Portrait de Rody

Comme Rody, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Ma famille, mes amis, sont les personnes ressources qui me permettent d’entrevoir un amour et un futur possible.

Je vis dans une solitude extrême et cela me donne le sentiment d’être une fourmi dans une fourmilière.

J’aime essayer de trouver des situations où je peux méditer. Par exemple, j’ai choisi de moins polluer l’environnement en n’utilisant plus de voiture, en faisant mes courses à pied et pour ce qui est des longs trajets j’utilise le train. Je médite souvent sur la question du pourquoi les gens prennent leur véhicule. C’est un faux espoir, le temps passe différemment à pied.

J’ai espoir qu’une majorité de personnes prendront conscience qu’une voiture rend esclave et non libre.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’ai essayé de travailler comme graphiste.

Cependant, j’ai eu des périodes de maladie très handicapantes et de longs séjours à l’hôpital.

Mon métier ou du moins ma raison de vivre est de mieux comprendre le monde qui m’entoure afin d’être une personne ressource et de confiance pour mes proches.

J’aime observer le monde afin de voir ce qui pourrait être différent.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Le monde de la santé mentale en France n’est pas vraiment la priorité des dirigeants.

Avoir une maladie mentale peut entraîner de lourdes conséquences comme l’éloignement des amis, l’incompréhension des réactions de rejet, et une grande fragilité.

Il y a beaucoup à faire en ce qui concerne la protection des malades.

Il n’est pas rare de voir en psychiatrie bourreau et victime prendre un repas ensemble de par le laxisme des lois. En effet, il peut y avoir dans une même enceinte des victimes de viols et des violeurs par manque de place dans la structure.

Il y a beaucoup à réfléchir aussi quant à la volonté d’enfermer ceux qui nous paraissent différents.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Rien, le fou, à force d’être écouté, semble normal et les personnes commencent par entendre la folie comme normale.

Hallucinations, états de transe et phénomènes paranormaux peuvent être gênants à aborder, tout comme l’après vie.

En HP (hôpital psychiatrique), il est fréquent de pouvoir parler de tout.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Je demanderais un budget pour les fous raisonnables ; quand une personne qui fait des économies écologiques pour être bienveillante avec les générations futures, qu’elle soit rétribuée pour bon comportement.

A l’inverse, quand une personne pollue qu’elle soit sanctionnée.

Ce n’est pas parce que des gens ont une maladie mentale qu’ils doivent être marginalisés, au contraire, et surtout actuellement.

Podcast : Dévalider la virilité [56min]

Perçus comme physiquement faibles, dépendants, ou sexuellement impuissants, les hommes handicapés semblent être en contradiction avec les codes de la virilité. En plus d’abîmer leur estime de soi, les stéréotypes qui pèsent sur les personnes handies ont des effets discriminants très concrets, et se cumulent à des structures matérielles qui entravent leur vie quotidienne : c’est ce qu’on appelle le validisme. Or, si elles impactent au premier chef les personnes porteuses de handicap (1 Français·e sur 5), les normes validistes colorent nos existences à toustes.

Qu’est-ce que le handicap fait au genre ? Comment s’entremêlent le système patriarcal et le système validiste ? À quoi ressembleraient des politiques publiques anti-validistes ?

Pour en parler, Victoire Tuaillon s’entretient avec Charlotte Puiseux, docteure en philosophie et militante handiféministe dans le collectif Les Dévalideuses ainsi qu’à l’association Handiparentalité, Dans son essai De chair et de fer (éd. La Découverte, 2022) l’invitée montre que l’analyse du système validiste permet d’éclairer tous les autres régimes d’oppression, et contribue à repenser la norme depuis les marges.


TRANSCRIPTION ÉCRITE DE L’ÉPISODE

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RECOMMANDATIONS DE L’INVITÉE

Pour prolonger les réflexions qui croisent les questions du handicap et des masculinités, Charlotte Puiseux recommande les textes suivants :
– Pierre Dufour, L’expérience handie : Handicap et virilité (éd. PUG, 2014)
– Zig Blanquer, Nos existences handies (éd. Monstrograph, 2022)
– Les textes de Marcel Nuss

Charlotte Puiseux recommande aussi la mini-série 1 mètre 20 créée par María Belén Poncio & Rosario Perazolo Masjoan et produite par Arte.

Victoire Tuaillon recommande le podcast Dear Valid People par Damien Fargeout.


