Approches éthiques de la contention en psychiatrie et dans les EHPAD

Intervenants

Adeline Hazan
Contrôleur général des lieux de privation des libertés
Catherine Boiteux
Psychiatre, secrétaire générale de la Plateforme éthique du Centre hospitalier Sainte-Anne (Paris)
Hervé Bokobza
Psychiatre, Collectif des 39
Eric Favereau
Journaliste, Libération Continuer la lecture de « Approches éthiques de la contention en psychiatrie et dans les EHPAD »

Brunch Philo: La folie douce

(ré)écoutez le Brunch Philo animé par Bernard Benattar au Théâtre de la Cité Internationale sur le thème de la folie douce.

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Je ne travaille pas, mais ce n’est pas pour ça que je ne fais rien.

J’aurai 27 ans cette année. Quand j’en avais 20, je m’étais promis de ne jamais travailler. Un tabou. Une honte. Comment ça, ne pas travailler ? Et vivre aux crochets de la société ? Quand les autres travaillent durs pour que tu puisses te dorer le cuir, les doigts de pieds en éventail ?
Je suis l’autre chômeur. Celui dont parlent les médias, celui qui ne travaille pas, qui ne travaillera jamais, et qui vous coûte de l’argent (disent-ils).
Je suis celui qui a tellement peur du travail qu’il préfère la honte et l’isolement. Quel profiteur.

J’ai 19 ans. J’ai très peur du monde qui m’entoure et je me réfugie dans les livres et les bières brunes. Après des études secondaires chaotiques, j’entre à l’université pour étudier la philosophie. C’est papa-maman qui payent. A bien des égards, je suis l’un des meilleurs élèves.

J’étudie la philosophie par moi-même depuis mes 16 ans, je comprends vite, j’ai des orgasmes intellectuels rien qu’à lire Foucault, Descartes, Platon. Bref, ça roule. Mon premier examen de janvier arrive. 7/20. Je me revois trembler devant le professeur, tout confondre, les murs s’écrouler, la bile me remonter dans la bouche, et puis ce vieux type ricaner devant mes phrases qui ne font plus aucun sens. L’examen suivant, un examen écrit, je ne parviens plus à passer le pas de la porte. Je fume clope sur clope (des roulées, intello de gauche oblige) devant la façade en piétinant, avant de faire demi-tour. Sur le chemin, je croise le professeur qui me regarde d’un air déçu. Tant pis.

Les années suivantes passent à réessayer d’autres premières, dans d’autres domaines, sans y croire, sans même réellement essayer. Papa-maman veulent que je continue, que je ne reste pas sans rien faire, il faut que je fasse des études, alors ils payent, ils payent. En tout, j’en aurai fait quatre. Pendant ce temps là, je deviens insomniaque, je bois. Je me retrouve à l’hôpital psychiatrique, sans grand effet.

J’abandonne, j’abandonne pour de bon. J’ai 23 ans, je m’inscris au chômage (en Belgique, on peut avoir les indemnités sans avoir travaillé si on a moins de 25 ans). Je lis, je bois, je vois des films, je voyage, je fais semblant d’en profiter. Je pense vaguement à me suicider le jour où mes indemnités prennent fin. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas travailler. Je deviens un chômeur professionnel – car, oui, échapper aux contrôles administratifs, connaître la législation sur le bout des doigts, c’est pratiquement un job. Un rôle social aussi. J’incarne le parasite. Je vis chez mes parents et je bois 400 euros d’indemnités par mois. Je lis Tolstoï et je me rêve aristocrate.

Un jour pourtant, un sursaut. 25 ans. Mon intérêt croissant pour l’agriculture biologique me pousse à faire une formation en Angleterre, dans le Yorkshire. Les Moors conviennent à mes fantasmes d’aristocrate. J’aime le métier, je hais le travail – et les gens. L’enfer restera toujours les autres. Je tiens quatre mois, je reviens avec une déchirure musculaire et une honte supplémentaire. La fin des indemnités approchent et je n’ai toujours rien.

