Dépression : la contre To-Do List

Est-ce que j’allais devoir sombrer à tel point que je devienne cette star imaginaire, avec un public qui se lève pour applaudir : « Aujourd’hui, Marc a fait la vaisselle, FAIIIITES DU BRUIIIITTTT » ?

Quelle tristesse pathétique de s’auto-féliciter pour des actions banales du quotidien.
On nous le vendait comme la promesse d’un mieux-être pour aider à sortir de la dépression.
On nous conseillait de lister des « petits » objectifs dans la journée afin d’évaluer nos avancées et de briller de fierté.

Iels ont cru que j’allais trépigner de joie ou quoi ?

De plus, ma « to-do list », à moi, ressemblait à celle de la déchéance.

C’était l’outil parfait pour me prouver à quel point ma vie entière n’était qu’un échec d’objectifs jamais validés.

Un outil pour souligner que, dans ma dépression, je ne pouvais plus accomplir ne serait-ce que la vaisselle. Je n’étais plus qu’un amas d’anti-actions.
Non. Plus que ça. J’étais l’anti-action incarnée.

Chaque jour était une nouvelle page pleine de tâches non cochées, une nouvelle occasion de mesurer mon vide intersidéral. J’ai abandonné ces morceaux de papier culpabilisants.

Puis un jour, vers quinze heures du matin, de rage, j’ai saisi un post-it vierge et j’ai noté : « je me suis levé ».

Juste ça. Sans horaires. Sans commentaires.

Quitte à être ridicule, autant penser qu’être debout méritait d’être marqué noir sur blanc. Je ne le savais pas encore, mais ce coup de stylo sonnait le glas d’une nouvelle ère.

Ma « contre to-do list » était lancée, tel un train à grande vitesse.

Chaque action non prévue, mes ami·es, c’était comme une explosion de paillettes dans ma journée.

Pour preuve : un matin, j’ai pris une nectarine au lieu d’un œuf au petit-déjeuner. Qui pouvait se targuer d’une telle audace culinaire ?

Et attendez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Un jour, sans crier gare, j’ai réchauffé mon lait au micro-ondes pour mon café.
Je pouvais ajouter dans mes notes les actes supplémentaires : ouvrir la porte du micro-ondes, attendre trente secondes que le lait chauffe, puis seulement faire couler le café.

Dans un monde où je n’attendais plus rien de mes journées, j’ai su, ce jour-là, que j’avais franchi une étape ultime dans mon développement personnel.

Sans objectif, tout devenait possible : il me suffisait de lister mes actes spontanés. Ils se diversifiaient d’eux-mêmes : je nettoyais ma table, j’appelais une amie, je passais un coup d’aspirateur…

Tous les jours suffisaient à ma satisfaction. Écrire uniquement que je m’étais levé me donnait le sentiment gratifiant du devoir accompli.

Mon cerveau avait imprimé le système mental d’auto-congratulations le plus puissant existant sur Terre.

Et j’allais l’utiliser à fond.

Je mettais au défi tou·tes les dépressif·ves de France de glorifier autant ces actes que moi. J’étais devenu·e le symbole de la résistance du peuple dépressif.

Et cette fois-ci, pas de gratitude forcée, pas de célébration extérieure.

Car, pour une fois, c’est moi qui décidais de ce qui était un succès dans ma journée.

Lucie

Sexualité et troubles psy : je baisse les yeux

⚠️  TW : sexe, suicide, TCA, alcool, drogue, mutilation

UN TRAMWAY NOMMÉ DÉSIR.

La sexualité ne se laisse pas facilement raconter, tout comme elle ne se laisse pas facilement apprivoiser.

Le corps est notre interface avec le monde.

Nous vivons l’expérience sensorielle à travers ce capteur géant. Peut-être que ce corps est si tabou parce qu’il est celui du premier jugement, dans le regard de l’Autre. Regard qui finit par se graver dans le nôtre.

Ce corps, celui qui ne reflète pas notre âme et nous trahit alors.

Un pas de côté hors des normes de la société suffit pour que ce corps soit rejeté, maltraité, malgré sa promesse de jouissance éternelle. Le corps est vivant, mouvant, témoin du temps qui passe, de notre vivacité et de nos intempéries.

Il est notre véhicule, notre tramway nommé désir.

DON’T MAKE ME SAD.

« Prends tes médicaments, tout ira bien… »

Un jour, la libido s’endort, sans crier gare, et nous laisse sur le quai. La libido, ce canal de pulsion de vie qui s’éteint en même temps que nos envies.

À ce moment-là, nous ne sommes plus pilote du tramway : nous devenons copilote. Nous nous dissocions de ce corps qui crie déjà à l’agonie.

Si seulement on nous avait dit qu’iels tueraient ce qui était déjà difficilement apprivoisable : notre corps, notre cœur et notre désir…

Prendre les médicaments ou faire l’amour ?

La santé mentale ou le plaisir ?

Pourquoi ces troubles doivent-ils toujours nous obliger à tout choisir ?

On échange sa libido contre le droit de ne plus pleurer.

C’est une transaction que personne ne devrait avoir à faire.

Se replier à faire des comptes d’apothicaire pour ne pas être privé·es d’une part essentielle de notre humanité : notre chair.

CACHEZ-MOI CE CORPS QUE JE NE SAURAIS VOIR.

Quand une main effleure son bras et que des reliefs apparaissent, stigmates d’une vie qu’on aurait voulu avorter, et qu’on remet vivement sa manche dessus…

C’est aussi ce corps mutilé qu’il va falloir désormais chérir de tout son être, alors même qu’on aurait souhaité qu’il n’existe plus.

On l’affame, on le diffame, on le remplit, on le cache.

On compare son corps à celui d’avant. Celui qui n’avait pas connu les hospitalisations, le surplus de graisses accumulé, le teint vitreux, l’interdiction de l’exposer au soleil.

