« Encore de la stigmatisation à outrance, de la psychophobie, de la discrimination envers les personnes atteintes de maladie mentale. Soignez vos équipes de rédactrices et de rédacteurs Mme Natacha Polony, directrice de la rédaction de Marianne. Les fous, c’est vous ! Fou d’amour, fous du volant, fous de l’écriture, vous allez me rendre fou, mais pas criminel, certainement pas. Vous confondez criminel et personne en difficulté, c’est un coup bas, car vous avez de façon minable épuisée votre chargeur de balle pour atteindre les Arabes comme moi qui n’ont pas été expulsés dans leur pays d’origine et qui peuvent tuer, comme les Français de souche.
Je me présente, Lionel Belarbi, algérien, et souffrant de graves troubles mentaux, je ne suis pas dans la rue, je ne suis pas un criminel et surtout, je vous emmerde Marianne. Les criminels sont dans la rue, mais pas les personnes malades qui ont un suivi psychiatrique. Bien sûr, il y a des criminels dans la rue, mais aussi des criminels tout autour de vous, qui vont tranquillement acheter leur pain, ou qui font le plein d’essence et cassent la gueulent aux autres clients pour un simple dépassement ou regard de travers.
Les fous sont partout, même chez vous. Mais ne mélangez pas les patients avec les criminels furieux qui ne sont pas forcément SDF ou migrants comme dénonce la Une de votre magazine, mais qui ont aussi une vie rangée, et puis qui un jour passent à l’acte.
Non Marianne, ne stigmatisez pas les personnes malades qui sont prises en charge, avec les assassins qui ne sont pas en psychiatrie, mais partout dans le monde.
Vous osez nous insulter de fous, mais allez jusqu’au bout de vos idées et traitez-nous carrément d’assassins, de moins que rien, de déchets de la société. Ah, pardon, c’est ce que vous faites avec la une de votre magazine et vos articles que j’ai eu la chance de lire partiellement, ne pouvant prendre un abonnement à votre torchon de gerbe et de diarrhée.
Vous parlez de 40 ans d’abandons de la psychiatrie, mais j’écrirais plutôt des décennies de justice trop laxiste en France. Chargez et évacuez votre haine envers le coupable, le vrai, et non aux pauvres patients qui subissent votre rage et votre psychophobie tous les jours. Les haineux de la société, les vrais fous, sont chez vous. Je vous suggère une consultation. C’est vrai, à mon tour je stigmatise votre haine, car je n’ai pas pour habitude de tendre les deux joues. J’autorise une gifle à gauche, mais jamais à droite. »
La revue « Marianne », a encore frappé par sa vulgarité et son racolage avec sa une du 27 octobre « les fous sont dans la rue » pour parler du manque d’offre de soins pour les personnes en souffrances psychiques.
Encore un triste exemple de la politique éditoriale de beaucoup de médias, préférant faire du buzz grâce à un titre tapageur plutôt qu’à une information se basant sur des faits réels.
C’est un triste reflet de la consommation d’information qui met aujourd’hui à mal les personnes ayant des souffrances psychiques (plus d’une personne sur 5 en France ! ), détruit tout le travail de déstigmatisation mis en œuvre et compromet l’inclusion et la réhabilitation de ces personnes.
La commission des Défenseur des droits, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, le ministère de la santé, le ministère de la justice et le syndicat des avocats de Fance doivent réagir face à ces propos qui ne respectent en rien les valeurs morales et fondamentales de l’Homme.
[ J’ai un ami qui commence toujours sa phrase par : » J’ai une histoire de fou à te raconter » ]
ET SI C’ÉTAIT VRAI
« Je suis une prophète ! », affirmais-je sans l’ombre d’un doute il y a 8 ans. Je n’en connaissais pas le sens. Je n’en ai jamais reparlé ni cherché la définition. Peut-être que j’avais peur au fond. Et si c’était vrai ? Et si tout ce que j’avais pensé et déclamé se retrouvait dans des écrits ? Non, c’était un ultime tabou. Le premier psychiatre que j’ai consulté m’a dit de ne plus jamais fouiner dans la religion, le mystique, l’ésotérisme. Alors, je calme mes ardeurs par un excès de rationalisme.
LA MISSION DE VIE
J’ai compris des années plus tard, que le langage que j’employais était au premier degré. Sur le moment, je me comportais et je m’exprimais comme une envoyée de Dieu. Bon, Moïse avait sans doute plus de classe. Tous les atomes de mon corps et mon esprit étaient d’accord. J’étais l’élue, de Dieu, soigneusement choisie, indispensable, pour répandre sa bonne parole. Il m’avait confié une mission, à moi, une pauvre humaine sans foi, c’était incroyable ! Moi qui ne trouvais pas réellement de sens à ma vie. J’étais tellement cartésienne et si peu croyante en la bonté humaine.
TOUT L’OR DU MONDE
Dieu m’informa que oui, il avait un plan pour moi depuis l’éternité, et que j’ai enfin répondu à l’appel après mes nombreuses réincarnations. Mon existence auparavant était si éteinte. Cette révélation a engendré un soulagement indescriptible. Tout, tout avait enfin un sens. Tout était signe, tout était coïncidence. Tout avait une logique sur Terre, et c’était comme si mes yeux avaient toujours été fermés. Je les ouvrais enfin sur une réalité invisible qui n’est accessible qu’aux élus.
Tout ce qui m’était arrivé était orchestré pour m’éduquer à devenir prophète. J’ai ri de cette facétie. J’ai signalé à Dieu que ce n’était pas drôle de venir si tard, parce que j’étais franchement malheureuse sans mode d’emploi. Il était si doux, rassurant, drôle, bienveillant.
Il m’expliqua le fonctionnement du monde pendant des jours. La vie, la mort, l’amour, l’éternité et bien d’autres concepts qui dépassent l’entendement humain. Je ressentais le bonheur pur, l’extase, le Graal.
Même les moines les plus spirituels et les drogués les plus accros ne pourront jamais atteindre cet état. Les humains donneraient leur fortune entière pour ne vivre qu’un seul instant de ce que j’ai vécu.
C’est normal, être touché par la grâce de Dieu, ça n’arrive pas tous les jours.
NUL N’EST PROPHÈTE EN SON PAYS
Il y a une phrase qui dit que si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux.
