En finir avec la camisole chimique ?

Doit-on consentir au soin pharmacologique ? Et doit-on répondre à un comportement inadapté par de la chimie ?

J’aimerais aborder la question des médicaments psychiatriques et l’idée de devoir s’intoxiquer pour aller mieux. Je n’ai pas trouvé de réponse définitive alors je vous laisse vous interroger avec moi.

Je ne sais pas si le parallèle est juste mais on vit dans un monde de plus en plus soucieux du bien-être animal, où on en vient à substituer notre alimentation par de la chimie, du faux-mage, de la fausse viande, pour le bien de la planète dit-on.

Mais quand ça touche à votre corps au-delà de l’alimentation, quand on vous enjoint à prendre une molécule chimique pour vous apaiser ou vous permettre de réguler vos émotions et même vos idées, la question du consentement se pose toute entière, on appelle ça la camisole chimique.

Doit-on répondre à un comportement inadapté (ou un trouble) par de la chimie ? Il serait illusoire de soutenir coûte que coûte que c’est la faute à cette société si nos comportements sont inadaptés. Tout comme il est illusoire de nous obliger à nous adapter à une société malade. En clair, les comportements inadaptés existent, ce n’est pas que de la faute aux autres si on ne va pas bien.

Mais là où ça se complique, c’est quand on individualise le problème, à tel dérèglement on répond par telle molécule comme s’il suffirait de trouver la bonne molécule et la bonne dose pour chacun.

Ce qui me gêne en premier, c’est bien de devoir ingurgiter des comprimés sans mon consentement, de me voir priver de la possibilité de m’en sortir sans les médicaments. Car des exemples de personnes se rétablissant sans l’institution psychiatrique et sans aide médicamenteuse, ça existe aussi.

Ce qui me gêne en complément, c’est la disparition de la dimension collective. A chacun son trouble, à chacun son traitement. Impossible de politiser la question car impossible de sortir de la vision individuelle et personnalisée du traitement. Les réunions collectives ne servent à rien, la problématisation du conflit on n’en veut pas, on veut juste que tu ailles voir en tête à tête un psy pour te remettre sur pied. Du coup, tu repars avec une ordonnance, la souffrance disparaît un temps et puis comme par hasard elle ressurgit sous une autre forme de manière chronique.

Sommes-nous donc à ce point incurables ou c’est la société qui oublie de proposer des espaces pour le mieux-être ? Elle est où l’alternative à l’hôpital et aux soins sans consentement ? Est-ce à chacun de trouver, par ses propres moyens, sa façon d’échapper à l’hospitalisation ?

Je suis radicalement opposé à la privation de liberté en échange d’un traitement médicamenteux matin, midi, goûter, soir et nuit. Et pourtant, c’est parfois nécessaire… Ou c’est juste qu’on s’empêche de transformer le système parce que c’est trop compliqué.

A quoi bon traumatiser les gens en les attachant à leur lit ou en les préservant d’eux-mêmes par les chambres d’apaisement ? On savait faire autrement, pourquoi on ne le fait plus ou pourquoi on ne cherche plus à le faire ?

Pourquoi culpabilise-t-on les gens qui arrêtent leur traitement chimique dès qu’ils vont mieux ? Parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont malades ? Ou plutôt parce que leur seule marge d’action, c’est de les arrêter individuellement pour retrouver un semblant de vie normale ?

Je ne crois plus à la maladie et à son incurabilité, je crois même qu’avec un bon accompagnement on peut dépasser ses traumas, accepter ses limitations et se passer du traitement chimique. Sauf qu’il n’y a pas de lieu qui accompagne cette transition entre la prise de médicaments (forcée) et la réduction progressive jusqu’à l’anéantissement du soutien chimique.

En plus d’être invisibles, on coûte de l’argent à la société. C’est pour ça que les professionnels tentent maintenant de nous remettre dans le circuit du travail en milieu ordinaire. Mais le remboursement des psychotropes aussi coûte à la société.

Dernier problème, la société c’est nous. Il n’y a pas ceux qui bénéficient de soins d’un côté et ceux qui payent leurs impôts pour financer ce soin.

