Faut-il se révolter contre la psychiatrie ? [Soin Soin #1]

À l’occasion de la parution de Soin Soin, journal de réflexion sur le soin psychiatrique, nous vous proposons le texte d’Agathe qui clôt ce premier numéro (la version complète du journal est disponible en fin d’article).

Si la philosophie s’est posé la question de la localisation du psychisme humain, si elle s’est demandé où se situait le sujet, aujourd’hui, la psychiatrie le traite en paria. Pas de sujet qui pense en psychiatrie, pas d’individu libre et autonome, juste une mécanique chimique à réajuster. Mais la réajuster vers quoi ? Vers plus de normalité, c’est certain. Vers moins de bruit et de dommages pour une société qui ne supporte plus qu’on dévie un tant soit peu de sa trajectoire.

Aujourd’hui, être en bonne santé mentale c’est aller bien au sens d’aller dans le sens indiqué par la société. Ce n’est pas se sentir bien, ni même être heureux, non c’est suivre la ligne droite de la santé mentale. Cette ligne d’un devoir d’aller bien et de ne pas causer de tort à son environnement. Après le culte du corps en bonne santé, ne serait-on pas passé au culte de l’esprit sain. À la recherche des pervers narcissiques, des déviants en tous genres, la société recherche aujourd’hui et discrimine celui ou celle qui ne file pas droit. Avec une batterie d’injonctions à la pensée positive, au développement personnel, à la responsabilité individuelle face à des maux sociaux ou sociétaux qui nous accablent, la santé mentale se mue en bras armé d’un néolibéralisme qui décrète comment chacun de nous doit penser. Pour une acceptation meilleure d’un environnement social destructeur, des thérapies existent !

Alors quand le droit à se sentir bien dans sa tête se mue en injonction, en devoir d’aller bien et d’être suffisamment fabriqué par le système social pour y correspondre, qu’attendre de la psychiatrie? Peut-être qu’elle cesse d’être un contrôle social des plus récalcitrants à l’ordre établi, que cette récalcitrance soit volontaire ou non? Peut-être qu’elle cesse de contraindre à un comportement normé jusque dans les moindres détails microphysiques pour mener à l’incorporation des troubles sous l’effet de la contrainte extérieure. Tout cela, ce serait sûrement une limitation des dégâts occasionnés par cette forme de contrôle des comportements et des âmes déviantes. Ce serait peut-être un moyen aussi de se remettre à penser la folie autrement.

Si la folie, c’est la résistance biologique à un environnement pathogène restreint ou même plus large, alors comment envisager de ne s’attaquer qu’au seul «malade» et jamais à ce qui l’entoure. Alors oui, il y a des thérapies familiales, mais la famille est-elle réellement un foyer pathogène pour la personne qui souffre? N’y a-t-il pas plus largement dans les écoles, les entreprises, et à tous les niveaux de la société des foyers de souffrance et donc des foyers pathogènes que personne n’attaque jamais ? Peut-on penser que la folie émane au moins parfois d’un trop-plein de prise sur soi, et que tant que la situation perdure il n’y aura pas de moyen de se remettre plus ou moins bien de cette souffrance environnementale? C’est parce que les verrous sautent d’être trop serrés, que leur remettre un coup de vis à l’explosion est un non-sens contre-productif.

Gérer la folie par le sujet fou, c’est lui faire porter le poids exclusif de la responsabilité de ses troubles. C’est penser qu’il peut ou qu’il doit être le seul agent d’un aller mieux qu’il ne peut décréter. C’est renforcer sa folie par l’oppression sur lui seul et ce n’est pas traiter un environnement invivable pour lui. Bref, ce que nous promet la psychiatrie c’est contrôler socialement ses patients en leur forgeant un cadre social et médicamenteux aussi fermement verrouillé que ne l’étaient les cages de l’âge classique.

Alors faut-il se révolter pour se rétablir ?
Se révolter contre le système psychiatrique?
Se révolter contre son environnement ?
Se révolter contre une société qui relègue au rang de paria ses malades ?
Probablement…

Agathe

Rétablissement en santé mentale, quand l’injonction devient positive [Agathe]

Article d’Agathe publié dans les Cahiers de Rhizome n°83 (Contribuer à la santé mentale | mars 2022).

