1 truc à dire à Comme des fous !

Philippa Motte, membre du Clubhouse et Peer Workeuse parisienne essentielle sur les questions du rétablissement par le travail et l’emploi a 1 truc à nous dire sur sa façon d’assumer le fait d’être concernée aujourd’hui encore et parfois plus que d’autres par des troubles psychiques !

Formatrice paire depuis des années au Clubhouse Paris sur la question du rétablissement et de l’emploi salarié, voire depuis la création du club 😉

Formatrice engagée, elle va dans les entreprises former au handicap psychique pour et avec les pairs, toujours pour les défendre avec ou sans les pairs face aux discriminations et aux difficultés que le défi de travailler avec les troubles et les troublés représente réellement !

Merci au Clubhouse aussi pour cet engagement sur le terrain de l’emploi accompagné qui permet qu’un calcul coût / risques / bénéfice se pose que la question de l’emploi d’un travailleur handicapé psychique, au moins parfois !

Témoignage de Philippa à Parlons Psy

Intervention inspirée et inspirante du lundi 9 décembre 2019 lors du grand rendez-vous Parlons Psy à Paris.

« Bonjour, je m’appelle Philippa.

Je prends la parole aujourd’hui pour vous raconter mon parcours, la façon dont j’ai évolué de personne concernée par la maladie psychique pour devenir accompagnante et formatrice sur les enjeux de santé mentale dans le monde professionnel.

Il y a deux principaux messages que j’aimerais vous faire passer à travers mon témoignage.

  • D’abord qu’il y a certaines pratiques en psychiatrie qui doivent absolument être remises en cause pour évoluer.
  • Je voudrais aussi vous montrer comment le trouble psychique par lequel je me suis d’abord sentie détruite et avilie, est devenu un chemin, certes exigeant, mais qui m’a permis de grandir et de me construire. Vous raconter comment j’ai fait du ravin, un chemin, comment j’ai fait de ma fragilité, une épée.

Quand je suis intervenue la première fois en tant qu’invitée à l’édition Parlons Psy de Nantes, j’ai raconté dans le détail, la réponse qui avait été faite par le monde dans laquelle je vis, au grand bouleversement psychique que j’ai traversée pour la première fois à l’âge de 20 ans.

Je dis bouleversement psychique volontairement, pour m’éloigner de toute considération psychiatrique. Il s’agit avant tout d’un vécu, d’une expérience humaine qui peut tous nous concerner sous une forme ou une autre. Tout le monde peut, à un moment donné dans sa vie, perdre pied psychologiquement, sentir son mental, sa sensibilité et ses émotions s’égarer dans des sphères inattendues, stupéfiantes, effrayantes et traumatiques.

La réponse qui a été faite par le monde dans lequel je vis, par le biais de la médecine, peut se résumer en quelques mots : Interpellation brutale, immobilisation, enfermement, contention, injection, diagnostic, médication, économie de mots. Avec pour résultat immédiat de me plonger dans une incompréhension et une souffrance d’une profondeur que je ne souhaite à personne.

Dans un texte que j’ai commencé à écrire il y a quelques années déjà sur ce sujet, j’ai redécouvert un passage qui, je crois, résume avec justesse et honnêteté mon ressenti. Je préfère vous prévenir, ce ressenti peut écorcher les oreilles de certains, mais il est vrai, il ne triche pas, il dit les choses exactement comme elles ont été vécues et senties,

« Voilà comment, la psychiatrie et moi, nous nous sommes rencontrées et aussitôt fâchées.

Le dialogue a été rompu avant même d’avoir commencé. Après cet épisode, plus rien n’a été véritablement possible. Même si j’ai rencontré de bons médecins, le respect nécessaire à une alliance thérapeutique de qualité a toujours était difficile à mettre en place. Cette première expérience a déterminé mon rapport au soin.

Alors j’ai tenté de construire ma propre stratégie, en empruntant à la psychiatrie le peu qu’elle pouvait m’apporter. J’ai aussi appris à penser et agir contre elle, à être à la fois raisonnable et rebelle, pour ne pas devenir ce qui m’est apparu malgré moi comme un énième « animal psychiatrique » comme elle les fabrique trop souvent à cause de l’impuissance et des neuroleptiques.

Et je sais à quel point tout le monde souffre de cette réalité, les soignants comme les patients.