RÉFÉRENCES CITÉES DANS L’ÉMISSION

– Les Dévalideuses : le collectif qui démonte les idées reçues sur le handicap

– Association Handiparentalité

– À mon geste défendant, le blog de l’artiste, militante et chercheuse No Anger

– La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances

– Loi ELAN portant évolution du logement de l’aménagement et du numérique (2018)

– Le texte « Comment faire diversion : la stratégie politique du cul » par Elisa Rojas, publié sur son blog auxmarchesdupalais.wordpress.com (février 2020)

– L’APPAS : l’association pour la promotion de l’accompagnement sexuel ; créée par Marcel Nuss

– Le STRASS : Syndicat du TRavail Sexuel

– Intouchables, un film de Olivier Nakache et Eric Toledano (2011)


CRÉDITS

Les Couilles sur la table est un podcast de Victoire Tuaillon produit par Binge Audio. Cet entretien a été enregistré le vendredi 24 février 2023 au studio Virginie Despentes de Binge Audio (Paris, 19e). Prise de son : Elisa Grenet. Réalisation et mixage : Paul Bertiaux. Production, édition et co-montage : Naomi Titti. Transcription écrite : Angèle Briard. Marketing et communication : Jeanne Longhini & Lise Niederkorn. Générique : Théo Boulenger. Identité graphique : Marion Lavedeau (Upian). Composition identité sonore : Jean-Benoît Dunckel. Voix identité sonore : Bonnie El Bokeili. Direction des programmes : Joël Ronez. Direction de la rédaction : David Carzon. Direction générale : Gabrielle Boeri-Charles.

Survivre à la psychiatrie #14 [Noémie]

Transfert depuis la réa. Le brancard roule à travers les couloirs, les têtes se tournent avec curiosité pour observer la forme allongée et emmitouflée, les yeux fermés, attendant que son sort soit fixé. Un ascenseur, quelques étages, et elle débarque devant une lourde porte fermée à clé. Psychiatrie du jeune adulte. Mot fourre-tout, dans lequel on enferme chaque âme dépassant les lignes soigneusement tracées par la société bien rangée.

Elle se retrouve dans une chambre d’isolement, «c’est le protocole» apparemment. Murs blancs et vides, éclairage aseptisé, ambiance glaciale alors que c’est l’été. Un gros matelas fixé au sol. Rien d’autre. Studio loué non meublé.

On lui récite les règles du service, une suite d’injonctions et d’interdictions. Elle n’écoute pas. Elle a la tête ailleurs même si son corps est là.

C’est l’heure de l’inventaire. On lui retire toutes ses affaires. Pas une seule feuille autorisée, elle qui écrivait pour exorciser.

Les blouses blanches ne tardent pas à arriver. Elles parlent entre elles, la dénudent sans rien lui demander, examinent le cœur, les poumons, les constantes, notent des mots sur de minuscules carnets, viennent tous regarder avec curiosité ses tout petits kilos, pour finir par parler de son diagnostic, prononcer le mot qu’elle hait par-dessus tout, sa maladie dont le nom respire la mort et les os. Ce mot qu’elle a occulté et banni de son vocabulaire depuis tant d’années. Voilà qu’ils le brandissent, triomphants, l’utilisent pompeusement, voilà qu’ils font l’inventaire de son état, l’état des lieux des dégâts, alors qu’elle voudrait juste se boucher les oreilles pour ne plus entendre tous ces termes barbares qu’ils emploient pour la décrire, alors qu’elle voudrait juste ouvrir la porte d’un coup de pied et fuir, alors qu’elle voudrait juste briser la fenêtre d’un coup d’os et se jeter au travers, mais non, elle ne peut rien faire, elle est entourée par tout ce blanc qui lui picote la rétine, les blouses les peaux les murs les draps, ce blanc qui lui crève les yeux, elle voudrait tout envoyer valser mais elle se contente de bouillonner sans rien laisser paraître, parce qu’elle sait que le moindre des gestes pourrait tout empirer.

Elle n’aura droit à rien avant de reprendre du poids. Aucun contact avec l’extérieur. Tout est filtré. Elle a 15 ans, et pendant 6 mois, elle ne pourra même pas échanger un seul regard avec ses parents.

