Lettre à celleux en phase maniaque / mystique

Je sais.

Tu n’auras pas besoin de m’expliquer ce que tu vis.

Parce que moi aussi je l’ai vécu.

Ce moment d’éternité suspendu dans les Cieux et l’Univers, cette fusion avec les atomes de la Planète, ma mission de sauver le Monde, avoir la sensation réconfortante d’avoir enfin été Élue, que mon existence ait enfin un sens.

J’ai tout vu, et j’ai vu la même chose que toi. Ô, à quelques détails près. Nous avons nommé et créé notre propre histoire avec ce, et celleux qui nous entouraient.

Je sais tout l’Amour que tu as reçu.

Cette lumière douce et réconfortante, enveloppante, une sensation à nulle autre pareille. Si le Paradis existe, j’espère qu’il sera ainsi. Un arbre t’émerveillera comme jamais, la brise du vent te murmurera ce que tu dois faire.

Je sais que personne ne te comprend.

Je sais aussi où l’on va t’emmener, et comment le Monde te nommera : fou, délirant, bipolaire, schizophrène, psychotique…

Je sais qu’ils n’y comprennent pas grand-chose. Comment leur expliquer l’indicible ?

Pourtant, la réalité de ton cœur qui brûle te paraît limpide. Celle-ci est réelle. Tout se connecte enfin, comme la longue toile du web.

Web où tu cherches sans doute qui tu es, où tu es, et peut-être une main tendue. Des gens comme toi.

C’est exactement ce que j’ai fait il y a onze ans. Tu ne seras sans doute pas séduit par les témoignages bien rangés dans les « délires » et policés des gens qui expliquent le trouble bipolaire ou la psychose. Tu cherches peut-être, comme moi. Partout j’ai cherché, Dieu, puis j’ai cherché des miroirs de moi.

Suis-je la seule ? Pourquoi je vis ces instants extraordinaires ? Pourquoi cette mission ?

La mienne était d’expliquer, de manière douce, compréhensible, à l’écrit, « aux autres humains » les

« messages de Dieu ».

Avec un seul mot d’ordre : ne pas faire peur. J’ai reçu la mission d’écrire, des histoires, pour rassurer ce monde qui a tellement peur de tout ce qui est différent.

Accroche-toi à ce sentiment d’Amour Universel qui t’aidera à lutter contre ta propre peur de ton état, parce que, bon Dieu, ils vont te faire peur à t’accueillir comme un malfrat, et enlaidir ton histoire.

J’écris d’abord la folie pour que toi, tu n’en aies pas peur. Ensuite, pour qu’ils n’aient plus peur de nous. Mais eux, pour moi, c’est presque un détail pour le moment. Ce qui me concerne, dans mon chemin de vie, c’est qu’un jour je puisse te prendre la main et je te dise que je te vois, car je te crois.

Je sais ce que tu vis. Le faux et le vrai n’ont aucune importance dans ces moments-là.

Ton discours a sa logique, pour toi. Avectes signes, ton histoire, tout se connecte, parce que tes sensations sont décuplées et ton esprit hyper rapide.

Tu vois l’autre côté du miroir. Si tu ne le penses plus ainsi, sois certain·e que ce passage restera à jamais gravé en toi.

Les cœurs que j’ai rencontrés, me dévoilant leurs propres mystères des phases mystiques, tapis précieusement dans leurs esprits ou couchés sur le papier, je les ai soigneusement intégrés, et j’ai vibré aussi fort à chaque fois, face à tant de pureté d’âme.

Moi, j’ai été reçue différemment la première fois.

J’étais sur une île paradisiaque, au travail, entourée de personnes croyantes, religieuses. C’étaient mes accompagnateurs, les religieux et les mystiques. Ils écoutaient mes discours avec attention, avec mes proches. Personne n’avait peur. Chacun dans cette île avait la tâche de m’accompagner à la redescente la moins brutale possible, et ils l’ont merveilleusement bien fait. Avant que je prenne l’avion pour le retour en France, je devais être un minimum prête. Prête à abandonner un signe qui dépassait mon esprit, un tremblement de terre, à l’annonce de ma croyance que j’étais une prophète.