Pour synthétiser, je dirais que cette prise en charge a rajouté de la souffrance sur la souffrance, du traumatisme sur le traumatisme, de la honte sur de la honte et a généré une profonde auto-stigmatisation.

Je vais vous dire ce que j’en pense « ça ne marche pas, cette réponse ne marche pas ».

Elle engendre quelque chose de singulier, celui devoir faire le chemin de l’acceptation, on peut même parler de nécessité de pardonner à ceux qui étaient censés nous aider et nous soigner. Moi, ce chemin du pardon je l’ai fait. Je suis parvenue à mesurer avec le temps, la difficulté à laquelle sont confrontés ceux qui m’ont infligé ces traitements. Je suis parvenue à me mettre à leur place, à comprendre leurs peurs, leurs incompréhensions, leurs dogmes et leurs croyances, à les respecter et même à les maîtriser.

Aujourd’hui, cette problématique qui aurait pu me voler ma vie, j’en ai fait mon métier. Je travaille dans les entreprises, les pouvoirs publics, auprès du secteur médico-social sur les enjeux de santé mentale dans les organisations en tant que formatrice et accompagnante. C’est pour ça qu’à présent je connais bien ce secteur de la santé mentale.

Et après avoir dénoncé les manquements de ce système, je voudrais à présent souligner les initiatives et les avancées que j’ai observées et qui me donnent des raisons d’espérer. Le simple fait que nous soyons réunis ici est la preuve de ces évolutions. Tout ce qui est présenté aujourd’hui. Le travail de l’association Clubhouse France, ce concept de rétablissement qui est l’objet de cette rencontre et qui ne doit surtout pas devenir un concept de plus.

Je pense au club des entendeurs de voix, je pense au travail des équipes mobiles du nord de la France sur lesquelles j’ai récemment lu un article qui m’a beaucoup impressionné tant leur approche fait sens.

Je pense au travail que font toutes les femmes et les hommes que je rencontre dans mon travail (assistantes sociales, infirmières, chargées d’insertion, chargées de mission handicap, RH, médecins, psychologues, quelques psychiatres trop rares à ma connaissance) je pense à leur regard sur leurs métiers, à toutes les actions qu’ils mettent en œuvre souvent très peu valorisées, auprès de ceux qui souffrent et qui ont besoin d’être aidé.

Je pense enfin à l’avancée timide, mais réelle de la pair-aidance. Je me considère d’une certaine manière comme l’un d’entre eux, même si je n’ai pas suivi le cursus universitaire qui nous est destiné. La parole des pairs-aidants est une parole décisive qu’il est indispensable d’écouter et de respecter.

La mienne, je la veux libre, audacieuse, insolente, et constructive. Faire sans la parole des pairs-aidants ce serait comme se contenter, pour parler d’un pays en guerre, des propos des journalistes et des observateurs sans écouter la voix des autochtones de ce pays. Comprenez bien que ce que les soignants, les accompagnants et les aidant tâchent de combattre et de faire reculer, nous nous l’avons traversé, et nous avons fait l’effort de le transmuter pour en faire un savoir qui doit être respecté et pris en considération. Qui doit être accueillit comme quelque chose d’infiniment précieux. Ecoutez-nous. La part qu’il manque pour véritablement soigner ceux qui en ont besoin avec dignité, il est possible que ce soit nous qui allons la construire avec vous.

Malgré tout ce qu’il m’a fallut de force et d’énergie pour faire cette traversée, j’ai foi en notre capacité à opérer les mutations nécessaires. Parce que l’épreuve de la souffrance psychique est aussi une initiation, une occasion unique de se remettre en question, de gagner en profondeur et en humanité et je crois que ce monde a besoin d’hommes et de femmes capables de faire face à leur fragilité psychique et de revenir parmi les autres enrichis par cette épreuve.

Pour ma part, aujourd’hui, j’ai une vie bien au-delà de ce que j’aurais pu espérer avant que tout cela ne m’arrive.

Je suis la maman de deux garçons, je fais un métier qui a du sens pour moi, je vais bientôt publier mon premier roman et chaque jour j’ai l’impression d’apprendre et de comprendre un peu mieux ce qu’est l’amour qui est au fond la seule chose qui m’intéresse véritablement et qui vaille.

L’important pour moi ce n’est pas la maladie ou l’absence de maladie, le handicap ou l’absence de handicap, ce n’est pas d’être guéris, ni même rétablis, l’important c’est d’être suffisamment connectée à mes ressources pour apprivoiser mes fragilités et construire une vie qui me ressemble.