Et ce mât qui ne se dresse plus, ce bouton de fleur qui n’ose plus éclore, alors que tout notre esprit hurle à la passion. Le handicap invisible finit par s’écrire sur la peau.

Et quand on se retrouve en face de son·sa soignant·e, on baisse les yeux, on rosit peut-être légèrement, et on murmure sur ce sujet tabou.

« Oui, mais comment faire ? C’est ce médicament qui vous convient… »

C’est alors rentrer chez soi, dans son corps dénié.

Taire ce qu’on aurait voulu crier : « Ne me dites plus que tout ira bien, dites-moi que j’existe encore dans cette peau. »

DANS LA MERCO BENZ.

Au milieu du tournis, souvent pour oublier, pour se sentir vivre, retrouver les sensations, le sexe devient prédateur, consommable et jetable. Une tentative de rallumer le courant par le court-circuit.

On oublie de se protéger, parfois l’ivresse et la drogue mènent la danse.

Tout, pourvu qu’on ressente.

Et quand les escapades endiablées se présentent, c’est que nous roulons à 180 sur l’autoroute, et que le véhicule n’a plus de frein. Se réveiller en se demandant : « Mais qui suis-je, quand je ne suis pas moi ? »

Le sexe n’est plus une rencontre, c’est une décharge. Une faim animale, abrasive, que rien ne rassasie, où l’autre n’est plus qu’un combustible pour entretenir l’incendie.

C’EST DE L’ESPOIR QUE JE PROMÈNE.

Le sexe se réduit-il au corps ? Que faire lorsque la libido s’envole ou rugit ? Devenir uniquement donneur·euse ou renoncer ?

Et si on réinventait le voyage ?

Le sexe ne se résume pas à un coït, ni à un·e partenaire unique.

Les caresses par l’esprit, des câlins, des baisers, la tendresse, l’amour, le respect de son rythme. Réclamer un droit à la lenteur et à l’érotisme de l’absence.

Réapprendre à s’aimer par d’autres chemins que ceux de la performance ou des normes sociales.

C’est une invitation à ne pas laisser la psychiatrie définir les limites de notre humanité.

Tu existes encore dans cette chair, même si elle est meurtrie ou silencieuse.

Lucie

Ma puce, ta tata est bipolaire

Salut ma poupette, tu es ma première nièce.

Tu es l’enfant qui a sa tata bipolaire.

Je suis sûre que je serai une bonne tata avec toi. J’ai le feeling avec les enfants. En même temps, parfois j’ai l’esprit d’une fillette ! J’aime jouer et j’ai un humour pipi-caca assez prononcé.

J’ai un monde imaginaire tellement immense que je peux naviguer dans le tien et t’embarquer dans le mien. Tu vas avoir une belle vie, tu es très aimée par ta famille et entourée.

Peut-être qu’un jour tu me verras en dépression ou en crise. Si tu le souhaites, je t’expliquerai sans détour. Parce que pour pouvoir expliquer mon trouble, il me faudra l’assumer pleinement.

Je ne sais pas si la société aura assez le temps de changer de regard sur la folie quand tu seras en âge de tout comprendre. Je suis sûre qu’on va passer des moments très chouettes et que mon handicap invisible, tu ne le verras pas forcément.

Je ne pense pas dire un jour que je suis fière d’être bipolaire, ma poupette. Je n’ai pas travaillé pour l’être.

Mais je suis fière d’en faire ce que j’en fais.

Même si tu m’aimes, ne te mets pas en porte-à-faux avec tes petites copines et petits copains. Tu n’auras pas à me défendre.

Sans doute qu’iels réagiront sans maîtriser le sujet et sans volonté consciente de blesser. Enfin, si, peut-être qu’un jour iels l’emploieront comme une injure.

Ne te sens pas obligée de leur dire qu’iels ne connaissent pas la réalité derrière. Je ne le fais pas tout le temps moi-même. Laisse-les parler.

Le premier principe que j’aimerais te transmettre, pour t’éviter des séances de psychologie futures : si tu t’attardes sur chaque injustice, chaque méchanceté et leurs bêtises, tu n’en auras jamais fini.

Tu sais, j’ai toujours fait exprès d’être folle pour faire rire les enfants, et même les adultes ! Si seulement iels savaient ce que je pense de la folie. La vraie folie, ma puce ? L’absence d’humanité.

Ma propre tata m’a appris qu’il fallait parler aux enfants comme aux adultes. Je ne suis pas spécialiste de ce sujet, mais j’imagine qu’iels ont besoin qu’on nomme ce qu’iels ne comprennent pas.

Si tu es triste pour moi, je ne te laisserai pas porter ma peine autant que je le pourrai. Même si la peine fait partie de la vie, je préfère que tu portes ma joie.

Et si un jour tu portes un peu de ma peine, je porterai un peu de la tienne.

La bipolarité ne sera jamais un tabou chez moi.

Pose-moi toutes les questions que tu veux et c’est avec assurance que je te répondrai.

En serais-je moins douce à tes yeux ?
En serais-je moins forte à tes yeux ?
En serais-je moins belle à tes yeux ?
En serais-je moins drôle ?
Serais-je à cacher, tu crois ?

C’est toi qui me le diras, et je l’accepterai, quelle que soit ta réponse.

Je te le promets aujourd’hui et pour demain : j’espère faire mentir les préjugés.

Lucie

Mère bipolaire, je donnerai tout

DÉSIR RE-FOU LAIT

Je ne peux pas être plus honnête envers moi-même que pendant mes phases maniaques.

Mes désirs refoulés remontent à la surface : c’est le cas du désir d’enfant.

Et pourtant, si vous saviez ô combien je considère habituellement qu’enfanter serait un fardeau pour moi, et que je moquais des parents gagas de leurs nourrissons !

Pourtant, parfois, je me surprends à lorgner du coin de l’œil à admirer mon homme. Ses yeux changeants, verts, gris et bleus, sa barbe rousse et blonde éparse, et son ventre dodu qui pourrait laisser penser qu’il est lui-même déjà enceinte. Et c’est quand émane la beauté de son âme que je craque, et je me laisse rêver avec lui d’un mini-nous.

