Faut-il se révolter contre la psychiatrie ? [Soin Soin #1]

À l’occasion de la parution de Soin Soin, journal de réflexion sur le soin psychiatrique, nous vous proposons le texte d’Agathe qui clôt ce premier numéro (la version complète du journal est disponible en fin d’article).

Si la philosophie s’est posé la question de la localisation du psychisme humain, si elle s’est demandé où se situait le sujet, aujourd’hui, la psychiatrie le traite en paria. Pas de sujet qui pense en psychiatrie, pas d’individu libre et autonome, juste une mécanique chimique à réajuster. Mais la réajuster vers quoi ? Vers plus de normalité, c’est certain. Vers moins de bruit et de dommages pour une société qui ne supporte plus qu’on dévie un tant soit peu de sa trajectoire.

Aujourd’hui, être en bonne santé mentale c’est aller bien au sens d’aller dans le sens indiqué par la société. Ce n’est pas se sentir bien, ni même être heureux, non c’est suivre la ligne droite de la santé mentale. Cette ligne d’un devoir d’aller bien et de ne pas causer de tort à son environnement. Après le culte du corps en bonne santé, ne serait-on pas passé au culte de l’esprit sain. À la recherche des pervers narcissiques, des déviants en tous genres, la société recherche aujourd’hui et discrimine celui ou celle qui ne file pas droit. Avec une batterie d’injonctions à la pensée positive, au développement personnel, à la responsabilité individuelle face à des maux sociaux ou sociétaux qui nous accablent, la santé mentale se mue en bras armé d’un néolibéralisme qui décrète comment chacun de nous doit penser. Pour une acceptation meilleure d’un environnement social destructeur, des thérapies existent !

Alors quand le droit à se sentir bien dans sa tête se mue en injonction, en devoir d’aller bien et d’être suffisamment fabriqué par le système social pour y correspondre, qu’attendre de la psychiatrie? Peut-être qu’elle cesse d’être un contrôle social des plus récalcitrants à l’ordre établi, que cette récalcitrance soit volontaire ou non? Peut-être qu’elle cesse de contraindre à un comportement normé jusque dans les moindres détails microphysiques pour mener à l’incorporation des troubles sous l’effet de la contrainte extérieure. Tout cela, ce serait sûrement une limitation des dégâts occasionnés par cette forme de contrôle des comportements et des âmes déviantes. Ce serait peut-être un moyen aussi de se remettre à penser la folie autrement.

Si la folie, c’est la résistance biologique à un environnement pathogène restreint ou même plus large, alors comment envisager de ne s’attaquer qu’au seul «malade» et jamais à ce qui l’entoure. Alors oui, il y a des thérapies familiales, mais la famille est-elle réellement un foyer pathogène pour la personne qui souffre? N’y a-t-il pas plus largement dans les écoles, les entreprises, et à tous les niveaux de la société des foyers de souffrance et donc des foyers pathogènes que personne n’attaque jamais ? Peut-on penser que la folie émane au moins parfois d’un trop-plein de prise sur soi, et que tant que la situation perdure il n’y aura pas de moyen de se remettre plus ou moins bien de cette souffrance environnementale? C’est parce que les verrous sautent d’être trop serrés, que leur remettre un coup de vis à l’explosion est un non-sens contre-productif.

Gérer la folie par le sujet fou, c’est lui faire porter le poids exclusif de la responsabilité de ses troubles. C’est penser qu’il peut ou qu’il doit être le seul agent d’un aller mieux qu’il ne peut décréter. C’est renforcer sa folie par l’oppression sur lui seul et ce n’est pas traiter un environnement invivable pour lui. Bref, ce que nous promet la psychiatrie c’est contrôler socialement ses patients en leur forgeant un cadre social et médicamenteux aussi fermement verrouillé que ne l’étaient les cages de l’âge classique.

Alors faut-il se révolter pour se rétablir ?
Se révolter contre le système psychiatrique?
Se révolter contre son environnement ?
Se révolter contre une société qui relègue au rang de paria ses malades ?
Probablement…

Agathe

Survivre à la psychiatrie… et devenir pair-aidant #9

« Je suis Fabrice, j’ai 54 ans, je suis atteint d’un trouble bipolaire et je suis un survivant.

