Au nom du père [Audrey CHENU]

Je me souviens de mon enfance bénie, petite maison dans la prairie,
entourée de champs, plus de vaches que d’habitants…
Mon père plante des fraises, récolte ma gourmandise
À 7 ans, surprise !
Pour faire passer la pilule, mon oncle amène une tarte aux fraises
et mon père à l’hôpital, le meilleur des mondes bascule…
Réminiscences d’un royaume perdu, je salue mon innocence,
Première visite à l’asile, mon roi déchu trône parmi les zombies, les débiles,
des gens crient, psalmodient, répètent des gestes à l’infini
Je ne le reconnais plus, son âme a déserté, ses yeux sont vides et sans reflet…
une femme me raconte sa vie et son envie de mort, étrange litanie
un homme me montre son corps, son zizi, je m’enfuis…
Têtue, je décide que je n’irai plus !
Mais mon père récidive, obscur diagnostic :
psychose maniaco-dépressive, camisole chimique pour maladie mentale, traitement de cheval,
les médecins tout puissants comme les labos pharmaceutiques en font leur cobaye, un légume,
l’écume au coin des lèvres, le regard dans la brume…
J’attends qu’on le délivre depuis que je suis môme, dix ans près d’un fantôme, condamné à survivre
Sa mère fait l’éloge de son génie, malgré tous ses diplômes,
je ne vois qu’un homme à genoux, hagard ; au nom de sa folie, relégué, mis au placard 
Corps gonflé, visage bouffi, cachez ce monstre à tout prix !
Parler ferait des ravages, nous serions la honte du village.
Les mots, l’émotion sont bannis…
Au collège, je ne peux rester sage, sur ma chaise, je dis ce que je pense
Mon adolescence s’achève entre 4 murs, son absence me pèse
A la télé, les scènes entre père et fille m’attendrissent,
on s’écrit mais sa morale m’écrase, je veux qu’il me chérisse

Depuis le divorce il va mieux, profite de la vie comme jamais,
amoureux, il recommence à voyager, on se voit un peu, étranges étrangers…
Au resto, ses mains tremblent comme des feuilles, le regard des autres me dérange,
il perd la moitié de ce qu’il mange,  un an plus tard je le promène en fauteuil.
Ma mère est morte en 2013, juste avant que je publie mon autobiographie,
mon père faillit mourir l’hiver suivant, rien ne m’apaise,
mes larmes orphelines volent au vent…
J’erre dans le dédale de l’hôpital, l’esprit assiégé, je perds les pédales, piégée
Ce poète muet, fan de Dylan, me raconte sa vie volée, avec un sacré débit,
comme si mon récit avait ouvert les vannes, fait sauter les verrous des non-dits
Ma sœur m’accuse de le rendre malade avec mon livre,
omettant que les mots délivrent, que le silence embrigade
Au salon du livre, dans une salle pleine de gens venus m’écouter,
il pleure comme un bébé, l’émotion enivre… 

Mon père a su lire avant de parler, il sème des livres dans ma vie de petit poucet
Enfant d’ouvrier, profitant d’une retraite aisée grâce à son mérite, ancien champion de cyclisme,
il s’offre le vélo de ses rêves à 60 ans, j’en hérite quand il se retrouve paralysé, la vie ne manque pas de cynisme ! après 20 ans de neuroleptiques, son système nerveux dégénère, en maison de retraite médicalisée… de psychotique à bipolaire, de l’EHPAD à l’HP, je hais ces mots, ces murs aseptisés, ça sent le confort, l’odeur de la mort, dans ce décor, des corps se meurent, des âmes s’égarent,  la raison s’exile… comme cette petite vieille qui s’incruste dans la chambre de mon père, sénile, je la raccompagne gentiment, elle revient après quelques instants…

Je nourris mon père à la cuillère, il perd la parole, langage crypté sans parabole, ses mots s’envolent, il porte des couches et voit une orthophoniste, Nietzsche à son chevet. Sur son vélo de course, légère, je m’en vais. À ma dernière visite, il me dit « j’attends la fin »… je me tais, interdite car les mots sont vains.

Depuis il est parti, enfin, se laissant mourir de faim. La psychiatrie lui a volé sa vie ! Ce sera le mot de la fin.

Audrey CHENU

Page blanche [Sherazad]

J’ai passé la pire année de ma vie, j’ai perdu celui que je considérais comme l’amour de ma vie, j’ai passé des mois enfermée seule sans espoir, la peur au ventre entourée de personne tout autant perdues que moi. J’ai passé des mois à espérer seulement sortir de ces murs déprimants, de cette routine qui t’éteint à petit feu.

