qu’on stigmatise les parents bipolaires. On donnera tout pour nos enfants. Peut-être même plus qu’une personne sans trouble, car nous vivons avec une maladie incurable. On connaît la souffrance et l’impuissance de notre entourage, le fait de revoir tous ses plans de vie à chaque rechute. On connaît l’incertitude, le désespoir, l’hospitalisation.

Alors que je n’entends plus jamais quelqu’un, ou que je ne lise plus jamais qu’avoir un parent bipolaire est un enfer dans les gros titres des journaux.

Si enfer il y a, c’est l’humain qui le créé, pas la pathologie. Il y a des parents sans trouble psychique qui sont des monstres. Et il y a beaucoup de parents avec diverses maladies, ou bien qui ont un trouble psychique, ou qui ont des revenus modestes : et pourtant ils élèvent merveilleusement bien leurs enfants.

Mon foyer actuel n’est que joie, rire, entraide, adaptation et respect de l’autre.

Alors, décriez tant que vous voulez cette maladie, jamais vous ne pourrez dénier la puissance de l’amour d’un parent bipolaire, parce que nous aimons passionnément.

En connaissance de cause, « tout ce que j’ai à décider », c’est de mettre au monde un mini-nous. Si mon désir d’enfant est un jour si fort, alors je m’imagine être capable d’élever un enfant possiblement handicapé, ou adopté, et d’être mère au foyer, là où hier rien ne me séduisait moins que ce métier.

Je ne serai pas une mère bipolaire, je serai une mère qui donnera tout pour son enfant.

Il sera de toutes mes forces aimé par-delà les montagnes que je soulèverai pour lui.

Maman se bat déjà pour qu’un jour tu puisses vivre.

Lucie

Et toi ton désir d’enfant / maternité / paternité avec un trouble psychique ça passe comment ?

Bipolarité : j’ai signé sous contrainte

Mon frère n’avait jamais paru aussi calme et serein.

Il reprenait vie et des couleurs, lui, d’habitude si taciturne. C’était l’été et sa peau dorait au soleil, un de ses rares plaisirs. Il est tellement blond que même ses cils sont blancs. Parfois, on dirait que ses yeux bleus sont translucides.

Je m’inquiète pour lui depuis des années. Il ne faisait plus rien, mis à part fumer. Je savais qu’il jouait un rôle. Être un p’tit mec avec un cerveau en plus ne facilite pas l’adaptation sociale. Maman lui avait offert le bouquin Trop intelligent pour être heureux ? Il n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il cherchait le chapitre « comment faire pour être heureux ».

Il s’habillait toujours pareil, avec un jogging et son t-shirt de foot. Toujours rasé de près, avec sa petite boucle d’oreille en faux diamant. Il pouvait tromper tout le monde, sauf moi. Son déguisement jurait avec son calme olympien.

Je suis hyperactif et hypersociable. Lui et moi, c’est la Lune et le Soleil. Je suis aussi pataud et vulgaire à l’oral qu’il est précieux et habile dans son langage. Je n’arrive pas à me canaliser et parfois j’en ai honte. C’est comme ça. Quand on ne peut pas changer les choses, on essaie de les accepter.

Notre famille nous renvoyait sans cesse notre différence. Il était oisif alors que je faisais des études d’infirmier. Il paraît même qu’il existe un syndrome qui s’appelle le syndrome de l’infirmière : on veut sauver tout le monde, faute de pouvoir se sauver soi-même.

Je ne suis pas le plus intelligent de nous deux, je le reconnais. Il a toujours eu des facilités à l’école. Puis un jour, il est devenu « moyen ». Même son prénom était moyen. Il passait partout, et c’était son souhait. En fait, son vrai souhait, c’était de ne pas exister.

Il parlait peu. Nos parents ont essayé de l’envoyer chez plusieurs psychologues, sans résultat. Enfin, si : le seul résultat fut qu’il ne leur ferait plus jamais confiance.

On peut le qualifier de passif. Vivre était pour lui d’une neutralité morbide. Il se sentait comme un objet qu’on déplace. Il disait qu’il écrivait depuis des années. Il allait se poser dans un jardin et prenait son stylo. Il a horreur des technologies : lancer une machine à laver le faisait paniquer. Son perfectionnisme, poussé à l’extrême, le rendait handicapé de la vie.

Ses journées se baignaient dans une contemplation molle. Parfois, il sortait ses deux serpents noirs de l’aquarium pour le plaisir de sentir leurs douces écailles froides sur ses bras. Quand on n’a plus de sentiments, on essaie d’avoir des sensations.

Le joint le rendait encore plus… comment qu’on dit, euh… pathétique ? Ah non, pardon, apathique !

Rien ne l’animait. Les filles ne semblaient pas l’intéresser, pas plus que le fait de se nourrir. Il nous disait que son seul plaisir de la journée était un café très soigneusement préparé : double dose de lait, un demi-sucre exactement et un soupçon de cannelle. Il surnommait ce café « son goûter ».

Il était emprisonné à l’intérieur de lui. Notre famille et moi avions essayé de l’aider, mais il restait sourd. Le monde lui semblait être un vacarme lointain, tout juste digne d’indifférence.

