« Un mètre pour la schizophrénie », Nicolas Rainteau

Un mètre c’est la distance pour une poignée de main. Un mètre pour réduire la distance sociale, et se mettre à portée d’un travail, d’un appart’, d’un pote, d’une copine!

Accepteriez-vous de travailler avec une personne atteinte de schizophrénie? D’être son colocataire, son voisin, son copain, sa copine? Le recommanderiez-vous pour un travail ou bien louer un appartement?

Quelle serait votre réponse à ces questions? Si vous ne savez pas, avez un doute, alors prenez le temps de lire ces lignes. Voici l’échange que j’ai eu il y a quelques jours avec Margaux, une usagère de l’hôpital de jour qui venait de passer un entretien d’embauche.

« Cela s’est très bien passé, j’ai pu parler de tout de manière très franche et très ouverte. C’était un peu compliqué au début et j’étais assez stressée, mais je suis plutôt confiante, je suis hypercontente.

– Génial, du coup, vous avez pu évoquer votre diagnostic de schizophrénie avec eux?

– Oh là là! Non, faut pas déconner! Ça, je le garde pour moi, cette maladie fait encore trop peur, je risquerais de ne pas être embauchée. »

Malheureusement, Margaux a raison. Aujourd’hui, ce ne sont pas les symptômes de la schizophrénie qui pourraient l’empêcher de retravailler. En effet, depuis plusieurs mois, elle va bien. Les voix qui s’en prenaient à elle ont disparu et les idées de persécution se sont petit à petit atténuées.

Et puis Margaux n’a pas ménagé sa peine, parce que le traitement ne fait pas tout. Entraînement aux habiletés sociales pour retrouver la facilité d’interagir avec les autres et être capable d’affronter un entretien d’embauche. Travail sur la mémoire, la concentration, l’organisation de la pensée. Toutes ces capacités insidieusement touchées par la schizophrénie et qui demandent aux patients une volonté de tous les instants pour reprendre le dessus. Mais, à force d’acharnement, Margaux était prête le jour J. Et ce boulot qu’elle a décroché est la juste récompense d’un courage trop souvent sous-estimé pour vivre avec une maladie comme la schizophrénie.

Vous l’aurez compris, ce qui aurait pu l’empêcher d’obtenir ce travail, c’est ce mot : « schizophrénie ». Non pas le florilège de symptômes de cette maladie, mais bien l’étiquette qui lui est associée. Dangerosité, violence, double personnalité, imprévisibilité, incompétence. Autant de stéréotypes négatifs associés de manière erronée à la schizophrénie, et ayant pour conséquence une volonté de mise à distance sociale.

C’est au jour le jour que cette étiquette se dresse, tel un mur infranchissable, face aux projets, aux envies et aux rêves d’hommes et de femmes qui n’aspirent qu’à avancer malgré la maladie.

Un seul mot peut-il avoir un tel pouvoir? Les résultat d’une étude menée par notre équipe semblent abonder dans ce sens. Nous avons utilisé un protocole expérimental fondé sur les coordinations motrices. Chaque participant a été invité à effectuer une tâche de synchronisation consistant à aligner un point à l’aide d’un joystick à un autre point se déplaçant sur un écran. Avant le début de la tâches, il était précisé au participant, sur l’écran, si celui-ci allait interagir avec un sujet souffrant de schizophrénie, un sujet souffrant d’un trouble de l’intégration neuro-émotionnelle (terme proposé pour remplacer celui de schizophrénie) ou un sujet sain. Les trajectoires du point à suivre étant préenregistrées et similaires dans les trois conditions, les participants n’ont donc pas interagi avec des personnes réelles (mains ont cru le faire).

Ainsi, de manière significative, lorsque les sujets pensent interagir avec un patient atteint de schizophrénie, cela dégrade la qualité de la synchronisation motrice. A l’inverse, l’utilisation d’un autre terme ne dégrade pas la qualité de la synchronisation motrice. Nous avons donc montré que le simple fait de lire le mot schizophrénie sur un écran d’ordinateur avait le pouvoir de modifier le comportement de manière inconsciente et incontrôlable. Cela aurait pour conséquence une dégradation des interactions interpersonnelles. Face à ces résultats, on ne que donner raison à Margaux de ne pas avoir révélé son diagnostic lors de son entretien.

Mais il n’y a pas que le monde professionnel qui semble fermer ses portes aux personnes atteintes de schizophrénie. Trouver un logement à louer par exemple s’apparente parfois à un parcours du combattant. Pis encore, au sein même du monde médical, la mise à distance semble aussi de mise. Plaintes physiques moins prises au sérieux, rendez-vous plus difficiles à avoir, discours du patient trop souvent imputé au seul diagnostic psychiatrique. Moins de soins, moins de travail, moins de liens sociaux, moins de respect des droits. Nous parlons pourtant bien de personnes fragiles et vulnérables, pour lesquelles au contraire l’attention devrait être exacerbées.

La schizophrénie, de par ses symptômes, éloigne les patients de notre société. Il s’agirait donc de ne pas lui faciliter la tâche. Les patients atteints de schizophrénie tiennent tous les jours la distance face à la maladie, il s’agirait pour nous tous de trouver enfin la bonne face à eux.

Un mètre, c’est à peu près la distance pour une poignée de main. Voisin? Coloc? Ami? Collègue? Locataire? Commençons par ce mètre, le reste suivra.

Nicolas Rainteau, psychiatre à Montpellier, responsable d’un hôpital de jour axé sur le rétablissement des patients atteints de schizophrénie.

Pour la libre association des personnes sous tutelle ou curatelle.

Virginie, fidèle lectrice de Comme des fous, nous écrit pour faire avancer le droit à la libre association des personnes sous tutelle ou curatelle en France, au nombre de 730000 en 2019.

‌La libre association c’est thérapeutique ET politique.

Je crois qu’il faut se battre pour que le principe de libre association des majeurs sous tutelle ou curatelle soit reconnu dans la loi de 1901 elle-même. Il y a un article spécial pour les mineurs.

Il peut tout à fait y avoir un article pour les personnes sous tutelle et curatelle.

Cela permettrait aux patients psy, mais aussi aux personnes âgées ou aux autistes d’avoir à terme accès à la direction de toutes les associations (y compris d’usagers !) et plus seulement aux clubs thérapeutiques ou aux Groupes d’Entraide Mutuelle (un GEM c’est d’abord une personne morale sous tutelle ou curatelle d’une autre personne morale…).

Comme ça ne coûte pas 1 euro, l’argument budgétaire ne peut pas être opposé.

J’aimerais que le monde de la psychiatrie se mobilise enfin sur cette question.


Loi de 1901 sur les associations

Article 1

L’association est la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices. Elle est régie, quant à sa validité, par les principes généraux du droit applicables aux contrats et obligations.

L’article 1 exclut a priori les mineurs et les personnes sous curatelle ou tutelle (les principes généraux du droit applicables aux contrats et obligations = les incapacités).

(…)

Article 2 bis

Tout mineur peut librement devenir membre d’une association dans les conditions définies par la présente loi.

Tout mineur âgé de moins de seize ans, sous réserve d’un accord écrit préalable de son représentant légal, peut participer à la constitution d’une association et être chargé de son administration dans les conditions prévues à l’article 1990 du code civil (= on lui appliquera les règles de responsabilité des mineurs, pas celles des majeurs). Il peut également accomplir, sous réserve d’un accord écrit préalable de son représentant légal, tous les actes utiles à l’administration de l’association, à l’exception des actes de disposition.

Tout mineur âgé de seize ans révolus peut librement participer à la constitution d’une association et être chargé de son administration dans les conditions prévues à l’article 1990 du code civil. Les représentants légaux du mineur en sont informés sans délai par l’association, dans des conditions fixées par décret. Sauf opposition expresse du représentant légal, le mineur peut accomplir seul tous les actes utiles à l’administration de l’association, à l’exception des actes de disposition.

L’article 2 bis a été créé spécialement pour créer des droits pour les mineurs au nom de la citoyenneté.

Il suffit de créer un article 2 ter pour les majeurs sous curatelle ou tutelle.

Virginie,
Club trouble(s) Fête, branche dissidente

L’avis d’André Bitton pour le CRPA (Cercle de Réflexion et de Proposition d’Actions sur la psychiatrie) :

Je pense que ce n’est pas réformer la loi du 1er juillet 1901 sur le contrat d’association qu’il faut prôner, mais bien que la France se mette en conformité avec les recommandations du Conseil de l’Europe et de la Rapporteure spéciale des nations-unies concernant les mesures de protection :

– Abolir la tutelle complète,

– Réduire drastiquement le nombre de personnes sous curatelle, et mettre en oeuvre les mesures d’accompagnement à la gestion qui sont dans les textes et qui sont sous-utilisées.