De temps en temps, je cherche un emploi. Lire les annonces me tétanise. Ce monde me fait peur, très peur. Tous les postes me semblent déshumanisants. Quand on travaille, on vend son temps et son corps. On ne se possède plus en propre. Pour vivre décemment, il faut faire cela pendant 40 heures par semaines, 11 mois sur 12, pendant 45 ans. A chaque fois que je m’approche du travail, je me sens en danger de mort imminente.

Puis, un jour, un sursaut. J’ai 25 ans et au contact de personnes face à qui je me fais honte, je décide de réessayer. Je sais que je fonctionne mieux à l’étranger, alors je dépose mon CV sur un site de recrutement européen. Je suis bilingue français-anglais, et j’ai des connaissances de base en informatique (en tous cas je le prétends) – c’est à peu près tout. Je suis contacté sur la même semaine par Microsoft et Apple. Je prends Apple, ils payaient mieux. Après un processus de recrutement aussi anxiogène qu’intrusif (coucou « Safe Harbor »), je me retrouve à Cork, en Irlande, avec vol et hébergement offert par l’employeur. Mon travail : répondre au téléphone et aider les clients avec leurs problèmes techniques sur leurs appareils mobiles. L’angoisse n’est pas venue tout de suite.

J’aimais bien travailler au début, parce qu’il n’y avait pas encore de pression managériale, j’aimais bien aider les gens, chercher la solution à un problème, et puis la vie était confortable. Les problèmes ont commencé à apparaître quand on a commencé à parler de statistiques, d’objectifs et de compétition par équipes. J’ai cramé en trois semaines. Un jour, après la pause de midi, je me suis rassis devant mon écran, et je ne pouvais plus bouger. Plus rien, fini. Je suis resté bloqué une demi-heure comme ça (une éternité dans un call-center), jusqu’à ce que la collègue à côté de moi me secoue. Quelques semaines d’arrêt maladie payés une misère, et je suis parti. Une amie au téléphone m’a aidé à ne pas me tuer avant de m’inviter chez elle.

Après trois mois de convalescence, je suis revenu en Belgique. Je n’avais plus droit aux indemnités de chômage, alors j’ai directement cherché un travail. Je suis tombé dans un call-center, évidemment. Un truc un peu pareil, pour une entreprise de télécommunications locale : service technique. Passer la porte de l’entreprise était « trigger ». Je rentrais en crise d’angoisse dès 8 heures du matin. Je me calmais relativement, au valium.

Cette entreprise recrute des Shadoks. Il n’y a pas d’autres mots. C’est un ancien service publique privatisé il y a quelques années. L’essentiel de son activité consiste à être en compétition avec un autre ancien service publique privatisé, et cette compétition forme l’essentiel des ennuis rencontrés par l’entreprise. On est passé d’un service efficace et populaire à une usine à gaz sans âme ni sens, qui n’embauche que des intérimaires à la semaine et des CDD, pour essayer de vendre des « bouquets » de chaînes aux clients de l’ancien service public concurrent.

Je revois encore très bien un manager expliquer à son équipe qu’ils n’ont pas refourgué assez de camelote aux clients ce mois ci. Qu’il leur fait comprendre qu’ils sont payés et que si le travail n’était pas fait ils allaient être virés. Ils sont en intérim depuis une éternité, ils viennent là parce qu’ils n’ont pas trouvé mieux et qu’ils n’ont pas le choix et on leur explique ça dès le matin. Bonne journée les larbins.

C’est un des trucs qui m’a toujours semblé le plus intolérable, un truc qui m’empêche encore de dormir la nuit, qui me révolte : que le revenu dépende de son travail. La plupart des gens me disent que je suis un utopiste, un fainéant qui se cherche des excuses, mais cette pensée m’horrifie. Comment est ce qu’on peut travailler correctement quand on sait que chaque erreur peut mener à la perte de son revenu ? Cela me dépasse. J’ai eu le luxe de pouvoir m’en protéger, mais acculé à ce truc, je ne parviens toujours pas à m’y faire. Je préfère vivre dans la difficulté que de vivre dans la peur.

Autre chose, aussi. Ces gens qui vous donnent des sourires mais ne vous considèrent que comme des machines. Cette froideur de l’injonction, l’implacable inhumanité de la domination économique. Comment peut on faire pour vivre avec ? Seulement quand on n’a pas le choix, j’imagine.

