Tu fais quoi dans la vie ? [Lee ANTOINE]

Témoignage d’une prise de poste comme médiateur de santé pair.

Le temps de la honte

J’ai longtemps ressenti de la honte face à la question « tu fais quoi dans la vie ? ».

Parce que j’essayais de vivre,

Parce qu’essayer de trouver des choses qui me plaisent, qui me fassent du bien, c’était comme rien faire même si c’était faire beaucoup.

Parce que tout ce que je pouvais faire me semblais moins bien que ce qu’accomplissaient les autres.

Même en sortant de l’hôpital, en école d’art, en service civique, en école d’éducateur spécialisé.

Une sorte de trou qui se formait sous moi face cette question fréquente « tu fais quoi dans la vie ? ».

J’avais l’impression :

  • d’être trop vieux pour être encore étudiant
  • d’être naze à côté des personnes brillantes qui m’entourent
  • de ne pas être légitime à sortir de chez moi
  • de ne servir à rien
  • d’être trop fou pour être dans ces études, boulots
  • … (plein de pensées positives hein)

Ça donne envie d’éviter tout contact social où l’on risquait de me poser la question.

Mais non.

La transition

L’évolution s’est faite progressivement, lentement, trop lentement (à mon goût).

J’ai doucement appris à avoir confiance en moi, à comprendre que j’avais le droit d’exister, à me rendre compte que je n’étais pas totalement naze.

J’ai appris à grimper à l’échelle, une échelle instable,

Et l’échelle s’est effondrée.

Mon premier emploi suite à ma formation d’éducateur spécialisé m’a fait retomber tout en bas de l’échelle.

Pour la monter bien haut, j’avais appris à demander de l’aide, trouver du soutien,

Alors cet entourage bienveillant m’a aidé à remettre l’échelle droite, et à me lancer dans un projet qui ne me faisait pas honte. ( étrangement )

Le temps de l’espoir

Le projet où j’étais fier d’être impliqué, c’est celui de devenir pair-aidant en santé mentale.

Environ un an à me renseigner sur le sujet sur internet, à des rencontres et à des conférences.

Et hop je tombe sur une offre d’emploi qui fait rêver.

J’envoie alors mon CV et d’une lettre de motivation à l’un des services de psychiatrie impliqué dans le programme du CCOMS.

Puis tout se passe vite : entretien d’embauche. Un nombre impressionnant de personnes en face de moi. Grande bienveillance. Équipe méga préparée et motivée pour accueillir un.e médiat.rice.eur de santé pair.e. (MSP)

Et pouf, pris. Waouh. On veut bien de moi. Je veux aussi.

Bémol, le programme implique à la fois que, nous – trente-quatre MSP sur tout le territoire français -soyons salariés. Ok.

Et … formation en cours d’emploi : Une Licence 3 sciences sanitaires et sociales mention médiateur de santé pair à Paris XIII, campus de Bobigny. Oups. C’est ça le bémol pour moi. Grosse appréhension sur la procrastination et les angoisses importantes potentielles en lien avec la fac. Elles se vérifient pour moi. Au bout de deux semaines de fac et environ un mois de travail… c’est une mission commando pour moi la fac. Je continue à y aller pour continuer le travail. Les deux étant interdépendants. Je ne m’étendrais pas davantage. Je ne sais pas ce qu’il en est pour mes collègues de formation.

Bon, et le travail alors ?

Nous sommes tou.te.s (les 34 MSP) dans des services de psychiatrie variés en tant que salarié.e.s donc.

Je suis en poste dans un Hôpital de jour. Je m’y sens particulièrement bien. C’est pas pour faire de la lèche à mes collègues. Le lieu est déjà clairement bienveillant et orienté rétablissement, en questionnement permanent. On pourrait presque se demander à quoi ça sert que j’y sois.

J’ai paniqué avant ma prise de poste, l’équipe avait l’air tellement enthousiaste à l’idée d’intégrer un.e MSP parmi eux… Je me suis dit que je ne serais jamais à la hauteur.

J’ai failli ne pas commencer le travail. Mes futur.e.s collègues, des pairs, des coordos, des ami.e.s ont participé à me rassurer.

C’est ensuite à mon tour, une fois en poste, d’être (un peu trop) enthousiaste et impliquée.

Les collègues… Ils ont visiblement beaucoup travaillé pour que je me sente bien. Iels font attention à moi.