Tout ça, c’est à cause de son corps. De sa peau tendue de toile que ses os menacent de percer. De cette bouillie de tissus et d’organes qui a oublié comment fonctionner. De cette construction branlante à la mécanique fragile pouvant à n’importe quel moment se briser. Il fait peur à voir, à en détourner le regard. Elle ne comprend pas trop pourquoi. Elle ne sait pas ce qu’ils ont tous à la regarder comme ça. D’accord, il y a quelques os qui heurtent le matelas, il y a quelques bleus qui apparaissent ici et là, il y a quelques côtes qui ressortent un peu trop par endroits.

Mais pas de quoi justifier tout ce branle-bas de combat.

Elle y restera des mois, dans cette chambre. Elle deviendra folle à force d’entendre le ronronnement de sa nutrition entérale, de sentir le liquide hypercalorique s’écouler dans sa sonde jusqu’à son estomac en continu. Elle sera contentionnée, de peur qu’elle ne fasse du sport pour tout éliminer. Elle prendra sa douche face à des infirmiers, histoire de vérifier qu’elle ne vide pas les poches censées l’alimenter. Elle n’aura pas le droit de se lever de son lit, ça ferait brûler trop d’énergie. On fermera à clé ses toilettes, et quand elle demandera à y aller on ignorera la sonnette. Elle ne verra personne d’autre que le plafond au-dessus d’elle, les soignants et le psychiatre, quinze minutes de temps en temps.

Au début, elle a vomi sa souffrance, du fond de ses entrailles. Elle crachait sa colère au psychiatre, qui souriait et disait je vous comprends, avant de sortir de sa chambre et d’augmenter ses doses de médicaments.

Elle a aussi essayé de jouer le jeu, celui du je vais mieux, j’ai réfléchi et j’en ai fait des conneries, mais là promis c’est fini.

Elle a fini par réaliser. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils ne cherchent pas à soigner. Ils se cachent derrière les mêmes mots-boucliers. Quoi qu’elle dise, ils lui rient au nez. C’est la maladie, c’est l’anorexie. On ne peut pas se fier à ce qu’elle nous dit. Menteuse tricheuse voleuse. Elle entend une voix à côté de sa chambre, une fois: «toujours à nous manipuler celle là. Elle ne prend même pas de poids. On aura déjà changé de président avant qu’elle sorte de là». Et eux de rire en cœur. Et elle de finir en pleurs.

On lui refusera des draps, parce qu’elle n’a qu’à prendre du poids pour avoir moins froid. On fermera les volets de sa chambre pour qu’elle ne voie pas le dehors. On l’assommera de neuroleptiques parce qu’elle pleure trop fort.

Elle en sortira, 1 an après. Elle aura gagné 20 kilos et un PTSD. Il ne lui faudra pas longtemps pour rechuter.

Depuis, j’ai un peu avancé. J’ai réussi à faire tout ce qu’on me disait que je n’accomplirais jamais. Je repense souvent à tout ça. Je continue à en faire des cauchemars. Il va en falloir encore pas mal, du temps. Mais au moins, je suis vivante pour le moment.

Noémie


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Survivre à la psychiatrie #13 [Liouba]

Survivre à la psychiatrie, survivre en état permanent de survie.

En flash-backs des corps meurtris, des esprits bégayants, des odeurs d’hôpital et d’urine, des piqûres, des sangles de la contention, des couverts en plastique, de la chambre d’isolement. Des vies comme des ballons de baudruche, abandonnés derrière les murs, mous et à bout de souffle, qu’on perce sans éclater.

Survivre à la psychiatrie c’est ne jamais oublier l’immensité de ce monde d’absurde, des traitements qui dévastent tout sur leur chemin, des prises en charge erratiques qui jonglent avec la légalité et le mépris total de tout droit de l’humain.

S’habituer à sa laisse. Demander un peu de mou. S’en contenter. Plus on se débat, plus on s’englue. Alors on se fige, on se calme, on redescend.

Survivre à la psychiatrie, c’est devoir se relever aujourd’hui, quand on a été allongée si longtemps qu’on ne voit plus hier ni demain, le mois dernier ou le mois prochain. Quand on a été attachée si longtemps qu’on en a les jambes enflées. Quand on a été shootée si longtemps que nos dos sont courbés : béquillés par des ‘eptiques on ne va pas très vite.

Survivre à la psychiatrie c’est bon pour celles qui peuvent y survivre. Qui ne sont pas trop détruites, juste les bords émoussés, les stigmates à l’intérieur, bien planqués.