Attendre pour ces putains de médicaments, attendre pour fumer, attendre pour sortir dans le parc dont tu as fait le tour 100 fois, attendre pour les visites, attendre pour manger, attendre de pouvoir à nouveau exister. Attendre parce qu’on est patient. Attendre pour voir le médecin attendre pour parler à des infirmiers, attendre la fin de la relève. Attendre sans trêve, la pire torture pour une impatiente.

Mais c’est pas tout, ces murs se resserrent peu à peu autour de toi pour faire de toi le patient parfait sans âme. Tu perds ton essence plus rien ne te définit, pour ma part j’ai perdu l’art des mots et mes sentiments mes émotions et mes sensations de quoi dénaturer une hypersensible.

J’ai failli perdre la vie, perdre l’usage de mes jambes. Mais je n’ai pas souffert. J’ai explosé mon pied en morceaux, cassé deux vertèbres, et j’ai rien ressenti tellement que j’étais vide.

J’ai passé le jour de mon anniversaire attachée à un lit, écartelée sur un lit d’hôpital pieds et poing liés.

J’ai été plâtrée pendant 3 mois sans pouvoir poser le pied par terre avec un corset sur le dos. J’ai du réapprendre à marcher comme une seconde naissance. C’est ce que j’aimerais que ce soit une renaissance, un retour à zéro un reset page blanche et on recommence.

Sherazad

Instagram : @__sherazad__

Texte initialement publié par https://www.instagram.com/voix_qui_clochent/

illustration : Paysage, vers 1954. Nicolas de Staël. Kunsthalle, Karlsruhe.

À propos de CHARGE de l’autrice Treize. [SNG]

(ceci n’est pas un essai critique mais plus un manifeste en coconsonance ; et fuck aux mots hors la nomenclature du dictionnaire que j’ai dû bricoler pour singulariser mon propos hors des cases, sinon j’aurais fait une BD.)

La psychiatrie, c’est comme si on vous disait
« sauve-toi, tu es malade »,
en vous coupant tous les membres.
L’effroi de l’impuissance resserre l’unique sentier de la soumission.
Je ne lis pas mais il y a des exceptions.
Je n’entends que les bombes.

J’ai rencontré Treize sur la scène slam en 2018, alors que j’entreprenais moi-même (sans trop savoir ce que je foutais) un coming-out psychiatrique par ce biais de la scansion conjoint au témoignage BD, après des années de mutisme, durant et à propos de l’épopée qui m’enlise dans l’hôpital, du début de l’adolescence à mes 28 ans.

Les scènes ouvertes, comme leur dénomination le laissent ouïr, accueillent toutes les paroles, la mienne, celle de Treize ou de tout.e autre orateur.trice d’un soir, sans jugement, avec intérêt et attention, avec encouragement et complicité.

Treize, sur scène, c’est lancinament poétique, c’est enraciné, c’est encombre-membre, c’est haut-le-corps détouré qui hurle en secrets à bras nos cœurs.

À l’époque où nous nous découvrons sur les tréteaux des fonds de bars, je ne sais que très peu du parcours qui se délite en front à la voix poignante, bouleversée, bouleversante, depuis la grotte s’incisive jusqu’à la gorge un visage confusément grave et délicat, un doux regard traversé par l’histoire, contenue, envers et contre sa crue.

La poésie, le slam, le rap, nous les explorons, je le crois communément, sur un flow guerrier, une détonation langagière de la chair, excisée des méandres de l’effroi au bide. Nous nous employons au travail de réparation, d’apaisement sur parole de la faillite humaine éprouvée.

Élire domicile dans l’épouvantaïble moi.

Parce qu’il a tout catapulté de l’intérieur, le corps, intoxiqué par l’expérience de la terreur silencieuse, ses fonctionnalités brouillées depuis l’abysse des cocktails chimiques s’arque, s’incline, redevable en tous actes manqués, en non-dits, en prosternations humiliées.

Bourdonne la solitude de l’internement indéfini, l’impertinence de dénuder l’expérience taboue, au risque de représailles, au risque de sa peau. Le corps bouilli s’enflamme par la bouche, sa lèvre inférieure affranchie du baratin médicinal.

La poésie incendie l’espace, au grand chut de sidération.

L’oppression régie les tables de loi de l’H.P, dont les disciples rédigent les sanctions saintes à l’agile assimilation, digestion, puis incinération intra-muros. Entre nos murs du corps, les parois sont franchies sans justificatif, sans législation, sans soin du jus qui coule chez tout.e un.e patient.e qui séjourne à contre-gré.