On peut s’interroger sur le financement. Pourquoi ne finance-t-on pas le soin par la parole ou par l’activité thérapeutique qui extrait la personne de son isolement plutôt que de financer la sécurisation des lieux de soin ou, pire encore, d’enlever les moyens humains pour les remplacer par des distributeurs de médicaments.

On peut également s’interroger sur cette vision hospitalo-centrée et se dire que ce sont aux personnes en soin elles-mêmes de s’auto-organiser. Mais c’est se voiler la face sur l’oppression systémique et oublier la réalité des institutions psychiatriques.

Inadaptés nous le sommes, mais pas toujours, inadaptés à un système qui broie aussi bien les personnes en soin que les soignants.

Non le médicament ne soigne pas la souffrance, c’est une béquille, un outil thérapeutique, qui sans autre accompagnement ne fait que détruire à feu lent le corps de celui qui s’intoxique avec ces traitements, pour « son bien » et pour ne pas déranger par des comportements inadaptés.

Pour finir, je ne crois pas que nous soyons différents par essence, nous avons chacun notre parcours plus ou moins heurté par les malheurs de la vie, et l’important c’est d’entretenir l’espoir d’un mieux-être à la fois individuel et collectif, par l’entraide, par la transmission des savoir-être et faire, au lieu de repartir à zéro à chaque fois.

Car le soin chimique est le degré zéro de la psychiatrie, le vrai soin est ailleurs, c’est la remise en vie et en mouvement de chaque personne pour qu’elle puisse s’épanouir et pas juste s’intoxiquer pour survivre. L’important c’est la santé (pas forcément la santé mentale).

Joan

Si c’est contraint c’est pas du soin

Santé mentale. Faire nôtre la Grande Cause Nationale 2025.

Nous, personnes psychiatrisées et alliées, avons décidé de faire entendre notre voix en cette année 2025 où le label Grande Cause Nationale est consacré à la santé mentale.

Fol⸱les et fiers⸱ères

Tout d’abord, rendons la folie aux fols. Nous utilisons ce terme fol comme terme neutre pour désigner les personnes concernées par la folie et la neurodiversité, il s’agit de retourner le stigmate dans un effort d’auto-déstigmatisation. Nous ne nous identifions pas aux étiquettes diagnostiques que nous colle la psychiatrie mais par nos singularités.

Faire respecter la Convention relative aux droits des personnes handicapées

Nous appelons les responsables politiques à ce que soit ajoutée au bloc de constitutionnalité la Convention Relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), établie par l’Organisation des Nations Unies (ONU) et ratifiée par la France. S’engager à l’appliquer dans les faits, c’est faire respecter les droits fondamentaux des personnes vivant avec un trouble psychique et en situation de handicap, car les deux sont liés. Nous nous associons au terme handi qui nous rassemble au-delà des étiquettes diagnostiques, que l’on peut aussi s’approprier sans devoir essentialiser nos existences avec des termes stigmatisés : malades mentaux, dépressif, bipolaire, schizophrène, autiste, TDAH…

Les droits des personnes sont bafoués dans l’indifférence générale, ce qui renforce la structure inégalitaire de la société et opprime le monde psychiatrique, malgré les lois instaurant depuis plus de 20 ans la « démocratie sanitaire ». Rien sur nous sans nous. Au-delà de la reconnaissance des droits c’est l’inclusion sociale qui devient inaccessible : des centaines de milliers de personnes suivies par la psychiatrie ont connu la rue et 75% d’entre elles sont sans emploi.

La fin des soins sans consentement

Nous revendiquons l’abandon d’une culture de la contrainte, la mise en place de lieux d’apaisement de crise, lieux de répit, autogérés ou comprenant des équipes formées à la relation, à l’empathie, aux liens thérapeutiques. Sans contention physique, NI chimique, NI psychologique.

Manifeste de la Fada Pride (2016)

Nous demandons l’abrogation de la loi du 5 juillet 2011 sur les soins sans consentement qui est incompatible avec la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé qui affirme que le consentement est la base du soin sans exception.

La loi de 2011 n’est pas une loi de soin, c’est une loi d’enfermement. On ne peut pas soigner quelqu’un d’enfermé car la personne n’est pas libre et la liberté est nécessaire au consentement.

