Survivre à la psychiatrie #6 [Lylaeve Vaillandet]

J’aimerais contribuer à votre projet en proposant un poème que j’ai écrit quand j’étais en pédopsychiatrie.

Lylaeve Vaillandet

Ô
Compagnon d’un séjour de durée incertaine
Oublie donc ton sort
Oublie donc tes torts
Car
Moi aussi j’ai connu la souffrance et la peine
Et la mort
Et pire encore

Prends-moi la main, je veux tout négliger
Et, s’ils nous rattrapent, oublie ta dignité
Jetons-la à leur pieds, qu’ils se vautrent dessus
Sans rêves et sans espoirs, on ne sera plus déçus

Mimons cette joie que la vie nous a prise
Chantons, mon ami : la folie est de mise
Brandis ton ennui comme on brandit l’épée
On est seuls. Si seuls. Viens, allons nous tromper.

De mes camisoles chimiques [Alex]

illustration la table
La table

Ça commence doucement
Insidieusement
A peine 15 ans
« Juste des calmants »
Vraiment ?
J’en sais rien
Il est médecin
J’ai confiance en lui
Pourquoi douter de son avis ?
Première prescription
Pas de prévention
Aucune mention
De contre-indication
J’aurais pu en mourir
Aucun mot pour le décrire

Et puis ça empire
Toujours pas de mot pour le dire
Je ne sais pas vers qui me tourner
Tout se fait en silence et masqué
Orienté vers la psychiatrie
Je cherche à comprendre ma vie
S’ajoutent très rapidement
Premier diagnostic et traitement
Un antidépresseur comme médoc
C’est logique pour le doc
Y a toujours le hypnotiques
Et les anti-anxiolytiques
Pas davantage d’informations
Pour ma propre compréhension

Le temps passe mais rien ne va
Mon état ne s’améliore pas
Ma chimie ne fonctionne pas
S’aggrave l’automutilation
Se multiplient les hospitalisations
Le traitement change, évolue
Mon corps a une résistance accrue
C’est que je sens à peine
L’anesthésie de mes peines
Je n’ai pas conscience
De tous les effets de leur science
Mon esprit déjà se distord
Sans pouvoir leur donner tort

Énième tentative de suicide
Retrouvé les yeux vides
Ils changent de verdict
Trouble de la personnalité limite
Leur nouveau diagnostic
Une maladie
Décrétée à vie
Constat clinique
Conclusion psychiatrique
Sans appel, ni critique
Folie identifiée
Étiquette collée
Impossible de guérir
Juste traiter pour survivre
Antipsychotique
Antiépileptique
Chimie en combinaison
Correcteur et potentialisation
Ça ne veut plus rien dire
C’est normal selon leurs dires
J’y comprends plus rien
Mon corps subit sans fin
Les effets secondaires
Toujours délétères
L’accoutumance
Ou la démence

Je décide de reprendre le contrôle
Je veux jouer mon rôle
Je me renseigne, je m’informe
Psychotropes sous toutes ses formes
Je passe au crible les molécules
Légales ou non, je calcule
Je suis mon propre expert
Et je m’entoure de pair.es
Je veux être à nouveau moi-même
Simplement reprendre les rênes
Vivre réellement mes passions
Incarner à nouveau mes émotions
Aussi violentes soient-elle
En finir avec ce paradis artificiel
J’ai compris : leur jeu est sans fin
Je vois bien que ça ne règle rien
Toutes ces pilules dans ma paume
Étouffant juste les symptômes
Ils parlaient d’une béquille
Sans offrir d’alternatives
J’y ai perdu ma créativité
Et j’en ai oublié ma liberté

Commence la déconstruction
La psychiatrie remise en question
Des essais, des ressources,
L’antipsychiatrie comme nouvelle source
Je choisis de tendre vers un nouvel horizon
L’absence de médication
Mais il faut le faire méthodiquement
Pour ne pas risquer un nouvel internement
J’observe, je prends mon temps
Et je réduis les doses patiemment.

Alex

Réponse à « En finir avec la camisole chimique? »

Lucie répond à l’article En finir avec la camisole chimique ? et à la question des traitements médicamenteux.


Je vais m’exprimer en fonction de mon vécu, ma petite expérience, et de mon trouble (bipolaire).

Je ne connais pas les conditions dans les hôpitaux psychiatriques. Pour avoir entendu et lu des témoignages, je suis persuadée que l’attachement et les chambres d’isolement pourraient être évités, et surtout, remplacés par d’autres moyens humains. Je pense que c’est une expérience traumatisante, et qui déshumanise et que l’on doit dénoncer, et agir pour proposer des solutions alternatives, pas rester uniquement dans la dénonciation. Je n’ai pas connu non plus l’hospitalisation sous contrainte.

Par contre, je connais le fait de recevoir un diagnostic que l’on dit incurable, diagnostic peu flatteur de folle, je connais la médication qu’on me propose à vie, je connais ce qu’il se passe quand on arrête une médication. Je connais ma vie d’avant sans médication (bonjour alternances de dépression et d’euphorie chaotiques). Je connais la reconnaissance travailleur adulte handicapé, l’allocation adulte handicapé, et ma case « handicapée mentale ». Alors qu’en fait, je ne me juge ni folle, et encore moins quand je regarde le monde autour de moi. Je ne souffre plus de mon étiquette, ni de mon traitement.

En dehors de l’hôpital psychiatrique, personne ne m’impose de prendre un traitement, ni de consulter un psychiatre. Je le fais depuis 7 ans, de mon plein gré, avec grande attention, et surtout je me renseigne.

Qu’est-ce que je prends ? Qu’est-ce que cette molécule ? Sur quoi agit-elle ? Est-ce un thymorégulateur ? Un anti-psychotique ? Un antidépresseur ? Combien de durée de vie dans le corps ? Pourquoi on me donne ça ? C’est quoi les effets secondaires ? Qu’est-ce que le trouble bipolaire ? Qu’en pense-t-on en France ? A l’étranger ? Quelle part de chimie dans ce trouble ? Quelle part de personnalité, environnement, de psychologie (ou autre que j’oublie) dans ce trouble ?

Et le meilleur, de mon point de vue, c’est ce que vous faites ici, je lis et j’échange avec ceux qui en parleront toujours le mieux et le plus juste : les fous.

Gardez cet esprit critique que vous avez Comme des fous, et bravo pour ça. Observez, analysez, réfléchissez pour vous et pour le bien-être collectif des fous, continuez d’agir comme vous le faites avec du CONCRET, des actes.

Oui, dans un premier temps, on rejette tout, bien-sûr. Diagnostic, et traitement. La molécule miracle n’existe pas.

