« Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal

Merci à Patrick Le Cardinal pour cet apport.
On peut quand même s’interroger si la place du patient rétabli est vraiment dans les services de psychiatrie? Ne peut-on pas se sortir du rôle de l’usager de service qui témoigne de sa propre expérience? A suivre…

Patrick Le Cardinal
Patrick Le Cardinal

« Bonjour, je travaille actuellement en tant que psychiatre au C.H.S. de la Savoie à Chambéry sur le secteur d’Aix-les-Bains. Je suis également coordonnateur de l’équipe – ESPLOR – Equipe de Soutien pour le Logement Orientée vers le Rétablissement.
J’ai auparavant travaillé au Centre Collaborateur de l’OMS à Lille, dirigé par le Docteur Jean-Luc Roelandt, en tant que chargé de mission sur la mise en place et l’évaluation du programme Médiateur de Santé-Pairs. (14) (20)
Si j’interviens ici en tant que professionnel, j’ai également une expérience personnelle de rétablissement d’un trouble de santé mentale.

Je remercie Pascal Mariotti, pour l’organisation et pour le choix audacieux du thème de cette journée en forme d’interrogation somme toute assez contemporaine : «Comment les patients transforment la psychiatrie ?»
Pour ma part, je dirais qu’avant de transformer la psychiatrie, les personnes vivant un parcours de rétablissement transforment d’abord et surtout les personnes qu’ils rencontrent… Continuer la lecture de « « Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal »

Samedi 11 juin, la folie prend les rues de Paris [Mad Pride 2016]

Voilà que la folie se rebelle!

Enfin (!) dirons-nous, elle ose sortir de nos petites têtes et s’affirmer au grand jour pour ce qu’elle est : un enjeu de société et pas l’affaire d’un ou deux illuminés, ni le fond de commerce des laboratoires pharmaceutiques.

La folie en a assez d’être assimilée au fou furieux, à la faiblesse d’esprit, à la perte de raison, à l’inaptitude, à la déficience mentale.
rev olution

La folie nous guette, non pas comme une descente aux enfers si on s’avisait de craquer; la folie nous guette parce que nous ne sommes pas raisonnables par nature, nous avons tous des rêves fous, nous sommes tous avides de liberté.

La liberté du patient en psychiatrie, elle, est souvent bafouée, par des traitements traumatisants à l’hôpital et la mise sous médicaments à vie.
La liberté, ici, c’est d’abord celle de pouvoir se sortir du médical et retrouver le chemin de la vie en société.

La folie a la vie dure: a-social, anti-psychiatrie, anti-psychotique, anti-dépresseur, on traite la folie à coup de antis.

La folie, qu’on est tous en droit de revendiquer, c’est le droit de se lâcher, de danser, de chanter, d’exister socialement et pas juste le droit à la souffrance ou à l’oubli.

La Mad Pride, c’est la folie en marche.

La Mad Pride, c’est ceux qui ne s’arrêtent pas à l’étiquetage entre sains d’esprits et personnes diagnostiquées.La Mad Pride, c’est une marche des (in)désirables, de ceux qui croient pouvoir changer les regards en se rendant visibles et en défilant ensemble dans les rues.

La Mad Pride, c’est une marche tout public où chacun peut exprimer sa folie et tourner en dérision les diktats sociaux et culturels.

Sortir dans la rue c’est aussi lâcher son écran, c’est faire le choix de rencontrer l’autre, c’est choisir la vie sociale et donner envie et espoir aux plus isolés. Car la folie qui fait mal, n’est pas que dans le regards des autres, c’est aussi celle qui enferme en soi-même.

L’esprit Mad Pride c’est ouvrir un terrain d’expression pour la folie. C’est montrer ensemble qu’on peut s’en sortir et mettre en route une transformation de la société.

Nous vous invitons à rejoindre le cortège du samedi 11 juin 2016, départ à 14H de la rue Crozatier, Paris 12e (devant l’Hôpital Saint-Antoine) en direction de la place de la République où se tiendra un débat à l’arrivée (et oui, la folie aussi se met debout)

Déguisés ou pas, venez avec vos slogans, vos pancartes et votre bonne humeur !

Suis-je un parasite? — Insomnies solitaires d’un schizophrène

Quelle place peut-on sérieusement accorder à un type qui n’a que le BEPC, jamais travaillé de sa vie, qui a un trou de sept ans dans le CV et qui est schizophrène, sensible au stress au point de perdre le sommeil pour une proposition de visite aux bords de Loire ?