A. B.

L’isolement et la contention, des pratiques à abolir

La communauté psychiatrique est unanime sur le fait qu’on ne peut plus continuer à attacher les personnes agitées à un lit pour les immobiliser pendant un temps réglementé dans une chambre fermée à double tour. Cette pratique relève de la torture selon les traités internationaux et nos témoignages.

Les recommandations de bonne pratiques de la Haute Autorité de Santé listées ci-dessous ne sont jamais respectées :

  • Il est indispensable, au moment de la mise en place de la mesure d’isolement, de donner au patient, des explications claires concernant les raisons de l’isolement et les critères permettant sa levée.
  • L’explication doit être donnée dans des termes compréhensibles par le patient et répétée, si nécessaire, pour faciliter la compréhension.
  • Il est nécessaire d’expliquer au patient ce qui va se passer durant la période d’isolement (surveillance, examens médicaux, traitement, toilettes, repas, boisson).
  • Dans la recherche d’une alliance thérapeutique avec le patient, il est demandé au patient s’il souhaite prévenir sa personne de confiance ou un proche. Dans ce cas, les moyens les mieux adaptés à la délivrance de cette information doivent être recherchés.
  • Après la sortie d’isolement, il est proposé au patient de reprendre l’épisode avec les membres de l’équipe. Cela donne lieu à une analyse clinique tracée dans le dossier du patient.
  • Après la levée de la contention mécanique, il est proposé au patient de reprendre l’épisode avec les membres de l’équipe. Cela donne lieu à une analyse clinique tracée dans le dossier du patient

Lutter contre les violences psychiatriques

« Le traitement forcé et d’autres pratiques préjudiciables, telles que la mise à l’isolement, la stérilisation forcée, l’utilisation de moyens de contention, la médication forcée et la surmédication (y compris toute médication administrée sous des prétextes fallacieux et sans informer des risques) constituent non seulement une violation du droit au consentement libre et éclairé, mais aussi une forme de mauvais traitements, voire de torture… Par conséquent, le Comité des droits des personnes handicapées affirme la nécessité de mettre fin à tous les traitements non consentis et d’adopter des mesures visant à ce que les services de santé, y compris les services de santé mentale, appliquent le principe du consentement libre et éclairé de la personne concernée. … Il affirme également la nécessité de mettre fin à la mise à l’isolement et à l’utilisation de moyens de contention, aussi bien physiques que pharmacologiques ».

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2018)

L’expérience de l’hospitalisation en psychiatrie est traumatisante pour une grande partie si ce n’est tous les patients hospitalisés avec ou sans leur consentement avec l’impossibilité de faire valoir nos droits quand nos facultés psychiques sont altérées par les médicaments et la sidération. Le contrôle de chaque hospitalisation par le Juge des Libertés dans les 12 jours qui suivent le début de l’hospitalisation est le plus souvent une formalité pour prolonger le séjour à l’hôpital, personne ne sort à moins d’avoir un avocat qui trouve un vice de procédure.

Pas de rétablissement sans justice sociale (Recovery in the Bin)

« Le rétablissement est un processus individuel et collectif de sortie de la maladie de personnes expérimentant des troubles psychiatriques sévères. Il s’oppose à l’idée courante d’incurabilité de la psychose. Il intègre le fait que les personnes atteintes de troubles psychiatriques doivent à la fois se rétablir des symptômes de la maladie, mais aussi des conséquences sociales négatives liées aux représentations de la psychose. »

A. K.

Rétablis ou en voie de rétablissement, de rémission ou de guérison, nous pouvons être sceptiques quant à la récupération du concept de recovery par le système de santé, qui prône l’individualité par-dessus l’intérêt commun de justice sociale (et climatique). Petit aparté, l’éco-anxiété partagée collectivement n’est pas un trouble psychiatrique.

L’action de la police dans la santé

Mais que fait la police? Comment en est-on arrivé à la psychiatrie sécuritaire où les services « ouverts », où la liberté d’aller et venir dans le parc de l’hôpital se font de plus en plus rares. Ouvrir les portes des services fermés et des chambres d’isolement serait une étape de transition réaliste afin d’atteindre l’objectif du « zéro isolement » et « zéro contention », et n’oublions pas que ces pratiques thérapeutiques voire sécuritaires naissent de l’enfermement, de la privation de la liberté d’aller et venir.

