Schizophrène et menotté

Ce récit n’est qu’un point de vue personnel, le mien, sur la façon dont j’ai été traité voire maltraité. Suite à une bagarre intrafamiliale, je décide d’appeler la police afin de porter plainte au milieu de la nuit. La police débarque et écoute les versions de chacune des personnes concernées, me demandant au passage si j’avais pris mon traitement.

Le traitement qui me sera réservé me semble indigne, avec le recul, mais voici ce qui s’est passé ce dimanche.

Ils m’emmènent en toute discrétion, menottes en mains, jusqu’au commissariat du 13e arrondissement de Paris où m’attend souriant l’officier-lieutenant qui aime se faire appeler Jolly Joe.

Puis on monte à l’étage voir l’Officier de Police Judiciaire pour recevoir ma plainte.

S’en suit une mise en cellule d’attente, ils me dépouillent de mes affaires et me placent dans une cellule sauf qu’ils oublient au passage de m’informer de mes droits car pour eux ce n’est pas une garde à vue.

Je commence à m’agiter, Jolly Joe en profite pour rassurer mes camarades de garde à vue d’une nuit comme quoi je suis schizophrène, et au bout de quelques heures je repars menotté vers le Centre Médico-Judiciaire de l’Hôtel-Dieu pour une expertise psychiatrique, le tout en roulant à 100 à l’heure dans les rues de Paris, chaque freinage me produisant une douleur atroce aux mains attachées dans le dos.

Arrivés là-bas, les trois officiers de police qui m’ont accompagné sont bien embêtés d’attendre d’autant qu’il est l’heure de déjeuner. Je vois enfin un expert psychiatre qui me demande des trucs relevant du secret médical mais il me laisse entendre que je pourrais souffrir de troubles schizo-affectifs.

Une fois passé entre ces mains expertes, on me remet les menottes et on m’embarque au commissariat du 13e, cette fois en respectant les feux rouges. Et là, je reste menotté dans une autre voiture de la police-urgence en attendant un ordre venu d’en haut du commissaire pour savoir dans quel hôpital me transférer. L’ambiance est détendue, on papote des heures avec les flics en attendant les ordres, le tout avec les poignets menottés et douloureux.

Je change de voiture et on m’emmène à l’IPPP, l’Infirmerie de la Préfecture de Police de Paris. Là, je me montre hyper conciliant pour éviter la contention mécanique une fois défait de mes menottes.

La nuit se passe tranquillement et ils décident de me transférer à Soisy-sur-Seine, l’hôpital de mon secteur situé à 40 km.

Sauf que pour le transfert, ils sont obligés de m’attacher avec une ceinture de contention. Alors quand j’arrive à bon port, je me montre revendicatif cherchant des témoins qui puissent voir la façon dont ils m’ont attaché. Au prétexte de cette agitation soudaine, les infirmiers de Soisy appellent les renforts et me mettent immédiatement en chambre d’isolement et ce, pour quelques jours, une vraie torture psychique. Comme je suis conciliant, ils me laissent sortir au bout de quelques jours mais la question reste entière sur cette façon de traiter le « schizophrène dangereux », que je ne suis pas et qui ne demandait qu’à être entendu et protégé par la police.

La douleur [Autiste invisible]

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire ? Mon espoir tient en quatre molécules, six comprimés, deux prises par jour, tous les jours, week-end compris. Que serais-je sans mes médocs, mes béquilles de vie, mes compagnons de route ? Est-ce que j’en aurai besoin toute ma vie durant ?

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire, en ces temps troublés, secoués par des tempêtes internes et externes ? Est-ce que j’ai de l’espoir pour moi, pour l’être humain dans sa globalité ? J’en sais rien, je ne me pose plus la question. Se poser, s’arrêter d’avancer pour se poser la question de l’espoir, c’est déjà amorcer une rechute, me semble-t-il. Je n’ai pas le luxe de pouvoir me permettre une pause dans mon avancée, comme le font parfois les personnes saines d’esprit. Enfin, saines d’esprit. Pas malades, disons. Voilà, pas malades, tandis que moi je le suis et depuis un bon bout de temps. Alors, qu’est-ce que l’espoir ? Une attente de lendemains meilleurs ? Si c’est ça, je n’en veux pas. Je refuse de m’engoncer dans une position d’attente, dans une forme de passivité alors que désormais et depuis peu, je suis à même d’avancer. Alors attendre et espérer, très peu pour moi. La vie n’ayant pas de sens, si je m’arrête, je m’effondre. Dès lors, je n’ai strictement aucun intérêt à ralentir le rythme simplement pour « espérer » des jours meilleurs, attendre le retour du chant des oiseaux et d’un ensoleillement plus long. Au contraire, je prends chaque saison comme elle vient, avec son lot de nuit et d’ennui, ou de luminosité et de vitalité.