Oui, vous ça vous paraît peut-être ridicule comme question. Probablement que vous êtes les premiers à vous dire que laisser une personne pareille travailler, c’est courir à la catastrophe pour sa santé, sans compter que c’est manquer de solidarité. […]

via Le parasite néolibéral au cœur de mon âme n’est plus… — Insomnies solitaires d’un schizophrène
Continuer la lecture de « Suis-je un parasite? — Insomnies solitaires d’un schizophrène »

Je ne suis pas une handicapée psychique

   blogschizo

« Une des expressions politiquement correctes, soutenue notamment par les associations de familles, pour parler des personnes avec une maladie mentale, est celle d’handicap psychique.

Je n’aime pas cette expression. J’AI une maladie mentale, mais je ne SUIS pas une handicapée psychique.

Certes, la maladie peut-être handicapante. Mais une maladie est est en perpétuelle évolution et peut même disparaître complètement, dans les périodes de rémissions. Une maladie peut aussi exister sans handicaper, en étant soignée. Elle existe toujours mais n’handicape plus. Continuer la lecture de « Je ne suis pas une handicapée psychique »

GHT, les trois lettres de la discorde

Puisque le patient doit pouvoir se soigner mais participe aussi à soigner l’institution, et puisque l’espace du soin en santé mentale est un lieu qui nous concerne tous en tant que citoyens, usagers ou psychiatres, nous partageons ici une contribution de Virginie sur le sujet des Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT), intitulée :

Le discours des opposants aux GHT, GHB de l’esprit critique ?

La psychiatrie a besoin de regards extérieurs pour se civiliser. Tout ne peut pas être réglé en interne par nos « bons soignants » (qu’ils soient engagés ou pas dans une démarche de psychothérapie institutionnelle).L’intervention d’autorités étatiques (législateur, police, justice, contrôleur de privation des lieux de liberté, etc.), qui tranchent les questions qui leur sont soumises sur la base des lois communes de la société civile, fait reculer la maltraitance et rappelle que les institutions psychiatriques ne sont pas des zones de hors-droit, que ce soit pour les soignés (droit pénal…) ou les soignants (règles statutaires, droit du travail…).

La psychiatrie fait partie de l’espace public malgré nos particularités de patients. Elle n’est plus considérée par le public, le législateur et les autorités judiciaires comme un domaine qui doit bénéficier d’une autonomie absolue dans sa propre gestion. Tant mieux. Elle a déjà une autonomie très large (les enseignants n’arrêtent pas les programmes scolaires, les juges n’écrivent pas les lois, les parents ne choisissent pas les droits et obligations inhérents à l’exercice de l’autorité parentale, etc.).

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas des moyens pour soigner, une hospitalisation aussi longue que nécessaire mais aussi courte que possible, une stabilité des personnels soignants (donc résorption de l’emploi précaire), etc., mais GHT ou pas la psychiatrie publique doit évoluer.

Et transférer l’hôpital psychiatrique à l’hôpital général s’inscrit dans le même mouvement que de réintégrer les patients de la psychiatrie dans la cité…

Pour compléter le texte de Virginie

Si la loi GHT est intitulée par l’administration publique loi de modernisation de la santé, ses opposants dénoncent l’avancée d’une vision gestionnaire et administrative qui nie la part de relation intersubjective dans le soin et parlent de régression. Cependant leur position n’est pas discordante avec celle de Virginie.

Ici, le docteur Mathieu Bellahsen.

Ils appellent les usagers à les rejoindre pour manifester le mardi 31 mai 2016 de 11h à 15h devant le Ministère de la Santé à Paris.

Le diagnostic psychiatrique : condamnation ou délivrance?

Poser un diagnostic scientifique à partir de l’observation de symptômes est souvent la première étape du soin. La psychiatrie s’évertue à classifier les différentes maladies de l’esprit pour pouvoir les soigner. Cette science offre une réponse rationnelle à ces états de conscience altérés qui peuvent paraître irrationnels. Elle donne ainsi une clé de compréhension à celui qui est diagnostiqué et qui n’a pas compris ce qui lui arrivait. Comprendre est un besoin vital aussi bien pour notre intelligence que pour pouvoir se relever.

« Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau.[…]
Pour un homme sans œillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. »
Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe.

sysiphe

Dès lors, la question qui se pose est celle qui suit la crise et qui se manifeste par un temps d’épreuve dans lequel la personne doit retrouver le chemin de la vie et ne pas sombrer dans la maladie.

Qu’on accepte ou non la maladie, l’important c’est de ne pas rester paralysé par un simple diagnostic.