Cette agression ascendante n’a pas de nom, ne peut s’interpréter qu’à l’éprouvement, qu’à l’adhésion démentielle du symposium médical qui parque d’aucuns autres corps pour rattraper au dressage, à la déformation, au bourrage de bonnes mesures la réunification de l’état normal.

Y a pas de témoins sinon ce corps qui trinque, qui se transforme, se monstruose, sinon quelques notes retranscrites en carnets qu’on s’essaie à tenir pour traces, ces traces aux membres griffés de haine, ses livres de frappe bourrelées ou dispersées à l’étage.

Se sauver sauf fauve et veuf.

Du deuil à l’aliénation, le rabaissement s’ordinaire, la vigilance continue, la tension côtoie l’ennui, l’attente et dilemme du constat diagnostic, ce pour quoi on ne sait pas ce qu’on fabrique ici, ni comment agir là, passiviter pour partir vite, sans récidive, s’effacer sans lacets du tabloïd.

Irrémissiblement perquisitionné.es de l’esprit en civière, la psychiatrie nous harnache par la maladie pour ne plus jamais nous relâcher au demeurant libres et léger.es, au risque de l’éclope irrévocable. Plus jamais vivre dans la fermeté du temps présent, resurgir d’incertain passé et prévenir hagard.e à tout à l’heure.

Le sursis ne constitue pas une vie approuvable, ce à quoi nous sommes condamné.e.s, réduit.e.s de profil en victime, de face rescapé.e.s ou crevettes (même empâtées) outrepassées entre les mailles. Alors, on se rebricole un quotidien malagile, rythmé par la houle de tiroirs parasites à trier, par les accès de peur et réminiscences qui crachinent en trombes dans l’agglomération.

D’hier à demain, si je vous dis qu’on chuchote psychiatrie, qu’on grignote psychiatrie, qu’on somnole psychiatrie, qu’on se morfond psychiatrie, que mon hospice embrume psychiatrie, qu’aujourd’hui-même, je bosse en psychiatrie…

Alors alien.é.e.s ; sans aucun doute.
Humain.e.s ? D’autant plus habilement peaufiné.e.s.

Merci Treize, inaliénable merci,

SNG

Les références de l’ouvrage en question : Charge de Treize. Parution en format Poche, le 1er février 2024. (6.40€)

Pour suivre SNG sur Instagram @lestempsuspendule : https://www.instagram.com/lestempsuspendule/

Le blog de SNG : https://essen-g.blogspot.com/

Appel à témoignage : Abolir la contention

Bonjour,

Je suis actuellement dans l’écriture d’un livre autour de l’abolition de la contention en psychiatrie et de son système. Ce livre aura pour objectif de contribuer au débat centré depuis plusieurs années sur le seul encadrement légal de la contention.

Si encadrer légalement la contention est une nécessité, cela ne saurait légitimer unilatéralement ce genre de pratiques. Ainsi, j’aimerai m’appuyer sur des témoignages de personnes qui ont été attachées au cours de leurs hospitalisations en psychiatrie. Comment cela a-t-il été vécu ? Positivement, négativement ?

Ces témoignages seront anonymes et serviront de point d’appui sous forme de citations dans le chapitre sur le vécu de la contention.

De mon côté, au cours de ma carrière de psychiatre hospitalier, je n’ai jamais initié de prescription de contention. Dans le service où j’exerçais, nous n’utilisions pas ces pratiques. Il est donc possible de faire autrement puisque nous l’avons expérimenté collectivement. Ce livre a pour objectif de mettre en débat cette question.

Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : CPpsy@gmx.fr

Merci à vous,

Mathieu Bellahsen

Abolir la psychiatrie

« L’abolition de la psychiatrie n’implique pas d’interdire aux gens de s’approprier les diagnostics psychiatriques qu’iels estiment leur être utiles, ni de leur interdire de continuer à prendre les médicaments psychiatriques qu’iels estiment efficaces. »

Stella Akua Mensah & Stefanie Lyn Kaufman-Mthimkhulu

https://www.zinzinzine.net/l-abolition-carcerale-doit-inclure-la-psychiatrie.html

Préambule

Je tiens à préciser en introduction que je ne suis pas sous l’emprise de la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH ou CCHR à l’international), une organisation qui exploite les victimes de la psychiatrie au service d’un culte sectaire.

J’écris cet article car depuis la création de Comme des fous, j’ai mis beaucoup d’énergie pour comprendre la psychiatrie, pour réfléchir à comment la transformer collectivement car au final on est dans le même bateau.