Ce jour-là, le soleil a brillé un peu plus fort sur ce garçon lunaire. Il a commencé à apprendre le langage des signes, bercé par sa musique préférée, Hijo de la Luna.

Le vent eut une résonance particulière et lui susurrait qu’il avait des choses à faire.

Il prenait son goûter trois fois par jour et ne mangeait plus du tout. Il disait qu’on pouvait vivre uniquement en mangeant de l’air. Il s’était enfin ouvert à nous et à ses ami·es. Nous découvrions qu’un sage penseur sommeillait en lui. Il semblait habité par une âme d’un autre siècle. Il a toujours été un curieux personnage, mais mon intuition y voyait autre chose.

Auparavant, je ne représentais pour lui qu’une nuisance sonore et toutes mes tentatives de l’incorporer à ma vie sociale se soldaient par un échec. Cette fois-ci, il était de toutes les sorties. L’alcool l’a très vite dégoûté quand il était ado, et désormais, c’est lui qui tenait le bar. Ses côtes devenaient de plus en plus saillantes, tandis que sa cote auprès des filles augmentait en flèche.

C’était une beauté froide qui devenait incandescente. Mes amies en tombaient raides dingues. Comme ce fut son cas.

Son brusque changement de comportement m’inquiétait, alors que pour lui, la vie n’avait jamais été aussi belle. J’avais étudié la psychiatrie très brièvement dans ma formation. Je me refusais à lui coller un autre terme que « garçon dépressif qui va mieux ».

Un jour, je l’aperçus faire des mouvements gracieux avec ses mains. Si j’avais eu cinq ans, j’aurais dit qu’il dansait avec les fées. Il disait qu’il signait, qu’il apprenait le langage des signes et que je ne pouvais pas comprendre. J’avais l’impression qu’il me toisait des cieux et que je n’étais qu’un pauvre humain impie. J’aurais préféré signer avec lui.

Je ne reconnaissais plus mon frère.

La Lune ne doit pas faire de l’ombre au Soleil.

Ses yeux étaient encore plus clairs et ses pupilles plus dilatées que d’habitude. Alors l’expression « un regard de fou » prenait tout son sens.

Un soir, il ne rentra pas. Quand il revint, il raconta son périple et sa marche pieds nus à trois heures du matin dans la ville. Il attendait que le grillage s’ouvre par la force de sa pensée.

On lui proposa une sortie en famille. Il s’y attendait : ses serviteurs lui devaient allégeance. Il vit un bâtiment massif et blanc. Il devait y avoir erreur sur la destination.

Google Maps n’avait pas les clés du Paradis. Il comprit qu’il était devant un hôpital. Il commença à paniquer et à nous menacer. De quel droit osions-nous l’amener sans lui dire ?

Je suis allé discuter avec la docteure et j’ai vite compris quand elle m’a tendu un misérable bout de papier.

J’amenais mon propre frère dans un hôpital psychiatrique d’où il ne sortirait plus jamais le même. J’allais laisser une marque indélébile au stylo, telle une lame tranchante dans notre relation. Et pour ça, il m’en voudrait toujours.

Une hospitalisation sous contrainte. Sans son consentement.

Mais c’est moi qui signais sous contrainte, avec des larmes de sang.

Lucie

Mon papa est bipolaire

 Qu’est-ce qu’elle est vive ta fille ! Et elle vient vers nous si facilement.

C’est mieux qu’à l’école. A l’école c’est du coloriage de bébé. Là, c’est une grosse fleur et il y a plein de stylos de couleurs. Je ne veux pas dépasser comme la mamie en face. Elle ne bouge pas la main avec son crayon… elle est un peu nulle.

– Comment fais-tu pour l’élever ? Elle a l’air si autonome.

– Je la laisse faire…

Il y a trop de bruits, j’en ai marre ! Une autre mamie parle fort, avec ses morceaux de carrelages bleus et blancs qu’elle colle sur du bois. Elle casse le carrelage, elle le recolle… Les adultes sont vraiment bizarres. Ils ont de la chance avec tous ces jouets !

J’en ai marre, où es-tu papa ?

Hum, ça sent bon… le chameau sur la boîte est rigolo. Odeur de tabac blond, m’a dit papa.

Papa et ses copains se sont allongés sur une serviette de plage, ils sont pieds nus dans l’herbe. On bronze. On voit le dauphin de papa sur son dos. Je veux dessiner pareil.

Ses amis ont plein de dessins aussi ! Pfff… moi, je n’ai pas le droit encore… Ses copains sont comme à la maison, avec des grosses boucles d’oreilles assis à s’échanger une cigarette. La fumée sent amère, ça me pique la gorge.

– Chut, ma chérie, ne dit à personne qu’on est ici !

– Pourquoi ?

– Je t’ai déjà dit d’arrêter les pourquoi, chut, c’est tout. C’est un secret.

Je m’ennuie, ils parlent entre eux.Je vois un papi dans un fauteuil roulant, il a l’air triste.

– Pourquoi t’es dans un fauteuil ?

– Ah ça, ma chérie… c’est une longue histoire. Tu veux que je te la raconte ?

