Travailler pour s’en sortir ? [Agathe]

Mon parcours

Une pathologie psychiatrique s’est déclarée lorsque j’avais 21 ans. Suite à cela, j’ai passé globalement dix ans à alterner des périodes d’hospitalisation avec des périodes d’emploi.

Me retrouvant après chaque hospitalisation dans une situation matérielle complexe, je cherchais un emploi en milieu ordinaire. J’en trouvais un assez rapidement, mais les contraintes horaires me poussaient à réduire mon traitement, avec l’accord du psychiatre, au bout de quelques mois environ. Puis, je glissais peu à peu vers la rechute et en un ou deux ans je me retrouvais de nouveau en bouffée délirante, puis, hospitalisée. C’est pourquoi lors de ma dernière hospitalisation, en 2012, j’ai fait le choix de ne pas travailler immédiatement. A commencé alors un parcours social, entre foyers et hébergements temporaires, qui m’a amenée à être orientée vers le programme Un chez soi d’abord. J’ai également à cette époque achevé un Master en enseignement à distance. Depuis 2014, je suis donc titulaire d’un logement social et diplômée.

C’est à l’occasion de ce programme de logement, auquel était adossé une équipe de recherche, que j’ai pu rencontrer une chercheuse en sciences de l’éducation, Emmanuelle Jouet, qui m’a recrutée comme usagère-formatrice, poste que j’ai occupé un an et demi à raison de cinq interventions par mois environ entre 2015 et 2017.

Initialement motivée par le fait de partager mon expérience, j’ai voulu réaliser un doctorat sur le récit de soi de personnes atteintes de troubles psychiques en sciences de l’éducation, du point de vue des personnes concernées. Puis, peu à peu, le fait de continuer à vivre dans l’univers social et psychiatrique m’a posé des questions identitaires lourdes.

Je me suis alors retirée du monde de la santé mentale pour travailler à nouveau dans d’autres univers sans aucun lien avec la psychiatrie. Cette expérience m’a à nouveau prouvé qu’un environnement de travail « ordinaire » ne me convenait pas, ne permettant pas l’observance de moi-même nécessaire au maintien de ma bonne santé mentale. J’ai eu en quelques semaines le sentiment de me faire rattraper puis doubler par un rythme de vie après lequel je me mettais peu à peu à courir. Un peu dépassée par les événements psychiques, et usée par la fatigue, je me suis à nouveau sentie déraper vers une énième bouffée délirante et ai cordialement mis fin à l’expérimentation. Mais cette dernière expérience, proche de la décompensation, m’a permis de retrouver l’origine traumatique de ma psychose.

En remontant dans mes souvenirs, j’ai compris en somme où l’histoire traumatique de ma psychose avait commencé et peut-être par où elle pouvait finir. Cela m’amène à deux constats aujourd’hui : le premier concerne le travail en milieu « ordinaire », je ne le peux plus, je ne le veux plus aussi pour d’innombrables raisons ; le second concerne mon histoire de vie et le sens que je lui donne.

Ma ligne de vie traumatique me fait comprendre la vulnérabilité inhérente à l’être humain, et mon recul sur ce parcours m’invite à répondre à l’invitation que m’a souvent donné la vie, d’agir pour faire avancer les choses politiquement dans le domaine de la santé mentale. Aujourd’hui, je reprends le projet de thèse délaissé pour une normalitude illusoire, et veux écrire en parallèle pour assumer ma part de folie inhérente et affirmer au monde le caractère normal et logique de la folie, son inéluctabilité dans certaines conditions et la possibilité qu’a aujourd’hui l’individu de s’en remettre. En somme, je veux être utile et non utilisée par un monde qui m’a blessée jusqu’à la folie. En somme, je me crois plus activiste qu’actrice de la santé mentale. 

Devenir usagère formatrice

Le fait d’être devenue usagère-formatrice est un concours de circonstances. Il est lié à une rencontre avec une chercheuse en sciences de l’éducation très investie dans la participation des usagers et travaillant sur les savoirs expérientiels des personnes atteintes de pathologie psychiatrique. Il est lié à une certaine expérience que j’ai pu développer de la vie avec une maladie, et des problématiques qui y sont associées.

Mon intérêt premier a été de partager, de faire savoir et de tenter de faire évoluer les mentalités autour des problèmes de santé mentale. Sans avoir une posture militante, j’espérais faire changer les regards dans la bienveillance sur ce qu’est vivre avec une maladie psychique dans toutes ses dimensions: sociale, professionnelle, personnelle, humaine. J’avais indirectement le rêve de transformer l’univers passéiste de la psychiatrie classique en leur montrant par ce que je suis qu’il est possible de se rétablir et de fonctionner bien voire mieux que certaines personnes non atteintes de troubles psychiques.

Les relations avec les usagers et les professionnels de santé

J’ai eu à offrir deux types de formations : des formations à destination des professionnels du social, du médical ou du médico-social, et des formations à destination de futurs usagers-formateurs.