Mon retour à la vie date du 26 décembre 2021 à 11h14 lorsque j’ai appris que j’avais retrouvé un job après 5 ans sans emploi. C’était comme une renaissance.

Après des années de montagnes russes, j’ai le sentiment de revenir sur le plancher des vaches, à égalité avec les autres. Quand on est malade, on vous prend tout, votre identité, votre autonomie, votre libre arbitre, on vous infantilise. Vous quittez le monde des gens normaux et vous entrez dans l’univers des fous. Vous avez tout à coup la sensation de ne plus faire partie du monde des vivants. La maladie change tous les aspects de votre vie, vous tient à l’écart de vous-même et des autres.

J’ai connu l’hospitalisation sous contrainte, j’ai connu l’isolement, la contention, les traitements abrutissants aux effets secondaires violents, la « bienviolence », c’est à dire tout le mal qu’on vous fait pour votre bien ». J’en suis revenu.

Après un programme de rétablissement couronné par 4 ans et demi sans hospitalisation, dans quelques mois, je vais devenir pair-aidant. Je vais accompagner d’autres malades sur le chemin du rétablissement. Leur ouvrir le champ des possibles, leur dire que le diagnostic n’est qu’une étape, pas une condamnation, qu’ils peuvent compter sur leurs forces et leurs talents. Qu’on a tous une chance de s’en sortir, de se rétablir. Et, en somme, je vais faire de ma maladie mon métier. Si on me l’avait dit il-y-a 15 ans quand la maladie s’est invité dans ma vie, je ne l’aurais jamais cru. On met souvent en avant la vulnérabilité des personnes qui sont malades mais moi, aujourd’hui, après ce chemin de lutte et de rétablissement, je me sens fort.

Je me souviens, il y a longtemps, alors que j’étais conduit à l’hôpital sans mon consentement, cette chanson du groupe Téléphone résonnait à mes oreilles « les lumières dansent dans l’ambulance et elle tue sa dernière chance ». Aujourd’hui, je sais que les lumières ont fini de danser et elles ne m’ont pas tué. Voilà, c’est un fragment de vie : j’ai un parcours dont je suis fier. On a tous une chance, un talent et la vie fait qu’on parvient à le révéler ou pas. Moi, j’ai choisi d’aider les gens à trouver le leur. »

Fabrice


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Survivre à la psychiatrie #8

« Mon parcours psychiatrique a débuté à l’âge de 17 ans, en 1988. À cette époque, il n’existait aucune structure de soins pour les adolescents. J’ai donc été hospitalisée dans une clinique psychiatrique entourée d’adultes. Ce fût mon premier choc. J’étais en pleine dépression, j’avais fait une tentative de suicide suite au suicide de mon petit ami. Au sein de cette clinique, j’étais perdue et c’est une patiente qui est venue à moi. Mon accompagnement psy a été déplorable et j’ai même été abusée par le musicothérapeute. Je suis sortie 12 jours après à la demande de mes parents. À ma sortie j’ai affirmé à mes parents que « Les fous étaient dehors et non dedans ».

Entre deux hospitalisations, le généraliste me prescrivait du Temesta, je rechutais, de TS en TS, de deuils en deuils, j’ai perdu mes parents et des amis.

À 25 ans, nouvelle hospitalisation : aucun suivi de qualité, on me prescrit beaucoup trop de médicaments et c’est tout. Je suis shootée et désespérée.

Pendant 15 ans je refuserai tout traitement, je serai anti psychiatrie, je consulterai occasionnellement des psychologues jusqu’à ma dépression post partum qui a failli me coûter la vie suite à une TS. 5 jours de coma, longue hospitalisation, nouveau traitement, un suivi psy toujours aussi pauvre, j’en ressors sans avoir soigné ma dépression. On me prescrit du Tranxène et on m’oblige à cesser d’allaiter. Cette molécule va me désinhiber et me provoquer des phases maniaques.

Une véritable errance thérapeutique de plusieurs années renforcera l’alternance de phases maniaques et dépressives.