Survivre, se relever, retrouver sa force, son humanité, après avoir été infantilisées, végétalisées, animalisées, privées de parole, privées de conscience.

Survivre à la psychiatrie c’est porter la colère en soi. Le pourquoi eux, pourquoi moi, pourquoi ce silence du monde valide, ce rejet à-priori. Au mieux l’indifférence, pour les pas tout à fait humains.

Survivre à la psychiatrie, pour les copines à l’intérieur. Celles avec qui on a partagé des heures d’ennui, des centaines de clopes, des marches en cercles infinis. Pour celles à l’HP depuis 20 ans, 40 ans, toute leur vie, une vie blanche, entre quatre murs, sans loisirs, sans espoirs, sans droits, sans liens avec le dehors, avec juste une putain de télévision, quatre programmes devant lesquels stagner, stagner toute la journée. Survivre à la psychiatrie pour celles qui y retournent. Celles qui survivent moins bien.

Survivre à la psychiatrie « c’est beaucoup de courage ! ». Quelle connerie. Survivre à la psychiatrie, c’est jouer la comédie de l’adaptée, dans une société qui isole, contentionne, maltraite, ridiculise. Lorsqu’on voudrait briser les seringues, recracher les pilules, refuser de collaborer. Feindre le calme pour être détachée, feindre la normalité pour sortir. Se construire une vie comme un voile sur sa folie, sur sa différence, les araignées et les visions barricadées à l’intérieur.

Survivre à la psychiatrie, rêver de tout cramer.

Ne pas s’être foutue en l’air à la sortie.

Survivre à la psychiatrie, à la machine à normaliser – et si elle ne peut pas normaliser, machine à rejeter les folles, les bizarres, les improductives en tout genre.

Survivre à la psychiatrie c’est se battre pour vivre, pour soi, pour les autres, pour abolir les soins contraints, la société validiste, la systémie de l’oppression, la stigmatisation. C’est oser parler haut et fort. C’est dire que ce n’est pas une seule histoire, ni un seul pays ni une seule époque. C’est la polyphonie de nos douleurs. C’est se rassembler, s’entraider, avec nos sœurs, les autres minorisées qui luttent pour leurs droits les plus vitaux, entraîner nos alliées derrière nous.

Survivre à la psychiatrie, n’est jamais un acquis.

Survivre à la psychiatrie c’est faire de ses faiblesses, ses vulnérabilités, ses stigmates, une force.

Survivre à la psychiatrie c’est entrer collectivement en action pour en venir à bout.

Survivre à la psychiatrie pour celles qui sont parties.

Liouba


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« Le cheminement d’un apaisement », une BD de C. Guirriec

Préface

« Je m’appelle comme je m’appelle et j’ai l’âge que j’ai. Éclairant, n’est-ce pas ? Je ne cherche pas à ce que tu me connaisses par mon prénom mais par mon histoire. Je ne médirai pas sur ce que j’ai vécu ou sur celle que j’ai été. Sans cela, je ne serais telle que je suis aujourd’hui. Et à regarder de le chemin parcouru, je te le dis, rien n’est figé dans la vie […] »

Tout feu tout flamme [MonstresTV]

Tout feu tout flamme
Je me lance dans des projets
Aux airs de montagne
Et vite, trop vite
Je me consume
Je fonce tête baissée
Et je me trompe, j’échoue
Revenu sur la rive,
Je me demande : pourquoi ?
Pourquoi tout ça ?

Il paraît
Que c’est mon trouble qui veut ça
Ma personnalité malade
“une pensée en tout ou rien”
Oui, c’est ça
Je donne tout,
Ou je donne rien.
Alors moi j’ai envie de tout donner
Tant pis pour les ratés
Tant pis pour les loupés
Je me casse la gueule
Sur des envies plus grandes que moi
Et le corps écorché,
Je reviens
La tête levée,
Sur la pointe des pieds
Est-ce que le monde veut encore m’accepter ?

Tout feu tout flamme,
Je me consume
Et brûle mes rêves
Et perds mon âme.

C’est dur
De prendre son envol
En sachant qu’on va encore
S’écraser.

De toute façon je ne sais plus voler,
Les médicaments m’ont coupé les ailes
Je ne tombe plus que du haut de mon corps
Et je fais 1m70.