J’écris en « je » car j’aimerais arrêter de me cacher derrière un « nous », sous-entendu « nous à qui on ne donne pas la parole », pour assumer mon point de vue personnel que je ne retrouve pas dans les mots des autres. Je sais que la psychiatrie ne me lâchera pas malgré la haine que je lui porte et je ne doute pas que l’EMDR ou la sismothérapie pourraient m’aider à dépasser les traumas générés par les hospitalisations à répétition.

Je trouve néanmoins qu’il faut politiser le problème. Car sinon on en revient toujours aux mêmes peurs et aux mêmes arguments.

Si la psychiatrie disparaît, la folie elle ne disparaîtra pas, qu’est-ce qu’on va faire de ces personnes folles pour lesquelles notre soutien indéfectible ne suffit pas, si même quand on se relaie jour et nuit pour l’accompagner, elle part dans un délire qui nous fait envisager le pire, qu’elle pourrait avoir une pulsion de mort ?

Si la psychiatrie disparaît, oui il va falloir s’organiser et proposer une alternative. Penser le soin dans la communauté, monter en compétence au niveau de la résolution de crises et de conflits, pour pouvoir se passer de l’hôpital psychiatrique.

Si la psychiatrie disparaît, les murs de l’asile tombent, même pour les plus démunis qui n’ont nulle part où aller ou qui n’ont pas les sous pour se réfugier en clinique. On nous répond qu’être enfermé en psychiatrie puis suivi à vie, c’est toujours mieux que de finir enfermé en prison (alors qu’on n’a même pas commis de crime…).

L’enfermement psychiatrique et la déshumanisation des soins qui va avec ne sont pas une solution.

Certaines propositions qui reviennent souvent sont l’arrêt des hospitalisations et des traitements forcés ainsi que l’abolition de la contention. En finir avec les traitements dégradants, ce qui sous-entend qu’on ne garderait que le bon côté de la psychiatrie, des gens dévoués et formés à accueillir nos proches quand ils vont trop mal…

Beaucoup considèrent n’avoir été que malmenés par la psychiatrie, qu’ils vont bien malgré tout et que la psychiatrie les a sauvés, qu’il faut réussir à passer outre les conditions d’hospitalisation difficiles, que même si la chambre d’isolement est une torture psychique, mieux vaut le taire et ne pas raviver les traumas.

A chacun sa souffrance, à chacun ses traumas, un jour tu trouveras le bon psychiatre et psychologue pour te reconstruire et avancer, et la psychiatrie ne sera qu’une béquille, elle ne prendra qu’une place insignifiante dans ta vie rétablie car la psychiatrie ce n’est pas la vie. La vie hors des moments de crise vaut le coup d’être vécue et quand on va bien, on ne pense pas à changer la psychiatrie.

Je pense que ceux qui vont bien ont le devoir d’aider ceux qui n’ont pas (du moins temporairement) les ressources mentales pour résister à la folie et à la réponse psychiatrique (« tais-toi et avale ton traitement médicamenteux »).

Ceux qui sont rétablis mais aussi les proches peuvent aussi ne pas être complices de la maltraitance psychiatrique, ne pas fermer les yeux et permettre l’émergence de propositions alternatives de soins inscrits dans la communauté, échappant au tout médicament et à l’explication biomédicale des handicaps psychosociaux et des troubles dont la science ignore les causes.

Abolir la psychiatrie, ce n’est pas guérir miraculeusement en se sevrant des médicaments en cachette de son psychiatre, ni même forcément arrêter son traitement médicamenteux, ni même refuser les diagnostics ou les soins. Abolir la psychiatrie, c’est être fin d’esprit à défaut d’être sain d’esprit, c’est accepter la neurodiversité et la folie comme quelque chose d’inscrit dans l’humanité, une souffrance ou un handicap à accueillir collectivement, le « vrai » soin sans rapport de domination. Ces alternatives existent déjà dans les groupes d’auto-support et les groupes d’entendeurs de voix.

Les gens qui avons besoin de médicaments-béquille pour réguler le sommeil, apaiser les idées, ne pas sombrer dans l’abîme ou réduire l’anxiété, on a aussi besoin de parler. Parler de moi, je n’aime pas ça, je préfère engager une discussion sur la psychiatrie.

Comme dit un ami, parler de psychiatrie peut sauver des vies. Mais je pense que la psychiatrie sauve parfois des vies par défaut car on n’a pas inventé d’autre recours. Et que ce qui soulage vraiment la souffrance, c’est la parole, ce à quoi les psychiatres ne sont pas formés en 10 ans d’études contrairement aux psychologues.