Dans le premier cas, les relations étaient relativement bonnes malgré quelques dérapages assez offensants de la part de certains professionnels. D’autres se sont révélés très empathiques et humains, et ont pu de ce fait comprendre mieux leurs publics et se mettre à la place des personnes qu’ils accompagnent quotidiennement. La chose importante est d’être dans une forme d’échange à égalité. La relation s’est avérée bonne avec les groupes où certains « apprenants » acceptaient de se livrer tout autant que je l’avais fait. Je me souviens d’une ancienne infirmière venue me voir visiblement émue et gênée, le deuxième matin de la session de formation, me disant : « Vous m’avez fait comprendre que j’avais été maltraitante. »

Dans le second cas, les personnes concernées, cherchant à devenir usagers-formateurs, ont rendus possibles des échanges s’approchant de la pair-aidance. Ces rencontres se sont avérées très riches humainement et ont permis de nouer des liens forts. Je me suis sentie plus « à ma place » avec les usagers plutôt qu’avec les professionnels. Et j’ai là compris à ce moment-là que c’était plus avec eux que pour les professionnels que j’avais l’envie et le besoin d’agir.

Se détacher de la psychiatrie

J’ai cessé mes activités d’usagère-formatrice et mis un terme à ce projet de thèse sur les questions de santé mentale en janvier 2017, quand j’ai pensé que je devenais malade professionnelle.

Si l’on ne se résume pas à sa maladie, si l’on ne se résume pas à son poste professionnel, lorsque les deux convergent, il devient très difficile de s’en détacher. J’avais le sentiment de rester dans la psychiatrie, et plus encore,  d’entretenir tout ce que je cherchais à dépasser dans mon processus de rétablissement.

Le rétablissement ne constitue ni une fuite ni un déni de la maladie mais il s’agit de s’en détacher pour pouvoir peut-être évoluer vers d’autres horizons plus positifs. J’ai réellement ressenti le besoin impérieux de vivre d’autres expériences et de m’autoriser à quitter ce monde de la psychiatrie. J’ai eu même un temps le sentiment malsain, à mon sens, de rester dans un univers psychiatrique comme pour conjurer une rechute. Mais sortir de cet univers n’est pas forcément un risque et revivre dans le monde ordinaire est quand même l’objectif du rétablissement. Alors j’ai tenté l’expérience du travail en milieu ordinaire.

J’ai cru un moment que je pourrais échapper à ma condition de personne avec (mais pas que) des troubles psychiques. Avec le recul, je dirais que j’avais besoin de tenter d’en ressortir puisque depuis 2010 je n’avais plus connu ce monde « ordinaire » ou normal du travail contraint. J’ai tenté le défi de me « reformater » à un mode de vie classique.

Mais ce n’est pas à 38 ans avec l’indépendance d’esprit et la force de caractère que suppose le fait de se relever d’une maladie psychique, du traitement institutionnel psychiatrique et sociétal réservé à ceux qu’il ne faut plus appeler les « COTOREP », et des difficultés économiques et de logement, que je peux rentrer à nouveau dans le moule social. Cela est d’autant plus vrai que la maladie psychique a pour partie à voir avec une forme d’inadaptation épidermique, biologique avec le système social tel qu’il fonctionne aujourd’hui et avec les violences qu’il draine. Cela fait que le retour à la normalité télévisuelle ou cinématographique m’apparaît aujourd’hui comme une chimère. Ce retour a perdu de sa superbe et de sa viabilité à mes yeux.

Alors, revenir à la psychiatrie peut apparaître comme un enfermement, mais j’ai aujourd’hui fait un pas de côté par rapport à mon parcours traumatique personnel, ce qui me rend à même de moins souffrir de l’exposition de ma personne et du partage de mon expérience. J’ai aussi le sentiment d’avoir fait un pas de côté par rapport au retour à la normalité, compris que je serai toujours dans une marginalité et qu’il m’appartenait juste de la subir ou de la choisir. Alors, je décide aujourd’hui de la choisir avec fierté.

Sortir de la maladie

Je ne me suis jamais sentie représentante des usagers. J’étais moi-même, parfois un peu surexposée d’ailleurs. Chaque patient à son parcours de soin, chaque usager a son parcours social, et chaque individu a son parcours de vie qui sont difficilement généralisables à toute une population d’« usagers ».

Il me semble vraiment que cette expérience de formations riche de partage de son parcours de vie fait grandir et fait peut-être avancer plus vite dans son rétablissement. Mais il y a eu une forme de plafond, un plafond qui m’a assignée ma condition de malade. Et à ce moment, se ressent le besoin de passer du côté des « gens normaux », de ces autres à qui on raconte son histoire, car finalement on finit par leur ressembler.

À ce moment-là, je pense qu’il faut arrêter de représenter des usagers. On ne doit pas représenter lorsqu’on commence à avoir le sentiment d’être autre chose. Ça relèverait presque de l’éthique. De mon côté, me reconstruire passait par vivre autre chose à partir d’un certain moment.

Le rétablissement est un rapport à la vie. Un état des symptômes suffisamment restreint peut permettre de fonctionner dans une vie quelle qu’elle soit. Mais cet état limité des symptômes n’est qu’un élément. Le rétablissement n’est pas forcément attesté « sur le papier ».

Il ne s’agit pas d’avoir une famille, un travail, une maison, etc. Car les familles, les emplois peuvent être dysfonctionnels eux-aussi. À mon sens, le rétablissement apparaît quand la personne se connaît suffisamment pour savoir si elle va bien, un peu moins bien, ou si elle va mal.