Des heures entières à plaisanter en nous imaginant des parents cocasses, mélangeant nos qualités et nos défauts, transmettant nos passions et nos valeurs. On imagine quelle blague nous concocterons pour l’annoncer à notre famille.

J’imagine agir systématiquement pour effectuer tout ce qu’il y a de moins conventionnel.

J’arracherai les cheveux des parents si leur rejeton ennuie ma progéniture. Je le présenterai à mes chattes et leur arracherai les poils aussi si elles sont méchantes ! Je m’imagine déjà tirer mon lait maternel pour que je puisse dormir pendant que Papa nourrira le glouton.

Je m’imagine lire tous les bouquins existant sur la maternité et participer à des ateliers chelous de femmes enceintes. J’abuserai de ce privilège pour réclamer du chocolat et des massages de mes jambes. J’imagine nos voyages, et cet enfant que je porterai en bandoulière.

Je serai à l’écoute quand il me parlera de la tease, la drogue et les rapports sexuels non protégés. Je lui signerai les mots d’excuse pour qu’il sèche les cours qu’il jugera inutiles.

Je l’imagine me reprocher tout ce qu’on finit par rapprocher à ses parents. Je l’imagine plus intelligent que nous deux, et différent de tout ce que l’on aura imaginé.

Mais nous ne lui apprendrons rien, tandis qu’il nous apprendra tout.

L’AMOUR CONTRE LA PEUR

Je m’imagine aussi craquer, regretter, m’en vouloir, ne pas pouvoir assurer autant que je l’aurais voulu. Être une mère bipolaire potentielle, c’est aussi se connaître parfaitement, avec de longs épisodes de stabilité, mais jamais à l’abri d’une rechute.

Comment l’expliquer à son enfant ? Quelle culpabilité va me ronger quand je n’arriverai plus à me lever pour embrasser mes enfants ? Quel discours pourrais-je leur tenir quand j’aurai perdu ma foi, ma joie et mon espoir ? Pourquoi Maman se transformera-t-elle un jour en super héroïne et pourquoi mon enfant la verra partir dans un camion rouge ? Pourquoi errera-t-elle dans la maison, le regard fixe parfois ? Je m’imagine lui écrire tous les livres pour expliquer sa naissance, sa maman bipolaire, et les livres expliquant le monde pour qu’il les lise en mon absence.

La maladie fait de nous des parents qui font un choix encore plus conscient que d’autres. Plus organisés, on anticipe. Plus de communication avec nos conjoint.e.s et notre famille pour les coups durs. Nous devons même anticiper l’adaptation de notre traitement avant la grossesse.

Tant d’enfants sont conçus au hasard et maltraités, et nous, nous avons peur, alors que nous sommes prêtes à nous battre contre ce qui ne peut être vaincu ? Être Maman ou Papa bipolaire, ou ayant un autre trouble psychique, amène à une mûre réflexion. C’est ce qui nous rendra d’autant plus attentifs à nos enfants et à notre bien-être.

DU FARDEAU AU CADEAU

Mon enfant, si tu décides de ne pas t’incarner dans nos vies, je veux que tu saches que tu existes déjà pour nous, ici, maintenant, et à jamais. On ne t’attend pas, on n’est pas pressés, Papa est plutôt jeune !

Mais si tu t’incarnes, j’aurai signé avec toi le plus bel engagement, la responsabilité éternelle d’avoir mis un enfant au monde. Que Dieu m’entende à travers ce texte, et qu’il me rappelle mon désir d’enfant quand je me sentirai de nouveau stable, misérable et incapable.

Qu’il préserve mes ovaires et les têtards de mon chéri. Je veux entendre un troisième rire chez moi. Je veux que mon enfant raconte à son école à quel point il est fier de sa maman bipolaire et que tous ses copains et copines viennent faire de grandes fêtes à la maison.

J’ai foi en une sorte de Dieu, ou une sorte d’instance supérieure. Alors enfanter est l’expérimentation ultime de ce pouvoir créateur qui nous a été légué en tant qu’êtres humains.

Mais je suis tellement réaliste quant à ce que représente la totale responsabilité d’un être humain, que j’en suis triste.

Est-ce que moi, j’y arriverai ? Mais le trouble ne sera jamais ce qui m’empêchera d’élever mon enfant. L’amour que notre famille lui portera le comblera, car c’est tout ce qu’il faut à un humain. Je n’ai pas peur d’enfanter dans ce monde, car je lui construirai un environnement à notre image avant qu’il ne se le construise lui-même.

LA RÉALITÉ DOUCE A MÈRE

La réalité est douce-amère. J’ai déjà 34 ans et mes ovocytes déclinent avec l’âge. Je survis avec l’AAH. Mon trouble bipolaire n’est pas encore entièrement stabilisé comme je le souhaiterai.

 Mon compagnon de vie n’a pas trouvé le métier de ses rêves ni trouvé son chemin spirituel pour vivre pleinement le bonheur de son existence .

Pourtant, je refuse aujourd’hui qu’on stigmatise les parents bipolaires. On donnera tout pour nos enfants. Peut-être même plus qu’une personne sans trouble, car nous vivons avec une maladie incurable. On connaît la souffrance et l’impuissance de notre entourage, le fait de revoir tous ses plans de vie à chaque rechute. On connaît l’incertitude, le désespoir, l’hospitalisation.

Alors que je n’entends plus jamais quelqu’un, ou que je ne lise plus jamais qu’avoir un parent bipolaire est un enfer dans les gros titres des journaux.

Si enfer il y a, c’est l’humain qui le créé, pas la pathologie. Il y a des parents sans trouble psychique qui sont des monstres. Et il y a beaucoup de parents avec diverses maladies, ou bien qui ont un trouble psychique, ou qui ont des revenus modestes : et pourtant ils élèvent merveilleusement bien leurs enfants.