Ça va probablement sembler contradictoire, mais j’aimerais bien que le temps s’arrête. Là, maintenant, avec vous, ou bien dans une heure ou deux. Que je conserve les acquis dont je bénéficie en ce moment, de peur qu’ils ne s’enfuient. Mes capacités cognitives en partie retrouvées, la faim qui est à nouveau équilibrée, l’humeur qui est stable et mon chat qui m’aime comme un enfant quand on se fait un câlin d ‘enfer. J’aimerais que tout ça ne disparaisse jamais. Si je résume, j’en suis à espérer ne pas perdre ce que j’ai. Alors attendre que d’autres choses ou personnes entrent dans m vie pour la chambouler, très peu pour moi, non merci. Je préfère me contenter de ce dont je dispose présentement et qui m’a longtemps fait défaut : un sentiment d’amour, me sentir digne, moins de questions qui tournent en boucle dans ma tête et plus de légèreté, malgré les 20 kg de plus. Bref, l’envie de vivre. Il aura quand même fallu que j’attende 30 ans pour découvrir cette sensation. Croyez-moi, c’est long, et c’est un euphémisme que de dire que je me lasse vite.

Alors, que me restait-il dans ces moments d’hiver, où le froid m’envahissait toute entière et l’incompréhension dominait mes pensées ? Il me restait un trop plein d’espoir, justement. Espoir que tout s’arrangerait comme par miracle, qu’un mec entrerait dans ma vie sans crier gare, que je serais alors une autre, moins angoissée, plus belle et surtout plus cool. Avec le recul, je prends conscience que j’ai passé mon enfance et le début de ma vie d’adulte à attendre un miracle à la con et à me détester. Pas étonnant que je change souvent de coupe ou de couleur de cheveux, car fréquemment, je n’en peux plus de ma gueule. Bon, c’est aussi un pied de nez envers les conventions qu’on tente de nous imposer, c’est vrai. Mais en terme de rébellion, on a quand même fait plus radical et engagé que d’aller chez le coiffeur et de ressortir irrémédiablement déçue. Mais qu’est-ce que je n’aime pas chez moi, bordel ? J’ai passé 29 ans à osciller entre le rêve d’être une autre, consensuelle, et l’envie de m’affirmer.

Pour moi, l’espoir est quelque chose de vain, d’idéaliste et d’irréalisable. L’espoir c’est quand, bourrée de TOC, au collège ou au lycée, je rêvais de déménager, ou plutôt de mourir, pour qu’au moins une fois, une seule fois, mes camarades me témoignent un brin de compassion. Je voulais les voir chialer et me regretter, parce qu’on ne peut pas vraiment dire que j’attirais les foules ou que je savais me faire des amis. J’ai passé le plus clair de mon enfance protégée dans ma bulle mais souffrant de la solitude. C’est un sentiment que je ne souhaite à personne : se voir comme un extra-terrestre, se croire adoptée, ne pas faire partie de la même espèce que mes congénères. Et tenter de s’adapter à un univers de lois et de règles incompréhensibles. J’ai plutôt réussi, de manière générale, mais ça m’a demandé tellement d’énergie.

L’espoir, c’est croire que je pourrais être une autre, sans handicap, sans autisme. Tiens, mon stylo me lâche au moment où je dois écrire « autisme », probablement le mot et le mal crucial de ce texte. Avec Alex, un ami lui aussi autiste, on s’est déjà demandé si on accepterait de se faire injecter un vaccin qui nous guérirait de notre état et nous ferait être comme tout le monde, à la manière des mutants dans X-Men qui se font injecter le sérum pour devenir de simples humains. Je n’en sais rien, je n’ai pas tranché la question. Alex, lui, était totalement pour. Pourquoi ? Parce qu’il a trop souffert et qu’il en chie encore beaucoup trop. Moi je n’en sais rien mais l’espoir me semble être comme cette attente interminable qu’un vaccin voie le jour pour soigner une pathologie qui n’en est pas une et que j’aimerais que la société accepte. Alors non, je ne me tape pas la tête contre les murs et oui, je sais parler. Mais la comparaison avec une personne lambda – les neurotypiques, comme on aime vous appeler – s’arrête là. Pour le reste, je me sens tellement différente. Et c’est ça pour moi, l’attente, l’espoir : une injonction à devenir une autre, à quitter ma peau pour rentrer dans le rang. Ces dix dernières années, j’ai fourni tellement d’efforts pour tenter de ressembler à tout le monde que j’ai oublié qu’il me fallait aussi de l’énergie pour demeurer en vie. Alex, lui, souffre surtout du fait que son trouble se voit beaucoup plus que le mien.

