Pourrais-je un jour faire mentir la bipolarité ?

… 8 ans déjà du diagnostic de trouble bipolaire de type 1. Avec les classiques : l’alternance de phases maniaques et dépressives, puis des phases « stables » comme dirait l’autre.

En quoi voudrais-je faire mentir la bipolarité ?

N’y vois aucun déni de ma part de l’existence du handicap nommé trouble bipolaire. Ni que je le considère comme une personne vivante en train de me raconter des salades fraîchement cueillies dans le jardin.

Je voudrais la faire mentir sur ses fatalités annoncées. C’est-à-dire : abandonner mes rêves et mes activités. De vivre constamment avec l’épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sans jamais savoir quand elle va me la trancher.

Poésie du jour, bonjour.

C’était impossible pour moi de seulement me résigner.

On m’annonçait que j’allais être limitée dans certains aspects de ma vie. C’est un handicap, c’est vrai. Faut pas s’voiler la face non plus.

Quand le psychiatre m’a énoncé tout ce que je devais éviter, j’ai répondu. « Ouais, en gros, tous mes projets et tout ce que j’aime dans la vie quoi ».

On me l’a proposé pour mon bien, ce que je comprends. Y a des conseils valables que j’applique au quotidien.

Mais tout de même. On me conseillait, globalement, de renier mon fonctionnement, à la vie que j’avais, et mes futurs projets.

Alors j’ai pris chacune de ces restrictions, comme un défi personnel.

Avec toute l’énergie du désespoir, j’ai décidé de les prendre à bras le corps. Pour les réfuter, une par une, dans l’espoir de les faire mentir un jour.

Je suis donc, avec les années, allée me frotter avec ce qui m’était déconseillé. Tout en restant sage avec mes médocs.

Ça m’arrive donc oui, ponctuellement et avec rigueur, les nuits blanches choisies, les beuveries. Ça m’arrive oui d’être surchargée de stress en formation ou au travail. Ça m’arrive les émotions extrêmes, les activités extrêmes. Et d’autres aspects déconseillés par les psychiatres.

Pourquoi je garde espoir de repousser les limites du handicap ?

Je constate avec émerveillement, toutes les solutions que d’autres personnes en situation de handicap ont réussi à mettre en place. Il y a cet homme handicapé physique, qui n’avait plus qu’une partie de ses membres. Il est parti à la nage sur une durée incroyable. Un exploit que des nageurs professionnels ne sont pas en capacité de faire.

Je pense aussi à ce livre sur la sclérose en plaques. Une jeune femme, gravement atteinte, témoigne sur comment elle a quasiment stoppé la maladie. Et recouvert quasiment son entière santé. Elle a étudié sa maladie, l’a testée sur elle-même, elle a élaboré ses propres solutions. En allant plus loin que la vision française. La SEP est une maladie encore mystérieuse sur son origine et son traitement. On n’est pas censé en guérir. C’est en gros, votre propre organisme qui s’attaque à vous-mêmes. Il ne reste qu’à prier simplement de ne pas décliner, en attendant la prochaine poussée.

Pourtant, ces deux personnes, ont fait mentir ce que leur handicap leur promettait comme vie.

Pourquoi ne pas en faire de même ?

Suis-je têtue ?

Dans la vie, je n’ai jamais aimé qu’on me dise « tu ne peux pas faire ça parce que… » [ remplacer par le mot souhaité ] : une femme, petite, bipolaire…

Si vous me dites « tu ne peux pas », vous pouvez être sûrs que vous allez automatiquement me challenger.

Vous allez déclencher chez moi l’envie de me dépasser.

L’adage dit : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » – Mark Twain

Alors pourquoi pas  « Je savais que c’était impossible, donc je l’ai fait » ? ­–  Lucie, bipo lambda

Je te vois lever les yeux vers le ciel en lisant ces mots. Un peu dubitatif, avec peut-être des jugements rapides «  encore une qui dénie le trouble, et qui va arrêter ses médocs ». Ou bien le classique « bon, elle est en montée ». Que nenni.

Mais, avoue, qu’aussi tu es un peu curieux.  Je vois ton petit œil scintiller d’espoir et se refléter sur ton écran.

Je vais tout de même te décevoir concernant la fatalité du traitement à vie. Je n’envisage l’arrêt des médicaments que comme étant une cerise sur le gâteau. Si tant est que cela soit possible.

D’abord, je veux être heureuse, avec ma propre définition de ce mot. Tout en étant consciente d’être affligée d’un handicap grave.

Un handicap qui te promet de gâcher régulièrement ta vie. Une vie qui ressemble à la construction d’un château de sable. Des heures, des jours à bâtir une vie adaptée à ta nouvelle sentence. Tu ajoutes tes grains de sable, un par un, pour sortir la tête de l’eau. Et avec une seule vague un peu plus forte, en quelques minutes, ton château si durement construit, s’écroule. Et alors, tu reconstruis, lentement. Et alors tu vois de loin, ce gamin arriver en courant sur le sable, mettre un coup de pied dans ton château dans un éclat de rire et… C’est reparti pour un cycle sans fin.

On n’va pas s’mentir non plus, chère bipolarité. Tu as gâché pas mal des aspects de ma vie. Certains boulots, études, relations, santé…

Bien-sûr, je me suis découragée. J’ai regardé le vide pour sauter. J’ai pleuré. Je me suis résignée à une demi-vie. Et ça m’arrive encore, ce sentiment d’impuissance, écrasant tous mes beaux idéaux.

Pourtant. Je ne conditionne plus mon cerveau à penser que toute ma vie, je subirais les aléas de mon humeur, telle une marionnette du destin. Je ne me conditionne plus à penser que je vivrais encore avec des phases maniaques incontrôlables et des dépressions paralysantes, sans pouvoir agir dessus.

Je conditionne mon cerveau à penser que je vais vivre la vie que je souhaite. Peu importe le fardeau de fatalité que tu mets sur mes frêles épaules. Je me dis simplement que tu me muscles le dos !

Alors bipolarité, est-ce que je pourrais te faire mentir ?

J’envisage, en tout cas.

D’abord, de te couper l’herbe sous le pied. Puis avec des moyens que je mets en place, de t’apprivoiser. Y a de la place pour nous 2, viens dans mes bras que je te serre fort et qu’on complote ensemble.

Tu m’as permis de voir d’autres choses, de comprendre au-delà du miroir. De vivre avec un handicap, de complètement changer ma manière de penser et de vivre. De m’adapter.

Je te confie, ma chère bipolarité, ma vision du futur.

On s’donne RDV dans 10 ans, toi, moi, et les millions de bipolaires en France.

Tu verras, vont fleurir de partout, des témoignages de bipolaires équilibrés, des institutions (psychiatriques et autres) réformées, de nouvelles méthodes de gestion de soi, des autres, des idées rocambolesques, novatrices, efficaces, dans tous les domaines !

Peux-tu voir, comme je le vois, le potentiel qu’ils ont, tous ? L’énergie et l’espoir qu’ils ont ? Même en manie parfois, quand on considère qu’ils délirent avec leurs idées ? Et si avec un peu d’entraînement et de cadre, ils réussissaient à construire ce château imprenable ?

On a tous en tête, ces beaux exemples de bipolaires « génies ».

On les regarde du coin de l’œil en se disant que cela ne nous concerne pas.

T’es sûr de ça, toi qui me lis ? Est-ce qu’à ton niveau, sans penser célébrité ou génie, tu ne peux pas agir sur ton bien-être ? Et sur les causes qui te tiennent à cœur ?

Quand vais-je faire mentir la bipolarité alors ?

Quelques mois après mon diagnostic, en 2015, je témoignais en vidéo pour la première journée mondiale de la bipolarité. J’étais dans un sale état dépressif, pas très heureuse d’être bipolaire, et pleine de doutes.

Pourtant à la fin, je dis, ce que je pressentais, avec assurance : « On est hypersensibles, on peut apporter à la société, vraiment ».