C’est à 41 ans, suite à une rupture que j’ ai fait une crise de décompensation. Mon entourage ne sachant pas gérer, j’ai demandé à être hospitalisée. Je suis restée 4 jours à pleurer toutes les larmes de mon corps, sans qu’aucun professionnel ne vienne vers moi. Là encore, ce sont les patients qui sont venus m’aider et me conseiller. J’ai enfin pu rencontrer le psychiatre qui a très vite posé le diagnostic de bipolarité-borderline. Mon 1er traitement m’a fait prendre 17 kgs et ne me convenait pas du tout. Je me suis sevrée seule et mes troubles sont réapparus. J’ai alterné entre suivi avec ce psychiatre et des périodes de 6 mois sans y aller, avec les conséquences de mes phases maniaques, des ruptures affectives essentiellement et d’autres hospitalisations.

À 46 ans, je rencontre l’homme qui m’accompagne aujourd’hui, il ne me juge pas et pour la première fois je décide de me soigner en acceptant un nouveau traitement et un suivi mensuel avec mon psychiatre. Je suis stabilisée depuis 6 ans.

J’ai suivi un programme thérapeutique d’un an qui m’a permis d’acquérir des outils de gestion de ma pathologie, psychoéducation mais aussi méditation, sophrologie, musicothérapie, auto-hypnose, ateliers de jeux collectifs et sport. Je ne me sers pas de tous ces outils quotidiennement mais lorsque j’en éprouve le besoin, je sais qu’ils sont à ma disposition. J’ai malgré tout un regard critique envers ces pratiques qui ne conviennent pas à tous les patients et qui peuvent les mettre sur le chemin des pseudos thérapies et de la spiritualité New Age.

Je considère aujourd’hui que j’ai subi de la maltraitance psychiatrique.

La psychothérapie que j’ai suivie pendant 6 ans m’a soutenue mais n’a jamais soigné ma pathologie.
J’ai perdu beaucoup d’années et d’énergie à errer, à souffrir, à ne pas être en capacité d’étudier, de travailler, à élever ma fille malgré tout du mieux que j’ai pu. Je me demande aujourd’hui comment j’ai réussi à traverser tout cela. Il faut une force incroyable et c’est sans aucun doute mon rôle de mère qui m’a fait tenir.

Oui, je peux dire que j’ai survécu à la psychiatrie. J’aurais préféré ne jamais avoir à prononcer cette phrase mais la réalité est qu’entre les années 90 et 2022, l’évolution de la psychiatrie a été bien trop lente et doit encore s’améliorer considérablement en terme de soins, de suivis, d’accessibilité à tous-tes. »

Iman – bipolaireborderline.jimdofree.com


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Survivre à la psychiatrie #7

Derrière les murs des hôpitaux aseptisés,
C’est là que se cache la vraie folie.
Les râles étouffants des patient enchaînés,
Y est d’ailleurs la seule mélodie.

Le traitement comme seul issu,
Coup de grâce du meurtre de notre âme,
Jamais le grand monstre n’est assez repu.
Il faudra pourtant bien déjouer leurs charmes.

Se rebeller, dire non
seront des signes d’une docilité défaillante,
Il va bien pourtant falloir retrouver la joie,
Au risque de ne pas passer 30.

J’invoque ce lieu où les contraires se côtoient.
Mes prières au cosmos seront mes seuls plaintes,
Que j’y trouve la grâce et non la contrainte.

@jooulzz

Histoire de la folie à l’âge classique [Michel Foucault]

Le livre Histoire de la folie à l’âge classique est tiré de la thèse du philosophe Michel Foucault, soutenue en mai 1961 sous le titre Folie et déraison.

Ce livre de Foucault est une minutieuse évocation du partage de la raison et de la déraison. Les matériaux de l’enquête sont empruntés à la littérature, à l’art, à la philosophie, mais aussi à l’histoire des institutions et des pratiques de la vie quotidienne. Il commence à l’époque médiévale humaniste de la folie pour arriver à nos jours où la folie se confine dans l’exclusion et l’aliénation.

Première partie

Chapitre I – Stultifera navis
Chapitre II – Le grand renfermement
Chapitre III – Le monde correctionnaire
Chapitre IV – Expériences de la folie
Chapitre V – Les insensés

13
56
92
124
150

Deuxième partie

Introduction
Chapitre I – Le fou au jardin des espèces
Chapitre II – La transcendance du délire
Chapitre III – Figures de la folie
Chapitre IV – Médecins et malades

181
193
226
269
316

Troisième partie

Introduction
Chapitre I – La grande peur
Chapitre II – Le nouveau partage
Chapitre III – Du bon usage de la liberté
Chapitre IV – Naissance de l’asile
Chapitre V – Le cercle anthropologique

363
373
401
440
483
531

Survivre à la psychiatrie #6 [Lylaeve Vaillandet]

J’aimerais contribuer à votre projet en proposant un poème que j’ai écrit quand j’étais en pédopsychiatrie.