Mon foyer actuel n’est que joie, rire, entraide, adaptation et respect de l’autre.

Alors, décriez tant que vous voulez cette maladie, jamais vous ne pourrez dénier la puissance de l’amour d’un parent bipolaire, parce que nous aimons passionnément.

En connaissance de cause, « tout ce que j’ai à décider », c’est de mettre au monde un mini-nous. Si mon désir d’enfant est un jour si fort, alors je m’imagine être capable d’élever un enfant possiblement handicapé, ou adopté, et d’être mère au foyer, là où hier rien ne me séduisait moins que ce métier.

Je ne serai pas une mère bipolaire, je serai une mère qui donnera tout pour son enfant.

Il sera de toutes mes forces aimé par-delà les montagnes que je soulèverai pour lui.

Maman se bat déjà pour qu’un jour tu puisses vivre.

Lucie

Et toi ton désir d’enfant / maternité / paternité avec un trouble psychique ça passe comment ?

Troubles psychiques : le travail c’est la santé vous dites ?

« Tu me vois comment plus tard ? »  
« Oh, comme une vieille folle, à écrire devant ton ordi. »

LE TRAVAIL C’EST LA SANTÉ ?

Plus que tout, quand on a un trouble psychique, il y a une nécessité d’un cadre et d’une bonne hygiène de vie. Les horaires habituels de travail donnent ce cadre, et fatiguent assez pour se coucher tôt le soir. Les repas sont rythmés, la vie sociale aussi, et surtout, on a un rôle dans la société.

J’ai un trouble psychique, OUI, MAIS JE TRAVAILLE.

Il y a des adaptations aussi : RQTH, mi-temps thérapeutiques, ESAT, et j’en passe. Il y a l’argent aussi, on ne néglige pas ! L’argent ne fait pas le bonheur, mais si l’on mange à sa faim, c’est toujours mieux ! Travailler c’est ne pas être mis au ban de la société. Et certains arrivent à s’épanouir dans leurs métiers, chacun sa mesure.

LE TRAVAIL C’EST LA SANTÉ, OU PAS

Ou pas… Même hors trouble psychique, qui n’a jamais été confronté à un burn-out ? À un management horrible ? À des tâches ingrates ? À des équipes malveillantes ? À un surplus de travail ? À l’incapacité de nouer des liens avec les autres ? A-t-on pu aussi réellement travailler dans ce que nous voulions, diplômes et compétences à la main ?

Le travail rend aussi malade.

Avec un trouble psychique, on doit se poser des questions : dois-je en parler aux autres ? Dois-je mentir ? Dois-je proposer ma RQTH au supérieur ? Que faire quand je n’irai pas bien, mentir encore ? Comment mes collègues vont-ils prendre la nouvelle ? Et c’est l’enfer de la spirale des questions infinies, et les réponses sont uniquement personnelles et adaptées à chacun… Et les conséquences peuvent parfois nous être défavorables et irrémédiables.

LE VILAIN PETIT CANARD

Puis il y a les gens comme moi, qui ne travaillent pas, et vivent de l’AAH ( allocation aux adultes handicapés ) qui est bien en dessous du seuil de pauvreté.

Déjà, si l’on peut se sentir un vilain petit canard, car on nous stigmatise, on peut aussi s’autostigmatiser. Alors je me sens le plus vilain des petits canards.

J’ai honte. Je mens. Je laisse espérer à mes proches  » qu’un jour, je travaillerai « , mais je n’en sais foutrement rien. L’âge avance, j’ai 34 ans, des trous dans mon CV, un parcours semé de beaux diplômes, et de petits boulots, mais sans grande cohérence. Je suis le vilain petit canard qui se cache, et qui se sourit à lui-même, pour mieux se mentir dans sa souffrance. Je me sens exclue de la société. À la question tu fais quoi dans la vie ? Je ne peux répondre que  » je ne travaille pas « . AH, OK. Sous-entendu, bon, on n’aura aucun sujet de discussion alors.

LE TROUBLE PSYCHIQUE, RÉELLEMENT ?

J’ai réfléchi sur mon parcours professionnel et comment le trouble l’a impacté. Really, je ne suis pas capable de travailler ?

Alors j’ai listé : harcèlement physique, harcèlement moral, harcèlement sexuel. Escroquerie de grande envergure.

Un manque de compétences ? Bardée de diplômes, de compétences, j’ai toujours travaillé 10 fois plus que les autres, avec un perfectionnisme me rendant malade, cachant un immense manque de confiance en moi. Et certains patronn.es repèrent les bonnes poires comme moi, et leur rajoutent du taf en plus. Les collègues ? Les quoi ? Je me suis toujours demandé pourquoi on s’attaquait si violemment à moi. Une anecdote, la première fois qu’on me virait de mon boulot. Alors que je sanglotais en me bourrant la gueule dans un bar, bien cachée dans un coin, sur des escaliers dans la pénombre, une de mes collègues hyper sympas vient m’accoster, tout aussi éméchée.

— Lucie, je te dois la vérité, ça ne va pas te faire plaisir. En fait le premier jour de ton arrivée, je suis désolée, j’ai monté toute l’équipe contre toi ( ndrl : 100 personnes ). Pourquoi ? Parce que tu avais confiance en toi, et moi non, j’étais jalouse. Je voulais être comme toi. Et je suis désolée, parce qu’en plus t’es hyper cool. Mais je ne vais pas te mentir, à refaire, je le referai.

Je l’ai remerciée, pour une fois, on venait me dire par soi-même ce que j’avais entendu toute ma vie comme excuse à la malveillance à mon encontre. Cette fausse confiance en moi, essayant d’être la plus sympa et aidante possible envers mes collègues. Alors j’ai décidé d’avoir une aventure d’un soir, de vomir partout juste après, et j’ai signé ma démission devant la RH, mon vomi séché sur mon sac. C’est une réalité de certaines personnes comme moi, qui ne travaillent plus. Ce sont les traumas qui aggravent mon trouble et me handicapent au travail. Je ne travaille pas en conséquence de l’environnement du travail, et non en cause du handicap.