Le diagnostic peut être vécu comme une condamnation, «vous êtes malade à vie » ou alors comme une délivrance car on sait que c’est une maladie et qu’on peut apprendre des stratégies pour y faire face. Qu’on accepte ou non la maladie, l’important c’est de se relever, de se remettre en mouvement et ne pas rester paralysé par un simple diagnostic. Le diagnostic ne fait pas l’identité d’une personne. Recevoir un diagnostic, c’est aussi recevoir une étiquette, qui socialement sera perçue comme un handicap voire une tare, mais qui reste une représentation de l’esprit que l’on peut subvertir. Déstigmatiser c’est transformer les représentations sociales, c’est un destin personnel qui s’écrit avec d’autres.

« Personne ne naît avec un destin préétabli. Chacun écrit son histoire dans des circonstances non-choisies. A moins qu’on ne renonce à écrire notre histoire, dans ce cas, quelqu’un d’autre l’écrira à notre place. Le mythe de la « condamnation » nous paralyse, nous rend spectateurs de notre propre spectre. Quand il n’y a pas de condamnation (et il n’y en a jamais), alors apparaît l’espace du débat, des options, de l’histoire faite par des êtres humains et donc de la politique. »
Alejandro Grimson (traduction personnelle)

Joan

Le handicap psychique, reconnu mais de cause inconnue

proustneuroscientist

« Pour se représenter une situation inconnue l’imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature originale et longtemps indélébile de l’événement nouveau. »

Albertine disparue
Marcel Proust

Dans sa présentation du handicap psychique, l’Unafam précise que : « le handicap psychique, secondaire à la maladie psychique, reste de cause inconnue à ce jour », contrairement au handicap mental dont la cause est identifiable et organique. En clair, on ne peut identifier les causes d’un trouble psychique sur un scanner du cerveau, car comme on le sait, des facteurs bio-psycho-sociaux entrent en jeu.

Peut-on vraiment dire qu’on ne connaît pas la (psy)cause? 
Et si au lieu de se pencher sur les scanners, on interrogeait les personnes concernées, l’interprétation de leur parcours, leurs mécanismes de défense et de survie?

Continuer la lecture de « Le handicap psychique, reconnu mais de cause inconnue »

La folie policée : on a tous un flic en nous

Nous consentons aux règles de la vie en société aussi naturellement que nous acceptons le rôle de la police, qui est de garantir l’ordre public. Remettre en cause la police c’est s’attaquer à l’autorité, au pouvoir de l’Etat et à l’ordre social.

La folie, elle, vient déborder cette norme et perturber nos vies bien rangées. Ainsi, avoir un grain de folie, c’est sortir du cadre et des comportements policés.

Le cadre de la psychiatrie, lui, contient la folie, il s’agit de tranquilliser le patient psychotique, souvent en grande souffrance, par un traitement chimique. Ce traitement de choc, c’est un peu comme les gaz lacrymogènes des forces de l’ordre, sauf qu’en psychiatrie le patient est « consentant ». Le patient sait qu’il ne peut arrêter le traitement sous peine de rechute. La peine est là, c’est comme la prison.

Le cadre établit et reconnaît qu’on a une maladie mentale et que les difficultés associées sont de l’ordre d’un handicap psychique qui se définit par le fait que les capacités intellectuelles sont intactes mais que leur usage est déficient du fait de troubles émotionnels par exemple.

A l’intérieur de cette cage, il y a évidemment de la place pour une vie épanouie, pour un accompagnement thérapeutique de qualité à visage humain. Quelques uns des oiseaux psychotiques arrivent même à sortir de la cage mais les barreaux de la cage restent ancrés dans les têtes comme si on avait un flic en nous, comme si la vie était policée par la prise quotidienne de médicaments. Il en devient normal de les prendre et voilà comment le fou et sa folie rentrent dans l’ordre policé de notre société, en s’accommodant de sa propre aliénation.

022

Démocratiser la folie : pour une pédagogie de la folie.

Ce blog, né de mon expérience au sein de l’Atelier Sensibilisation de l’association Clubhouse France, se veut un support collectif pour sensibiliser le plus grand nombre à la question des troubles psychiques, et de ce qu’elle nous évoque naturellement, à savoir : la folie.

A l’heure où nombre de psys défendent les intérêts d’un accueil et d’un soin à visage humain, comment expliquer le désintérêt de leurs patients à leur noble cause?

J’entends qu’une personne en grande difficulté a pour seul intérêt de réussir sa survie. J’entends qu’il vaut mieux vivre les choses plutôt que de perdre sa vie à la comprendre.