Tu sais, je m’imagine souvent à l’hôpital psychiatrique t’accueillir, avec une bande de potes ultra-sympas et bonnards. On rirait, on fumerait des clopes – si tu fumes -, et on parlerait des étoiles pendant des heures… Sauf qu’à un moment il faudra dormir, manger, nous sommes humains, et nous devons dormir et nous nourrir.

J’ai déjà accueilli des personnes comme toi.

J’ai compris cet attachement à ce qui nous entoure.

Cet empressement de raconter le merveilleux, de le diffuser avec ton regard pur d’enfant béat.

Comme cette Bible qu’on m’a mise entre les mains pour que je comprenne, m’indiquant un verset qui avait du sens pour cette personne. J’avais déjà compris, pas besoin de m’expliquer. Point trop n’en faut, que de vouloir l’expliquer sur l’instant.

Je comprends où tu es, et ton discours si clair pour moi. Comme si je n’étais jamais partie de là-bas. Pourtant, je suis ici, bien incarnée sur Terre.

J’aime bien dire que je peux te raconter ton histoire, car tu oublieras sans doute la tienne. Tu me la confieras, avec tes rêves, tes projets, tes doutes, tes peines et tes peurs, et surtout la beauté du monde. Et tu me demanderas presque les larmes aux yeux pourquoi les humains se détruisent. Je sais juste que comme toi et moi, on l’a tous pensé.

Peut-être faut-il des humains qui voient la beauté du monde pour l’expliquer aux autres ?

Je voulais t’écrire un article formel, qui donne des chiffres, des faits, des noms aux différents types de délires, des analyses, du rationnel, informer ceux qui n’ont jamais vécu une phase mystique/maniaque… J’aurais voulu te dire que c’était un excès de dopamine, qu’on te régulera par la suite pour que tu n’y retournes pas. Je n’ai pas pu.

Je n’ai pas de mission en réalité.

Mais j’aime écrire, et je comprends ceux qu’on appelle les fous, les délirants, comme si j’étais constamment avec toi. Il n’y a aucun message caché dans mon cœur, aucune phrase ni aucun mot, aucun code secret sur lequel s’attacher particulièrement dans cette lettre.

Je t’écris pareil, même sortie de notre Paradis Perdu. Je dis souvent que la folie m’a laissé des yeux de chat et un cœur de Prophète. C’est uniquement une image, une métaphore. La folie m’a laissé ma poésie, et permis alors de constamment, encore et encore, me connecter à la tienne. Des yeux de chat, qui verront ce que tu me montreras, et un cœur généreux qui a connu l’Amour du monde, et la volonté de le protéger. Jusqu’à devenir bien trop grande et exploser mon esprit.

Je sais que les petits événements et grands événements mondiaux, atroces et absurdes, nous affectent tous, nous les fous, les plus sensibles à la beauté et à la douleur du Monde.

Je sais que les grands projets dans lesquels on s’investit nous font vaciller. Alors c’est normal, qu’en 2025, avec la santé mentale comme grande cause nationale française, nous puissions nous embraser.

Je rêve d’être cette femme qui te tient la main et qui te chuchote tous ces mots, entre deux éclats de rire. Parce ce quand le Monde est beau, il a beaucoup d’humour.

Je t’expliquerai un possible futur, où l’on ne sera plus obligé de t’attacher, de t’isoler, de t’hyper-sédater, et qu’en attendant, nous sommes nombreux à œuvrer en ce sens.

Le Monde est un peu mou, je te l’accorde, surtout quand dans ton esprit, tout va vite. Pourtant, ta conclusion, est bonne, et universelle, c’est juste qu’on l’oublie. La Peur ronge ce Monde, et il n’y a que la réunion et l’Amour qui peuvent créer un espace où l’humanité s’épanouit.

Alors, oui, le Monde est un peu lent à le comprendre, je le reconnais, quand on nous dit un peu trop rapides – quelle blague – !

