Blog

Survivre à la psychiatrie #7

Derrière les murs des hôpitaux aseptisés,
C’est là que se cache la vraie folie.
Les râles étouffants des patient enchaînés,
Y est d’ailleurs la seule mélodie.

Le traitement comme seul issu,
Coup de grâce du meurtre de notre âme,
Jamais le grand monstre n’est assez repu.
Il faudra pourtant bien déjouer leurs charmes.

Se rebeller, dire non
seront des signes d’une docilité défaillante,
Il va bien pourtant falloir retrouver la joie,
Au risque de ne pas passer 30.

J’invoque ce lieu où les contraires se côtoient.
Mes prières au cosmos seront mes seuls plaintes,
Que j’y trouve la grâce et non la contrainte.

@jooulzz

Histoire de la folie : L’Antiquité #1

Qu’est-ce qu’il y avait avant la psychiatrie ?

De la mania grecque à la psychiatrie en passant par la folie furieuse et l’hystérie, l’histoire de la folie regorge de concepts et de figures qui marquent encore aujourd’hui notre vision de ce qu’on appelle les fous. Avec Ariana (Xanaria) on s’est donc lancés dans la réalisation d’une série de lives sur Twitch pour essayer de vulgariser ce pan de l’histoire des sciences.

Histoire de la folie à l’âge classique [Michel Foucault]

Le livre Histoire de la folie à l’âge classique est tiré de la thèse du philosophe Michel Foucault, soutenue en mai 1961 sous le titre Folie et déraison.

Ce livre de Foucault est une minutieuse évocation du partage de la raison et de la déraison. Les matériaux de l’enquête sont empruntés à la littérature, à l’art, à la philosophie, mais aussi à l’histoire des institutions et des pratiques de la vie quotidienne. Il commence à l’époque médiévale humaniste de la folie pour arriver à nos jours où la folie se confine dans l’exclusion et l’aliénation.

Première partie

Chapitre I – Stultifera navis
Chapitre II – Le grand renfermement
Chapitre III – Le monde correctionnaire
Chapitre IV – Expériences de la folie
Chapitre V – Les insensés

13
56
92
124
150

Deuxième partie

Introduction
Chapitre I – Le fou au jardin des espèces
Chapitre II – La transcendance du délire
Chapitre III – Figures de la folie
Chapitre IV – Médecins et malades

181
193
226
269
316

Troisième partie

Introduction
Chapitre I – La grande peur
Chapitre II – Le nouveau partage
Chapitre III – Du bon usage de la liberté
Chapitre IV – Naissance de l’asile
Chapitre V – Le cercle anthropologique

363
373
401
440
483
531

Survivre à la psychiatrie #6 [Lylaeve Vaillandet]

J’aimerais contribuer à votre projet en proposant un poème que j’ai écrit quand j’étais en pédopsychiatrie.

Lylaeve Vaillandet

Ô
Compagnon d’un séjour de durée incertaine
Oublie donc ton sort
Oublie donc tes torts
Car
Moi aussi j’ai connu la souffrance et la peine
Et la mort
Et pire encore

Prends-moi la main, je veux tout négliger
Et, s’ils nous rattrapent, oublie ta dignité
Jetons-la à leur pieds, qu’ils se vautrent dessus
Sans rêves et sans espoirs, on ne sera plus déçus

Mimons cette joie que la vie nous a prise
Chantons, mon ami : la folie est de mise
Brandis ton ennui comme on brandit l’épée
On est seuls. Si seuls. Viens, allons nous tromper.

De mes camisoles chimiques [Alex]

illustration la table
La table

Ça commence doucement
Insidieusement
A peine 15 ans
« Juste des calmants »
Vraiment ?
J’en sais rien
Il est médecin
J’ai confiance en lui
Pourquoi douter de son avis ?
Première prescription
Pas de prévention
Aucune mention
De contre-indication
J’aurais pu en mourir
Aucun mot pour le décrire

Et puis ça empire
Toujours pas de mot pour le dire
Je ne sais pas vers qui me tourner
Tout se fait en silence et masqué
Orienté vers la psychiatrie
Je cherche à comprendre ma vie
S’ajoutent très rapidement
Premier diagnostic et traitement
Un antidépresseur comme médoc
C’est logique pour le doc
Y a toujours le hypnotiques
Et les anti-anxiolytiques
Pas davantage d’informations
Pour ma propre compréhension

Le temps passe mais rien ne va
Mon état ne s’améliore pas
Ma chimie ne fonctionne pas
S’aggrave l’automutilation
Se multiplient les hospitalisations
Le traitement change, évolue
Mon corps a une résistance accrue
C’est que je sens à peine
L’anesthésie de mes peines
Je n’ai pas conscience
De tous les effets de leur science
Mon esprit déjà se distord
Sans pouvoir leur donner tort

Énième tentative de suicide
Retrouvé les yeux vides
Ils changent de verdict
Trouble de la personnalité limite
Leur nouveau diagnostic
Une maladie
Décrétée à vie
Constat clinique
Conclusion psychiatrique
Sans appel, ni critique
Folie identifiée
Étiquette collée
Impossible de guérir
Juste traiter pour survivre
Antipsychotique
Antiépileptique
Chimie en combinaison
Correcteur et potentialisation
Ça ne veut plus rien dire
C’est normal selon leurs dires
J’y comprends plus rien
Mon corps subit sans fin
Les effets secondaires
Toujours délétères
L’accoutumance
Ou la démence

Je décide de reprendre le contrôle
Je veux jouer mon rôle
Je me renseigne, je m’informe
Psychotropes sous toutes ses formes
Je passe au crible les molécules
Légales ou non, je calcule
Je suis mon propre expert
Et je m’entoure de pair.es
Je veux être à nouveau moi-même
Simplement reprendre les rênes
Vivre réellement mes passions
Incarner à nouveau mes émotions
Aussi violentes soient-elle
En finir avec ce paradis artificiel
J’ai compris : leur jeu est sans fin
Je vois bien que ça ne règle rien
Toutes ces pilules dans ma paume
Étouffant juste les symptômes
Ils parlaient d’une béquille
Sans offrir d’alternatives
J’y ai perdu ma créativité
Et j’en ai oublié ma liberté

Commence la déconstruction
La psychiatrie remise en question
Des essais, des ressources,
L’antipsychiatrie comme nouvelle source
Je choisis de tendre vers un nouvel horizon
L’absence de médication
Mais il faut le faire méthodiquement
Pour ne pas risquer un nouvel internement
J’observe, je prends mon temps
Et je réduis les doses patiemment.

Alex

Réponse à « En finir avec la camisole chimique? »

Lucie répond à l’article En finir avec la camisole chimique ? et à la question des traitements médicamenteux.


Je vais m’exprimer en fonction de mon vécu, ma petite expérience, et de mon trouble (bipolaire).

Je ne connais pas les conditions dans les hôpitaux psychiatriques. Pour avoir entendu et lu des témoignages, je suis persuadée que l’attachement et les chambres d’isolement pourraient être évités, et surtout, remplacés par d’autres moyens humains. Je pense que c’est une expérience traumatisante, et qui déshumanise et que l’on doit dénoncer, et agir pour proposer des solutions alternatives, pas rester uniquement dans la dénonciation. Je n’ai pas connu non plus l’hospitalisation sous contrainte.

Par contre, je connais le fait de recevoir un diagnostic que l’on dit incurable, diagnostic peu flatteur de folle, je connais la médication qu’on me propose à vie, je connais ce qu’il se passe quand on arrête une médication. Je connais ma vie d’avant sans médication (bonjour alternances de dépression et d’euphorie chaotiques). Je connais la reconnaissance travailleur adulte handicapé, l’allocation adulte handicapé, et ma case « handicapée mentale ». Alors qu’en fait, je ne me juge ni folle, et encore moins quand je regarde le monde autour de moi. Je ne souffre plus de mon étiquette, ni de mon traitement.

En dehors de l’hôpital psychiatrique, personne ne m’impose de prendre un traitement, ni de consulter un psychiatre. Je le fais depuis 7 ans, de mon plein gré, avec grande attention, et surtout je me renseigne.

Qu’est-ce que je prends ? Qu’est-ce que cette molécule ? Sur quoi agit-elle ? Est-ce un thymorégulateur ? Un anti-psychotique ? Un antidépresseur ? Combien de durée de vie dans le corps ? Pourquoi on me donne ça ? C’est quoi les effets secondaires ? Qu’est-ce que le trouble bipolaire ? Qu’en pense-t-on en France ? A l’étranger ? Quelle part de chimie dans ce trouble ? Quelle part de personnalité, environnement, de psychologie (ou autre que j’oublie) dans ce trouble ?

Et le meilleur, de mon point de vue, c’est ce que vous faites ici, je lis et j’échange avec ceux qui en parleront toujours le mieux et le plus juste : les fous.

Gardez cet esprit critique que vous avez Comme des fous, et bravo pour ça. Observez, analysez, réfléchissez pour vous et pour le bien-être collectif des fous, continuez d’agir comme vous le faites avec du CONCRET, des actes.

Oui, dans un premier temps, on rejette tout, bien-sûr. Diagnostic, et traitement. La molécule miracle n’existe pas.

En France, on insiste énormément sur la médication, c’est dramatique. Pourquoi ? Parce qu’on ne nous donne pas d’explication sur ce traitement, sur ce trouble, et encore moins des conseils pour vivre au quotidien, des associations, etc.

On évalue nos symptômes, on ajuste en traitement, et ce que j’ai trouvé le plus dur à entendre : « en fait, il n’y a pas vraiment de traitement, on tâtonne, on fait du mieux qu’on peut, la science avance, on attend ». Qui a envie d’entendre ça ? J’avais juste envie d’entendre : « okey bébé, je te donne un bonbon, et puis ça passe ».

Non, je ne voulais pas entendre à 24 ans : « Salut t’as un trouble, on sait pas trop ce que c’est, on va te donner des médicaments, on ne sait pas trop si ça marche, mais t’inquiètes ça va passer ».

J’avais envie d’entendre : « Viens, il y a plein de centres en France où on va tout t’expliquer. On réfléchit tous ensemble à ces troubles mentaux, chacun donne son expérience, son vécu, on a aussi avec nous des soignants qu’on forme, des spécialistes qui étudient le trouble et son ensemble sous toutes les coutures, tous les jours, main dans la main. Les psychiatres t’expliquent la part chimique évaluée dans ton trouble, tout en t’indiquant que ce n’est qu’une infime partie de ton « traitement » et qu’il n’est qu’une béquille. On est là, on va tout t’expliquer, et ce qu’on explique pas, on va le trouver ensemble ».

Prendre ses médicaments et ne rien faire d’autre, comme c’est bien dit dans l’article, n’a quasiment aucune utilité. Malheureusement, de l’autre côté, ne pas le prendre mais établir tout le reste (si précieux) : psychothérapies, activités bien-être, information à l’entourage, groupe d’entraide etc. apparemment ne suffit pas non plus.

Si un jour vous trouvez ne serait-ce qu’une seule personne qui puisse dire qu’elle gère ses crises maniaques, ses profondes dépressions, sans traitement, mais avec un protocole tout autre, alors cette personne là sera une clé d’un changement très important que l’on devra surmédiatiser, et je serai la première derrière. Je l’attends toujours.

Je pourrais être bipolaire oui, sans médication, seule, ? Oui dans un désert. Pas dans la société dans laquelle je vis.

Dans la vie, j’aime le compromis. Pas de surdiabolisation des fous, mais pas de surdiabolisation de la psychiatrie actuelle. C’est pas les fous VS les psychiatres. L’idéal ce serait les fous AVEC la psychiatrie.

Où trouves-tu la force de penser je cite ?  « Je ne crois plus à la maladie et à son incurabilité, je crois même qu’avec un bon accompagnement on peut dépasser ses traumas, accepter ses limitations et se passer du traitement chimique. »

Sur quoi ce base cette croyance intime ? C’est un de mes buts dans la vie, prouver que c’est possible. J’espère. Mais je ne « crois » pas.

Tant que je n’ai pas un exemple vivant devant moi de personne avec trouble bipolaire bien dans sa peau, je suis mon premier contre-exemple. J’ai tout le protocole hors-médication mis en place (après de longues années). J’ai testé sans la médication, je n’ai fait qu’aggraver mon cas. J’ai l’espoir, et je te comprends.

J’ai l’espoir tout comme vous, qu’on se rassemble, qu’on échange, qu’on fasse changer la vision des troubles mentaux. Comme le dit Agathe dans la vidéo, c’est montrer qu’on a une parole cohérente, intelligente, et fiable. Folie ne veut pas dire que nous sommes dangereux ou bien que nous manquons « d’intellect ».

Fallait bien choisir un mot, on en trouvera peut être un autre.

En attendant, continuez d’être ce contre-média. En attendant, je prends ma médication volontaire, faute de mieux, en me disant que le diabète c’est aussi incurable, comme tout un tas de maladies, et que la molécule que je prends (un anti-épileptique) ne fait pas beaucoup de dégâts comparée à d’autres.

Ça m’emmerde oui, c’est injuste, peut-être, je me serai bien passée de la bipolarité et d’une institution psychiatrique française défaillante.

Ça ne fait pas de moi un mouton de la société qui prend docilement son bonbon et qui se range dans sa case bien sagement.

J’attends bien de vous Comme des fous, j’attends bien de vous les fous qui passez sur ce blog, et de moi, que la psychiatrie actuelle se démode, et change. Je n’attends pas en fait, il faut « faire ».

Un auteur que j’aime beaucoup dit cette phrase : “Ne t’attaque pas au système, démode-le !” (extrait du Livre du voyage de Werber).

Je vous mets l’extrait, la révolution, oui. Voici une autre manière de la penser.

« Il est cubique, titanesque, froid.
Il est doté de chenilles qui écrasent tout.
C’est le système social dans lequel tu es inséré.
Sur ses tours tu reconnais plusieurs têtes. Il y a celles
de tes professeurs,
de tes chefs hiérarchiques,
des policiers,
des militaires,
des prêtres,
des politiciens,
des fonctionnaires,
des médecins,
qui sont censés toujours te dire si tu as agi bien ou mal.
Et le comportement que tu dois adopter pour rester dans le troupeau.

C’est le Système.

Contre lui ton épée ne peut rien.
Quand tu le frappes, le Système te bombarde de feuilles :
carnets de notes,
P.V.,
formulaires de Sécurité sociale à compléter si tu veux être remboursé,
feuilles d’impôts majorés pour cause de retard de paiement,
formulaires de licenciement,
déclarations de fin de droit au chômage,
quittances de loyer, charges locatives, électricité, téléphone, eau, impôts locaux, impôts fonciers, redevance, avis de saisie d’huissier, menace de fichage à la Banque de France, convocations pour éclaircir ta situation familiale, réclamations de fiche d’état civil datée de moins de deux mois…

Le Système est trop grand, trop lourd, trop ancien, trop complexe.

Derrière lui, tous les assujettis au Système avancent, enchaînés.
Ils remplissent hâtivement au stylo des formulaires.
Certains sont affolés car la date limite est dépassée.
D’autres paniquent car il leur manque un papier officiel.
Certains essaient, quand c’est trop inconfortable, de se dégager un peu le cou.

Le Système approche.

Il tend vers toi un collier de fer qui va te relier à la chaîne de tous ceux qui sont déjà ses prisonniers.
Il avance en sachant que tout va se passer automatiquement et que tu n’as aucun choix ni aucun moyen de l’éviter.

Tu me demandes que faire.
Je te réponds que, contre le Système, il faut faire la révolution.

La quoi ?
LA RÉVOLUTION.

Tu noues alors un turban rouge sur ton front, tu saisis le premier drapeau qui traîne et tu le brandis en criant :
« Mort au Système. »
Je crains que tu ne te trompes.
En agissant ainsi, non seulement tu n’as aucune chance de gagner, mais tu renforces le Système.
Regarde, il vient de resserrer les colliers d’un cran en prétextant que c’est pour se défendre contre « ta » révolution.
Les enchaînés ne te remercient pas.

Avant, ils avaient encore un petit espoir d’élargir le métal en le tordant.
À cause de toi, c’est encore plus difficile.
Désormais, tu as non seulement le Système contre toi, mais tous les enchaînés.
Et ce drapeau que tu brandis, est-il vraiment le « tien » ?

Désolé, j’aurais dû t’avertir.
Le Système se nourrit de l’énergie de ses adversaires.
Parfois il fabrique leurs drapeaux, puis les leur tend.

Tu t’es fait piéger !
Ne t’inquiète pas : tu n’es pas le premier.

Alors, que faire, se soumettre?
Non.

Tu es ici pour apprendre à vaincre et non pour te résigner.
Contre le Système il va donc te falloir inventer une autre forme de révolution.
Je te propose de mettre entre parenthèses une lettre.
Au lieu de faire la révolution des autres, fais ta (r)évolution personnelle.
Plutôt que de vouloir que les autres soient parfaits, évolue toi-même.
Cherche, explore, invente.
Les inventeurs, voilà les vrais rebelles !

Ton cerveau est le seul territoire à conquérir.
Pose ton épée.
Renonce à tout esprit de violence, de vengeance ou d’envie.
Au lieu de détruire ce colosse ambulant sur lequel tout le monde s’est déjà cassé les dents, ramasse un peu de terre et bâtis ton propre édifice dans ton coin.
Invente. Crée. Propose autre chose.
Même si ça ne ressemble au début qu’à un château de sable, c’est la meilleure manière de t’attaquer à cet adversaire.
Sois ambitieux.
Essaie de faire que ton propre système soit meilleur que le Système en place.
Automatiquement le système ancien sera dépassé.

C’est parce que personne ne propose autre chose d’intéressant que le Système écrase les gens.
De nos jours, il y a d’un côté les forces de l’immobilisme qui veulent la continuité, et de l’autre, les forces de la réaction qui, par nostalgie du passé, te proposent de lutter contre l’immobilisme en revenant à des systèmes archaïques.
Méfie-toi de ces deux impasses.

Il existe forcément une troisième voie qui consiste à aller de l’avant.
Invente-la.
Ne t’attaque pas au Système, démode-le !

Allez, construis vite.
Appelle ton symbole et introduis-le dans ton château de sable.
Mets-y tout ce que tu es : tes couleurs, tes musiques, les images de tes rêves.

Regarde.
Non seulement le Système commence à se lézarder.
Mais c’est lui qui vient examiner ton travail.
Le Système t’encourage à continuer.
C’est ça qui est incroyable.
Le Système n’est pas « méchant », il est dépassé.
Le Système est conscient de sa propre vétusté.
Et il attendait depuis longtemps que quelqu’un comme toi ait le courage de proposer autre chose.
Les enchaînés commencent à discuter entre eux.
Ils se disent qu’ils peuvent faire de même.

Soutiens-les.
Plus il y aura de créations originales, plus le Système ancien devra renoncer à ses prérogatives. »

Le Livre du voyage, par Bernard Werber

Lucie, le 29 mars 2021.

Voyage en psychiatrie [Anne-Lyse Delvaux]

Cet album rend hommage aux centaines de personnes que j’ai pu croiser dans mon voyage en psychiatrie, qui a duré vingt et un ans, et sur lequel je me retourne enfin pour tenter une résilience définitive.

Anne-Lyse Delvaux, novembre 2019

La valse des psychiatres [Anne-Claire]

« De l’art et la manière de soigner »

J’ai réussi à cumuler sept psychiatres en un an. Cela fait une belle moyenne d’un tous les deux mois. On pourrait croire que je les use jusqu’à la corde, même pas. Je les collectionne comme je collectionne les pilules. « Tiens, on va commencer par un somnifère. Ah mais ce n’est pas suffisant, rajoutons un hypnotique… Non, toujours pas, il est temps de tenter les antidépresseurs. Mais ce n’est pas encore assez, allez un anxiolytique par-dessus ». 

Le premier, je l’ai rencontré aux Urgences d’une petite ville de province. Je n’avais pas encore fait de tentative de suicide. J’avais parlé d’en faire, je ne dormais plus depuis trois jours, mon mari paniqué m’avait amené à l’hôpital. Le psychiatre m’avait écouté d’un air ennuyé avant de me renvoyer chez moi avec cette sentence : « Vous êtes d’un tempérament anxieux, l’arrivée d’un enfant s’accompagne toujours de beaucoup d’angoisses, rentrez chez vous et surmontez-les ». Non, on ne peut pas dire que celui-là m’avait poussé à la consommation de pilules. Par contre, il m’avait laissé encore plus désemparée que je n’étais arrivée. Non, ce n’était pas juste des angoisses passagères que de ne pas dormir DU TOUT pendant trois jours, même en ayant pris des somnifères. Non la crise que je ressentais, je ne pouvais l’affronter toute seule. Alors ma tante psychologue m’avait orienté en urgence vers un deuxième psychiatre. 

Le deuxième était un gentil taiseux. Il m’avait écouté quand j’étais en crise, quand j’avais parlé de me foutre en l’air. Une fois, j’avais réussi à le faire rire : « Oh mais vous savez, vous ne devriez pas faire crédit à vos patients suicidaires, je ne vous avais pas payé la dernière fois et si j’avais réussi ma tentative de suicide, vous auriez perdu 80 euros. »

Par contre, quand ça allait bien, ou du moins relativement mieux, je sentais que je l’emmerdais profondément, qu’il était chez lui avec son diner du soir pendant que je tentais de lui faire comprendre les angoisses tapies au fond de moi. D’une fois sur l’autre, il oubliait quels médicaments il m’avait prescrits. Pourtant, je continuais à me rendre bien sagement aux séances, à m’asseoir sur le fauteuil en face de lui, à jeter mon sac à mes pieds et à parler pour meubler le silence. Il y avait bien un divan mais je voulais éviter le cliché. Je n’étais pas encore prête pour cela. Ce n’était que mon deuxième psychiatre, juste un premier orteil trempé dans le monde merveilleux de l’inconscient.

La troisième m’a cueillie à mon réveil à l’hôpital… après ma première tentative de suicide. Une femme. D’une gentillesse inouïe, douce. Une vraie écoute. Elle m’a conseillé l’hospitalisation… alors j’ai accepté. Dans quoi n’avais-je pas plongé.

Aussitôt transférée dans le secteur psychiatrique de Sainte-Anne, voilà que je rencontre le quatrième psychiatre. L’entrée en matière est un peu rude. Je viens juste de me rendre compte que je suis enfermée, privée de liberté et que ça n’a rien à voir avec ce que naïvement je concevais des soins : de l’art-thérapie, des séances de yoga, du jardinage… Mon dieu, que je suis encore niaise. Alors j’accueille le quatrième psychiatre en lui disant entre deux sanglots que la prochaine fois, je ne me raterais pas. Que c’est bien beau les tentatives mais que la prochaine fois ce sera un suicide tout court. Il est brutal, petit, grossier et moche. M’assène des phrases comme « C’est affreux » quand je lui confie que j’ai un bébé qui m’attend à la maison. Comme si je ne le savais pas que j’ai cette part de monstruosité, que la situation est horrible. Et puis il veut me garder enfermée. Alors 72 heures plus tard, au moment où on m’autorise enfin à quitter les murs de Sainte-Anne, il m’assène que je suis peut-être bipolaire, que les antidépresseurs vont peut-être révéler ce trouble vu mes antécédents psychiatriques. Que si je recommence à vouloir me tuer ; dans son service lui s’en fout royalement, il pourra dormir sur ses deux oreilles, mais qu’il en a connu des patientes comme moi, souriantes, avenantes dont on ne voit pas la maladie et qui en ont fini pour de bon avec la vie. Et que si je recommence en dehors de l’hôpital psychiatrique ce sera la dévastation pour mes proches. Je me mets à pleurer, lui demande quel espoir j’ai. Il me répond qu’il s’en fout d’être l’odieux connard, qu’il m’aura prévenu. En fait, il en a trop vu. Et moi, en trois jours, je l’ai déjà trop vu. Ses paroles en revanche je les ai imprimées ; je ne suis bonne qu’à ça, déprimer et recommencer. 

Déménagement. Je retrouve le premier psychiatre que j’ai rencontré, celui des Urgences de la petite ville de province. Pas vraiment par choix. Au centre médico-psychologique c’est le seul qui soit disponible dans un délai raisonnable. On se demande bien pourquoi. J’ai un vague espoir de m’être trompée et que ce ne soit pas lui mais mon espoir est vite douché. En plus, pas moyen d’y couper, j’ai besoin de mon ordonnance. Alors j’y vais. Toujours la bonne élève, la bonne patiente. Mais ça ne manque pas, je recommence comme m’avait prévenu le psychiatre de Sainte-Anne. J’avale du xanax et des somnifères, trop bien sûr. Réveil aux Urgences à l’hôpital. Passage obligé par la case psychiatre avant d’obtenir mon bon de sortie. Il s’appelle Moïse celui-ci. Va-t-il me tirer des eaux troubles dans lesquelles je nage ? Au moins, il semble gentil. Quand il parle, je ne comprends pas tout, ce sont des métaphores un peu brumeuses. Mais j’obtiens mon ticket de sortie sans passer par la case hôpital psychiatrique, c’est toujours ça de gagné. En dehors, je retrouve l’autre psychiatre. Je lui avoue tout. Et là, la phrase que je garderais gravée dans ma mémoire : « Vous savez, si vous continuez, vous allez fatiguer tout le monde, à commencer par vos proches ». Accompagnée de cette sentence : « Il faut que vous changiez votre manière de penser ». Ah mais oui, bien sûr, tout s’éclaire, il suffit de changer sa manière de penser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Aussi simple à dire qu’à mettre en action…. Là, c’en est trop, je me rebelle et ruse pour ne plus jamais avoir affaire à lui. Je me débrouille pour retrouver Moïse. S’il ne m’a pas sorti de mon marasme, il a au moins le mérite de ne pas m’enfoncer davantage.

Les séances avec lui sont… spéciales. Je ne pige pas grand-chose. Il parle de pansements, de plaies à vif, de cicatrices. C’est bien beau mais je ne suis pas là pour une blessure de guerre. La mienne ne se voit pas. Et puis il accède à mes désirs, sans doute trop facilement. Je suis dans une phase où ça va bien. Alors je lui demande d’arrêter les antidépresseurs. Il acquiesce. En un mois, je devrais être sevrée de ma pilule quotidienne. Mais ça ne manque pas, retour aux Urgences. Des médicaments, trop de médicaments. Et du Doliprane pour me faire du mal. Cette fois, Moïse est ferme. Le bon de sortie, je peux oublier. Il veut me faire hospitaliser. Je fugue. Ils m’ont laissé mes vêtements. J’arrache la perfusion, me rhabille et file en chaussettes jusqu’à chez moi à dix heures du soir. Mon mari est catastrophé, il ne sait pas comment me faire entendre raison. Il arrivera à me faire entendre raison. Direction l’hôpital psychiatrique.

Là, c’est une sixième psychiatre qui m’accueille. Celle-ci ne me laisse que peu de souvenirs. Il faut dire que je ne l’ai vu à peine que deux fois 30 minutes. Avec elle, je découvre deux nouvelles molécules. Un anxiolytique et hop, un autre antidépresseur. 

Déménagement, une deuxième fois. Il faut trouver un nouveau psychiatre (on en arrive au septième !). Je n’ai pas l’ombre d’un commencement d’idée pour savoir qui choisir. Je me rends sur Doctolib et choisis une femme au hasard. Son cabinet est compliqué d’accès mais je finis par y arriver. Celle-ci est soignée : un maquillage apprêté, de nombreux bracelets aux poignets, des bagues qui étincèlent. Elle m’écoute dérouler mon histoire. A force de la répéter, je commence à la connaître par coeur cette histoire. Sauf que cette fois-ci la psychiatre m’interrompt : « Mais si vous faisiez une simple dépression post-partum, là au bout d’un an et demi, on serait en train de se dire au revoir. Vous êtes sûrement bipolaire ». Paf, le coup de poignard. La bipolarité ? Il n’en est pas question. Tant que cela reste une dépression, il y a un espoir de guérison. Mais la bipolarité c’est un grand, voire un gros, mot, c’est à vie. Et puis, elle ne me connaît pas cette femme. Elle ne sait quasiment rien de moi. C’est quoi ce diagnostic à l’emporte-pièce ?! 

Pourtant, je lui reste fidèle. Pas le courage de chercher un nouveau psychiatre, de tout reprendre depuis le début. Les séances se poursuivent par Zoom, la faute au confinement. C’est compliqué par Zoom de se livrer. Je ne suis de toute façon pas en confiance quand arrive ce qui devait arriver. J’avale des médicaments, toujours trop de médicaments. De nouveau, un psychiatre (le huitième, mais là je commence à perdre le compte) aux Urgences qui me laisse sortir vite. Maintenant j’ai appris la leçon, je sais quoi dire pour ne pas terminer enfermée dans une unité psychiatrique. Il gobe tout. De toute façon, l’hôpital est saturé, autant me laisser repartir. 

Il s’agit de retrouver ma psychiatre habituelle. A cette séance, celle-ci ne me laisse pas le choix. Elle ajoute une nouvelle molécule en plus des antidépresseurs : un régulateur d’humeur. Et me reparle de bipolarité. Mais cette fois-ci l’idée a eu le temps de cheminer, j’accepte de la considérer. Après tout, je suis tellement mal. Et si c’était vrai ? Tant pis pour la guérison, va pour les comprimés. Il est temps d’acheter un pilulier.

A la rentrée, changement de décor. Je retrouve ma psychiatre mais le cabinet a laissé place à une clinique privée. La psychiatre a recouvert ses jolies tenues d’une stricte blouse blanche. Seule fantaisie : les bijoux sont restés. Et puis à chaque fois, je ne peux m’empêcher de jeter un regard à ses pieds. Les mois passent : les ongles vernis viennent remplacer les baskets…. Je ne sais plus exactement quand cela arrive mais la psychiatre réussit à me faire baisser la garde. La psychiatre m’écoute. Vraiment. La question « Comment allez-vous ? » attend une réponse. Elle n’est pas là pour délivrer au plus vite son ordonnance, elle prend le temps. Bien sûr moi, j’ai encore la boule au ventre avant de la retrouver. Je redoutais tellement chacune des séances avec ses prédécesseurs, tout ne peut pas changer du jour au lendemain. A chaque fois, j’ai une demi-heure pour me préparer, le temps du trajet. 

Peu à peu, je me raconte. Je confie mes angoisses, mes pensées suicidaires. La psychiatre me regarde dans les yeux, d’un air grave. Elle opine. Oui, il n’y a rien de pire que la douleur psychique, oui, il n’y a rien de tel qu’une crise d’angoisse. Pas de jugement. Juste l’accueil. 

Certaines fois sont plus éprouvantes que d’autres. Quand je suis au fond du gouffre, je décris : la boule au ventre, l’envie de vomir, l’incapacité à dormir, l’envie d’en finir. La psychiatre me laisse aller au bout de mes pensées. Réfléchit. Elle ajuste le traitement mais n’empile pas les molécules les unes sur les autres. D’autres sont plus légères. Quand je vais bien, je pose des questions. On échange : sur nos métiers, l’actualité, quelques banalités.

Avec le recul, je me dis que j’ai une chance inouïe. D’un seul clic de souris, j’ai réussi à trouver de l’humanité. La valse des psychiatres est terminée. Un an s’écoule, deux. Je reste fidèle. Je prends mes rendez-vous bien à l’avance car je ne suis pas la seule à apprécier les qualités de cette psychiatre. 

