Ces vacances-là, il est difficile de ne pas s’en souvenir toute
sa vie.
J’avais prévu de faire les vacances traditionnelles entre copains, un road-trip en Espagne, les vacances rêvées et tant attendues. Je les attendais d’autant plus que je sortais d’une lourde dépression, qui m’avait clouée au lit pendant tout l’hiver. J’avais perdu goût à tout, et voyais le monde à travers un filtre noir que je peinais à enlever. A cette période, je ne comprenais que trop bien le vers de Baudelaire « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ».
Pour m’en sortir, mon médecin m’avait prescrit des médicaments
que je prenais docilement chaque soir. Peu à peu, je sentais qu’ils faisaient
effet, et je retrouvai progressivement mon état normal. Je me sentais bien, très
bien, et même un peu trop bien.
A l’arrivée du printemps, je commençais à retrouver ma forme
physique et mentale, et au rythme des bourgeons qui commençaient à éclore, de
nouvelles idées et projets émergeaient de toutes parts. Toute l’énergie que
j’avais laissé hiberner pendant l’hiver revenait de manière décuplée. Le
printemps correspondait aussi à mon anniversaire, je fêtais ma naissance et
sentais en même temps que je renaissais. Je m’amusais à retrouver ces petits
plaisirs que l’on connait tous, mais que j’avais oublié durant mon hibernation:
chanter sous la douche « toute la musique que j’aime », danser le Mia
devant mon miroir, mettre des vêtements pleins de couleurs… Je n’avais jamais
touché un bonheur aussi pur, sans limite, c’était de la drogue naturelle,
c’était dingue, c’était fou…
Et oui, c’était le mot, c’était « fou ». Je faisais
ce qu’on appelle un épisode « maniaque ». Pour ceux qui ne
connaissent pas, un épisode maniaque est ce qui s’oppose à la dépression: alors
qu’une dépression est un trop bas d’énergie, un épisode maniaque est une
explosion d’énergie où l’on se sent pousser des ailes, où l’on est comme sous
extasie sans prise de substance, où l’on se prend pour un sur-homme, ou dans
mon cas, pour une sur-femme.
Lorsque mon entourage a réalisé ça, au lieu de m’envoyer en
road-trip en Espagne, ils m’ont envoyé en confinement à Sainte-Anne. Deux
styles, deux ambiances.
Je comprends que par rapport à tous les voyages que vous allez
raconter, celui à Sainte-Anne est celui qui fait le moins rêver. Mais dans le
genre « destination unique au monde » je pense que je marque un
point.
J’ai décidé de vivre ce voyage en Folie comme une touriste
curieuse qui se prête au jeu. J’espérais ne pas vivre cette expérience tous les
4 matins, fallait donc que j’en profite.
Au début, c’était un choc, je ne vais pas vous mentir. Compte
tenu du fait que je me considérais comme la reine du monde, j’avais du mal à
comprendre pourquoi ils me mettaient en pyjama bleu, m’enlevaient mes bijoux et
tout moyen de communication avec l’extérieur, et trouvais que c’était un
traitement peu adapté pour une reine.
Comme vous pouvez l’imaginer, pour descendre de mon trône et
revenir dans le monde réel, je n’ai pas pu éviter la case médicaments ainsi que
l’état léthargique que l’on connaît chez les patients en psychiatrie. Mais
j’aimerai aussi aborder des aspects plus plaisants, que l’on n’évoque trop peu
dans ce type de récit de voyage.
On ne voit d’un hôpital psychiatrique que ses murs blancs, ses
chambres sombres, ses médicaments à forte dose… Mais si l’on regarde bien, il y
a aussi un jardin dans lequel on peut se balader, méditer, prendre l’air frais.
L’hospitalisation est aussi un moment où l’on est confinés, coupés du monde
extérieur, soit le moment idéal pour prendre du temps pour soi, lire, écrire,
dormir…
On fait de belles rencontres, parfois atypiques certes, mais
qu’est-ce qu’on cherche d’autres en voyage que d’être dépaysé? Toutes les
expressions « on s’amuse comme des fous », « plus on est de fous
plus on rit » ne viennent pas de nul part, et prennent sens plus que
jamais dans un hôpital psychiatrique.
Et surtout, ne croyez pas! Moi aussi j’ai eu droit à mon amour
de vacances, à ma romance sans lendemain!
Tous les jours, j’attendais la visite de mon jeune et bel
interne… Julien … le Docteur Mamour de Grey’s Anatomy version psychiatrie.
Quand on est hospitalisé, les occupations sont rares, la
solitude est grande, et l’ennui peut l’être aussi. De la même façon qu’il est
nécessaire de sortir faire les courses en plein confinement pour ne pas devenir
fou, il est tout aussi important d’avoir un Docteur Mamour durant une
hospitalisation en psychiatrie, pour ne pas devenir encore plus fou. Sans le
savoir, il jouait un réel rôle essentiel dans ma santé mentale.
On parlait littérature, il me conseillait des livres. Je le
faisais rire car je faisais la « fofolle », j’avais le droit, j’étais
là pour ça.
Ça aurait peut-être été une belle romance si je l’avais rencontré durant mon road-trip en Espagne, sous un coucher de soleil avec une jolie robe à fleurs. Mais non, je l’ai rencontré à Sainte-Anne, sous l’éclairage des néons, en pyjama bleu. Deux styles, deux ambiances.
Après deux semaines, j’étais triste de le quitter, tout en
espérant ne pas être amenée à le revoir.
Je garde de ces vacances un souvenir ni positif, ni négatif,
juste unique en son genre. Une parenthèse de mon existence, un endroit en
dehors du monde que j’ai pris plaisir à visiter mais dans lequel je n’aimerai
pas retourner.
Voilà pour mon voyage, et si vous y allez un jour, n’hésitez pas à m’appeler, j’ai quelques bonnes adresses à vous donner. 😉
Nana