Je suis heureux de pouvoir dévoiler par écrit ce que je pense sur la psychiatrie et mon refus de la voir se réformer, je pense qu’écrire c’est aussi réfléchir, sortir d’un silence et d’une souffrance étouffée par les calmants. Et j’espère qu’on pourra réfléchir ensemble à des récits alternatifs, dépsychiatriser nos troubles et s’émanciper collectivement car, antipsy ou pas, au final on est dans le même bateau.

Joan

« J’ai arrêté les médocs » [Avril Dystopie]

Et je vais bien (?)

En 2018, j’ai fait une « décompensation », « crise psychotique », « bouffée délirante aigue » : bref, pendant trois mois, je me suis pris pour Jésus.

Je me baladais en ville avec une robe à volants et des collants résilles bleu ciel, une béquille à la main pour soutenir les 35 kilos que mes jambes ne pouvaient plus porter, je gueulais des poèmes sur les places et je montrais mon cul aux caméras de surveillance, persuadé que j’étais au centre d’un film documentaire génial, dirigé par un type qui regardait toute mon ascension mystique dans une grande pièce sombre avec des écrans partout.

On m’a foutu en HP, une fois, trois fois, cinq fois, on aurait dit qu’ils avaient inventé des mots rien que pour moi, « discours logorrhéique » et surtout « patient dangereux, violent, en refus de soin » ce qui aurait pu me destiner tout à fait à une vie en institution si je ne m’étais pas enfui.

J’ai passé un mois chez ma mère, sous grosse dose d’anxiolytiques, petit à petit, la crise est partie, grâce à quelques gens aussi qui ont accepté de m’écouter et de me parler. J’ai vu une psychiatre qui m’a remis sous neuroleptiques, elle me disait « si vous arrêtez, je vous remets en HP », je dormais 16 heures par nuit, je ne ressentais ni tristesse ni plaisir, mais je l’ai eu mon année à la fac, « grâce aux médocs » qu’elle disait, comme si c’était la boîte de Quétiapine qui avait passé les partiels.

Et j’ai arrêté de la voir.
Et j’ai arrêté les médocs.

Ça m’a pris 6 mois. Ma médecin ne voulait pas me suivre, elle me disait la même chose « si vous arrêtez les médicaments, vous ne me laissez pas le choix, je vous remets en HP ». J’ai glané des infos, la brochure d’arrêt des médocs de Icarus. Mois par mois, je retirais une pilule, puis une autre.

Au nouvel an 2020, j’arrête la dernière pilule, je vis une semaine atroce, nausées, malaises, des plaques rouges sur tout le corps à force de me gratter, de longues nuits sans sommeil, à 4 heures du matin, complètement paniqué et désespéré, j’appelle le Samu, prêt à tout pour que ça s’arrête, un vieux médecin fatigué me dit « vous n’avez qu’à reprendre les médicaments monsieur ». Je regarde la boîte et je me dis « après tout ça, je ne peux pas abandonner comme ça. »

Et je tiens bon.
Et ça se calme.

Ça fait trois ans maintenant que je n’ai pas pris un neuroleptique.

Et je vais
Bien?

Je veux dire, j’ai eu énormément de chance, dans cette affaire. Je fais des études artistiques. Entouré d’inadaptés, au point de se demander « ça veut dire quoi neurotypique » et de profs qui croient en moi, qui pensent que j’ai un « truc ». En 5 ans, j’ai bougé trois fois de ville, je passe mon temps à pratiquer et à lire des livres. J’ai l’AAH, je n’ai rien d’autres à penser qu’à cette genre de grande quête artistique, et prendre le temps, de me faire à manger, de dormir à une heure décente. Un rythme soutenu, un cadre idéal, toujours manger à 12h, à 20h, arrêter les écrans à 23h, dormir à minuit. Du moins, on essaie. Comme ça t’as faim à 12h, t’as faim à 20h, t’as sommeil à minuit. Des fois. D’autres tu regardes le plafond. Des fois je vois des fenêtres dans le ciel, mon interrupteur me parle, y a des types qui n’existent pas qui dansent dans le métro. Jamais de clowns tueurs, très rarement des araignées géantes sur les murs. J’ai de la chance.

La plupart du temps, je pense que tout le monde me déteste, je parle trop vite, je n’écoute pas vraiment les gens et je ne regarde jamais vraiment le réel. Je vis dans ma tête, et heureusement, ce n’est pas un endroit trop désagréable. Comme tout le monde, ça m’arrive de vouloir oublier, en buvant de l’alcool, en fumant des joints, en regardant des séries ou en jouant compulsivement à un jeu vidéo. Et des fois j’ai envie de vivre, et je sors beaucoup.