Nous dénonçons fermement le dispositif policier HOPSYWEB qui vise à croiser les dossiers des personnes enfermées sans leur consentement avec les personnes fichées S (ou terroristes). La dangerosité des patients psychiatriques a été largement documentée comme statistiquement moindre par rapport aux actes criminels de la population générale. De quel droit, on nous fiche?

Les financements de la recherche et des dispositifs numériques en santé

Financer des start-up et des gadgets plutôt que le soin est révélateur des temps qui courent. Réduire la recherche et la santé mentale au modèle biomédical est particulièrement gênant quand on sait qu’on pourrait financer des recherches en sciences humaines et sociales pour traiter ces troubles le plus souvent liés à des traumatismes psychologiques. Pourquoi ne pas confier des programmes de recherches aux propres personnes concernées ou survivantes de la psychiatrie.

Le remboursement des psychothérapies

Si on s’attaque aux causes des troubles mentaux, on découvre des histoires de vie toutes uniques, et non pas des cohortes de malades, des personnes ayant traversé des bouleversements traumatiques d’où la nécessité des pratiques de psychothérapie accessibles financièrement. Nous demandons donc le remboursement des séances de psychothérapie mais nous proposons également de participer à la formation des professionnels de santé et des thérapeutes à la spécificité de nos parcours de vie et de nos problématiques individuelles et collectives. Nous souhaitons partager notre expérience vécue pour améliorer les soins.

La pair-aidance

Nombreuses sont les personnes qui choisissent de consacrer leur vie à la psychiatrie en se basant sur leur vécu d’expérience, ce qu’on nomme la pair-aidance professionnelle, qui désigne des professionnels au sein des équipes de soin conventionnel. Faire rentrer des patients rétablis à l’hôpital est une source d’espoir pour les personnes en proie avec l’hospitalisation. Cependant cette profession n’est pas protégée et ces travailleurs et travailleuses comme les autres ne sont pas considérés à leur juste valeur. Petit rappel historique, Jean-Baptiste Pussin a commis l’acte fondateur de la psychiatrie d’enlever les chaînes des « folles » de l’Hôpital de la Salpêtrière en 1795, comme un symbole de la naissance de la pair-aidance incarné par ce patient en rémission nommé « gouverneur des fous » sous les ordres du docteur Pinel.

Pas de justice, pas de paix

Pour toutes les personnes que la psychiatrie a bousillé et leurs proches, nous leur adressons notre soutien.

Le voile doit être levé sur les pratiques psychiatriques. Les psychiatres et les équipes doivent rendre des comptes sur leurs pratiques.

A. K.

Dissolution de la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH)

Nous appelons le gouvernement français à dissoudre dès à présent cette dangereuse organisation qu’est la CCDH, qui sous couvert de la défense contre les abus psychiatriques, utilise son emprise pour enrôler des personnes psychiatrisées au sein de l’église de scientologie, c’est une dérive sectaire qui menace directement l’accès au soin et la santé des personnes concernées.

Nous appelons les personnes se sentant en accord avec ce texte à nous rejoindre sur WhatsApp et à organiser, à une date concertée, partout en France, des manifestations aussi connues sous le terme Mad Pride ou fierté folle.

Car oui, on peut être fier d’être au monde et de faire entendre un cri de dignité face aux traitements dégradants (de la part des médias aussi) que nous subissons au même titre que les oppressions systémiques

La libération psy doit avancer main dans la main avec la libération de toutes et tous.

Pas de santé mentale sans lutte anti-fasciste, anti-raciste, anti-validiste, anti-sexiste.

Pas de santé mentale sans lutte contre les LGBTQIphobies.

Chaque organisation pourra se saisir de ce texte, se l’approprier ou s’en démarquer, puisse-t-il aider à la cause des personnes en soin et à la communauté des citoyens que nous sommes.

Bipolarité : j’ai signé sous contrainte

Mon frère n’avait jamais paru aussi calme et serein.

Il reprenait vie et des couleurs, lui, d’habitude si taciturne. C’était l’été et sa peau dorait au soleil, un de ses rares plaisirs. Il est tellement blond que même ses cils sont blancs. Parfois, on dirait que ses yeux bleus sont translucides.