Si, autrefois, la psychiatrie publique considérait que la maladie psychique ne pouvait pas évoluer vers le mieux, aujourd’hui et par endroits, elle promeut une nouvelle philosophie : le rétablissement. Là où il n’y avait qu’inéluctable dégradation, se loge à présent la possibilité d’accession à un mieux-être, voire au bien-être. Cette nouvelle façon de considérer les troubles psychiques et les personnes qui en souffrent peut paraître extrêmement positive, mais elle n’est pas sans conséquences sur l’injonction de l’institution à ses patients. Le discours et les actes des professionnels changent sous le constat d’usagers ou ex-usagers des services de psychiatrie aujourd’hui rétablis. Être en bonne santé mentale est devenu l’enjeu ultime pour tout le microcosme psychiatrique, ce qui ne va pas sans poser de nouvelles questions.

Pour le patient en psychiatrie et l’usager en santé mentale, l’injonction de l’institution n’est plus systématiquement d’aller bien tel qu’il perçoit cette idée, mais plutôt d’aller vers ce que l’institution a défini comme le bien. Si la psychiatrie définissait et cherchait à explorer un aller mal comme paradigme pour ses patients, la santé mentale cherche à définir un aller bien tout aussi paradigmatique : le rétablissement. Le rétablissement s’intègre dans la santé mentale comme droit des patients face à un système sanitaire qui doit le lui permettre, mais ne devient-il pas aussi un devoir du patient face à son institution de santé ?

Dans ce cadre, comment ne pas se demander si le rétablissement n’est pas en passe de devenir une injonction ? Le rétablissement et sa philosophie sont en passe de devenir une morale, un ordre, auquel tout « bon patient » doit se plier. Pourtant, le rétablissement devrait être un droit humain à exercer comme bon nous semble et non comme bon leur semble. Et peut-être alors pourrons-nous rendre aux fous que nous sommes cette part citoyenne d’invention de modes de vie et de résistance à un système quotidien qui à force de contraindre les âmes en fait exploser certaines.

Dérives d’un concept : quand le rétablissement devient moral

Le nouveau modèle, avec la philosophie du rétablissement, n’est plus un impératif centré autour des troubles et de leurs conséquences négatives, mais se mue en impératif humain, voire moral sur ce qu’« aller bien » veut dire pour la personne. Le rétablissement devient ainsi un modèle à atteindre, s’inscrivant dans une injonction de réalisation d’un soi sain. Il devient aussi le but d’une démarche vers le soin qui, si elle n’est pas avérée, fait de la personne une récalcitrante et la discrédite tout autant que le « mauvais patient » de l’ancienne psychiatrie.

Une discrimination s’opère alors, entre le « bon patient », qui sort du déni et fait preuve de bonne volonté et le « mauvais patient », qui reste dans le déni. Il s’agit bien d’une dérive d’un système psychiatrique centré sur la bonne santé mentale, sur l’érection en valeur suprême de cette volonté et cette mise en pratique, par le patient, d’une démarche pour aller bien étant parfois au-dessus de ses forces. Connotant l’aller mal comme relevant d’une responsabilité morale de la personne, le modèle du rétablissement fait parfois oublier les libertés fondamentales. C’est un nouvel espace, celui de l’arbitraire du choix de vie, qu’atteint la santé mentale dans ce cas comme dans d’autres, une forme de libre arbitre grevée par les soignants dans l’expression d’un soi propre. Figeant la bonne santé mentale non pas dans l’absence de troubles, mais bien dans un équilibre à atteindre, l’injonction se fait positive, comme s’il ne s’agissait plus seulement de définir le mal et la pathologie psychiatrique, mais aussi le bien et la bonne santé mentale.

Définir un « aller bien psychique », c’est s’aventurer sur le terrain des libertés intimes. Ainsi, définir ce qui relève du normal et du pathologique chez une personne, c’est décider non pas de ce qui est bon ou mauvais pour elle, mais – et c’est plus insidieux – de ce qui relève de sa personnalité et de ses troubles. C’est aussi décider de ce qui relève du processus de rétablissement et de ce qui n’en relève pas. Je me souviendrai toujours de toutes ces personnes qui, malgré leur bienveillance exacerbée, se disent finalement que ce qui leur déplaît en moi est pathologique et que ce qui leur plaît c’est bel et bien ma personnalité. On voit bien là que la bienveillance n’a rien à voir avec cette projection sur l’autre de ce qu’est la santé mentale. On voit bien aussi l’entrave à la liberté d’action et de penser que ce genre de pathologisation des comportements ou des paroles peut avoir de pernicieux. Quoi de pire que de clamer sa pleine conscience et de ne pas être entendu.

Même au-delà de cela, le concept de « rétablissement » n’évacue pas totalement la volonté de savoir à la place de l’autre ce qui est bon pour lui et encore moins ce qu’est une bonne santé mentale… Ce qui relève du normal et du pathologique est à l’appréciation de professionnels qui, dans une approche dite « de rétablissement », s’opposent parfois indirectement à des choix de vie personnels en les appréciant pathologiques, ou qui, à d’autres moments, laissent courir des situations pathologiques sous l’égide du libre arbitre.