Une troisième mesure serait nécessaire d’ordre psycho-éducatif ou ré-éducatif (mais ce serait révolutionner l’ordre familial et social) : favoriser le libre arbitre chez les personnes atteintes de pathologie mentale… au lieu de faire l’inverse et de renforcer l’aliénation des patients.

Merci à vous.

Comment j’ai surmonté mes troubles alimentaires [Sabrina]

Je me suis interrogée sur ce qu’avaient été pour moi les « ingrédients » de mon rétablissement. Je connais mon histoire et je dispose d’un recul suffisant pour être sereine avec celle-ci. J’ai revisité pour Comme des fous mon parcours de rétablissement afin de mettre en évidence différents moteurs.

La reconnaissance au travail

Entre ma sortie d’hospitalisation forcée en 2007, et 2011, il ne s’est pas passé grand-chose. J’étais en mode « survie » traversée par un torrent d’idées noires. J’ai tout de même fait une rencontre décisive tandis que je m’ennuyais à mon poste d’assistante dans une grande entreprise : celle d’un consultant spécialisé dans l’accompagnement des travailleurs en situation de handicap. Je souffrais de troubles alimentaires. Ensemble, nous avons retravaillé mon CV, il m’a aidée à reprendre confiance en moi, à mobiliser mes compétences et j’ai commencé à postuler à des postes susceptibles de m’intéresser davantage. C’est ainsi que je décroche (alors que je suis hospitalisée pour la énième fois) un poste au sein d’un comité d’entreprise. 

Je commençais à aller mieux et ce travail a pleinement participé à mon « retour à la vie », à ma « renaissance », pour reprendre le terme que j’emploie sur ma couverture de livre L’âme en éveil, le corps en sursis. J’étais encadrée par des personnes particulièrement bienveillantes, j’ai noué des amitiés et je me suis finalement épanouie à ce poste.

Surtout, c’était la première fois que l’on me témoignait une forme de reconnaissance au travail et où je n’étais pas « invisible » ou invisibilisée. Il paraît qu’au début, j’avais plutôt tendance à « raser les murs » me dirent plus tard mes anciennes collègues.

Le sport

Je suis une ancienne sportive. Pendant presque 15 ans, je n’ai pas pu faire de sport ou très peu en raison de mon anorexie. Le sujet était douloureux pour moi. Combien j’ai pu haïr ces médecins qui m’empêchaient de monter les escaliers pour m’éviter de perdre quelques calories à l’hôpital !

En retrouvant mon poids de forme, je n’ai pas pu reprendre mon sport fétiche, l’athlétisme. Ma tête refusait l’idée car j’étais très nostalgique de la compétition et je savais qu’il m’était impossible de refaire mes performances d’antan. J’ai essayé un peu de gym douce mais cela ne me correspondait pas. J’ai franchi les portes d’une salle de fitness. Pendant quelques mois j’ai travaillé seule en me faisant mes propres programmes d’entraînement pour retrouver une bonne condition physique et refaire du muscle. Puis je suis allée aux cours collectifs. Plusieurs années après, je pratique toujours le body combat, body pump et attack. Cette reprise du sport a été salutaire pour moi, me permettant de renouer avec mes valeurs et me faire de nouveaux amis également.

Un médecin généraliste, puis des psys

Pendant ces mêmes années, j’ai emménagé chez mon petit ami de l’époque. J’ai alors franchi les portes d’un nouveau médecin qui a fait un travail formidable avec moi ! Je me rappelle avoir attendu parfois plusieurs heures dans la salle d’attente tellement nos rendez-vous étaient devenus des bouffées d’oxygène pour moi… !

Nous avons fait des séances d’hypnose et parlé longuement. Plus tard, il a rejoint le bureau de l’association que j’ai créée à Clamart pour aider les personnes confrontées aux troubles alimentaires.

En parallèle des rendez-vous médicaux, je me suis décidée à entamer un suivi psy. Un « vrai » parce que des psys j’en ai vu des dizaines auparavant…

Mon premier psychologue-psychanalyste m’a vu créer mon association et écrire mon premier livre. Même si certains comportements persistaient, j’allais beaucoup mieux. Avec lui, je lâchais peu à peu l’anorexie. J’ai poursuivi ce suivi par une deuxième thérapie – de type ACT (thérapie d’acceptation et d’engagement) – avec un autre psychologue où j’ai pu travailler sur le trauma de mon hospitalisation en plus d’un travail sur mes valeurs.

Je dis souvent que la rencontre avec le psy relève de la même alchimie que celle de la rencontre amoureuse : ça prend ou ça ne prend pas. Dans le cas des troubles alimentaires, un suivi psychologique est indispensable. C’est l’un des ingrédients de la recette dont on ne peut faire l’économie : seul.e on ne s’en sort pas et j’insiste là-dessus.

Je suis en analyse depuis plusieurs années maintenant. Je considère que le travail sur soi n’est jamais vraiment fini mais c’est surtout une manière de donner de l’importance à ma santé mentale : il n’y a pas que quand ça va mal qu’on va chez le psy ! C’est aussi une forme de supervision pour mon activité de coach spécialisée.

Lire délivre

J’ai beaucoup lu au cours de ma reconstruction. Des livres de psychologie positive et de développement personnel surtout. Cela m’a permis de faire un premier travail sur moi, loin des cabinets de psys.

A l’époque, j’étais encore très isolée et je souffrais de cette solitude. Les ouvrages de Christophe André m’ont beaucoup aidée. Plus tard, j’ai eu à cœur de le rencontrer, comme de nombreux autres auteurs. Une fois de plus, j’allais vers ce qui a du sens pour moi.

Je me souviens de ma première rencontre chez un écrivain conférencier. Cet écrivain, Patrice Ras, m’a encouragée à écrire et a planté une petite graine de confiance qui a poussé en moi jusqu’à la parution de mon premier livre, merci à lui !😊

La pleine conscience

Comme je l’ai écrit précédemment, j’ai d’abord lu les ouvrages du Dr André. Comme beaucoup de ses lecteurs, c’est ainsi que j’ai découvert la méditation de pleine conscience. J’ai commencé à méditer par moi-même mais sans être très assidue. Puis, j’ai suivi le stage MBCT (Thérapie Cognitive Basée sur la Pleine Conscience) et je me suis mise à pratiquer davantage.

J’ai fait la connaissance du Dr Jean-Christophe Seznec et du Dr Yasmine Lienard. Je me suis impliquée à leurs côtés au sein de l’association « S’asseoir Ensemble » qui a pour but de promouvoir la pleine conscience en France et hors de nos frontières. Je me suis familiarisée avec les thérapies de troisième génération. J’ai beaucoup appris au contact de belles personnes avec qui je prends toujours plaisir à échanger notamment sur les réseaux !

Les réseaux sociaux

Depuis l’apparition d’internet dans ma vie en 1998, je me qualifie de personne « connectée ». Lors de mon hospitalisation, on m’a « évidemment » retiré tout mon matériel informatique. Je n’avais plus de contact avec le monde extérieur sous quelque forme que ce soit. Les réseaux sociaux ont refait leur apparition dans ma vie au même moment que les « moteurs » que j’ai cités précédemment. J’avais à nouveau envie de relations, de lien social. Cela m’a permis de retrouver des amis perdus de longue date et de commencer à réseauter.

Avec la création de mon association, les réseaux ont trouvé toute leur utilité pour moi. Ils m’ont permis dans un premier temps de prendre la parole pour la donner à d’autres dans un deuxième temps. J’ai également été blogueuse sur monpsychologies.com et contributrice au Huffingtonpost.

Mes bénévoles d’association étaient très présents online. Ensemble, nous avons apporté beaucoup de soutien et d’entraide. J’ai pu constater les limites mais aussi toute la puissance quand on sait combien l’isolement amène une grande souffrance pour les personnes concernées, qui peut les amener à se suicider. Aujourd’hui, j’ai une utilisation plus modérée des réseaux et j’en fais un usage « semi-professionnel », je dirais. J’ai viré les toxiques et j’apprécie fortement d’échanger avec les nombreuses personnes qui composent mon réseau. Le rétablissement passe aussi par le fait de s’éloigner des relations qui pompent notre énergie.

L’associatif

J’ai pris beaucoup de plaisir avec mon association et j’aurais souhaité passer le relais dans de bonnes conditions mais cela n’a pas été possible à l’époque. Le fait d’aider d’autres personnes m’a beaucoup aidée personnellement. L’association et, en parallèle, l’écriture de mon livre-témoignage m’a permis de faire mon coming out. J’ai pu pousser mon cri de révolte contre les tabous qui entourent la maladie, les non-dits qui ont fait partie de mon quotidien, la violence de l’hôpital… J’avais besoin de donner un sens à tout cela et l’associatif en avait beaucoup pour moi.