Je m’inquiète pour lui depuis des années. Il ne faisait plus rien, mis à part fumer. Je savais qu’il jouait un rôle. Être un p’tit mec avec un cerveau en plus ne facilite pas l’adaptation sociale. Maman lui avait offert le bouquin Trop intelligent pour être heureux ? Il n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il cherchait le chapitre « comment faire pour être heureux ».

Il s’habillait toujours pareil, avec un jogging et son t-shirt de foot. Toujours rasé de près, avec sa petite boucle d’oreille en faux diamant. Il pouvait tromper tout le monde, sauf moi. Son déguisement jurait avec son calme olympien.

Je suis hyperactif et hypersociable. Lui et moi, c’est la Lune et le Soleil. Je suis aussi pataud et vulgaire à l’oral qu’il est précieux et habile dans son langage. Je n’arrive pas à me canaliser et parfois j’en ai honte. C’est comme ça. Quand on ne peut pas changer les choses, on essaie de les accepter.

Notre famille nous renvoyait sans cesse notre différence. Il était oisif alors que je faisais des études d’infirmier. Il paraît même qu’il existe un syndrome qui s’appelle le syndrome de l’infirmière : on veut sauver tout le monde, faute de pouvoir se sauver soi-même.

Je ne suis pas le plus intelligent de nous deux, je le reconnais. Il a toujours eu des facilités à l’école. Puis un jour, il est devenu « moyen ». Même son prénom était moyen. Il passait partout, et c’était son souhait. En fait, son vrai souhait, c’était de ne pas exister.

Il parlait peu. Nos parents ont essayé de l’envoyer chez plusieurs psychologues, sans résultat. Enfin, si : le seul résultat fut qu’il ne leur ferait plus jamais confiance.

On peut le qualifier de passif. Vivre était pour lui d’une neutralité morbide. Il se sentait comme un objet qu’on déplace. Il disait qu’il écrivait depuis des années. Il allait se poser dans un jardin et prenait son stylo. Il a horreur des technologies : lancer une machine à laver le faisait paniquer. Son perfectionnisme, poussé à l’extrême, le rendait handicapé de la vie.

Ses journées se baignaient dans une contemplation molle. Parfois, il sortait ses deux serpents noirs de l’aquarium pour le plaisir de sentir leurs douces écailles froides sur ses bras. Quand on n’a plus de sentiments, on essaie d’avoir des sensations.

Le joint le rendait encore plus… comment qu’on dit, euh… pathétique ? Ah non, pardon, apathique !

Rien ne l’animait. Les filles ne semblaient pas l’intéresser, pas plus que le fait de se nourrir. Il nous disait que son seul plaisir de la journée était un café très soigneusement préparé : double dose de lait, un demi-sucre exactement et un soupçon de cannelle. Il surnommait ce café « son goûter ».

Il était emprisonné à l’intérieur de lui. Notre famille et moi avions essayé de l’aider, mais il restait sourd. Le monde lui semblait être un vacarme lointain, tout juste digne d’indifférence.

Ce jour-là, le soleil a brillé un peu plus fort sur ce garçon lunaire. Il a commencé à apprendre le langage des signes, bercé par sa musique préférée, Hijo de la Luna.

Le vent eut une résonance particulière et lui susurrait qu’il avait des choses à faire.

Il prenait son goûter trois fois par jour et ne mangeait plus du tout. Il disait qu’on pouvait vivre uniquement en mangeant de l’air. Il s’était enfin ouvert à nous et à ses ami·es. Nous découvrions qu’un sage penseur sommeillait en lui. Il semblait habité par une âme d’un autre siècle. Il a toujours été un curieux personnage, mais mon intuition y voyait autre chose.

Auparavant, je ne représentais pour lui qu’une nuisance sonore et toutes mes tentatives de l’incorporer à ma vie sociale se soldaient par un échec. Cette fois-ci, il était de toutes les sorties. L’alcool l’a très vite dégoûté quand il était ado, et désormais, c’est lui qui tenait le bar. Ses côtes devenaient de plus en plus saillantes, tandis que sa cote auprès des filles augmentait en flèche.

C’était une beauté froide qui devenait incandescente. Mes amies en tombaient raides dingues. Comme ce fut son cas.