En France, on insiste énormément sur la médication, c’est dramatique. Pourquoi ? Parce qu’on ne nous donne pas d’explication sur ce traitement, sur ce trouble, et encore moins des conseils pour vivre au quotidien, des associations, etc.

On évalue nos symptômes, on ajuste en traitement, et ce que j’ai trouvé le plus dur à entendre : « en fait, il n’y a pas vraiment de traitement, on tâtonne, on fait du mieux qu’on peut, la science avance, on attend ». Qui a envie d’entendre ça ? J’avais juste envie d’entendre : « okey bébé, je te donne un bonbon, et puis ça passe ».

Non, je ne voulais pas entendre à 24 ans : « Salut t’as un trouble, on sait pas trop ce que c’est, on va te donner des médicaments, on ne sait pas trop si ça marche, mais t’inquiètes ça va passer ».

J’avais envie d’entendre : « Viens, il y a plein de centres en France où on va tout t’expliquer. On réfléchit tous ensemble à ces troubles mentaux, chacun donne son expérience, son vécu, on a aussi avec nous des soignants qu’on forme, des spécialistes qui étudient le trouble et son ensemble sous toutes les coutures, tous les jours, main dans la main. Les psychiatres t’expliquent la part chimique évaluée dans ton trouble, tout en t’indiquant que ce n’est qu’une infime partie de ton « traitement » et qu’il n’est qu’une béquille. On est là, on va tout t’expliquer, et ce qu’on explique pas, on va le trouver ensemble ».

Prendre ses médicaments et ne rien faire d’autre, comme c’est bien dit dans l’article, n’a quasiment aucune utilité. Malheureusement, de l’autre côté, ne pas le prendre mais établir tout le reste (si précieux) : psychothérapies, activités bien-être, information à l’entourage, groupe d’entraide etc. apparemment ne suffit pas non plus.

Si un jour vous trouvez ne serait-ce qu’une seule personne qui puisse dire qu’elle gère ses crises maniaques, ses profondes dépressions, sans traitement, mais avec un protocole tout autre, alors cette personne là sera une clé d’un changement très important que l’on devra surmédiatiser, et je serai la première derrière. Je l’attends toujours.

Je pourrais être bipolaire oui, sans médication, seule, ? Oui dans un désert. Pas dans la société dans laquelle je vis.

Dans la vie, j’aime le compromis. Pas de surdiabolisation des fous, mais pas de surdiabolisation de la psychiatrie actuelle. C’est pas les fous VS les psychiatres. L’idéal ce serait les fous AVEC la psychiatrie.

Où trouves-tu la force de penser je cite ?  « Je ne crois plus à la maladie et à son incurabilité, je crois même qu’avec un bon accompagnement on peut dépasser ses traumas, accepter ses limitations et se passer du traitement chimique. »

Sur quoi ce base cette croyance intime ? C’est un de mes buts dans la vie, prouver que c’est possible. J’espère. Mais je ne « crois » pas.

Tant que je n’ai pas un exemple vivant devant moi de personne avec trouble bipolaire bien dans sa peau, je suis mon premier contre-exemple. J’ai tout le protocole hors-médication mis en place (après de longues années). J’ai testé sans la médication, je n’ai fait qu’aggraver mon cas. J’ai l’espoir, et je te comprends.

J’ai l’espoir tout comme vous, qu’on se rassemble, qu’on échange, qu’on fasse changer la vision des troubles mentaux. Comme le dit Agathe dans la vidéo, c’est montrer qu’on a une parole cohérente, intelligente, et fiable. Folie ne veut pas dire que nous sommes dangereux ou bien que nous manquons « d’intellect ».

Fallait bien choisir un mot, on en trouvera peut être un autre.

En attendant, continuez d’être ce contre-média. En attendant, je prends ma médication volontaire, faute de mieux, en me disant que le diabète c’est aussi incurable, comme tout un tas de maladies, et que la molécule que je prends (un anti-épileptique) ne fait pas beaucoup de dégâts comparée à d’autres.

Ça m’emmerde oui, c’est injuste, peut-être, je me serai bien passée de la bipolarité et d’une institution psychiatrique française défaillante.

Ça ne fait pas de moi un mouton de la société qui prend docilement son bonbon et qui se range dans sa case bien sagement.

J’attends bien de vous Comme des fous, j’attends bien de vous les fous qui passez sur ce blog, et de moi, que la psychiatrie actuelle se démode, et change. Je n’attends pas en fait, il faut « faire ».

Un auteur que j’aime beaucoup dit cette phrase : “Ne t’attaque pas au système, démode-le !” (extrait du Livre du voyage de Werber).

Je vous mets l’extrait, la révolution, oui. Voici une autre manière de la penser.

« Il est cubique, titanesque, froid.
Il est doté de chenilles qui écrasent tout.
C’est le système social dans lequel tu es inséré.
Sur ses tours tu reconnais plusieurs têtes. Il y a celles
de tes professeurs,
de tes chefs hiérarchiques,
des policiers,
des militaires,
des prêtres,
des politiciens,
des fonctionnaires,
des médecins,
qui sont censés toujours te dire si tu as agi bien ou mal.
Et le comportement que tu dois adopter pour rester dans le troupeau.

C’est le Système.

Contre lui ton épée ne peut rien.
Quand tu le frappes, le Système te bombarde de feuilles :
carnets de notes,
P.V.,
formulaires de Sécurité sociale à compléter si tu veux être remboursé,
feuilles d’impôts majorés pour cause de retard de paiement,
formulaires de licenciement,
déclarations de fin de droit au chômage,
quittances de loyer, charges locatives, électricité, téléphone, eau, impôts locaux, impôts fonciers, redevance, avis de saisie d’huissier, menace de fichage à la Banque de France, convocations pour éclaircir ta situation familiale, réclamations de fiche d’état civil datée de moins de deux mois…

Le Système est trop grand, trop lourd, trop ancien, trop complexe.

Derrière lui, tous les assujettis au Système avancent, enchaînés.
Ils remplissent hâtivement au stylo des formulaires.
Certains sont affolés car la date limite est dépassée.
D’autres paniquent car il leur manque un papier officiel.
Certains essaient, quand c’est trop inconfortable, de se dégager un peu le cou.

Le Système approche.

Il tend vers toi un collier de fer qui va te relier à la chaîne de tous ceux qui sont déjà ses prisonniers.
Il avance en sachant que tout va se passer automatiquement et que tu n’as aucun choix ni aucun moyen de l’éviter.

Tu me demandes que faire.
Je te réponds que, contre le Système, il faut faire la révolution.