Un jour, je me suis levé un peu en retard, à cause de mes insomnies. Pas très en retard, juste assez pour rater mon bus. J’attendais ma correspondance sur une petite place du centre-ville. Je crois que c’est d’imaginer devoir m’excuser d’être en retard à ces raclures qui m’a bloqué. J’ai regardé mon bus passer devant moi, je n’arrivais pas à me lever. Comme dans l’autre travail, je me suis retrouvé paralysé. Quand j’ai pu me relever, j’ai pris le bus en face pour aller boire un café et j’ai écrit un e-mail de démission en chemin. L’agence d’intérim m’a appelé en catastrophe. Ces larbins attendaient des excuses et me grondaient comme un enfant, comme s’ils m’avaient pris la main dans le sac en train de faire quelque chose de mal, alors que mon angoisse venait de me sauver de la démence. Rupture de contrat ? Ce pilier de la civilisation ? Honte sur toi !

J’ai pris une voix minaudante et je leur ai dit que je comprenais bien la complexité de la situation et que c’était pour eux que ça m’embêtait le plus.

Comme j’étais de retour chez mes parents, j’y suis resté. C’était en février, nous sommes en juillet et je n’ai pas retravaillé depuis. Je vis à leurs crochets, je mange, je bois et je fume leur argent, en bon enfant indigne, en ultime parasite qui, selon la logique ultralibérale, n’a pas le droit de manger, boire et fumer, puisqu’il ne travaille pas. Je vais probablement faire les démarches pour demander les aides sociales (type RSA) pour ne pas être un poids pour mes parents. J’ai évoqué une reprise d’études, parce que ça me permettrait de ne pas travailler jusqu’à mes 30 ans. J’aime les études auxquelles je songe, mais je n’y crois plus. Je ne crois plus en être capable. Je ne crois plus à grand chose, d’ailleurs. Régulièrement, j’ai envie de me tuer. Je cherche ce qui me retient et je m’y accroche.

Je ne travaille pas, mais ce n’est pas pour ça que je ne fais rien. Je m’informe, j’apprends des langues étrangères, j’essaye de voir mes amis souvent et d’avoir des relations sincères et honnêtes avec tout le monde, j’essaye de mieux comprendre le monde, de donner à qui je rencontre les clés qui m’ont servi à moi, j’enseigne le français sur Skype, je m’occupe du jardin de mes parents, je milite ponctuellement, et j’ai toujours un prochain livre ou un prochain film en ligne de mire. Mais tout cela, ça ne compte pour rien. Tout ce que je fais, tout ce que je suis, au regard du dogme qui régit nos rapports sociaux (le capital, donc), c’est absolument insignifiant.

Ce monde est d’une violence inouïe. Cette violence, je ne comprends pas comment on peut la tolérer dans sa vie, comment on peut tolérer la violence d’une institution, d’un chef, d’une loi, d’un règlement. J’en suis incapable et cela me désespère. J’aimerais bien y arriver, mais dès que je m’y soumets, tout en moi me dit de fuir, comme si j’étais un animal devant un prédateur. La plupart des psychologues et psychiatres rient (parfois littéralement) quand je dit ça. Je ne suis pris au sérieux par pratiquement personne.

Mais j’ai la trouille, tout le temps. Une trouille qui me transperce et qui me tétanise. Et j’aimerais bien qu’un jour, malgré ce monde de dingue, ça compte pour quelque chose quand on me traite de parasite.

J’ai la chance, le privilège, d’encore pouvoir me cacher de la violence du capital. J’ai l’impression que pour beaucoup de monde, cela rend mon désespoir moins valide. Cette pensée m’attriste beaucoup.

Je ne rapporte d’argent à personne, mais j’ai l’outrecuidance de penser que je fais du bien aux gens que je rencontre. Ça devrait, ça doit être assez pour avoir un toit sous sa tête et de manger à sa faim. Promis, j’abuserai pas sur le caviar.

source: http://www.onvautmieux.fr/2016/12/06/je-ne-travaille-pas-mais-ce-nest-pas-pour-ca-que-je-ne-fais-rien

« Reinventing Organizations », par Frédéric Laloux

Conférence de Frédéric Laloux sur l’émergence d’un nouveau paradigme de gestion, donné le 14 mars 2014 au Studio 1 à Flagey à l’occasion du lancement du livre Reinventing Organizations.