C’est un rapport à soi et à la maladie, différent, qui arrive suite à un déclic et qui fait qu’à présent, la personne aura une acuité plus grande sur son état, pratiquera une forme d’observance d’elle-même, et aura des certitudes sur ses choix (arrêter un travail toxique, quitter quelqu’un de néfaste, etc.) sans retomber dans des doutes ou de la culpabilité.

C’est un mode de vie, un rapport à soi dans lequel on essaie constamment de déterminer ses limites sur le moment, dans lequel les possibles ont été redéfinis en tenant compte de la maladie mais en l’ayant intégrée en soi comme paramètre de son existence.

Je crois bien que le déni comme la réduction de soi à la pathologie sont les deux mêmes effets d’un refoulement de la maladie, qui semble une telle catastrophe, impossible à accepter, qu’elle se retrouve mise à distance ou englobante. Se rétablir c’est peut-être simplement donner sa juste dimension à la maladie dans sa vie et dans son identité.

Comment j’ai surmonté mes troubles alimentaires [Sabrina]

Je me suis interrogée sur ce qu’avaient été pour moi les « ingrédients » de mon rétablissement. Je connais mon histoire et je dispose d’un recul suffisant pour être sereine avec celle-ci. J’ai revisité pour Comme des fous mon parcours de rétablissement afin de mettre en évidence différents moteurs.

La reconnaissance au travail

Entre ma sortie d’hospitalisation forcée en 2007, et 2011, il ne s’est pas passé grand-chose. J’étais en mode « survie » traversée par un torrent d’idées noires. J’ai tout de même fait une rencontre décisive tandis que je m’ennuyais à mon poste d’assistante dans une grande entreprise : celle d’un consultant spécialisé dans l’accompagnement des travailleurs en situation de handicap. Je souffrais de troubles alimentaires. Ensemble, nous avons retravaillé mon CV, il m’a aidée à reprendre confiance en moi, à mobiliser mes compétences et j’ai commencé à postuler à des postes susceptibles de m’intéresser davantage. C’est ainsi que je décroche (alors que je suis hospitalisée pour la énième fois) un poste au sein d’un comité d’entreprise. 

Je commençais à aller mieux et ce travail a pleinement participé à mon « retour à la vie », à ma « renaissance », pour reprendre le terme que j’emploie sur ma couverture de livre L’âme en éveil, le corps en sursis. J’étais encadrée par des personnes particulièrement bienveillantes, j’ai noué des amitiés et je me suis finalement épanouie à ce poste.

Surtout, c’était la première fois que l’on me témoignait une forme de reconnaissance au travail et où je n’étais pas « invisible » ou invisibilisée. Il paraît qu’au début, j’avais plutôt tendance à « raser les murs » me dirent plus tard mes anciennes collègues.

Le sport

Je suis une ancienne sportive. Pendant presque 15 ans, je n’ai pas pu faire de sport ou très peu en raison de mon anorexie. Le sujet était douloureux pour moi. Combien j’ai pu haïr ces médecins qui m’empêchaient de monter les escaliers pour m’éviter de perdre quelques calories à l’hôpital !

En retrouvant mon poids de forme, je n’ai pas pu reprendre mon sport fétiche, l’athlétisme. Ma tête refusait l’idée car j’étais très nostalgique de la compétition et je savais qu’il m’était impossible de refaire mes performances d’antan. J’ai essayé un peu de gym douce mais cela ne me correspondait pas. J’ai franchi les portes d’une salle de fitness. Pendant quelques mois j’ai travaillé seule en me faisant mes propres programmes d’entraînement pour retrouver une bonne condition physique et refaire du muscle. Puis je suis allée aux cours collectifs. Plusieurs années après, je pratique toujours le body combat, body pump et attack. Cette reprise du sport a été salutaire pour moi, me permettant de renouer avec mes valeurs et me faire de nouveaux amis également.

Un médecin généraliste, puis des psys

Pendant ces mêmes années, j’ai emménagé chez mon petit ami de l’époque. J’ai alors franchi les portes d’un nouveau médecin qui a fait un travail formidable avec moi ! Je me rappelle avoir attendu parfois plusieurs heures dans la salle d’attente tellement nos rendez-vous étaient devenus des bouffées d’oxygène pour moi… !

Nous avons fait des séances d’hypnose et parlé longuement. Plus tard, il a rejoint le bureau de l’association que j’ai créée à Clamart pour aider les personnes confrontées aux troubles alimentaires.

En parallèle des rendez-vous médicaux, je me suis décidée à entamer un suivi psy. Un « vrai » parce que des psys j’en ai vu des dizaines auparavant…

Mon premier psychologue-psychanalyste m’a vu créer mon association et écrire mon premier livre. Même si certains comportements persistaient, j’allais beaucoup mieux. Avec lui, je lâchais peu à peu l’anorexie. J’ai poursuivi ce suivi par une deuxième thérapie – de type ACT (thérapie d’acceptation et d’engagement) – avec un autre psychologue où j’ai pu travailler sur le trauma de mon hospitalisation en plus d’un travail sur mes valeurs.

Je dis souvent que la rencontre avec le psy relève de la même alchimie que celle de la rencontre amoureuse : ça prend ou ça ne prend pas. Dans le cas des troubles alimentaires, un suivi psychologique est indispensable. C’est l’un des ingrédients de la recette dont on ne peut faire l’économie : seul.e on ne s’en sort pas et j’insiste là-dessus.