La quoi ?
LA RÉVOLUTION.

Tu noues alors un turban rouge sur ton front, tu saisis le premier drapeau qui traîne et tu le brandis en criant :
« Mort au Système. »
Je crains que tu ne te trompes.
En agissant ainsi, non seulement tu n’as aucune chance de gagner, mais tu renforces le Système.
Regarde, il vient de resserrer les colliers d’un cran en prétextant que c’est pour se défendre contre « ta » révolution.
Les enchaînés ne te remercient pas.

Avant, ils avaient encore un petit espoir d’élargir le métal en le tordant.
À cause de toi, c’est encore plus difficile.
Désormais, tu as non seulement le Système contre toi, mais tous les enchaînés.
Et ce drapeau que tu brandis, est-il vraiment le « tien » ?

Désolé, j’aurais dû t’avertir.
Le Système se nourrit de l’énergie de ses adversaires.
Parfois il fabrique leurs drapeaux, puis les leur tend.

Tu t’es fait piéger !
Ne t’inquiète pas : tu n’es pas le premier.

Alors, que faire, se soumettre?
Non.

Tu es ici pour apprendre à vaincre et non pour te résigner.
Contre le Système il va donc te falloir inventer une autre forme de révolution.
Je te propose de mettre entre parenthèses une lettre.
Au lieu de faire la révolution des autres, fais ta (r)évolution personnelle.
Plutôt que de vouloir que les autres soient parfaits, évolue toi-même.
Cherche, explore, invente.
Les inventeurs, voilà les vrais rebelles !

Ton cerveau est le seul territoire à conquérir.
Pose ton épée.
Renonce à tout esprit de violence, de vengeance ou d’envie.
Au lieu de détruire ce colosse ambulant sur lequel tout le monde s’est déjà cassé les dents, ramasse un peu de terre et bâtis ton propre édifice dans ton coin.
Invente. Crée. Propose autre chose.
Même si ça ne ressemble au début qu’à un château de sable, c’est la meilleure manière de t’attaquer à cet adversaire.
Sois ambitieux.
Essaie de faire que ton propre système soit meilleur que le Système en place.
Automatiquement le système ancien sera dépassé.

C’est parce que personne ne propose autre chose d’intéressant que le Système écrase les gens.
De nos jours, il y a d’un côté les forces de l’immobilisme qui veulent la continuité, et de l’autre, les forces de la réaction qui, par nostalgie du passé, te proposent de lutter contre l’immobilisme en revenant à des systèmes archaïques.
Méfie-toi de ces deux impasses.

Il existe forcément une troisième voie qui consiste à aller de l’avant.
Invente-la.
Ne t’attaque pas au Système, démode-le !

Allez, construis vite.
Appelle ton symbole et introduis-le dans ton château de sable.
Mets-y tout ce que tu es : tes couleurs, tes musiques, les images de tes rêves.

Regarde.
Non seulement le Système commence à se lézarder.
Mais c’est lui qui vient examiner ton travail.
Le Système t’encourage à continuer.
C’est ça qui est incroyable.
Le Système n’est pas « méchant », il est dépassé.
Le Système est conscient de sa propre vétusté.
Et il attendait depuis longtemps que quelqu’un comme toi ait le courage de proposer autre chose.
Les enchaînés commencent à discuter entre eux.
Ils se disent qu’ils peuvent faire de même.

Soutiens-les.
Plus il y aura de créations originales, plus le Système ancien devra renoncer à ses prérogatives. »

Le Livre du voyage, par Bernard Werber

Lucie, le 29 mars 2021.

Voyage en psychiatrie [Anne-Lyse Delvaux]

Cet album rend hommage aux centaines de personnes que j’ai pu croiser dans mon voyage en psychiatrie, qui a duré vingt et un ans, et sur lequel je me retourne enfin pour tenter une résilience définitive.

Anne-Lyse Delvaux, novembre 2019

La valse des psychiatres [Anne-Claire]

« De l’art et la manière de soigner »

J’ai réussi à cumuler sept psychiatres en un an. Cela fait une belle moyenne d’un tous les deux mois. On pourrait croire que je les use jusqu’à la corde, même pas. Je les collectionne comme je collectionne les pilules. « Tiens, on va commencer par un somnifère. Ah mais ce n’est pas suffisant, rajoutons un hypnotique… Non, toujours pas, il est temps de tenter les antidépresseurs. Mais ce n’est pas encore assez, allez un anxiolytique par-dessus ». 

Le premier, je l’ai rencontré aux Urgences d’une petite ville de province. Je n’avais pas encore fait de tentative de suicide. J’avais parlé d’en faire, je ne dormais plus depuis trois jours, mon mari paniqué m’avait amené à l’hôpital. Le psychiatre m’avait écouté d’un air ennuyé avant de me renvoyer chez moi avec cette sentence : « Vous êtes d’un tempérament anxieux, l’arrivée d’un enfant s’accompagne toujours de beaucoup d’angoisses, rentrez chez vous et surmontez-les ». Non, on ne peut pas dire que celui-là m’avait poussé à la consommation de pilules. Par contre, il m’avait laissé encore plus désemparée que je n’étais arrivée. Non, ce n’était pas juste des angoisses passagères que de ne pas dormir DU TOUT pendant trois jours, même en ayant pris des somnifères. Non la crise que je ressentais, je ne pouvais l’affronter toute seule. Alors ma tante psychologue m’avait orienté en urgence vers un deuxième psychiatre. 

Le deuxième était un gentil taiseux. Il m’avait écouté quand j’étais en crise, quand j’avais parlé de me foutre en l’air. Une fois, j’avais réussi à le faire rire : « Oh mais vous savez, vous ne devriez pas faire crédit à vos patients suicidaires, je ne vous avais pas payé la dernière fois et si j’avais réussi ma tentative de suicide, vous auriez perdu 80 euros. »

Par contre, quand ça allait bien, ou du moins relativement mieux, je sentais que je l’emmerdais profondément, qu’il était chez lui avec son diner du soir pendant que je tentais de lui faire comprendre les angoisses tapies au fond de moi. D’une fois sur l’autre, il oubliait quels médicaments il m’avait prescrits. Pourtant, je continuais à me rendre bien sagement aux séances, à m’asseoir sur le fauteuil en face de lui, à jeter mon sac à mes pieds et à parler pour meubler le silence. Il y avait bien un divan mais je voulais éviter le cliché. Je n’étais pas encore prête pour cela. Ce n’était que mon deuxième psychiatre, juste un premier orteil trempé dans le monde merveilleux de l’inconscient.