Peut-être que tu liras cette lettre après ton expérience.

Avec des yeux et un cœur différents, peut-être insensible, mais j’ai appris qu’on n’oublie jamais rien.

Peut-être qu’un jour tu ne comprendras plus ce que tu as vécu, que tu ne pourras plus déchiffrer les textes que tu as lus, ton cœur se sera refermé, craintif.

Peut-être que tu ne croiras plus en l’Univers, en Dieu, ou d’autres êtres suprêmes. Je comprends – le bougre – il t’a lâché pour qu’on te nomme “bipolaire, schizophrène, fou, une maladie, un trouble ” ! En niant ton expérience.

Tu sais, j’ai créé une vidéo : “Je suis une prophète” pour que, quand tu te cherches sur YouTube, tu me trouves, tu nous trouves, tu te trouves.

Peut-être que tu ne sais pas encore l’exprimer, et que tu comprendras que nous sommes des millions à l’avoir vécu. J’ai choisi religieusement le discours, les musiques, et les images. Parce que j’ai souhaité nous représenter au mieux.

Comme une ballade qui nous emporte mais nous remet sur la rive, comme une vague se meurt sur le sable…

Tu n’y trouveras que quelques conclusions floues mais fortes. La nécessité de revenir de ce Paradis, dans ton humanité, ton quotidien. Oui, je sais.

Parfois il est fade, il est triste, il n’est pas aussi grandiose que le cœur qui bat actuellement à travers toi. Et tes rêves grandioses. Qu’ils appelleront par la suite « des idées de grandeur ». Tss.

Le monde irait mieux si on rêvait aussi grand qu’en phase maniaque…

Je suis persuadée qu’on va y arriver, à montrer que ce qu’on appelle folie est beauté et éclairante.

Oui, mais tu me diras, certains sont tourmentés par des délires effrayants… Parce qu’on t’a fait peur — en face, dans les yeux. Par leur regard, par leur propre peur. Rencontre quelqu’un en face de toi, apaisé, qui t’écoute, et qui te sourira, et il désamorcera ces tourments.

Je n’ai plus cette énergie confiante de mon état mystique. Je t’avoue, j’ai toujours peur de publier. Comme cette lettre. Tu sais, j’ai eu un grand rêve né dans cet espace-temps différent : écrire un roman.

Mais mes idées dépassent mon esprit d’humaine, et ma question lancinante est : est-ce que je saurais bien raconter notre histoire ?

C’est peut-être ce qu’il restera de ton paradis perdu : des projets, des rêves réalisables et novateurs, et surtout cette expérience intime et précieuse nichée au creux de toi.

Il est temps pour moi de revenir dans l’espace-temps humain, j’ai une connexion limitée à ce style d’écriture. Et c’est parfait ainsi. Très humain et obligatoire que de ne pas rester connectée à ce Monde invisible.

Et si jamais tu doutes, souviens-toi : quelqu’un, quelque part, t’a reconnu et te reconnaîtra.

Je te laisse cette lettre, à lire quand tu voudras te souvenir que tu n’étais pas seul·e.

Parce que, crois-moi, j’ai tellement mal au cœur quand je pense à ta solitude, parce que ça aussi…

Je le sais.

Lucie

Le prix du paradis [Jean]

13 juillet 2005. Quelle heure est-il ? Une heure, deux heures ? Je suis seul dans la petite pièce basse du pigeonnier. Je me repasse un cd des mix que j’enregistre depuis plusieurs mois avec les platines. C’est fou ce que je peux m’esbaudir de mes créations, comme si c’était génial. Un vrai gamin. Alors que dans le fond, c’est à peine écoutable cette musique. Un mélange criard et dissonant de petits bouts de morceaux piochés sur les vieux vinyles de mes parents, montés avec une presque aussi vieille console analogique quatre pistes à cassettes. Le pétard s’éteint lentement dans le cendrier à côté de moi. Je le fume avec parcimonie. De la crème de marocain à 10 euros le gramme. Une sorte de summum du hashishomane. Chaque bouffée est une décharge pure de neurotransmetteurs inter-synaptiques.