Son brusque changement de comportement m’inquiétait, alors que pour lui, la vie n’avait jamais été aussi belle. J’avais étudié la psychiatrie très brièvement dans ma formation. Je me refusais à lui coller un autre terme que « garçon dépressif qui va mieux ».

Un jour, je l’aperçus faire des mouvements gracieux avec ses mains. Si j’avais eu cinq ans, j’aurais dit qu’il dansait avec les fées. Il disait qu’il signait, qu’il apprenait le langage des signes et que je ne pouvais pas comprendre. J’avais l’impression qu’il me toisait des cieux et que je n’étais qu’un pauvre humain impie. J’aurais préféré signer avec lui.

Je ne reconnaissais plus mon frère.

La Lune ne doit pas faire de l’ombre au Soleil.

Ses yeux étaient encore plus clairs et ses pupilles plus dilatées que d’habitude. Alors l’expression « un regard de fou » prenait tout son sens.

Un soir, il ne rentra pas. Quand il revint, il raconta son périple et sa marche pieds nus à trois heures du matin dans la ville. Il attendait que le grillage s’ouvre par la force de sa pensée.

On lui proposa une sortie en famille. Il s’y attendait : ses serviteurs lui devaient allégeance. Il vit un bâtiment massif et blanc. Il devait y avoir erreur sur la destination.

Google Maps n’avait pas les clés du Paradis. Il comprit qu’il était devant un hôpital. Il commença à paniquer et à nous menacer. De quel droit osions-nous l’amener sans lui dire ?

Je suis allé discuter avec la docteure et j’ai vite compris quand elle m’a tendu un misérable bout de papier.

J’amenais mon propre frère dans un hôpital psychiatrique d’où il ne sortirait plus jamais le même. J’allais laisser une marque indélébile au stylo, telle une lame tranchante dans notre relation. Et pour ça, il m’en voudrait toujours.

Une hospitalisation sous contrainte. Sans son consentement.

Mais c’est moi qui signais sous contrainte, avec des larmes de sang.

Lucie

Portrait de Mélina

Comme Mélina, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

D’un point de vue professionnel et concret, j’aspire à enseigner la philosophie, cette discipline a gagné mon cœur par la richesse qu’elle apporte. Mais d’un point de vue plus flou, je crois que j’aspire à être moi-même et à être contente ainsi. Me suffire, m’accepter, et trouver un moyen d’être apaisée.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’aime la transmission, si j’arrive à comprendre quelque chose ça me rend heureuse de le partager.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Je trouve ça génial que ce sujet soit mis en avant. On a besoin de se créer une safe zone avec des personnes concernées qui parlent de ces sujets. Il faut en parler parce que la santé mentale ça concerne absolument tout le monde. La prévention et le dialogue est un bon espoir pour lutter contre la psychophobie.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

De tout ! Du moindre éclat de rire, de chaque petit sourire. Il y a du beau dans la folie. J’aime ce que la folie peut révéler chez chacun. Même si nos joies sont parfois pathologiques ou étranges, elles existent et méritent toute notre attention. La folie c’est juste un mode différent de façon d’exister.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Non, je ne crois pas que ça soit pour moi. Mais je lui dirai d’écouter les concernés. De mettre de l’argent dans les structures de pair-aidance et d’encourager chaque tentatives visant à défaire les violences de la psychiatrie. Rendons illégale les pratiques de soin sans consentement. Sans consentement ce n’est pas du soin.

Portrait de miaou

Comme miaou, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Le transféminisme, les questionnements et les groupes autour de l’antipsychiatrie et la neuroatypie, les chats, l’anarchisme et j’aspire a un monde un peu moins merdique et plus capitaliste !

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’adore dessiner, créer avec des matériaux à disposition et que je trouve, je crée des marionnettes et j’aime imaginer que je fais ça pour moi et pour changer un peu le monde à ma manière.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Le monde psychiatrique instauré et comment on « traite » les « malades » est une horreur, teinté d’infantilisation, de consentement bafoué, de rabaissement et culpabilisation.

Le monde de la santé mentale que je façonne avec mes amixs, et paires, et autour de la réflexion de « comment on fait mieux que ce qui nous entoure » est compliqué mais j’ai espoir que nous créons une petite bulle de répit et de care entre personnes concernées.