C’est sûr, ça fait moins mal
Mais les hauteurs me manquent

“L’idée, c’est de vous stabiliser”
Disent-ils
Mais rien ne marche sur moi,
Ni les antidépresseurs
Ni les régulateurs de l’humeur.
Je reste une phalène
Qui se cogne sans arrêt à la lampe de ses rêves.
J’en reviens cramé
De la tête aux pieds.
Le monde voudra-t-il encore m’accepter ?

MonstresTV

https://www.instagram.com/monstrestv/

Au nom du père [Audrey CHENU]

Je me souviens de mon enfance bénie, petite maison dans la prairie,
entourée de champs, plus de vaches que d’habitants…
Mon père plante des fraises, récolte ma gourmandise
À 7 ans, surprise !
Pour faire passer la pilule, mon oncle amène une tarte aux fraises
et mon père à l’hôpital, le meilleur des mondes bascule…
Réminiscences d’un royaume perdu, je salue mon innocence,
Première visite à l’asile, mon roi déchu trône parmi les zombies, les débiles,
des gens crient, psalmodient, répètent des gestes à l’infini
Je ne le reconnais plus, son âme a déserté, ses yeux sont vides et sans reflet…
une femme me raconte sa vie et son envie de mort, étrange litanie
un homme me montre son corps, son zizi, je m’enfuis…
Têtue, je décide que je n’irai plus !
Mais mon père récidive, obscur diagnostic :
psychose maniaco-dépressive, camisole chimique pour maladie mentale, traitement de cheval,
les médecins tout puissants comme les labos pharmaceutiques en font leur cobaye, un légume,
l’écume au coin des lèvres, le regard dans la brume…
J’attends qu’on le délivre depuis que je suis môme, dix ans près d’un fantôme, condamné à survivre
Sa mère fait l’éloge de son génie, malgré tous ses diplômes,
je ne vois qu’un homme à genoux, hagard ; au nom de sa folie, relégué, mis au placard 
Corps gonflé, visage bouffi, cachez ce monstre à tout prix !
Parler ferait des ravages, nous serions la honte du village.
Les mots, l’émotion sont bannis…
Au collège, je ne peux rester sage, sur ma chaise, je dis ce que je pense
Mon adolescence s’achève entre 4 murs, son absence me pèse
A la télé, les scènes entre père et fille m’attendrissent,
on s’écrit mais sa morale m’écrase, je veux qu’il me chérisse

Depuis le divorce il va mieux, profite de la vie comme jamais,
amoureux, il recommence à voyager, on se voit un peu, étranges étrangers…
Au resto, ses mains tremblent comme des feuilles, le regard des autres me dérange,
il perd la moitié de ce qu’il mange,  un an plus tard je le promène en fauteuil.
Ma mère est morte en 2013, juste avant que je publie mon autobiographie,
mon père faillit mourir l’hiver suivant, rien ne m’apaise,
mes larmes orphelines volent au vent…
J’erre dans le dédale de l’hôpital, l’esprit assiégé, je perds les pédales, piégée
Ce poète muet, fan de Dylan, me raconte sa vie volée, avec un sacré débit,
comme si mon récit avait ouvert les vannes, fait sauter les verrous des non-dits
Ma sœur m’accuse de le rendre malade avec mon livre,
omettant que les mots délivrent, que le silence embrigade
Au salon du livre, dans une salle pleine de gens venus m’écouter,
il pleure comme un bébé, l’émotion enivre… 

Mon père a su lire avant de parler, il sème des livres dans ma vie de petit poucet
Enfant d’ouvrier, profitant d’une retraite aisée grâce à son mérite, ancien champion de cyclisme,
il s’offre le vélo de ses rêves à 60 ans, j’en hérite quand il se retrouve paralysé, la vie ne manque pas de cynisme ! après 20 ans de neuroleptiques, son système nerveux dégénère, en maison de retraite médicalisée… de psychotique à bipolaire, de l’EHPAD à l’HP, je hais ces mots, ces murs aseptisés, ça sent le confort, l’odeur de la mort, dans ce décor, des corps se meurent, des âmes s’égarent,  la raison s’exile… comme cette petite vieille qui s’incruste dans la chambre de mon père, sénile, je la raccompagne gentiment, elle revient après quelques instants…

Je nourris mon père à la cuillère, il perd la parole, langage crypté sans parabole, ses mots s’envolent, il porte des couches et voit une orthophoniste, Nietzsche à son chevet. Sur son vélo de course, légère, je m’en vais. À ma dernière visite, il me dit « j’attends la fin »… je me tais, interdite car les mots sont vains.