J’adoucis. Sur mon parcours de formation et de travail, j’ai rencontré ce que j’ai appelé mes « anges », collègues, ou managers. Certains sont devenus mes amis. Ces personnes vaillantes, prêtes à se fourvoyer pour défendre le petit canard fragile, la proie gentille et docile que j’étais, par un cruel manque de confiance en moi, et la pression que je me mettais à travailler encore plus, car j’ai un trouble psychique, et l’énergie folle dépensée à le masquer.

JE NE TRAVAILLE PLUS

Mon trouble bipolaire n’est pas stabilisé alors je ne peux plus travailler. Mais c’est parce que j’ai des traumas à dépasser, parce que j’ai des schémas de pensées à changer, comme celui de l’autostigmatisation. Après tout, j’emmerde qui, de ne pas travailler ? Le regard de mes proches, la société ? Il faut que je m’en libère, absolument, et vite, et j’y travaille tous les jours. C’est ça mon vrai travail, le travail sur moi.

THE WIND OF CHANGE

On ne va pas mettre mémé dans les orties avant les bœufs. Ai-je vraiment envie de travailler dans ces mêmes conditions ? Et dans quoi ? Avec qui ? L’autoentrepreneuriat se dessine. Mais je ne sais pas dessiner. C’est trop tôt. Alors tout ce qui me fait vibrer aujourd’hui, c’est l’écriture. J’ai le droit d’avoir ma place dans la société, sans être jugée, moquée, où inspirer de la pitié. Ça fait 16 ans que j’ai honte de mon parcours scolaire et professionnel, il est temps que cela cesse. Si un jour je veux vraiment retravailler, il faudra que je me change, MOI : mon attitude face aux tâches, mon attitude face aux collègues, aux patronn.es, la gestion de mes émotions, mon équilibre vie privée/travail, etc. Aujourd’hui, si je repère une personne voulant s’attaquer à moi, je l’écrabouille comme un insecte entre mes doigts sans pitié jusqu’à ce que le jus en sorte. Oui, c’est la nouvelle dark Lucie.

MOURIR OU TRAVAILLER ?

Un jour sans le savoir, j’ai appelé le grand Patron à mes côtés, et je crois qu’il m’a entendu pleurer. Je travaillais en restauration. A ma pause, entre deux lampées d’alcool, je buvais assise au rebord de la fenêtre, me demandant si je devais sauter ou non. Mais non, j’ai essuyé mes larmes pour retourner travailler, et sourire, parce que c’est ce qu’on essayait de m’enlever. Et malgré ma honte, ma peine, ma fatigue, ma colère, je garde toujours le sourire. J’espère vous avoir partagé un peu de ma réflexion, même hors troubles psychiques, je pense à ces artistes au RSA, ces gens sans ou avec des troubles psychiques au chômage, ceux qui ont une pension invalidité, etc.

Je n’ai plus qu’une chose à vous dire :

VOUS AVEZ LA VALEUR D’ÊTRE VOUS AVEC OU SANS TRAVAIL, ET MOI, JE VOUS AIME COMME ÇA.

Lucie

Le prix du paradis [Jean]

13 juillet 2005. Quelle heure est-il ? Une heure, deux heures ? Je suis seul dans la petite pièce basse du pigeonnier. Je me repasse un cd des mix que j’enregistre depuis plusieurs mois avec les platines. C’est fou ce que je peux m’esbaudir de mes créations, comme si c’était génial. Un vrai gamin. Alors que dans le fond, c’est à peine écoutable cette musique. Un mélange criard et dissonant de petits bouts de morceaux piochés sur les vieux vinyles de mes parents, montés avec une presque aussi vieille console analogique quatre pistes à cassettes. Le pétard s’éteint lentement dans le cendrier à côté de moi. Je le fume avec parcimonie. De la crème de marocain à 10 euros le gramme. Une sorte de summum du hashishomane. Chaque bouffée est une décharge pure de neurotransmetteurs inter-synaptiques.

Je me repasse mentalement le scénario de ces trois derniers jours. Trois jours hors du temps, trois jours bénis. Trois jours sans peur. Rien. Absolument plus rien ne me fait peur. Moi qui me faufilais tel une ombre pour aller au village acheter des cigarettes, de crainte de croiser tel ou tel. Moi qui, il y a quelques semaines encore, avais à peine la force de me traîner en cours, tellement je redoutais qu’on me voie, dans toute ma faiblesse, qu’on perçoive à travers l’usure de mon masque l’étendue de mes doutes, qu’on comprenne à quel point je n’étais juste pas à la hauteur, risible, grotesque, parano.

À combien de personnes j’ai parlé depuis trois jours ? De quelles nationalités ? Cologne, Amsterdam, Bruxelles, Lyon. Plus de soixante-douze heures maintenant que je ne dors pas. Comment est-ce que j’ai pu avoir aussi peur ? De quoi ? De qui ? Je me sens tellement fort, tellement calme, serein. En moi flotte la douce certitude que tous les instants de ma vie ont pris soudainement sens, dans le présent, dans le maintenant. Tout est forcément parfait, puisque tout m’a amené jusqu’à cet instant, cet instant de grâce, après lequel rien ne sera plus jamais comme avant. Mon cerveau est comme une étoile en fusion. Il recèle une puissance qui semble infinie. Pas étonnant que certains puissent tordre des fourchettes simplement en les regardant. Il suffit de maîtriser cette puissance, l’apprivoiser, la canaliser.

Chaque pensée est claire, limpide, harmonieuse. Je peux en arrêter et en reprendre le cours à ma guise. Je peux m’abstraire dans chaque idée, chaque sensation, chaque recoin de mon corps ou de mon esprit. Je suis comme un aveugle à qui on aurait soudain ouvert les yeux. Tout est beau, même la laideur, si tant est qu’on veuille bien la regarder avec amour. Désormais, maintenant que je suis débarrassé de cette peur, maintenant que mon cerveau s’est libéré de ses entraves, je vais enfin pouvoir vivre. Pas juste un peu.