Si Dieu vous répond, vous êtes fous. Je ne suis aucun des deux. Je ne me suis pas adressée à Dieu. Il m’a sollicité. NUANCE. Moi je vivais ma vie tranquillou, bien loin de la religion, et du trouble psychique. En mode « Ouais, on vit, on meurt, et on s’emmerde au milieu ».
Seuls ceux qui ont été prophètes me comprendront. Parce que oui, je n’étais qu’une prophète, parmi tant d’autres.
Estampillée, bipolaire, en fin de compte. Sérieux, j’aurais dû naître dans un autre pays, ou une autre époque. On m’aurait un peu mieux considéré. Soit.
Revenons aux moutons de Panurge. Quand j’ai quitté le monde des Cieux, le psychiatre m’annonça que mon expérience résultait d’un symptôme d’un handicap psychique. C’est beaucoup moins sexy d’être une prophète bipolaire.
De fait, j’ai, bien sûr, « un peu » déprimé. C’est vrai, je n’ai jamais eu d’éducation religieuse ni lu la Bible. J’avais tendance à être sceptique vis-à-vis des religions. Pour moi Dieu c’était un peu l’équivalent du père Noël, sauf qu’il ne nous fait pas toujours de cadeau et qu’on peut tuer en son nom.
Alors j’ai trouvé ça vachement intéressant comme concept. Moi si rationnelle, j’incarnais la religion. Mon professeur de philosophie nous enseignait qu’on pouvait faire une très bonne dissertation sans citer aucun philosophe parce que nous avons chacun les mêmes réponses en nous. Je crois que j’ai fait une dissertation de prophète, je n’avais lu aucune référence, mais j’avais compris le concept.
À l’heure actuelle, je n’ai toujours pas recherché la définition de ce qu’est un prophète. Pourquoi après tout ? Serait-ce parce j’ai peur de revivre une crise ?
Oui, me coller au plafond me lacère, je me sens plus comme Jésus sanctifié sur sa croix que Moïse libérant le peuple dans ces moments-là.
Pourtant, j’écris ce texte et j’ose enfin regarder Dieu en face, sans peur ni croyance. Je le contemple sans opinion. Est-il un barbu qui a créé le monde ? Est-il une idée inventée par les humains pour justifier que la vie ait un sens ? Un instrument politique pour asservir le peuple ? Je n’ai aucun avis, je contemple Dieu, simplement. Regarder un élément sans le juger est la plus haute distinction humaine.
L’ENSEIGNEMENT DE DIEU
Dieu m’enseignait que le monde est image, métaphore. Il s’est présenté à moi comme je l’imaginais, parce que je suis née à un endroit précis sur Terre. Il m’a expliqué qu’en fait, nous sommes nos propres Dieux. Nous sommes les créateurs de notre propre monde.
Plaçons-nous d’un point de vue terre-à-terre. Quand j’analysais ma rencontre avec lui au premier degré, c’était fantastique. Des années après avoir étudié le fonctionnement du cerveau, j’en ai conclu qu’il n’y a rien de magique. J’ai compris que le prophète est à double-sens, et pas celui que tu penses. Il est probable que quand tu m’entends en cet instant, tu te reconnaisses, comme si tu avais écrit toi-même ces mots. Rassure-toi, on est des millions à travers le monde. La mission que t’a donnée « Dieu » n’est pas de sauver le monde. C’est de sauver « ton » monde, de le créer à ton image, d’être heureux en quelque sorte.
QUI SONT LES FOUS ?
Être fou dans ce monde, quoi de plus logique ? Et si c’était les humains supportant la brutalité quotidienne sans broncher qui étaient fous ? Nous, on réagit normalement, non ?
On ne supporte pas d’assister aux injustices, et d’accepter que notre propre espèce commette des atrocités. On ne supporte pas que l’humain détruise la Terre qui l’a porté. Alors des humains sont intervenus, parce qu’ils ont compris que le monde allait de travers. Ainsi on revient à des principes de bon sens : aimez-vous les uns les autres, ne faites pas de mal, ne mentez pas, ne volez pas le bien d’autrui,etc. Et je suis sûre que le reste est écrit dans les textes religieux.
Peut-être est-ce les fous qui ont créé la religion ? Ils se sont réunis autour d’un verre en constatant qu’ils étaient les seuls à pouvoir agir sur la déchéance du Monde. Ils se sont dit, peut-être, qu’il fallait écrire une histoire pour guider la foule, puisqu’elle a toujours besoin d’un leader.
UNE HISTOIRE DE FOU
Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’invita à lire la Bible, la Torah et le Coran, comme des contes. Je préférais lire Harry Potter et écrire les miens. Ça y est, est-ce que tu comprends ? Elle espérait m’instruire sur des principes de bon sens, juste avant de m’endormir. Justement, pour mieux m’endormir.
Mais les prophètes ne suivent pas les règles. Nous sommes des rebelles, des révolutionnaires, des sorciers. On a tous fini par être chassés, torturés et brûlés. Alors, on a créé la catégorie « artiste ». Ces personnes ont le droit d’être folles, loufoques, bizarres, parce qu’elles sont créatives. Ah ah ah, vous êtes fort les gars ! Se présenter aux autres comme étant artiste est la plus grosse arnaque inventée pour que les fous s’intègrent à la société. Il existe l’expression « l’artiste de la famille ». Elle signifie que c’est l’humain qu’on ne comprend pas, mais qu’on accepte avec tendresse. Il incarne la différence, c’est celui qui brise les codes et qui agit à contresens. Ses idées sont incongrues, étonnantes, elles séduisent. Elles font voir le monde différemment. L’artiste n’est pas mis à l’écart, au contraire, on recherche sa compagnie.
J’AURAIS VOULU ÊTRE UN ARTISTE
Les artistes sont ceux qui font ce pour quoi ils sont faits, et ce qu’ils font le mieux.
L’artiste n’est qu’un fou déguisé, et le fou n’est qu’un prophète déguisé. Les mots importent tant, mais en fin de compte, si peu.
Comprends-tu maintenant ce qu’est le second degré ? Les artistes, les créatifs, s’expriment sous toutes les formes, inventent des histoires, peignent, chantent, soufflent du verre, dansent, font rire, tournent des films, cuisinent…
On dirait que c’est un peu magique. D’où vient l’inspiration ? Personne n’a la réponse, mais elle s’impose à nous.