Ma chère bipolarité, alors, pour notre plus grand bonheur, on t’a déjà fait mentir.

La vision du futur écrite là-haut, se conjugue déjà au présent.

Affectueusement,

Lucie

La folle du village [Victoria Leroy]

Dans le petit village de la famille Leroy, le fou, c’est moi.

Longtemps, les Leroy ont gardé le secret de cette enfant pas comme les autres;
même dans la maison, on n’en parlait pas, imaginez si quelqu’un avait écouté aux portes ?

En marge, je gardais pour moi la maladie, loin de mes sœurs et frère; la cachait au village, aux contrées alentours, au monde.
Rares étaient ceux qui partageaient cette confidence, ma f-amies. 💌

Moi qui n’avait aucune idée de comment apprendre à vivre avec la maladie, je découvrais que mon oncle et ma tante étaient morts de la même. Ça non plus, on ne me l’avait pas dit. Cela voulait-il dire que c’était de ne pas vivre qui m’attendait ? Peut-être voulait-on me protéger… pourtant j’aurais aimé savoir, apprendre, anticiper.

Pourquoi le une chance sur 5 de la roulette génétique est tombé sur moi ? Où est le géniteur maintenant que les gènes sont en moi ; et la gêne autour de moi ?

Je me souviens de ce soir d’été de mes 20 ans, je sortais d’hospitalisation et essayais de goûter à la vie en retrouvant l’innocence que le compte rendu «  bipolaire de type 1 » m’avait fait oublier. On joue près de la piscine avec mon frère et mes sœurs, c’est doux, naturel, léger, riant; ils veulent me jeter à l’eau.

« Arrêtez ! Vous allez déclencher ses folies ! Elle est malade ! » crie ma grand-mère.

Le temps s’arrête. On ne m’a pas encore mise à l’eau que me voilà glaçon. Isolée depuis mon bloc de glace, je me liquéfie sous les lumières du regard des autres. Moi qui me sentais de nouveau appartenir, me revoici un être à tenir : à l’écart, en boite, attachée, enfermée, dans le secret.

Ce soir là, âgée de 20 ans et quelques heures, je passe par la fenêtre de la chambre – qu’on a fermé à clef passé minuit – et je tente d’aller me jeter dans la mer. Mon frère me court après et me plaque au sol. Je le mords comme un animal sauvage. Je ne suis plus sa sœur. Je ne suis plus humaine. Ils ont fait de moi la folle de la plage.

Ce frère que je mords jusqu’au sang, c’est le même qui 7 ans plus tard m’attendra en réanimation. Ce bras que j’ai mordu, c’est celui dont l’étreinte me redonnera envie de vivre.

Maintenant que j’ai libéré ma parole, que j’essaye de la libérer bien au delà du village, jusque dans les impasses de la société, je n’en oublie pas moins d’en parler un peu dans la maison des Leroy. Je ne veux pas que mes nièces et neveux pensent que ce n’est pas un problème tant que ce n’est pas chez eux. Ils m’ont vu peser 32 kilos mais les pousser sur la balançoire. Ils me voient prendre mes médicaments au petit déjeuner.

« C’est pour ta maladie ? », « oui c’est pour aider mon cerveau qui bug un peu, comme réparer des interrupteurs d’un circuit électrique où certaines ampoules sautent », « ah oui il est bizarre ton cerveau. Toi non. Enfin si parfois, mais t’es bizarre bien » – Ah, je crois que que j’ai gagné une partie du combat.

Victoria Leroy (texte et illustration)

Retrouvez Victoria sur Instagram : https://www.instagram.com/vic.toria.leroy/

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Survivre à la psychiatrie… et devenir pair-aidant #9

« Je suis Fabrice, j’ai 54 ans, je suis atteint d’un trouble bipolaire et je suis un survivant.

Mon retour à la vie date du 26 décembre 2021 à 11h14 lorsque j’ai appris que j’avais retrouvé un job après 5 ans sans emploi. C’était comme une renaissance.

Après des années de montagnes russes, j’ai le sentiment de revenir sur le plancher des vaches, à égalité avec les autres. Quand on est malade, on vous prend tout, votre identité, votre autonomie, votre libre arbitre, on vous infantilise. Vous quittez le monde des gens normaux et vous entrez dans l’univers des fous. Vous avez tout à coup la sensation de ne plus faire partie du monde des vivants. La maladie change tous les aspects de votre vie, vous tient à l’écart de vous-même et des autres.

J’ai connu l’hospitalisation sous contrainte, j’ai connu l’isolement, la contention, les traitements abrutissants aux effets secondaires violents, la « bienviolence », c’est à dire tout le mal qu’on vous fait pour votre bien ». J’en suis revenu.

Après un programme de rétablissement couronné par 4 ans et demi sans hospitalisation, dans quelques mois, je vais devenir pair-aidant. Je vais accompagner d’autres malades sur le chemin du rétablissement. Leur ouvrir le champ des possibles, leur dire que le diagnostic n’est qu’une étape, pas une condamnation, qu’ils peuvent compter sur leurs forces et leurs talents. Qu’on a tous une chance de s’en sortir, de se rétablir. Et, en somme, je vais faire de ma maladie mon métier. Si on me l’avait dit il-y-a 15 ans quand la maladie s’est invité dans ma vie, je ne l’aurais jamais cru. On met souvent en avant la vulnérabilité des personnes qui sont malades mais moi, aujourd’hui, après ce chemin de lutte et de rétablissement, je me sens fort.

Je me souviens, il y a longtemps, alors que j’étais conduit à l’hôpital sans mon consentement, cette chanson du groupe Téléphone résonnait à mes oreilles « les lumières dansent dans l’ambulance et elle tue sa dernière chance ». Aujourd’hui, je sais que les lumières ont fini de danser et elles ne m’ont pas tué. Voilà, c’est un fragment de vie : j’ai un parcours dont je suis fier. On a tous une chance, un talent et la vie fait qu’on parvient à le révéler ou pas. Moi, j’ai choisi d’aider les gens à trouver le leur. »

Fabrice


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Survivre à la psychiatrie #8

« Mon parcours psychiatrique a débuté à l’âge de 17 ans, en 1988. À cette époque, il n’existait aucune structure de soins pour les adolescents. J’ai donc été hospitalisée dans une clinique psychiatrique entourée d’adultes. Ce fût mon premier choc. J’étais en pleine dépression, j’avais fait une tentative de suicide suite au suicide de mon petit ami. Au sein de cette clinique, j’étais perdue et c’est une patiente qui est venue à moi. Mon accompagnement psy a été déplorable et j’ai même été abusée par le musicothérapeute. Je suis sortie 12 jours après à la demande de mes parents. À ma sortie j’ai affirmé à mes parents que « Les fous étaient dehors et non dedans ».

Entre deux hospitalisations, le généraliste me prescrivait du Temesta, je rechutais, de TS en TS, de deuils en deuils, j’ai perdu mes parents et des amis.

À 25 ans, nouvelle hospitalisation : aucun suivi de qualité, on me prescrit beaucoup trop de médicaments et c’est tout. Je suis shootée et désespérée.

Pendant 15 ans je refuserai tout traitement, je serai anti psychiatrie, je consulterai occasionnellement des psychologues jusqu’à ma dépression post partum qui a failli me coûter la vie suite à une TS. 5 jours de coma, longue hospitalisation, nouveau traitement, un suivi psy toujours aussi pauvre, j’en ressors sans avoir soigné ma dépression. On me prescrit du Tranxène et on m’oblige à cesser d’allaiter. Cette molécule va me désinhiber et me provoquer des phases maniaques.

Une véritable errance thérapeutique de plusieurs années renforcera l’alternance de phases maniaques et dépressives.