J’ai apporté mon témoignage à de nombreuses reprises et même dans les médias. Aujourd’hui, j’essaie d’aller au-delà du « simple » témoignage. Je suis devenue la première marraine de l’Union des associations Solidarité Anorexie Boulimie et je continue d’apporter mon soutien quand je le peux comme je peux car le travail de terrain des bénévoles est crucial. Je m’implique dans d’autres associations, je suis notamment la vice-présidente d’une association de thérapeutes située à Clamart qui organise des ateliers et conférences autour du mieux-être et de la promotion de la santé.


Si j’essaie de résumer et donner « mes » clefs de rétablissement :

  • Fréquenter des gens « positifs » me tirant vers le haut
  • Me resociabiliser
  • Renouer avec mes valeurs
  • Avec ma famille et mes amis
  • Trouver du sens
  • Avoir des projets

C’est tout cela qui m’a « portée » sur le chemin du rétablissement.

Avec le recul, je dirais qu’il n’y a pas eu « un » déclic, ni même plusieurs déclics successifs, mais une combinaison de facteurs imbriqués les uns avec les autres qui ont tous contribué à ma guérison. Je mentionnerai aussi le fait de faire davantage attention à mon rythme et à ma qualité de sommeil.

Mon dernier burnout (professionnel et parental) est encore récent, je suis donc vigilante sur ce point. Cela va avec la meilleure gestion du stress, qui est importante, car ce dernier peut venir me fragiliser.

Il est difficile pour moi de citer ces moteurs par ordre chronologique. Pour utiliser une métaphore, c’est plutôt comme si je m’étais tout à coup réveillée d’une sorte de long coma et que j’avais fait une boulimie de vie. J’entends par là, le fait de croquer à nouveau la vie, la savourer, l’aimer tout simplement, avec le sentiment aussi de rattraper beaucoup de choses. De rattraper peut-être les années que la maladie m’a volé car, même si ce voyage dans les troubles alimentaires n’a pas été un voyage immobile, ce fut en tous cas un voyage douloureux.

Mon second ouvrage s’intitule « Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir ». Je pense que de la compréhension des troubles découle souvent la guérison.

Les TCA (troubles des conduites alimentaires) ne sont pas un choix. L’anorexie n’est pas un choix, encore moins un caprice. On ne décide pas d’arrêter de manger et ceux qui le font ne tiennent que quelques jours… L’anorexie relève de mécanismes plus complexes.

Il y a toujours des éléments traumatiques à l’origine du trouble alimentaire et c’est une combinaison de facteurs qui amène son développement. On parle de maladies multifactorielles. Comprendre pourquoi j’avais développé un trouble alimentaire, en comprendre les mécanismes, dédramatiser aussi, et puis porter mon regard sur autre chose que le symptôme, m’a beaucoup aidée à en guérir.

Il y a d’autres clés de rétablissement qui m’ont été données tout au long de mon parcours. Un infirmier m’avait, par exemple, parlé de lâcher prise. A l’époque je ne comprenais pas ce dont il me parlait. Aujourd’hui, je connais bien l’importance du contrôle dans une problématique de troubles alimentaires : contrôle du poids, contrôle de l’environnement, etc. Il est primordial d’apprendre à lâcher le contrôle, petit à petit, par petites touches et à son rythme. C’est une clé de rétablissement que je n’ai peut-être pas su utiliser sur le moment mais, parfois, c’est bien de récolter des clés pour, au bout d’un moment, jeter un œil à son trousseau et s’en servir quand on se sent prêt.

Je n’ai pas l’impression d’avoir dû « réapprendre à manger ». Ma guérison est venue à partir du moment où on m’a lâché la grappe avec les questions de poids et de nourriture. La guérison c’est le jour où j’ai pu « crier » les mots que je retenais depuis longtemps et parler des vraies blessures. L’anorexie est tout sauf un problème de poids et de nourriture !

Les mots ont plus de poids que tous les kilos du monde…

Pour guérir vraiment, il faut sortir de la lutte. Et laisser la vie reprendre le dessus. La souffrance des personnes atteintes de TCA est terrible mais j’ai du mal à y voir une forme de suicide. L’anorexie est une forme de survie par rapport à un environnement vécu comme dangereux ou toxique. La personne anorexique n’a pas vraiment envie de mourir : ce qu’elle veut par contre c’est vivre « autrement » ou « autre chose ».

Guérir n’est pas qu’une affaire de volonté. Les malades ont beaucoup de volonté ! Il y a des blocages, des peurs conscientes ou inconscientes, et qu’il faut lever tout doucement. La guérison prend du temps. Comme beaucoup d’anorexiques, je me suis tournée vers la spiritualité. Cela m’a permis de mieux ressentir cette grande énergie vitale en moi et dont on me parle souvent. De me reconnecter avec mon Être. La méditation m’y a beaucoup aidée. L’anorexie ressemble bien souvent à une quête existentielle…

Les facteurs ou moteurs dont je vous ai parlé, c’est moi qui suis allée les chercher. J’ai rencontré sur ce chemin des mains tendues mais c’est moi qui ai poussé les portes et qui ne me suis jamais découragée malgré les embûches.

J’ai envie de me dire merci. J’étais déterminée à guérir et je me suis attachée à montrer aussi qu’il est possible de se libérer des troubles alimentaires. Cette (auto)détermination a été ma principale alliée. Je remercie aussi tous ceux qui m’ont donné de l’espoir et qui ont cru en moi. Car rappelons-le, sans espoir il n’y a pas de rétablissement possible.

J’ai rencontré beaucoup d’anges tout au long de cette reconstruction… 😉

Sabrina Palumbo-Gassner

Coach certifiée & Auteure, pair aidante en santé mentale,
Marraine de l’union des associations Solidarité Anorexie Boulimie

La citoyenneté est thérapeutique

Sommes-nous trop fragiles pour être citoyens? La participation citoyenne des… comment nous nommer… usagers, patients, psychiatrisés, malades, handicapés psy? Ces termes qui évoquent l’hôpital comme si une fois sortis on restait tous des psytoyens plutôt que des citoyens à part entière.

Un jour, dans une rencontre de l’association Humapsy, le Forum fou je crois, j’ai compris que ce n’est pas parce qu’on est malade qu’il faut conquérir le droit à s’exprimer publiquement. En fait, on est citoyen avant, après et pendant ce qu’on appelle la maladie. Et quand on parle en société, on est un citoyen avant tout, le diagnostic psychiatrique t’appartiens et tu n’as pas à en avoir honte ou à le revendiquer car, en général, les autres voient en toi d’abord un être humain et pas une étiquette.

Personnellement, je me battais pour retrouver ma citoyenneté et le droit à la parole citoyenne depuis que j’en avais perdu l’usage à l’hôpital psychiatrique. D’abord, parce que, délirant pour la première fois et ne comprenant pas ce qui m’arrivait, je ne pouvais pas exprimer une quelconque parole et qu’après, je croyais que ma parole n’avait plus de valeur, qu’elle était devenue pathologique, à l’image des gens qui parlent tout seuls dans le métro et dont on se soucie peu du contenu que peut avoir leur logorrhée.

Il m’a fallu reprendre confiance, la psychothérapie et le temps aidant, l’effet des psychotropes se tassant, j’ai peu à peu repris la parole. J’ai compris et j’ai surtout mûri pour comprendre que vouloir faire la révolution (seul) n’était pas tant un trouble du comportement qu’un rêve d’adolescent.

Dans un premier temps, j’ai compris que c’était ma révolution intérieure qu’il fallait accomplir. Mais, la logique du développement personnel teintée d’individualisme, cette idée que chaque malade doit se rétablir avant tout pour lui-même ne me convainc toujours pas. Et pourtant, il est vrai qu’il faut apprendre à prendre soin de soi si on veut pouvoir prendre soin des autres.

Et puis dans ma solitude désespérante, j’ai intégré des collectifs qui m’inspiraient de l’espoir et me donnaient envie d’être avec les autres. Il y a eu les indignés, le collectif de soutien pour la Grèce, la commission Psy, soin accueil à Nuit Debout, Radio Sans Nom, mais aussi l’association Clubhouse dont l’une des missions est la déstigmatisation des troubles psychiques, du coup j’ai pu prendre la parole en public, toujours en binôme, de manière protégée. Ensuite, j’ai participé à l’organisation de la Mad Pride à Paris pour porter cette cause sur la voie publique et dans les médias.