Lylaeve Vaillandet

Ô
Compagnon d’un séjour de durée incertaine
Oublie donc ton sort
Oublie donc tes torts
Car
Moi aussi j’ai connu la souffrance et la peine
Et la mort
Et pire encore

Prends-moi la main, je veux tout négliger
Et, s’ils nous rattrapent, oublie ta dignité
Jetons-la à leur pieds, qu’ils se vautrent dessus
Sans rêves et sans espoirs, on ne sera plus déçus

Mimons cette joie que la vie nous a prise
Chantons, mon ami : la folie est de mise
Brandis ton ennui comme on brandit l’épée
On est seuls. Si seuls. Viens, allons nous tromper.

De mes camisoles chimiques [Alex]

illustration la table
La table

Ça commence doucement
Insidieusement
A peine 15 ans
« Juste des calmants »
Vraiment ?
J’en sais rien
Il est médecin
J’ai confiance en lui
Pourquoi douter de son avis ?
Première prescription
Pas de prévention
Aucune mention
De contre-indication
J’aurais pu en mourir
Aucun mot pour le décrire

Et puis ça empire
Toujours pas de mot pour le dire
Je ne sais pas vers qui me tourner
Tout se fait en silence et masqué
Orienté vers la psychiatrie
Je cherche à comprendre ma vie
S’ajoutent très rapidement
Premier diagnostic et traitement
Un antidépresseur comme médoc
C’est logique pour le doc
Y a toujours le hypnotiques
Et les anti-anxiolytiques
Pas davantage d’informations
Pour ma propre compréhension

Le temps passe mais rien ne va
Mon état ne s’améliore pas
Ma chimie ne fonctionne pas
S’aggrave l’automutilation
Se multiplient les hospitalisations
Le traitement change, évolue
Mon corps a une résistance accrue
C’est que je sens à peine
L’anesthésie de mes peines
Je n’ai pas conscience
De tous les effets de leur science
Mon esprit déjà se distord
Sans pouvoir leur donner tort

Énième tentative de suicide
Retrouvé les yeux vides
Ils changent de verdict
Trouble de la personnalité limite
Leur nouveau diagnostic
Une maladie
Décrétée à vie
Constat clinique
Conclusion psychiatrique
Sans appel, ni critique
Folie identifiée
Étiquette collée
Impossible de guérir
Juste traiter pour survivre
Antipsychotique
Antiépileptique
Chimie en combinaison
Correcteur et potentialisation
Ça ne veut plus rien dire
C’est normal selon leurs dires
J’y comprends plus rien
Mon corps subit sans fin
Les effets secondaires
Toujours délétères
L’accoutumance
Ou la démence

Je décide de reprendre le contrôle
Je veux jouer mon rôle
Je me renseigne, je m’informe
Psychotropes sous toutes ses formes
Je passe au crible les molécules
Légales ou non, je calcule
Je suis mon propre expert
Et je m’entoure de pair.es
Je veux être à nouveau moi-même
Simplement reprendre les rênes
Vivre réellement mes passions
Incarner à nouveau mes émotions
Aussi violentes soient-elle
En finir avec ce paradis artificiel
J’ai compris : leur jeu est sans fin
Je vois bien que ça ne règle rien
Toutes ces pilules dans ma paume
Étouffant juste les symptômes
Ils parlaient d’une béquille
Sans offrir d’alternatives
J’y ai perdu ma créativité
Et j’en ai oublié ma liberté

Commence la déconstruction
La psychiatrie remise en question
Des essais, des ressources,
L’antipsychiatrie comme nouvelle source
Je choisis de tendre vers un nouvel horizon
L’absence de médication
Mais il faut le faire méthodiquement
Pour ne pas risquer un nouvel internement
J’observe, je prends mon temps
Et je réduis les doses patiemment.