Et si ça peut éclabousser un peu de ça autour de nous, c’est encore mieux !

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Tellement de choses !

L’inspiration, de la compréhension de soi, des autres, de l’entraide…

Perso, c’est en état de crise que je comprends mes fonctionnements, d’où ca vient, pourquoi ça vient, c’est un peu un capteur d’oppressions mais aussi de remise en question de moi (parce que je suis comme tout le monde, je fais de la merde aussi).

Je comprends aussi mieux les autres en débriefant de qu’est-ce qu’on traverse (neuroatypique ou pas) et j’ai l’impression que c’est une clé qui est super importante dans l’évolution de ce monde (de merde) pour aller vers du plus chouette.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Alors jamais je voudrais devenir ministre !

Et je trouve qu’on devrait s’organiser en groupe de parole, local, pour comprendre toutes les problématiques liées à cette question pour avancer.

Et qu’est-ce que j’aimerais y faire ou y voir faire, ben déjà, casser la monstrification du fou/de la folle, réflechir à des groupes d’entraide et de soutien qui ne fassent pas empirer les santés mentales souvent déjà pas au top, qu’on trouve des solutions adaptées à chaque personne et avec les personnes concernées pour qu’ielles/nous puissions évoluer plus sereinement.

Je crois qu’il faut casser en premier lieu les idées reçues / stigmatisations car c’est souvent objet de souffrances et rejets.

A bas les NORMES !

Une initiative que tu aimerais faire connaître?

https://soundcloud.com/user-529828307/quand-quelquun-est-a-terre-tu-le-ramasses

Collages virtuels

« Même folle, je ne veux pas qu’on m’attache. »
« Je ne serai jamais seul.e même à l’isolement. »
« Non c’est non, même en psychiatrie. » #ConsentMatters
« Les neuroleptiques, c’est automatique ? »
« Soigner c’est cher, abandonner c’est gratuit. »
« Soyons fous, dépsychiatrisons-nous! », Collectif Dépsychiatriser

Série de collages librement inspirés du site collagesvirtuels.fr

« Le Fumoir », Marius Jauffret

La rentrée littéraire d’Alexª (épisode 2)

« Chaque année en France 90 000 personnes sont hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement. C’est cette expérience de privation de liberté que raconte Marius Jauffret dans ce livre sensible et touchant ».

À mesure des pages, on est plongé dans une lente description narrative des premiers pas de Marius dans l’univers psychiatrique : microscopique et clinique, cette immersion en est pour autant très vivante.

Le temps s’étire à mesure des minutes, des heures, des journées qui n’en finissent pas.

Il est question ici de l’expérience contrainte de l’hôpital psychiatrique qui rend fou.

Les internés occupent le temps en fumant beaucoup, beaucoup, Marius essaye de contenir le temps infini en fumant beaucoup, beaucoup…

J’ai moi aussi beaucoup fumé dans les fumoirs emblématiques des institutions psychiatriques dans lesquelles j’ai été hospitalisée.

J’ai beaucoup fumé à la lecture de ce récit, comme si le réalisme de la plume de Marius me plongeait de nouveau dans l’enfermement asilaire.

Cette histoire, c’est un condensé de vies heurtées en toute une existence et en une poignée de semaines.

On y fait la connaissance de personnalités attachantes, parfois dangereuses mais en souffrance, toujours victimes du système de l’enfermement psychiatrique sans consentement.

Leurs vérités chevillées au corps et au cœur nous renseignent de leurs parcours de vie heurtés.

On y rencontre Norah, la jeune et tendre « princesse » orientale, le pyromane, la vieille femme anorexique qui décède devant Marius.

Il y a Damien, le jeune infirmier désabusé, il y a Madame Perpétuité, il y a Kiki le cracheur à l’expérience asilaire affutée et sa philosophie kikienne.

ll y a le « noir », proxénète respectable, il y a N’Goma le basketteur professionnel devenu unijambiste, il y a André ancien cadre dans l’agroalimentaire, il y a la méchante racaille-rappeur, il y a Virginie, Alexandra, Amélie et les autres…

Tous vivent la même expérience entre les murs de cet hôpital psychiatrique du 13ème arrondissement parisien dans cet espace clos, sans liberté sans d’autres activités que fumer, même la visite du psychiatre est rare.