Une nouvelle injonction de la psychiatrie : quand le rétablissement devient ordre moral

L’injonction positive de ce qu’est le bien – soit ce qui est conçu comme un élément de rétablissement ou non – de la santé mentale perpétue encore plus largement le modèle de ce qui « doit être » et de ce qui « ne doit pas être » de façon larvée. Si l’ancienne psychiatrie se limitait à demander aux patients de ne plus avoir de troubles, la santé mentale va plus loin et leur demande de se conformer à un modèle, à un idéal type, de personnes en bonne santé mentale avec toutes les composantes projectives que cela suppose pour les soignants comme pour les personnes concernées. La bonne santé mentale induit indirectement le classement de comportements « positifs », soit ceux qui sont dans le cadre du rétablissement, et des comportements hors cadre, hors des canons de la société, où évoluent les personnes en question. Pourtant, le rétablissement, pour qu’il réussisse, est potentiellement et réellement une quête perpétuelle de soi. On entend encore trop souvent qu’être rétabli, c’est réussir à construire quelque chose (famille, travail…). Toutefois, ces éléments ne constituent que de potentielles conséquences du rétablissement et non le rétablissement en lui-même. Le rétablissement c’est une construction non pas extérieure, mais intérieure. Les conséquences extérieures ne sont finalement considérables que sur un mode décoratif.

Penser ce que peut être le rétablissement, c’est accepter sa nature protéiforme, se dégager de tout système de valeurs à imposer, de toutes représentations, et donc laisser la liberté à l’autre d’être lui-même loin des cadres sociétaux partiellement responsables pouvant-être des troubles ou probablement des phénomènes d’autostigmatisation, de désinsertion sociale et de rejet du monde.

Un réel parcours de rétablissement passe par une délimitation du soi, par un récit fait aux autres d’un soi-même qui s’ignorait et qui se révèle peu à peu au monde. Il passe par des rencontres. En ce sens, et d’autres l’ont dit et vu, le parcours de rétablissement est un chemin initiatique vers un autre soi-même à découvrir et à créer perpétuellement. Mais cet autre soi, celui que je veux devenir à présent, doit-il se laisser imposer les canons de la santé mentale ou de la société qui abrite ce concept ? N’est-il finalement pas trop intime pour être livré à des professionnels qui à trop vouloir entrer dans des cheminements trop personnels de ceux qu’ils accompagnent, en arrivent à patauger dans les choix superficiels de vie ?

Alors oui, l’ancienne psychiatrie nous contraint à une forme de révolte salutaire sans laquelle un autre moi n’est plus possible. Mais, pour autant, est-ce que la santé mentale et le rétablissement suffisent à répondre à cette quête d’une forme d’âme assumée, assumable et non pas viable, mais vivante, et donc toujours avec une forme originale et non reproductible – comme tout le vivant ? En somme, le rétablissement peut-il être, dans le contexte des institutions nouvelles de la santé mentale, un choix de vie, d’un soi-même admissible, accessible et viable ? Tant que le concept de rétablissement ne sera pas dégagé de son potentiel normatif et moralisateur, il ne sera réservé qu’à certains et il ne sera peut-être jamais réellement abouti.

« Là où je ne réponds plus à l’ordre » : quand le rétablissement condamne et discrimine

Plus encore, nous devons nous opposer là à une forme de moralisme des nouvelles approches qui rendent la personne non responsable de ses troubles, mais responsable de ce qu’est sa vie avec eux. Cette approche la condamne donc à devoir vouloir atteindre une forme ou une autre de rétablissement. Hors d’une optique de volonté de rétablissement, point de salut pour l’usager. Le choix d’être en voie de rétablissement frise le choix moral pour glisser vers le jugement de valeur dans lequel l’usager doit vouloir se rétablir. Seulement, dans les meilleurs cas, une forme non prédéterminée par une institution pourra être considérée comme un aller mieux viable et labellisé.