Tout le monde n’a pas les mêmes ressources, mais tout le monde a des ressources et au lieu de traquer les symptômes, nous devons traquer les ressources et les mettre en lumière comme des fils d’or qu’il faut tirer pour permettre à chacun de renaître à lui-même.

Pour achever mon propos, je voudrais vous lire le passage d’une intervention prononcé par la romancière et essayiste Christiane Singer lors d’un colloque à Lausanne en mai 2000 intitulé « Schizophrénie = folie ? » :

Il est urgent de changer notre regard sur ceux que nous appelons malades, et urgent qu’eux aussi changent le regard sur eux-mêmes. Il existe un niveau de l’être qui reste intact. Il existe un lieu en chacun où nous sommes non seulement guéris mais rendus déjà à nous-mêmes. La maladie est un accident, un malheur, une épreuve qui n’atteint pas le noyau. C’est à ce noyau intact que je m’adresse en vous parlant non pas parce que vous serez un jour guéris, mais parce que dans mes yeux vous l’êtes déjà. Non pas parce que l’espoir me porte que vous serez un jour à nouveau entiers mais parce que la certitude est en moi que déjà vous l’êtes.

Christiane Singer

Je voudrais que tous les gens qui sont dans cette situation se souviennent que quoiqu’il leur soit arrivé dans leur vie, une part d’eux-mêmes demeure intacte. Accompagner les personnes qui souffrent d’un trouble psychique dans la reconquête de cette part d’eux-mêmes qui est intacte, pourrait être une très belle définition du rétablissement.

Je vous remercie de m’avoir écoutée. »

Philippa

Et si le meilleur accompagnateur était un pair?

pair aidant

La philosophe Hannah Arendt disait que « comprendre, c’est se réconcilier avec le monde ». Comprendre un phénomène qui nous dépasse, se réconcilier avec lui, pour  agir de façon constructive et le faire évoluer. Cette démarche met bien en lumière les enjeux soulevés par le handicap psychique dans le monde professionnel.

Les entreprises sont souvent démunies pour accompagner des salariés concernés. Dans le même temps, les personnes qui y sont confrontées ont beaucoup de mal à en parler. La crainte de voir sa crédibilité et ses capacités remises en cause est forte. Le terme handicap psychique  soulève encore plus de questions qu’il n’apporte d’éléments de compréhension.

Comment distinguer la souffrance de la maladie psychique proprement dite ? Quelle est la différence entre le burn-out, la dépression, les troubles anxieux et la bipolarité ? Quelle est la frontière entre le handicap psychique et les risques psychosociaux ? Où commence le rôle de l’entreprise et où s’arrête-t-il ? Comment aider un salarié à se maintenir dans l’emploi ? Pourquoi prendre le risque d’insérer des personnes potentiellement fragiles dans l’entreprise ? Continuer la lecture de « Et si le meilleur accompagnateur était un pair? »

[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (4/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

INTRODUCTION

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

ÉPISODE 1 : LA LOI DE 2005 A FAIT DE LA SANTÉ MENTALE UN SUJET DE SOCIÉTÉ…

ÉPISODE 2 : L’ÉMERGENCE DE BONNES PRATIQUES EN FAVEUR DE L’INSERTION.

ÉPISODE 3 : QUELS FREINS DANS LE MONDE PROFESSIONNEL?

épisode 4 : La santé mentale des salariés : un enjeu majeur que les dirigeants ont du mal à prendre en compte

Continuer la lecture de « [SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (4/4) »

[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (3/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

INTRODUCTION

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

ÉPISODE 1 : LA LOI DE 2005 A FAIT DE LA SANTÉ MENTALE UN SUJET DE SOCIÉTÉ…

ÉPISODE 2 : L’ÉMERGENCE DE BONNES PRATIQUES EN FAVEUR DE L’INSERTION.

épisode 3 : Quels freins dans le monde professionnel?

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[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (2/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

INTRODUCTION

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

ÉPISODE 1 : LA LOI DE 2005 A FAIT DE LA SANTÉ MENTALE UN SUJET DE SOCIÉTÉ…

épisode 2 : L’émergence de bonnes pratiques en faveur de l’insertion.

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[SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (1/4)

A l’occasion des Semaines d’information sur la Santé Mentale du 13 au 26 mars 2017, Philippa vous propose un feuilleton « santé mentale et emploi » en 4 épisodes!