Je me repasse mentalement le scénario de ces trois derniers jours. Trois jours hors du temps, trois jours bénis. Trois jours sans peur. Rien. Absolument plus rien ne me fait peur. Moi qui me faufilais tel une ombre pour aller au village acheter des cigarettes, de crainte de croiser tel ou tel. Moi qui, il y a quelques semaines encore, avais à peine la force de me traîner en cours, tellement je redoutais qu’on me voie, dans toute ma faiblesse, qu’on perçoive à travers l’usure de mon masque l’étendue de mes doutes, qu’on comprenne à quel point je n’étais juste pas à la hauteur, risible, grotesque, parano.

À combien de personnes j’ai parlé depuis trois jours ? De quelles nationalités ? Cologne, Amsterdam, Bruxelles, Lyon. Plus de soixante-douze heures maintenant que je ne dors pas. Comment est-ce que j’ai pu avoir aussi peur ? De quoi ? De qui ? Je me sens tellement fort, tellement calme, serein. En moi flotte la douce certitude que tous les instants de ma vie ont pris soudainement sens, dans le présent, dans le maintenant. Tout est forcément parfait, puisque tout m’a amené jusqu’à cet instant, cet instant de grâce, après lequel rien ne sera plus jamais comme avant. Mon cerveau est comme une étoile en fusion. Il recèle une puissance qui semble infinie. Pas étonnant que certains puissent tordre des fourchettes simplement en les regardant. Il suffit de maîtriser cette puissance, l’apprivoiser, la canaliser.

Chaque pensée est claire, limpide, harmonieuse. Je peux en arrêter et en reprendre le cours à ma guise. Je peux m’abstraire dans chaque idée, chaque sensation, chaque recoin de mon corps ou de mon esprit. Je suis comme un aveugle à qui on aurait soudain ouvert les yeux. Tout est beau, même la laideur, si tant est qu’on veuille bien la regarder avec amour. Désormais, maintenant que je suis débarrassé de cette peur, maintenant que mon cerveau s’est libéré de ses entraves, je vais enfin pouvoir vivre. Pas juste un peu.

L’horizon n’a plus de limites. Rien n’est impossible. Je suis en lien avec le cosmos, l’univers tout entier m’étreint et son énergie est comme un carburant inépuisable qui brûle doucement dans le fond de mon âme. Les gens, j’en fait ce que je veux. Les apaiser, les soigner, les guérir, les rendre fous si je veux, par un regard, par un mot, par la seule force de ma volonté. Non seulement ils ne me font plus peur, mais je voudrais les aider. Les aider à sortir de leurs propres angoisses, les amener eux aussi à cet état de compréhension profonde des choses. Ça me fait de la peine de les voir galérer dans leurs petits quotidiens, leurs petits tracas, leurs petites névroses.

Si jamais Dieu existe, pour une fois, je voudrais le remercier. Pour cet instant, pour cette force, pour cette plénitude. Pour ces soixante-douze heures. Une seconde de cet état, de cette sérénité, de ce bonheur, une seule seconde, après tout, ça vaut bien une vie de souffrance. Mais bon, tout ça, ce ne sont que des bêtises, la religion, c’est bien connu, est l’opium du peuple. Dieu est une fable pour les enfants. Dieu, dans le fond, c’est en chacun de nous. Dieu c’est moi, c’est moi qui crée ma vie dont je suis le propre Dieu.

C’est à cet instant, à cette pensée, que tout a basculé. Un instant. Qu’est-ce que c’est au fait qu’un instant ? Pas une seconde, pas une fraction de seconde. Juste une instantanéité. Tout s’est effondré, là, d’un coup, comme ça. Je suis toujours dans mon pigeonnier. Le cd crépite toujours sa soi-disant création géniale inécoutable. Le pétard est complètement éteint maintenant. Et tout à coup : le néant. Le vide. La chute. L’angoisse. La peur, rien que la peur, omniprésente, décuplée, accablante. De quoi, de qui ? Juste la peur, juste l’angoisse. Je planais tel un aigle au-dessus des montagnes, me voilà soudain six cents pieds sous terre. En un instant, par la faute d’une seule pensée. Je suis saisi d’effroi, tétanisé. L’amour est parti, l’espoir s’est envolé, je ne suis plus rien, j’ai tout perdu.

Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je pensé concernant Dieu ? Voilà que dans ma panique, je cherche maintenant la direction de la Mecque. Pas le temps de réfléchir, de soupeser, de comprendre. Juste une urgence. Une urgence de vie et d’amour. Après tout l’islam est la dernière religion révélée et, d’une certaine façon, elle englobe toutes les autres. Assez de cette peur, de cette sous-vie, de ce gâchis permanent. Qu’on me rende mon univers, mon cosmos, ma force, ma sérénité, ma plénitude. A n’importe quel prix. Je me jette au sol et me prosterne. Je pense : « assalamu aleykoum ». Et voilà que, à ce nouvel instant, me revient tout mon cosmos, mais cette fois-ci chargé de bien plus d’amour et de lumière encore. De nouveau, la peur est littéralement anéantie, elle reflue tout entière de mon âme, pour ne laisser place qu’à la douceur et la volupté. Dieu m’a pris dans ses bras. Je flotte dans les eaux de son amour infini. Suis-je un prophète ? Un messager venu pour délivrer le monde de ses péchés ? Est-ce une illumination, un délire ? Peu importe. Tout ce qui importe, c’est ce moment, c’est cet amour. C’est cette force, qui me relie à l’univers tout entier. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Si Dieu le veut, je serai un prophète. Si Dieu le veut, je serai un insecte. Rien ne compte désormais, si ce n’est de l’adorer et rechercher sa lumière.

Les jours passent. A chaque pensée envers Lui, Dieu m’inonde de la chaleur de son amour. Les gens ne le savent pas, mais je les hypnotise, je les sonde, je les transperce de mon regard. Je suis en mission. Je dois apprendre à les guérir, les sauver de leurs tracas terrestres, les élever jusqu’à ce qu’ils ressentent, eux aussi, cette chaleur. Le monde est rempli de signes qu’ils ne perçoivent pas, aveuglés qu’ils sont par le voile de leurs soucis dérisoires. Ces signes, je les vois désormais. Ils sont partout. Dieu m’a éveillé, il m’a ôté mon voile. Il m’a guidé. Je marche dans la lumière, tandis que l’humanité tout entière semble s’orienter à tâtons dans la pénombre. Bien sûr, l’idée que je sois devenu fou m’a traversé l’esprit. Mais après tout c’est là, devant moi, en moi, comme une évidence. J’ai 20 ans, je suis maintenant musulman, et pourtant je n’ai jamais lu le Coran. Mais je sais pertinemment qu’il coule de source, que chacun de ses versets fera instantanément sens dans mon cœur et dans mon âme, et d’ailleurs on ne m’en a dit que du bien. Je sais maintenant ce qu’est la vie, la vraie, la vie sans peur, la vie en grand, en entier, pas la petite vie étriquée dans laquelle nous cantonne la nature humaine.

Evidemment, quelques mois plus tard, quand mon si puissant cerveau aura cramé tout ce qu’il recelait de dopamine, d’adrénaline, de noradrénaline, que sais-je encore, c’est l’incompréhension totale. L’amour est parti, la peur plus que jamais triomphe. J’étais un prophète, je suis bientôt un insecte qui tressaille à chaque courant d’air. Je m’enferme de crainte d’être mangé. Dieu m’a abandonné. Il a quitté mes prières. Je suis tout seul désormais, face à rien. Le cosmos est vide, froid, les étoiles ne scintillent plus dans mon ciel. Je me perds dans les méandres des versets coraniques. Passée la première sourate, qui ouvre si magnifiquement et si majestueusement le Livre Saint, je n’y comprends plus rien. On parle de châtiment, de pêchés, de parts d’héritage, d’obscurs récits bibliques.