C’est à 41 ans, suite à une rupture que j’ ai fait une crise de décompensation. Mon entourage ne sachant pas gérer, j’ai demandé à être hospitalisée. Je suis restée 4 jours à pleurer toutes les larmes de mon corps, sans qu’aucun professionnel ne vienne vers moi. Là encore, ce sont les patients qui sont venus m’aider et me conseiller. J’ai enfin pu rencontrer le psychiatre qui a très vite posé le diagnostic de bipolarité-borderline. Mon 1er traitement m’a fait prendre 17 kgs et ne me convenait pas du tout. Je me suis sevrée seule et mes troubles sont réapparus. J’ai alterné entre suivi avec ce psychiatre et des périodes de 6 mois sans y aller, avec les conséquences de mes phases maniaques, des ruptures affectives essentiellement et d’autres hospitalisations.

À 46 ans, je rencontre l’homme qui m’accompagne aujourd’hui, il ne me juge pas et pour la première fois je décide de me soigner en acceptant un nouveau traitement et un suivi mensuel avec mon psychiatre. Je suis stabilisée depuis 6 ans.

J’ai suivi un programme thérapeutique d’un an qui m’a permis d’acquérir des outils de gestion de ma pathologie, psychoéducation mais aussi méditation, sophrologie, musicothérapie, auto-hypnose, ateliers de jeux collectifs et sport. Je ne me sers pas de tous ces outils quotidiennement mais lorsque j’en éprouve le besoin, je sais qu’ils sont à ma disposition. J’ai malgré tout un regard critique envers ces pratiques qui ne conviennent pas à tous les patients et qui peuvent les mettre sur le chemin des pseudos thérapies et de la spiritualité New Age.

Je considère aujourd’hui que j’ai subi de la maltraitance psychiatrique.

La psychothérapie que j’ai suivie pendant 6 ans m’a soutenue mais n’a jamais soigné ma pathologie.
J’ai perdu beaucoup d’années et d’énergie à errer, à souffrir, à ne pas être en capacité d’étudier, de travailler, à élever ma fille malgré tout du mieux que j’ai pu. Je me demande aujourd’hui comment j’ai réussi à traverser tout cela. Il faut une force incroyable et c’est sans aucun doute mon rôle de mère qui m’a fait tenir.

Oui, je peux dire que j’ai survécu à la psychiatrie. J’aurais préféré ne jamais avoir à prononcer cette phrase mais la réalité est qu’entre les années 90 et 2022, l’évolution de la psychiatrie a été bien trop lente et doit encore s’améliorer considérablement en terme de soins, de suivis, d’accessibilité à tous-tes. »

Imanbipolaireborderline.jimdofree.com


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De mes camisoles chimiques [Alex]

illustration la table
La table

Ça commence doucement
Insidieusement
A peine 15 ans
« Juste des calmants »
Vraiment ?
J’en sais rien
Il est médecin
J’ai confiance en lui
Pourquoi douter de son avis ?
Première prescription
Pas de prévention
Aucune mention
De contre-indication
J’aurais pu en mourir
Aucun mot pour le décrire

Et puis ça empire
Toujours pas de mot pour le dire
Je ne sais pas vers qui me tourner
Tout se fait en silence et masqué
Orienté vers la psychiatrie
Je cherche à comprendre ma vie
S’ajoutent très rapidement
Premier diagnostic et traitement
Un antidépresseur comme médoc
C’est logique pour le doc
Y a toujours le hypnotiques
Et les anti-anxiolytiques
Pas davantage d’informations
Pour ma propre compréhension

Le temps passe mais rien ne va
Mon état ne s’améliore pas
Ma chimie ne fonctionne pas
S’aggrave l’automutilation
Se multiplient les hospitalisations
Le traitement change, évolue
Mon corps a une résistance accrue
C’est que je sens à peine
L’anesthésie de mes peines
Je n’ai pas conscience
De tous les effets de leur science
Mon esprit déjà se distord
Sans pouvoir leur donner tort

Énième tentative de suicide
Retrouvé les yeux vides
Ils changent de verdict
Trouble de la personnalité limite
Leur nouveau diagnostic
Une maladie
Décrétée à vie
Constat clinique
Conclusion psychiatrique
Sans appel, ni critique
Folie identifiée
Étiquette collée
Impossible de guérir
Juste traiter pour survivre
Antipsychotique
Antiépileptique
Chimie en combinaison
Correcteur et potentialisation
Ça ne veut plus rien dire
C’est normal selon leurs dires
J’y comprends plus rien
Mon corps subit sans fin
Les effets secondaires
Toujours délétères
L’accoutumance
Ou la démence

Je décide de reprendre le contrôle
Je veux jouer mon rôle
Je me renseigne, je m’informe
Psychotropes sous toutes ses formes
Je passe au crible les molécules
Légales ou non, je calcule
Je suis mon propre expert
Et je m’entoure de pair.es
Je veux être à nouveau moi-même
Simplement reprendre les rênes
Vivre réellement mes passions
Incarner à nouveau mes émotions
Aussi violentes soient-elle
En finir avec ce paradis artificiel
J’ai compris : leur jeu est sans fin
Je vois bien que ça ne règle rien
Toutes ces pilules dans ma paume
Étouffant juste les symptômes
Ils parlaient d’une béquille
Sans offrir d’alternatives
J’y ai perdu ma créativité
Et j’en ai oublié ma liberté

Commence la déconstruction
La psychiatrie remise en question
Des essais, des ressources,
L’antipsychiatrie comme nouvelle source
Je choisis de tendre vers un nouvel horizon
L’absence de médication
Mais il faut le faire méthodiquement
Pour ne pas risquer un nouvel internement
J’observe, je prends mon temps
Et je réduis les doses patiemment.

Alex

Voyage en psychiatrie [Anne-Lyse Delvaux]

Cet album rend hommage aux centaines de personnes que j’ai pu croiser dans mon voyage en psychiatrie, qui a duré vingt et un ans, et sur lequel je me retourne enfin pour tenter une résilience définitive.

Anne-Lyse Delvaux, novembre 2019

La valse des psychiatres [Anne-Claire]

« De l’art et la manière de soigner »

J’ai réussi à cumuler sept psychiatres en un an. Cela fait une belle moyenne d’un tous les deux mois. On pourrait croire que je les use jusqu’à la corde, même pas. Je les collectionne comme je collectionne les pilules. « Tiens, on va commencer par un somnifère. Ah mais ce n’est pas suffisant, rajoutons un hypnotique… Non, toujours pas, il est temps de tenter les antidépresseurs. Mais ce n’est pas encore assez, allez un anxiolytique par-dessus ». 

Le premier, je l’ai rencontré aux Urgences d’une petite ville de province. Je n’avais pas encore fait de tentative de suicide. J’avais parlé d’en faire, je ne dormais plus depuis trois jours, mon mari paniqué m’avait amené à l’hôpital. Le psychiatre m’avait écouté d’un air ennuyé avant de me renvoyer chez moi avec cette sentence : « Vous êtes d’un tempérament anxieux, l’arrivée d’un enfant s’accompagne toujours de beaucoup d’angoisses, rentrez chez vous et surmontez-les ». Non, on ne peut pas dire que celui-là m’avait poussé à la consommation de pilules. Par contre, il m’avait laissé encore plus désemparée que je n’étais arrivée. Non, ce n’était pas juste des angoisses passagères que de ne pas dormir DU TOUT pendant trois jours, même en ayant pris des somnifères. Non la crise que je ressentais, je ne pouvais l’affronter toute seule. Alors ma tante psychologue m’avait orienté en urgence vers un deuxième psychiatre. 

Le deuxième était un gentil taiseux. Il m’avait écouté quand j’étais en crise, quand j’avais parlé de me foutre en l’air. Une fois, j’avais réussi à le faire rire : « Oh mais vous savez, vous ne devriez pas faire crédit à vos patients suicidaires, je ne vous avais pas payé la dernière fois et si j’avais réussi ma tentative de suicide, vous auriez perdu 80 euros. »

Par contre, quand ça allait bien, ou du moins relativement mieux, je sentais que je l’emmerdais profondément, qu’il était chez lui avec son diner du soir pendant que je tentais de lui faire comprendre les angoisses tapies au fond de moi. D’une fois sur l’autre, il oubliait quels médicaments il m’avait prescrits. Pourtant, je continuais à me rendre bien sagement aux séances, à m’asseoir sur le fauteuil en face de lui, à jeter mon sac à mes pieds et à parler pour meubler le silence. Il y avait bien un divan mais je voulais éviter le cliché. Je n’étais pas encore prête pour cela. Ce n’était que mon deuxième psychiatre, juste un premier orteil trempé dans le monde merveilleux de l’inconscient.