Introduction

Vous devinez peut être qu’avec un job un pareil, on ne s’ennuie pas. La grande aventure commence dès que j’essaye d’expliquer mon métier à quelqu’un. Je vois le visage de mon interlocuteur se déformer et prendre un air inquiet. La phrase qui suit est presque toujours la même : « ah la la la ça ne doit pas être facile » ou bien « le handicap psychique ? Mais ils ne peuvent pas travailler ces gens-là ? »

Nombreuses sont les idées reçues, elles sont aisément formulées, comme s’il était normal d’en avoir. Faire de la formation sur le handicap psychique, c’est d’abord et avant tout travailler sur les préjugés pour faire évoluer les mentalités.

En dehors des experts et des personnes concernées, rares sont ceux qui savent de quoi il s’agit. Même pour les milieux spécialisés, les contours du handicap psychique sont parfois difficiles à tracer. Alors qu’il s’agit d’une thématique complexe et passionnante qui est aussi un véritable enjeu de société.

C’est pourquoi à l’occasion de ces SISM sur la santé mentale et le travail, je vous propose de partager avec vous, quelques-unes de mes réflexions.

Épisode 1 : La loi de 2005 a fait de la santé mentale un sujet de société…

Continuer la lecture de « [SISM 2017] Réflexions d’une consultante sur le handicap psychique et la santé mentale au travail (1/4) »

Portrait de Philippa

Comme Philippa, fais-toi tirer le portrait par Comme des Fous en répondant à ces 5 questions.

« J’aimerais faire connaître Bell Cause pour la cause pour montrer que c’est possible de faire une belle action de communication et de mécénat en faveur de la santé mentale quand on est une grosse entreprise (ou le charme irrésistible de l’accent québécois). »

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

La lecture de romans et d’essais, la peinture, l’écriture, la pratique de la méditation, les rencontres, mes enfants, les gens que j’aime sont pour moi des sources d’inspiration.

Tout ce qui me permet de m’interroger, de m’ouvrir, de rencontrer et d’apprivoiser mes forces et mes fragilités, m’intéresse.

Des artistes et des penseurs m’ont beaucoup enrichie. Il y en a comme Bach, Nietzsche, Dostoïevski ou Chögyam Trungpa qui ont été comme des éducateurs. Ce qu’ils m’ont apporté ne cesse de m’accompagner. Il y a aussi des femmes comme Maria Callas, Nina Simone, Romy Schneider, Christiane Singer, Nancy Houston …

J’aspire à garder les pieds sur terre, à avoir l’esprit ouvert, à faire preuve de discernement et de douceur, pour ne pas être une source d’agression pour les autres.

Un petit cadeau au passage :
Glenn Gould qui joue Bach, ça vous ancre dans la terre et ça élève l’esprit dans les hauteurs.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes?

Mon travail c’est d’aller dans les entreprises, auprès des pouvoirs publics, et d’essayer de trouver un langage pour parler avec justesse du handicap psychique et des troubles qui en sont à l’origine. L’objectif est de favoriser l’insertion et le maintien dans l’emploi des personnes qui souffrent de ce type de problématiques à un moment dans leur vie ou de façon plus chronique.

Je forme des référents handicap, des RH, des managers, des médecins du travail, des assistantes sociales. Il arrive que ces formations me fassent l’effet d’un bras de fer. Les préjugés et les idées négatives ont la peau dure.

Je rédige aussi des guides et des documents pédagogiques sur le sujet. J’accompagne des personnes concernées dans l’emploi.

J’ai fait de la chose qui aurait pu me tuer, mon métier. Sur la base de ma fragilité, j’ai construit une expertise. Je n’ai rien concédé à la maladie. Je l’ai prise à bras le corps et j’ai retourné la situation. Mais je ne fais pas la maline, parce que c’est un adversaire de taille.

Je suis intrépide, je continue à aller de l’avant, mais je reste prudente.

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Je n’ai jamais aimé que le monde soit constitué d’une multitude de « micros monde » qui ne communiquent pas les uns avec les autres et qui se connaissent mal. Le monde de la santé mentale a les mêmes défauts que les autres micros monde. Il manque d’ouverture et souffre de querelles intestines. C’est embêtant, parce qu’il traite d’un sujet important.

Le monde de la santé mentale doit apprendre à communiquer et à expliquer son sujet. Même s’il se sent stigmatisé et rejeté, il doit redoubler d’efforts et d’intelligence pour se faire entendre. Le chantier est énorme à tous les niveaux : sanitaire, social, professionnel.