Je suis en analyse depuis plusieurs années maintenant. Je considère que le travail sur soi n’est jamais vraiment fini mais c’est surtout une manière de donner de l’importance à ma santé mentale : il n’y a pas que quand ça va mal qu’on va chez le psy ! C’est aussi une forme de supervision pour mon activité de coach spécialisée.

Lire délivre

J’ai beaucoup lu au cours de ma reconstruction. Des livres de psychologie positive et de développement personnel surtout. Cela m’a permis de faire un premier travail sur moi, loin des cabinets de psys.

A l’époque, j’étais encore très isolée et je souffrais de cette solitude. Les ouvrages de Christophe André m’ont beaucoup aidée. Plus tard, j’ai eu à cœur de le rencontrer, comme de nombreux autres auteurs. Une fois de plus, j’allais vers ce qui a du sens pour moi.

Je me souviens de ma première rencontre chez un écrivain conférencier. Cet écrivain, Patrice Ras, m’a encouragée à écrire et a planté une petite graine de confiance qui a poussé en moi jusqu’à la parution de mon premier livre, merci à lui !😊

La pleine conscience

Comme je l’ai écrit précédemment, j’ai d’abord lu les ouvrages du Dr André. Comme beaucoup de ses lecteurs, c’est ainsi que j’ai découvert la méditation de pleine conscience. J’ai commencé à méditer par moi-même mais sans être très assidue. Puis, j’ai suivi le stage MBCT (Thérapie Cognitive Basée sur la Pleine Conscience) et je me suis mise à pratiquer davantage.

J’ai fait la connaissance du Dr Jean-Christophe Seznec et du Dr Yasmine Lienard. Je me suis impliquée à leurs côtés au sein de l’association « S’asseoir Ensemble » qui a pour but de promouvoir la pleine conscience en France et hors de nos frontières. Je me suis familiarisée avec les thérapies de troisième génération. J’ai beaucoup appris au contact de belles personnes avec qui je prends toujours plaisir à échanger notamment sur les réseaux !

Les réseaux sociaux

Depuis l’apparition d’internet dans ma vie en 1998, je me qualifie de personne « connectée ». Lors de mon hospitalisation, on m’a « évidemment » retiré tout mon matériel informatique. Je n’avais plus de contact avec le monde extérieur sous quelque forme que ce soit. Les réseaux sociaux ont refait leur apparition dans ma vie au même moment que les « moteurs » que j’ai cités précédemment. J’avais à nouveau envie de relations, de lien social. Cela m’a permis de retrouver des amis perdus de longue date et de commencer à réseauter.

Avec la création de mon association, les réseaux ont trouvé toute leur utilité pour moi. Ils m’ont permis dans un premier temps de prendre la parole pour la donner à d’autres dans un deuxième temps. J’ai également été blogueuse sur monpsychologies.com et contributrice au Huffingtonpost.

Mes bénévoles d’association étaient très présents online. Ensemble, nous avons apporté beaucoup de soutien et d’entraide. J’ai pu constater les limites mais aussi toute la puissance quand on sait combien l’isolement amène une grande souffrance pour les personnes concernées, qui peut les amener à se suicider. Aujourd’hui, j’ai une utilisation plus modérée des réseaux et j’en fais un usage « semi-professionnel », je dirais. J’ai viré les toxiques et j’apprécie fortement d’échanger avec les nombreuses personnes qui composent mon réseau. Le rétablissement passe aussi par le fait de s’éloigner des relations qui pompent notre énergie.

L’associatif

J’ai pris beaucoup de plaisir avec mon association et j’aurais souhaité passer le relais dans de bonnes conditions mais cela n’a pas été possible à l’époque. Le fait d’aider d’autres personnes m’a beaucoup aidée personnellement. L’association et, en parallèle, l’écriture de mon livre-témoignage m’a permis de faire mon coming out. J’ai pu pousser mon cri de révolte contre les tabous qui entourent la maladie, les non-dits qui ont fait partie de mon quotidien, la violence de l’hôpital… J’avais besoin de donner un sens à tout cela et l’associatif en avait beaucoup pour moi.

J’ai apporté mon témoignage à de nombreuses reprises et même dans les médias. Aujourd’hui, j’essaie d’aller au-delà du « simple » témoignage. Je suis devenue la première marraine de l’Union des associations Solidarité Anorexie Boulimie et je continue d’apporter mon soutien quand je le peux comme je peux car le travail de terrain des bénévoles est crucial. Je m’implique dans d’autres associations, je suis notamment la vice-présidente d’une association de thérapeutes située à Clamart qui organise des ateliers et conférences autour du mieux-être et de la promotion de la santé.


Si j’essaie de résumer et donner « mes » clefs de rétablissement :

  • Fréquenter des gens « positifs » me tirant vers le haut
  • Me resociabiliser
  • Renouer avec mes valeurs
  • Avec ma famille et mes amis
  • Trouver du sens
  • Avoir des projets

C’est tout cela qui m’a « portée » sur le chemin du rétablissement.

Avec le recul, je dirais qu’il n’y a pas eu « un » déclic, ni même plusieurs déclics successifs, mais une combinaison de facteurs imbriqués les uns avec les autres qui ont tous contribué à ma guérison. Je mentionnerai aussi le fait de faire davantage attention à mon rythme et à ma qualité de sommeil.