La troisième m’a cueillie à mon réveil à l’hôpital… après ma première tentative de suicide. Une femme. D’une gentillesse inouïe, douce. Une vraie écoute. Elle m’a conseillé l’hospitalisation… alors j’ai accepté. Dans quoi n’avais-je pas plongé.

Aussitôt transférée dans le secteur psychiatrique de Sainte-Anne, voilà que je rencontre le quatrième psychiatre. L’entrée en matière est un peu rude. Je viens juste de me rendre compte que je suis enfermée, privée de liberté et que ça n’a rien à voir avec ce que naïvement je concevais des soins : de l’art-thérapie, des séances de yoga, du jardinage… Mon dieu, que je suis encore niaise. Alors j’accueille le quatrième psychiatre en lui disant entre deux sanglots que la prochaine fois, je ne me raterais pas. Que c’est bien beau les tentatives mais que la prochaine fois ce sera un suicide tout court. Il est brutal, petit, grossier et moche. M’assène des phrases comme « C’est affreux » quand je lui confie que j’ai un bébé qui m’attend à la maison. Comme si je ne le savais pas que j’ai cette part de monstruosité, que la situation est horrible. Et puis il veut me garder enfermée. Alors 72 heures plus tard, au moment où on m’autorise enfin à quitter les murs de Sainte-Anne, il m’assène que je suis peut-être bipolaire, que les antidépresseurs vont peut-être révéler ce trouble vu mes antécédents psychiatriques. Que si je recommence à vouloir me tuer ; dans son service lui s’en fout royalement, il pourra dormir sur ses deux oreilles, mais qu’il en a connu des patientes comme moi, souriantes, avenantes dont on ne voit pas la maladie et qui en ont fini pour de bon avec la vie. Et que si je recommence en dehors de l’hôpital psychiatrique ce sera la dévastation pour mes proches. Je me mets à pleurer, lui demande quel espoir j’ai. Il me répond qu’il s’en fout d’être l’odieux connard, qu’il m’aura prévenu. En fait, il en a trop vu. Et moi, en trois jours, je l’ai déjà trop vu. Ses paroles en revanche je les ai imprimées ; je ne suis bonne qu’à ça, déprimer et recommencer. 

Déménagement. Je retrouve le premier psychiatre que j’ai rencontré, celui des Urgences de la petite ville de province. Pas vraiment par choix. Au centre médico-psychologique c’est le seul qui soit disponible dans un délai raisonnable. On se demande bien pourquoi. J’ai un vague espoir de m’être trompée et que ce ne soit pas lui mais mon espoir est vite douché. En plus, pas moyen d’y couper, j’ai besoin de mon ordonnance. Alors j’y vais. Toujours la bonne élève, la bonne patiente. Mais ça ne manque pas, je recommence comme m’avait prévenu le psychiatre de Sainte-Anne. J’avale du xanax et des somnifères, trop bien sûr. Réveil aux Urgences à l’hôpital. Passage obligé par la case psychiatre avant d’obtenir mon bon de sortie. Il s’appelle Moïse celui-ci. Va-t-il me tirer des eaux troubles dans lesquelles je nage ? Au moins, il semble gentil. Quand il parle, je ne comprends pas tout, ce sont des métaphores un peu brumeuses. Mais j’obtiens mon ticket de sortie sans passer par la case hôpital psychiatrique, c’est toujours ça de gagné. En dehors, je retrouve l’autre psychiatre. Je lui avoue tout. Et là, la phrase que je garderais gravée dans ma mémoire : « Vous savez, si vous continuez, vous allez fatiguer tout le monde, à commencer par vos proches ». Accompagnée de cette sentence : « Il faut que vous changiez votre manière de penser ». Ah mais oui, bien sûr, tout s’éclaire, il suffit de changer sa manière de penser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Aussi simple à dire qu’à mettre en action…. Là, c’en est trop, je me rebelle et ruse pour ne plus jamais avoir affaire à lui. Je me débrouille pour retrouver Moïse. S’il ne m’a pas sorti de mon marasme, il a au moins le mérite de ne pas m’enfoncer davantage.

Les séances avec lui sont… spéciales. Je ne pige pas grand-chose. Il parle de pansements, de plaies à vif, de cicatrices. C’est bien beau mais je ne suis pas là pour une blessure de guerre. La mienne ne se voit pas. Et puis il accède à mes désirs, sans doute trop facilement. Je suis dans une phase où ça va bien. Alors je lui demande d’arrêter les antidépresseurs. Il acquiesce. En un mois, je devrais être sevrée de ma pilule quotidienne. Mais ça ne manque pas, retour aux Urgences. Des médicaments, trop de médicaments. Et du Doliprane pour me faire du mal. Cette fois, Moïse est ferme. Le bon de sortie, je peux oublier. Il veut me faire hospitaliser. Je fugue. Ils m’ont laissé mes vêtements. J’arrache la perfusion, me rhabille et file en chaussettes jusqu’à chez moi à dix heures du soir. Mon mari est catastrophé, il ne sait pas comment me faire entendre raison. Il arrivera à me faire entendre raison. Direction l’hôpital psychiatrique.

Là, c’est une sixième psychiatre qui m’accueille. Celle-ci ne me laisse que peu de souvenirs. Il faut dire que je ne l’ai vu à peine que deux fois 30 minutes. Avec elle, je découvre deux nouvelles molécules. Un anxiolytique et hop, un autre antidépresseur. 

Déménagement, une deuxième fois. Il faut trouver un nouveau psychiatre (on en arrive au septième !). Je n’ai pas l’ombre d’un commencement d’idée pour savoir qui choisir. Je me rends sur Doctolib et choisis une femme au hasard. Son cabinet est compliqué d’accès mais je finis par y arriver. Celle-ci est soignée : un maquillage apprêté, de nombreux bracelets aux poignets, des bagues qui étincèlent. Elle m’écoute dérouler mon histoire. A force de la répéter, je commence à la connaître par coeur cette histoire. Sauf que cette fois-ci la psychiatre m’interrompt : « Mais si vous faisiez une simple dépression post-partum, là au bout d’un an et demi, on serait en train de se dire au revoir. Vous êtes sûrement bipolaire ». Paf, le coup de poignard. La bipolarité ? Il n’en est pas question. Tant que cela reste une dépression, il y a un espoir de guérison. Mais la bipolarité c’est un grand, voire un gros, mot, c’est à vie. Et puis, elle ne me connaît pas cette femme. Elle ne sait quasiment rien de moi. C’est quoi ce diagnostic à l’emporte-pièce ?! 

Pourtant, je lui reste fidèle. Pas le courage de chercher un nouveau psychiatre, de tout reprendre depuis le début. Les séances se poursuivent par Zoom, la faute au confinement. C’est compliqué par Zoom de se livrer. Je ne suis de toute façon pas en confiance quand arrive ce qui devait arriver. J’avale des médicaments, toujours trop de médicaments. De nouveau, un psychiatre (le huitième, mais là je commence à perdre le compte) aux Urgences qui me laisse sortir vite. Maintenant j’ai appris la leçon, je sais quoi dire pour ne pas terminer enfermée dans une unité psychiatrique. Il gobe tout. De toute façon, l’hôpital est saturé, autant me laisser repartir. 

Il s’agit de retrouver ma psychiatre habituelle. A cette séance, celle-ci ne me laisse pas le choix. Elle ajoute une nouvelle molécule en plus des antidépresseurs : un régulateur d’humeur. Et me reparle de bipolarité. Mais cette fois-ci l’idée a eu le temps de cheminer, j’accepte de la considérer. Après tout, je suis tellement mal. Et si c’était vrai ? Tant pis pour la guérison, va pour les comprimés. Il est temps d’acheter un pilulier.