L’horizon n’a plus de limites. Rien n’est impossible. Je suis en lien avec le cosmos, l’univers tout entier m’étreint et son énergie est comme un carburant inépuisable qui brûle doucement dans le fond de mon âme. Les gens, j’en fait ce que je veux. Les apaiser, les soigner, les guérir, les rendre fous si je veux, par un regard, par un mot, par la seule force de ma volonté. Non seulement ils ne me font plus peur, mais je voudrais les aider. Les aider à sortir de leurs propres angoisses, les amener eux aussi à cet état de compréhension profonde des choses. Ça me fait de la peine de les voir galérer dans leurs petits quotidiens, leurs petits tracas, leurs petites névroses.

Si jamais Dieu existe, pour une fois, je voudrais le remercier. Pour cet instant, pour cette force, pour cette plénitude. Pour ces soixante-douze heures. Une seconde de cet état, de cette sérénité, de ce bonheur, une seule seconde, après tout, ça vaut bien une vie de souffrance. Mais bon, tout ça, ce ne sont que des bêtises, la religion, c’est bien connu, est l’opium du peuple. Dieu est une fable pour les enfants. Dieu, dans le fond, c’est en chacun de nous. Dieu c’est moi, c’est moi qui crée ma vie dont je suis le propre Dieu.

C’est à cet instant, à cette pensée, que tout a basculé. Un instant. Qu’est-ce que c’est au fait qu’un instant ? Pas une seconde, pas une fraction de seconde. Juste une instantanéité. Tout s’est effondré, là, d’un coup, comme ça. Je suis toujours dans mon pigeonnier. Le cd crépite toujours sa soi-disant création géniale inécoutable. Le pétard est complètement éteint maintenant. Et tout à coup : le néant. Le vide. La chute. L’angoisse. La peur, rien que la peur, omniprésente, décuplée, accablante. De quoi, de qui ? Juste la peur, juste l’angoisse. Je planais tel un aigle au-dessus des montagnes, me voilà soudain six cents pieds sous terre. En un instant, par la faute d’une seule pensée. Je suis saisi d’effroi, tétanisé. L’amour est parti, l’espoir s’est envolé, je ne suis plus rien, j’ai tout perdu.

Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je pensé concernant Dieu ? Voilà que dans ma panique, je cherche maintenant la direction de la Mecque. Pas le temps de réfléchir, de soupeser, de comprendre. Juste une urgence. Une urgence de vie et d’amour. Après tout l’islam est la dernière religion révélée et, d’une certaine façon, elle englobe toutes les autres. Assez de cette peur, de cette sous-vie, de ce gâchis permanent. Qu’on me rende mon univers, mon cosmos, ma force, ma sérénité, ma plénitude. A n’importe quel prix. Je me jette au sol et me prosterne. Je pense : « assalamu aleykoum ». Et voilà que, à ce nouvel instant, me revient tout mon cosmos, mais cette fois-ci chargé de bien plus d’amour et de lumière encore. De nouveau, la peur est littéralement anéantie, elle reflue tout entière de mon âme, pour ne laisser place qu’à la douceur et la volupté. Dieu m’a pris dans ses bras. Je flotte dans les eaux de son amour infini. Suis-je un prophète ? Un messager venu pour délivrer le monde de ses péchés ? Est-ce une illumination, un délire ? Peu importe. Tout ce qui importe, c’est ce moment, c’est cet amour. C’est cette force, qui me relie à l’univers tout entier. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Si Dieu le veut, je serai un prophète. Si Dieu le veut, je serai un insecte. Rien ne compte désormais, si ce n’est de l’adorer et rechercher sa lumière.

Les jours passent. A chaque pensée envers Lui, Dieu m’inonde de la chaleur de son amour. Les gens ne le savent pas, mais je les hypnotise, je les sonde, je les transperce de mon regard. Je suis en mission. Je dois apprendre à les guérir, les sauver de leurs tracas terrestres, les élever jusqu’à ce qu’ils ressentent, eux aussi, cette chaleur. Le monde est rempli de signes qu’ils ne perçoivent pas, aveuglés qu’ils sont par le voile de leurs soucis dérisoires. Ces signes, je les vois désormais. Ils sont partout. Dieu m’a éveillé, il m’a ôté mon voile. Il m’a guidé. Je marche dans la lumière, tandis que l’humanité tout entière semble s’orienter à tâtons dans la pénombre. Bien sûr, l’idée que je sois devenu fou m’a traversé l’esprit. Mais après tout c’est là, devant moi, en moi, comme une évidence. J’ai 20 ans, je suis maintenant musulman, et pourtant je n’ai jamais lu le Coran. Mais je sais pertinemment qu’il coule de source, que chacun de ses versets fera instantanément sens dans mon cœur et dans mon âme, et d’ailleurs on ne m’en a dit que du bien. Je sais maintenant ce qu’est la vie, la vraie, la vie sans peur, la vie en grand, en entier, pas la petite vie étriquée dans laquelle nous cantonne la nature humaine.

Evidemment, quelques mois plus tard, quand mon si puissant cerveau aura cramé tout ce qu’il recelait de dopamine, d’adrénaline, de noradrénaline, que sais-je encore, c’est l’incompréhension totale. L’amour est parti, la peur plus que jamais triomphe. J’étais un prophète, je suis bientôt un insecte qui tressaille à chaque courant d’air. Je m’enferme de crainte d’être mangé. Dieu m’a abandonné. Il a quitté mes prières. Je suis tout seul désormais, face à rien. Le cosmos est vide, froid, les étoiles ne scintillent plus dans mon ciel. Je me perds dans les méandres des versets coraniques. Passée la première sourate, qui ouvre si magnifiquement et si majestueusement le Livre Saint, je n’y comprends plus rien. On parle de châtiment, de pêchés, de parts d’héritage, d’obscurs récits bibliques.