Depuis il est parti, enfin, se laissant mourir de faim. La psychiatrie lui a volé sa vie ! Ce sera le mot de la fin.

Audrey CHENU

Page blanche [Sherazad]

J’ai passé la pire année de ma vie, j’ai perdu celui que je considérais comme l’amour de ma vie, j’ai passé des mois enfermée seule sans espoir, la peur au ventre entourée de personne tout autant perdues que moi. J’ai passé des mois à espérer seulement sortir de ces murs déprimants, de cette routine qui t’éteint à petit feu.

Attendre pour ces putains de médicaments, attendre pour fumer, attendre pour sortir dans le parc dont tu as fait le tour 100 fois, attendre pour les visites, attendre pour manger, attendre de pouvoir à nouveau exister. Attendre parce qu’on est patient. Attendre pour voir le médecin attendre pour parler à des infirmiers, attendre la fin de la relève. Attendre sans trêve, la pire torture pour une impatiente.

Mais c’est pas tout, ces murs se resserrent peu à peu autour de toi pour faire de toi le patient parfait sans âme. Tu perds ton essence plus rien ne te définit, pour ma part j’ai perdu l’art des mots et mes sentiments mes émotions et mes sensations de quoi dénaturer une hypersensible.

J’ai failli perdre la vie, perdre l’usage de mes jambes. Mais je n’ai pas souffert. J’ai explosé mon pied en morceaux, cassé deux vertèbres, et j’ai rien ressenti tellement que j’étais vide.

J’ai passé le jour de mon anniversaire attachée à un lit, écartelée sur un lit d’hôpital pieds et poing liés.

J’ai été plâtrée pendant 3 mois sans pouvoir poser le pied par terre avec un corset sur le dos. J’ai du réapprendre à marcher comme une seconde naissance. C’est ce que j’aimerais que ce soit une renaissance, un retour à zéro un reset page blanche et on recommence.

Sherazad

Instagram : @__sherazad__

Texte initialement publié par https://www.instagram.com/voix_qui_clochent/

illustration : Paysage, vers 1954. Nicolas de Staël. Kunsthalle, Karlsruhe.

À propos de CHARGE de l’autrice Treize. [SNG]

(ceci n’est pas un essai critique mais plus un manifeste en coconsonance ; et fuck aux mots hors la nomenclature du dictionnaire que j’ai dû bricoler pour singulariser mon propos hors des cases, sinon j’aurais fait une BD.)

La psychiatrie, c’est comme si on vous disait
« sauve-toi, tu es malade »,
en vous coupant tous les membres.
L’effroi de l’impuissance resserre l’unique sentier de la soumission.
Je ne lis pas mais il y a des exceptions.
Je n’entends que les bombes.

J’ai rencontré Treize sur la scène slam en 2018, alors que j’entreprenais moi-même (sans trop savoir ce que je foutais) un coming-out psychiatrique par ce biais de la scansion conjoint au témoignage BD, après des années de mutisme, durant et à propos de l’épopée qui m’enlise dans l’hôpital, du début de l’adolescence à mes 28 ans.

Les scènes ouvertes, comme leur dénomination le laissent ouïr, accueillent toutes les paroles, la mienne, celle de Treize ou de tout.e autre orateur.trice d’un soir, sans jugement, avec intérêt et attention, avec encouragement et complicité.

Treize, sur scène, c’est lancinament poétique, c’est enraciné, c’est encombre-membre, c’est haut-le-corps détouré qui hurle en secrets à bras nos cœurs.

À l’époque où nous nous découvrons sur les tréteaux des fonds de bars, je ne sais que très peu du parcours qui se délite en front à la voix poignante, bouleversée, bouleversante, depuis la grotte s’incisive jusqu’à la gorge un visage confusément grave et délicat, un doux regard traversé par l’histoire, contenue, envers et contre sa crue.

La poésie, le slam, le rap, nous les explorons, je le crois communément, sur un flow guerrier, une détonation langagière de la chair, excisée des méandres de l’effroi au bide. Nous nous employons au travail de réparation, d’apaisement sur parole de la faillite humaine éprouvée.

Élire domicile dans l’épouvantaïble moi.

Parce qu’il a tout catapulté de l’intérieur, le corps, intoxiqué par l’expérience de la terreur silencieuse, ses fonctionnalités brouillées depuis l’abysse des cocktails chimiques s’arque, s’incline, redevable en tous actes manqués, en non-dits, en prosternations humiliées.