Là où la psychiatrie détruisait l’individu en le rendant patient sur tous les plans et où l’identité médicale devenait sociale, professionnelle, citoyenne et même humaine, la santé mentale semble nous promettre un type idéal de l’humain. Il s’agirait donc d’un modèle de rétablissement de l’humain malade, qui a « réussi » et est parvenu à réussir – tel le self-made-man américain, tel l’entrepreneur de lui-même, du néolibéralisme – à se forger corps et âme seul et envers le système comme une réussite paradoxale de la survivance de la personne à un univers hostile, dans lequel rester ou devenir soi apparaît comme un combat dont il est sorti victorieux. Un combat par lequel notre ami troublé psychiquement a réussi, à la force du poignet, à réintégrer la commune humanité de notre civilisation. Par la preuve de son mérite face à la maladie, de son courage face aux épreuves ainsi que de son engagement à revenir dans la communauté humaine, il a réussi : il est rétabli. Dans ce rétablissement, ou cette réhabilitation, ne se jouerait finalement pas un retour à la citoyenneté à travers l’attribution des institutions de la santé mentale d’un label de bon sujet rétabli, comme revenu parmi nous. La santé mentale se mue là en agent d’une société qui détermine des canons d’existence, de modes de vie, qui permettent, ou non, d’intégrer ou de réintégrer le système. La santé mentale n’est pas la machine à exclure qu’a été et qu’est encore la psychiatrie : elle est la machine à réintégrer certains selon une logique parfois discriminatoire. Cette logique ne s’applique plus aux troubles, mais bien à ce que l’on décide de faire avec. Elle devient le devoir du « bon patient », ce qu’il doit prouver jour après jour : il veut aller bien. Sans quoi, il n’aura plus de retour au droit de cité, il ne redeviendra pas citoyen.

Le rétablissement : un droit humain et non comme impératif moral

En somme, la bonne santé mentale doit rester un droit et ne jamais devenir un devoir, encore moins une injonction. De plus, elle doit être définie non par l’extérieur, mais bien par la personne elle-même à l’aune de ce qu’elle est. Pour que la santé mentale reste un droit, elle doit permettre à chacun de créer sa propre définition de ce qu’il souhaite être et devenir jour après jour, sans jugement moral ni emprise sur sa liberté. Le rétablissement ne doit pas être un assujettissement à un ordre sociétal extérieur et destructeur pour les personnes avec des troubles psychiques.

Le droit à une bonne santé mentale s’appuie évidemment sur la qualité de l’environnement humain des personnes, la sortie de l’isolement, les rencontres et le soutien. Il s’appuie sur la croyance ou la réalité d’une place dans la société, qu’elle soit dans les clous, ou non. La marge révèle des espaces de vie, de création, de construction d’un soi propre qui devraient être explorés. C’est dans l’acceptation de cette part de folie, qui marginalise pour le pire ou le meilleur, c’est dans la révolte contre un dispositif psychiatrique qui dénature la folie, qui la vide de son rôle social et sociétal, que peut se construire une nouvelle personne. Celle-ci sera dite « rétablie ». Elle sera dite « comme nous ». Toutefois, elle ne pourra revenir vers le monde qu’après avoir admis l’avoir quitté un moment et peut-être aussi avoir refusé cette mise au ban.

La santé mentale ne peut évidemment pas être conçue comme l’absence de troubles psychiques, mais comme un équilibre cliniquement évalué non plus. La santé mentale, dont la perfection nous semble bel et bien indéfinissable qualitativement, doit rester marquée d’imperfections qui nous façonnent, de petits aléas propres à la vie biologique qui font que notre monde est varié. Elle doit conserver, voire faire naître la spécificité de chacun pour la réalisation entière d’un état de bonheur fidèle aux idéaux de chacun.

Le rétablissement, lui, doit être conçu comme un processus de subjectivation, un devenir soi spécifique que peu d’entre nous dans ce monde parviennent ne serait-ce qu’à entrevoir, même hors des méandres de la psychiatrie. Ce processus, par lequel chacun peut être amené à se découvrir est hautement intime et, je le crois, ne laisse que peu d’espace aux professionnels, quelle que soit leur valeur intrinsèque.

Je crois fondamentalement au regard de l’autre qui choisit de s’engager à nos côtés, à la parole et à l’action commune, à la réalisation par la vie de soi, et finalement pas trop à la thérapie. Les systèmes de psychiatrie ou de santé mentale peuvent outiller les personnes. Ils peuvent leur donner des clés, mais ils ne peuvent pas ouvrir la porte et faire le chemin, et surtout ils ne le doivent pas afin de respecter la pleine liberté, mais aussi la dignité des personnes, en laissant à chacun sa responsabilité. Peut-être que ces systèmes de santé mentale ou de psychiatrie apparaissent subrepticement sur la route, mais ils ne doivent pas la dessiner. Ils n’en ont pas le droit et, j’espère, pas le pouvoir.