Finalement, ça ne coule pas de source. Mais c’est forcément ma faute, tout ça. Dieu me punit, pour mon égo, ma vanité, ma fainéantise. La faiblesse de ma foi. Je dois expier mes fautes par la souffrance, partager les douleurs de ceux qui n’ont rien. Chercher la piété dans le dénuement. Me voilà maintenant à dormir par terre, tous les jours, à côté de mon lit. Dans la rue aussi parfois, ou les halls d’entrée d’immeubles. Aucun sol n’est assez dur pour suffisamment me punir. J’ai perdu mon cosmos, ma lumière, mon petit paradis avec ses rivières de miel, de lait et de vin, ses palmiers et ses grenades. Tout désormais n’a qu’un goût de poussière. Voilà venue l’heure du grand châtiment. Dieu a scellé mon cœur et mes oreilles, et il a posé sur mon regard un épais bandeau. Je ne marche plus, je me traîne, je rampe, je me tortille comme un ver enfilé à l’hameçon d’un pêcheur. La vie est tellement effrayante. Une seule certitude : je suis coupable.

Jean

Parution d’Abolir la contention

« La contention mécanique n’est pas un soin, elle n’a pas de dimension thérapeutique. Elle est une mesure de contrôle, une pratique d’entrave et d’immobilisation. »

Le propos du livre de Mathieu Bellahsen paru chez Libertalia est de montrer que la contention n’est pas un soin. Il commence fort avec les témoignages de personnes qui ont vécu la contention dans leur chair, prouvant unanimement son caractère traumatique. En tant que psychiatre, l’auteur se garde bien d’utiliser le mot « torture » et préfère le concept d’anti-soin.

Ce livre écrit semble-t-il en vitesse démontre l’habileté de l’auteur à débiter des concepts, qui sont quasi des slogans de manif, et à démonter ses « adversaires » pour qui la contention reste un soin, avec des tournures de phrases parfois cinglantes. Parmi ces concepts, teintées de psychanalyse et de phénoménologie, la notion de « témoin intérieur » : la contention qu’on l’ait subi ou non, réveille en nous un degré de malaise, on ne peut pas ne pas éprouver dans notre corps la souffrance d’autrui.

Il s’agit aussi d’être clair, la contention est antinomique avec le concept psychanalytique de contenance, immobiliser quelqu’un avec des sangles n’est pas contenant pour sa psyché, au contraire.

L’auteur invente le concept de « culture de l’entrave » présente dans l’imaginaire collectif à l’image de la culture du viol et la culture de l’inceste. L’abolition est la façon de lutter contre le « système contentionnaire » qui empêche de penser le soin autrement.

On comprend rapidement qu’abolir la contention ne rime pas avec abolir la psychiatrie. L’antipsy apparaît en filigrane mais plaider pour l’abolition de la psychiatrie est pour lui une impasse. Il cite Zinzin Zine, le livre Charge de Treize comme des exemples d’autodéfense ainsi que la perspective antipsychiatrique de l’Agidd-SMQ qui œuvre dans les politiques publiques de santé mentale au Québec. Il faudrait s’émanciper collectivement, mais pas de la psychiatrie.

Il essaie de désamorcer la haine des blouses blanches et défend l’idée que la psychiatrie reste nécessaire dans les cas où la personne n’est plus en mesure de consentir.

Des vignettes de cas cliniques viennent illustrer concrètement des moments d’interaction humanisante qu’il a eu à l’HP dans des situations de détresse extrême avec des personnes qui semblaient incontrôlables. Tout comportement ou délire a un sens, et malgré l’angoisse extrême du patient, le contact est toujours possible si on en prend la peine et le risque.

Mathieu Bellahsen se veut un héritier d’une bonne psychiatrie, celle qui vient en aide aux plus fragiles, d’une psychiatrie publique malmenée, d’hôpitaux où les portes des services restent ouvertes. Ainsi, il existe des hôpitaux exemplaires comme celui de Laragne (vers Gap), où la contention est proscrite et le recours aux chambres d’isolement limité et non pas systématique. La bonne psychiatrie a aussi un nom pour l’auteur, la psychothérapie institutionnelle, et lui-même s’inscrit dans la lignée des médecins progressistes de l’après-guerre : Tosquelles, Bonnafé, Oury, Chemla. Cette psychiatrie de la relation humaine en opposition à la fake psychiatrie qu’il nomme cérébrologie. Il s’agirait de faire renaître les pratiques humanisantes et socialisantes.

Face au corps psychiatrique (comprendre tous les responsables d’hôpitaux et professionnels qui ont un pouvoir sur les personnes psychiatrisées), l’auteur, bien qu’il fasse partie de ce corps, en appelle à l’autodétermination des personnes psychiatrisées car le discours des soignants en demande de moyens est devenu inaudible. Il se veut un allié des psychiatrisé.es, survivant.es et usagers au service d’une psychiatrie critique qui respecterait enfin les droits fondamentaux.

On devrait semble-t-il accepter que la psychiatrie, l’HP, les chambres d’isolement et les traitements médicamenteux resteront là, même si on abolit la contention. Il s’agit de nous réconcilier avec la psychiatrie et de participer activement à une psychiatrie critique, notamment en intervenant dans la formation des professionnels. Une perspective à laquelle devraient adhérer à minima les pair-aidants et les associations d’(ex)usagers et de proches.

En conclusion, il en appelle à une coalition entre psychiatrisés et alliés pour faire tomber la contention tout en réclamant aux instances internationales d’œuvrer dans ce sens, à travers des travaux de recherches, des indicateurs, des statistiques, de visibilisation des bonnes pratiques à travers le monde.

Abolir la contention est une lecture éprouvante par séquences mais, dans son ensemble, c’est un ouvrage essentiel pour secouer les imaginaires, surmonter l’impuissance collective et faire bouger les politiques publiques.