L’empowerment en santé mentale

Au sommaire du n°212 de la Revue Santé Mentale (novembre 2016):

L’empowerment est un processus par lequel l’individu acquiert du « pouvoir d’agir ». Pour l’usager en santé mentale, il reste particulièrement difficile de s’engager dans cette démarche de citoyenneté et d’autonomie. Du côté des soignants, il s’agit, dans une perspective de rétablissement, de repenser leur modèle de soin. Portées par cette dynamique, des équipes pionnières élaborent des outils pour soutenir concrètement l’empowerment.

empowerment santé mentale

24/ Promouvoir l’empowerment en santé mentale

L’empowerment en santé mentale est un enjeu complexe et multidimensionnel, qui implique un changement de posture des soignants. L’usager du futur est acteur de ses soins,…

Auteur(s) : Emmanuelle Jouet, Docteur en sciences de l’éducation, Chercheure en santé mentale.

32/ L’empowerment, un défi politico-médiatique

Individuel ou collectif, l’empowerment est une volonté manifeste d’affirmer le droit à la différence psychique, malgré le risque perçu par l’opinion publique,… Continuer la lecture de « L’empowerment en santé mentale »

La personne de confiance en psychiatrie

personne de confiance psychiatrie
Brochure du Psycom

Téléchargez ici les formulaires et la notice réalisée par la FNARS

« Toute personne majeure peut désigner une personne de confiance qui peut être un parent, un proche ou le médecin traitant, et qui sera consultée au cas où elle-même serait hors d’état d’exprimer sa volonté et de recevoir l’information nécessaire à cette fin. Cette désignation est faite par écrit. Elle est révocable à tout moment. Si le malade le souhaite, la personne de confiance l’accompagne dans ses démarches et assiste aux entretiens médicaux afin de l’aider dans ses décisions. 
Lors de toute hospitalisation dans un établissement de santé, il est proposé au malade de désigner une personne de confiance dans les conditions prévues à l’alinéa précédent. Cette désignation est valable pour la durée de l’hospitalisation, à moins que le malade n’en dispose autrement. » (Art.L.1111-6 du CSP)

Continuer la lecture de « La personne de confiance en psychiatrie »

« Etre soignant en psychiatrie : Un papillon sur un roseau », Christophe Malinowski

christophe malinowskiDans Etre soignant en psychiatrie : Un papillon sur un roseau, paru chez Chronique Sociale, l’infirmier en psychiatrie Christophe Malinowski et auteur du blog Il était une fois, en psychiatrie… démontre qu’il suffit d’un rien pour qu’une hospitalisation psychiatrique porte ses fruits, ou au contraire aggrave les troubles qu’elle est censée soigner. Et chaque intervenant porte sa part de responsabilité. Comment s’adapter au mieux aux patients ? Peut-on et doit-on s’éloigner parfois du cadre thérapeutique pour y parvenir ? Comment établir du lien, et de qualité ? Cette réflexion en psychiatrie peut s’étendre à tout type de prise en charge.

(ré)écoutez son entretien avec Jean-François Marmion pour Psychonoclaste [40min]

 

Portrait de Philippa

Comme Philippa, fais-toi tirer le portrait par Comme des Fous en répondant à ces 5 questions.

« J’aimerais faire connaître Bell Cause pour la cause pour montrer que c’est possible de faire une belle action de communication et de mécénat en faveur de la santé mentale quand on est une grosse entreprise (ou le charme irrésistible de l’accent québécois). »

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

La lecture de romans et d’essais, la peinture, l’écriture, la pratique de la méditation, les rencontres, mes enfants, les gens que j’aime sont pour moi des sources d’inspiration.

Tout ce qui me permet de m’interroger, de m’ouvrir, de rencontrer et d’apprivoiser mes forces et mes fragilités, m’intéresse.