Le rétablissement de tous : quand le « fou » peut connaître lui aussi le chemin

Pour que le rétablissement ne soit conçu que comme un devenir soi, il faudra probablement aussi réfléchir au statut du « fou » dans nos sociétés, au sens que son existence et que sa présence même dans notre monde signifie. Nous pourrons alors peut-être entrevoir que sa liberté et sa mission sont aussi de dessiner de nouveaux possibles. Peut-être verrons-nous que le fou incarne un mode de vie marginal, qu’il est biologiquement et physiologiquement à la marge de l’humanité, qu’il a un mode d’être au sein de ce monde spécial et unique pouvant concrétiser, involontairement, un homme différent, au soi propre. C’est en étant condamné à être autre que l’homme, au niveau de son âme, que le fou récemment lucide peut devenir à lui-même ce qu’il est : une forme créatrice d’humanité particulière dans les marges d’un réel auquel il répond parfois et essentiellement. Le fou peut devenir un de ceux qui réinventent l’humain à une époque où notre civilisation et notre humanité sont à revoir de façon globale pour rester soutenables.

Peut-être que ce caractère de personnes biologiquement résistantes au système néolibéral et social actuel peut permettre au fou, lorsqu’il devient sujet non assujetti, de servir d’exemple de ce que l’homme peut devenir hors de tout conditionnement ou de toute normalisation. Là, le fou peut devenir une personnalité exemplaire de ce que l’homme peut devenir hors de la normalité sociétale ambiante.

Peut-être aussi que par sa conscience d’être marginal et créateur d’une forme d’humanité alternative, il peut se révolter, se « rétablir », devenir sujet propre, et accéder à une forme d’empowerment qui ne serait pas uniquement personnel, mais bien inscrit dans sa société, dans son environnement humain actuel et par là à une forme de pensée, d’un collectif agissant, ensavoirisé et empouvoirisé. C’est la pensée sociétale du fou qui outillera le collectif des pairs pour une action concrète sur le monde, déstigmatisante, par la reconnaissance de l’apport sociétal des marges.

J’ai donc le sentiment que le fou doit se penser lui-même pour agir sur sa condition. Il doit devenir lui-même et se départir de cette injonction actuelle de la santé mentale qui l’enferme encore un peu plus qu’avant. Comme si l’institution nous disait : « Si tu veux aller bien et acquérir ce droit, tu as le devoir de prouver ta volonté à te conformer à des modèles du bien préétablis par le système de santé mentale. » Comme ce modèle injonctif de la conformité à la norme ne s’arrête pas aux personnes concernées par des troubles psychiques et se développe dans tous les domaines de la vie humaine, le fou peut se réinventer au-delà même de la folie et peut-être étendre cette réinvention à l’homme dans nos mondes communs.

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Rencontre avec Alain et Aurore, Pouvoir d’agir 60

CDF

Comment se nomme votre asso ?

Pouvoir d’agir 60

Pouvoir d’agir 60. Elle a été créée le 26 septembre 2021, c’est une asso loi 1901 on ne peut plus classique.

CDF

Pourquoi cette volonté de créer une association d’usagers ?

Pouvoir d’agir 60

L’ARS des Hauts de France a convié des personnes concernées par une problématique de santé mentale au Projet Territorial de Santé Mentale, nous nous sommes emparé d’un des 6 axes de ce PTSM, celui de la promotion des droits… car nous avons identifié entre autres un manque de nos pairs à l’accès aux représentations institutionnelles, une carence d’informations de nos droits.

La genèse de cette association découle de l’inclusion au PTSM de personnes concernées par une problématique de santé mentale. Nous nous sommes emparés de l’axe 5 du PTSM en cours concernant la promotion des droits, le renforcement du pouvoir d’agir, la lutte contre la stigmatisation ainsi que la promotion à l’insertion des personnes souffrant de troubles psychiques dans la cité, avec la collaboration du CREHPSY et du collège des Présidents des GEM de l’Oise ; nous avons établis une fiche action concernant la création de cette association d’usagers en santé mentale. Validée par l’ARS.

CDF

Qui peut adhérer à cette asso ?

Pouvoir d’agir 60

Toutes les personnes concernées directement ou indirectement par un trouble psy. les proches peuvent également adhérer mais n’ont pas droit de vote lors des instances de l’asso, elles sont personnes ressources ou donatrices.

CDF

Combien coûte l’adhésion ?

Pouvoir d’agir 60

15 euros pour les adhérents concernés, montant libre pour les personnes ressources ou donatrices

CDF

Quel est votre champ d’action ?