La fatigue se fait vite sentir. Ils le voient.

Je freine rapidement sur mes activités en dehors du boulot. Au bout d’une semaine je rentre chez moi et je dors directement.

Bah oui. Je suis en lien toute la journée au travail avec mes collègues et les patient.e.s/usager.e.s/personnes accueillies/personnes accompagnées, comme vous voudrez. Je ne suis pas encore habitué au rythme. J’ai pourtant un jour de libre dans la semaine. Je vais alors l’utiliser pour me reposer.

Mais j’ai pas l’impression de travailler. C’est un plaisir de me lever le matin. J’ai hâte de retrouver les personnes de l’hôpital de jour… Alors je suis prêt à faire un long trajet en transports en commun.

On se demande si ce n’est pas la période « lune de miel ». Peu importe.

Aux différentes activités… Je prends du plaisir. Je suis moi. Je réfléchis constamment à mon positionnement. A quand dire quoi, prendre de la place mais pas trop. Etre en lien mais pas copains. Avoir des infos mais pas trop. Essayer d’être dans la modération. C’est pas ma spécialité la modération à la base.

Mais oups:

  • j’ai peur de mal faire les choses.
  • J’ai des difficultés à capter les émotions et les intentions de mes collègues pour le moment.
  • J’ai souvent l’impression de prendre trop de place.
  • … (le perfectionnisme c’est pas pratique)

Les collègues tentent de me rassurer, les patient.e.s semblent apprécier ma présence, on me renvoie que mes interventions sont intéressantes, j’ai le droit d’être fatigué, de le dire.

Oulala.

Non, on n’est pas chez les bisounours. Il peut aussi y avoir des moments compliqués. Mais en comparaison avec tout ce que j’ai connu comme lieux d’hospitalisation ou suivis et avec tous les autres emplois que j’ai occupé… on y est presque au pays des bisounours.

Je suis supposée être un modèle de rétablissement… Ok. J’essaie. En ce moment c’est surtout les expériences et conseils des patient.e.s à mon intention, et ceux que je leur donne qui contribuent à mon rétablissement. Comment proposer à des personnes d’appliquer des conseils si moi-même je ne m’y atèle pas.

En réalité je ne fais pas grand-chose, je participe aux activités, je donne mon avis, je papote, je réfléchi un peu, j’observe, j’écoute… mais

Pour tenir dans la durée, j’apprends au fur et à mesure à m’ajuster, à davantage m’écouter, à me reposer, à prendre soin de moi. Ce n’est pas parce qu’on est en bonne voie de rétablissement qu’il n’y a pas des moments de moins bien…

Ce travail – que je ne ressens pas comme un travail – m’aide à continuer à être dans la vie.

Et alors, la honte ?

Alors…

J’ai la sensation de faire partie d’un beau projet qui devrait exister depuis longtemps.

Je sens le besoin de faire connaître ce métier…

Pour qu’un titre adapté soit inscrit sur ma fiche de paye. Pour que nos payes correspondent à nos niveaux de diplôme.

Pour qu’on voit que la présence d’un.e pair aidant.e salarié.e dans une équipe représente une plus-value… Patient.e.s expertspatient.e.s ressources ou médiateurices de santé pairs… non on ne va pas piquer les boulots des autres professionnel.le.s, non ce n’est pas dangereux d’avoir un.e ancien.ne patient.e en psychiatrie salarié.e dans son service…

Il paraît que j’apporte de la fraîcheur, un regard plus authentique, que je fais de la traduction dans les deux sens entre l’équipe et les patient.e.s, que je repère des choses d’une autre façon, que l’équipe a moins l’impression de faire violence aux patient.e.s, que mon savoir expérientiel en santé mentale est profitable au fonctionnement du service, pour la réflexion et pour les patient.e.s.

Bon, j’ai du mal avec les compliments hein, je ne fais pas ma pub, c’est des bouts de phrases que l’on m’a dites, qui me semblent pouvoir illustrer ce que je fais de mes journées.

« Tu as du mérite », « bravo », « ça doit être dur », « je ne pourrais pas faire ce que tu fais. ».

Comme en tant qu’éducateur spécialisé j’entends les phrases là quand je parle de mon travail.

Je me sentais agacé à l’époque de ma formation puis de mon travail d’éduc. C’était un travail difficile mais qui me plaisais plutôt, sans avoir l’impression qu’il soit plus pénible qu’un autre.