On s’est bien trouvés, tous les deux. Au début, quand on s’est rencontré, on ne se supportait pas. Lui trouvait que je n’avais rien d’une autiste et usurpais la place de quelqu’un d’autre à l’hôpital, moi je ne comprenais pas qu’il ne fasse pas plus d’efforts pour cacher ses stéréotypies et tout ce qui pouvait se voir et le rattacher à l’étiquette « autiste ». Finalement, on s’est compris et beaucoup apprécié. Mais Alex s’apprête à nous quitter. C’est son choix.

L’espoir consisterait, dans la présente situation, à tout faire pour qu’il change d’avis, qu’il revienne sur sa décision. Sauf que tout ce que je peux faire pour mon ami, c’est lui souhaiter une bonne traversée du Styx et lui demander de m’attendre pour qu’on se retrouve dans quelques décennies. Lui a décidé de se suicider parce qu’il n’en peut plus et je le comprends. Alors ne vous dites jamais qu’on fait semblant, qu’on pourrait faire des efforts, qu’on exagère. Votre espoir de nous voir changer nous étouffe, nous bride. Notre espoir, c’est qu’un jour, seulement un jour, vous compreniez la douleur qui a été ou est la nôtre. Alex va me manquer.

autisteinvisible@gmail.com

L’impasse au bout de la nuit

« Me voilà en train de filmer ma propre mise à l’oubli.

Mais que s’est-il passé pour en arriver à allumer ma caméra dans un lieu de soin psychiatrique (ce qui est interdit) ?

Pas grand chose et à la fois tellement de choses, on sait bien comme ça part au quart de tour dans ce genre de situation. L’objet du litige, un gobelet de calmant versé au sol le dos appuyé sur les portes du service fermé (celui qui a les chambres d’isolement) en guise de sit-in improvisé.

Derrière cette porte, les oubliés de la psychiatrie, ceux que l’on soigne sans leur consentement le temps qu’ils acceptent la sédation imposée.

Car là était le dilemme, sédation ou prédation.

Je ne voulais pas me faire sédater, ce qui m’aurait sûrement évité de re-débouler menottes en mains les portes cette fois-ci ouvertes quelques minutes plus tard pour une mise à l’isolement et piqûre tenu par les policiers. J’écris à une vingtaine de jours d’intervalle, le temps qu’ils ont jugé utile de me garder en me demandant gentiment d’effacer la vidéo de mon éjection de la polyclinique de la rue Wurtz, celle qui deviendra qui le sait mon lieu de soin privilégié pour éviter de finir à l’hôpital des oubliés celui de Soisy en banlieue parisienne.

Car les oubliés, on ne les garde que 72h au centre-ville et on les envoie après validation du juge des libertés au pavillon fermé, celui où ils m’ont tenu 5 jours entiers sans pause ni considération en chambre d’isolement, celle où on te laisse hurler et taper sur la porte comme bon te semble dans la limite de ta santé physique. Car la torture psychique, elle, n’a toujours pas trouvé d’issue et l’impasse reste entière dans ces pavillons de l’oubli qu’on appelle la psychiatrie. »

Joan

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La torture psychique a un prix

Ayant reçu une facture me réclamant 180 euros après un séjour de 12 jours (comme le nom du film de Raymond Depardon) à l’hôpital psychiatrique, je m’interroge sur le sens de ce courrier et la violence que cela signifie pour moi.

Car je n’ai aucunement envie de payer une telle somme pour un séjour en chambre d’isolement où le « forfait psy » perd son sens car il n’y a pas eu de soin psychique. En effet, quand on est enfermé, on ne vous parle pas dans un but thérapeutique, on ne fait que vous nourrir et vous médicamenter.

Comme le dit l’image, cette contribution c’est pour le ménage et l’hébergement, alors vous me direz que ce n’est pas cher pour un toit comparément à un hôtel.