Des artistes et des penseurs m’ont beaucoup enrichie. Il y en a comme Bach, Nietzsche, Dostoïevski ou Chögyam Trungpa qui ont été comme des éducateurs. Ce qu’ils m’ont apporté ne cesse de m’accompagner. Il y a aussi des femmes comme Maria Callas, Nina Simone, Romy Schneider, Christiane Singer, Nancy Houston …

J’aspire à garder les pieds sur terre, à avoir l’esprit ouvert, à faire preuve de discernement et de douceur, pour ne pas être une source d’agression pour les autres.

Un petit cadeau au passage :
Glenn Gould qui joue Bach, ça vous ancre dans la terre et ça élève l’esprit dans les hauteurs.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes?

Mon travail c’est d’aller dans les entreprises, auprès des pouvoirs publics, et d’essayer de trouver un langage pour parler avec justesse du handicap psychique et des troubles qui en sont à l’origine. L’objectif est de favoriser l’insertion et le maintien dans l’emploi des personnes qui souffrent de ce type de problématiques à un moment dans leur vie ou de façon plus chronique.

Je forme des référents handicap, des RH, des managers, des médecins du travail, des assistantes sociales. Il arrive que ces formations me fassent l’effet d’un bras de fer. Les préjugés et les idées négatives ont la peau dure.

Je rédige aussi des guides et des documents pédagogiques sur le sujet. J’accompagne des personnes concernées dans l’emploi.

J’ai fait de la chose qui aurait pu me tuer, mon métier. Sur la base de ma fragilité, j’ai construit une expertise. Je n’ai rien concédé à la maladie. Je l’ai prise à bras le corps et j’ai retourné la situation. Mais je ne fais pas la maline, parce que c’est un adversaire de taille.

Je suis intrépide, je continue à aller de l’avant, mais je reste prudente.

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Je n’ai jamais aimé que le monde soit constitué d’une multitude de « micros monde » qui ne communiquent pas les uns avec les autres et qui se connaissent mal. Le monde de la santé mentale a les mêmes défauts que les autres micros monde. Il manque d’ouverture et souffre de querelles intestines. C’est embêtant, parce qu’il traite d’un sujet important.

Le monde de la santé mentale doit apprendre à communiquer et à expliquer son sujet. Même s’il se sent stigmatisé et rejeté, il doit redoubler d’efforts et d’intelligence pour se faire entendre. Le chantier est énorme à tous les niveaux : sanitaire, social, professionnel.

Pour pouvoir faire changer le regard du monde extérieur sur lui, le monde de la santé mentale doit changer de regard sur lui-même. Les possibilités sont immenses, les talents et les compétences sont là.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

La folie est une faculté proprement humaine. Chacun porte en lui la façon dont il pourrait devenir fou. Un homme qui se connaît quand il est fou, en connaît long sur lui-même.

Je dis souvent pour rigoler que la folie est l’épreuve des sages. Développer une certaine sagesse est la seule manière de transcender l’expérience de la folie.

À travers la folie, tout ce qui constitue un individu s’exprime sans fard. Le tragique côtoie le sublime. La créativité côtoie la destruction. Le comique côtoie le pathétique.

La folie est une sorte d’expérience ultime. C’est une grande école dont il n’est pas facile de sortir diplômé. La folie est une grande éducatrice, qu’il faudrait traiter avec plus de respect qu’on ne le fait aujourd’hui.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Je ne crois pas avoir le mental assez solide pour être ministre de la Santé mentale. Le monde politique, comme beaucoup d’autres, est plein de complexités inutiles, de lenteurs, de jeux d’influence qui ne sont pas propices à l’équilibre psychique.

Mais si je pouvais parler au ministre de la Santé mentale, voilà ce que je lui dirais :

Monsieur (ou madame) le/la ministre, on vous a confié une mission importante et fondamentale.

Permettre aux gens de traverser des périodes complexes sur le plan psychique, sans pour autant voir leurs vies voler en éclat,  est un défi pour le XXIe siècle et les siècles à venir.

Vous devriez commencer par visiter les hôpitaux psychiatriques, par observer et par jauger l’objet de votre mandat. Rencontrez les acteurs, rencontrez-les vraiment, malades, infirmiers, aides-soignants, médecins, éducateurs, assistantes sociales. Écoutez leurs frustrations, leurs indignations, leurs idées et leurs visions aussi.