Pouvoir d’agir 60 

L’objet principal de l’asso est :  

– d’accompagner les personnes concernées dans leurs démarches et parcours de soin, dans le respect des missions de chaque intervenant public, privé ou associatif 

– de participer à des actions de sensibilisation et de formation à destination des acteurs du territoire aussi bien aux professionnels et au grand public  

– Assurer la représentation des personnes concernées auprès des autorités publiques – CDCA, MDPH (Comité exécutif), CTS, ARS (PTSM) et CLSM 

– d’être présent lors d’évènements 

– d’approfondir les connaissances des intervenants de notre association grâce à des formations spécifiques (premiers secours en santé mentale ; formation aux 40 heures d’éducation thérapeutique au patient, DU pair aidance)

– de participer à l’empowerment ou pouvoir d’agir des adhérents, au développement du pair accompagnement sur le territoire, directement et en appui technique aux structures médico-sociales et sanitaires mettant en place ces pratiques 

– d’actions auprès des jeunes en ciblant les volontaires Pass permis par exemple ou Pass étude citoyen mis en place par le département de l’Oise

– de créer un maillage territorial avec les acteurs concernés par des conventions ou partenariat 

– des actions de pair-aidance et de sensibilisation des personnes concernées ou de leurs proches, afin d’accompagner, d’aller vers le logement, le travail, la formation, d’aider dans le domaine administratif.  

CDF

 Quelle différence avec un Groupe d’entraide mutuelle ?

Pouvoir d’agir 60

Les GEM, tournés vers l’occupationnel, ont pour vocation d’accompagner vers la cité les personnes pour sortir de l’isolement inhérent aux troubles psy , Pouvoir d’ agir 60 s’axe sur la représentation des personnes concernées (les usagers), leur formation, le pouvoir d’ agir et  l’entraide sans se substituer aux professionnels.

CDF

Ou rayonne l’association ? 

Pouvoir d’agir 60

Dans le territoire de l’Oise. Mais nous souhaitons nous fédérer au niveau territorial avec d’autres associations d’usagers (les GEM, ARGOS 2001), les asso ayant la même fibre que nous (UNAFAM). 

Nous souhaitons également établir des avenants et partenariats avec des structures médico-sociales (Nouvelle Forge, Un autre regard, ESAT) ainsi qu’aux structures sanitaires (EPSM de l’Oise par exemple) afin de favoriser  le pouvoir d’agir des personnes et de sensibiliser ces structures au concept novateur du rétablissement et de la Pair aidance

Et au niveau national avec d’autres asso ou collectifs « d’usagers » 

CDF

Comment s’organise l’action de l’association ? 

Pouvoir d’agir 60

Comme je vous l’ai dit, nous nous sommes emparés de l’axe 5 du PTSM sur la promotion des droits des usagers et la lutte contre la stigmatisation. Ce PTSM va donner lieu à un contrat territorial de santé mentale, sur 5 ans. 

Nos actions débutent par des actions de sensibilisation à destination des professionnels de santé, et des non professionnels, au rétablissement et à la pair-aidance ; et de la représentation dans différentes instances du CHI et du Conseil départemental 60.

 Certaines de ces actions sont déjà en place. Par exemple :

– la participation au module réhabilitation psychosociale où nous intervenons sur le rétablissement et la pair-aidance 

– la formation continue de l’IFSI de Clermont de l’Oise où nous intervenons sur les mêmes items, 

– la sensibilisation des acteurs non soignants du CLSM de CREIL 

– et nos interventions au séminaire des internes de l’ESM de LILLE.

CDF

Comment s’organisent les instances de l’association ? 

Pouvoir d’agir 60

Nous avons un Bureau composé d’un Président, d’un Trésorier et d’un secrétaire ; d’un CA de 15 adhérents maximum, toutes personnes concernées ; qui prennent les décisions concernant l’orientation et la tenue de notre asso. 

CDF

Comment prendre contact avec votre asso

Pouvoir d’agir 60

Pour l’instant par mail : pouvoirdagir60@gmail.com

CDF

Quels sont vos projets ?

Pouvoir d’agir 60

Continuer les actions en cours, assurer un accueil à la maison des usagers de l’EPSM de l’Oise, une permanence téléphonique et physique dans les GEM par exemple afin de rayonner dans le département.

CDF

Quels sont vos moyens, vos besoins ?

Pouvoir d’agir 60

Nous avons besoin d’adhérents, de donateurs car l’association ne pourra demander des subventions auprès des institutionnels qu’au bout d’un an d’existence.

Spectacle « Le rêve d’une danse » à Paris

Cette pièce pleine d’espoir rend compte des difficultés d’un parcours psychiatrique et rend hommage au courage et à la créativité des personnes qui souffrent de troubles psychiques. Avec humour, poésie et âpreté, elle trace aussi les contours d’un chemin de résilience par la danse. Elle est largement autobiographique. 