Mon dernier burnout (professionnel et parental) est encore récent, je suis donc vigilante sur ce point. Cela va avec la meilleure gestion du stress, qui est importante, car ce dernier peut venir me fragiliser.

Il est difficile pour moi de citer ces moteurs par ordre chronologique. Pour utiliser une métaphore, c’est plutôt comme si je m’étais tout à coup réveillée d’une sorte de long coma et que j’avais fait une boulimie de vie. J’entends par là, le fait de croquer à nouveau la vie, la savourer, l’aimer tout simplement, avec le sentiment aussi de rattraper beaucoup de choses. De rattraper peut-être les années que la maladie m’a volé car, même si ce voyage dans les troubles alimentaires n’a pas été un voyage immobile, ce fut en tous cas un voyage douloureux.

Mon second ouvrage s’intitule « Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir ». Je pense que de la compréhension des troubles découle souvent la guérison.

Les TCA (troubles des conduites alimentaires) ne sont pas un choix. L’anorexie n’est pas un choix, encore moins un caprice. On ne décide pas d’arrêter de manger et ceux qui le font ne tiennent que quelques jours… L’anorexie relève de mécanismes plus complexes.

Il y a toujours des éléments traumatiques à l’origine du trouble alimentaire et c’est une combinaison de facteurs qui amène son développement. On parle de maladies multifactorielles. Comprendre pourquoi j’avais développé un trouble alimentaire, en comprendre les mécanismes, dédramatiser aussi, et puis porter mon regard sur autre chose que le symptôme, m’a beaucoup aidée à en guérir.

Il y a d’autres clés de rétablissement qui m’ont été données tout au long de mon parcours. Un infirmier m’avait, par exemple, parlé de lâcher prise. A l’époque je ne comprenais pas ce dont il me parlait. Aujourd’hui, je connais bien l’importance du contrôle dans une problématique de troubles alimentaires : contrôle du poids, contrôle de l’environnement, etc. Il est primordial d’apprendre à lâcher le contrôle, petit à petit, par petites touches et à son rythme. C’est une clé de rétablissement que je n’ai peut-être pas su utiliser sur le moment mais, parfois, c’est bien de récolter des clés pour, au bout d’un moment, jeter un œil à son trousseau et s’en servir quand on se sent prêt.

Je n’ai pas l’impression d’avoir dû « réapprendre à manger ». Ma guérison est venue à partir du moment où on m’a lâché la grappe avec les questions de poids et de nourriture. La guérison c’est le jour où j’ai pu « crier » les mots que je retenais depuis longtemps et parler des vraies blessures. L’anorexie est tout sauf un problème de poids et de nourriture !

Les mots ont plus de poids que tous les kilos du monde…

Pour guérir vraiment, il faut sortir de la lutte. Et laisser la vie reprendre le dessus. La souffrance des personnes atteintes de TCA est terrible mais j’ai du mal à y voir une forme de suicide. L’anorexie est une forme de survie par rapport à un environnement vécu comme dangereux ou toxique. La personne anorexique n’a pas vraiment envie de mourir : ce qu’elle veut par contre c’est vivre « autrement » ou « autre chose ».

Guérir n’est pas qu’une affaire de volonté. Les malades ont beaucoup de volonté ! Il y a des blocages, des peurs conscientes ou inconscientes, et qu’il faut lever tout doucement. La guérison prend du temps. Comme beaucoup d’anorexiques, je me suis tournée vers la spiritualité. Cela m’a permis de mieux ressentir cette grande énergie vitale en moi et dont on me parle souvent. De me reconnecter avec mon Être. La méditation m’y a beaucoup aidée. L’anorexie ressemble bien souvent à une quête existentielle…

Les facteurs ou moteurs dont je vous ai parlé, c’est moi qui suis allée les chercher. J’ai rencontré sur ce chemin des mains tendues mais c’est moi qui ai poussé les portes et qui ne me suis jamais découragée malgré les embûches.

J’ai envie de me dire merci. J’étais déterminée à guérir et je me suis attachée à montrer aussi qu’il est possible de se libérer des troubles alimentaires. Cette (auto)détermination a été ma principale alliée. Je remercie aussi tous ceux qui m’ont donné de l’espoir et qui ont cru en moi. Car rappelons-le, sans espoir il n’y a pas de rétablissement possible.

J’ai rencontré beaucoup d’anges tout au long de cette reconstruction… 😉

Sabrina Palumbo-Gassner

Coach certifiée & Auteure, pair aidante en santé mentale,
Marraine de l’union des associations Solidarité Anorexie Boulimie

Forum du Rétablissement 2017 [Témoignage de Joan]

« Se rétablir c’est accepter que je ne suis pas plus différent ou plus fou qu’un autre »

« Le rétablissement ce n’est pas un exploit personnel, c’est un travail collectif »

Joan, auteur pour Comme des fous, était au Forum du Rétablissement et Travail du 15 mars 2017 à la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, revivez son témoignage!

Est-il possible d’être heureux sans travailler?

A l’occasion des Semaines d’information sur la santé mentale du 13 au 26 mars 2017, le Club des Peupliers du 13e arrondissement de Paris publie son journal Mentalo sur la thématique du travail. En voici un premier extrait!