Bourdonne la solitude de l’internement indéfini, l’impertinence de dénuder l’expérience taboue, au risque de représailles, au risque de sa peau. Le corps bouilli s’enflamme par la bouche, sa lèvre inférieure affranchie du baratin médicinal.

La poésie incendie l’espace, au grand chut de sidération.

L’oppression régie les tables de loi de l’H.P, dont les disciples rédigent les sanctions saintes à l’agile assimilation, digestion, puis incinération intra-muros. Entre nos murs du corps, les parois sont franchies sans justificatif, sans législation, sans soin du jus qui coule chez tout.e un.e patient.e qui séjourne à contre-gré.

Cette agression ascendante n’a pas de nom, ne peut s’interpréter qu’à l’éprouvement, qu’à l’adhésion démentielle du symposium médical qui parque d’aucuns autres corps pour rattraper au dressage, à la déformation, au bourrage de bonnes mesures la réunification de l’état normal.

Y a pas de témoins sinon ce corps qui trinque, qui se transforme, se monstruose, sinon quelques notes retranscrites en carnets qu’on s’essaie à tenir pour traces, ces traces aux membres griffés de haine, ses livres de frappe bourrelées ou dispersées à l’étage.

Se sauver sauf fauve et veuf.

Du deuil à l’aliénation, le rabaissement s’ordinaire, la vigilance continue, la tension côtoie l’ennui, l’attente et dilemme du constat diagnostic, ce pour quoi on ne sait pas ce qu’on fabrique ici, ni comment agir là, passiviter pour partir vite, sans récidive, s’effacer sans lacets du tabloïd.

Irrémissiblement perquisitionné.es de l’esprit en civière, la psychiatrie nous harnache par la maladie pour ne plus jamais nous relâcher au demeurant libres et léger.es, au risque de l’éclope irrévocable. Plus jamais vivre dans la fermeté du temps présent, resurgir d’incertain passé et prévenir hagard.e à tout à l’heure.

Le sursis ne constitue pas une vie approuvable, ce à quoi nous sommes condamné.e.s, réduit.e.s de profil en victime, de face rescapé.e.s ou crevettes (même empâtées) outrepassées entre les mailles. Alors, on se rebricole un quotidien malagile, rythmé par la houle de tiroirs parasites à trier, par les accès de peur et réminiscences qui crachinent en trombes dans l’agglomération.

D’hier à demain, si je vous dis qu’on chuchote psychiatrie, qu’on grignote psychiatrie, qu’on somnole psychiatrie, qu’on se morfond psychiatrie, que mon hospice embrume psychiatrie, qu’aujourd’hui-même, je bosse en psychiatrie…

Alors alien.é.e.s ; sans aucun doute.
Humain.e.s ? D’autant plus habilement peaufiné.e.s.

Merci Treize, inaliénable merci,

SNG

Les références de l’ouvrage en question : Charge de Treize. Parution en format Poche, le 1er février 2024. (6.40€)

Pour suivre SNG sur Instagram @lestempsuspendule : https://www.instagram.com/lestempsuspendule/

Le blog de SNG : https://essen-g.blogspot.com/

Appel à témoignage : Abolir la contention

Bonjour,

Je suis actuellement dans l’écriture d’un livre autour de l’abolition de la contention en psychiatrie et de son système. Ce livre aura pour objectif de contribuer au débat centré depuis plusieurs années sur le seul encadrement légal de la contention.

Si encadrer légalement la contention est une nécessité, cela ne saurait légitimer unilatéralement ce genre de pratiques. Ainsi, j’aimerai m’appuyer sur des témoignages de personnes qui ont été attachées au cours de leurs hospitalisations en psychiatrie. Comment cela a-t-il été vécu ? Positivement, négativement ?

Ces témoignages seront anonymes et serviront de point d’appui sous forme de citations dans le chapitre sur le vécu de la contention.

De mon côté, au cours de ma carrière de psychiatre hospitalier, je n’ai jamais initié de prescription de contention. Dans le service où j’exerçais, nous n’utilisions pas ces pratiques. Il est donc possible de faire autrement puisque nous l’avons expérimenté collectivement. Ce livre a pour objectif de mettre en débat cette question.

Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : CPpsy@gmx.fr

Merci à vous,

Mathieu Bellahsen