Ce seule en scène de théâtre-danse raconte le parcours initiatique de Delphine, dont la vie bascule à la mort de sa mère. Elle nous raconte en flash-back ses tribulations psychiatriques à travers ses dialogues avec l’intraitable Docteur Coiffu, tente d’absorber le choc de l’hospitalisation et l’expérience des troubles bipolaires. Le plomb d’une vie peut-il se transformer en or ? 

Hélène Larrode

Me dessiner, c’est parfois m’insulter

Commentaires issus de Folie douce, folie dure – court métrage : https://www.france.tv/films/longs-metrages/2546881-folie-douce-folie-dure.html

Des “patients” chroniques et qui semblent indéchronicisables, des soignants bienveillants et humains, des fenêtres qui s’ouvrent, des lieux propres il semblerait. Comment exprimer le décalage entre ce court-métrage et la réalité. 

La réalité des personnes concernées par des troubles psychiques, ce n’est plus celle-là. L’asile est révolu, les traitements ont évolué et les “patients” ne sont plus laids et difformes s’ ils l’ont été un jour… Je n’ai jamais vu en plus de 20 ans de soins divers et variés à l’hôpital et au CMP des soignants aussi humains, bienveillants et dans cette horizontalité. Montrer une infirmière habiller consciencieusement son “patient”, d’accord avec condescendance, mais avec une petite blague relève pour moi de la quatrième dimension tant j’ai vu de personnes ayant perdu leur dignité avec leurs vêtements tachés, troués et salis. Jamais ce type de lieux fermés n’accepterait ces fenêtres, ces sorties en toute autonomie dans les champs. 

Alors que dire, que la réalisatrice a dû être choquée. Mais finalement, ce choc, cet effarement qu’elle a, rejailli non pas sur l’institution qui elle est magique presque merveilleuse et ce, pour des êtres semi-monstrueux. Alors oui, les soignants aussi sont laids dans le dessin. Mais leur voix est douce, celle des personnes qui vivent là sont aussi difformes que leurs corps ou leurs visages. 

“L’hôpital fait bien ce qu’il peut et le fait d’une belle manière avec ces personnes si difficile à gérer”, finit-on par se dire au bout de quelques minutes. Quel courage d’affronter chaque jour ces êtres diminués et imprévisibles. Leurs troubles sont totalement majorés et ils nous semblent même à nous, qui sommes concernés, qui avons vécu des mois parfois dans ces hôpitaux comme une sélection des cas les plus typiques des troubles exacerbés. 

Le dessin ne donne pas le droit de ne plus considérer les personnes. Ou alors c’est de la caricature. La bienveillance se mue en condescendance et en finalement l’idée que “heureusement pour eux, heureusement pour nous, ces gens vivent et ne peuvent que vivre derrière des murs”. Sortir de l’image filmée ne donne pas le droit de s’extraire autant de la réalité. Cette promotion des soignants, de l’institution qui sous couvert de traiter de la folie maltraite les fous fait croire à une réalité des “patients” digne des années 1950, et une réalité des soignants digne des années 2050 je l’espère. 

C’est à croire que le choc de l’immersion hospitalière par le biais des professionnels de santé a laissé croire à la réalisatrice que ce qui était difficile c’était seulement la folie. Mais non, nous “patients”, devont aussi faire face à la pathologie de l’hôpital, à ces soignants déviants, à ces murs fermés constamment, à ces traumatismes de l’internement même momentanément, à cette stigmatisation que ce film ne fait qu’alimenter, à une ségrégation sociale, professionnelle et de logement qui fait qu’aujourd’hui nous n’avons pas encore pleinement droit de cité. 

Dans ce film, non seulement je ne me suis pas reconnue, mais plus, je n’y ai reconnu que de rares personnes, pas de tels souvenirs de patients ni même de soignants. Seuls les psychiatres et leur discours définitif, dégoulinant de bienveillance insultante et de prédestination dans la psychiatrisation pour nous tous, m’ont semblé réalistes. 

Merci @agathe : http://erreur-systeme.fr/index.php/2021/06/14/me-dessiner-cest-parfois-minsulter/

Participer à un journal des usagers

Bonjour à tous et à toutes !

Nous sommes un collectif d’usager.es psy, autogéré et sans cadre légal sur marseille.
Nous prenons l’initiative de créer un journal papier sur la psychiatrie, qui ferait parler autant les usager.es, voir plus, que les soignant.es. et nous publions cet appel à contributions en espérant que la fougue littéraire soit des vôtres.

Articles de fonds, critiques, récits de parcours, entretiens, comptes rendus, reportages, critiques de livres, dessins humoristiques… nous sommes intéressés par tout ce que vous voudriez proposer.