D’ailleurs cette année, on va à Genève pour la Mad Pride suisse dans l’espoir, qui sait, de faire renaître la Mad Pride en 2020 à Paris, avis aux intéressé.e.s!

J’ai ensuite rejoint l’organisation des Semaines de la Folie Ordinaire franciliennes, une alternative aux trop consensuelles Semaines d’information sur la Santé Mentale. Et puis, j’ai également participé à la soirée du Psychodon à l’Olympia cette année.

Le projet de média alternatif Comme des fous, né au Clubhouse Paris avant de devenir indépendant et de se constituer à son tour en association en avril 2019, est aujourd’hui sur le point d’intégrer la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 11e à Paris. On sera présents aussi à la Journée citoyenne du 12 octobre 2019 à Paris organisée par l’association Ma P’tite Folie.

Si vous aussi, vous souhaitez intégrer un collectif joyeux et engagé, faire des rencontres et porter une parole citoyenne en santé et en société, n’hésitez pas à nous rejoindre!

Joan, président de l’association Comme des fous pour changer les regards sur la folie.

Olivier était à la présentation à l’Assemblée Nationale du Rapport Wonner-Fiat sur la psychiatrie

Aujourd’hui, j’ai assisté à la remise du rapport de la députée Martine Wonner à l’Assemblée nationale. Je suis frustré et en colère.

Les psychiatres ont monopolisé la parole (tout en réclamant à la fin de presque chacune de leurs longues interventions que des patients prennent plus la parole). Je suppose que les patients doivent prendre la parole… mais ailleurs!

Une seule question sur les pair aidants : applaudie, mais pas un seul n’a pu prendre la parole.

J’ai senti beaucoup de bouillonnement intérieur. J’avais envie de leur demander: « Quel est le coût de la stigmatisation? » Ces personnes n’ont raisonné qu’en terme de finances.

En effet, quand je ne peux prétendre à un emploi parceque je suis schizo: quel est le coût de la stigmatisation?

Un emprunt immobilier refusé par une banque: quel est le coût de la stigmatisation?

Je veux monter mon entreprise : même question.

Je ne peux me marier parce que mon AAH (allocation aux adultes handicapés) baisserait drastiquement: même question.

Je vais chez mon médecin psy parce que les normopathes me refuse leur amitié: même question.

J’ai peur du regard que l’on pose sur moi… je travaille en psychothérapie pour cela: même question.

Le système de santé publique m’a fait du mal et à sappé ma confiance en moi: même question.

Vous pouvez continuer avec des exemples plus ou moins tirés de vos expériences….

Ces psychiatres sont formé à la prise en charge: absolument pas au rétablissement.

Cela induit une chronicité renforcée par la stigmatisation hors les murs de l’hôpital.

Et, ils ne sont capables que de réclamer de l’argent, pour que leur service soit moins persécuteur!

Je suis certes un peu fâché! (voire beaucoup) j’espère que mes propos ne sont pas trop hors cadre de ma pensée!

Certains réclament plus de lits fermés… alors qu’il y a des personnes qui restent en hospitalisation parce qu’elles n’ont pas de logement un an ou deux faute de solution (je rappelle le prix d’une nuit d’hôpital environ 1000 euros).

J’ai été un tout petit peu énervé…pas une question sur la formation des infirmiers spécialisés pour la psychiatrie.

Une seule question sur le remboursement des psychologues en ville.

Une seule question sur l’évaluation de l’efficacité des psychothérapies…

Et beaucoup de questions autour de « je n’ai pas assez de sous pour bien faire fonctionner mon service… »

La députée Martine Wonner est psychiatre et elle n’arrive pas à faire consensus.

Je vous le dis: il y a du boulot, et les usagers de psychiatrie doivent faire entendre leur voix.

Ça va être long, mais je crois que nous devons prendre notre destin en main nous même. En tous les cas, cela me semble certain pour peu que l’on soit stabilisé!

Olivier

Pour aller plus loin, lire : https://lightskyblue-penguin-597208.hostingersite.com/mathieu-a-lu-le-rapport-wonner-fiat-septembre-2019-sur-la-psychiatrie/

Mathieu a lu le Rapport Wonner-Fiat (septembre 2019) sur la psychiatrie

Mois de septembre chargé pour la psychiatrie.

Lundi 16 septembre, le décret liberticide Hopsyweb fichant toute personne hospitalisée sous contrainte et l’assimilant à un terroriste en puissance a volé en éclat grâce à l’action conjointe d’une association de psychiatrisés, le CRPA, d’un syndicat (le SPH) et du conseil national de l’ordre des médecins.

Mercredi 18 septembre, une mission d’information parlementaire dirigée par Martine Wonner (LREM) et Caroline Fiat (LFI) remet à la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale.

Jeudi 19 septembre, les professionnels de Saint Etienne du Rouvray repartent en lutte un an après leur grève de la faim mettant en lumière les engagements pris et non tenus par leur direction.

Jeudi 26 septembre, à l’appel du collectif inter-urgences, une mobilisation est prévue pour étendre les constats globaux mis en lumière par la crise des urgences à l’ensemble de l’hôpital public et du secteur de la santé. Des mobilisations locales sont prévues dans les établissements sous toutes les formes possibles : grèves, assemblées générales, blocages.

Le monde de la psychiatrie est attendu comme l’autre grand révélateur de la catastrophe sanitaire en cours orchestrées par des années de pénuries, de privations, de novlangue et de politiques destructrices qui plutôt que de privilégier des soin humains et accessibles pour toutes et tous préfèrent trier selon les critères rentabilité financières pour les établissements et de prises en charge de court terme car correspondant mieux au système concurrentiel contemporain.

En psychiatrie, comme pour les urgences, l’enjeu est d’investir financièrement sans tourner autour du pot des « réorganisations », du « tournant numérique » et du « virage ambulatoire » supposés composer avec la pénurie puis l’adapter aux budgets contraints. Pour autant, les conclusions des rapports flashs persistent dans ce même entêtement de « réorganisation », que ce soit le rapport Carli pour les urgences ou le rapport Wonner pour la psychiatrie.

Le rapport remis ce mercredi 18 septembre à la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale fait suite à la mission « flash » de la députée Wonner (avril 2019) qui proposait de réforme le financement de la psychiatrie en compartimentant les budgets. Dans les suites du rapport Aubert sur le financement de l’hôpital, la proposition de cette première mission est de financer les établissements en fonction des indicateurs qualité promus par la Haute Autorité de Santé.

Cette deuxième mission, une fois que le cadre du financement a été avancée, est celle des propositions concrètes pour réorganiser la psychiatrie dans un contexte de soulèvement sans précédent des professionnels de différents hôpitaux psychiatriques publics rejoints par des usagers et des familles. D’abord les finances, ensuite le sens. Cela précise le cadre dans lequel se place cette mission.

Le contexte est également celui de la mobilisation des urgences depuis plusieurs mois et des problématiques identiques de saturation, de manque de dispositifs d’amont (médecine de ville, structures préventives) et d’aval (notamment en termes de places en établissements puisque le recours aux solutions belges est fréquentes) sans compter le rôle de contrainte qui échoit à la psychiatrie et qui se développe d’une façon exponentielle en dépit des rapports du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté, de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et du comité de suivi de l’ONU.

En mai 2018, un fichage sans précédent des personnes hospitalisées sans consentement a été créé, fichier croisé avec celui des personnes fichées S. Le recours du CRPA contre le décret Hopsyweb est en passe de censuré plusieurs articles de ce décret. Pourtant, au printemps dernier, le délégué ministériel à la psychiatrie dédramatisait sa portée liberticide lors des journées de l’ADESM. Car si les intentions désaliénistes et d’ouvertures sont mises en avant, dans la réalité des faits, le Ministère de la Santé pèse que peu de poids face au Ministère de l’Intérieur. C’est pourtant sous les auspices de Lucien Bonnafé, du printemps de la psychiatrie et des paroles de souffrance des usagers et des professionnels que débute ce rapport. L’ambition affichée est d’assainir la situation catastrophique de la psychiatrie, ambition que nous partageons car nous sommes aux premières loges de la dégradation voire de la destruction de l’hôpital public en termes d’accès aux soins et d’ambiance réellement soignante dans les services et les secteurs.

Si nous sommes en accord sur une partie du diagnostic, les propositions quant au traitement politique de cette situation diffèrent radicalement. Malgré les velléités d’ouverture, les pistes proposées par ce rapport sont pour la plupart liées au travail intensif du lobby de la fondation FondaMental au détriment des autres voix qui s’élèvent dans le paysage de la psychiatrie et de la santé mentale et notamment les voix des premiers concernés à savoir celles des usagers.