Mentalo
Mentalo, le journal du Club des Peupliers de le l’ASM-13, mars 2017

Est-il possible d’être heureux sans travailler?

« Oui, à la condition expresse d’échapper à l’ennui et de se libérer entre repos et divertissement. Cela exige de briser les habitudes, acquises depuis qu’on vous menait par la main à l’école… Nos sociétés sont entièrement construites autour du travail. Le chômage ou l’inactivité sont des termes négatifs, désignant la privation d’emploi. Les rentiers sont parfois enviés mais souvent considérés comme des parasites. Le weekend n’a de sens que comme récompense. Quant à la retraite, elles est le dimanche de la vie active.

Ne pas travailler, c’est quitter ce quadrillage, c’est se retrouver sans but à errer un lundi matin… Quiconque sort du mode d’interaction sociale dominant risque de se trouver confiné dans une sphère domestique sans rapport avec l’extérieur.

On ne peut être heureux sans travailler que si l’on cesse de se référer à la loi sociale sans se sentir coupable.

Un déconditionnement intégral est indispensable ». (extrait de Philo Magazine-Alexandre Lacroix)

Et si le meilleur accompagnateur était un pair?

pair aidant

La philosophe Hannah Arendt disait que « comprendre, c’est se réconcilier avec le monde ». Comprendre un phénomène qui nous dépasse, se réconcilier avec lui, pour  agir de façon constructive et le faire évoluer. Cette démarche met bien en lumière les enjeux soulevés par le handicap psychique dans le monde professionnel.

Les entreprises sont souvent démunies pour accompagner des salariés concernés. Dans le même temps, les personnes qui y sont confrontées ont beaucoup de mal à en parler. La crainte de voir sa crédibilité et ses capacités remises en cause est forte. Le terme handicap psychique  soulève encore plus de questions qu’il n’apporte d’éléments de compréhension.

Comment distinguer la souffrance de la maladie psychique proprement dite ? Quelle est la différence entre le burn-out, la dépression, les troubles anxieux et la bipolarité ? Quelle est la frontière entre le handicap psychique et les risques psychosociaux ? Où commence le rôle de l’entreprise et où s’arrête-t-il ? Comment aider un salarié à se maintenir dans l’emploi ? Pourquoi prendre le risque d’insérer des personnes potentiellement fragiles dans l’entreprise ? Continuer la lecture de « Et si le meilleur accompagnateur était un pair? »

[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (4/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

INTRODUCTION

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

ÉPISODE 1 : LA LOI DE 2005 A FAIT DE LA SANTÉ MENTALE UN SUJET DE SOCIÉTÉ…

ÉPISODE 2 : L’ÉMERGENCE DE BONNES PRATIQUES EN FAVEUR DE L’INSERTION.

ÉPISODE 3 : QUELS FREINS DANS LE MONDE PROFESSIONNEL?

épisode 4 : La santé mentale des salariés : un enjeu majeur que les dirigeants ont du mal à prendre en compte

Continuer la lecture de « [SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (4/4) »

[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (3/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

INTRODUCTION

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

ÉPISODE 1 : LA LOI DE 2005 A FAIT DE LA SANTÉ MENTALE UN SUJET DE SOCIÉTÉ…

ÉPISODE 2 : L’ÉMERGENCE DE BONNES PRATIQUES EN FAVEUR DE L’INSERTION.

épisode 3 : Quels freins dans le monde professionnel?

Continuer la lecture de « [SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (3/4) »

« L’insertion par le travail », Bernard Pachoud

Intervention du Professeur Bernard Pachoud lors du colloque recherche de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques UNAFAM du 9 décembre 2016.

Troubles psychiques : un guide pour les managers

L’Agirc-Arrco en partenariat avec le CCAH, vient de publier un guide pratique sur les troubles psychiques à l’usage des managers et des services de ressources humaines.

Dépression, addictions, troubles anxieux ou bipolaires, schizophrénie, burn-out… Qu’ils soient sévères ou modérés, les troubles psychiques impactent fortement les parcours de vie et le quotidien professionnel des personnes concernées, comme de l’ensemble des équipes collaborant avec elles.

Je ne travaille pas, mais ce n’est pas pour ça que je ne fais rien.

J’aurai 27 ans cette année. Quand j’en avais 20, je m’étais promis de ne jamais travailler. Un tabou. Une honte. Comment ça, ne pas travailler ? Et vivre aux crochets de la société ? Quand les autres travaillent durs pour que tu puisses te dorer le cuir, les doigts de pieds en éventail ?
Je suis l’autre chômeur. Celui dont parlent les médias, celui qui ne travaille pas, qui ne travaillera jamais, et qui vous coûte de l’argent (disent-ils).
Je suis celui qui a tellement peur du travail qu’il préfère la honte et l’isolement. Quel profiteur.

J’ai 19 ans. J’ai très peur du monde qui m’entoure et je me réfugie dans les livres et les bières brunes. Après des études secondaires chaotiques, j’entre à l’université pour étudier la philosophie. C’est papa-maman qui payent. A bien des égards, je suis l’un des meilleurs élèves.