Toi qui étais prophète, as-tu compris ? C’était si simple, ta mission n’est pas une missive. L’humanité fonctionne très bien sans toi, oublie ce fardeau trop lourd. Suppose qu’au second degré elle est traduite comme ta mission de vie pour trouver ta voie, ton équilibre. Ta mission est de diffuser tes principes bienveillants, comme tu le souhaites, qui sont sans doute amour, paix et tolérance. C’est du bon sens. Fais-le du mieux que tu peux, avec le talent que tu as naturellement. Dieu ne t’a pas demandé de sauver la Terre. Rien n’est comme tu l’imagines.
VOULOIR SES POUVOIRS
Prophète, écoute-moi ! Reviens à la raison une fois ta crise passée et quelques médi-calmants plus tard. N’oublie pas, tu as un corps humain, et un petit cerveau en forme de cacahuète. Tu dois dormir et manger. Ce que tu appelles pouvoir n’est pas celui d’un superhéros, alors prophète, ne te mets pas en danger.
Tu es un terrien incarné dans la matière, rien de plus. Tu es né poussière, et tu finiras poussière, ou rongé par les vers, comme tu veux.
Si je devais avoir un pouvoir, ce serait celui de raconter des histoires.
Je ne suis toujours pas croyante et j’ai toujours la frousse que Dieu vienne me rappeler à l’ordre dans un délire. Alors j’écris des textes innocents, à réfléchir, le tout enrobé de chocolat.
Le créatif ferait-il le marketing de Dieu, si j’osais le rapprochement ?
Tu as le pouvoir de te rendre heureux, d’apporter la joie autour de toi, de faire ce que tu sais le mieux faire, en restant les pieds sur terre.
Comme LilouLilou, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.
Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?
J’aime le théâtre surtout d’improvisation 😉 La danse. Le clown. La peinture. Le travail de l’argile. Le collage.
L’expression de la vie sous toutes ses formes.
J’oublie la musique qui est mon oxygène, mon carburant.
J’aspire au bonheur et à la liberté pour moi et mes semblables. J’ai des plaisirs simples. J’aime la Nature, les z’animaux et la convivialité.
Pouvoir aider ou procurer de la joie à quelqu’un me procure une joie vive.
Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?
Mdr ! Je ne travaille pas. Hé ! « Le boulot y’a en a pas pour tout le monde. Je le laisse à ceux qui aime ça ! »
Que penses-tu du monde de la santé mentale ?
Aie aie aie ! Un monde à devenir fou. Une sorte d’univers parallèle où il vaut mieux ne pas y foutre les pieds.
Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?
Une super connaissance de soi-même, de ses limites, de son imaginaire, de ses désirs profond. Une grande force. De l’humilité.
Beaucoup de gens passent leur vie à s’éviter. L’avantage de la « folie » c’est qu’on est confronté à nous-même ! On découvre les pouvoirs si mystérieux de l’esprit. Ça nous amène à découvrir des horizons inconnus à la majeure partie des gens.
Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?
[ Je n’ai jamais entendu le mot stable autant de fois que depuis mon diagnostic de trouble bipolaire ]
UN MOT INSUPPOR(S)TABLE
« Entre deux phases, le bipolaire est STABLE. »
« Pour avoir de la STABILITÉ, il faut une bonne hygiène de vie, des médocs et des thérapeutes , et patati et potatoes. »
« Oui ça va, en ce moment, je suis dans une phase STABLE. »
« J’ai eu 4 ans de STABILITÉ avant de faire une rechute dépressive. »
« Vous ne pourrez peut-être pas être heureux (trop ambitieux) mais on peut viser une certaine STABILITÉ.»
Quand j’entends « stable », j’entends « table ». Bien solide sur ses 4 pieds.
Je ne suis pas une p*** de table où l’on pose son café.
TOUS INSTABLES ?
Qui peut se targuer aujourd’hui, même en dehors de troubles psychiques, de se présenter au monde en disant « je suis stable » ?
Une personne instable serait-ce quelqu’un prêt à péter les plombs n’importe quand et n’importe comment ? Comme une casserole qui bout sur le feu et menace de couler ?
Je ne suis pas une p*** de casserole où l’on met son lait.
Le mot stable a été choisi pour simplifier le concept, sans doute. Il est là pour définir l’humeur qui n’est ni dépressive, ni maniaque. La stabilité érigée commele contraire d’une rechute.
Comme si dans la vie, il n’y avait que 3 mots pour exprimer l’humeur.
Comme s’il n’y avait que le bas ( la dépression ) la stabilité ( le milieu ) et la manie ( le haut ).
Et entre ces trois pôles, il y a quoi ? Des tables ?
UN MOT VIDE DE SENS
Durant ma dernière phase maniaque, j’ai demandé à mes proches de m’évaluer en fonction de mon discours et mes actes.
Pour me situer, entre le ciel et la terre. Nous étions dépourvus. A quel moment saurait-on que je suis redevenue stable ? C’est là que le mot s’est vidé de sa substance. J’avais du mal à décrire précisément mes états. Je cherchais des mots nuancés et précis, pour expliquer un état complexe. Je m’accrochais à la définition du mot stable, comme garant d’un esprit sain.
Pourtant, aucune seconde de folie, ne ressemblait à une autre. Comme aucune secondede ma vie, ne ressemble à une autre. J’étais stable, dans ma folie.
CHANGER LES MOTS
J’en ai eu marre, de ce terme barbare. Trop restrictif et si pauvre en nuances.
J’ai pris conscience que ma stabilité ne ressemblait à aucune autre.
Je l’ai remplacé par le mot équilibre. Tellement plus juste. Tellement plus personnel.
Mon équilibre du quotidien, n’est pas le tien.
Tout comme on peut ne pas être équilibré dans une phase « stable ».
C’est valable pour tous.
Au lieu de rechercher cette sacro-sainte stabilité, si nous cherchions plutôt les piliers de notre équilibre ?
Sais-tu que chaque bipolaire qui meurt, part avec un morceau de mon cœur ?
UN GRAND RÊVE
Un homme brillant. Bipolaire. Un grand chef d’entreprise. Il a créé une structure pour faciliter le retour et le maintien au travail des personnes bipolaires. Je nous voyais déjà tous travailler ensemble, main dans la main, dans cette entreprise novatrice.
J’ai contacté cet homme par mail en 2015. Pour le féliciter et lui demander si je peux m’impliquer dans son projet.
Il ne m’a jamais répondu.
Et il ne me répondra plus jamais.
Les larmes déchiraient mon cœur.
« Pourquoi tu ne m’as pas attendu ? » criais-je à l’intérieur. « Comment aurais-tu pu savoir comment ton projet est beau, grand aujourd’hui ? »
J’étais morte une première fois. Avec lui.
LE P’TIT VIEUX
En 2015, je discutais avec un p’tit vieux bipolaire dans les commentaires d’un blog.
On n’avait pas du tout la même manière de penser. Il était un peu bougon, empli d’amertume. Parce que personne n’avait encore trouvé de solutions.
Je lui répondais, confiante, que dans le futur, nous les trouverons.
Quelques temps plus tard, un nouvel article du blog parut.
Un hommage.
Pour lui.
Les larmes ruisselaient sur mes joues et me crevaient les yeux.
« Mon p’tit vieux, pourquoi tu ne nous as pas attendu ? » sanglotais-je à la gueule du désespoir.
« Comment aurais-tu pu savoir ? Que chaque bipolaire qui meurt, part avec un morceau de mon cœur ? »
« Le suicide est-ce de rater le train de l’espoir ? »
LA RENAISSANCE
J’ai bâti mon blog sur des cendres. Un blog sur la bipolarité que j’ai tenu pendant deux ans. Pour tromper ma solitude et pour combler la tienne.
Un jour, une jeune fille m’écrit en commentaire. Elle renoncé au suicide. Elle a opté pour la vie.
Grâce à de simples mots, ceux que j’ai écrits.
Mes larmes ont trop débordées.
J’ai enfin compris, pourquoi j’écrivais.
Parce que je ne veux plus jamais me poser la question.
Celle de savoir si les bipolaires, nous ont attendu ou non.
«Mère Adrénaline Avec ta robe de comètes Tes chaussures d’ailes vives et Ton ombre de poisson volant Merci de te pencher sur ma vie De la comprendre et de l’aimer Sans toi, je suis mort.»
Brautigan, p. 59
Frôler les ailes de la mort, à l’âge de 37 ans, n’a pas fait de moi un être qui a trouvé un sens transcendantal à son épreuve. Non. Ce qui ne m’a pas tuée ne m’a pas rendue plus forte, mais a arraché durablement quelque chose de nécessaire à mon existence: un souffle, une consistance, un avenir, une illusion de permanence…
Devant la mort et ses accessoires (la peur de mourir, la peur de la mort, les tentations du néant, les cadavres dans les placards, les enfants jamais nés, les histoires de fantômes, etc.), et bien, notre société du «progrès» est bien pauvre en consolations efficaces sur ces réalités si humaines. Bien muette aussi, en dehors des injonctions: «Faut profiter, faut aller de l’avant, la vie continue, t’es en vie, mesure ta chance, faut voir le positif… » On doit promettre au psychiatre de ne pas se suicider, c’est mortel, un peu comme si le cardiologue vous disait: «Je ne veux pas vous soigner tant que vous bouchez vos artères.» Mais le malheur qui nous arrive n’est pas un état d’esprit qu’on peut trafiquer avec la pensée positive, ni un trouble de la personnalité qu’on peut corriger par la magie d’un protocole. C’est une blessure assassine qu’il faut panser.
Alors, sous la tyrannie du bonheur, on se tait. On tue la mort. Y penser devient une honte. Un bloc de fonte en travers de la gueule et de l’âme. Ne pas y penser devient angoisse. Et l’angoisse est pire que la mort. Je la déteste. Elle rend la vie hideuse. Absurde.
J’étais une personne, jusqu’à ce matin où j’ai fait deux malaises en sortant de la boulangerie avec mes foutus croissants, et j’allais devenir une autre personne, en quittant l’hôpital une quinzaine de jours après. Les moments les plus critiques de mon sauvetage héliporté et de la prise charge de «mon» embolie pulmonaire massive ne sont qu’une explosion d’onomatopées audiovisuelles, de sensations primitives et l’idée d’une douleur sans rebord qui m’engloutissait. Un état de choc est-il seulement soluble dans le langage? Je n’ai jamais eu aucun problème à me confronter à ces souvenirs, ni à les penser à la 1re personne, ni à en mesurer la gravité, car je les ai créés de toutes pièces après coup en m’appuyant sur les récits des médecins.
En revanche, des 3 jours d’agonie qui ont précédé, il ne me restera qu’un fatras de particules intrusives. Effacés en partie par les bêtabloquants et benzodiazépines prescrits en masse par le médecin du quartier que j’ai consulté en urgence. Médecin peu enclin à prendre au sérieux les symptômes alarmants de «la petite dame»: «Mais, c’est rien de grave… Juste un peu de stress au travail, faut vous reposer ce week-end.» Trois jours, recroquevillée sur mon état qui empirait, avant d’oser appeler l’ambulance, avant de pouvoir le faire. J’avais si peur de déranger pour rien. J’avais si peur qu’on m’embarque tout droit à l’asile psychiatrique pour une maladie imaginaire. Dès lors, l’oubli restera vivace et ne cessera de torturer ma santé. Mon corps se mettra à hurler à tort et à travers et à trembler la nuit. Il ne tenait plus en place, comme un gosse épouvanté par le silence.
Les souvenirs du pire surgiront 18 ans après, à la faveur d’une somatopsychothérapie qui me permettra d’éplucher un à un les traumas qui recouvraient mon identité et d’intégrer la mort dans ma vie.
En écrivant ces mots, je pense à cette nuit d’été, gisante sur le carrelage glacé, incapable de bouger sans m’évanouir ou vomir, au plafond qui gondole, au téléphone si inaccessible… Je pense à la marée noire qui me submerge, à cette houle qui brûle mes poumons, aux pulsations urgentes de mon coeur, à mon cerveau qui psalmodie «çA VA – çA IRA – çA VA – çA IRA – çA VA – çA IRA…» pour ne pas dériver vers ce lieu informulé qui m’ouvrait ses bras.
En revenant de loin, je troquais le cocon des soins pour l’enfer du travail avec tous ses nuanciers de fatuité, de servitude et de méchanceté. J’ai retrouvé ce qu’on nomme par commodité le «mobbing» (sans doute préférable aux périphrases: rituel moderne de mise à mort lente d’une victime sacrificielle ou chasse aux sorcières) dont j’étais la cible, exactement là où je l’avais laissé.
«Je hais Parce qu’ils sont mauvais Comme la faim habituelle Dans un estomac d’enfant Les gens qui essaient De changer l’homme Le chercheur de vérité En taureau castré Paissant Dans la paix De la mort mentale.»
En temps normal, je me serais enfuie sans autre forme de procès, car j’avais toujours été la reine de l’évasion. Mais là, ma volonté était pétrifiée. Elle était dans une autre dimension. Celle de la matière. Celle de ma corporalité qui hébergeait quelque chose d’horrifiant et empêchait mon âme d’imaginer le Mieux.
Cette coïncidence d’épisodes mortifères, combinée à mon propre terrain déjà miné, a marqué le début d’une bascule dans une existence secondaire. Dans un grand sommeil agité. J’étais la pluie qui cherchait son nuage. Je déchiffrais le monde à travers l’eau, déformé, sourd, vacillant. Tout nageur était déjà un noyé. La décennie qui a suivi est une expédition dans un paysage en désolation, jusqu’à l’épuisement de mes capacités de résilience. Jusqu’à mon obtention de l’assurance-invalidité, étrennée par 6 semaines suspendues au-dessus de l’abîme, à attendre le résultat d’une biopsie: tu meurs ou tu meurs pas.
Marlowe est un Golden Retriever blondinet, qui a 3 ans aujourd’hui. La décision d’adopter un chiot s’est imposée à moi comme une fulgurance. Ma vie rétrécissait. Elle ne voyait pas ce que j’irais faire plus loin. Partout où je me dirigeais, la gueule de la réalité gardait les cieux grands fermés. J’étais lasse de m’accoucher à chaque réveil. J’ignorais tout du monde canin, mais quelque part, dans la banlieue de ma conscience, j’avais gardé en mémoire le lien vital et puissant qui m’unissait aux animaux, particulièrement aux chevaux, durant mon enfance.
Un chien est un chien. Tout ce qu’on dira de lui ne sera que projections. Forte de cette tautologie, je savais que je ne pouvais lui reprocher ni mes tensions, ni mes exaspérations. Les premières semaines avec Baby Marlowe ont été éprouvantes. Je n’arrivais pas à aimer cet intrus qui refusait de se comporter comme le chat. En m’infligeant ses nécessités et son énergie vitale, il faisait voler en éclats toutes les sécurités qui quadrillaient mon emploi du temps. J’étais terrifiée. Sa jubilation d’Être m’agressait, tant elle mettait en relief les pensées couvertes de miasmes qui m’assaillaient: «Vais-je survivre? Ce chiot ne m’aime pas, je suis indigne de cette créature, pauvre bête qui grandit dans mes angoisses, je suis une vraie nullarde de mère, je suis totalement infoutue de m’occuper de cette créature, qu’est-ce que je fais faux? Je vois bien qu’il s’emmerde avec moi, si je n’y arrive pas… je me flingue…» Lorsqu’il dormait, étalé dans toute sa plénitude, je le regardais bouleversée, moi qui ne savais pas me reposer sans un Whisky-Temesta. Chaque jour, je devais puiser dans mes tréfonds le courage d’assumer la responsabilité que j’avais endossée: faire de cette bête un chien équilibré et heureux.
Les premiers temps, je m’occupais de mon chiot avec une sorte de distance clinique, comme si j’étais un employé zélé qui s’acquittait de tâches de soin ou d’éducation et respectait scrupuleusement des horaires.
Comme si je m’apprêtais à passer un examen vital en éducation canine. Je trimais comme une dingue de 7 heures à 21 heures, 7 jours sur 7. Tel Sysiphe, je remettais chaque jour l’ouvrage sur le métier: pipi, popot, promenade, dodo, miam-miam, baballe, pipi, au pied…
Or, contre toutes attentes, ces corvées se muèrent peu à peu en une sorte de mystique de l’ordinaire qui m’emplissait des petites joies du «faire».
Ma vie échappait à toute rationalité. Je déambulais cradingue dans les rues, en parlant-bébé à mon chiot, les poches remplies de friandises et de jouets qui font «pouic-pouic», on allait à la gare observer les trains, au marché contempler le mouvement du monde, on surmontait le vide des grilles et des passerelles, on creusait des tranchées à la plage, on jouait au bâton qui revient encore et encore, on coursait les mouettes en aboyant…
«Parfois je sors mon passeport Regarde la photo de moi (pas très bonne, etc.) Juste pour voir si j’existe.»
Brautigan, p. 343
Si m’habiller, me laver, enfiler non pas une, mais deux baskets (après deux chaussettes) restaient encore des actes herculéens, dès que je franchissais le seuil de ma porte avec mon chiot frétillant, mon petit Moi haïssable se confiait à l’oubli. Une énergie se décantait à l’intérieur de moi. Du vent soufflait dans mes semelles. Chaque jour, je m’aventurais toujours ailleurs, toujours plus loin. Je découvrais les friches et les sous-bois de la ville, ses parcs et ses fontaines. Puis ses environs sauvages le long des cours d’eau délurés. Je me laissais guider par mon chien hors des sentiers battus.
L’espace d’une balade, je parcourais ce que mon espèce a vécu en des milliers d’années, le redressement de ma colonne vertébrale. Mon horizon bâtissait ses racines. Les forêts sont devenues mes cathédrales végétales grouillantes de créatures mystérieuses et de forces telluriques.
«Ô vie Ô beauté Ô merveilleuse splendeur de toutes choses (Eh mec, prends une aspirine avant que tu ne fondes un plomb)»
Brautigan, p. 47
Sous prétexte d’imprégner mon chiot de toutes sortes de situations, je prenais mon toutou partout, comme un doudou. Sa présence à portée de main me tient à l’écart de la claustrophobie, surtout en présence de mes congénères.
Un chien n’a pas de montre. Il n’est jamais en retard, ni calculateur. J’apprenais à meubler mes impatiences, en improvisant. J’apprenais à ne plus «m’attarder dans les ornières du résultat» (René Char). Pendant les dodos de Marlowe, je me suis mise à cuisiner, non plus pour «boucher un trou» avec les 5 fruits-légumes, mais pour le plaisir de me nourrir. Les petits matins d’insomnie, je pratiquais les pages d’écriture automatique.
Mon temps qui, jusque-là, se ramassait sur lui-même en des mouvements crantés de spirales imbriquées et de girations froissées, se mettait à déplier une fluidité. Lorsque je marchais avec Baby Marlowe, un œil sur ses déplacements erratiques (un chiot, ça trottine en zigzaguant, ça stoppe net pour muser, ça toupille, ça décampe au triple galop, ça se roule dans la boue…), mon attention était attirée par la pluie sur mes joues, le parfum de l’aube qui flânait dans mes narines, les textures du sol qui me supportait, les coassements des grenouilles au loin, les rumeurs de la nuit, les miroitements des flaques… Marlowe m’entraînait sur les traces de mon enfance et de sa densité. Là où réside une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d’exister, là où le langage n’a pas encore bridé les sensations, là où les humains n’ont pas encore piétiné l’insouciance.
Grâce à ces expériences, ma mémoire se constituait un album de bonnes sensations, qui m’aiderait bientôt à affronter ou à titrer la charge émotionnelle des catastrophes qui tapissaient mes amnésies traumatiques. Sur ce chemin de la revivance, un violent orage a déferlé. La confrontation brutale avec la finitude et la vulnérabilité de mon chiot à 6 mois, lors d’une visite chez le vétérinaire à la suite de boiteries entêtantes. Le diagnostic était sans pitié: dysplasie sévère des coudes avec nécessité de tenter une double arthroscopie, sans quoi Marlowe ne pourrait pas vivre sans d’épouvantables souffrances. Ce qui aurait dû m’abattre m’a au contraire propulsé au coeur de mon «invincible été».
«Je pourrais te porter à travers l’enfer Et Si tu avais oublié ton chapeau Je traverserais L’enfer à pied Pour aller te le chercher.»
Brautigan, p. 299
Comme un médecin de l’urgence qui sauve la vie, sans compter, j’ai pris la décision la plus rapide depuis des plombes: ce chien vivra.
Ce chien sera opéré quoi qu’il m’en coûte (une putain de blinde pour une AIste!). J’étais le rugissement du lion de la Goldwin-Meyer. Les oiseaux de mauvais augure «ce n’est qu’un chien… tu vas pas t’endetter pour une opération qui ne garantit rien… faut l’euthanasier… comment tu vas faire pour garder ton chien au calme strict pendant quatre semaines…» ne figuraient pas dans mon scénario.
Ensuite, j’ai accompagné chaque pas de la convalescence de Marlowe, comme une infirmière des soins intensifs du CHUV, avec une sollicitude et une bienveillance sans limite.
«ÇA VA – ÇA IRA – ÇA VA – ÇA IRA – ÇA VA – ÇA IRA… Inspire Tu es fragile Mais tu peux à nouveau te cogner à la vie…»
Virginie Oberholzer
Poetico-graphie: R. Brautigan. Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus. Edition bilingue. Paris: Points/Le castor astral; 2016. R. Brautigan. Il pleut en amour. Journal japonais. Edition bilingue. Paris: Points/Le castor astral; 2003.
Hortense nous partage son ressenti sur un nouveau film qui parle de folie : Le soleil de trop près, de Brieuc Carnaille.
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C’est une histoire somme toute banale. Elle aurait pu être n’importe où sauf dans une ville reconnaissable, il fallait qu’elle se situe à Roubaix, – où est-ce même Roubaix ? – avec le cliché sévère des usines à charbon crachant leur feu sous un ciel gris morne.
Le personnage principal à une tête d’enfant, un rire ravageur, une attitude déplacée. On ne peut pas faire plus caricatural comme description du fou, l’archétype parfait. Sa candeur, son humour, son je-m’en-foutisme, parfois, nous fait l’aimer à la folie.
“Basile”! Hurle sa très belle, mais très froide sœur, “reviens à la maison, tu as vu l’heure, on te cherche partout” (elle est entourée d’un conjoint qui lui, travaille bien et dur).
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Je ne sais pas comment on peut faire pour avoir une vie plus badass. Basile c’est nous, qui avons envie d’avoir encore six ans et de satisfaire pour faire jours d’un ensemble en survêtement. Je déteste penser que la vie c’est dans la binarité et monsieur Canaille le bien nommé nous en fait voir de toutes les couleurs, des sapes à la musique, de la danse effrénée du protagoniste à l’envie d’améliorer son quotidien. Il raconte à tout le monde ses crises. Il veut s’en débarrasser. Mais les autres eux, n’oublieront pas.
Dans son délire, Basile s’attache à une jeune première, pimpante et disponible, fade en personnalité, là pour le sauver, la fille pour contrer le fol en Basile. On s’attendrit, on rit, on pleure et jamais on n’a vu fou si heureux. Ah si, en fait, tous les jours pardon mais on ne voit jamais cela sur grand écran. Le passage dure environ une vingtaine de minutes, sur une durée d’une heure trente.
Sans transition, c’est la dégringolade.
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Apologie des médicaments ?
En tous cas, c’est avec ces signaux à la final cut tout bêtes qu’on comprend à quel point le bébête a besoin de ses pilules puisque sans, il devient tout simplement désagréable. Et même, sans, il devient une tare pour sa sœur, son équipe médicale, puis puits ultime de détresse, il perd son aimée (et son fils). En perdant sa dernière part de lucidité et d’autonomie, qui sera représentée dans “le soleil de trop près” par une institution carcérale qui représente pour le grand public son incapacité à vouloir guérir.
Il sortait de prison. Il a vécu et a vu l’enfer du monde, mais c’est l’hôpital qui l’a eu. On a tous de la peine et Basile, c’est nous. Qui n’a pas eu de problème avec la justice, un papier mal réglé par oubli, jusqu’au commissariat s’il n’était pas justifié ?
Jusqu’à quel point devrais-je, faire, et refaire, des crises, des dépressions, avant de comprendre ? Oui, la bipolarité, c’est un réel handicap, une maladie de merde, causée notamment par un dérèglement chimique du cerveau. Je prends mon traitement, j’ai une bonne hygiène de vie.
ALORS POURQUOI, ÇA RECOMMENCE ?
LES REQUETES CREATIVES
J’ai vécu 3 phases maniaques. Parmi de nombreuses thématiques délirantes, une s’est distinguée, par sa répétition et son réalisme.
« Dieu » m’a demandé, d’une voix solennelle :
« Luciiiie… tu dois écrire. Tu dois être mon outil pour faire le lien entre mes paroles divines et les humains pour leur expliquer mes enseignements. Mais écris-le d’une manière à ne pas leur faire peur ».
J’ai répondu, qu’il était un peu gonflé. Merci pour le fardeau. Comment allais-je m’y prendre ?
Il m’a rassuré : « Regarde le saule pleureur en face de toi. Je suis le soleil à travers le feuillage. Tu es les branches qui descendent vers le sol. Elles se connectent et transmettent mes messages aux fourmis qui représentent les terriens. »
Désolée hein, pour la métaphore des fourmis hein, c’est pas péjoratif, il a juste pris comme exemple ce que j’avais en face de moi.
Il m’a dit « Luciiiie….reprends l’écriture, le théâtre, la danse et le chant, le dessin ».
RÉSULTAT.
Qu’ai-je fait de ces requêtes après les deux premières crises ?
J’ai rejeté toutes les idées délirantes que j’ai eues. Puis bossé, formation, bossé, formation, bossé, formation…
J’ai mis la créativité sous le tapis de « plus tard ». Et j’ai refait une crise, quelques années « plus tard. »
Cette fois-ci, ma conscience était presque intacte. Dieu n’avait plus un ton solennel. Parce que ce n’est pas Dieu. C’était une discussion entre moi, et moi-même. J’ai eu de nouveau le droit à la leçon.
(Voix de Muffassa dans le Roi Lion) :
« Luciiiiiiiie… N’oublie pas, qui tu es. Tu as affirmé à 9 ans « je suis » écrivain. T’as même demandé à te faire filmer par ta mère en disant ça. Lucie, tu as pratiqué pendant des années le chant, théâtre, danse, puis tu as arrêté. Luciiiiiiie ça fait des années que tu dis que tu veux reprendre le dessin. Tu n’en fais rien ».
Et j’pense que s’il pouvait rajouter « donc me casse pas les c**** et bouge-toi le c**», il l’aurait fait.
J’écris ce texte, d’un ton insouciant, humoristique. Mais je me moque de qui ? De ma douleur qui me fait exploser le cerveau pour que je comprenne.
C’est grave en fait.
C’est grave, de se renier à ce point.De ne pas avoir connecté mes deux neurones.
La solution était-elle sous mes yeux ?
HYPOTHESE DU REGIME : LA PEUR D’ETRE CREATIVE.
Quand on fait un régime, on prive notre corps de la quantité de calories habituelles.
On l’active en mode « survie ». A la prochaine bouchée de sucre et de gras, il va stocker les graisses, pour affronter la prochaine période de disette.
Par peur de la crise maniaque, j’ai privé mon cerveau de sa créativité pendant 8 ans. Quand elle est étouffée, et qu’elle ressort en crise, elle défonce tout, et devient ma pire ennemie. C’est toujours le même refrain.
J’ai supposé que si j’ouvrais une brèche à ma créativité, elle allait se dire « allez les gars, on sait jamais qu’elle change d’avis, on fonce et on sort tout ! ».
Ayant une partie de ma conscience dans la dernière phase maniaque, j’ai compris la logique.
LA PROMESSE
Petit cerveau, ne t’en fais plus, je te donne ce que tu attends depuis si longtemps.
S’il te plaît, ne lâche pas les chiens. J’ai tout mon temps. Toute ma vie pour me faire pardonner. Rien n’est urgent. On se la joue progressive. Alors, on se détend, on souffle, on respire, on sourit, on prend du plaisir. On dort bien. Si on ne dort pas bien, on contacte son psychiatre, on adapte le traitement, on mange bien, on se relaxe, on va prendre une douche, faire la cuisine.
CONCLUSION.
J’ai élaboré un plan machiavélique cette année.
J’ai attendu d’être bien droite dans mes bottes. D’avoir une stabilité comme je n’en ai jamais eue auparavant. Enlever tout stress, créer un environnement sain et calme, changer mon alimentation, un sommeil de top qualité. Lire tous les bouquins possible sur la bipolarité, le sommeil, la santé, continuer mes études, de trouver une excellente psychiatre etc. (la liste est trop longue).
J’ai préparé la muqueuse duveteuse et rassurante pour accueillir ma créativité, en toute sérénité, sans décompenser.
Et. Ça. Marche.
Déduction.
La souche des phases maniaques, dépressives, ne serait-elle pas alors, l’expression des désirs profonds, que l’on a refoulés dans son inconscient ?
Le bipolaire, ne serait-il, donc qu’un créatif contrarié ?
… 8 ans déjà du diagnostic de trouble bipolaire de type 1. Avec les classiques : l’alternance de phases maniaques et dépressives, puis des phases « stables » comme dirait l’autre.
En quoi voudrais-je faire mentir la bipolarité ?
N’y vois aucun déni de ma part de l’existence du handicap nommé trouble bipolaire. Ni que je le considère comme une personne vivante en train de me raconter des salades fraîchement cueillies dans le jardin.
Je voudrais la faire mentir sur ses fatalités annoncées. C’est-à-dire : abandonner mes rêves et mes activités. De vivre constamment avec l’épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sans jamais savoir quand elle va me la trancher.
Poésie du jour, bonjour.
C’était impossible pour moi de seulement me résigner.
On m’annonçait que j’allais être limitée dans certains aspects de ma vie. C’est un handicap, c’est vrai. Faut pas s’voiler la face non plus.
Quand le psychiatre m’a énoncé tout ce que je devais éviter, j’ai répondu. « Ouais, en gros, tous mes projets et tout ce que j’aime dans la vie quoi ».
On me l’a proposé pour mon bien, ce que je comprends. Y a des conseils valables que j’applique au quotidien.
Mais tout de même. On me conseillait, globalement, de renier mon fonctionnement, à la vie que j’avais, et mes futurs projets.
Alors j’ai pris chacune de ces restrictions, comme un défi personnel.
Avec toute l’énergie du désespoir, j’ai décidé de les prendre à bras le corps. Pour les réfuter, une par une, dans l’espoir de les faire mentir un jour.
Je suis donc, avec les années, allée me frotter avec ce qui m’était déconseillé. Tout en restant sage avec mes médocs.
Ça m’arrive donc oui, ponctuellement et avec rigueur, les nuits blanches choisies, les beuveries. Ça m’arrive oui d’être surchargée de stress en formation ou au travail. Ça m’arrive les émotions extrêmes, les activités extrêmes. Et d’autres aspects déconseillés par les psychiatres.
Pourquoi je garde espoir de repousser les limites du handicap ?
Je constate avec émerveillement, toutes les solutions que d’autres personnes en situation de handicap ont réussi à mettre en place. Il y a cet homme handicapé physique, qui n’avait plus qu’une partie de ses membres. Il est parti à la nage sur une durée incroyable. Un exploit que des nageurs professionnels ne sont pas en capacité de faire.
Je pense aussi à ce livre sur la sclérose en plaques. Une jeune femme, gravement atteinte, témoigne sur comment elle a quasiment stoppé la maladie. Et recouvert quasiment son entière santé. Elle a étudié sa maladie, l’a testée sur elle-même, elle a élaboré ses propres solutions. En allant plus loin que la vision française. La SEP est une maladie encore mystérieuse sur son origine et son traitement. On n’est pas censé en guérir. C’est en gros, votre propre organisme qui s’attaque à vous-mêmes. Il ne reste qu’à prier simplement de ne pas décliner, en attendant la prochaine poussée.
Pourtant, ces deux personnes, ont fait mentir ce que leur handicap leur promettait comme vie.
Pourquoi ne pas en faire de même ?
Suis-je têtue ?
Dans la vie, je n’ai jamais aimé qu’on me dise « tu ne peux pas faire ça parce que… » [ remplacer par le mot souhaité ] : une femme, petite, bipolaire…
Si vous me dites « tu ne peux pas », vous pouvez être sûrs que vous allez automatiquement me challenger.
Vous allez déclencher chez moi l’envie de me dépasser.
L’adage dit : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » – Mark Twain
Alors pourquoi pas « Je savais que c’était impossible, donc je l’ai fait » ? – Lucie, bipo lambda
Je te vois lever les yeux vers le ciel en lisant ces mots. Un peu dubitatif, avec peut-être des jugements rapides « encore une qui dénie le trouble, et qui va arrêter ses médocs ». Ou bien le classique « bon, elle est en montée ». Que nenni.
Mais, avoue, qu’aussi tu es un peu curieux. Je vois ton petit œil scintiller d’espoir et se refléter sur ton écran.
Je vais tout de même te décevoir concernant la fatalité du traitement à vie. Je n’envisage l’arrêt des médicaments que comme étant une cerise sur le gâteau. Si tant est que cela soit possible.
D’abord, je veux être heureuse, avec ma propre définition de ce mot. Tout en étant consciente d’être affligée d’un handicap grave.
Un handicap qui te promet de gâcher régulièrement ta vie. Une vie qui ressemble à la construction d’un château de sable. Des heures, des jours à bâtir une vie adaptée à ta nouvelle sentence. Tu ajoutes tes grains de sable, un par un, pour sortir la tête de l’eau. Et avec une seule vague un peu plus forte, en quelques minutes, ton château si durement construit, s’écroule. Et alors, tu reconstruis, lentement. Et alors tu vois de loin, ce gamin arriver en courant sur le sable, mettre un coup de pied dans ton château dans un éclat de rire et… C’est reparti pour un cycle sans fin.
On n’va pas s’mentir non plus, chère bipolarité. Tu as gâché pas mal des aspects de ma vie. Certains boulots, études, relations, santé…
Bien-sûr, je me suis découragée. J’ai regardé le vide pour sauter. J’ai pleuré. Je me suis résignée à une demi-vie. Et ça m’arrive encore, ce sentiment d’impuissance, écrasant tous mes beaux idéaux.
Pourtant. Je ne conditionne plus mon cerveau à penser que toute ma vie, je subirais les aléas de mon humeur, telle une marionnette du destin. Je ne me conditionne plus à penser que je vivrais encore avec des phases maniaques incontrôlables et des dépressions paralysantes, sans pouvoir agir dessus.
Je conditionne mon cerveau à penser que je vais vivre la vie que je souhaite. Peu importe le fardeau de fatalité que tu mets sur mes frêles épaules. Je me dis simplement que tu me muscles le dos !
Alors bipolarité, est-ce que je pourrais te faire mentir ?
J’envisage, en tout cas.
D’abord, de te couper l’herbe sous le pied. Puis avec des moyens que je mets en place, de t’apprivoiser. Y a de la place pour nous 2, viens dans mes bras que je te serre fort et qu’on complote ensemble.
Tu m’as permis de voir d’autres choses, de comprendre au-delà du miroir. De vivre avec un handicap, de complètement changer ma manière de penser et de vivre. De m’adapter.
Je te confie, ma chère bipolarité, ma vision du futur.
On s’donne RDV dans 10 ans, toi, moi, et les millions de bipolaires en France.
Tu verras, vont fleurir de partout, des témoignages de bipolaires équilibrés, des institutions (psychiatriques et autres) réformées, de nouvelles méthodes de gestion de soi, des autres, des idées rocambolesques, novatrices, efficaces, dans tous les domaines !
Peux-tu voir, comme je le vois, le potentiel qu’ils ont, tous ? L’énergie et l’espoir qu’ils ont ? Même en manie parfois, quand on considère qu’ils délirent avec leurs idées ? Et si avec un peu d’entraînement et de cadre, ils réussissaient à construire ce château imprenable ?
On a tous en tête, ces beaux exemples de bipolaires « génies ».
On les regarde du coin de l’œil en se disant que cela ne nous concerne pas.
T’es sûr de ça, toi qui me lis ? Est-ce qu’à ton niveau, sans penser célébrité ou génie, tu ne peux pas agir sur ton bien-être ? Et sur les causes qui te tiennent à cœur ?
Quand vais-je faire mentir la bipolarité alors ?
Quelques mois après mon diagnostic, en 2015, je témoignais en vidéo pour la première journée mondiale de la bipolarité. J’étais dans un sale état dépressif, pas très heureuse d’être bipolaire, et pleine de doutes.
Pourtant à la fin, je dis, ce que je pressentais, avec assurance : « On est hypersensibles, on peut apporter à la société, vraiment ».
Ma chère bipolarité, alors, pour notre plus grand bonheur, on t’a déjà fait mentir.
La vision du futur écrite là-haut, se conjugue déjà au présent.