Parfois, je fais des crises. Je ne dors plus, je pète un câble, je cours à 4 pattes, je ne dis plus rien de cohérent, je pleure ou je ris très fort et sans raison. Je fais peur à tout le monde. A ce moment là, soit je comprends tout seul qu’il faut me faire une cabane sous mes draps et disparaître pendant une semaine, soit un ami vient me chercher et s’occupe un peu de moi, et ça va mieux. Généralement, c’est quand je travaille trop, ou que je suis très stressé.

Avril Dystopie rêve
Avril Dystopie ciel coloré

Au final, je me sens un peu comme tout le monde.

J’en ai lu des bouquins, sur mes troubles, les différents diagnostics qu’on m’a donné. J’ai appris cette grande prophétie psychiatrique qui dit que sans médocs, c’est sûr, je finirais fou à lier, j’enchaînerais les crises, je resterais « fixé ». Alors j’ai dit fuck et je suis allé vers la psychanalyse. Je me suis tapé un délire sur Carl Jung. J’ai trouvé un type très bien qui me laisse choisir mon tarif. On décortique les pensées et le passé, ça me donne des clés pour comprendre, des idées, je comprends un peu mieux mes biais, comment je fonctionne. Je comprends aussi que les angoisses sociales, les crises qui surgissent de nulle part, c’est un peu pareil pour tout le monde.

Nous sommes tous des animaux qui évoluons dans un monde fait pour des machines. Personne n’est fait pour bosser 8 heures par jour ou se cacher de la lumière du soleil. Seulement, certains s’y adaptent, et d’autres non. Je suis de ce « non ». Et une fois la stabilité relative trouvée, me permettant de me nourrir et de vivre malgré cette grande machine, tout ce que j’ai eu à faire c’était trouver d’autres gens faisant partie de ce « non ». Je les ai trouvés dans l’artistique.

J’ai eu de la chance.

Je ne prends plus de médocs depuis 3 ans et j’ai des bons et des mauvais jours, comme tout le monde. Je cherche ma place dans le monde en faisant des études à rallonge qui ne me mèneront peut-être nulle part. Comme tout le monde. Je finirai probablement à un endroit qui aura des bons et des mauvais côtés, dans une proportion variable, et j’aurai toujours le choix de partir et de rester. Comme tout le monde. J’ai des addictions et des faiblesses à la pelle, de mauvaises habitudes et des relations pas saines, à travailler, à déconstruire. Comme tout le monde. Et je vis avec, comme tout le monde.

Je croise toujours des médecins qui voient mon dossier et me disent « je ne peux pas vous prendre en charge si vous ne voyez pas un psychiatre » quand je venais soigner mon asthme. J’entends encore des gens dire que ma réalité vaut moins que la leur, que je ne suis pas lucide, que je suis fou ou que ce que je pense, ce que je dis, est irréaliste, biaisé, projeté. Et ils ont sûrement raison autant qu’ils ont tort. Il y a de grandes chances qu’un jour je retourne en HP ou je reprenne des médocs.

Mais pour le moment, je vais bien.
Sans médocs.

Malgré la grande prophétie psychiatrique.

Avril Dystopie

Portrait de Mamzelle Léa

Comme Mamzelle Léa, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

J’aspire à dire. Faire entendre la voix de ceux qui n’entrent pas dans les cases car il leur en manque une.

Je suis mère de famille, relaxologue, professeur de yoga, poétesse et pourtant je fais partie des Fragiles. De ceux qui n’ont jamais su être ce qu’on attend d’eux.

Je l’ai vécu longtemps comme une honte, une difformité. Aujourd’hui je sais que c’est fragilité fait partie de ce que je suis.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’aime mon métier de relaxologue qui me permet d’accompagner l’autre dans la recherche de sa sérénité physique et mentale.

Ce métier m’a permis d’avoir les outils pour être moi-même plus autonome dans ma vie et j’aime transmettre cela aux autres.

Mon activité de poète, elle, c’est ma part de résistance qui s’exprime. Il me donne le droit d’être et d’exister dans toutes les parts de ce que je suis.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Je n’ai qu’un poème pour exprimer cela :

Les fous, les fadas, les fêlées.
Les bouloches sur la norme.
Les résistants d’un monde aseptisé.
Les monstres, les difformes.

La psychiatrie nous éteint
Nous réprime, nous fait taire.
La poésie nous étreint
Nous sublime, nous enserre.
La médecine attend notre évolution
La poésie entend notre révolution.

Nos multiformes n’entrent pas dans les uniformes.
Nos masques,
Fantoches et délicieux.
Nos corps,
Fantômes et séditieux.
Nos hystéries mystérieuses,
Nos cris, nos silences,
Nos mesures désaccordées.
Nos proses arythmiques,
Nos désirs boulimiques.
Les mauvaises herbes,
Dans les fissures du bitume.
Celles qui germent,
Gênent,
Celles qui importunent.