Alex

Voyage en psychiatrie [Anne-Lyse Delvaux]

Cet album rend hommage aux centaines de personnes que j’ai pu croiser dans mon voyage en psychiatrie, qui a duré vingt et un ans, et sur lequel je me retourne enfin pour tenter une résilience définitive.

Anne-Lyse Delvaux, novembre 2019

La valse des psychiatres [Anne-Claire]

« De l’art et la manière de soigner »

J’ai réussi à cumuler sept psychiatres en un an. Cela fait une belle moyenne d’un tous les deux mois. On pourrait croire que je les use jusqu’à la corde, même pas. Je les collectionne comme je collectionne les pilules. « Tiens, on va commencer par un somnifère. Ah mais ce n’est pas suffisant, rajoutons un hypnotique… Non, toujours pas, il est temps de tenter les antidépresseurs. Mais ce n’est pas encore assez, allez un anxiolytique par-dessus ». 

Le premier, je l’ai rencontré aux Urgences d’une petite ville de province. Je n’avais pas encore fait de tentative de suicide. J’avais parlé d’en faire, je ne dormais plus depuis trois jours, mon mari paniqué m’avait amené à l’hôpital. Le psychiatre m’avait écouté d’un air ennuyé avant de me renvoyer chez moi avec cette sentence : « Vous êtes d’un tempérament anxieux, l’arrivée d’un enfant s’accompagne toujours de beaucoup d’angoisses, rentrez chez vous et surmontez-les ». Non, on ne peut pas dire que celui-là m’avait poussé à la consommation de pilules. Par contre, il m’avait laissé encore plus désemparée que je n’étais arrivée. Non, ce n’était pas juste des angoisses passagères que de ne pas dormir DU TOUT pendant trois jours, même en ayant pris des somnifères. Non la crise que je ressentais, je ne pouvais l’affronter toute seule. Alors ma tante psychologue m’avait orienté en urgence vers un deuxième psychiatre. 

Le deuxième était un gentil taiseux. Il m’avait écouté quand j’étais en crise, quand j’avais parlé de me foutre en l’air. Une fois, j’avais réussi à le faire rire : « Oh mais vous savez, vous ne devriez pas faire crédit à vos patients suicidaires, je ne vous avais pas payé la dernière fois et si j’avais réussi ma tentative de suicide, vous auriez perdu 80 euros. »

Par contre, quand ça allait bien, ou du moins relativement mieux, je sentais que je l’emmerdais profondément, qu’il était chez lui avec son diner du soir pendant que je tentais de lui faire comprendre les angoisses tapies au fond de moi. D’une fois sur l’autre, il oubliait quels médicaments il m’avait prescrits. Pourtant, je continuais à me rendre bien sagement aux séances, à m’asseoir sur le fauteuil en face de lui, à jeter mon sac à mes pieds et à parler pour meubler le silence. Il y avait bien un divan mais je voulais éviter le cliché. Je n’étais pas encore prête pour cela. Ce n’était que mon deuxième psychiatre, juste un premier orteil trempé dans le monde merveilleux de l’inconscient.

La troisième m’a cueillie à mon réveil à l’hôpital… après ma première tentative de suicide. Une femme. D’une gentillesse inouïe, douce. Une vraie écoute. Elle m’a conseillé l’hospitalisation… alors j’ai accepté. Dans quoi n’avais-je pas plongé.

Aussitôt transférée dans le secteur psychiatrique de Sainte-Anne, voilà que je rencontre le quatrième psychiatre. L’entrée en matière est un peu rude. Je viens juste de me rendre compte que je suis enfermée, privée de liberté et que ça n’a rien à voir avec ce que naïvement je concevais des soins : de l’art-thérapie, des séances de yoga, du jardinage… Mon dieu, que je suis encore niaise. Alors j’accueille le quatrième psychiatre en lui disant entre deux sanglots que la prochaine fois, je ne me raterais pas. Que c’est bien beau les tentatives mais que la prochaine fois ce sera un suicide tout court. Il est brutal, petit, grossier et moche. M’assène des phrases comme « C’est affreux » quand je lui confie que j’ai un bébé qui m’attend à la maison. Comme si je ne le savais pas que j’ai cette part de monstruosité, que la situation est horrible. Et puis il veut me garder enfermée. Alors 72 heures plus tard, au moment où on m’autorise enfin à quitter les murs de Sainte-Anne, il m’assène que je suis peut-être bipolaire, que les antidépresseurs vont peut-être révéler ce trouble vu mes antécédents psychiatriques. Que si je recommence à vouloir me tuer ; dans son service lui s’en fout royalement, il pourra dormir sur ses deux oreilles, mais qu’il en a connu des patientes comme moi, souriantes, avenantes dont on ne voit pas la maladie et qui en ont fini pour de bon avec la vie. Et que si je recommence en dehors de l’hôpital psychiatrique ce sera la dévastation pour mes proches. Je me mets à pleurer, lui demande quel espoir j’ai. Il me répond qu’il s’en fout d’être l’odieux connard, qu’il m’aura prévenu. En fait, il en a trop vu. Et moi, en trois jours, je l’ai déjà trop vu. Ses paroles en revanche je les ai imprimées ; je ne suis bonne qu’à ça, déprimer et recommencer. 