Là à l’intérieur de moi, je bouillonne quand j’entends ça. Je me sens très en colère, j’ai envie de me révolter. Mais non… Quand essaye de faire passer un message en le disant agressivement, ça ne passe pas. Pour moi c’est un travail agréable, je ne vois pas pourquoi il me faudrait du mérite, du courage, pourquoi les gens imaginent que c’est dur…

Alors… Je réponds calmement… Je tente d’expliquer ma vision de la réalité des troubles psychiques. Non ce n’est pas la violence ni la dangerosité qui transparaissent. Clairement pas. C’est un truc super humain.

Je me sens bien et utile. J’ai pas honte. Je parle de ce travail. Je vois la méfiance, l’enthousiasme, l’incompréhension, la curiosité sur les visages et les mots de mes interlocuteurs…

Alors la honte face à la question « Tu fais quoi dans la vie ? » ne me concerne plus. Mais elle peut concerner d’autres personnes… alors :

J’essaie de demander aux gens ce qu’iels aiment dans la vie, et non ce qu’iels font… une action n’est pas objectivable, un sentiment est toujours réel et incontestable.

Lee ANTOINE

Médiateur de santé pair, artiste plasticien, éducateur spécialisé.

Le 10 février 2018

Marseille, capitale du Rétablissement

« Le séjour à Marseille m’a formé le caractère. Je suis disposé à prendre tout en gai et je guéris de la mélancolie. » Stendhal

Un nouveau paradigme

Le concept de rétablissement (recovery) est né dans les suites du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, au sein du mouvement des usagers de la psychiatrie qui publiaient des comptes rendus de leur rétablissement de maladies mentales graves, communiquaient dans des conférences, prenaient la parole face aux politiques et aux professionnels soignants afin de contribuer au changement, de formaliser le concept et faire connaître cette conception positive du devenir de la personne vivant avec un trouble de santé mentale.

« Le rétablissement est un processus individuel et collectif de sortie de la maladie de personnes expérimentant des troubles psychiatriques sévères. Il s’oppose à l’idée courante d’incurabilité de la psychose. Il intègre le fait que les personnes atteintes de troubles psychiatriques doivent à la fois se rétablir des symptômes de la maladie, mais aussi des conséquences sociales négatives liées aux représentations de la psychose. » Alain Karinthi

Ce mouvement a mené, dans les pays concernés, à une véritable transformation de l’offre de soins, avec un nombre croissant de politiques nationales de santé mentale centrées aujourd’hui de manière explicite sur le rétablissement (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande). Il s’affirme aujourd’hui en France comme un modèle offrant de nouveaux espoirs pour les personnes vivant avec un trouble de santé mentale.

La nouvelle approche basée sur le rétablissement réintroduit de manière résolue, voire militante, la notion d’espoir dans le monde de la psychiatrie, une approche pragmatique qui influence directement le contexte de vie des personnes sans se focaliser sur la dimension bio-médicale de la maladie.

Le rétablissement remet en question l’hypothèse pessimiste, encore répandue aujourd’hui y compris chez de nombreux professionnels, selon laquelle il s’agirait de maladies de longue durée et chroniques avec au mieux une stabilisation des symptômes, et considérant l’usager comme un récipiendaire passif de soins spécialisés médicaux et sociaux à long terme.

Le mouvement du rétablissement à Marseille

C’est à Marseille que va s’ouvrir, sous l’impulsion de l’association Solidarité Réhabilitation, le premier Centre de Formation au Rétablissement de France, un centre de ressources documentaires sur le modèle du Recovery College avec des modules de formations et des groupes d’auto-support par et pour les personnes concernées.

PAIRLe  groupe PAIR (Plan d’Actions Individualisé au Rétablissement) est organisé par le collectif Eutopia un vendredi sur deux de 15h à 17h au Théâtre de l’Oeuvre de Marseille (prochain rendez-vous le 28 avril 2017).

Le PAIR, librement inspiré du WRAP© (Wellness Recovery Action Planning) s’appuie avant tout sur l’échange de conseils de bon sens, et sur l’expérience vécue.

C’est un outil de défense de ses droits, de rétablissement mis en place depuis plusieurs années par des personnes rencontrant ou ayant vécu des difficultés liées à leurs émotions et leurs comportements.