Diagnostic général de la situation

Comme l’écrivait Denys Robiliard en 2013 dans le rapport de la Mission d’Information sur la Santé Mentale et l’Avenir de la Psychiatrie (MISMAP), le nombre de rapports sur la psychiatrie et la santé mentale est inversement proportionnel aux solutions politiques proposées. Ce dernier préconisait même d’arrêter cet exercice puisque le diagnostic était fait et qu’il s’agissait désormais de passer aux actes. Depuis, il y eut le rapport Laforcade, le rapport de l’IGAS puis le rapport Aubert sur le financement de l’hôpital qui déboucha sur la première mission flash de Martine Wonner, sans compter les rapports annuels du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Libertés. Il y eut également la feuille de route remis au délégué ministériel à la psychiatrie, fraîchement nommé en avril 2019.

Le diagnostic posé par les deux rapporteures complète cet état des lieux fait à répétition et qui s’est traduit dans les réalités de terrain par un étouffement de plus en plus grand de la psychiatrie publique, sa déréliction ayant provoqué les soulèvements des mois passés dans les HP. Le Printemps de la psychiatrie est cité et son manifeste repris dans l’introduction. Pour autant, il ne s’agit ici que de communication pour tenter d’étouffer les causes profondes de notre mobilisation et la question du renouveau des soins psychiques n’est pas à l’ordre du jour.

La première partie retrace l’importance historique du secteur, sa tombée en désuétude pendant quinze ans (2001-2016) et son rôle central dans la future organisation territoriale. Il est évoqué la place prédominante qui doit être donné à l’ambulatoire, au travail de proximité dans la cité, premier lieu des soins et des futurs investissements.

L’actuelle organisation de la santé mentale est décrite comme un « mille-feuille indigeste » comprenant des commissions sur différents échelons géographiques et administratifs (CPT, GHT, PTSM, PRS et tous les acronymes de la langue bureaucratique). Il est également pointé avec justesse l’augmentation ininterrompue de la contrainte et le manque accru de structures d’amont et d’aval. Ces deux phénomènes intensifiant « la pression de toute la filière de soins psychiatrique qui se concentre sur l’hôpital psychiatrique ».

Il est également dit, et cela est suffisamment rare pour le noter, « que le virage ambulatoire tant attendu ait été amorcé, mais le développement de l’offre ambulatoire reste largement insuffisant par rapport aux besoins ». Il sera donc question de développer les moyens sur l’ambulatoire pour qu’à terme 80% de ces moyens soient dans la Cité.

Le constat général tiré dans les deux premiers chapitres relève l’état de destruction de la psychiatrie : l’absence d’investissement depuis des dizaines d’années, la porosité avec l’évolution sécuritaire de la société se traduisant par l’explosion des contraintes aux soins : contraintes légales (avec les soins sans consentement et les mesures de protection type tutelles et curatelles), contraintes physiques (recours massif aux psychotropes, contentions et isolements) contraintes sociales (augmentation de la précarisation pour les personnes les plus malades en terme de logement, d’accès aux soins, à la culture, aux aides sociales).

Par ailleurs, il est abordé l’importance accordée aux soins physiques des personnes ayant des troubles psychiques, éléments nécessaires étant donné les écarts d’espérance de vie avec la population normale. Ainsi, former les médecins généralistes à la spécificité de prise en charge des personnes psychiatrisées et insister sur l’importance de l’articulation entre les services de soins psychiatriques et les services de soins somatiques sont également nécessaires. Aux côtés de ces deux éléments, il serait également utile de maintenir une formation psychiatrique spécifique pour les médecins psychiatres car, depuis une dizaine d’années, l’énoncé « les maladies psychiatriques sont des maladies comme les autres » a eu pour effet de faire progressivement des psychiatres « des médecins comme les autres » au détriment de leur rôle spécifique pour penser et travailler avec les psychés troublées.

Bilan pré-thérapeutique des « experts » de l’Institut Montaigne

Aux alentours de la soixantième page, les rapporteures expliquent l’importance du rôle de la Recherche comme levier d’action pour réorganiser l’ensemble du champ de la santé mentale puisqu’elle serait à même de proposer un cadre pour en finir avec « l’hétérogénéité des pratiques » et du « ça dépend » comme réponse organisationnelle.

Si la Recherche est bien un levier d’action, il ne l’est pas tant pour les soins des patients mais pour la conquête du pouvoir par une certaine organisation de la psychiatrie. Une organisation ciblée sur « l’expertise » et la « spécialisation » avec comme corollaire la nécessité d’un accès au diagnostic. Le rapport fait ensuite la place aux propositions de la fondation FondaMental et des auteurs de l’ouvrage co-édité par l’Institut Montaigne, think tank néolibéral, également responsable de la réforme Blanquer avec son soutien à l’association « Agir pour l’Ecole ». Les professeurs Leboyer et Llorca sont cités à maintes reprises (p61, p62, p68). Les centres experts qui sont des centres de diagnostics sont promus comme l’une des solutions. Pour autant la distinction entre le « diagnostic » (intervention ponctuelle) et la prise en charge (intervention sur le court, moyen voire long terme en fonction des troubles présentés et de leur évolution) n’est pas suffisamment éclaircie.

Il est à noter des oublis notables qui sont des réalités de terrain quotidiennes. Aux côtés de l’insuffisance « d’alternatives à l’hospitalisation », il existe également une insuffisance d’alternatives à la délocalisation des patients en Belgique du fait du sous-investissement dans la construction de structures médico-sociales sur le territoire hexagonal compliqué par le cadre des « appels à projets » des ARS. Auparavant, les acteurs de terrain pouvaient proposer aux tutelles des projets répondant directement aux problématiques rencontrées sans attendre un hypothétique appel à projet et son cadre formaté. Nulle mention également du mille-feuille administratif des MDPH qui sous prétexte de valoriser les plateformes et la fluidification des parcours au nom de la « Réponse Accompagnée pour Tous » (RAPT), multiplient le nombre de réunions administratives (GOS, PAG…) bloquant toute possibilité de débouché rapide pour les personnes en attente d’orientation ou de structures médico-sociales. Enfin, la pédo-psychiatrie est encore une fois oubliée. La création de postes de professeurs d’université en psychiatrie de l’enfant est-elle réellement à la hauteur des enjeux ?

Une thérapeutique paradoxale

Il existe plusieurs éléments inconciliables en l’état des choses ce qui provoque des paradoxes sur le traitement politique du champ psychiatrique. En effet, l’expertise et le tri par pathologies qui sont le pendant, dans les pratiques, de la Recherche telle que l’envisage la fondation FondaMental vont à l’encontre de la volonté de démocratie sanitaire où les usagers et les familles pourraient dialoguer sur un pied d’égalité avec les professionnels.

Plusieurs paradoxes structurent les propositions du rapport :

–       Homogénéiser les pratiques et conforter le libre choix des usagers d’aller dans les services de leur choix. Ce qui sous-entend tout de même le maintien d’une hétérogénéité des pratiques du champ psychiatrique.

–       Simplifier le mille-feuille administratif en ayant recours au PTSM  

–       Avoir une attitude plus ouverte face à la maladie mentale alors que le gouvernement Macron a mis en place un fichage stigmatisant inédit « Hopsyweb » croisé avec le fichier pour radicalisés. La ténacité du CRPA est, heureusement, en train de le tailler en pièce.

Les lignes directrices sont confiées aux portes voix de la Fondation FondaMental (p71) : « Les structures devraient être labellisées et développer les bonnes pratiques reconnues ». La proposition centrale est celle d’une agence interministérielle : « vos rapporteures partagent entièrement ce constat [d’autres observateurs tels les professeurs Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca] » et celle de consolider le Projet Territorial de Santé Mentale (PTSM).

Contrairement à l’ambition centralisatrice de « l’institut national pour la santé mentale », nous pensons qu’une participation des acteurs de terrain aux soins qu’ils veulent recevoir et promouvoir soit le meilleur levier pour contrôler les dérives locales et repérer les « innovation » de terrain qui ne soient pas uniquement des vitrines pour attirer les financements. 

Plutôt que de suivre aveuglément les consignes gouvernementales et ministérielles, les agences régionales de santé devraient être des lieux de conflictualité pour les différents acteurs et non pas la promotion exclusive d’une certaine vision, souvent réductrice (car comptable), des soins et de la santé. 

Paradoxe également puisque laisser la liberté de choix aux usagers, cela permettrait de mettre en concurrence des pratiques hétérogène considérées comme désuètes par les centres experts. Ce qui est intéressant puisque le nombre de patients ayant recours à ces centres se retrouvent souvent déçus et sans soins réels une fois le bilan effectué. Si nous tenons le fait que le secteur s’applique d’abord et avant tout aux équipes et non pas aux usagers et aux familles, il serait temps de donner les moyens à celles et ceux qui se battent sur le terrain pour faire (ou pour tenter de faire) hospitalité d’une façon généreuse aux personnes les plus en souffrance.

Il existe aussi certaines propositions méritant l’attention puisque les établissements publics sont friands du recours aux cabinets d’audits, payés rubis sur l’ongle, pour appliquer les consignes dictées par les tutelles, tout en faisant croire aux acteurs de terrain que leur avis et leurs échanges est structurant pour les projets d’établissement : « En outre les acteurs se trouvent souvent dépossédés de leurs prérogatives au profit de cabinets de conseil privés, recruter par les ARS pour les assister. Il est fréquent qu’ils proposent des orientations opérationnelles « clefs en main » très morcelées, traduisant ainsi une technocratisation rampante du processus qui échappe par-là même à ceux qui devraient en être les seuls artisans ». Ici, nous avons affaire à un autre paradoxe : la volonté d’homogénéiser les pratiques alors que les situations locales varient et doivent laisser du jeu à l’adaptation des structures au milieu dans lequel elles se trouvent (qualité de la population, urbaine ou rurale, facilité d’accès au logement ou non, diversité de l’offre médico-sociale d’amont et d’aval…). Si une homogénéisation est nécessaire, elle doit cibler l’égalité de traitement des citoyens face aux libertés fondamentales dans les soins psychiatriques : liberté de circulation, accès aux soins (et pas uniquement l’accès au diagnostic et à l’ordonnance du centre expert), liberté de choix…

En conclusion : des missions « flashs pour éblouir »

Plus démocratique, plus accessible, plus citoyenne, l’ambition de ce rapport pour la psychiatrie ayant est notable. Il présente des points positifs quand il s’agit de la reprise des thèmes désaliéniste : ouverture de la psychiatrie à la cité, respect des libertés fondamentales. Positif également, quand il s’agit que les acteurs de terrain puissent s’organiser au plus près de leur territoire sans les intermédiaires de la « technocratisation ».

Pour autant, il existe plusieurs contradictions.

La première est de ne pas insister sur l’une des raisons fondamentales du mal profond ayant participé à l’émergence du printemps de la psychiatrie et des luttes dans les hôpitaux psychiatriques : le sous financement. Comme pour les urgences, il est nécessaire d’investir dans le recrutement de professionnels en nombre pour promouvoir des soins humains de qualité.

La deuxième contradiction est de privilégier une organisation au plus près du terrain tout en voulant homogénéiser les pratiques par le biais d’un institut national laissé entre les mains d’un lobby ayant désormais ses entrées au gouvernement.

« L’organisation » ou plutôt la réorganisation est devenue le maître mot pour régler les problèmes de sous-investissement chroniques entraînant le désespoir des usagers et des professionnels comme en témoigne le « fonds d’innovations organisationnel » mis en place par le ministère de la santé (à hauteur de 10 millions d’euros) pour favoriser les projets « innovants » qui permettent d’habituer l’ensemble des acteurs à la pénurie organisée. Ces choix politiques sont d’abord et avant tout des investissements de communication. Ils ne résolvent rien sur le terrain et s’inscrivent dans des logiques de court terme sans augmentation de budget. Ce financement par projet et de durée limitée est en contradiction avec une réelle vision sur le long terme. Ici, le pire imaginable sera de financer une réorganisation de soin sur un mode purement rentabiliste et concurrentiel, laissant libre cours au développement d’une offre privée lucrative accrue et au délaissement toujours plus important des populations les plus précaires, les plus en souffrance et les plus à distance d’un accès facile aux soins en détruisant le service public de santé.

Ainsi, il y a tout lieu de penser que la réponse générale apportée par ce rapport soit dans la même ligne que les autres missions flashs : sur le financement de la psychiatrie (rapport Wonner 1) ou sur les urgences (rapport Carli et Mégnien). Ces flashs qui aveuglent temporairement l’opinion publique, une fois dissipés, laissent la question entière : la santé ne doit pas être une variable d’ajustement économique et financière mais bien un investissement pour la qualité de vie de la population. À défaut, ce rapport finira dans les tiroirs déjà bien encombrés des gouvernements successifs.

Tout comme la crise des urgences, de l’hôpital public, du système de santé, du travail social, la psychiatrie et la pédopsychiatrie ont besoin d’investissements supplémentaires à hauteur de plusieurs milliards d’euros pour reconstruire un monde habitable pour ses usagers dans ce paysage détruit par des années d’abandon. Là aussi, la crise de la psychiatrie est une crise de sens, une crise environnementale, sociale et politique qui nécessite des remèdes polydimensionnels et s’appuyant sur la pluralité des acteurs. Nous appelons donc à la mobilisation générale de la psychiatrie aux côtés des urgences et des autres mobilisations du service public de santé.

Mathieu Bellahsen, psychiste à Moisselles et membre du collectif pour un Printemps de la Psychiatrie.

Le rapport Wonner-Fiat est à lire ici : http://www.assemblee-nationale.fr/15/rap-info/i2249.asp

Lettre ouverte à la nouvelle génération de soignants en psychiatrie.

Dans cette « Lettre ouverte à la nouvelle génération de soignants en psychiatrie » Jérôme Cornier, cadre de santé en psychiatrie exhorte les nouvelles générations à moins de docilité et les invite à « définitivement refuser d’attacher pieds et poings liés un être humain sur un lit car tu sais que ce n’est pas thérapeutique, mais surtout que l’on peut faire autrement. »

Revue Santé Mentale

« Voici une invitation à la désobéissance adressée par un cadre de santé à la nouvelle génération de soignants en psychiatrie. Une seule exhortation : avoir l’audace de désobéir pour défendre la dignité des personnes hospitalisées et trouver l’énergie pour entraîner l’ensemble de la société dans cette belle aventure car on ne fait rien de bon tout seul en psychiatrie. »

Infirmiers.com

Bonjour à toi, oui toi qui vas faire partie de cette génération qui va définitivement bannir des soins psychiatriques la contention physique comme d’autres ont réussi à nous débarrasser de la lobotomie. A toi qui va définitivement refuser d’attacher pieds et poings liés un être humain sur un lit car tu sais que ce n’est pas thérapeutique, mais surtout que l’on peut faire autrement. A toi qui a lu ou va lire qu’au CH de Valvert, cela fait 10 ans que cette pratique d’un autre âge, est interdite. Et à toi enfin qui a peut-être eu la chance de grandir sans te prendre des tartes dans la gueule et qui a la conviction qu’en éducation comme en soin, la parole peut remplacer les maltraitances. Bien entendu éduquer sans user de sévices corporels n’est pas toujours simple mais c’est possible et surtout souhaitable.

Dans une récente publication, une équipe du CH Valvert (Fernández , 2019), souligne un paradoxe de la Haute autorité de santé (HAS) qui préconise une pratique dont elle reconnaît les effets délétères. Qui oserait revendiquer comme bonne pratique aujourd’hui en France le fait de frapper un enfant lors d’une crise, même en dernier recours ?

De plus l’équipe explique dans le même article, que limiter les dispositifs de coercition a comme effet immédiat de calmer les patients. De mémoire, Jean-Baptiste Pussin, surveillant de l’hospice de Bicêtre, avait fait le même constat à la fin du XVIIIème siècle et avait encouragé le Dr Philippe Pinel à faire preuve d’audace et à se fier à la clinique infirmière pour améliorer la condition des agités et révolutionner la psychiatrie.

Pour l’anecdote, pendant la seconde guerre, il fallut vider, à la hâte, les hôpitaux psychiatriques parisiens à l’approche de l’ennemi. Et là, à la grande surprise des soignants, même les patients que l’on croyait tout juste bons à rester dans un lit, ont rapidement retrouvé leur autonomie. Comment expliquer qu’un simple changement de cadre puisse provoquer un tel changement de conduite ? (Mornet, 2014).

J’en suis persuadé, en ce qui concerne l’éthique de notre profession, tu ne renonceras pas à penser la complexité afin d’être un soignant, pas un salaud.

D’Hermann Simon (1921) à Jean-Paul Lanquetin (2019) en passant par François Tosquelles et sa bande, cette question a une réponse simple : pour que le milieu puisse devenir facteur de changement et de développement et non plus de déshumanisation, il est nécessaire de considérer que l’établissement psychiatrique lui-même doit faire l’objet d’attentions et de soins.

Parce que l’environnement est déterminant (Laborit, 1997), l’urgence est de soigner l’ambiance dans les services de soins. La synthèse réalisée par le CRMC (Nicolas, Lanquetin, 2017) permet d’appréhender les trois niveaux de mesures préventives pour éviter d’avoir à restreindre les libertés des usagers. Depuis plus de dix ans, je tente de convaincre ma hiérarchie de tenter une semaine sans contentions, malheureusement en dépit de rencontre avec les équipes, d’interventions, de textes, et même d’activités de recherche, ma proposition a une nouvelle fois été rejetée lors du séminaire cadre de l’année dernière.