Menez jusqu’au bout avec eux la réflexion qui a été entamée sur la contention et l’isolement. À l’heure actuelle, il n’est pas rare que l’hospitalisation en service fermé soit pour le patient un traumatisme qui s’ajoute au traumatisme de la pathologie. Cela ne peut plus durer.

Vous devriez introduire dans le cursus universitaire des soignants des cours avec des pairs-aidants. Il est fort à parier qu’une personne ayant  souffert d’un trouble psychique rétablie, ait des choses importantes à apprendre  aux soignants, que nul autre ne peut leur transmettre.

Vous devriez introduire des cours d’histoire de la folie et des cours de philosophie dans la formation des psychiatres. Il faut profondément s’intéresser à l’être humain pour être un bon soignant en psychiatrie. Il faut s’interroger, sans relâche, un peu comme Socrate incitait ses interlocuteurs à le faire.

Il est temps d’entamer des recherches approfondies sur la pertinence des traitements indépendante de celle des laboratoires pharmaceutiques. D’entamer toute sorte de recherche y compris sur des patients rétablis. Si on étudie que les malades, on ne voit que la maladie.

Il me semble qu’il faudrait accompagner différemment les premières crises. Que l’accompagnement devrait être pensé par étape et toujours en pluridisciplinarité. Que le corps devrait être pris en compte autant que la tête. Non seulement à travers l’hygiène de vie, la nourriture, le sommeil, le sport, les rythmes. Mais aussi avec l’aide de professions paramédicales comme l’acupuncture, l’hypnose, l’ostéopathie. Il faut retracer les contours du corps physique et énergétique du malade psychique. Il faut toucher la personne fragilisée par la souffrance, lui redonner corps.

Après un épisode de psychose, voire plusieurs, après une dépression sévère ou des phases d’anxiété prononcées, on n’est plus jamais le même. On peut sombrer dans une vie à moitié vivante ou tirer des enseignements qui permettent de prendre un chemin vigoureux.

Le seul bon accompagnement en santé mentale est celui qui permet cela. Il est à inventer, il est en devenir.

Peut-être que la première mesure symbolique que je lui demanderais de prendre, c’est de faire disparaître le mot psychiatrie et tous ses dérivés. Ce sont des mots sans espoir à la sonorité agressive. Ce qui se cache derrière le mot psychiatrie doit tellement être repensé qu’il faudrait commencer par réinventer le mot lui même.

Le discours d’un président aux usagers de la psy

Discours fictif d’un(e) président(e) en campagne.

discours d'un président

Mes chers compatriotes,

Laissez-moi vous raconter une anecdote : l’autre jour, alors que j’entrais chez le boulanger pour acheter un pain au chocolat, un jeune homme m’interpelle et me dit d’un ton sérieux : moi aussi je suis schizophrène. Il m’expliqua qu’à force de nous entendre répéter dans les médias, nous les politiciens, que nous ne sommes pas schizophrènes, il avait tourné le dos à la politique et à ce monde plus fou que lui.

A mon tour, je vais vous avouer ma folie. Oui, je suis fou, assez pour croire que je peux redresser notre pays et fou pour croire que l’avenir de ce jeune homme sera en société et non pas une vie d’errance solitaire.

Si je suis élu à la tête de l’Etat, je ferai du bien-être mental le premier indicateur de la richesse de notre pays. Un peuple heureux et en bonne santé, voilà ce à quoi nous devons tendre. Aujourd’hui, on voudrait nous faire croire qu’on ne plus vivre heureux, que la science et la technologie progressent au détriment de notre bonheur, qu’il y a toujours plus malheureux que soi. La détresse de la société s’exprime dans le nombre de personnes fréquentant les services de psychiatrie de notre pays : 2,4 millions à ce jour.

La souffrance psychique et la violence de nos modes de vie n’est pas qu’une affaire privée, elle est partout, aussi bien à la maison qu’à l’Assemblée, au travail comme dans la rue. Trop souvent elle condamne à l’isolement et au rejet social. Notre société fabrique des malades au rythme qu’elle les rejette. Le suicide, la souffrance au travail, les addictions, les troubles du sommeil, les dépressions, nous sommes tous concernés de près ou de loin par la santé mentale. Continuer la lecture de « Le discours d’un président aux usagers de la psy »