BIPOLARITÉ : QUAND TOUT EST UN SYMPTÔME

N’aurais-je jamais le droit d’être qui je suis ?

ENQUÊTE DE SOI

Une des questions que je me suis posées pendant des années :

«  Si je suis bipolaire, quelle est la part de maladie et quelle est la part de mon caractère ? »

Ma complainte revenait souvent chez mon psychiatre, qui me fixait avec ses yeux vitreux, vides de réaction, rappelant ceux d’un poisson mort. Il existe une panoplie de symptômes révélateurs d’un état maniaque et d’un état dépressif.

Il n’existe pas la liste de symptômes pour la stabilité.

Un autre psychiatre m’a posé la question : « Qui êtes-vous lorsque vous êtes stable » ?

UNE QUESTION SEMPITERNELLE

Ma réponse fut philosophique.

« Ai-je déjà su qui j’étais » ?

Cette question me lancina longtemps.

On m’affublait de tant de qualités et de défauts aux extrêmes opposés, au gré des lieux et des rencontres différentes et différées.

Quand j’étais enfant et ado, j’étais, simplement. Aucune question à avoir, j’existais simplement au Monde. Les étiquettes que me collaient les autres me glissaient allégrement sur la raie.

HYPER VIGILANCE

La bipolarité est un trouble de l’humeur, en très mal résumé.

Je remarque chez mes compères et moi ce que j’appelle de l’hypervigilance : surveiller chaque action et émotion que l’on éprouve pour situer notre état psychique, être un attentif maladif pour reconnaître ce qui relève de notre caractère ou du pathologique.

Si je ris, si je pleure, si j’aime, si je joue, si je parle, si je danse, si j’écoute de la musique, si je sors, si je me couche tard. TOUT est analyse, car tout peut être précurseur d’une crise.

Avec la liste de nombreux symptômes qui indiquent un début de phase maniaque ou phase dépressive, je me suis dit qu’arrêter de vivre était aussi une idée tout à fait valable.

LA LISTE DE MES EN VIE

Un tempérament comme le mien est difficile à dissocier des symptômes d’une montée maniaque, tant les indicateurs se confondent avec les traits de ma personnalité.

Je coche avec brio toutes mes cases de folie.

Je suis l’incarnation même d’une hypomanie.

VIVE LE CACA

J’écris depuis l’enfance. L’inspiration me pénètre tel un dard divin. Une décharge similaire à une diarrhée : les textes s’écrivent dans ma tête et je dois me dépêcher de tout évacuer avant d’en mettre partout.

Je pouvais chier plusieurs textes d’affilée sans que ce soit considéré comme un trouble, que ce soit en journée ou pendant la nuit.

LA DES FÊTES

Un jour, la crise maniaque est arrivée. J’ai écrit et implosé. Une explosion méritée, la rançon d’avoir censuré l’écriture depuis des années.

J’ai soigneusement ajouté dans la liste de mes propres symptômes « j’ai le droit d’écrire, mais pas plus de trois textes par jour, et surtout pas la nuit ».

LA RÈGLE DES RAIES

Le symptôme de la logorrhée ( diarrhée verbale pour les intimes ) se reconnaît allégrement chez les personnes habituellement mesurées et plutôt silencieuses. Deux adjectifs qui ne s’appliquent guère à mon cas.

Un jour, je fis une recherche sur le pourcentage d’écrivain dans le trouble bipolaire, et j’ai trouvé mon malheur.

MOÏSE SOUS NEUROLEPTIQUES

Un mot, qui m’était jusqu’à présent inconnu, m’a salement agacé : la graphorrhée.

Il désigne une impulsion irrésistible d’écrire, une impulsion pathologique. L’article poussait même à l’extrême. Il supposait que Moïse et son écriture des 10 Commandements puissent être un symptôme de graphorrhée, dénotant un trouble bipolaire.

Pour rester dans le champ lexical scatologique, j’ai insulté mon ordinateur innocent, en tapant des deux mains sur la table : « mais vous m’emmerdez à la fin ! ».

N’aurais-je donc jamais le droit d’être qui je suis ? Dois-je encore accroître ma vigilance qui me rend encore plus malade que le trouble bipolaire ?

PUIS UN JOUR, ON S’EN FOUT.

Un jour, j’ai cessé les questions.

J’écris comme je veux, quand je veux, autant que je veux. Un pari un peu fou avec des filets de sécurité bien tressés. J’évite quand même la nuit, l’humanité doit dormir.

J’ai plongé sans peur dans mon océan imaginaire.

4 mois que j’écris tous les jours : citation, article, roman, prose, chanson, pièce de théâtre… Mon ordinateur est bondé d’écrits, et ma créativité est infinie.

Si écrire est un symptôme, alors je suis un symptôme. Si être moi est une hypomanie, alors je suis une hypomanie.

Lucie

BIPOLARITÉ : L’UTILITÉ DE LA DÉPRESSION

Quoi qu’il arrive, je suis là pour t’aider. Je sais où tu es que tu sois dans le ciel ou au fond de l’océan, je viendrai te chercher.

