BIPOLARITÉ : L’oscar du meilleur acteur.

[ C’est ce surcroît de rire qui me fait douter. Le paradoxe du clown triste, tu connais ?]

Je suis née joyeuse, c’est mon tempérament, le fondement de ma personnalité. La vie ne m’a pas épargnée, mais pas plus que toi.

Rien n’entachait mon humeur inébranlable et mon sourire constant. Tout a changé en grandissant. Je prends toujours autant de plaisir. Alors pourquoi, cette étrange sensation, que le mot rire, rime parfois avec souffrir ?

Ma bonne humeur est-elle toujours sincère, désormais diagnostiquée bipolaire ? Je t’avoue que mentir, c’était devenu mon métier.

Petit à petit, c’est devenu mon cauchemar. Même en dépression, je pare ma souffrance d’humour noir. Rire est devenu mon rempart. Je suis tellement seule et triste quand je te montre que je vais bien. Au fond de moi se déverse le venin nécessaire qui me maintient. Cette force corrosive qui me donne un air serein. Je veux m’écrouler, sans qu’on me voie. Je ne le fais pas exprès, on ne me donne pas le choix. Si seulement, je me contentais de me taire. Pourquoi faut-il en plus que j’exagère ?

Une malédiction qui me sauve et m’assassine. J’ai un trou à l’intérieur de ma poitrine. Mes émotions surchauffent mon cœur et les mots le glacent. Pourtant, savez-vous combien mon cœur est immense, et que chacun y a sa place ?

LA COUVERTURE

Tout le monde, sans exception, met un masque sociétal. Sauf que le mien a fusionné avec ma peau. Je voulais devenir experte dans la volonté d’aider, d’apporter de la joie, de forcer le courage. On a fini par m’en vouloir.

Pourquoi s’attaquer à ceux qui combattent les forces obscures avec le glaive de l’espoir ? On m’a dit « montre tes faiblesses pour mieux te faire accepter. »Tu veux que je m’éventre et que je vide mes entrailles ? Je ne laisse jamais transparaître mes failles sous peine de m’écrouler.

Même devant moi, je ne pleure jamais.

AND THE WINNER IS

Je me décerne l’oscar de la meilleure actrice, car c’est à moi-même que je mens le mieux.

Écrire est l’occasion de montrer la vraie couleur de mon cœur. Il est bleu. C’est la couleur du sang privé d’oxygène. C’est l’intensité que j’éprouve face à une infime action. Ma sensibilité démesurée. La muraille que je n’arrive pas à forcer.

Je ressemble parfois au préjugé que je hais plus que tout, cette image grotesque censée représenter la bipolarité. Celle avec les deux masques, un qui rit et un qui pleure.

Tous les bipolaires ne me ressemblent pas, cette image est donc un leurre. Tous les bipolaires ne rient pas jusqu’à faire éclater la lune. L’hypersensibilité, cependant, est une de nos caractéristiques communes.

LA VIBRATION

J’ai fusionné avec ce masque sociétal. Je ne sais plus s’il me protège, ou s’il me fait mal. Je ne sais pas comment l’enlever quand personne ne me regarde. Je n’y pense même pas puisque c’est devenu une seconde nature. Beaucoup dissimulent leur mal-être à la perfection. Ma dissonance est immense. Mon diapason perd la raison.

J’ai décidé d’ôter le nez de clown et de le déposer, je suis fatiguée de faire semblant.

Alors je tapote des mots sur mon clavier, ceux que tu lis à l’écran.

Lucie

Je suis différent comme tout le monde

« Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis »
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

Un jour, il faut se décider à être différent mais comme tout le monde, car la folie c’est de continuer à se croire plus différent qu’un autre.

J’étais un garçon incompris qui voulait faire la révolution et qui s’est vu rattraper un soir par la réalité, et l’humanité que j’entendais sauver m’a répondu par la plus grande indifférence, me laissant seul face à moi-même dans une chambre d’isolement d’un hôpital psychiatrique. Moi qui me croyais depuis lors perdu pour la vie, je peux aujourd’hui me réjouir d’avoir retrouvé mon chemin dans le maquis de la vie. Le plus agréable c’est d’avoir trouvé cet élan de confiance et de vivre désormais mes journées avec légèreté et simplicité.

Ce blog qui fut un temps mon terrain d’exploration personnelle et ma guérilla contre les préjugés, devient peu à peu un terrain d’action plurielle, une petite communauté de gens motivés, comme l’évoque in fine le titre « comme des fous ». Mon propos n’est pas de transformer ensemble la psychiatrie à défaut d’avoir pu changer le cours du monde. L’institution est là pour prendre soin et non pas pour se substituer à la vie. Ici, on parle de la vie d’après, celle qui se cherche pour mieux entrer en contact avec le monde réel, celle qu’on se construit dans les sourires et les échanges complices pour briser collectivement les murs de la solitude et de l’indifférence. Car plus on est de fous, plus on peut en rire.

Joan