Nous sommes la part d’ombre,
Et la lumière à la fois,
D’un monde qui tombe,
Dans le délire et la névrose.
Nous sommes les épines des roses,
Et les brumes moroses,
D’une société asservie,
Que si souvient en nous voyant,
De sa propre folie.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Sans nulle doute une forme de liberté. Qu’on ne peut acquérir qu’en acceptant ce qu’on est.

Les épisodes de dépression font partie de ma vie… ils ont le mérite de m’obliger à transcender, à faire des choix de vie parfois originaux mais qui me correspondent.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Ouiiiii ! Préparez les bulletins de vote !

Il y a tellement de boulot sur le sujet. De la même manière qu’on crée des maisons de naissance à proximité des hôpitaux, on devrait être capables de gérer avec bienveillance, de façon médicale ou non, les questions de santé mentale. Mais c’est toute la société qu’il faudrait chambouler pour ca : la santé, les disparités sociales, les problématiques de territoires abandonnés.

Une publication que tu aimerais faire connaître ?

Je sors un recueil « Et les fêlures dorées » le 19 janvier 2023 et j’ai vraiment envie de mettre le sujet de la santé mentale sur la table et d’ouvrir le champ des possibles à l’Art comme moyen d’expression de la folie.

et les fêlures dorées

https://www.instagram.com/lea.cerveau/

Portrait de Mélina

Comme Mélina, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

D’un point de vue professionnel et concret, j’aspire à enseigner la philosophie, cette discipline a gagné mon cœur par la richesse qu’elle apporte. Mais d’un point de vue plus flou, je crois que j’aspire à être moi-même et à être contente ainsi. Me suffire, m’accepter, et trouver un moyen d’être apaisée.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’aime la transmission, si j’arrive à comprendre quelque chose ça me rend heureuse de le partager.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Je trouve ça génial que ce sujet soit mis en avant. On a besoin de se créer une safe zone avec des personnes concernées qui parlent de ces sujets. Il faut en parler parce que la santé mentale ça concerne absolument tout le monde. La prévention et le dialogue est un bon espoir pour lutter contre la psychophobie.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

De tout ! Du moindre éclat de rire, de chaque petit sourire. Il y a du beau dans la folie. J’aime ce que la folie peut révéler chez chacun. Même si nos joies sont parfois pathologiques ou étranges, elles existent et méritent toute notre attention. La folie c’est juste un mode différent de façon d’exister.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Non, je ne crois pas que ça soit pour moi. Mais je lui dirai d’écouter les concernés. De mettre de l’argent dans les structures de pair-aidance et d’encourager chaque tentatives visant à défaire les violences de la psychiatrie. Rendons illégale les pratiques de soin sans consentement. Sans consentement ce n’est pas du soin.

ABOLITION [Alhy.st]

Ce soir, il le faut, je parle d’elle. Ou plutôt je l’écris car les mots ne sortent pas. Et même l’encre réticente semble s’accrocher au sens : Toi tu n’es pas folle.

J’écris des phrases intactes aux mots bien ordonnés, et dans ma tête, elle rit en tirant sur le nœud, en resserrant l’étau. Je dis des phrases bien faites, et d’un ton assuré. Le public se laisse prendre et dans ma tête elle jouit. Pourtant je hurle aussi et secoue les barreaux, mais elle rit de plus belle et me comble de diplômes. Elle me remplit la bouche d’humour et puis d’idées et elle me coud les lèvres de dialogues politiques. Et dans ma geôle de mots comment appeler à l’aide ? Et dans quelle langue parler sans l’invoquer en maître et resserrer l’étreinte ?

Supplique désespérée, je hurle un corps muet, je crie une vie famine. Mais les gens ferment les yeux, écoutent la camisole, cette geôlière sirène. Et ses sarcasmes mythiques et ses concepts abstraits. Ils se laissent bercer, ne voient pas le corps blessé ou feignent de ne pas voir la détresse silenciée qui expire liberté.

Non, moi je ne suis pas folle. Oui moi ça va aller. Et dans ma tête, elle rit en tirant sur les fils de mon corps de pantin. Qui s’épuise à compter, à marcher, à produire, et surtout à parler pour elle la succube qui aspirant les mots dessinant l’illusion, renforce son empire, resserre son étau. Les larmes de marionnettes séchées par une boutade, griffe striée sur le corps renvoyé dans sa geôle. Elle parle, elle parle, elle parle, grossissant de sa verve, phagocytant un corps réduit à peau de chagrin, qui d’ailleurs inaudible ne chagrine plus personne.