Joan

Les références de l’ouvrage en question : Abolir la contention de Mathieu Bellahsen.
Ed. Libertalia, 216 pages, 10 €. Parution le 31 août 2023.

https://librairielibertalia.com/web/abolir-la-contention.html

 
 
 
 
 
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Chambre d’isolement [Vaillandet Lylaeve]

TW : Violences psychiatriques.

Je ne suis jamais vraiment sortie de chambre d’isolement.

            Physiquement peut-être, les soignants m’ont détaché les chevilles, les poignets et le front et m’ont déverrouillé la porte ;

            mais, psychologiquement, je suis encore dans cette pièce sans issue,

            psychologiquement, me retrouver seule, même dans ma propre maison, c’est me revoir adolescente, contrainte par la force à l’immobilité et à l’isolement, c’est sentir le blanc des murs et des sangles engloutir mes possibilités de communiquer avec le monde ;

            psychologiquement, c’est l’angoisse de ne jamais sortir de mes entraves qui revient chaque jour depuis que mon jeune cerveau l’a malgré lui intériorisée.

            Je me souviens de la violence de la solitude et de la violence employée pour l’imposer ;

je me souviens de ces mains qui m’ont maintenue au sol, qui m’ont frappée pour m’apaiser, qui m’ont traînée par terre dans les couloirs de la pédopsychiatrie, qui m’ont déshabillée sans mon consentement pour mieux m’attacher à leur lit en plastique ;

            je me souviens de l’humiliation, d’adultes responsables m’observer de la fenêtre de la chambre pour juger de ma disposition à sortir de leurs soins spéciaux ;

            je me souviens devoir me pisser dessus et supplier qu’on me laisse me nettoyer, parfois sans succès.

            Je me souviens de toutes sortes d’abus de la psychiatrie, qu’importe l’hôpital, qu’importe l’année, qu’importe les lois mises en place, et je pourrais continuer pour des pages encore si le simple souvenir de ces chambres de torture ne me replongeait pas dans cette angoisse de l’isolement qui ne m’a jamais quittée, des années plus tard.

            J’ai passé mes dernières années à chercher une raison, une justification à ce que j’ai vécu ; je peux dire aujourd’hui et après des recherches minutieuses qu’il n’y a rien qui puisse humainement justifier que l’on contraigne, détruise et traumatise l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis.   

            Alors, je parle aujourd’hui de l’inhumanité de la mise en chambre d’isolement, et j’en parlerai qu’importe le mal que ça me fait encore d’en parler, parce que je ne saurais m’endormir en paix en ignorant que ces sangles et ces murs existent toujours, je ne pourrais m’endormir en ignorant les cris de la personne enfermée dans la chambre voisine.

Vaillandet Lylaeve

« Et les chiens se taisaient » [Vaillandet Lylaeve]

   Aimé Césaire disait :

   « Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon âge : l’âge de la pierre ; ma race : la race tombée »

   Je suis de ce peuple que la psychiatrie tue.

   Tuer est un grand mot – je ne suis pas morte encore – mais j’ai vu tant des miens détruits d’avoir connu la psychiatrie, ou plutôt d’avoir été connus par la psychiatrie.

   J’ai vu de mes propres yeux – qu’importe la façon dont on prétend que l’expérience d’un fol est irrecevable, de mes propres yeux j’ai vu – des personnes malades que le système psychiatrique a délavées, privées de leurs libertés par la tutelle et la curatelle, attachées et enfermées par les contentions imposées, endormies par des médicaments imposés, menacées dans la discrétion des bureaux de « médecins », réduites à des diagnostics subjectifs, approximatifs et parfois même faux ou simplement vides de sens – je pense amèrement au diagnostic le plus utilisé pour justifier l’enfermement de personnes dissidentes, mineures comme majeures, « troubles du comportement », qui n’a ni base ni définition scientifique et est ainsi difficilement contestable.

   J’ai vu des individus mourir simplement sous les mains de soignants bourrés de puissance par leur statut.

   Et je me suis vue croire et prier selon ces mensonges de psychiatres, jusqu’à devoir reconstruire ma personnalité désintégrée par des années d’internement.

   « Ma religion… mais ce n’est pas vous qui la préparerez avec votre désarmement… c’est moi avec ma révolte et mes pauvres poings serrés et ma tête hirsute… »

    Ce désarmement qu’opère l’hégémonique psychiatrie, c’est l’ablation des libertés, l’illégitimation des croyances et la condamnation de la colère des fols.

   Ainsi désarmés, nous nous voyons enfermés et mis sous silence.

   Mais, sinon nous qui croyons encore en notre humanité, qui fera la révolte qui nous libérera ?

   Autant que des murs et des camisoles, c’est de la croyance générale que la psychiatrie est une science et qu’elle sauve tous ses patients dont nous devons nous libérer :

   La psychiatrie ne sauve que l’idée qu’elle se fait de l’humanité, la distille dans l’imaginaire commun et fait taire les discours de ceux qui dénoncent et de ceux qui revendiquent leurs droits.

   « C’était moi, c’était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave, l’esclave esclave »

    Dans la tête d’un psychiatre, un bon patient est un patient sans révolte, un bon patient est un patient patient, un malade qui croit encore à l’imposture de celui qui prétend le guérir.

   Un patient qui ne pense pas ainsi est une menace « pour lui-même et pour les autres », comme ils disent.

   Et, pour contrecarrer toute révolte et justifier ce désarmement, la psychiatrie a ses propres armes, et elle les garde furieusement :

   La moindre législation en sa faveur, le moindre pouvoir qui lui est accordé, la psychiatrie en abuse pour mieux s’ancrer sur son trône.

   Aussi, elle alimente de ses propres recherches biaisées ses propres principes ; ainsi, la psychiatrie se renouvelle pour esquiver toute critique à son égard.

   Alors, continuons de la critiquer, commençons à la combattre et à la remplacer par mieux ; soyons fiers d’être humains et revendiquons notre droit à l’être.

Vaillandet Lylaeve