La troisième m’a cueillie à mon réveil à l’hôpital… après ma première tentative de suicide. Une femme. D’une gentillesse inouïe, douce. Une vraie écoute. Elle m’a conseillé l’hospitalisation… alors j’ai accepté. Dans quoi n’avais-je pas plongé.

Aussitôt transférée dans le secteur psychiatrique de Sainte-Anne, voilà que je rencontre le quatrième psychiatre. L’entrée en matière est un peu rude. Je viens juste de me rendre compte que je suis enfermée, privée de liberté et que ça n’a rien à voir avec ce que naïvement je concevais des soins : de l’art-thérapie, des séances de yoga, du jardinage… Mon dieu, que je suis encore niaise. Alors j’accueille le quatrième psychiatre en lui disant entre deux sanglots que la prochaine fois, je ne me raterais pas. Que c’est bien beau les tentatives mais que la prochaine fois ce sera un suicide tout court. Il est brutal, petit, grossier et moche. M’assène des phrases comme « C’est affreux » quand je lui confie que j’ai un bébé qui m’attend à la maison. Comme si je ne le savais pas que j’ai cette part de monstruosité, que la situation est horrible. Et puis il veut me garder enfermée. Alors 72 heures plus tard, au moment où on m’autorise enfin à quitter les murs de Sainte-Anne, il m’assène que je suis peut-être bipolaire, que les antidépresseurs vont peut-être révéler ce trouble vu mes antécédents psychiatriques. Que si je recommence à vouloir me tuer ; dans son service lui s’en fout royalement, il pourra dormir sur ses deux oreilles, mais qu’il en a connu des patientes comme moi, souriantes, avenantes dont on ne voit pas la maladie et qui en ont fini pour de bon avec la vie. Et que si je recommence en dehors de l’hôpital psychiatrique ce sera la dévastation pour mes proches. Je me mets à pleurer, lui demande quel espoir j’ai. Il me répond qu’il s’en fout d’être l’odieux connard, qu’il m’aura prévenu. En fait, il en a trop vu. Et moi, en trois jours, je l’ai déjà trop vu. Ses paroles en revanche je les ai imprimées ; je ne suis bonne qu’à ça, déprimer et recommencer. 

Déménagement. Je retrouve le premier psychiatre que j’ai rencontré, celui des Urgences de la petite ville de province. Pas vraiment par choix. Au centre médico-psychologique c’est le seul qui soit disponible dans un délai raisonnable. On se demande bien pourquoi. J’ai un vague espoir de m’être trompée et que ce ne soit pas lui mais mon espoir est vite douché. En plus, pas moyen d’y couper, j’ai besoin de mon ordonnance. Alors j’y vais. Toujours la bonne élève, la bonne patiente. Mais ça ne manque pas, je recommence comme m’avait prévenu le psychiatre de Sainte-Anne. J’avale du xanax et des somnifères, trop bien sûr. Réveil aux Urgences à l’hôpital. Passage obligé par la case psychiatre avant d’obtenir mon bon de sortie. Il s’appelle Moïse celui-ci. Va-t-il me tirer des eaux troubles dans lesquelles je nage ? Au moins, il semble gentil. Quand il parle, je ne comprends pas tout, ce sont des métaphores un peu brumeuses. Mais j’obtiens mon ticket de sortie sans passer par la case hôpital psychiatrique, c’est toujours ça de gagné. En dehors, je retrouve l’autre psychiatre. Je lui avoue tout. Et là, la phrase que je garderais gravée dans ma mémoire : « Vous savez, si vous continuez, vous allez fatiguer tout le monde, à commencer par vos proches ». Accompagnée de cette sentence : « Il faut que vous changiez votre manière de penser ». Ah mais oui, bien sûr, tout s’éclaire, il suffit de changer sa manière de penser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Aussi simple à dire qu’à mettre en action…. Là, c’en est trop, je me rebelle et ruse pour ne plus jamais avoir affaire à lui. Je me débrouille pour retrouver Moïse. S’il ne m’a pas sorti de mon marasme, il a au moins le mérite de ne pas m’enfoncer davantage.

Les séances avec lui sont… spéciales. Je ne pige pas grand-chose. Il parle de pansements, de plaies à vif, de cicatrices. C’est bien beau mais je ne suis pas là pour une blessure de guerre. La mienne ne se voit pas. Et puis il accède à mes désirs, sans doute trop facilement. Je suis dans une phase où ça va bien. Alors je lui demande d’arrêter les antidépresseurs. Il acquiesce. En un mois, je devrais être sevrée de ma pilule quotidienne. Mais ça ne manque pas, retour aux Urgences. Des médicaments, trop de médicaments. Et du Doliprane pour me faire du mal. Cette fois, Moïse est ferme. Le bon de sortie, je peux oublier. Il veut me faire hospitaliser. Je fugue. Ils m’ont laissé mes vêtements. J’arrache la perfusion, me rhabille et file en chaussettes jusqu’à chez moi à dix heures du soir. Mon mari est catastrophé, il ne sait pas comment me faire entendre raison. Il arrivera à me faire entendre raison. Direction l’hôpital psychiatrique.

Là, c’est une sixième psychiatre qui m’accueille. Celle-ci ne me laisse que peu de souvenirs. Il faut dire que je ne l’ai vu à peine que deux fois 30 minutes. Avec elle, je découvre deux nouvelles molécules. Un anxiolytique et hop, un autre antidépresseur. 

Déménagement, une deuxième fois. Il faut trouver un nouveau psychiatre (on en arrive au septième !). Je n’ai pas l’ombre d’un commencement d’idée pour savoir qui choisir. Je me rends sur Doctolib et choisis une femme au hasard. Son cabinet est compliqué d’accès mais je finis par y arriver. Celle-ci est soignée : un maquillage apprêté, de nombreux bracelets aux poignets, des bagues qui étincèlent. Elle m’écoute dérouler mon histoire. A force de la répéter, je commence à la connaître par coeur cette histoire. Sauf que cette fois-ci la psychiatre m’interrompt : « Mais si vous faisiez une simple dépression post-partum, là au bout d’un an et demi, on serait en train de se dire au revoir. Vous êtes sûrement bipolaire ». Paf, le coup de poignard. La bipolarité ? Il n’en est pas question. Tant que cela reste une dépression, il y a un espoir de guérison. Mais la bipolarité c’est un grand, voire un gros, mot, c’est à vie. Et puis, elle ne me connaît pas cette femme. Elle ne sait quasiment rien de moi. C’est quoi ce diagnostic à l’emporte-pièce ?! 

Pourtant, je lui reste fidèle. Pas le courage de chercher un nouveau psychiatre, de tout reprendre depuis le début. Les séances se poursuivent par Zoom, la faute au confinement. C’est compliqué par Zoom de se livrer. Je ne suis de toute façon pas en confiance quand arrive ce qui devait arriver. J’avale des médicaments, toujours trop de médicaments. De nouveau, un psychiatre (le huitième, mais là je commence à perdre le compte) aux Urgences qui me laisse sortir vite. Maintenant j’ai appris la leçon, je sais quoi dire pour ne pas terminer enfermée dans une unité psychiatrique. Il gobe tout. De toute façon, l’hôpital est saturé, autant me laisser repartir. 

Il s’agit de retrouver ma psychiatre habituelle. A cette séance, celle-ci ne me laisse pas le choix. Elle ajoute une nouvelle molécule en plus des antidépresseurs : un régulateur d’humeur. Et me reparle de bipolarité. Mais cette fois-ci l’idée a eu le temps de cheminer, j’accepte de la considérer. Après tout, je suis tellement mal. Et si c’était vrai ? Tant pis pour la guérison, va pour les comprimés. Il est temps d’acheter un pilulier.

A la rentrée, changement de décor. Je retrouve ma psychiatre mais le cabinet a laissé place à une clinique privée. La psychiatre a recouvert ses jolies tenues d’une stricte blouse blanche. Seule fantaisie : les bijoux sont restés. Et puis à chaque fois, je ne peux m’empêcher de jeter un regard à ses pieds. Les mois passent : les ongles vernis viennent remplacer les baskets…. Je ne sais plus exactement quand cela arrive mais la psychiatre réussit à me faire baisser la garde. La psychiatre m’écoute. Vraiment. La question « Comment allez-vous ? » attend une réponse. Elle n’est pas là pour délivrer au plus vite son ordonnance, elle prend le temps. Bien sûr moi, j’ai encore la boule au ventre avant de la retrouver. Je redoutais tellement chacune des séances avec ses prédécesseurs, tout ne peut pas changer du jour au lendemain. A chaque fois, j’ai une demi-heure pour me préparer, le temps du trajet. 

Peu à peu, je me raconte. Je confie mes angoisses, mes pensées suicidaires. La psychiatre me regarde dans les yeux, d’un air grave. Elle opine. Oui, il n’y a rien de pire que la douleur psychique, oui, il n’y a rien de tel qu’une crise d’angoisse. Pas de jugement. Juste l’accueil. 

Certaines fois sont plus éprouvantes que d’autres. Quand je suis au fond du gouffre, je décris : la boule au ventre, l’envie de vomir, l’incapacité à dormir, l’envie d’en finir. La psychiatre me laisse aller au bout de mes pensées. Réfléchit. Elle ajuste le traitement mais n’empile pas les molécules les unes sur les autres. D’autres sont plus légères. Quand je vais bien, je pose des questions. On échange : sur nos métiers, l’actualité, quelques banalités.

Avec le recul, je me dis que j’ai une chance inouïe. D’un seul clic de souris, j’ai réussi à trouver de l’humanité. La valse des psychiatres est terminée. Un an s’écoule, deux. Je reste fidèle. Je prends mes rendez-vous bien à l’avance car je ne suis pas la seule à apprécier les qualités de cette psychiatre. 

La maladie, elle, ne connaît pas de répit. Une nouvelle fois, j’avale des médicaments. Une psychiatre aux Urgences. Je m’excuse de la déranger, de lui faire perdre son temps. Promis je ne voulais pas mourir, je voulais juste dormir. Peu après, je recommence. Atterrissage en réanimation. Je dors plusieurs jours avant de rencontrer une dixième psychiatre. Je ne sais même plus ce que je lui dis. Je suis encore trop shootée, tout se mélange. Mais j’échappe à l’hôpital psychiatrique. Je retrouve ma psychiatre à la clinique. Celle-ci m’attend, est déjà au courant, n’émet aucun jugement. Elle ne me lâche pas la main. Bien sûr, elle augmente les médicaments mais pas seulement. 

Et puis à mon grand étonnement, je demande à me faire hospitaliser en clinique privée. Je serai suivie par ma psychiatre. Sauf qu’une fois arrivée, c’est un homme qui entre dans ma chambre. Ma psychiatre a eu un empêchement, il la remplace au pied levé. En une demi-heure, il a le temps de me dérouler son CV. Ses faits d’armes, sa retraite, ses nouvelles activités bénévoles. Pour une fois c’est moi qui écoute, un brin médusée. Il cherche à m’impressionner ? Je me demande bien pourquoi, je ne suis qu’une petite jeune femme aux trop nombreux médicaments. Il est question de lithium Ma psychiatre me manque.

Pas longtemps. Je la retrouve dès le lendemain, la supplie de m’en aller. Décidément, les hospitalisations ce n’est pas ma tasse de thé. Vite, je reprends le rythme régulier : une demi-heure tous les mois, une ordonnance à chaque fois. Quand c’est ma psychiatre qui me confie qu’elle a besoin d’être opérée, d’être en convalescence. Les situations sont inversées. Pendant plusieurs mois, je vais devoir m’en passer. Je ne l’aurais jamais cru mais ces rendez-vous vont me manquer. Les ordonnances sont bien là mais ça ne suffit pas. La boule au ventre avait disparu, je la voyais à chaque fois avec plaisir.

Mais surprise ! Arrive le douzième psychiatre. Attention, lui est un expert. C’est du grand ponte. Il a été appelé à la rescousse par ma psychiatre habituelle qui me voyait douter de son diagnostic de bipolarité. Il pourrait être mon père : cheveux gris, chemise et pull bleu ciel. Il est doux, il m’écoute dérouler toute ma vie à commencer par mes nombreux déménagements (Le pauvre, en me demandant d’où je venais il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds). A la fin, ses conclusions sont sans appel : je ne souffre ni de dépression post-partum ni de bipolarité, je suis atteint de troubles anxieux. Ça me fait une belle jambe ça. « Troubles anxieux », vraiment ça ne claque pas comme nom de maladie. Et puis mes proches, que vont-ils dire mes proches ? Ce n’est pas une pathologie, tout le monde est anxieux, de là à en faire un diagnostic… Et puis surtout il me dit que j’entretiens moi-même le cercle vicieux de l’angoisse par des stratégies d’évitement. Euh… ben oui j’ai envie de dire : si on a peur de l’avion, on ne prend pas l’avion point barre. Et moi si j’ai peur de quitter mon mari, je ne quitte pas mon mari point à la ligne. En plus, il ne m’a vue qu’une heure et demie, un peu vite pour tout chambouler et tout remettre en cause. D’autant qu’il veut changer le traitement : avoir un recours massif aux antidépresseurs. Moi, quand j’entends les mots « recours massif » ça suffit à me rebuter. J’aime bien les médicaments mais merci, non merci.

Maintenant, il s’agit de ne plus ajouter de psychiatres à cette triste addition. Plus de passage aux Urgences, plus d’hospitalisations, plus de soi-disant experts. Juste ma psychiatre habituelle. Qui elle va devoir me supporter encore quelques années. Quel que soit le diagnostic, il s’agit bien d’un traitement à vie, d’un suivi régulier. 

Portrait d’Agathe

Comme Agathe, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

J’aime les choses et les êtres vivants fiables et précis : ordinateurs, chatons, et des compagnons bien choisis.

J’aspire à la solidarité et l’honnêteté dans ce monde.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Je crée des sites web en indépendante, c’est une passion et je peux travailler quand je peux aussi longtemps que je peux et sans contraintes extérieures inutiles.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Arnaque intellectuelle, engagements sincères et carriérisme se côtoient un peu comme partout. Moitié politique politicienne et moitié sacrifice pour ses convictions.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Le droit et le devoir de se laisser être soi dans un monde qui veut nous mouler depuis toujours pour entrer dans les cases.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Faire admettre que ce monde tel qu’il en arrive à être est fou bien avant ceux qui le composent.

Une page que tu aimerais faire connaître ?

SNG et la scientologie

Une bande-dessinée de SNG au sujet de la trouble Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH).


Retrouvez SNG sur https://essen-g.blogspot.com/


Pour rappel, nos articles dénonçant l’action de la CCDH.

Portrait de Léna Dormeau

Comme Léna, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

J’ai la chance et la joie immense d’être entourée de personnes incroyables ; pour ce qu’elles sont, ce qu’elles m’apportent et consolident en moi et hors de moi. J’ai, comme le dit l’adage, des ami.es proches qui se comptent sur les doigts d’une main. Pour filer la métaphore montagnarde, ce sont mes pitons dans la paroi du monde, j’en ai besoin pour m’accrocher, me diriger, ne pas tomber, me tenir à bout de bras parfois, à bout de force souvent.

Sans surprise j’aime la montagne donc, les Alpes particulièrement. Je suis une marcheuse de montagne (en solo) et je pratique l’alpinisme depuis peu. J’aspire à quitter Paris du coup, à un moment j’aurai davantage besoin d’espace, de calme et de hauteur à proximité.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

C’est toujours complexe pour moi la question du métier. Je n’ai jamais été formée à « un métier » en particulier. J’ai presque toujours eu un (souvent des) emploi(s) salarié(s) pour subvenir à mes besoins, mais j’ai toujours eu le souhait et la nécessité de chercher, d’écrire et de créer.

J’ai le privilège d’avoir aujourd’hui un travail salarié qui me plait (je travaille dans la prévention addicto), mais j’aime surtout mon activité en tant que chercheuse.

Mon taf de philosophe, ça consiste à tenter de recoller les morceaux de moi-même en passant par le monde (on fait tou.tes ça faites pas genre). En comprenant les structures qui m’entourent et les matrices qui me traversent, j’accepte un peu mieux l’existence, ses contradictions et son lot de souffrances.

C’est dit un peu rapidement mais c’est franchement l’idée. J’exerce une activité qui m’aide à vivre, et j’aime bien vivre, donc ça colle pas mal finalement. (j’aime bien le terme de Joan qui parle d’usager-chercheur. Je me sens usagère-chercheuse).

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

On a tou.tes une santé, et tou.tes une santé mentale. « Aller mal » relève de la santé mentale de la même façon que « se sentir heureu.x.se », angoissé.e ou euphorique l’est. Le monde de la santé mentale, c’est le monde ; ou plus exactement nos mondes, ceux qu’on habite et ceux qu’on porte.

C’est principalement une histoire de mondes qui ne cohabitent pas, ne communiquent pas et souvent ne se croisent pas. Je vais prêcher ma chapelle mais ce que je pense du monde de la santé mentale c’est qu’il repose sur des rapports de force et de pouvoir qui sont discriminants et délétères pour une large part de la population. Et on sait de quelle part il s’agit …

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Je ne sais pas. C’est quoi la folie déjà ? 😄

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Haha jamais de la vie. Je lui demanderai de démissionner.

Aucune politique ou institution publique n’a ma confiance pour prendre des décisions majeures et décisives dans ce champs. Seuls les collectifs auto-déterminés et les communautés d’auto-support contiennent mon espoir d’un avenir meilleur.

Une page que tu aimerais faire connaître ?

https://www.lenadormeau.fr/Recherches en philosophie politique & santé mentale

Portrait de magnussoren

Comme magnussoren, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

Je vis en couple et j’ai 3 enfants, seul le dernier, lycéen, vit encore à la maison. Propriétaire depuis peu, je m’investis dans les travaux…

Je suis très impliqué dans le milieu associatif, je suis président d’une association qui promeut l’usage du vélo. Dans ce cadre, je gère un atelier participatif : nous aidons les adhérents à réparer eux-mêmes leur vélo et nous offrons une seconde vie aux vélos qu’on nous donne après les avoir réparé. Comme infirmier dans un Hôpital de Jour, certains usagers sont bénévoles au sein de l’association (c’est un des ateliers de l’HdJ).

Je collabore à d’autres associations disons « culturelles » dont le point commun est de toujours être inclusives.

J’aspire au partage, au bien-être et à un futur agréable… Vaste programme !

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

Diplômé depuis 1989, j’ai fait pas mal de type de services et d’hôpitaux (j’ai changé 2 fois de région)…

Je suis bien souvent découragé mais je continue…

Je l’aime parce que je me sens utile, qu’il me semble que je suis plutôt compétent et que je vois de nombreux usagers se rétablir.

Actuellement, je suis en poste en Hôpital de Jour où l’on part de la problématique de l’usager tel que lui nous la décrit, la plupart des ateliers se déroulent sur l’extérieur, nous travaillons le rétablissement et je me régale 😉

Je co-anime aussi un groupe de parole pour les aidants (souvent les parents, mais parfois les conjoints) et un groupe d’entendeurs de voix.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Ça avance, mais tellement lentement…

Il y a toujours plein d’hospitalisations dont je ne comprends ni le sens, ni l’intérêt…

Peu de remise en question, pas de réel accompagnement, de projet de soin personnalisé, où l’usager serait le cœur du dispositif.

Infantilisation de l’usager, ce sentiment de : « mais qu’est ce qu’il va faire sans nous« , et qui du coup ne permet pas à l’usager de développer ses ressources…

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

Houla!

J’ai essentiellement travaillé avec des personnes souffrant de psychose que j’ai rencontré le plus souvent en état de détresse et de souffrance (ce qui est le propre de l’hôpital)… Compliqué sur le coup d’y voir du positif…

A l’Hôpital de Jour, je vois la plupart des gens rétablis ou en cours de rétablissement… J’aime échanger avec eux sur comment on voit la vie…

C’est sûrement plus positif quand tu es Salvador Dali, ou je ne sais quel musicien, où tu peux trouver un exutoire, un moyen d’exprimer ta folie… ça me semble plus compliqué pour le quidam moyen…

C’est toujours compliqué avec quelque chose que tu subis…

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

Le devenir, sûrement pas, on ne voudrait pas de moi 😉

Je demanderais un audit et une uniformisation des pratiques : je ne comprends pas pourquoi il peut y avoir autant de disparités de prise en charge selon l’endroit où tu habites, même dans le même hôpital selon le chef de service.

Je ne comprends pas pourquoi on ne gère que la crise et pas le rétablissement, qu’il n’y ait pas de plan de gestion de crise en sortant de l’hôpital avec des directives en cas de rechute…

Une association que tu aimerais faire connaître ?

L’association Roue libre, ou 2 fois par semaines les usagers de l’Hôpital de Jour ne sont plus des malades mais des bénévoles : https://www.facebook.com/RoueLibreBergerac

Je vous écris de ceux qui voient des monstres dans le pot de confiture [Virginie Oberholzer]

«Quand le moment du monde à l’envers est venu et que c’est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu’on passe pour fou à peu de frais.»

Céline L-F. Voyage au bout de la nuit.

Je vous écris de chez les corps humains de seconde zone, ceux qu’on a saccagé, violé, abusé, harcelé, négligé et abandonné, avant de leur foutre la honte et le discrédit.

Je vous écris de chez ceux à qui on a répondu un jour: «ma foi, c’est comme ça … c’est le moindre mal … faut prendre sur Soi» (ce qui est très difficile quand le Soi n’existe plus) … «Qu’est-ce que tu as encore fait pour provoquer? … t’es complètement folle ou quoi! … faut aller de l’avant …?».

Je vous écris de chez ces corps meurtris aux contours flous, ceux qui disent merci à tout, qui s’excusent de déranger, s’excusent de s’excuser, … ces gentils à qui il manque ce que les méchants ont pigé, ceux qui ont englouti une ville en état de siège derrière un sourire et une voix détachée, ceux qui se scarifient, ceux qui voient des monstres dans le pot de confiture, ceux qui n’ont pas eu la chance d’être orphelin, ceux qui ne savent pas habiter le présent sans s’y noyer, ceux qui ont commis l’erreur de naître « fille » ou au mauvais endroit, les Gribouille qui se protègent de la pluie en se couchant dans une flaque, ceux qui ont suicidé leur désespoir, ceux qui font rater toutes les thérapies, ceux qui bavent et tremblent leur hébétude dans les couloirs des HP, ceux qui grésillent de l’humeur, les dissidents du réel, les confinés et bâillonnés avant l’heure, les incontinents d’adrénaline et de cortisol, les niqués de l’avenir, les anorexiques de l’ocytocine, les déglingués de la sérotonine, les loosers des jeux de pouvoir, ceux pour qui l’injustice file de l’asthme, les insomniaques cauchemardeux, les serial burn outés, ceux qui ont fini par aimer Dieu (alors que c’est pas réciproque) ….

Bref, je vous écris de chez tous ces résilients sans paillettes, ces survivants de violences (sexuelles, de génération, de genre, de classe) qui viennent frapper à votre porte, avec ce besoin vital d’extirper de leur nuit des poussières d’étoiles pour éclairer leur route.

… I can’t forget, but I can’t remember … lalala … (Leonard Cohen) 

Je vous écris de chez ceux qui se mettent peu à peu à puer la santé.

Depuis deux ans, je suis, en effet, sur la Via Ferrata de la guérison d’un traumatisme développemental ou complexe (C-PTSD). On dit que poser le bon diagnostique et l’expliciter, c’est déjà un bon bout de la guérison. C’est tellement vrai. Après des décennies de tourisme médical et psychiatrique, je peux dire que je suis enfin rentrée chez moi, au chaud dans mon corps. Grâce à un travail psychothérapeutique éclairé, nourri de techniques corporelles, grâce à une formation théorique et pratique en cours et le soutien d’une communauté virtuelle, j’apprends jour après jour à faire de mon système nerveux mon meilleur allié, j’apprends à décoder et à ressentir sa grammaire de survie, j’apprends à traverser ses aberrations, ses embardées, ses blessures, sans frayeur, j’apprends toute une palette d’exercices neurosensoriels pour l’aider à penduler vers le calme. Jour après jour, j’apprends à interroger la condition animale de ma condition et à m’y fier.

Je vous écris de chez ces rescapés, qui peuvent déjà témoigner d’une amélioration radicale et durable du confort de leur existence.

CherEs médecins, psychiatres, thérapeutes …

  • Je voudrais être traité comme un acteur à part entière de ma guérison. Pas comme une enfilade de symptômes incurables, juste bonne à colorier des mandalas. Je préférerais que vous me disiez: «Je ne sais pas de quoi vous souffrez ou je n’ai pas les compétences pour vous accompagner».
  • J’aimerais arracher chaque page de vos DSM, les badigeonner de mille couleurs, avant de vous demander d’inscrire sur chacune d’elles un poème, une pensée philosophique ou une citation, puis de les jeter dans un feu de camp …

Quand j’ai passé devant une boutique de coques de Smartphones, allez savoir pourquoi, ça m’a fait penser à votre DSM.

  • Je voudrais que vous évitiez de m’attribuer la responsabilité de mes galères ou de mes sabotages, car un cerveau traumatisé fait des choix traumatisés. Un cerveau traumatisé a perdu sa liberté de disposer de sa volonté en continu.

Autrement dit, on s’habitue tellement à la violence qu’on finit par penser qu’elle est notre destin. J’imagine que c’est pareil pour les privilèges, on finit par penser qu’on les a mérités.

  • Je voudrais que vous écoutiez les pensées de mon corps, lorsque ma parole est si trouée, ou si surchargée qu’elle ne sait plus où se percher. Car mes traumatismes sont encapsulés dans mon système nerveux, pas dans des événements.
  • Je voudrais que vous renonciez à me demander ce qui m’angoisse, car mon angoisse est sans objet, ni crise de panique. Je suis en permanence en proie avec une énergie frénétique et débordante qui me pousse à faire, agir, intellectualiser plus vite que la peur et m’empêche de me relaxer.
  • Je voudrais que vous m’appreniez à apporter de l’espace respiratoire et de la compassion à mes émotions « négatives », sans me demander de les « gérer » ou de les rendre « positives». Une émotion n’est ni bonne, ni mauvaise. C’est un fait brut. Les moraliser est certes un business très lucratif, mais une imposture faite au vivant. Même les plantes se laissent crever dans un environnement toxique.
  • Je voudrais m’asseoir devant votre bibliothèque comportant tous les livres des grands psychologues, les plus connus comme les inconnus, les plus récents comme les plus anciens, même les plus foutraques, de A comme (Woody) Allen à Y comme (Irvin D.) Yalom en passant par toute la psychanalyse et les neurosciences.
  • Je voudrais qu’on se penche au chevet de l’écosystème psychiatrique et qu’on examine ses troubles: de morcellement des savoirs et des pratiques, d’addiction aux psychotropes, de l’évidence naturelle, de déni de la réalité sociale, de dissociation, de boulimie d’honoraires, son langage déshumanisé très autoritaire et enfermant.
  • J’aimerais voir et revoir tous les films, pour comprendre comment se déroule une vie de 0 à 99 ans.
  • Je voudrais écraser ma cigarette dans vos sofas, chaque fois que vous appliquez un diagnostique de trouble de la personnalité borderline, trouble somatoforme, trouble cyclothymique … à une (jeune) femme, sans avoir pris le temps de mener une anamnèse sous l’angle de l’histoire des violences subies (mobbing, prostitution, précarité, viol, rue …).
  • Je voudrais qu’on puisse échanger nos fauteuils de temps en temps: je pourrais découvrir ce que c’est de vivre sans avoir à me débattre sans cesse pour aller de l’avant dans un flux imprévisible, instable, constellé de menaces innommées. Et vous pourrez expérimenter la consistance d’une de mes dystopies, juste après l’assaut d’un gros flash back émotionnel, lorsque je m’emploie à faire revenir le monde, en assemblant un à un mes repères et des bouts d’identité … tel le montage d’une commode Ikea en kit, sans notice d’emballage. Une autre fois, vous me permettrez de comprendre ce que c’est que de me tenir simplement là, le regard en altitude, avec ce sentiment continu d’être en sécurité dans mon corps, sans me sentir en danger si je n’exécute pas parfaitement ma fonction ou ma tâche .… Et vous viendrez au sous-sol de mon vortex traumatique, goûter ma douleur, lorsque je suis aux prises avec une solitude flippante. Pas de celle qui vous relègue dans le coin le plus confortable de votre canapé avec un verre de Whisky. Non, une solitude avec des dents, un air sidéral et sans lumière sous la porte.

Ensuite de quoi, on «débriefera et capitalisera nos ressentis».

  • Je voudrais qu’une Greta mobilise les terriens pour créer une journée mondiale des survivants de violences des Hommes.
  • Je rêverais d’avoir accès à une traumathèque, un centre de réparation des âmes, qui regroupe toutes les ressources écrites et audiovisuelles sur le sujet et ses voies de guérison, des conférences de spécialistes, des programmes éducatifs sur la physiologie de notre maladie, des ouvrages de toutes les traditions spirituelles, des groupes d’entraide, des séances de méditation, des cours de respiration, des massages adaptés à notre problématique, des séances de Taï chi, yoga, danse, chant … des ateliers créatifs d’expression artistiques …, animés par des pédagogues qui m’aident à sublimer cette matière noire, dégueulasse et poisseuse en moi que je ne parviens pas à porter au langage. Qu’on en finisse avec ces occupations infantilisantes, animées par un intervenant social sans autre compétence particulière que ses préjugés et l’autorité de sa fonction.
  • Je voudrais botter les fesses de la médecine (ou des politiques sanitaires), jusqu’à ce qu’elle nous réserve le même soin, le même prestige, et les mêmes budgets qu’un service d’oncologie avec ses équipes interdisciplinaires de spécialistes, ses physio, ses thérapies complémentaires, ses chercheurs, ses programmes de dépistage précoce et de prévention de la contagiosité… après tout, nous souffrons aussi d’une forme pandémique de cancer, celui des émotions.
  • Je voudrais que l’ «intégration» ne soit plus un hochet conceptuel, ni une niche professionnelle, mais un projet de société qui fonde sa politique sur des valeurs horizontales de progrès social, de coopération, de soin, d’entraide, de respect du (et des) corps ….
  • Je voudrais que vous ne reproduisiez pas les techniques universelles des agresseurs, comme me chosifier, me figer dans une catégorie, me réduire au silence, manipuler mes sensations, me pathologiser … qui ne font que rajouter une couche de trauma.
  • Je voudrais tellement qu’on maltraite la conspiration des oreilles bouchées et qu’on assassine le dualisme corps-esprit.
  • Bref, je rêverais qu’on (re)mette le monde à l’endroit … je rêve beaucoup, je sais … preuve, que je recouvre la santé ….

Références

Van der Kolk B. Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme. Paris: Albin Michel; 2018.

Haig, M. Rester en vie. Mille raisons de se relever et d’exister pleinement. Paris: Le livre de poche; 2015.

Heller J. Catch 22. Paris: Grasset: Les cahiers rouges; 1985.

Heller L, LaPierre A. Guérir les traumatismes de développement. Paris: InterEditions; 2015.

Illouz E. Les marchandises émotionnelles. L’authenticité au temps du capitalisme. Editions Premier Parallèle; 2019.

Levine PA. Réveillez le tigre. Guérir le traumatisme. Paris: InterEditions; 2013.

Levine PA. Guérir par-delà les mots. Comment le corps dissipe le traumatisme et restaure le bien-être. Paris: InterEditions; 2014.

Rayner S. Making Friends with Anxiety. A warm, supportive little book to help ease worry and panic. Brighton: Creativ Pumpin Published; 2014.

Solomon A. Le diable intérieur. Anatomie de la dépression. Paris: Albin Michel; 2002.

Walker P. The Tao of Fully Feeling. Harvesting. Forgiveness, Out of Blame. USA: An Azure Coyote Book; 1995.

Walker P. Complex PTSD. From Surviving to Shriving. USA: An Azure Coyote Book; 2013.

Kain Kathy L. The tao of trauma, Nurturing Resilience. New York: Random House, 2018.

Source : https://sanp.ch/article/doi/sanp.2021.03189