Non, moi je ne suis pas folle prisonnière diplômée. Je suis à sa merci et à la vôtre aveugle. Je trinque donc aux fous dans leurs geôles bien visibles, redoublement narquois de celle que vous niez. Celles qui sont dans nos têtes et qui nous tiennent en cage, qui parlent par nos lèvres, exorcisme DSM. Et suis-je donc moins folle car ma geôlière lettrée ? Et suis-je plus acceptable car ma prison censée ? Elle rit de ses prouesses, de votre indifférence. Elle rit mes tentatives et mon corps supplicié, elle rit et moi j’écris sur les barreaux du monde. J’écris abolition. J’inclus toutes les prisons. La mienne n’est que psychique, dois-je donc culpabiliser ? Du fond de ma prison, je me pose la question et son rire tyrannise et souffle entre mes os. J’écris abolition, j’inclus toutes les prisons. Je ne souhaite ça à personne : extérieure, intérieure, brisous tous les barreaux et hurlez liberté. École asile prison, aliénation partout, coupons tous les cordons et hurlez liberté.

Pour le moment, elle rit encore bien trop fort mais quand je le pourrai avec vous, je crierai et pour l’abolition et pour la liberté.

Alhy.st

Portrait de Psychopompes

Comme Psychopompes, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Cela a beaucoup varié au cours du temps et varie d’un moment à un autre selon qui je suis. Mais je sais qu’enfant on se réfugiait énormément dans les livres à tel point que notre mère nous disait d’arrêter de lire autant car cela allait nous rendre fous. Puis on s’est beaucoup réfugié dans les jeux vidéos. Ces derniers font encore partie de nos coping mechanism (mécanismes d’adaptation). La littérature classique nous a beaucoup aidé à apprendre le monde à une époque, puis les sciences humaines et sociales et les écrits militants, en particulier antivalidistes et antipsy, mais aussi des militantes comme Amandine Gay qui nous ont appris beaucoup.

J’aspire à quitter le mode survie et à sortir de la dépendance économique afin d’assurer l’avenir de notre enfant.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Je ne travaille plus mais dans les nombreux métiers que j’ai fait, je crois que j’ai préféré être prof à l’université. Même si cela relevait d’une épreuve de force à chaque fois (l’autisme ne m’a jamais rendu naturellement à l’aise à l’oral). Ce que j’aimais c’était la liberté de créer et transmettre des cours un peu farfelus et pertinents à la fois, de voir que des étudiant.e.s appréciaient mes cours aient avaient confiance en ma compétence malgré mes bizarreries. Un étudiant m’avait même dit gentiment qu’il n’avait jamais eu un prof aussi bizarre de toute sa vie, mais qu’il n’avait aussi jamais appris autant de choses.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

La psychiatrie est à éviter si on le peut. Les psychiatres pratiquent leur discipline approximative au doigt mouillé le + souvent, se foutant du consensus scientifique et du vécu de leurs patients s’il ne rentre pas dans leur vision du patient. Les institutions psychiatriques sont une plaie qui ont déjà détruit certains membres de ma famille. Elles ne sont nécessaires que parce que l’on ne propose aucune alternative, alors que des alternatives gérées uniquement par des fols ont déjà existé et sont possibles. On a la chance d’être doués pour cacher nos troubles et jouer le rôle du gentil patient modèle, mais aussi d’être blanc et de bien savoir parler, etc.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

D’une certaine manière, je ne sais pas ce que c’est de ne pas être fol puis que je suis né autiste et donc décalé dès le début. Avoir un ressenti et un vécu en décalage avec les gens so-disant sains d’esprit permet d’être assez critique des normes dominantes, mais est-ce réellement une bénédiction ?

En revanche, je trouve que j’ai bcp + d’empathie pour les faibles et les marginaux que pour les forts et les puissants, depuis toujours.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Seulement si Poutou a le pouvoir et uniquement le temps de cramer la psychiatrie pour la remplacer par des centres gérés par des fols à qui on aura ainsi rendu la compétence sur leur propre vie. Les psychiatres sont comme les cadres que l’on a inventé dans les usines pour voler une partie du savoir aux ouvriers et ne pas leur permettre d’être indépendants à 100% dans leur travail. Ce sont les cadres de la folie, ils volent aux fols une partie de leur compétence sur leur propre folie. Leur fonction c’est le contrôle social, le flicage de leurs parentalités, la normalisation des fols si possible, leur enfermement si pas possible. Dans quel monde enferme-t-on des gens pour les soigner ?