A la rentrée, changement de décor. Je retrouve ma psychiatre mais le cabinet a laissé place à une clinique privée. La psychiatre a recouvert ses jolies tenues d’une stricte blouse blanche. Seule fantaisie : les bijoux sont restés. Et puis à chaque fois, je ne peux m’empêcher de jeter un regard à ses pieds. Les mois passent : les ongles vernis viennent remplacer les baskets…. Je ne sais plus exactement quand cela arrive mais la psychiatre réussit à me faire baisser la garde. La psychiatre m’écoute. Vraiment. La question « Comment allez-vous ? » attend une réponse. Elle n’est pas là pour délivrer au plus vite son ordonnance, elle prend le temps. Bien sûr moi, j’ai encore la boule au ventre avant de la retrouver. Je redoutais tellement chacune des séances avec ses prédécesseurs, tout ne peut pas changer du jour au lendemain. A chaque fois, j’ai une demi-heure pour me préparer, le temps du trajet. 

Peu à peu, je me raconte. Je confie mes angoisses, mes pensées suicidaires. La psychiatre me regarde dans les yeux, d’un air grave. Elle opine. Oui, il n’y a rien de pire que la douleur psychique, oui, il n’y a rien de tel qu’une crise d’angoisse. Pas de jugement. Juste l’accueil. 

Certaines fois sont plus éprouvantes que d’autres. Quand je suis au fond du gouffre, je décris : la boule au ventre, l’envie de vomir, l’incapacité à dormir, l’envie d’en finir. La psychiatre me laisse aller au bout de mes pensées. Réfléchit. Elle ajuste le traitement mais n’empile pas les molécules les unes sur les autres. D’autres sont plus légères. Quand je vais bien, je pose des questions. On échange : sur nos métiers, l’actualité, quelques banalités.

Avec le recul, je me dis que j’ai une chance inouïe. D’un seul clic de souris, j’ai réussi à trouver de l’humanité. La valse des psychiatres est terminée. Un an s’écoule, deux. Je reste fidèle. Je prends mes rendez-vous bien à l’avance car je ne suis pas la seule à apprécier les qualités de cette psychiatre. 

La maladie, elle, ne connaît pas de répit. Une nouvelle fois, j’avale des médicaments. Une psychiatre aux Urgences. Je m’excuse de la déranger, de lui faire perdre son temps. Promis je ne voulais pas mourir, je voulais juste dormir. Peu après, je recommence. Atterrissage en réanimation. Je dors plusieurs jours avant de rencontrer une dixième psychiatre. Je ne sais même plus ce que je lui dis. Je suis encore trop shootée, tout se mélange. Mais j’échappe à l’hôpital psychiatrique. Je retrouve ma psychiatre à la clinique. Celle-ci m’attend, est déjà au courant, n’émet aucun jugement. Elle ne me lâche pas la main. Bien sûr, elle augmente les médicaments mais pas seulement. 

Et puis à mon grand étonnement, je demande à me faire hospitaliser en clinique privée. Je serai suivie par ma psychiatre. Sauf qu’une fois arrivée, c’est un homme qui entre dans ma chambre. Ma psychiatre a eu un empêchement, il la remplace au pied levé. En une demi-heure, il a le temps de me dérouler son CV. Ses faits d’armes, sa retraite, ses nouvelles activités bénévoles. Pour une fois c’est moi qui écoute, un brin médusée. Il cherche à m’impressionner ? Je me demande bien pourquoi, je ne suis qu’une petite jeune femme aux trop nombreux médicaments. Il est question de lithium Ma psychiatre me manque.

Pas longtemps. Je la retrouve dès le lendemain, la supplie de m’en aller. Décidément, les hospitalisations ce n’est pas ma tasse de thé. Vite, je reprends le rythme régulier : une demi-heure tous les mois, une ordonnance à chaque fois. Quand c’est ma psychiatre qui me confie qu’elle a besoin d’être opérée, d’être en convalescence. Les situations sont inversées. Pendant plusieurs mois, je vais devoir m’en passer. Je ne l’aurais jamais cru mais ces rendez-vous vont me manquer. Les ordonnances sont bien là mais ça ne suffit pas. La boule au ventre avait disparu, je la voyais à chaque fois avec plaisir.

Mais surprise ! Arrive le douzième psychiatre. Attention, lui est un expert. C’est du grand ponte. Il a été appelé à la rescousse par ma psychiatre habituelle qui me voyait douter de son diagnostic de bipolarité. Il pourrait être mon père : cheveux gris, chemise et pull bleu ciel. Il est doux, il m’écoute dérouler toute ma vie à commencer par mes nombreux déménagements (Le pauvre, en me demandant d’où je venais il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds). A la fin, ses conclusions sont sans appel : je ne souffre ni de dépression post-partum ni de bipolarité, je suis atteint de troubles anxieux. Ça me fait une belle jambe ça. « Troubles anxieux », vraiment ça ne claque pas comme nom de maladie. Et puis mes proches, que vont-ils dire mes proches ? Ce n’est pas une pathologie, tout le monde est anxieux, de là à en faire un diagnostic… Et puis surtout il me dit que j’entretiens moi-même le cercle vicieux de l’angoisse par des stratégies d’évitement. Euh… ben oui j’ai envie de dire : si on a peur de l’avion, on ne prend pas l’avion point barre. Et moi si j’ai peur de quitter mon mari, je ne quitte pas mon mari point à la ligne. En plus, il ne m’a vue qu’une heure et demie, un peu vite pour tout chambouler et tout remettre en cause. D’autant qu’il veut changer le traitement : avoir un recours massif aux antidépresseurs. Moi, quand j’entends les mots « recours massif » ça suffit à me rebuter. J’aime bien les médicaments mais merci, non merci.

Maintenant, il s’agit de ne plus ajouter de psychiatres à cette triste addition. Plus de passage aux Urgences, plus d’hospitalisations, plus de soi-disant experts. Juste ma psychiatre habituelle. Qui elle va devoir me supporter encore quelques années. Quel que soit le diagnostic, il s’agit bien d’un traitement à vie, d’un suivi régulier. 

« Mon expérience au sein de l’institution psychiatrique », T. A

« J’ai eu deux expériences au sein de deux institutions psychiatriques. La première fois j’y suis allé de moi-même. La seconde fois c’est un membre de ma famille qui m’y a mis. Ce texte a pour but de faire un retour de ces expériences singulières, au sein d’un lieu d’enfermement, vécues par un révolutionnaire du XXIème siècle. Il y a bien des jeunes qui emploient ces termes alors pourquoi s’en priver ? 

Révolutionnaire sur le plan moléculaire, mais pas seulement, aussi car je viens de lire « Les nouveaux ESPACES de liberté » de Negri et Guattari. Donc révolutionnaire dans le sens de se battre pour trouver un travail qui puisse nous enrichir. 

« Seul un immense mouvement de réappropriation du travail, en tant qu’activité libre et créatrice, en tant que transformation des rapports entre les sujets, seul un dévoilement des singularités individuelles et/ou collectives, écrasées, bloquées, dialectisées, par les rythmes de la contrainte, engendrera de nouveaux rapports de désir susceptibles de « retourner » la situation présente. » 

Depuis que j’ai vingt ans j’ai toujours refusé de poursuivre mes études à la fac d’économie car l’idéologie néolibérale me déplaisait. J’ai donc préféré m’autoformer par le biais de mes expériences associatives et entrepreneuriales. S’ajoute à cela, des compléments de formation comme un Brevet Professionnel, une Validation d’Acquis de l’Expérience et les fabriques de sociologie qui allaient plus dans le sens de mes valeurs et qui m’ont permis de me situer dans un environnement professionnel et pédagogique. 