Il bouge les bras au ciel et rigole avec moi. Y a tellement d’adultes tristes ici. Pourquoi Papa rit ? Une dame pleure beaucoup, elle dit qu’elle n’arrive pas à vivre seule chez elle. Je m’ennuie… Ah ! C’est l’heure du goûter !

  • Papa, pourquoi on te fait écrire ton prénom sur une feuille avant de rentrer dans la salle pour goûter ?
  • Ah, ça…c’est pour que personne ne prenne son goûter deux fois. Toi, tu peux.

Chouette ! À la table d’à côté, les adultes sont tous gros. Ils ont des pommes pour le goûter, pas de confiture comme nous. Je vais sous leur table leur donner les miennes. Ils sont contents, et les cachent dans leurs poches.

  • Papa y a pas d’autres enfants, pourquoi ?
  • Oh, ça tu sais… je ne sais pas.

Je m’allonge dans l’herbe et je regarde les nuages, un lion qui devient une tortue…

  • Tu l’as fait diagnostiquer ?
  • Pourquoi ?
  • Elle a l’air de tout comprendre.
  • Diagnostic de quoi ?
  • Tu sais les surdoués…
  • Oh, ça… elle ne tient sans doute pas de moi !
  • Moi hors de question que j’amène mes gamins, j’ai honte, je n’ai pas envie qu’ils aient peur… comment t’as fait ?
  • « Papa est en maison de repos ».
  • Et ça suffit ?
  • Oui, l’important ce n’est pas la réalité, mais l’histoire que l’on se raconte.

Il est l’heure de partir, j’ai envie de rester. Papa m’accompagne au grillage, il y a plein d’autres familles qui partent, qui pleurent et disent au revoir. J’ai l’impression de laisser papa devant le bus qui part pour la colonie de vacances. J’ai envie de pleurer aussi, mais je me retiens.

  • La bipolarité c’est quoi, Papa ?
  • Oh, ça… c’est un nom qu’on me donne tu sais, ce n’est pas très important… ça ne change rien au fait que je t’aime.
  • Tu sors quand ? Je reviens quand ?
  • Oh, ça… quand je me serai assez reposé, je viendrai te chercher.

Je la regarde partir. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Nous nous aimions le temps d’un après-midi. Elle sent tout : mon odeur et les gens. Je sais qu’elle est en avance. Heureusement, je lui ai lu tôt des histoires. Ça ne durera pas toujours, un jour, je devrais répondre à ses pourquoi. Elle s’éduque seule, parce que moi, je n’y arrive pas.

– Papa, je sais que tu mens…mais pourquoi ?

Lucie

BIPOLARITÉ : QUAND TOUT EST UN SYMPTÔME

N’aurais-je jamais le droit d’être qui je suis ?

ENQUÊTE DE SOI

Une des questions que je me suis posées pendant des années :

«  Si je suis bipolaire, quelle est la part de maladie et quelle est la part de mon caractère ? »

Ma complainte revenait souvent chez mon psychiatre, qui me fixait avec ses yeux vitreux, vides de réaction, rappelant ceux d’un poisson mort. Il existe une panoplie de symptômes révélateurs d’un état maniaque et d’un état dépressif.

Il n’existe pas la liste de symptômes pour la stabilité.

Un autre psychiatre m’a posé la question : « Qui êtes-vous lorsque vous êtes stable » ?

UNE QUESTION SEMPITERNELLE

Ma réponse fut philosophique.

« Ai-je déjà su qui j’étais » ?

Cette question me lancina longtemps.

On m’affublait de tant de qualités et de défauts aux extrêmes opposés, au gré des lieux et des rencontres différentes et différées.

Quand j’étais enfant et ado, j’étais, simplement. Aucune question à avoir, j’existais simplement au Monde. Les étiquettes que me collaient les autres me glissaient allégrement sur la raie.

HYPER VIGILANCE

La bipolarité est un trouble de l’humeur, en très mal résumé.

Je remarque chez mes compères et moi ce que j’appelle de l’hypervigilance : surveiller chaque action et émotion que l’on éprouve pour situer notre état psychique, être un attentif maladif pour reconnaître ce qui relève de notre caractère ou du pathologique.

Si je ris, si je pleure, si j’aime, si je joue, si je parle, si je danse, si j’écoute de la musique, si je sors, si je me couche tard. TOUT est analyse, car tout peut être précurseur d’une crise.

Avec la liste de nombreux symptômes qui indiquent un début de phase maniaque ou phase dépressive, je me suis dit qu’arrêter de vivre était aussi une idée tout à fait valable.

LA LISTE DE MES EN VIE

Un tempérament comme le mien est difficile à dissocier des symptômes d’une montée maniaque, tant les indicateurs se confondent avec les traits de ma personnalité.

Je coche avec brio toutes mes cases de folie.

Je suis l’incarnation même d’une hypomanie.

VIVE LE CACA

J’écris depuis l’enfance. L’inspiration me pénètre tel un dard divin. Une décharge similaire à une diarrhée : les textes s’écrivent dans ma tête et je dois me dépêcher de tout évacuer avant d’en mettre partout.

Je pouvais chier plusieurs textes d’affilée sans que ce soit considéré comme un trouble, que ce soit en journée ou pendant la nuit.

LA DES FÊTES

Un jour, la crise maniaque est arrivée. J’ai écrit et implosé. Une explosion méritée, la rançon d’avoir censuré l’écriture depuis des années.