Pour toi, je me jette à l’eau, je fais un plongeon. Je mets mon casque de cosmonaute avec un sas de décompression. Je vais explorer les méandres de ta dépression. Est-ce que tu ressens, quand tu t’enlises, la pesanteur de la pression de l’eau, qui ne retient ma raison que par un fil ? Je coule lentement et je vois de la vase, des vestiges de ton passé, comme dans les films ou les dessins animés. Tout est silencieux, tout est calme, tout est empoussiéré. La dépression, c’est ton âme qui est figée.

Les algues se sont répandues sur tes souvenirs. Ta mémoire se verrouille, ton cerveau te prive d’aller chercher ton histoire. Les souvenirs cachés dans les trésors sont parfois des serpents de mer terrifiants. C’est ton esprit qui décidera quand te donner les clés pour les trouver. Ta mémoire te permettra d’accéder à ce dont tu as exactement besoin, au bon moment. Si tu es impatient, tu vas sortir des requins !

En hypomanie et manie, ton esprit te fait vivre la dé-compensation. Et en compensation, il te fait vivre la dépression. Le principe est simple, l’équilibration : quand c’est trop d’un côté, c’est trop de l’autre aussi. Ton crâne s’est ouvert en deux, le cerveau essaie de recoller les morceaux, comme il peut, car tu as voulu aller trop loin et trop vite. Quand un plongeur saute à l’eau ; il descend par des paliers de décompression au niveau de l’oxygène. Petit à petit, il teste les limites. Tu dois comprendre qu’il faut que tu l’imites. Un jour, je t’expliquerai tout, quand on se retrouvera à la surface, quand je redescendrais sur terre avec toi qui reprendra ta première bouffée d’air. Quand l’émotion revient, c’est la guérison de la dépression.

Si tu ne laisses pas l’expression de tes émotions à ton corps, il les transforme en symptômes. « La Mal a dit ». Le mal à dire. Et si tu continues de lutter, d’éviter tes émotions, de continuer de vivre avec du stress, et dans un carcan absurde, il va te dire « Médor, couché ». Ou alors… Couché, mais dort ? Ton esprit t’empêche de bouger, tes membres sont engourdis, tes phrases ne sortent plus, tu ne sais plus si c’est le jour où la nuit, si c’est mardi ou samedi. Le temps pour toi s’est arrêté. Et la terre continue de tourner sans toi. Le reste, ce sera à toi de trouver, mais tu n’es pas seul. Appelle au secours, tape les bons numéros. Pas celui du SAMU, mais celui de SOS amitié.

En dépression, je te le demande, comment pourrais-je t’aider ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Veux-tu lire un message, entendre mon rire ? Un appel audio, un appel vidéo ? Ou te laisser seul parfois ? Qu’est-ce que je dois te dire ? Il n’y a que toi, qui le sait. C’est toi qui vas créer ton scaphandre de protection, et m’aider à tisser notre filet de sécurité.

Je suis là, j’arrive au fond, je te vois. Ton fil est trop loin et ta combinaison est bien trop lourde. As-tu vraiment envie de remonter, maintenant, et de reprendre ta vie exactement comme avant ? La dépression te poussera à modifier ton environnement. L’écouteras-tu ? Pour réussir la recette de ta vie, il faudra changer d’ingrédients. Le chimique, c’est ta béquille, ton garde-fou. Tes amis sont tes pêcheurs, ils t’accrocheront un fil pour te rattacher à la terre quand tu voudras devenir cerveau volant. Un plongeur ne plonge jamais seul, il y a l’autre plongeur sur le bateau à la surface de l’eau. Celui qui plonge lui envoie des signaux s’il est en détresse.

Je te mets le vers le plus séduisant, un beau vers bien gluant, bien juteux, celui qui te fait le moins peur, et hop, je te tirerai en douceur ! Et après je te cuis à la broche. Nan, je déconne. Je te remettrais à l’eau. En espérant ne pas t’avoir écorché la bouche. La dépression t’invite à abandonner, à baisser les armes, à te laisser aller complètement, pour ne plus réfléchir. Prends la dépression comme un message à décoder. Ton corps estime que tu dois te reposer, repose-toi. Plus tu luttes contre vents et marées à vouloir sortir de la dépression, plus tu vas galérer à remonter avec tes deux bras et tes pales. C’est ton mental, et ton cœur, qui te paralyse toi et ton corps, voit la dépression comme une sage surprise.

Tu sais ce qu’il arrive aux scaphandriers qui remontent trop vite à la surface sans respecter les paliers de décompression ? Ils meurent, alors écoute-moi et surtout écoute-toi. Quand on te dit, « souffle, décompresse », dé-stresse. Dé-compression… Un SAS de décompression , respire, enlève la pression. Tu viens de comprendre, l’utilité de la dé-pression Et quoi qu’il arrive, je suis là pour t’aider. Je sais où tu es, que tu sois dans le ciel ou au fond de l’océan, je viendrais te chercher.

Lucie