Le temps de l’internement en HP est tellement long qu’il sort du cadran de la montre Rolex du médecin psychiatre, le docteur Faucon qui porte bien son patronyme.

Dans ce livre bouleversant Marius Jauffret nous embarque avec lui dans une dénonciation politique de l’internement systémique de ces personnalités singulières : ces individualités, c’est nous tous.

Cocktail explosif et indigne que l’asile distribue quotidiennement à ces patients : manque de personnel, aucun suivi, l’observation y est un concept fumeux, l’écoute est inexistante.

La prise en charge est « une pyramide de foutaises ».

Sans compter l’administration systématique, quotidienne à chacun des patients, peu importent leur pathologie, leur humeur, leur état, de la pilule neuroleptique star de l’internement : le Largactil, traitement de courte durée des états d’agitation et d’agressivité au cours des états psychotiques aigus et chroniques, schizophrénies, délires chroniques, délires paranoïaques, psychoses hallucinatoires chroniques, préparation à l’anesthésie, anesthésie potentialisée.

La vieille psychiatrie dans le nouveau monde !

L’ennui sous camisole chimique est légion, la réclusion ce sont les capacités mentales qui régressent.

Finit-on par s’accoutumer à la claustration, par faire de l’asile son toit dans une rhétorique de désespéré ?

Le patient est considéré comme un vulgaire criminel emprisonné qui ne peut pas plaider l’innocence.

Qu’est-ce qu’un minable fou ordinaire, c’est l’incarnation de Kiki.

L’asile a rendu ces gens encore plus fous que ce que le système pouvait imaginer : « ils ont créé un asile dans l’asile, une forme de libération dans l’enfermement ».

« L’emprisonnement asilaire, c’est de la torture et on ne peut pas humaniser la torture.

Attribuer une maladie à un innocent afin de le criminaliser pour avoir une raison de l’enfermer relève d’une perversion inégalable ».

Le salut est au futur dans la projection livrée au psychiatre d’une vie petite, d’une petite vie.

Marius Jauffret a eu cette chance de ne pas avoir été totalement broyé par cette hospitalisation sous le régime de l’HDT, laissant libre court à une révolte naissante et germante.

Ne pas oublier que le cerbère de l’asile est une tumeur coriace.

FUMER TUE, ÊTRE INTERNÉ TUE.

L’INTERNEMENT SYTÈMIQUE TUE, L’INTERNEMENT SYSTÈMIQUE REND FOU !

Marius aura été hospitalisé 27 780 minutes dans un HP parisien.

Alexandra Ecalard-Wager

LE FUMOIR

MARIUS JAUFFRET

Parution le 4 septembre 2020, aux éditions Anne Carrière.

Guide pratique et militant de la schizophrénie

Nouveau zine! Le titre est explicite, bonnes lectures et partages. Pour donner un aperçu, ci-dessous le sommaire du zine et plus bas le lien pour accéder au téléchargement de la brochure:

Zinzin Zine

Pour faire un don à l’auteure : Avril Dystopie

Guide pratique et militant de la schizophrénie

Qu’est-ce que la schizophrénie?

Maladie ou neuroatypie?
Manifestation de la schizophrénie
Délire?
Manifestations cliniques

Le quotidien d’une personne schizophrène

Vivre avec un handicap psychique
La crise psychotique
Soin et médications
Traitement à vie pour une meilleure vie?
Psychophobie et validisme

Qu’est-ce qu’il est possible de faire pour aider une personne schizophrène?

Les petits coups de mains
Les directives anticipées
Sur l’hospitalisation sans consentement

Vivre avec sa schizophrénie

Trouver ses mots
Trouver ses soutiens
Se battre pour sa liberté
Liste de ressources

Abécédaire de la Démocratie Sanitaire

Le Collectif interassociatif sur la santé (CISS) a fait réaliser un film pédagogique (par le réalisateur Juan Gélas) pour sensibiliser le public sur ce que recouvre la “démocratie sanitaire”, afin d’en expliquer les principaux droits qui la fondent, et inciter l’ensemble des usagers à en prendre pleinement conscience pour mieux les exercer.