Mais peut-on se satisfaire de l’idée que l’esprit éclaté du fou ne peut saisir cette culture qui sous-tend le traitement thérapeutique de sa folie?

« Le fou témoigne de fonctions et de problèmes qui témoignent de l’humanisation possible d’un chacun – bref, de l’Homme en devenir, quel qu’il soit. Ce qui ne justifie pas de lever un monument à son sujet là où nous devrions nous poster les jours de travail, plutôt que les jours de fête. » François Tosquelles (1977, La Chasse aux mots)

Ce blog interroge le rôle social du patient-usager-citoyen, en voie de rétablissement ou rétabli, pair-aidant, psychiatrisé ou survivant de la psychiatrie, analysé, soigné, aidé, accompagné, soutenu mais jamais guéri.

Ce blog répond à un besoin de comprendre, d’apprivoiser l’expérience de la folie, dans la psychose comme dans le langage, mais pas simplement pour devenir expert de son vécu ou érudit.

Face à la complexité de ce qui se passe dans nos têtes, on ne peut pas s’abandonner uniquement à la psychiatrie, aux neurosciences, ou à la psychothérapie institutionnelle. L’éducation thérapeutique du patient (ETP) permet sans doute de se refaire une santé et de se renforcer mais comment s’en contenter.

La pédagogie de la folie, la folie pour tous, serait la possibilité d’éduquer et s’éduquer quand on n’a pas les ressources, les armes intellectuelles ou la pratique du thérapeute.

mixetremix_dessin
Mix et Remix

Continuer la lecture de « Démocratiser la folie : pour une pédagogie de la folie. »

Les gosses des quartiers selon le psychiatre Boris Cyrulnik. Réflexions sur son entretien dans «l’Obs».

Si je devais résumer son propos : en période de déstructuration sociale, quand l’Etat est défaillant, quand on n’a pas de famille et qu’on vit dans un milieu déculturé où règne la loi du plus fort, soit on devient un grand psychiatre, soit le désespoir peut nous amener à devenir un gogo armé.

Eux qui se disent « révolutionnaires » ou « bras armés de Dieu » ne sont que des pantins déculturés. Que le cerveau soit altéré par une maladie ou par un appauvrissement du milieu culturel, les effets relationnels sont les mêmes. Incapables de ne pas passer à l’acte, ils ne parviennent pas à prendre le recul nécessaire à la réflexion.

« Quand l’Etat est défaillant, les sorcières apparaissent » disait Jules Michelet.
Quand un effondrement individuel ou social provoque un sentiment de perte, la déchirure ou la douleur nous rend avide d’un sauveur. Le panurgisme prend un effet rassurant.

Si on le suit, les jeunes terroristes sont donc des moutons endoctrinés ayant souffert de l’absence du cadre étatique (autorité souveraine qui coordonne nos actions sociales), familial et culturel.

Le danger de cette interprétation est que si tu sors du cadre, tu es considéré comme déviant.

Il parle des « sales gosses » en demande de cadre et de sens, terriblement malheureux dans les « quartiers », comme on dit vilainement, ces « décrocheurs » qui n’ont pas appris à débattre et n’ont pas de tranquillité intime, des jeunes sans culture qui n’ont pas appris à réguler leurs émotions et qui ne peuvent pas contrôler leurs pulsions.

Boris Cyrulnik appuie ses propos sur sa jeunesse passée dans les quartiers :

Si ça n’avait pas marché, j’aurais probablement été dépressif, j’aurais été un échec toute ma vie.

Donc ces gosses-là vivent dans ce monde-là, et si on ne leur propose pas un projet, la seule dignité qui leur reste sera la brutalité, la violence.

« Sois un homme, arrête de te plaindre, la vie continue.» Toutes les phrases de déni que j’ai entendues quand j’étais gosse et qui m’ont clivé névrotiquement. Je ne pouvais pas formuler que ce que les gens étaient capables d’entendre, et toute une partie de ma personnalité souffrait en secret.

Depuis que je suis enfant, je suis atteint d’une maladie merveilleuse, qui est la rage de comprendre. Si j’avais été équilibré, je n’aurais pas eu le courage de faire médecine et psycho dans les conditions où je l’ai fait… Ce n’est pas normal d’avoir tenté cette aventure, et ce n’est pas normal d’avoir à peu près réussi. Je suis l’exemple non pas de la résilience, mais du bénéfice secondaire de la névrose.

Lien internet vers l’entretien

15055457