Sauf que la psychiatrie asilaire n’est pas un lieu accueillant ou un refuge pour les personnes en souffrance, les chambres fermées à clé m’ont toujours poussé au désespoir et j’appelle cela de la torture. Les gens en chambre d’apaisement passent leur journée à hurler et à taper à la porte du plus fort qu’ils peuvent et je n’étais pas l’exception.

D’où ma question, doit-on payer quand on se fait torturer psychiquement ?

Ne devrait-il pas y avoir une réparation de leur part, peut-être pas une indemnisation mais au moins une reconnaissance que les droits de l’homme ont été bafoués.

Comprenez-vous la violence qu’une telle facture représente ? Non pas pour mon porte-monnaie car je ne paierai peut-être pas, malgré les menaces des huissiers, mais pour la dignité humaine ? Comment accepter de financer un lieu de torture psychique ?

La santé psychique a bien un prix, 180€ pour 12 jours, mais je refuse de financer à posteriori et de force un lieu de torture psychique appelé soi-disant établissement de santé mentale.

Ce n’est pas au patient de s’endetter pour financer les soins non-consentis. La psychiatrie manque peut-être de moyens mais ce n’est pas au psychiatrisé de financer un système qui bien souvent le maltraite et le traumatise.

Ou alors, je veux bien payer la nourriture et le ménage mais d’abord il faut leur signifier combien ils sont systématiquement maltraitants dans le service fermé de cet établissement public de la banlieue d’Evry.

Vous voudriez des moyens pour la psychiatrie, l’argent est sûrement le nerf de la guerre pour former et recruter du personnel mais commencez par respecter les droits de l’homme, par abolir la contention, par demander le consentement au patient, à ne pas sédater de force et par trouver des clés pour ouvrir toutes ces portes qui ferment toute possibilité d’échange et de relation sécurisante et pacifiée entre patients et soignants.

Il faut de l’argent pour financer de tels services, mais à quel prix et selon quelle éthique ?

« Je suis un monstre qui vous parle », Paul B. Preciado

En novembre 2019, Paul Preciado s’exprime devant 3500 psychanalystes lors des journées internationales de l’Ecole de la Cause Freudienne à Paris. Devant la profession qui l’a diagnostiqué « malade mental » et « dysphorique du genre », il s’appuie sur Kafka et son Rapport pour une académie, dans lequel un singe parlant discourt devant une assemblée de scientifiques. Loin de toute émancipation, le singe parlant de Kafka explique que son apprentissage du langage ne fut qu’un passage d’une cage à une autre  : des barreaux de fer à la subjectivité humaine.

Depuis sa cage de «  mutant  », il ne s’agit pas pour Preciado de parler de l’homophobie ou la transphobie des pères fondateurs de la psychanalyse, mais de montrer la complicité de celle-ci avec une idéologie de la différence sexuelle datant de l’ère coloniale, aujourd’hui rendue obsolète par les moyens dont nous disposons pour influer sur nos corps et notre façon de procréer.

Surtout, le philosophe lance un appel à la transformation des discours et des pratiques psychologiques et psychanalytiques  : dans les années à venir, nous devrons élaborer collectivement une épistémologie capable de rendre compte de la multiplicité des vivants, sans réduire le corps à sa force reproductive hétérosexuelle, et qui ne légitime pas la violence hétéro-patriarcale et coloniale.

La conférence provoque un séisme dans l’auditoire et depuis les associations psychanalytiques se déchirent. Filmé par des smartphones, le discours est mis en ligne et des fragments sont retranscrits, traduits et publiés sur internet sans souci d’exactitude. Afin d’élargir le débat, il importait de publier ce texte dans son intégralité.

https://www.grasset.fr/livres/je-suis-un-monstre-qui-vous-parle-9782246825562#
je suis un monstre qui vous parle preciado

Collages virtuels

« Même folle, je ne veux pas qu’on m’attache. »
« Je ne serai jamais seul.e même à l’isolement. »
« Non c’est non, même en psychiatrie. » #ConsentMatters
« Les neuroleptiques, c’est automatique ? »
« Soigner c’est cher, abandonner c’est gratuit. »
« Soyons fous, dépsychiatrisons-nous! », Collectif Dépsychiatriser

Série de collages librement inspirés du site collagesvirtuels.fr

Appel à témoignage : contention et isolement

Pour les besoins d’un reportage pour France Télévisions, nous recueillons vos témoignages sur l’expérience vécue de la contention (être attaché.e à un lit avec des sangles), de mise en chambre d’isolement et sur les techniques d’apaisement aux urgences et en psychiatrie en France.

Il s’agit de libérer la parole et d’informer sur la généralisation ou non de ces pratiques de dernier recours.

Que vous soyez patient, proche ou soignant, vous pouvez nous transmettre vos témoignages écrits par message privé ou à l’adresse : contact@lightskyblue-penguin-597208.hostingersite.com

Le « G.E.M Le Canal » en Occitanie

Le projet de GEM Le Canal est un évènement majeur concernant la rencontre de groupes d’entraide mutuelle, avec un périple sur une péniche en passant par plusieurs villes et en y faisant des escales.
Pour plus d’informations sur cela, vous pouvez aller voir le Facebook : Asso MicroSillons ou même nous contacter au 09 50 55 99 35 ou par mail : association.microsillons@gmail.com .

Un mental d’acier pour vaincre la folie.

Comment développer un mental ou un moral d’acier face à l’épreuve de la folie ?

La folie est sûrement la chose la plus déstabilisante qui puisse nous arriver.

Quand elle nous emporte ou qu’elle commence à s’ancrer chez un proche, on aimerait savoir réagir, ne pas se laisser noyer et reprendre pied. On aimerait reprendre le contrôle sur ce qui semble incontrôlable.

Ecrire, c’est déjà une manière de se détacher de l’expérience vécue en essayant de mettre des mots à ce qui arrive (et vos précieux commentaires seront les bienvenus). Réussir à en parler, c’est encore plus fort mais souvent impossible.

Aussi rationnels que nous puissions être, nous savons que certaines choses échappent aux mots et que verbaliser n’est pas toujours suffisant, la folie est souvent plus forte que nos tentatives de mise en mots.

Et pourtant, si j’écris ici cette incantation, c’est pour mobiliser d’autres ressources que nous avons tou.te.s même quand le moral et la raison flanchent. Comme on dit aussi, parfois il suffit d’une rencontre pour changer le cours d’une vie.

Je ne parle pas forcément de magie ou de spiritualité, bien que ça pourrait nous aider, ou d’une méthode scientifique pour se reconnecter au réel et au temps présent comme pourraient le proposer les méditants et autres psychologues positivistes.

J’aimerais plutôt vous proposer un peu d’espoir, un peu de tendresse, un peu de vie, un peu d’humanité dans un monde qui s’assombrit dans nos tristes solitudes et dans un déchainement d’actes destructeurs sur notre écosystème et sur l’humanité, d’un système capitaliste qui ne prend pas la peine de protéger le vivant et les liens qui se nouent entre nous.

Et ce n’est pas juste la faute au système si des gens ne se soucient pas des autres ou tirent profit de situations d’oppression pour trouver leur bien-être mais il suffit d’atterrir en psychiatrie pour voir que la violence est aussi systémique au-delà des bonnes volontés des professionnels.

Car oui, la folie est en nous mais elle est surtout autour de nous. S’isoler peut s’avérer utile pour se ressourcer et survivre à la souffrance. Mais l’isolement est souvent une conséquence et pas un choix.

Choisir de s’en sortir, de sortir dehors, même si c’est dur, même si ça fait peur.

Et pourtant, avec le temps, le mental s’aguerrit, certains même guérissent de leur folie.

Comment garder un mental d’acier face à la folie, face à l’injustice, face au désespoir et ne pas se laisser emporter par le va et vient des coups que nous infligent le monde et que nous nous infligeons à nous-mêmes ?

Il faut du caractère, du cœur et de la détermination pour vaincre le désespoir. Vaincre non pas pour écrire l’ « histoire des vainqueurs », mais redevenir maîtres de nos choix, sur nos vies, sur nos corps, et se rencontrer pour créer une alternative à ceux qui sont laissés au bord de la route dans un élan insensé de progrès et de croissance économique.

On n’y arrive pas du jour au lendemain, et si constance et patience ne sont pas l’ami du fou, avec le temps on finit par apprendre le soin de soi et des autres. Aimer la vie c’est aussi un choix et un jour on se rend compte que la vie reprend son cours et qu’elle nous aime en retour. Alors partageons nos folies et ne les laissons pas nous anéantir.

« Le Fumoir », Marius Jauffret

La rentrée littéraire d’Alexª (épisode 2)

« Chaque année en France 90 000 personnes sont hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement. C’est cette expérience de privation de liberté que raconte Marius Jauffret dans ce livre sensible et touchant ».

À mesure des pages, on est plongé dans une lente description narrative des premiers pas de Marius dans l’univers psychiatrique : microscopique et clinique, cette immersion en est pour autant très vivante.

Le temps s’étire à mesure des minutes, des heures, des journées qui n’en finissent pas.

Il est question ici de l’expérience contrainte de l’hôpital psychiatrique qui rend fou.

Les internés occupent le temps en fumant beaucoup, beaucoup, Marius essaye de contenir le temps infini en fumant beaucoup, beaucoup…

J’ai moi aussi beaucoup fumé dans les fumoirs emblématiques des institutions psychiatriques dans lesquelles j’ai été hospitalisée.

J’ai beaucoup fumé à la lecture de ce récit, comme si le réalisme de la plume de Marius me plongeait de nouveau dans l’enfermement asilaire.

Cette histoire, c’est un condensé de vies heurtées en toute une existence et en une poignée de semaines.

On y fait la connaissance de personnalités attachantes, parfois dangereuses mais en souffrance, toujours victimes du système de l’enfermement psychiatrique sans consentement.

Leurs vérités chevillées au corps et au cœur nous renseignent de leurs parcours de vie heurtés.

On y rencontre Norah, la jeune et tendre « princesse » orientale, le pyromane, la vieille femme anorexique qui décède devant Marius.

Il y a Damien, le jeune infirmier désabusé, il y a Madame Perpétuité, il y a Kiki le cracheur à l’expérience asilaire affutée et sa philosophie kikienne.

ll y a le « noir », proxénète respectable, il y a N’Goma le basketteur professionnel devenu unijambiste, il y a André ancien cadre dans l’agroalimentaire, il y a la méchante racaille-rappeur, il y a Virginie, Alexandra, Amélie et les autres…

Tous vivent la même expérience entre les murs de cet hôpital psychiatrique du 13ème arrondissement parisien dans cet espace clos, sans liberté sans d’autres activités que fumer, même la visite du psychiatre est rare.

Le temps de l’internement en HP est tellement long qu’il sort du cadran de la montre Rolex du médecin psychiatre, le docteur Faucon qui porte bien son patronyme.

Dans ce livre bouleversant Marius Jauffret nous embarque avec lui dans une dénonciation politique de l’internement systémique de ces personnalités singulières : ces individualités, c’est nous tous.

Cocktail explosif et indigne que l’asile distribue quotidiennement à ces patients : manque de personnel, aucun suivi, l’observation y est un concept fumeux, l’écoute est inexistante.

La prise en charge est « une pyramide de foutaises ».

Sans compter l’administration systématique, quotidienne à chacun des patients, peu importent leur pathologie, leur humeur, leur état, de la pilule neuroleptique star de l’internement : le Largactil, traitement de courte durée des états d’agitation et d’agressivité au cours des états psychotiques aigus et chroniques, schizophrénies, délires chroniques, délires paranoïaques, psychoses hallucinatoires chroniques, préparation à l’anesthésie, anesthésie potentialisée.

La vieille psychiatrie dans le nouveau monde !

L’ennui sous camisole chimique est légion, la réclusion ce sont les capacités mentales qui régressent.

Finit-on par s’accoutumer à la claustration, par faire de l’asile son toit dans une rhétorique de désespéré ?

Le patient est considéré comme un vulgaire criminel emprisonné qui ne peut pas plaider l’innocence.

Qu’est-ce qu’un minable fou ordinaire, c’est l’incarnation de Kiki.

L’asile a rendu ces gens encore plus fous que ce que le système pouvait imaginer : « ils ont créé un asile dans l’asile, une forme de libération dans l’enfermement ».

« L’emprisonnement asilaire, c’est de la torture et on ne peut pas humaniser la torture.

Attribuer une maladie à un innocent afin de le criminaliser pour avoir une raison de l’enfermer relève d’une perversion inégalable ».

Le salut est au futur dans la projection livrée au psychiatre d’une vie petite, d’une petite vie.

Marius Jauffret a eu cette chance de ne pas avoir été totalement broyé par cette hospitalisation sous le régime de l’HDT, laissant libre court à une révolte naissante et germante.

Ne pas oublier que le cerbère de l’asile est une tumeur coriace.

FUMER TUE, ÊTRE INTERNÉ TUE.

L’INTERNEMENT SYTÈMIQUE TUE, L’INTERNEMENT SYSTÈMIQUE REND FOU !

Marius aura été hospitalisé 27 780 minutes dans un HP parisien.

Alexandra Ecalard-Wager

LE FUMOIR

MARIUS JAUFFRET

Parution le 4 septembre 2020, aux éditions Anne Carrière.