J’ai soigneusement ajouté dans la liste de mes propres symptômes « j’ai le droit d’écrire, mais pas plus de trois textes par jour, et surtout pas la nuit ».

LA RÈGLE DES RAIES

Le symptôme de la logorrhée ( diarrhée verbale pour les intimes ) se reconnaît allégrement chez les personnes habituellement mesurées et plutôt silencieuses. Deux adjectifs qui ne s’appliquent guère à mon cas.

Un jour, je fis une recherche sur le pourcentage d’écrivain dans le trouble bipolaire, et j’ai trouvé mon malheur.

MOÏSE SOUS NEUROLEPTIQUES

Un mot, qui m’était jusqu’à présent inconnu, m’a salement agacé : la graphorrhée.

Il désigne une impulsion irrésistible d’écrire, une impulsion pathologique. L’article poussait même à l’extrême. Il supposait que Moïse et son écriture des 10 Commandements puissent être un symptôme de graphorrhée, dénotant un trouble bipolaire.

Pour rester dans le champ lexical scatologique, j’ai insulté mon ordinateur innocent, en tapant des deux mains sur la table : « mais vous m’emmerdez à la fin ! ».

N’aurais-je donc jamais le droit d’être qui je suis ? Dois-je encore accroître ma vigilance qui me rend encore plus malade que le trouble bipolaire ?

PUIS UN JOUR, ON S’EN FOUT.

Un jour, j’ai cessé les questions.

J’écris comme je veux, quand je veux, autant que je veux. Un pari un peu fou avec des filets de sécurité bien tressés. J’évite quand même la nuit, l’humanité doit dormir.

J’ai plongé sans peur dans mon océan imaginaire.

4 mois que j’écris tous les jours : citation, article, roman, prose, chanson, pièce de théâtre… Mon ordinateur est bondé d’écrits, et ma créativité est infinie.

Si écrire est un symptôme, alors je suis un symptôme. Si être moi est une hypomanie, alors je suis une hypomanie.

Lucie

MON ENFANT EST BIPOLAIRE

2014. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, on va m’appeler.

 » Votre enfant – hôpital psychiatrique – urgences – vous inquiétez pas – non vous ne pouvez pas venir – on s’en occupe. »

Ça ressemblait à du Morse, et j’ai répondu moi aussi.

 » OK. J’a-r-r-i-v-e – vous inquiétez pas – je m’en occupe – et surtout ferme-là à tout jamais. »

J’arrive, je rue dans les brancards, je crie pour savoir où est mon enfant et finalement on me confond avec un possible patient et j’évite de justesse la piqûre et l’isolement. C’était pas si mal comme réaction pour m’infiltrer. D’habitude, je suis très respectueuse des soignants et je suis les procédures. Là, j’ai au moins autant hurlé que quand j’ai pondu mon enfant. Putain, 8 heures pour le sortir le machin dodu. Cette prestation m’a valu d’être dans la file d’attente du couloir. Je pouvais entendre mon enfant parler au psychiatre car j’ai entrebâillé la porte. Il semblait super bien, il disait qu’il est énergique, qu’il a plein de copains. Il faisait des blagues, il était détendu, croyant à une farce avec toutes ces blouses blanches qui virevoltaient.

Bref, je me suis dit, il est comme d’habitude. On allait enfermer mon gosse parce qu’il est super. Je l’entendis accepter de prendre un médicament et d’être conduit dans une chambre. Je me suis cachée sous le banc dès que je le vis sortir. Allez, je prends sur moi, mon enfant est loin d’être con, puisqu’il tient de moi. Je reprends mes esprits, je rentre mes crocs et mes griffes de louve, je remets mon habit d’agneau et je vais discuter avec le psychiatre.

Il refait du morse le con. « – vous inquiétez pas – quelque temps – bipolaire – on s’en occupe – bonne journée – on vous tient au courant. »

Je m’enfuis alors des urgences psychiatriques à la place de mon enfant. Rassurée, vraiment. Rassurée autant qu’on puissequand on imagineson gosse brûlant sur le bûcher d’une place publique du Moyen-Âge.

Réflexe Google. Quand j’ai tapé « bipolaire » sur le moteur de recherche, je me sentais encore mieux vis-à-vis des questions du peuple du Moyen-Âge :

  • Un bipolaire est-il dangereux ?
  • Un bipolaire meurt combien de temps avant les autres ?
  • Un bipolaire est-il manipulateur ?
  • J’ai une mère bipolaire c’est un enfer
  • Un bipolaire peut-il tuer quelqu’un
  • Les médicaments sont horribles
  • Un bipolaire guérit-il ?
  • Peut-on être en couple avec un bipolaire ?

Et tant d’autres questions qui me semblaient surréalistes. Non, alors, mon gosse n’est pas bipolaire.

J’ai eu le deuxième meilleur réflexe : Doctissimo. J’ai cherché des témoignages sur les forums de personnes avec un trouble bipolaire. Ça parlait d’effets secondaires, de dépressions, de crise maniaque ( c’est quoi ça p’tain ) de non-guérison, de durée de vie raccourcie, et en finalité ça ressemblait à une gigantesque mare de désespoir.

J’ai eu le troisième super réflexe, j’appelle un psychiatre au pif.

 La secrétaire me répond « Non,-madame, pas d’entrevue avec vous, on n’a déjà pas assez de place pour les personnes malades ». Flex Ronflex.

J’allais avoir du temps pour me cultiver, car l’hôpital comptait garder mon gosse pour un temps indéter minable. Grosse razzia de livres Amazon, Fnac, jusqu’aux petites librairies indépendantes avec tout ce qui pouvait contenir le mot bipolaire de loin ou de près, et les vidéos traitant du thème n’avaient plus aucun secret pour moi. Je me suis remise à l’anglais pour les recherches à l’international.

En 2014, je suis allée dans des associations qui faisaient peine à voir par le manque de moyens, et le manque de bonne humeur des légumes ici présents. Non, je vous l’affirme, mon gosse n’est pas une carotte. Parce que c’est moi qui l’ai fait pousser.

On m’appela à l’heure où ne blanchissait plus la campagne, mais visiblement celle où blanchissaient mes cheveux.

C’était reparti pour le morse. « OK. J’attends pour le voir. Il prend quoi comme médicaments ? OK. Je répète, il prend quoi comme médicaments ? OK. Youston c’est la dernière fois que je pose la question des médicaments sinon je me tire une balle dans la tête. »

La menace a du bon parfois, ça a fait son petit effet et pas secondaire celui-là.

C’était parti pour Doctissémoi. Un ami docteur me faisait de fausses ordonnances pour que j’obtienne les médicaments que mon enfant gobait. Si je voulais comprendre mon enfant, fallait que je me les administre et que je lise à sa place. J’en ai bouffé des drogues dans ma vie, frérot, celles-là elles dépotaient. J’ai testé toutes les catégories de médicaments, les dosages, les gouttes, les comprimés, mélangé un peu le tout. Je vivais en parallèle ce qu’on lui faisait là-bas.

Un jour je suis allée au marché de l’hôpital psychiatrique pour récupérer mon légume.

« Excusez-moi madame, je sais à quoi ressemble mon enfant, on n’est pas à la maternité ici où on peut échanger les bébés parce qu’ils se ressemblent tous. Le mien a 24 ans, il sait parler, marcher, rire, etc. j’en ai assez chié dans son éducation pour qu’il en arrive à là, d’habitude j’ai de l’humour, mais là j’en ai un peu moins. Puis aussi il a l’air un peu sénile, il va aussi se caguer à la culotte ? ».

Je posais mon légume sur la table, je l’examinais sous toutes les coutures. Visiblement c’était bien mon gosse. Quelque temps plus tard, il se remit à parler et rire. Nan, j’déconne, il resta au fond de son lit, défiant l’hibernation des ours polaires.

-Vous inquiétez pas – bipolaire pas grave – stabilité – médicaments à vie

Après le morse, j’ai fait un tel déni de sa bipolarité que j’ai dû apprendre le braille. Je devais sourire et rassurer mon légu… enfant . Lui dire que tout va bien, qu’il ne va pas mourir (enfin pas encore, juste le temps que les médicaments le détruisent à petit feu ), que ce n’est pas la pire des maladies, qu’il n’y a pas vraiment de guérison, que oui biensûr il n’aura pas « exactement la même vie qu’avant, mais bon… ». Je lui disais de sortir de son lit cette feignasse, la comédie avait assez duré. Mon enfant est bipolaire, OK, mais pas bipolaire comme les autres. Mon enfant est FORT.

Il va reprendre son super boulot, ses études sans failles, son cercle d’amis. Puis, on lui arrêtera son traitement, un ‘ment donné ! Il ne se confiait plus à moi et s’énervait, la bouche sèche et ses 18 kilos en plus. Il ne me parlait plus que de « sa » maladie et je voyais un autre enfant à sa place, une sorte de jumeau maléfique. Je ne minimisais pas sa souffrance, ne me jugez pas. J’essayais de lui remonter le moral, comme on fait avancer un âne avec une carotte au bout. Il était abruti par les cachets, mais pas assez abruti pour capter que je ne lui racontais peut-être pas, exactement, la vérité. Moi j’attendais de toute façon, la voyante avait tiré les cartes pour lui : dans 10 ans il serait guéri de la bipolarité.

2024. Mon enfant était officiellement handicapé. Il survit avec son allocation, ses éducateurs spécialisés ( le métier qu’il voulait exercer d’ailleurs, dans un monde parallèle où la bipolarité n’existerait pas ).

Ils l’aident dans son quotidien, parce qu’il ne se considère plus « autonome ». Il est même vachement fier de me dire qu’il a une RQTH et qu’il peut finalement travailler à élever des carottes. Il a renoncé à tout ce qu’il voulait : une maison, des enfants, un métier égal à ses compétences,des voyages…

Ses nouveaux amis bipolaires et lui forment un vaste champ de légumes divers et variés. Et visiblement, ses anciens amis sont devenus végans, mais à l’inverse.

J’ai eu tellement d’émotions ces 10 dernières années que même les couleurs de l’arc-en-ciel ne sont pas assez nombreuses pour les décrire. Mon enfant n’a pas la pire des maladies, c’est vrai. Quand il vient s’en plaindre en me disant de ne pas faire un déni, mais à la fois qu’il en fait un aussi, je réagis aussi en deux temps. Je dis « non t’inquiètes mon enfant ta vie est super bravo ». Il est content et retourne jouer dans son parc. Derrière lui, sans lui dire, en 10 ans j’en ai fait des recherches, volé ses médicaments en douce et testé sur moi, rencontré des éminents psychiatres et soignants, écumés des conférences, lu des bouquins qui n’ont jamais de happy end . Donc je lui souris, puis comme d’habitude, je ferme sa porte, et je vais pleurer dans mon coin priant pour qu’il ne m’entende pas.

Je me remémore toutes les fois où j’ai merdé avec lui : les brimades, les menaces, la comparaison avec les autres… Et pire, si c’était moi qui lui avais filé des gènes pourris ? Je lui dis enfin que je l’aime, il me demande justice et je lui offre les réparations.

Son avenir est tracé et il s’en contente. En tout cas, il me le fait gentiment croire pour que je n’aie pas peur. Et comme je faisais quand il avait 6 ans, je fais aussi semblant de le croire pour qu’il n’ait pas peur.

Je suis tellement fière de mon enfant. Même s’il a perdu de bonnes cartes, il joue encore. Récemment, il y a un truc qui se passe et qui me titille. Il me parle d’amis comme lui, parqués dans un potager. Il m’en parle beaucoup trop d’ailleurs, et j’en ai marre.

Le mot bipolarité est sorti de mon dictionnaire mental depuis longtemps. J’ai même appelé l’Académie française pour qu’ils l’enlèvent officiellement. Parce que je le connais, mon enfant, il va s’enthousiasmer, faire une crise, puis une dépression, et il reviendra se replanter dans mon jardin.

Pourtant j’observe une différence dans son jeu cette fois-ci. Ses amis ne sont plus 3 ou 4. Ils sont des centaines et ça continue de grossir. De loin, ils ressemblent à un champ de fleurs. Puis il a décidé de dessiner ses propres cartes. Il fait comme maman, quand ça ne l’arrange pas, il ne respecte pas les règles et invente les siennes. J’y crois pas trop, mais ça me fait quand même un peu sourire. La voyante n’avait peut-être pas tort au fond. Elle a tiré ses cartes de guérison, mais c’est lui qui les dessine. Le diagnostic de mes entrailles m’a brisé, peut-être même plus qu’à lui.

Bizarrement, je recommence à lui faire confiance et à le voir aussi lumineux qu’il l’a toujours été, même diagnostiqué . Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Il est toujours vivant et je crois qu’il a grandi. Et moi avec.

[ ÉPILOGUE ]

Je ne suis mère que dans mon imaginaire, et mon enfant est virtuel.

Ce que tu viens de lire est une fable dépeignant un entourage impuissant, qui ne peut pas comprendre la bipolarité malgré sa bonne volonté. Un entourage tantôt bienveillant et culpabilisant, maladroit, blessant sans vouloir l’être. Un entourage qui y croit tout autant qu’il n’y croit plus. Un entourage qui tombe à chaque fois qu’il tombe. Un entourage qui dénie parce qu’il souffre trop de voir son enfant faire son propre déni et après se résigner. Un entourage qui aime comme il peut, au fond. Je suis bipolaire diagnostiquée depuis 9 ans, et pour la première fois de ma vie, je me suis imaginée à leur place. Je suis un peu cet enfant et cette mère à la fois.

J’espère que ma maman imaginaire va m’aider à dessiner les nouvelles cartes avec mes amis ! Qui sait, peut-être trouvera-t-on des trésors ?

Lucie

BIPOLARITÉ : L’UTILITÉ DE LA DÉPRESSION

Quoi qu’il arrive, je suis là pour t’aider. Je sais où tu es que tu sois dans le ciel ou au fond de l’océan, je viendrai te chercher.

Pour toi, je me jette à l’eau, je fais un plongeon. Je mets mon casque de cosmonaute avec un sas de décompression. Je vais explorer les méandres de ta dépression. Est-ce que tu ressens, quand tu t’enlises, la pesanteur de la pression de l’eau, qui ne retient ma raison que par un fil ? Je coule lentement et je vois de la vase, des vestiges de ton passé, comme dans les films ou les dessins animés. Tout est silencieux, tout est calme, tout est empoussiéré. La dépression, c’est ton âme qui est figée.

Les algues se sont répandues sur tes souvenirs. Ta mémoire se verrouille, ton cerveau te prive d’aller chercher ton histoire. Les souvenirs cachés dans les trésors sont parfois des serpents de mer terrifiants. C’est ton esprit qui décidera quand te donner les clés pour les trouver. Ta mémoire te permettra d’accéder à ce dont tu as exactement besoin, au bon moment. Si tu es impatient, tu vas sortir des requins !

En hypomanie et manie, ton esprit te fait vivre la dé-compensation. Et en compensation, il te fait vivre la dépression. Le principe est simple, l’équilibration : quand c’est trop d’un côté, c’est trop de l’autre aussi. Ton crâne s’est ouvert en deux, le cerveau essaie de recoller les morceaux, comme il peut, car tu as voulu aller trop loin et trop vite. Quand un plongeur saute à l’eau ; il descend par des paliers de décompression au niveau de l’oxygène. Petit à petit, il teste les limites. Tu dois comprendre qu’il faut que tu l’imites. Un jour, je t’expliquerai tout, quand on se retrouvera à la surface, quand je redescendrais sur terre avec toi qui reprendra ta première bouffée d’air. Quand l’émotion revient, c’est la guérison de la dépression.

Si tu ne laisses pas l’expression de tes émotions à ton corps, il les transforme en symptômes. « La Mal a dit ». Le mal à dire. Et si tu continues de lutter, d’éviter tes émotions, de continuer de vivre avec du stress, et dans un carcan absurde, il va te dire « Médor, couché ». Ou alors… Couché, mais dort ? Ton esprit t’empêche de bouger, tes membres sont engourdis, tes phrases ne sortent plus, tu ne sais plus si c’est le jour où la nuit, si c’est mardi ou samedi. Le temps pour toi s’est arrêté. Et la terre continue de tourner sans toi. Le reste, ce sera à toi de trouver, mais tu n’es pas seul. Appelle au secours, tape les bons numéros. Pas celui du SAMU, mais celui de SOS amitié.

En dépression, je te le demande, comment pourrais-je t’aider ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Veux-tu lire un message, entendre mon rire ? Un appel audio, un appel vidéo ? Ou te laisser seul parfois ? Qu’est-ce que je dois te dire ? Il n’y a que toi, qui le sait. C’est toi qui vas créer ton scaphandre de protection, et m’aider à tisser notre filet de sécurité.

Je suis là, j’arrive au fond, je te vois. Ton fil est trop loin et ta combinaison est bien trop lourde. As-tu vraiment envie de remonter, maintenant, et de reprendre ta vie exactement comme avant ? La dépression te poussera à modifier ton environnement. L’écouteras-tu ? Pour réussir la recette de ta vie, il faudra changer d’ingrédients. Le chimique, c’est ta béquille, ton garde-fou. Tes amis sont tes pêcheurs, ils t’accrocheront un fil pour te rattacher à la terre quand tu voudras devenir cerveau volant. Un plongeur ne plonge jamais seul, il y a l’autre plongeur sur le bateau à la surface de l’eau. Celui qui plonge lui envoie des signaux s’il est en détresse.

Je te mets le vers le plus séduisant, un beau vers bien gluant, bien juteux, celui qui te fait le moins peur, et hop, je te tirerai en douceur ! Et après je te cuis à la broche. Nan, je déconne. Je te remettrais à l’eau. En espérant ne pas t’avoir écorché la bouche. La dépression t’invite à abandonner, à baisser les armes, à te laisser aller complètement, pour ne plus réfléchir. Prends la dépression comme un message à décoder. Ton corps estime que tu dois te reposer, repose-toi. Plus tu luttes contre vents et marées à vouloir sortir de la dépression, plus tu vas galérer à remonter avec tes deux bras et tes pales. C’est ton mental, et ton cœur, qui te paralyse toi et ton corps, voit la dépression comme une sage surprise.

Tu sais ce qu’il arrive aux scaphandriers qui remontent trop vite à la surface sans respecter les paliers de décompression ? Ils meurent, alors écoute-moi et surtout écoute-toi. Quand on te dit, « souffle, décompresse », dé-stresse. Dé-compression… Un SAS de décompression , respire, enlève la pression. Tu viens de comprendre, l’utilité de la dé-pression Et quoi qu’il arrive, je suis là pour t’aider. Je sais où tu es, que tu sois dans le ciel ou au fond de l’océan, je viendrais te chercher.

Lucie

BIPOLARITÉ : L’oscar du meilleur acteur.

[ C’est ce surcroît de rire qui me fait douter. Le paradoxe du clown triste, tu connais ?]

Je suis née joyeuse, c’est mon tempérament, le fondement de ma personnalité. La vie ne m’a pas épargnée, mais pas plus que toi.

Rien n’entachait mon humeur inébranlable et mon sourire constant. Tout a changé en grandissant. Je prends toujours autant de plaisir. Alors pourquoi, cette étrange sensation, que le mot rire, rime parfois avec souffrir ?

Ma bonne humeur est-elle toujours sincère, désormais diagnostiquée bipolaire ? Je t’avoue que mentir, c’était devenu mon métier.

Petit à petit, c’est devenu mon cauchemar. Même en dépression, je pare ma souffrance d’humour noir. Rire est devenu mon rempart. Je suis tellement seule et triste quand je te montre que je vais bien. Au fond de moi se déverse le venin nécessaire qui me maintient. Cette force corrosive qui me donne un air serein. Je veux m’écrouler, sans qu’on me voie. Je ne le fais pas exprès, on ne me donne pas le choix. Si seulement, je me contentais de me taire. Pourquoi faut-il en plus que j’exagère ?

Une malédiction qui me sauve et m’assassine. J’ai un trou à l’intérieur de ma poitrine. Mes émotions surchauffent mon cœur et les mots le glacent. Pourtant, savez-vous combien mon cœur est immense, et que chacun y a sa place ?

LA COUVERTURE

Tout le monde, sans exception, met un masque sociétal. Sauf que le mien a fusionné avec ma peau. Je voulais devenir experte dans la volonté d’aider, d’apporter de la joie, de forcer le courage. On a fini par m’en vouloir.

Pourquoi s’attaquer à ceux qui combattent les forces obscures avec le glaive de l’espoir ? On m’a dit « montre tes faiblesses pour mieux te faire accepter. »Tu veux que je m’éventre et que je vide mes entrailles ? Je ne laisse jamais transparaître mes failles sous peine de m’écrouler.

Même devant moi, je ne pleure jamais.

AND THE WINNER IS

Je me décerne l’oscar de la meilleure actrice, car c’est à moi-même que je mens le mieux.

Écrire est l’occasion de montrer la vraie couleur de mon cœur. Il est bleu. C’est la couleur du sang privé d’oxygène. C’est l’intensité que j’éprouve face à une infime action. Ma sensibilité démesurée. La muraille que je n’arrive pas à forcer.

Je ressemble parfois au préjugé que je hais plus que tout, cette image grotesque censée représenter la bipolarité. Celle avec les deux masques, un qui rit et un qui pleure.

Tous les bipolaires ne me ressemblent pas, cette image est donc un leurre. Tous les bipolaires ne rient pas jusqu’à faire éclater la lune. L’hypersensibilité, cependant, est une de nos caractéristiques communes.

LA VIBRATION

J’ai fusionné avec ce masque sociétal. Je ne sais plus s’il me protège, ou s’il me fait mal. Je ne sais pas comment l’enlever quand personne ne me regarde. Je n’y pense même pas puisque c’est devenu une seconde nature. Beaucoup dissimulent leur mal-être à la perfection. Ma dissonance est immense. Mon diapason perd la raison.

J’ai décidé d’ôter le nez de clown et de le déposer, je suis fatiguée de faire semblant.

Alors je tapote des mots sur mon clavier, ceux que tu lis à l’écran.

Lucie

Le diagnostic de bipolarité : pourquoi moi ?

[ ÉTAIT-CE TROP DE DEMANDER QUE LA VIE ME LAISSE SIMPLEMENT EN PAIX ? ]

POURQUOI MOI ?

J’éclatais en sanglots à côté de ma mère quelques mois après mon diagnostic de bipolarité.

Je tapais du poing sur une table imaginaire, en hurlant : « Pourquoi moi, maman ? Tu sais que j’œuvre toujours pour le bien, non ? Alors, pourquoi moi ? Pourquoi les autres aussi, ceux qui sont si gentils ? Pourquoi les pourritures s’en sortent-elles bien ? »

Elle n’a rien su me répondre. Il ne me restait que le silence d’un Dieu auquel je ne crois pas, qui m’avait assuré qu’il existait alors qu’il n’était qu’une mascarade issue de mon esprit délirant. Une douche brûlante et glacée en même temps. Ce ne fut pas mon premier, ni mon dernier « pourquoi moi ». Les années passèrent et les coups du sort s’acharnèrent sur le lambeau déjà trop vif que j’étais. Mon entourage et moi avions fini par penser qu’un chat noir me possédait. Était-ce trop de demander que la vie me laisse simplement en paix ?

POURQUOI PAS MOI ?

Un jour, l’illumination.

Et pourquoi ça n’arriverait pas à moi, après tout ?

Existerait-il d’un côté les gentils qu’on doit préserver et les méchants qui doivent être punis ? Qui suis-je pour décider de leur camp ? Comment mesure-t-on les bonnes actions et les mauvaises actions ? Qui me donne le droit de me définir comme méritante ?

C’EST POUR MOI

Qu’ai-je fait de tous les autres « c’est pour moi » que j’ai tenu pour acquis ? Suis-je reconnaissante pour la chance que j’ai aujourd’hui ? Combien seraient-ils prêts à échanger mes « pourquoi moi » pour goûter à mes « c’est pour moi » ?

Aveuglée par ma propre douleur, j’ai oublié de rester à ma place. Le malheur comme malédiction, ou comme une leçon pour se construire, à toi de choisir.

PLONGER EN SOI

Tous les jours, des milliards de « pourquoi moi » n’entendent pas de réponse. Et si l’on ne nous avait pas appris à les écouter ?

Je ne vais pas te dire de cesser de te plaindre, au contraire. Vas jusqu’au bout, plonge dans l’obscurité. Berce-toi tendrement, et pleure sur ton sort jusqu’à être vidé, car c’est injuste, je le sais.

Nous avons le droit d’embrasser pleinement notre souffrance, elle est légitime, quelle qu’elle soit. Il n’y a aucun sens à comparer les degrés de souffrances entre deux personnes. Même si le monde se meurt, tu as le droit de ne pas faire le deuil des blessures que la vie t’a infligées, à plus ou moins grande intensité. Tu as le droit absolu de te sentir victime d’éléments pour lesquels tu n’as pas prié.

Prends le temps d’accueillir cette peine, ces doutes, ces émotions, d’y rester blotti au chaud, peut-être pendant des années, peut-être à jamais.

Pourtant un message m’est parvenu ; sortir du « pourquoi moi » c’est commencer à se guérir.

Et entre croire et faire, il n’y a qu’un pas pour réussir.

Lucie