En France mes premières expériences furent précaires mais guidées au départ par mes passions. Ce furent des expériences politiques solides car elles ont mis en jeu différents éléments de créativité, d’engouement collectif mais aussi de nombreuses remises en question. Celles-ci étaient faites dans des lieux qui ne m’appartenaient donc pas, et que nous squattions car nous faisions partie de ces dépossédés, non propriétaires et tributaires d’occupations passagères. Que ce soient les MJC (-Maisons des Jeunes et de la Culture-), les salles de concert, les parkings et les gymnases publics mis à disposition gratuitement. Tout y était négocié en luttant pour les avoir le temps d’un week-end, d’une journée, d’une semaine et quelques rares fois pour de long mois carnavalesques pour l’événement le plus réussit. Même la presse nous la squattions. Nous étions un peu des gitans qui essayaient de s’intégrer à l’espace public privatisé par certains. De cette première expérience durant laquelle je n’ai jamais eu un seul contrat de travail, j’ai appris à gérer les dépenses et les recettes ainsi que la communauté de manière collective. Il m’aura fallu beaucoup de temps et de moments de réflexions en collectif et en individuel pour mettre les bons mots sur ces actions : luttes de dépossédés. 

Chaque micro tendu était, à l’époque, une manière d’exprimer nos existences de minoritaire. En tout, plus d’une participation à 30 événements dans trois départements limitrophes et de nombreuses dates à travers la France qui ont favorisé à ce que des gens se côtoient, que des amitiés se soudent, que des talents se découvrent et que plusieurs autres prennent le relais. Lancer un mouvement, il fallait le faire quand même… 

S’en est suivi de plusieurs petits boulots et contrats précaires, jusqu’au jour où j’ai entrepris de traverser la frontière pour aller voir si l’herbe y était plus verte ailleurs. En effet, elle l’a été ! 

Premier CDI signé à 31 ans, dans un autre pays que le siens, à plus de 600 km de son chez soi. Enfin un peu de sédentarité dans le travail, bien que mon expérience nomade me poursuivra dans mon style de vie en Van pour ne pas payer un loyer exorbitant et pour pouvoir profiter un peu d’un lieu stable dans lequel insuffler un moment pédagogique fort. Enfin, son chez soi, c’est presque une blague ! 

J’ai beaucoup plus déménagé que ressenti un chez moi. Enfin ça vaut le détour un métier qui plaît, mais ça laisse tout de même des expériences d’enfermement. 

On a tous nos problèmes, mais mon changement moléculaire s’est accompagné de nombreux conflits avec des proches qui ont abouti à ma première expérience dans un hôpital psychiatrique. 

J’ai fait une espèce de voyage cosmique, une espèce de transe ou je continuais mes expériences pédagogiques mais en totale liberté, sans contrainte institutionnelle. Ce voyage me conduisit par mes propres soins chez un médecin, puis aux urgences. Aux urgences, ne surtout pas hausser trop le ton sinon vous vous retrouverez comme moi attaché et sous cachetons qui me paralysèrent la bouche durant deux jours. Tout ça bien-sûr sans avoir le droit d’appeler un proche à moi qui aurait peut-être pu m’aider à mieux vivre cette situation. Après une nuit aux urgences, les infirmiers me proposèrent d’aller « me reposer » dans un hôpital psychiatrique. Pouvais-je refuser dans l’état dans lequel j’étais ? Bien-sûr que non ! 

J’arrivais donc dans un hôpital où les patients m’accueillirent avec bienveillance. Heureusement qu’ils y en avaient qui faisaient gaffe aux autres. C’est surtout grâce à la force du collectif de psychiatrisés que j’ai su que comme j’étais venu de moi-même, je pouvais sortir à ma demande. Beaucoup de rencontre durant ces deux jours d’enfermement. J’y ai su que l’hôpital pouvait garder des personnes ayant été interdites de territoire. J’ai appris à faire semblant d’avaler des cachetons dont je ne savais pas les effets. Vous comprendrez que ceux qui m’avaient bloqué la bouche ont suffi à me remettre de mon délire. Car il fallait être éveillé pour ne pas souffrir encore plus. J’y ai fait des sessions freestyle avec certains, des partis de ping-pong avec d’autres, fumer de gros pétards en scred, vu des situations de délire aussi. Rencontré des gens très intelligents, de classes sociales différentes, de genres différents. J’ai vu qu’à la différence de ce que peuvent dire certains journalistes critiques de cultures urbaines, des gens de quartiers populaires y font de longs séjours également. De très très longs pour certains qui y finissent comme des légumes du fait des doses de cheval qu’on leur administre. 

Enfin j’ai fini par négocier ma sortie, en disant que j’avais vécu un épisode artistique fort ou je créais des situations dans l’espace public. En ne manquant pas de partager aux psychiatres mes connaissances sur des psychanalystes comme Félix Guattari. Connaissances qui me permettaient d’échanger avec eux sur les méfaits de leur institution, que ça soit sur le plan de l’architecture des lieux, ou du manque de prise en charge artistique par le personnel de l’établissement. 

Ma deuxième expérience fut plus longue car elle dura un peu plus d’un mois. Cette fois-là mon errance artistique fut beaucoup plus intense. Elle dura cinq jours ou j’allais de villes en villes diffuser ma révolte. De Besançon à la Seine St Denis, d’Aix en Provence à Montpellier, de gare en gare, d’auto-stoppeur à l’accueil de certaine personne chez elle, d’aéroport à des squat improvisés dans des hôtels de luxes. Bref l’aventure fut belle et bonne. 

Mon hospitalisation se déroula sous les yeux d’une infirmière au CMP (centre médico-psychologique) qui me « suit » encore aujourd’hui alors qu’elle a bien moins de connaissance dans la psychanalyse institutionnelle et dans l’art-thérapie que moi ! Où est la logique ! Les psychiatrisés sont-ils mieux formés aujourd’hui que ceux qui sont sensés les soigner !? Catastrophe ! L’institution psychiatrique est-elle en train de tomber elle aussi ? 

Je fus conduit à l’hôpital en taxi ! La classe. Arrivé là-bas, et étant dans le service adulte, je tombais à la table de psychiatrisés que je trouvais bien endormis. Ceci m’énerva et lors d’une discussion avec le médecin je lui dis un peu trop fort que je pouvais m’énerver contre certains patients si on me laissait encore manger en face d’eux. Chose que je n’aurais jamais dû dire car cela me valut une semaine à l’isolement enfermé dans une chambre comme un prisonnier. Avec une seule sonnette pour appeler les infirmiers qui ne venaient même pas toujours me voir. C’est la solitude qu’il faut affronter dans ces moments-là. Pour trouver des occupations je cassais la manette des rideaux avec laquelle je construisais un arc non pas parce que j’étais original mais pour ne pas devenir plus fou que je ne l’étais. Je lisais aussi tous les mots gravés sur les murs de nombreux patients qui avaient dû être enfermés avant moi dans cette chambre. Le jour de la fin de mon isolement, je ne manquais pas après m’être fait quelques potes de psychiatrisés, de m’échapper de l’institution. J’escaladais donc le grillage et je me rendais à la sortie de l’hôpital en scred. J’allais en stop d’Uzès à Montpellier. Bref je continuais ma grande balade artistique situationniste en rencontrant de nouvelles subjectivités à qui, au passage, je grattais quelques sous pour manger. Arrivé à Montpellier, j’allais y voir des potes dans notre hangar favori. Je couchais chez l’un d’eux et après discussion avec lui je me disais que j’allais retourner à l’hôpital de moi-même le lendemain. Celui-ci m’amena à l’hôpital de Montpellier où je me fis ramener en taxi une nouvelle fois à Uzès. Une fois revenu, je ne manquais pas de me faire pleins de copains psychiatrisés qui avaient su pour ma fugue. Après on ne m’enferma plus jamais car j’avais dit aux médecins que cette réaction était dû à mon enfermement. J’avais aussi changé de secteur. J’étais dans le secteur jeune. Oui en psychiatrie on est souvent mené d’un service à l’autre sans savoir pourquoi. Les infirmiers te font signer des papiers pour te faire gober des médicaments légalement. Les fois où j’ai lu ces papiers je ne comprenais que dalle à ce qu’on allait m’administrer. Tous les matins rendez-vous à 8h pétante pour ta petite gélule à la queuleuleu avec tes amis psychiatrisés. S’en suivent pas mal d’actions de ma part pour réagir à mon enfermement. Poèmes écrits sur les tableaux qui descendaient l’institution psychiatrique, collage de journaux appelant à la révolte, vol en compagnie d’œuvre d’art, tagage au dentifrice dans ma chambre…  