Finalement, ça ne coule pas de source. Mais c’est forcément ma faute, tout ça. Dieu me punit, pour mon égo, ma vanité, ma fainéantise. La faiblesse de ma foi. Je dois expier mes fautes par la souffrance, partager les douleurs de ceux qui n’ont rien. Chercher la piété dans le dénuement. Me voilà maintenant à dormir par terre, tous les jours, à côté de mon lit. Dans la rue aussi parfois, ou les halls d’entrée d’immeubles. Aucun sol n’est assez dur pour suffisamment me punir. J’ai perdu mon cosmos, ma lumière, mon petit paradis avec ses rivières de miel, de lait et de vin, ses palmiers et ses grenades. Tout désormais n’a qu’un goût de poussière. Voilà venue l’heure du grand châtiment. Dieu a scellé mon cœur et mes oreilles, et il a posé sur mon regard un épais bandeau. Je ne marche plus, je me traîne, je rampe, je me tortille comme un ver enfilé à l’hameçon d’un pêcheur. La vie est tellement effrayante. Une seule certitude : je suis coupable.

Jean

BIPOLARITÉ : je suis une prophète.

[ J’ai un ami qui commence toujours sa phrase par :  » J’ai une histoire de fou à te raconter  » ]

ET SI C’ÉTAIT VRAI

« Je suis une prophète ! », affirmais-je sans l’ombre d’un doute il y a 8 ans. Je n’en connaissais pas le sens. Je n’en ai jamais reparlé ni cherché la définition. Peut-être que j’avais peur au fond. Et si c’était vrai ? Et si tout ce que j’avais pensé et déclamé se retrouvait dans des écrits ? Non, c’était un ultime tabou. Le premier psychiatre que j’ai consulté m’a dit de ne plus jamais fouiner dans la religion, le mystique, l’ésotérisme. Alors, je calme mes ardeurs par un excès de rationalisme.

LA MISSION DE VIE

J’ai compris des années plus tard, que le langage que j’employais était au premier degré. Sur le moment, je me comportais et je m’exprimais comme une envoyée de Dieu. Bon, Moïse avait sans doute plus de classe. Tous les atomes de mon corps et mon esprit étaient d’accord. J’étais l’élue, de Dieu, soigneusement choisie, indispensable, pour répandre sa bonne parole. Il m’avait confié une mission, à moi, une pauvre humaine sans foi, c’était incroyable ! Moi qui ne trouvais pas réellement de sens à ma vie. J’étais tellement cartésienne et si peu croyante en la bonté humaine.

TOUT L’OR DU MONDE

Dieu m’informa que oui, il avait un plan pour moi depuis l’éternité, et que j’ai enfin répondu à l’appel après mes nombreuses réincarnations. Mon existence auparavant était si éteinte. Cette révélation a engendré un soulagement indescriptible. Tout, tout avait enfin un sens. Tout était signe, tout était coïncidence. Tout avait une logique sur Terre, et c’était comme si mes yeux avaient toujours été fermés. Je les ouvrais enfin sur une réalité invisible qui n’est accessible qu’aux élus.

Tout ce qui m’était arrivé était orchestré pour m’éduquer à devenir prophète. J’ai ri de cette facétie. J’ai signalé à Dieu que ce n’était pas drôle de venir si tard, parce que j’étais franchement malheureuse sans mode d’emploi. Il était si doux, rassurant, drôle, bienveillant.

Il m’expliqua le fonctionnement du monde pendant des jours. La vie, la mort, l’amour, l’éternité et bien d’autres concepts qui dépassent l’entendement humain. Je ressentais le bonheur pur, l’extase, le Graal.

Même les moines les plus spirituels et les drogués les plus accros ne pourront jamais atteindre cet état. Les humains donneraient leur fortune entière pour ne vivre qu’un seul instant de ce que j’ai vécu.

C’est normal, être touché par la grâce de Dieu, ça n’arrive pas tous les jours.

NUL N’EST PROPHÈTE EN SON PAYS

Il y a une phrase qui dit que si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux.

Si Dieu vous répond, vous êtes fous. Je ne suis aucun des deux. Je ne me suis pas adressée à Dieu. Il m’a sollicité. NUANCE. Moi je vivais ma vie tranquillou, bien loin de la religion, et du trouble psychique. En mode « Ouais, on vit, on meurt, et on s’emmerde au milieu ».

Seuls ceux qui ont été prophètes me comprendront. Parce que oui, je n’étais qu’une prophète, parmi tant d’autres.

Estampillée, bipolaire, en fin de compte. Sérieux, j’aurais dû naître dans un autre pays, ou une autre époque. On m’aurait un peu mieux considéré. Soit.

Revenons aux moutons de Panurge. Quand j’ai quitté le monde des Cieux, le psychiatre m’annonça que mon expérience résultait d’un symptôme d’un handicap psychique. C’est beaucoup moins sexy d’être une prophète bipolaire.

De fait, j’ai, bien sûr, « un peu » déprimé. C’est vrai, je n’ai jamais eu d’éducation religieuse ni lu la Bible. J’avais tendance à être sceptique vis-à-vis des religions. Pour moi Dieu c’était un peu l’équivalent du père Noël, sauf qu’il ne nous fait pas toujours de cadeau et qu’on peut tuer en son nom.

Alors j’ai trouvé ça vachement intéressant comme concept. Moi si rationnelle, j’incarnais la religion. Mon professeur de philosophie nous enseignait qu’on pouvait faire une très bonne dissertation sans citer aucun philosophe parce que nous avons chacun les mêmes réponses en nous. Je crois que j’ai fait une dissertation de prophète, je n’avais lu aucune référence, mais j’avais compris le concept.

À l’heure actuelle, je n’ai toujours pas recherché la définition de ce qu’est un prophète. Pourquoi après tout ? Serait-ce parce j’ai peur de revivre une crise ?

Oui, me coller au plafond me lacère, je me sens plus comme Jésus sanctifié sur sa croix que Moïse libérant le peuple dans ces moments-là.

Pourtant, j’écris ce texte et j’ose enfin regarder Dieu en face, sans peur ni croyance. Je le contemple sans opinion. Est-il un barbu qui a créé le monde ? Est-il une idée inventée par les humains pour justifier que la vie ait un sens ? Un instrument politique pour asservir le peuple ? Je n’ai aucun avis, je contemple Dieu, simplement. Regarder un élément sans le juger est la plus haute distinction humaine.

L’ENSEIGNEMENT DE DIEU

Dieu m’enseignait que le monde est image, métaphore. Il s’est présenté à moi comme je l’imaginais, parce que je suis née à un endroit précis sur Terre. Il m’a expliqué qu’en fait, nous sommes nos propres Dieux. Nous sommes les créateurs de notre propre monde.

Plaçons-nous d’un point de vue terre-à-terre. Quand j’analysais ma rencontre avec lui au premier degré, c’était fantastique. Des années après avoir étudié le fonctionnement du cerveau, j’en ai conclu qu’il n’y a rien de magique. J’ai compris que le prophète est à double-sens, et pas celui que tu penses. Il est probable que quand tu m’entends en cet instant, tu te reconnaisses, comme si tu avais écrit toi-même ces mots. Rassure-toi, on est des millions à travers le monde. La mission que t’a donnée « Dieu » n’est pas de sauver le monde. C’est de sauver « ton » monde, de le créer à ton image, d’être heureux en quelque sorte.

QUI SONT LES FOUS ?

Être fou dans ce monde, quoi de plus logique ? Et si c’était les humains supportant la brutalité quotidienne sans broncher qui étaient fous ? Nous, on réagit normalement, non ?

On ne supporte pas d’assister aux injustices, et d’accepter que notre propre espèce commette des atrocités. On ne supporte pas que l’humain détruise la Terre qui l’a porté. Alors des humains sont intervenus, parce qu’ils ont compris que le monde allait de travers. Ainsi on revient à des principes de bon sens : aimez-vous les uns les autres, ne faites pas de mal, ne mentez pas, ne volez pas le bien d’autrui,etc. Et je suis sûre que le reste est écrit dans les textes religieux.