Alors, même si je continue à penser qu’écrire est utile et que des articles, comme le dernier de Didier Morisot (2019), sont aussi délectables que nécessaires, j’ai également la conviction que ce ne sera pas suffisant pour impulser un réel changement de pratique. Pour dépasser le dogmatisme et l’incroyable allégeance de la majorité des psychiatres à une politique sécuritaire et néo libérale qui rend possible une insoutenable maltraitance institutionnelle (Gabarron-Garcia, 2015), tu vas devoir faire preuve de courage et t’allier avec les usagers pour imposer un autre imaginaire.

Et c’est pourquoi je compte sur toi pour être moins docile que tes aînés. Car j’en suis persuadé, en ce qui concerne l’éthique de notre profession, tu ne renonceras pas à penser la complexité (Touzet, 2019) afin d’être un soignant, pas un salaud. Et non seulement tu auras l’audace de désobéir pour défendre la dignité des personnes hospitalisées, mais tu trouveras également l’énergie pour entraîner l’ensemble de la société dans cette belle aventure car tu sais qu’on ne fait rien de bon tout seul en psychiatrie.

Merci pour finir à toi d’exister et sache mon impatience à l’idée de te rencontrer. A très bientôt donc !

Tu vas devoir faire preuve de courage et t’allier avec les usagers pour imposer un autre imaginaire.

Jérôme CORNIER
Cadre de santé
jerome.cornierifcs@gmail.com

Bibliographie

  • Fernández VI, Karavokyros S, Lagier F, Bauer L, Védie C. (2019). “Soigner sans contention physique, quels enjeux psychiques ? De la contention à la contenance”. Evol psychiatrique; 85(3).
  • Gabarron-Garcia, F. (2015). « De la psychothérapie institutionnelle à l’analyse institutionnelle », les contractions de la psychiatrie : expériences labordiennes ». In La psychothérapie institutionnelle, SUD/NORD folies et cultures, N°26. Edition ERES.
  • Herman, S. (1921). « La thérapeutique active en hôpital psychiatrique ». Paris, PUF.
  • Mornet, J. (2014). « Chapitre V. La psychothérapie institutionnelle ». In, J. Mornet, Une introduction aux psychothérapies (pp. 177-204). Nîmes, France: Champ social.
  • Laborit, H. (1997). « La légende des comportements ». Flammarion.
  • Lanquetin, J. (2019). « Prévention primaire en psychiatrie, un travail d’ambiance ». Empan ,114(2), 72-78. doi:10.3917/empa.114.0072.
  • Nicolas M, Lanquetin JP. (2017). « Isolement et contention : Repères pratiques pour en limiter le recours ». Voiron : CRMC Disponible
  • Touzet, P. (2019). « Activités occupationnelles ou activités thérapeutiques, une différenciation complexe ». Soins Psychiatrie, Volume 40, numéro 323.

Vers un mouvement social pour la santé mentale

A lire en écoutant cette superbe archive sonore de l’association Humapsy:

Les personnels hospitaliers en lutte

Pinel en lutte

Depuis quelques mois, la colère gronde en France et, dans la frénésie médiatique et des réseaux sociaux, les travailleurs hospitaliers de la psychiatrie et urgentistes ne manquent pas d’imagination pour se faire entendre : en campant devant les hôpitaux comme la Militente de Toulouse, avec des clips musicaux, des Die-in, le Printemps de la psychiatrie, la grève de la faim, l’auto-injection d’insuline, un marathon autour d’un rond-point, en s’enchaînant aux grilles de l’Agence Régionale de Santé, en se perchant sur les toits comme au Havre, ou en fleurissant les blouses blanches de Shadoks colorés comme à l’hôpital Pinel à Amiens.

Mais que veulent les blouses blanches? De meilleures conditions de travail, ce qui implique plus de moyens et d’être en nombre suffisant pour bien faire leur travail avec les patients.

Mais pourquoi soutenir la mobilisation des personnels hospitaliers et urgentistes quand nous aussi, nous serrons les dents, que pour nous aussi la mobilisation c’est au quotidien : pour aller travailler, pour chercher un travail ou simplement tenter d’exister et que quand nous avons un temps pour nous, on a aussi le droit de s’autoriser de souffler.

C’est gentil de proposer un mouvement social mais les manifestations ou les gilets jaunes, ce n’est pas votre truc?

Les problèmes de santé mentale coûtent cher à l’Etat, d’où la nécessité de faire des économies en réduisant les personnels et les hospitalisations. Mais à vouloir gérer les hôpitaux comme des entreprises, on réduit le travail à ce qui est quantifiable, tarifiable voire rentable, et dans les métiers de l’humain et du social, ce n’est clairement pas la meilleure idée.

Pour faire tourner la machine, il faut des travailleurs en bonne santé (mentale). Mais quand les travailleurs de la santé commencent eux-mêmes à souffrir dans leur travail, c’est que cette rhétorique ne tourne pas rond.

La santé et le service public ça nous concerne bien sûr tous car on finit tous par tomber malade un jour et qu’on attend dans ces cas-là les meilleurs soins possibles.

Au-delà de la distinction entre professionnels de santé et malades, ou plus communément entre soignants et soignés, c’est un enjeu de société dont il s’agit.

L’esprit Mad Pride au quotidien.

Il s’agit d’assumer fièrement notre qualité de citoyens et malgré le stigmate de la maladie mentale, il nous appartient de ne plus apparaître aux yeux des médias comme des « malades mentaux » en marge des questions sociales.

Il s’agit pour chacun de nous de se construire en tant que sujet et sortir du silence, de montrer que les patients ne sont pas de simples consommateurs ni des statistiques.

Mais là où on pourrait croire que la santé mentale est un problème individuel, à chacun son diagnostic et sa santé (fragile), il nous faut réintroduire la force du collectif.

Il s’agit de décloisonner, d’aller au-delà de la psychiatrie, du tout médical et du tout médicament mais aussi de combattre la stigmatisation qui entoure le soin psychiatrique. Pourquoi considère-t-on comme une honte d’atterrir en psychiatrie, ou que la place des dépressifs n’est pas avec les fous?

On peut voir d’un bon œil la fermeture progressive des lits en psychiatrie comme une façon de désaliéner et d‘en finir avec l’enfermement asilaire. Mais fermer les hôpitaux psychiatriques comme en Italie, ça ne veut pas dire en finir du même coup avec la violence institutionnelle, les soins contraints, la contention ou les chambres d’isolement. Dire des hôpitaux que ce ne sont pas des lieux de vie mais des lieux de soins, c’est en faire des endroits de non-vie.

En tant que maladies de la relation, le rôle de l’hôpital ou des alternatives à l’hospitalisation, c’est justement de récréer un lien perdu, de soigner la relation à l’autre. Cette thérapeutique par la relation fait partie de la vie.

Soigner la démocratie

Un mouvement social c’est un redéploiement de la vie, un déploiement de créativité, des rencontres qui alimentent une réflexion durable et pas uniquement des manifestations éparpillées ici et là, pour se rendre visible.

C’est l’idée que la lutte des blouses blanches doit rejoindre celle des patients et des familles pour un accueil et des soins de qualité en santé mentale, des soins sur mesure ou personnalisés, c’est-à-dire sensibles à la personne dans sa subjectivité et son histoire de vie.

Si la santé mentale est à priori un sujet a-politique, il existe dans les faits des lobbys et des think tank qui en font un sujet d’intérêt politique et économique. Il en est ainsi des lobbys de l’industrie pharmaceutique mais aussi des lobbys comme l’Institut Montaigne et la Fondation Fondamental qui tentent de drainer des fonds pour la recherche en neurosciences et en immunologie et la création de centre experts. Les experts, les syndicats professionnels et les associations agréées participent également au jeu politique.

Si l’idée n’est pas forcément d’infiltrer ce jeu politique en créant par exemple un syndicat des patients, il faut tenir compte des acteurs en présence et de la logique néolibérale qui est à l’oeuvre dans le démantèlement des services publics et de la psychiatrie de secteur.

Le progrès de la recherche scientifique (rarement indépendante) et la quête des molécules miracles ne va pas toujours dans le sens d’un accueil inconditionnel et de qualité de la souffrance psychique. En réduisant l’humain à sa dimension biologique, en cherchant à automatiser les méthodes thérapeutiques et à adapter les soins au fonctionnement du système économique, on en oublie la relation de soin et la complexité du fonctionnement psychique. On a parfois l’impression que seuls les pair-aidants peuvent nous comprendre tant la vision organiciste et cérébrale des troubles se répand chez les professionnels de santé.