Mais aussi beaucoup de discussions intéressantes entre psychiatrisés, des écoutes de musique en groupe, matage de télé, jeux de société…Les journées sont longues à l’hôpital et tu n’as droit qu’à quelques sorties quand ton état est considéré comme stabilisé à l’abilifail. Ce mois-là il n’y a qu’une infirmière qui se donna le droit de nous faire un atelier d’écriture. Le bagne ! J’ai eu un jour une prise de bec avec une infirmière qui ne voulais pas que je me lève de ma chaise pour aller chercher de l’eau par moi-même. Le comble de cette institution morte de l’intérieur ! 

La redescende médicamenteuse est dure car elle te fait déprimer à mort et les médecins attendaient cet état de faiblesse de ma part pour me prendre entre quatre yeux à huit contre un et me dire que j’étais diagnostiqué schizophrène ou bipolaire de type deux. Ils n’étaient pas d’accord entre eux. Mais sans ça le diagnostic était fortement abusé avec du recul aujourd’hui. Cette journée là je l’ai prise comme un châtiment. Impossible de dire quelque chose pour rétorquer car les médicaments m’avait mis chaos et dans une tourmente psychologique extrême. C’est le moment où tu commences à fermer ta gueule car tu te dis qu’il y a que ça qui pourra te faire sortir de ce cauchemar. Je n’aurais jamais dû accepter la piqûre obligatoire qui te met vraiment au plus bas de tes capacités mentales et physiques. Toute mon énergie s’en était retournée et même plus l’envie d’aller faire du sport ou quoi que ce soit. Je suis sorti de l’hôpital dans un état de déprime maximale. Quelle est donc le but de cette institution ? Ne doit-elle pas soigner les gens ? J’ai mis un an et demi à lutter pour changer de traitement dans un premier temps. Passer de la piqûre à l’aripiprazole. La piqûre obligatoire est faite pour que les patients prennent leurs traitements soi-disant. Moi elle me plomba psychiquement et physiquement en me laissant dans un état dépressif. J’ai beaucoup dessiné et marché à ce moment-là pour lutter contre cet état. Un an et demi de grande solitude aussi. Au début mon état ne pouvait pas me permettre de faire mes propres choix par rapport au médecin. Un jour, j’ai vu l’infirmière en urgence comme j’étais dans un état de déprime extrême. A la limite du suicide. Elle a prévenu le médecin qui a comme un robot réagit en me donnant encore plus de médicament. Des antidépresseurs, antidépresseurs que je n’ai pris qu’au début. Ce fut ma première révolte. Puis j’ai décidé de ne plus prendre la piqûre. J’ai raté mon rdv exprès et j’ai attendu que le CMP m’appelle pour leur dire que je voulais absolument changer de traitement. Première victoire. Le médecin m’a d’abord prescrit 20mg de l’aripiprazole. Dose que je me suis permis de réduire le deuxième jour au vu des effets. Pendant quelques mois j’ai baissé à 10mg, puis à 5mg et aujourd’hui je ne suis qu’à 2,5mg. A cause de ces traitements j’ai eu des problèmes gastriques et j’ai eu aussi des hémorroïdes. Re-sociabiliser avec les amis a été une longue route, ainsi que de retrouver ma confiance en moi afin de continuer ma lutte pour avoir un travail. 

Ce texte existe aussi pour dire que même si ces expériences ont été difficiles, n’en demeure pas moins qu’elles furent enrichissantes pour la lutte. Elles m’ont fait prendre conscience que j’avais beaucoup plus de légitimité pour parler des vrais besoins des psychiatrisés que les médecins qui ne sont même pas capables pour la majorité de tester les traitements sur eux-mêmes. 

Moi aujourd’hui j’ai ces expériences et j’en connais les effets. Avec mes connaissances en psychothérapie institutionnelle et en art-thérapie par le biais de mes auto-apprentissages, cela me permet d’ouvrir ma ganache. J’ai deux interrogations qui me viennent. Comment faire quand, son entourage ont un rapport assez proche de l’institution psychiatrique, leur faire ressentir que rien n’y est fait pour vraiment soigner les gens ? Et comment faire pour collectiviser nos expériences par rapport à cette institution pour la changer ou la réinventer ? Il n’y a pas que la gestion des entreprises qui doivent être reprises par les ouvriers mais aussi la gestion des hôpitaux par les usagers EUX-MÊMES. Pour une révolte des FOUS !! Et pour tous ces infirmiers, médecins, psychologues et autres professionnels du soin qui voudraient être de notre côté, pensez déjà à lutter pour vos conditions de travail. Afin que vous puissiez travailler dans de meilleures conditions et prodiguer des soins dans le respect des libertés des patients ! Après, seulement, nous pourrons discuter !! »

T. A – pour aller plus loin : intermittent-du-skatepark.com

Schizophrène et menotté

Ce récit n’est qu’un point de vue personnel, le mien, sur la façon dont j’ai été traité voire maltraité. Suite à une bagarre intrafamiliale, je décide d’appeler la police afin de porter plainte au milieu de la nuit. La police débarque et écoute les versions de chacune des personnes concernées, me demandant au passage si j’avais pris mon traitement.

Le traitement qui me sera réservé me semble indigne, avec le recul, mais voici ce qui s’est passé ce dimanche.

Ils m’emmènent en toute discrétion, menottes en mains, jusqu’au commissariat du 13e arrondissement de Paris où m’attend souriant l’officier-lieutenant qui aime se faire appeler Jolly Joe.

Puis on monte à l’étage voir l’Officier de Police Judiciaire pour recevoir ma plainte.

S’en suit une mise en cellule d’attente, ils me dépouillent de mes affaires et me placent dans une cellule sauf qu’ils oublient au passage de m’informer de mes droits car pour eux ce n’est pas une garde à vue.

Je commence à m’agiter, Jolly Joe en profite pour rassurer mes camarades de garde à vue d’une nuit comme quoi je suis schizophrène, et au bout de quelques heures je repars menotté vers le Centre Médico-Judiciaire de l’Hôtel-Dieu pour une expertise psychiatrique, le tout en roulant à 100 à l’heure dans les rues de Paris, chaque freinage me produisant une douleur atroce aux mains attachées dans le dos.

Arrivés là-bas, les trois officiers de police qui m’ont accompagné sont bien embêtés d’attendre d’autant qu’il est l’heure de déjeuner. Je vois enfin un expert psychiatre qui me demande des trucs relevant du secret médical mais il me laisse entendre que je pourrais souffrir de troubles schizo-affectifs.

Une fois passé entre ces mains expertes, on me remet les menottes et on m’embarque au commissariat du 13e, cette fois en respectant les feux rouges. Et là, je reste menotté dans une autre voiture de la police-urgence en attendant un ordre venu d’en haut du commissaire pour savoir dans quel hôpital me transférer. L’ambiance est détendue, on papote des heures avec les flics en attendant les ordres, le tout avec les poignets menottés et douloureux.

Je change de voiture et on m’emmène à l’IPPP, l’Infirmerie de la Préfecture de Police de Paris. Là, je me montre hyper conciliant pour éviter la contention mécanique une fois défait de mes menottes.

La nuit se passe tranquillement et ils décident de me transférer à Soisy-sur-Seine, l’hôpital de mon secteur situé à 40 km.