J’étudie la philosophie par moi-même depuis mes 16 ans, je comprends vite, j’ai des orgasmes intellectuels rien qu’à lire Foucault, Descartes, Platon. Bref, ça roule. Mon premier examen de janvier arrive. 7/20. Je me revois trembler devant le professeur, tout confondre, les murs s’écrouler, la bile me remonter dans la bouche, et puis ce vieux type ricaner devant mes phrases qui ne font plus aucun sens. L’examen suivant, un examen écrit, je ne parviens plus à passer le pas de la porte. Je fume clope sur clope (des roulées, intello de gauche oblige) devant la façade en piétinant, avant de faire demi-tour. Sur le chemin, je croise le professeur qui me regarde d’un air déçu. Tant pis.

Les années suivantes passent à réessayer d’autres premières, dans d’autres domaines, sans y croire, sans même réellement essayer. Papa-maman veulent que je continue, que je ne reste pas sans rien faire, il faut que je fasse des études, alors ils payent, ils payent. En tout, j’en aurai fait quatre. Pendant ce temps là, je deviens insomniaque, je bois. Je me retrouve à l’hôpital psychiatrique, sans grand effet.

J’abandonne, j’abandonne pour de bon. J’ai 23 ans, je m’inscris au chômage (en Belgique, on peut avoir les indemnités sans avoir travaillé si on a moins de 25 ans). Je lis, je bois, je vois des films, je voyage, je fais semblant d’en profiter. Je pense vaguement à me suicider le jour où mes indemnités prennent fin. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas travailler. Je deviens un chômeur professionnel – car, oui, échapper aux contrôles administratifs, connaître la législation sur le bout des doigts, c’est pratiquement un job. Un rôle social aussi. J’incarne le parasite. Je vis chez mes parents et je bois 400 euros d’indemnités par mois. Je lis Tolstoï et je me rêve aristocrate.

Un jour pourtant, un sursaut. 25 ans. Mon intérêt croissant pour l’agriculture biologique me pousse à faire une formation en Angleterre, dans le Yorkshire. Les Moors conviennent à mes fantasmes d’aristocrate. J’aime le métier, je hais le travail – et les gens. L’enfer restera toujours les autres. Je tiens quatre mois, je reviens avec une déchirure musculaire et une honte supplémentaire. La fin des indemnités approchent et je n’ai toujours rien.

De temps en temps, je cherche un emploi. Lire les annonces me tétanise. Ce monde me fait peur, très peur. Tous les postes me semblent déshumanisants. Quand on travaille, on vend son temps et son corps. On ne se possède plus en propre. Pour vivre décemment, il faut faire cela pendant 40 heures par semaines, 11 mois sur 12, pendant 45 ans. A chaque fois que je m’approche du travail, je me sens en danger de mort imminente.

Puis, un jour, un sursaut. J’ai 25 ans et au contact de personnes face à qui je me fais honte, je décide de réessayer. Je sais que je fonctionne mieux à l’étranger, alors je dépose mon CV sur un site de recrutement européen. Je suis bilingue français-anglais, et j’ai des connaissances de base en informatique (en tous cas je le prétends) – c’est à peu près tout. Je suis contacté sur la même semaine par Microsoft et Apple. Je prends Apple, ils payaient mieux. Après un processus de recrutement aussi anxiogène qu’intrusif (coucou « Safe Harbor »), je me retrouve à Cork, en Irlande, avec vol et hébergement offert par l’employeur. Mon travail : répondre au téléphone et aider les clients avec leurs problèmes techniques sur leurs appareils mobiles. L’angoisse n’est pas venue tout de suite.

J’aimais bien travailler au début, parce qu’il n’y avait pas encore de pression managériale, j’aimais bien aider les gens, chercher la solution à un problème, et puis la vie était confortable. Les problèmes ont commencé à apparaître quand on a commencé à parler de statistiques, d’objectifs et de compétition par équipes. J’ai cramé en trois semaines. Un jour, après la pause de midi, je me suis rassis devant mon écran, et je ne pouvais plus bouger. Plus rien, fini. Je suis resté bloqué une demi-heure comme ça (une éternité dans un call-center), jusqu’à ce que la collègue à côté de moi me secoue. Quelques semaines d’arrêt maladie payés une misère, et je suis parti. Une amie au téléphone m’a aidé à ne pas me tuer avant de m’inviter chez elle.

Après trois mois de convalescence, je suis revenu en Belgique. Je n’avais plus droit aux indemnités de chômage, alors j’ai directement cherché un travail. Je suis tombé dans un call-center, évidemment. Un truc un peu pareil, pour une entreprise de télécommunications locale : service technique. Passer la porte de l’entreprise était « trigger ». Je rentrais en crise d’angoisse dès 8 heures du matin. Je me calmais relativement, au valium.

Cette entreprise recrute des Shadoks. Il n’y a pas d’autres mots. C’est un ancien service publique privatisé il y a quelques années. L’essentiel de son activité consiste à être en compétition avec un autre ancien service publique privatisé, et cette compétition forme l’essentiel des ennuis rencontrés par l’entreprise. On est passé d’un service efficace et populaire à une usine à gaz sans âme ni sens, qui n’embauche que des intérimaires à la semaine et des CDD, pour essayer de vendre des « bouquets » de chaînes aux clients de l’ancien service public concurrent.