En santé mentale, rien ne fait vraiment l’unanimité, certains sont pour l’évaluation et la scientificité des méthodes de soins, d’autres laissent une place à l’imprévu et à l’expérience vécue par le patient puisqu’en définitive, ce ne sont pas les médicaments qui soignent mais bien ce qu’on fait de notre vie une fois passée la crise.

On ne doit pas chercher à mettre tout le monde d’accord mais plutôt à faire valoir notre parole et notre intérêt face à d’autres intérêts qui peuvent être divergents. Il s’agit de démocratiser le système en place ou de rebattre les cartes de façon à faire progresser les choses en permettant aux personnes concernées de s’exprimer autrement que par les témoignages, d’accéder à leurs droits et les faire respecter, de faire entendre ce qui leur a fait du bien, ce qui marche et ce qu’il faudrait transformer.

On peut, par exemple, s’inquiéter de la disparition d’un savoir-faire « psy » chez les infirmiers pour apaiser l’agitation d’un patient, éviter l’escalade jusqu’à la violence et le recours à des méthodes coercitives.

On peut aussi faire progresser les représentations sociales au sein de la société, renverser la politique de la peur et la psychophobie et promouvoir la diversité et la neurodiversité.

Il s’agit aussi de faire lien, de prendre le temps de se rencontrer, de créer des espaces citoyens ainsi que des outils pédagogiques pour déstigmatiser, penser de nouvelles formes d’organisation, se former, se structurer à travers des espaces virtuels et physiques, rendre visible ce qui ne se voit pas et ce qui ne s’entend pas.

Réjouissons-nous, les ingrédients de ce cocktail social sont là, pour créer un dialogue salutaire pour l’ensemble de la société.

A propos :

Comme des fous est né comme un média alternatif aux médias traditionnels qui nous qualifient à la hâte de malades mentaux dès qu’une initiative émane d’une association ou d’un groupe de personnes concernées par la psychiatrie.

Voir par exemple dans Libération : Une séquence de «Fort Boyard» émeut les associations de malades mentaux

Créée en avril 2019, l’association Comme des fous a pour objet la dé-stigmatisation des troubles psychiques par la communication numérique et médiatique de la parole des personnes concernées par et pour elles-mêmes afin de :
– promouvoir l’expression et la communication de personnes en situation d’isolement ou de fragilité, confrontées à un problème de santé mentale ; 
– permettre une participation effective des usagers de la santé mentale aux instances de la vie publique.

Une première rencontre associative est prévue à Paris le samedi 7 septembre 2019 : https://lightskyblue-penguin-597208.hostingersite.com/agenda/rencontre-associative-comme-des-fous-1/

Souffrance psychique, souffrance physique.

Que de fois l’on entend dire que les douleurs psychologiques ne sont pas aussi graves que les douleurs du corps, du cancer, des handicaps physiques.

Peut-on déjà vraiment les comparer ?

Une amie chère, un jour, a véritablement hurlé devant mes yeux ébahis, que mon enfer n’était rien en comparaison aux enfants battus, aux personnes cassées dans leur corps. Je fus qualifiée d’égoïste, et incendiée verbalement alors que j’expliquais mon calvaire.

Quelle surdité, de la part de beaucoup, lorsque vous criez à l’aide, que vos voix vous harcèlent. Alors vous expliquez vous être mutilée, vous être tapée la tête contre les murs, autoagressée.

Mais sans doute est-ce en raison de nos appels successifs, que nous sommes qualifiées de personnes se victimisant !?

L’abandon.

Oui, il y a l’hôpital, lieu d’accueil, que je remercie. Mais ainsi plus de dérangements. L’on n’a plus à voir notre visage clos, vague, ou crispé de tourments, déformé par les cris. La bave au coin des lèvres s’invite aussi.

Nous sommes calmes, l’âme « morphinée » grâce aux pilules d’oubli.

Bien sûr, les plaies du malade psychique ne se voient pas, mais comment peut-on délibérément nous dire de cesser nos larmes torrentielles alors que les douleurs des harcèlements intérieurs sont un brasier de tortures ?

Que l’on nous gave d’antipsychotiques est une chose qui peut se comprendre, vue du côté du corps médical, ou être tolérée un temps, mais ces pratiques nourrissent l’exclusion, l’endormissement tant du dit « malade » que du cercle familial, social.

Toujours, tout va vers le plus fort, le plus combatif, et ces critères sont donnés, à juste titre, aux souffrances physiques, aux cicatrices de l’acte chirurgical, aux douleurs de la chimiothérapie.

Je n’aurais pas ce courage, d’ailleurs, je cesserais de me battre. Mais pourquoi ne veut-on pas entendre, non plus, que les molécules destinées à « soulager » nos terreurs, détruisent notre cerveau, nous mènent vers de grosses pathologies… physiques.

N’est-t-il pas sensé de se dire alors, que pour en arriver là, il fallait bien que l’urgence le nécessite. Oui, je conteste ces méthodes lorsqu’elles sont l’unique moyen, et le critère absolu, mais nos cris de souffrance n’en sont pas moins réels.

De plus, nos traitements nous font dormir. Grossir aussi puisqu’ils sont des inhibiteurs de la satiété. En conséquence, nous sommes vus comme des paresseux, des morfales. Les allocations, qui nous permettent de vivre, nous sont renvoyées au visage comme un sacrifice fait par la société, pour nous, dits « inactifs » ou dépendants.

Je remercie, bien sûr, de recevoir cet argent.

Nos parcours sont des chemins de croix, et l’humanité existe par nous, aussi.

Un être se blesse au corps et hurle de douleur. Nous sommes blessés au cœur, à l’âme, nous le manifestons de la même façon. La différence est que l’on ne voit pas notre fracture, car elle est loin en nous, invisible. Le langage que nous utilisons souvent pour montrer que c’est tout autant l’enfer, est de nous scarifier. Là, la psyché pose son empreinte, sa blessure, alors on voit. Ou pas.

KERIDWEN

(illustration Robot Hugs)

Psychiatrie connectée : le mouchard à avaler.

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Keridwen nous partage sa réflexion sur l’Abilify Mycite, comprimé contenant une puce électronique permettant de savoir s’il a été ingéré. Pour les patients ingérables, des mouchards ingérables!

Le rêve américain est psydérant : la puce à avaler, qui traque le risque de non-observance chez la personne schizophrène, ou bipolaire, ou en profonde dépression, est née.

Je suis schizophrène, et bien sûr quelle joie de lire que les géants créateurs de nos hosties bleues, sont tellement soucieux de notre santé mentale, qu’apparut sur le marché Outre Atlantique cette révolution, mue par l’empathie, bien évidemment.

Une lampe est-elle intégrée au système ? Une bande son ? Une caméra ? Une brosse à dents ?

Me revient vaguement en mémoire le conte de cet homme avalé par une baleine, et qui, en attendant de pouvoir sortir de l’estomac, patiente en bouquinant, et s’éclaire à la faible lueur d’une bougie.

Les conséquences de l’ingestion de cette puce sont considérables, et peuvent mener, encore une fois, au décès. Va-t-on comme correcteur nous prescrire le collier assorti ?

Merci, mesdames et messieurs les géants.

Pourquoi toujours l’irrésistible envie de refaire la tapisserie et ravaler une architecture qui contenait à l’origine tout, pour que nous soyons autosuffisants que ce soit métaboliquement ou mondialement ? Le but désormais est de griffer le papier peint pour pouvoir faire appel au décorateur. Créer les poisons de toutes sortes, médicaments, nourriture, polluants, engendrant le mal, puis entretenir une dépendance aux soins modernes toujours plus nombreux. Des addictions sont réelles, mais l’Addiction suprême est de trouver cohérent ce processus, de l’intégrer à l’inconscient collectif en douce et mine de rien.

C’est à l’humanité que la puce Mycite est distribuée, nous sommes un estomac géant.

 La réalité du schizophrène espionné (il est vrai que nous sommes paranoïaques !) par une puce ingérée, pour vérifier son observance, est un symbole.

Nous retrouvons aussi, le besoin, pour la Norme, de soumettre le différent minoritaire à un dictat et le formater. Quel que soit le prix à payer, quitte à tuer, de quelque manière que ce soit. En agissant ainsi, la Norme reste sur son trône et régente.

Il est possible d’être emprisonné à l’extérieur, aussi, et la liberté est d’une relativité exemplaire.

KERIDWEN

Pour aller plus loin :
https://www.humanite.fr/sante-un-mouchard-dans-vos-pilules-645924