Peut-être est-ce les fous qui ont créé la religion ? Ils se sont réunis autour d’un verre en constatant qu’ils étaient les seuls à pouvoir agir sur la déchéance du Monde. Ils se sont dit, peut-être, qu’il fallait écrire une histoire pour guider la foule, puisqu’elle a toujours besoin d’un leader.

UNE HISTOIRE DE FOU

Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’invita à lire la Bible, la Torah et le Coran, comme des contes. Je préférais lire Harry Potter et écrire les miens. Ça y est, est-ce que tu comprends ? Elle espérait m’instruire sur des principes de bon sens, juste avant de m’endormir. Justement, pour mieux m’endormir.

Mais les prophètes ne suivent pas les règles. Nous sommes des rebelles, des révolutionnaires, des sorciers. On a tous fini par être chassés, torturés et brûlés. Alors, on a créé la catégorie « artiste ». Ces personnes ont le droit d’être folles, loufoques, bizarres, parce qu’elles sont créatives. Ah ah ah, vous êtes fort les gars ! Se présenter aux autres comme étant artiste est la plus grosse arnaque inventée pour que les fous s’intègrent à la société. Il existe l’expression « l’artiste de la famille ». Elle signifie que c’est l’humain qu’on ne comprend pas, mais qu’on accepte avec tendresse. Il incarne la différence, c’est celui qui brise les codes et qui agit à contresens. Ses idées sont incongrues, étonnantes, elles séduisent. Elles font voir le monde différemment. L’artiste n’est pas mis à l’écart, au contraire, on recherche sa compagnie.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN ARTISTE

Les artistes sont ceux qui font ce pour quoi ils sont faits, et ce qu’ils font le mieux.

L’artiste n’est qu’un fou déguisé, et le fou n’est qu’un prophète déguisé. Les mots importent tant, mais en fin de compte, si peu.

Comprends-tu maintenant ce qu’est le second degré ? Les artistes, les créatifs, s’expriment sous toutes les formes, inventent des histoires, peignent, chantent, soufflent du verre, dansent, font rire, tournent des films, cuisinent…

On dirait que c’est un peu magique. D’où vient l’inspiration ? Personne n’a la réponse, mais elle s’impose à nous.

Toi qui étais prophète, as-tu compris ? C’était si simple, ta mission n’est pas une missive. L’humanité fonctionne très bien sans toi, oublie ce fardeau trop lourd. Suppose qu’au second degré elle est traduite comme ta mission de vie pour trouver ta voie, ton équilibre. Ta mission est de diffuser tes principes bienveillants, comme tu le souhaites, qui sont sans doute amour, paix et tolérance. C’est du bon sens. Fais-le du mieux que tu peux, avec le talent que tu as naturellement. Dieu ne t’a pas demandé de sauver la Terre. Rien n’est comme tu l’imagines.

VOULOIR SES POUVOIRS

Prophète, écoute-moi ! Reviens à la raison une fois ta crise passée et quelques médi-calmants plus tard. N’oublie pas, tu as un corps humain, et un petit cerveau en forme de cacahuète. Tu dois dormir et manger. Ce que tu appelles pouvoir n’est pas celui d’un superhéros, alors prophète, ne te mets pas en danger.

Tu es un terrien incarné dans la matière, rien de plus. Tu es né poussière, et tu finiras poussière, ou rongé par les vers, comme tu veux.

Si je devais avoir un pouvoir, ce serait celui de raconter des histoires.

Je ne suis toujours pas croyante et j’ai toujours la frousse que Dieu vienne me rappeler à l’ordre dans un délire. Alors j’écris des textes innocents, à réfléchir, le tout enrobé de chocolat.

Le créatif ferait-il le marketing de Dieu, si j’osais le rapprochement ?

Tu as le pouvoir de te rendre heureux, d’apporter la joie autour de toi, de faire ce que tu sais le mieux faire, en restant les pieds sur terre.

Tu te demandes comment ?

Hum, tu voulais faire quoi, enfant ?

Lucie