La maladie, elle, ne connaît pas de répit. Une nouvelle fois, j’avale des médicaments. Une psychiatre aux Urgences. Je m’excuse de la déranger, de lui faire perdre son temps. Promis je ne voulais pas mourir, je voulais juste dormir. Peu après, je recommence. Atterrissage en réanimation. Je dors plusieurs jours avant de rencontrer une dixième psychiatre. Je ne sais même plus ce que je lui dis. Je suis encore trop shootée, tout se mélange. Mais j’échappe à l’hôpital psychiatrique. Je retrouve ma psychiatre à la clinique. Celle-ci m’attend, est déjà au courant, n’émet aucun jugement. Elle ne me lâche pas la main. Bien sûr, elle augmente les médicaments mais pas seulement. 

Et puis à mon grand étonnement, je demande à me faire hospitaliser en clinique privée. Je serai suivie par ma psychiatre. Sauf qu’une fois arrivée, c’est un homme qui entre dans ma chambre. Ma psychiatre a eu un empêchement, il la remplace au pied levé. En une demi-heure, il a le temps de me dérouler son CV. Ses faits d’armes, sa retraite, ses nouvelles activités bénévoles. Pour une fois c’est moi qui écoute, un brin médusée. Il cherche à m’impressionner ? Je me demande bien pourquoi, je ne suis qu’une petite jeune femme aux trop nombreux médicaments. Il est question de lithium Ma psychiatre me manque.

Pas longtemps. Je la retrouve dès le lendemain, la supplie de m’en aller. Décidément, les hospitalisations ce n’est pas ma tasse de thé. Vite, je reprends le rythme régulier : une demi-heure tous les mois, une ordonnance à chaque fois. Quand c’est ma psychiatre qui me confie qu’elle a besoin d’être opérée, d’être en convalescence. Les situations sont inversées. Pendant plusieurs mois, je vais devoir m’en passer. Je ne l’aurais jamais cru mais ces rendez-vous vont me manquer. Les ordonnances sont bien là mais ça ne suffit pas. La boule au ventre avait disparu, je la voyais à chaque fois avec plaisir.

Mais surprise ! Arrive le douzième psychiatre. Attention, lui est un expert. C’est du grand ponte. Il a été appelé à la rescousse par ma psychiatre habituelle qui me voyait douter de son diagnostic de bipolarité. Il pourrait être mon père : cheveux gris, chemise et pull bleu ciel. Il est doux, il m’écoute dérouler toute ma vie à commencer par mes nombreux déménagements (Le pauvre, en me demandant d’où je venais il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds). A la fin, ses conclusions sont sans appel : je ne souffre ni de dépression post-partum ni de bipolarité, je suis atteint de troubles anxieux. Ça me fait une belle jambe ça. « Troubles anxieux », vraiment ça ne claque pas comme nom de maladie. Et puis mes proches, que vont-ils dire mes proches ? Ce n’est pas une pathologie, tout le monde est anxieux, de là à en faire un diagnostic… Et puis surtout il me dit que j’entretiens moi-même le cercle vicieux de l’angoisse par des stratégies d’évitement. Euh… ben oui j’ai envie de dire : si on a peur de l’avion, on ne prend pas l’avion point barre. Et moi si j’ai peur de quitter mon mari, je ne quitte pas mon mari point à la ligne. En plus, il ne m’a vue qu’une heure et demie, un peu vite pour tout chambouler et tout remettre en cause. D’autant qu’il veut changer le traitement : avoir un recours massif aux antidépresseurs. Moi, quand j’entends les mots « recours massif » ça suffit à me rebuter. J’aime bien les médicaments mais merci, non merci.

Maintenant, il s’agit de ne plus ajouter de psychiatres à cette triste addition. Plus de passage aux Urgences, plus d’hospitalisations, plus de soi-disant experts. Juste ma psychiatre habituelle. Qui elle va devoir me supporter encore quelques années. Quel que soit le diagnostic, il s’agit bien d’un traitement à vie, d’un suivi régulier. 

Portrait d’Agathe

Comme Agathe, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

J’aime les choses et les êtres vivants fiables et précis : ordinateurs, chatons, et des compagnons bien choisis.

J’aspire à la solidarité et l’honnêteté dans ce monde.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Je crée des sites web en indépendante, c’est une passion et je peux travailler quand je peux aussi longtemps que je peux et sans contraintes extérieures inutiles.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Arnaque intellectuelle, engagements sincères et carriérisme se côtoient un peu comme partout. Moitié politique politicienne et moitié sacrifice pour ses convictions.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Le droit et le devoir de se laisser être soi dans un monde qui veut nous mouler depuis toujours pour entrer dans les cases.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Faire admettre que ce monde tel qu’il en arrive à être est fou bien avant ceux qui le composent.

Une page que tu aimerais faire connaître ?

SNG et la scientologie

Une bande-dessinée de SNG au sujet de la trouble Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH).


Retrouvez SNG sur https://essen-g.blogspot.com/


Pour rappel, nos articles dénonçant l’action de la CCDH.