La thématique du journal serait celle de la psychiatrie d’aujourd’hui et de ses différentes problématiques : savoirs expérientiels mis face aux savoirs académiques, nouvelle épistémologie, critique de la politique du soin public.

Bref nous voulons parler de la psychiatrie sans nous prendre la tête, sans reverence, et dire ce que les usager.es ont sur le coeur.
Pour que le futur, demain, puisse commencer dès aujourd’hui.
Ce journal sera auto-édité et diffusé dans toute la France, dans différents lieux fixes, et sera gratuit.

Prenez contact par mail :

leonardino2002@yahoo.fr.
En espérant vous lire prochainement !

Réflexions partiales sur A la folie de Joy Sorman [Valérie Korn]

Joy Sorman va pendant un an, tous les mercredis visiter un hôpital psychiatrique. C’est une enquête sur le terrain qui a pour but de témoigner de la vie dans cette institution.

Ce livre est bien sûr subjectif car il n’est pas fait de chiffres et de statistiques mais d’une rencontre entre une écrivaine et les protagonistes d’un hôpital psychiatrique.

Il y aurait beaucoup à redire sur cet hôpital ; d’abord que c’est un lieu fermé, donc les patients qui y résident ont des troubles profonds, puisque certains comme Franck y résident depuis 37 ans.

On pourrait critiquer cette vision en disant qu’aujourd’hui la plupart des hospitalisations ne se font pas à vie mais sont plutôt de courte durée. Les « patients » psychotiques ayant très souvent un « chez eux » que ce soit dans une demeure privée ou  un foyer thérapeutique. Il y a en effet eu un mouvement de dépsychiatrisation dans les années 70 qui a renvoyé les psychotiques dans la société avec un suivi notamment dans les CMP.

Quid des névrosés en clinique qui font une dépression ? Aujourd’hui on entend le terme de burn-out partout, symptôme d’une société malade?

Un terme revient souvent dans ce livre, c’est celui de folie. Peut-être est-ce ainsi que l’on définit ceux qui ne seront pas « récupérables » pour la société.

C’est peut-être l’écueil de ce livre, de montrer ce qui depuis toujours a fasciné le public chez les « fous », ces comportements incompréhensibles: hallucinations, violences envers soi et les autres.

Peut-être pour dire que cette « folie » est de l’autre côté, que les bien-portants n’en seront jamais atteint, bref pour se rassurer.

Mais quid de la souffrance.  Y aurait-il une souffrance « saine », celle qui fait qu’un jour un  névrosé attente à ses jours parce qu’il vit un événement insupportable et une souffrance « folle » celle qui s’exprime de façon incompréhensible pour le commun des mortels ; en est-elle pour autant injustifiée?

La question qui se pose à notre société est :  allons-nous continuer à rejeter ces » fous » en dehors de l’humanité ou allons-nous essayer d’appréhender ce qui fait qu’un jour un humain bascule hors de la réalité.

Il y a clairement un choix plus difficile que l’autre.

C’est vrai que le discours ambiant est de dire que cela est une question de gènes et d’hormones. Ah bon il y aurait un gène du bonheur…. N’est-ce pas là plutôt le fantasme de savants fous…

Ah qu’il est dur de renoncer à son fantasme de toute puissance et de reconnaître sa condition humaine…

Certes les traitements hormonaux ont calmés des douleurs psychiques et il n’est pas question de critiquer le soulagement qu’ils ont pû apporter aux patients.

 Mais qui voudra regarder en face la question du sens de la vie, de son existence, de son désir. (Les scientifiques ne savent pas répondre à ces questions et d’ailleurs on ne devrait même pas la leur poser) et pourtant elles se posent aux psychotiques comme aux autres.

Je tiens cependant à rendre hommage à cette écrivaine. Elle s’est impliquée réellement dans cette immersion dans la folie, et ce qui est rassurant c’est qu’elle réussit à poser plus de questions que de donner des réponses définitives. Il y a là une vraie réflexion politique qui est tout à fait pertinente et en tant qu’ex pratiquante de ces hôpitaux psychiatriques je l’en remercie. Je ne connais pas ses autres livres mais je sais que j’ai lu une humaniste et je sais ce qu’elle dirait des conditions de vie dans les prisons, dans les banlieues, tous les laisser pour compte de la société. Après tout on a ce qu’on mérite dans la vie…

Peut-être un jour la société essaiera-t-elle de répondre à ces questions, mais  pour l’instant force est de constater qu’elle est dans le déni… On dort plus tranquillement sur ses deux oreilles en étant indifférent à la souffrance du monde…Même quand c’est la souffrance de son voisin.