Je revois encore très bien un manager expliquer à son équipe qu’ils n’ont pas refourgué assez de camelote aux clients ce mois ci. Qu’il leur fait comprendre qu’ils sont payés et que si le travail n’était pas fait ils allaient être virés. Ils sont en intérim depuis une éternité, ils viennent là parce qu’ils n’ont pas trouvé mieux et qu’ils n’ont pas le choix et on leur explique ça dès le matin. Bonne journée les larbins.

C’est un des trucs qui m’a toujours semblé le plus intolérable, un truc qui m’empêche encore de dormir la nuit, qui me révolte : que le revenu dépende de son travail. La plupart des gens me disent que je suis un utopiste, un fainéant qui se cherche des excuses, mais cette pensée m’horrifie. Comment est ce qu’on peut travailler correctement quand on sait que chaque erreur peut mener à la perte de son revenu ? Cela me dépasse. J’ai eu le luxe de pouvoir m’en protéger, mais acculé à ce truc, je ne parviens toujours pas à m’y faire. Je préfère vivre dans la difficulté que de vivre dans la peur.

Autre chose, aussi. Ces gens qui vous donnent des sourires mais ne vous considèrent que comme des machines. Cette froideur de l’injonction, l’implacable inhumanité de la domination économique. Comment peut on faire pour vivre avec ? Seulement quand on n’a pas le choix, j’imagine.

Un jour, je me suis levé un peu en retard, à cause de mes insomnies. Pas très en retard, juste assez pour rater mon bus. J’attendais ma correspondance sur une petite place du centre-ville. Je crois que c’est d’imaginer devoir m’excuser d’être en retard à ces raclures qui m’a bloqué. J’ai regardé mon bus passer devant moi, je n’arrivais pas à me lever. Comme dans l’autre travail, je me suis retrouvé paralysé. Quand j’ai pu me relever, j’ai pris le bus en face pour aller boire un café et j’ai écrit un e-mail de démission en chemin. L’agence d’intérim m’a appelé en catastrophe. Ces larbins attendaient des excuses et me grondaient comme un enfant, comme s’ils m’avaient pris la main dans le sac en train de faire quelque chose de mal, alors que mon angoisse venait de me sauver de la démence. Rupture de contrat ? Ce pilier de la civilisation ? Honte sur toi !

J’ai pris une voix minaudante et je leur ai dit que je comprenais bien la complexité de la situation et que c’était pour eux que ça m’embêtait le plus.

Comme j’étais de retour chez mes parents, j’y suis resté. C’était en février, nous sommes en juillet et je n’ai pas retravaillé depuis. Je vis à leurs crochets, je mange, je bois et je fume leur argent, en bon enfant indigne, en ultime parasite qui, selon la logique ultralibérale, n’a pas le droit de manger, boire et fumer, puisqu’il ne travaille pas. Je vais probablement faire les démarches pour demander les aides sociales (type RSA) pour ne pas être un poids pour mes parents. J’ai évoqué une reprise d’études, parce que ça me permettrait de ne pas travailler jusqu’à mes 30 ans. J’aime les études auxquelles je songe, mais je n’y crois plus. Je ne crois plus en être capable. Je ne crois plus à grand chose, d’ailleurs. Régulièrement, j’ai envie de me tuer. Je cherche ce qui me retient et je m’y accroche.

Je ne travaille pas, mais ce n’est pas pour ça que je ne fais rien. Je m’informe, j’apprends des langues étrangères, j’essaye de voir mes amis souvent et d’avoir des relations sincères et honnêtes avec tout le monde, j’essaye de mieux comprendre le monde, de donner à qui je rencontre les clés qui m’ont servi à moi, j’enseigne le français sur Skype, je m’occupe du jardin de mes parents, je milite ponctuellement, et j’ai toujours un prochain livre ou un prochain film en ligne de mire. Mais tout cela, ça ne compte pour rien. Tout ce que je fais, tout ce que je suis, au regard du dogme qui régit nos rapports sociaux (le capital, donc), c’est absolument insignifiant.

Ce monde est d’une violence inouïe. Cette violence, je ne comprends pas comment on peut la tolérer dans sa vie, comment on peut tolérer la violence d’une institution, d’un chef, d’une loi, d’un règlement. J’en suis incapable et cela me désespère. J’aimerais bien y arriver, mais dès que je m’y soumets, tout en moi me dit de fuir, comme si j’étais un animal devant un prédateur. La plupart des psychologues et psychiatres rient (parfois littéralement) quand je dit ça. Je ne suis pris au sérieux par pratiquement personne.

Mais j’ai la trouille, tout le temps. Une trouille qui me transperce et qui me tétanise. Et j’aimerais bien qu’un jour, malgré ce monde de dingue, ça compte pour quelque chose quand on me traite de parasite.

J’ai la chance, le privilège, d’encore pouvoir me cacher de la violence du capital. J’ai l’impression que pour beaucoup de monde, cela rend mon désespoir moins valide. Cette pensée m’attriste beaucoup.

Je ne rapporte d’argent à personne, mais j’ai l’outrecuidance de penser que je fais du bien aux gens que je rencontre. Ça devrait, ça doit être assez pour avoir un toit sous sa tête et de manger à sa faim. Promis, j’abuserai pas sur le caviar.

source: http://www.onvautmieux.fr/2016/12/06/je-ne-travaille-pas-mais-ce-nest-pas-pour-ca-que-je-ne-fais-rien