Pour pouvoir faire changer le regard du monde extérieur sur lui, le monde de la santé mentale doit changer de regard sur lui-même. Les possibilités sont immenses, les talents et les compétences sont là.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

La folie est une faculté proprement humaine. Chacun porte en lui la façon dont il pourrait devenir fou. Un homme qui se connaît quand il est fou, en connaît long sur lui-même.

Je dis souvent pour rigoler que la folie est l’épreuve des sages. Développer une certaine sagesse est la seule manière de transcender l’expérience de la folie.

À travers la folie, tout ce qui constitue un individu s’exprime sans fard. Le tragique côtoie le sublime. La créativité côtoie la destruction. Le comique côtoie le pathétique.

La folie est une sorte d’expérience ultime. C’est une grande école dont il n’est pas facile de sortir diplômé. La folie est une grande éducatrice, qu’il faudrait traiter avec plus de respect qu’on ne le fait aujourd’hui.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Je ne crois pas avoir le mental assez solide pour être ministre de la Santé mentale. Le monde politique, comme beaucoup d’autres, est plein de complexités inutiles, de lenteurs, de jeux d’influence qui ne sont pas propices à l’équilibre psychique.

Mais si je pouvais parler au ministre de la Santé mentale, voilà ce que je lui dirais :

Monsieur (ou madame) le/la ministre, on vous a confié une mission importante et fondamentale.

Permettre aux gens de traverser des périodes complexes sur le plan psychique, sans pour autant voir leurs vies voler en éclat,  est un défi pour le XXIe siècle et les siècles à venir.

Vous devriez commencer par visiter les hôpitaux psychiatriques, par observer et par jauger l’objet de votre mandat. Rencontrez les acteurs, rencontrez-les vraiment, malades, infirmiers, aides-soignants, médecins, éducateurs, assistantes sociales. Écoutez leurs frustrations, leurs indignations, leurs idées et leurs visions aussi.

Menez jusqu’au bout avec eux la réflexion qui a été entamée sur la contention et l’isolement. À l’heure actuelle, il n’est pas rare que l’hospitalisation en service fermé soit pour le patient un traumatisme qui s’ajoute au traumatisme de la pathologie. Cela ne peut plus durer.

Vous devriez introduire dans le cursus universitaire des soignants des cours avec des pairs-aidants. Il est fort à parier qu’une personne ayant  souffert d’un trouble psychique rétablie, ait des choses importantes à apprendre  aux soignants, que nul autre ne peut leur transmettre.

Vous devriez introduire des cours d’histoire de la folie et des cours de philosophie dans la formation des psychiatres. Il faut profondément s’intéresser à l’être humain pour être un bon soignant en psychiatrie. Il faut s’interroger, sans relâche, un peu comme Socrate incitait ses interlocuteurs à le faire.

Il est temps d’entamer des recherches approfondies sur la pertinence des traitements indépendante de celle des laboratoires pharmaceutiques. D’entamer toute sorte de recherche y compris sur des patients rétablis. Si on étudie que les malades, on ne voit que la maladie.

Il me semble qu’il faudrait accompagner différemment les premières crises. Que l’accompagnement devrait être pensé par étape et toujours en pluridisciplinarité. Que le corps devrait être pris en compte autant que la tête. Non seulement à travers l’hygiène de vie, la nourriture, le sommeil, le sport, les rythmes. Mais aussi avec l’aide de professions paramédicales comme l’acupuncture, l’hypnose, l’ostéopathie. Il faut retracer les contours du corps physique et énergétique du malade psychique. Il faut toucher la personne fragilisée par la souffrance, lui redonner corps.

Après un épisode de psychose, voire plusieurs, après une dépression sévère ou des phases d’anxiété prononcées, on n’est plus jamais le même. On peut sombrer dans une vie à moitié vivante ou tirer des enseignements qui permettent de prendre un chemin vigoureux.

Le seul bon accompagnement en santé mentale est celui qui permet cela. Il est à inventer, il est en devenir.

Peut-être que la première mesure symbolique que je lui demanderais de prendre, c’est de faire disparaître le mot psychiatrie et tous ses dérivés. Ce sont des mots sans espoir à la sonorité agressive. Ce qui se cache derrière le mot psychiatrie doit tellement être repensé qu’il faudrait commencer par réinventer le mot lui même.