Sauf que pour le transfert, ils sont obligés de m’attacher avec une ceinture de contention. Alors quand j’arrive à bon port, je me montre revendicatif cherchant des témoins qui puissent voir la façon dont ils m’ont attaché. Au prétexte de cette agitation soudaine, les infirmiers de Soisy appellent les renforts et me mettent immédiatement en chambre d’isolement et ce, pour quelques jours, une vraie torture psychique. Comme je suis conciliant, ils me laissent sortir au bout de quelques jours mais la question reste entière sur cette façon de traiter le « schizophrène dangereux », que je ne suis pas et qui ne demandait qu’à être entendu et protégé par la police.

La douleur [Autiste invisible]

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire ? Mon espoir tient en quatre molécules, six comprimés, deux prises par jour, tous les jours, week-end compris. Que serais-je sans mes médocs, mes béquilles de vie, mes compagnons de route ? Est-ce que j’en aurai besoin toute ma vie durant ?

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire, en ces temps troublés, secoués par des tempêtes internes et externes ? Est-ce que j’ai de l’espoir pour moi, pour l’être humain dans sa globalité ? J’en sais rien, je ne me pose plus la question. Se poser, s’arrêter d’avancer pour se poser la question de l’espoir, c’est déjà amorcer une rechute, me semble-t-il. Je n’ai pas le luxe de pouvoir me permettre une pause dans mon avancée, comme le font parfois les personnes saines d’esprit. Enfin, saines d’esprit. Pas malades, disons. Voilà, pas malades, tandis que moi je le suis et depuis un bon bout de temps. Alors, qu’est-ce que l’espoir ? Une attente de lendemains meilleurs ? Si c’est ça, je n’en veux pas. Je refuse de m’engoncer dans une position d’attente, dans une forme de passivité alors que désormais et depuis peu, je suis à même d’avancer. Alors attendre et espérer, très peu pour moi. La vie n’ayant pas de sens, si je m’arrête, je m’effondre. Dès lors, je n’ai strictement aucun intérêt à ralentir le rythme simplement pour « espérer » des jours meilleurs, attendre le retour du chant des oiseaux et d’un ensoleillement plus long. Au contraire, je prends chaque saison comme elle vient, avec son lot de nuit et d’ennui, ou de luminosité et de vitalité.

Ça va probablement sembler contradictoire, mais j’aimerais bien que le temps s’arrête. Là, maintenant, avec vous, ou bien dans une heure ou deux. Que je conserve les acquis dont je bénéficie en ce moment, de peur qu’ils ne s’enfuient. Mes capacités cognitives en partie retrouvées, la faim qui est à nouveau équilibrée, l’humeur qui est stable et mon chat qui m’aime comme un enfant quand on se fait un câlin d ‘enfer. J’aimerais que tout ça ne disparaisse jamais. Si je résume, j’en suis à espérer ne pas perdre ce que j’ai. Alors attendre que d’autres choses ou personnes entrent dans m vie pour la chambouler, très peu pour moi, non merci. Je préfère me contenter de ce dont je dispose présentement et qui m’a longtemps fait défaut : un sentiment d’amour, me sentir digne, moins de questions qui tournent en boucle dans ma tête et plus de légèreté, malgré les 20 kg de plus. Bref, l’envie de vivre. Il aura quand même fallu que j’attende 30 ans pour découvrir cette sensation. Croyez-moi, c’est long, et c’est un euphémisme que de dire que je me lasse vite.

Alors, que me restait-il dans ces moments d’hiver, où le froid m’envahissait toute entière et l’incompréhension dominait mes pensées ? Il me restait un trop plein d’espoir, justement. Espoir que tout s’arrangerait comme par miracle, qu’un mec entrerait dans ma vie sans crier gare, que je serais alors une autre, moins angoissée, plus belle et surtout plus cool. Avec le recul, je prends conscience que j’ai passé mon enfance et le début de ma vie d’adulte à attendre un miracle à la con et à me détester. Pas étonnant que je change souvent de coupe ou de couleur de cheveux, car fréquemment, je n’en peux plus de ma gueule. Bon, c’est aussi un pied de nez envers les conventions qu’on tente de nous imposer, c’est vrai. Mais en terme de rébellion, on a quand même fait plus radical et engagé que d’aller chez le coiffeur et de ressortir irrémédiablement déçue. Mais qu’est-ce que je n’aime pas chez moi, bordel ? J’ai passé 29 ans à osciller entre le rêve d’être une autre, consensuelle, et l’envie de m’affirmer.

Pour moi, l’espoir est quelque chose de vain, d’idéaliste et d’irréalisable. L’espoir c’est quand, bourrée de TOC, au collège ou au lycée, je rêvais de déménager, ou plutôt de mourir, pour qu’au moins une fois, une seule fois, mes camarades me témoignent un brin de compassion. Je voulais les voir chialer et me regretter, parce qu’on ne peut pas vraiment dire que j’attirais les foules ou que je savais me faire des amis. J’ai passé le plus clair de mon enfance protégée dans ma bulle mais souffrant de la solitude. C’est un sentiment que je ne souhaite à personne : se voir comme un extra-terrestre, se croire adoptée, ne pas faire partie de la même espèce que mes congénères. Et tenter de s’adapter à un univers de lois et de règles incompréhensibles. J’ai plutôt réussi, de manière générale, mais ça m’a demandé tellement d’énergie.

L’espoir, c’est croire que je pourrais être une autre, sans handicap, sans autisme. Tiens, mon stylo me lâche au moment où je dois écrire « autisme », probablement le mot et le mal crucial de ce texte. Avec Alex, un ami lui aussi autiste, on s’est déjà demandé si on accepterait de se faire injecter un vaccin qui nous guérirait de notre état et nous ferait être comme tout le monde, à la manière des mutants dans X-Men qui se font injecter le sérum pour devenir de simples humains. Je n’en sais rien, je n’ai pas tranché la question. Alex, lui, était totalement pour. Pourquoi ? Parce qu’il a trop souffert et qu’il en chie encore beaucoup trop. Moi je n’en sais rien mais l’espoir me semble être comme cette attente interminable qu’un vaccin voie le jour pour soigner une pathologie qui n’en est pas une et que j’aimerais que la société accepte. Alors non, je ne me tape pas la tête contre les murs et oui, je sais parler. Mais la comparaison avec une personne lambda – les neurotypiques, comme on aime vous appeler – s’arrête là. Pour le reste, je me sens tellement différente. Et c’est ça pour moi, l’attente, l’espoir : une injonction à devenir une autre, à quitter ma peau pour rentrer dans le rang. Ces dix dernières années, j’ai fourni tellement d’efforts pour tenter de ressembler à tout le monde que j’ai oublié qu’il me fallait aussi de l’énergie pour demeurer en vie. Alex, lui, souffre surtout du fait que son trouble se voit beaucoup plus que le mien.

On s’est bien trouvés, tous les deux. Au début, quand on s’est rencontré, on ne se supportait pas. Lui trouvait que je n’avais rien d’une autiste et usurpais la place de quelqu’un d’autre à l’hôpital, moi je ne comprenais pas qu’il ne fasse pas plus d’efforts pour cacher ses stéréotypies et tout ce qui pouvait se voir et le rattacher à l’étiquette « autiste ». Finalement, on s’est compris et beaucoup apprécié. Mais Alex s’apprête à nous quitter. C’est son choix.

L’espoir consisterait, dans la présente situation, à tout faire pour qu’il change d’avis, qu’il revienne sur sa décision. Sauf que tout ce que je peux faire pour mon ami, c’est lui souhaiter une bonne traversée du Styx et lui demander de m’attendre pour qu’on se retrouve dans quelques décennies. Lui a décidé de se suicider parce qu’il n’en peut plus et je le comprends. Alors ne vous dites jamais qu’on fait semblant, qu’on pourrait faire des efforts, qu’on exagère. Votre espoir de nous voir changer nous étouffe, nous bride. Notre espoir, c’est qu’un jour, seulement un jour, vous compreniez la douleur qui a été ou est la nôtre. Alex va me manquer.

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