Déménagement. Je retrouve le premier psychiatre que j’ai rencontré, celui des Urgences de la petite ville de province. Pas vraiment par choix. Au centre médico-psychologique c’est le seul qui soit disponible dans un délai raisonnable. On se demande bien pourquoi. J’ai un vague espoir de m’être trompée et que ce ne soit pas lui mais mon espoir est vite douché. En plus, pas moyen d’y couper, j’ai besoin de mon ordonnance. Alors j’y vais. Toujours la bonne élève, la bonne patiente. Mais ça ne manque pas, je recommence comme m’avait prévenu le psychiatre de Sainte-Anne. J’avale du xanax et des somnifères, trop bien sûr. Réveil aux Urgences à l’hôpital. Passage obligé par la case psychiatre avant d’obtenir mon bon de sortie. Il s’appelle Moïse celui-ci. Va-t-il me tirer des eaux troubles dans lesquelles je nage ? Au moins, il semble gentil. Quand il parle, je ne comprends pas tout, ce sont des métaphores un peu brumeuses. Mais j’obtiens mon ticket de sortie sans passer par la case hôpital psychiatrique, c’est toujours ça de gagné. En dehors, je retrouve l’autre psychiatre. Je lui avoue tout. Et là, la phrase que je garderais gravée dans ma mémoire : « Vous savez, si vous continuez, vous allez fatiguer tout le monde, à commencer par vos proches ». Accompagnée de cette sentence : « Il faut que vous changiez votre manière de penser ». Ah mais oui, bien sûr, tout s’éclaire, il suffit de changer sa manière de penser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Aussi simple à dire qu’à mettre en action…. Là, c’en est trop, je me rebelle et ruse pour ne plus jamais avoir affaire à lui. Je me débrouille pour retrouver Moïse. S’il ne m’a pas sorti de mon marasme, il a au moins le mérite de ne pas m’enfoncer davantage.

Les séances avec lui sont… spéciales. Je ne pige pas grand-chose. Il parle de pansements, de plaies à vif, de cicatrices. C’est bien beau mais je ne suis pas là pour une blessure de guerre. La mienne ne se voit pas. Et puis il accède à mes désirs, sans doute trop facilement. Je suis dans une phase où ça va bien. Alors je lui demande d’arrêter les antidépresseurs. Il acquiesce. En un mois, je devrais être sevrée de ma pilule quotidienne. Mais ça ne manque pas, retour aux Urgences. Des médicaments, trop de médicaments. Et du Doliprane pour me faire du mal. Cette fois, Moïse est ferme. Le bon de sortie, je peux oublier. Il veut me faire hospitaliser. Je fugue. Ils m’ont laissé mes vêtements. J’arrache la perfusion, me rhabille et file en chaussettes jusqu’à chez moi à dix heures du soir. Mon mari est catastrophé, il ne sait pas comment me faire entendre raison. Il arrivera à me faire entendre raison. Direction l’hôpital psychiatrique.

Là, c’est une sixième psychiatre qui m’accueille. Celle-ci ne me laisse que peu de souvenirs. Il faut dire que je ne l’ai vu à peine que deux fois 30 minutes. Avec elle, je découvre deux nouvelles molécules. Un anxiolytique et hop, un autre antidépresseur. 

Déménagement, une deuxième fois. Il faut trouver un nouveau psychiatre (on en arrive au septième !). Je n’ai pas l’ombre d’un commencement d’idée pour savoir qui choisir. Je me rends sur Doctolib et choisis une femme au hasard. Son cabinet est compliqué d’accès mais je finis par y arriver. Celle-ci est soignée : un maquillage apprêté, de nombreux bracelets aux poignets, des bagues qui étincèlent. Elle m’écoute dérouler mon histoire. A force de la répéter, je commence à la connaître par coeur cette histoire. Sauf que cette fois-ci la psychiatre m’interrompt : « Mais si vous faisiez une simple dépression post-partum, là au bout d’un an et demi, on serait en train de se dire au revoir. Vous êtes sûrement bipolaire ». Paf, le coup de poignard. La bipolarité ? Il n’en est pas question. Tant que cela reste une dépression, il y a un espoir de guérison. Mais la bipolarité c’est un grand, voire un gros, mot, c’est à vie. Et puis, elle ne me connaît pas cette femme. Elle ne sait quasiment rien de moi. C’est quoi ce diagnostic à l’emporte-pièce ?! 

Pourtant, je lui reste fidèle. Pas le courage de chercher un nouveau psychiatre, de tout reprendre depuis le début. Les séances se poursuivent par Zoom, la faute au confinement. C’est compliqué par Zoom de se livrer. Je ne suis de toute façon pas en confiance quand arrive ce qui devait arriver. J’avale des médicaments, toujours trop de médicaments. De nouveau, un psychiatre (le huitième, mais là je commence à perdre le compte) aux Urgences qui me laisse sortir vite. Maintenant j’ai appris la leçon, je sais quoi dire pour ne pas terminer enfermée dans une unité psychiatrique. Il gobe tout. De toute façon, l’hôpital est saturé, autant me laisser repartir. 

Il s’agit de retrouver ma psychiatre habituelle. A cette séance, celle-ci ne me laisse pas le choix. Elle ajoute une nouvelle molécule en plus des antidépresseurs : un régulateur d’humeur. Et me reparle de bipolarité. Mais cette fois-ci l’idée a eu le temps de cheminer, j’accepte de la considérer. Après tout, je suis tellement mal. Et si c’était vrai ? Tant pis pour la guérison, va pour les comprimés. Il est temps d’acheter un pilulier.

A la rentrée, changement de décor. Je retrouve ma psychiatre mais le cabinet a laissé place à une clinique privée. La psychiatre a recouvert ses jolies tenues d’une stricte blouse blanche. Seule fantaisie : les bijoux sont restés. Et puis à chaque fois, je ne peux m’empêcher de jeter un regard à ses pieds. Les mois passent : les ongles vernis viennent remplacer les baskets…. Je ne sais plus exactement quand cela arrive mais la psychiatre réussit à me faire baisser la garde. La psychiatre m’écoute. Vraiment. La question « Comment allez-vous ? » attend une réponse. Elle n’est pas là pour délivrer au plus vite son ordonnance, elle prend le temps. Bien sûr moi, j’ai encore la boule au ventre avant de la retrouver. Je redoutais tellement chacune des séances avec ses prédécesseurs, tout ne peut pas changer du jour au lendemain. A chaque fois, j’ai une demi-heure pour me préparer, le temps du trajet. 

Peu à peu, je me raconte. Je confie mes angoisses, mes pensées suicidaires. La psychiatre me regarde dans les yeux, d’un air grave. Elle opine. Oui, il n’y a rien de pire que la douleur psychique, oui, il n’y a rien de tel qu’une crise d’angoisse. Pas de jugement. Juste l’accueil. 

Certaines fois sont plus éprouvantes que d’autres. Quand je suis au fond du gouffre, je décris : la boule au ventre, l’envie de vomir, l’incapacité à dormir, l’envie d’en finir. La psychiatre me laisse aller au bout de mes pensées. Réfléchit. Elle ajuste le traitement mais n’empile pas les molécules les unes sur les autres. D’autres sont plus légères. Quand je vais bien, je pose des questions. On échange : sur nos métiers, l’actualité, quelques banalités.

Avec le recul, je me dis que j’ai une chance inouïe. D’un seul clic de souris, j’ai réussi à trouver de l’humanité. La valse des psychiatres est terminée. Un an s’écoule, deux. Je reste fidèle. Je prends mes rendez-vous bien à l’avance car je ne suis pas la seule à apprécier les qualités de cette psychiatre. 

La maladie, elle, ne connaît pas de répit. Une nouvelle fois, j’avale des médicaments. Une psychiatre aux Urgences. Je m’excuse de la déranger, de lui faire perdre son temps. Promis je ne voulais pas mourir, je voulais juste dormir. Peu après, je recommence. Atterrissage en réanimation. Je dors plusieurs jours avant de rencontrer une dixième psychiatre. Je ne sais même plus ce que je lui dis. Je suis encore trop shootée, tout se mélange. Mais j’échappe à l’hôpital psychiatrique. Je retrouve ma psychiatre à la clinique. Celle-ci m’attend, est déjà au courant, n’émet aucun jugement. Elle ne me lâche pas la main. Bien sûr, elle augmente les médicaments mais pas seulement. 

Et puis à mon grand étonnement, je demande à me faire hospitaliser en clinique privée. Je serai suivie par ma psychiatre. Sauf qu’une fois arrivée, c’est un homme qui entre dans ma chambre. Ma psychiatre a eu un empêchement, il la remplace au pied levé. En une demi-heure, il a le temps de me dérouler son CV. Ses faits d’armes, sa retraite, ses nouvelles activités bénévoles. Pour une fois c’est moi qui écoute, un brin médusée. Il cherche à m’impressionner ? Je me demande bien pourquoi, je ne suis qu’une petite jeune femme aux trop nombreux médicaments. Il est question de lithium Ma psychiatre me manque.

Pas longtemps. Je la retrouve dès le lendemain, la supplie de m’en aller. Décidément, les hospitalisations ce n’est pas ma tasse de thé. Vite, je reprends le rythme régulier : une demi-heure tous les mois, une ordonnance à chaque fois. Quand c’est ma psychiatre qui me confie qu’elle a besoin d’être opérée, d’être en convalescence. Les situations sont inversées. Pendant plusieurs mois, je vais devoir m’en passer. Je ne l’aurais jamais cru mais ces rendez-vous vont me manquer. Les ordonnances sont bien là mais ça ne suffit pas. La boule au ventre avait disparu, je la voyais à chaque fois avec plaisir.

Mais surprise ! Arrive le douzième psychiatre. Attention, lui est un expert. C’est du grand ponte. Il a été appelé à la rescousse par ma psychiatre habituelle qui me voyait douter de son diagnostic de bipolarité. Il pourrait être mon père : cheveux gris, chemise et pull bleu ciel. Il est doux, il m’écoute dérouler toute ma vie à commencer par mes nombreux déménagements (Le pauvre, en me demandant d’où je venais il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds). A la fin, ses conclusions sont sans appel : je ne souffre ni de dépression post-partum ni de bipolarité, je suis atteint de troubles anxieux. Ça me fait une belle jambe ça. « Troubles anxieux », vraiment ça ne claque pas comme nom de maladie. Et puis mes proches, que vont-ils dire mes proches ? Ce n’est pas une pathologie, tout le monde est anxieux, de là à en faire un diagnostic… Et puis surtout il me dit que j’entretiens moi-même le cercle vicieux de l’angoisse par des stratégies d’évitement. Euh… ben oui j’ai envie de dire : si on a peur de l’avion, on ne prend pas l’avion point barre. Et moi si j’ai peur de quitter mon mari, je ne quitte pas mon mari point à la ligne. En plus, il ne m’a vue qu’une heure et demie, un peu vite pour tout chambouler et tout remettre en cause. D’autant qu’il veut changer le traitement : avoir un recours massif aux antidépresseurs. Moi, quand j’entends les mots « recours massif » ça suffit à me rebuter. J’aime bien les médicaments mais merci, non merci.

Maintenant, il s’agit de ne plus ajouter de psychiatres à cette triste addition. Plus de passage aux Urgences, plus d’hospitalisations, plus de soi-disant experts. Juste ma psychiatre habituelle. Qui elle va devoir me supporter encore quelques années. Quel que soit le diagnostic, il s’agit bien d’un traitement à vie, d’un suivi régulier. 

SNG et la scientologie

Une bande-dessinée de SNG au sujet de la trouble Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH).


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Pour rappel, nos articles dénonçant l’action de la CCDH.