À quoi sert le PAIR ?
Le PAIR est un outil que chacun.e peut mobiliser à un ou plusieurs moments de sa vie afin, notamment, de :

  • se sentir mieux ;
  • surmonter des difficultés passagères ;
  • éviter la survenue de « crises » ;
  • améliorer sa qualité de vie ;
  • Élaborer son plan de crise et ses directives anticipées.

Le Lieu de Répit, porté par l’équipe MARSS (Mouvement et Action pour le Rétablissement Social et Sanitaire), est un autre exemple de cette psychiatrie alternative.

Le rétablissement n’est possible que dans un contexte où l’individu peut être acteur de sa propre vie, de ses soins et où il lui est possible de s’engager dans un travail ou des activités significatives dans la collectivité. Le travail peut devenir un levier du rétablissement et c’est l’objectif du programme Working First 13 qui accompagne les personnes vivant avec un trouble psychique vers l’emploi en milieu ordinaire .

Cela suppose aussi que les services psychiatriques soient organisés de manière à ce que cette inclusion sociale devienne possible. Il s’agit de créer et d’assurer un contexte de soins et de soutien dans lequel la personne concernée puisse retrouver la confiance en soi, l’estime de soi, l’espoir d’un avenir riche et positif, mais également la confiance et le respect d’autrui, de sa famille, de ses proches, de ses collègues, de son quartier ; il s’agit pour elle d’apprendre à s’adapter au fur et à mesure aux défis auxquels elle doit faire face, de trouver de nouvelles façons d’« être au monde ».

Les professionnels se doivent de fonctionner comme des guides et rendre accessible les ressources disponibles dans la cité, et lever les barrières au rétablissement.

C’est pour penser ces nouveaux modèles d’interventions qu’a été créé le DESIU « Pratiques orientées autour du Rétablissement », une formation qui sensibilise les acteurs à ce nouveau paradigme et à ses enjeux théoriques mais surtout pratiques.

Dans ce contexte, un nouveau métier émerge : les travailleurs pairs dits aussi médiateurs.

Ce sont des personnes qui ont l’expérience de la maladie et de ses conséquences, couplée à celle du rétablissement. Ils utilisent ce savoir issue de leurs expériences de vie pour aider des personnes qui ont des problèmes similaires. A Marseille, vous les trouverez dans les équipes de soins orientées rétablissement et animant des groupes d’entendeurs de voix.

Même si la psychiatrie traditionnelle a encore du mal à leur faire une place, l’alternative est en marche!

Merci à Céline, Nico, Julien, Aurélie, Emma, J-R, Marianne, Anne, Julie, Caroline, Christophe, Zoélie, l’équipe de Radio-là et tous les autres pour leur accueil chaleureux! 

L’empowerment (pouvoir d’agir) en santé mentale

L’empowerment (pouvoir d’agir) en santé mentale, une émission de Radio-Là en direct et en public sur le Cours Julien de Marseille avec Yves Bancelin, médiateur santé-pair, Pauline Péri, psychologue à Working First 13 et Hugo Panabieres de la Dar Lamifa.

« Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal

Merci à Patrick Le Cardinal pour cet apport.
On peut quand même s’interroger si la place du patient rétabli est vraiment dans les services de psychiatrie? Ne peut-on pas se sortir du rôle de l’usager de service qui témoigne de sa propre expérience? A suivre…

Patrick Le Cardinal
Patrick Le Cardinal

« Bonjour, je travaille actuellement en tant que psychiatre au C.H.S. de la Savoie à Chambéry sur le secteur d’Aix-les-Bains. Je suis également coordonnateur de l’équipe – ESPLOR – Equipe de Soutien pour le Logement Orientée vers le Rétablissement.
J’ai auparavant travaillé au Centre Collaborateur de l’OMS à Lille, dirigé par le Docteur Jean-Luc Roelandt, en tant que chargé de mission sur la mise en place et l’évaluation du programme Médiateur de Santé-Pairs. (14) (20)
Si j’interviens ici en tant que professionnel, j’ai également une expérience personnelle de rétablissement d’un trouble de santé mentale.

Je remercie Pascal Mariotti, pour l’organisation et pour le choix audacieux du thème de cette journée en forme d’interrogation somme toute assez contemporaine : «Comment les patients transforment la psychiatrie ?»
Pour ma part, je dirais qu’avant de transformer la psychiatrie, les personnes vivant un parcours de rétablissement transforment d’abord et surtout les personnes qu’ils rencontrent… Continuer la lecture de « « Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal »