Survivre à la psychiatrie #8

« Mon parcours psychiatrique a débuté à l’âge de 17 ans, en 1988. À cette époque, il n’existait aucune structure de soins pour les adolescents. J’ai donc été hospitalisée dans une clinique psychiatrique entourée d’adultes. Ce fût mon premier choc. J’étais en pleine dépression, j’avais fait une tentative de suicide suite au suicide de mon petit ami. Au sein de cette clinique, j’étais perdue et c’est une patiente qui est venue à moi. Mon accompagnement psy a été déplorable et j’ai même été abusée par le musicothérapeute. Je suis sortie 12 jours après à la demande de mes parents. À ma sortie j’ai affirmé à mes parents que « Les fous étaient dehors et non dedans ».

Entre deux hospitalisations, le généraliste me prescrivait du Temesta, je rechutais, de TS en TS, de deuils en deuils, j’ai perdu mes parents et des amis.

À 25 ans, nouvelle hospitalisation : aucun suivi de qualité, on me prescrit beaucoup trop de médicaments et c’est tout. Je suis shootée et désespérée.

Pendant 15 ans je refuserai tout traitement, je serai anti psychiatrie, je consulterai occasionnellement des psychologues jusqu’à ma dépression post partum qui a failli me coûter la vie suite à une TS. 5 jours de coma, longue hospitalisation, nouveau traitement, un suivi psy toujours aussi pauvre, j’en ressors sans avoir soigné ma dépression. On me prescrit du Tranxène et on m’oblige à cesser d’allaiter. Cette molécule va me désinhiber et me provoquer des phases maniaques.

Une véritable errance thérapeutique de plusieurs années renforcera l’alternance de phases maniaques et dépressives.

C’est à 41 ans, suite à une rupture que j’ ai fait une crise de décompensation. Mon entourage ne sachant pas gérer, j’ai demandé à être hospitalisée. Je suis restée 4 jours à pleurer toutes les larmes de mon corps, sans qu’aucun professionnel ne vienne vers moi. Là encore, ce sont les patients qui sont venus m’aider et me conseiller. J’ai enfin pu rencontrer le psychiatre qui a très vite posé le diagnostic de bipolarité-borderline. Mon 1er traitement m’a fait prendre 17 kgs et ne me convenait pas du tout. Je me suis sevrée seule et mes troubles sont réapparus. J’ai alterné entre suivi avec ce psychiatre et des périodes de 6 mois sans y aller, avec les conséquences de mes phases maniaques, des ruptures affectives essentiellement et d’autres hospitalisations.

À 46 ans, je rencontre l’homme qui m’accompagne aujourd’hui, il ne me juge pas et pour la première fois je décide de me soigner en acceptant un nouveau traitement et un suivi mensuel avec mon psychiatre. Je suis stabilisée depuis 6 ans.

J’ai suivi un programme thérapeutique d’un an qui m’a permis d’acquérir des outils de gestion de ma pathologie, psychoéducation mais aussi méditation, sophrologie, musicothérapie, auto-hypnose, ateliers de jeux collectifs et sport. Je ne me sers pas de tous ces outils quotidiennement mais lorsque j’en éprouve le besoin, je sais qu’ils sont à ma disposition. J’ai malgré tout un regard critique envers ces pratiques qui ne conviennent pas à tous les patients et qui peuvent les mettre sur le chemin des pseudos thérapies et de la spiritualité New Age.

Je considère aujourd’hui que j’ai subi de la maltraitance psychiatrique.

La psychothérapie que j’ai suivie pendant 6 ans m’a soutenue mais n’a jamais soigné ma pathologie.
J’ai perdu beaucoup d’années et d’énergie à errer, à souffrir, à ne pas être en capacité d’étudier, de travailler, à élever ma fille malgré tout du mieux que j’ai pu. Je me demande aujourd’hui comment j’ai réussi à traverser tout cela. Il faut une force incroyable et c’est sans aucun doute mon rôle de mère qui m’a fait tenir.

Oui, je peux dire que j’ai survécu à la psychiatrie. J’aurais préféré ne jamais avoir à prononcer cette phrase mais la réalité est qu’entre les années 90 et 2022, l’évolution de la psychiatrie a été bien trop lente et doit encore s’améliorer considérablement en terme de soins, de suivis, d’accessibilité à tous-tes. »

Imanbipolaireborderline.jimdofree.com


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Voyage en psychiatrie [Anne-Lyse Delvaux]

Cet album rend hommage aux centaines de personnes que j’ai pu croiser dans mon voyage en psychiatrie, qui a duré vingt et un ans, et sur lequel je me retourne enfin pour tenter une résilience définitive.

Anne-Lyse Delvaux, novembre 2019

La valse des psychiatres [Anne-Claire]

« De l’art et la manière de soigner »

J’ai réussi à cumuler sept psychiatres en un an. Cela fait une belle moyenne d’un tous les deux mois. On pourrait croire que je les use jusqu’à la corde, même pas. Je les collectionne comme je collectionne les pilules. « Tiens, on va commencer par un somnifère. Ah mais ce n’est pas suffisant, rajoutons un hypnotique… Non, toujours pas, il est temps de tenter les antidépresseurs. Mais ce n’est pas encore assez, allez un anxiolytique par-dessus ». 

Le premier, je l’ai rencontré aux Urgences d’une petite ville de province. Je n’avais pas encore fait de tentative de suicide. J’avais parlé d’en faire, je ne dormais plus depuis trois jours, mon mari paniqué m’avait amené à l’hôpital. Le psychiatre m’avait écouté d’un air ennuyé avant de me renvoyer chez moi avec cette sentence : « Vous êtes d’un tempérament anxieux, l’arrivée d’un enfant s’accompagne toujours de beaucoup d’angoisses, rentrez chez vous et surmontez-les ». Non, on ne peut pas dire que celui-là m’avait poussé à la consommation de pilules. Par contre, il m’avait laissé encore plus désemparée que je n’étais arrivée. Non, ce n’était pas juste des angoisses passagères que de ne pas dormir DU TOUT pendant trois jours, même en ayant pris des somnifères. Non la crise que je ressentais, je ne pouvais l’affronter toute seule. Alors ma tante psychologue m’avait orienté en urgence vers un deuxième psychiatre. 

Le deuxième était un gentil taiseux. Il m’avait écouté quand j’étais en crise, quand j’avais parlé de me foutre en l’air. Une fois, j’avais réussi à le faire rire : « Oh mais vous savez, vous ne devriez pas faire crédit à vos patients suicidaires, je ne vous avais pas payé la dernière fois et si j’avais réussi ma tentative de suicide, vous auriez perdu 80 euros. »

Par contre, quand ça allait bien, ou du moins relativement mieux, je sentais que je l’emmerdais profondément, qu’il était chez lui avec son diner du soir pendant que je tentais de lui faire comprendre les angoisses tapies au fond de moi. D’une fois sur l’autre, il oubliait quels médicaments il m’avait prescrits. Pourtant, je continuais à me rendre bien sagement aux séances, à m’asseoir sur le fauteuil en face de lui, à jeter mon sac à mes pieds et à parler pour meubler le silence. Il y avait bien un divan mais je voulais éviter le cliché. Je n’étais pas encore prête pour cela. Ce n’était que mon deuxième psychiatre, juste un premier orteil trempé dans le monde merveilleux de l’inconscient.

La troisième m’a cueillie à mon réveil à l’hôpital… après ma première tentative de suicide. Une femme. D’une gentillesse inouïe, douce. Une vraie écoute. Elle m’a conseillé l’hospitalisation… alors j’ai accepté. Dans quoi n’avais-je pas plongé.

Aussitôt transférée dans le secteur psychiatrique de Sainte-Anne, voilà que je rencontre le quatrième psychiatre. L’entrée en matière est un peu rude. Je viens juste de me rendre compte que je suis enfermée, privée de liberté et que ça n’a rien à voir avec ce que naïvement je concevais des soins : de l’art-thérapie, des séances de yoga, du jardinage… Mon dieu, que je suis encore niaise. Alors j’accueille le quatrième psychiatre en lui disant entre deux sanglots que la prochaine fois, je ne me raterais pas. Que c’est bien beau les tentatives mais que la prochaine fois ce sera un suicide tout court. Il est brutal, petit, grossier et moche. M’assène des phrases comme « C’est affreux » quand je lui confie que j’ai un bébé qui m’attend à la maison. Comme si je ne le savais pas que j’ai cette part de monstruosité, que la situation est horrible. Et puis il veut me garder enfermée. Alors 72 heures plus tard, au moment où on m’autorise enfin à quitter les murs de Sainte-Anne, il m’assène que je suis peut-être bipolaire, que les antidépresseurs vont peut-être révéler ce trouble vu mes antécédents psychiatriques. Que si je recommence à vouloir me tuer ; dans son service lui s’en fout royalement, il pourra dormir sur ses deux oreilles, mais qu’il en a connu des patientes comme moi, souriantes, avenantes dont on ne voit pas la maladie et qui en ont fini pour de bon avec la vie. Et que si je recommence en dehors de l’hôpital psychiatrique ce sera la dévastation pour mes proches. Je me mets à pleurer, lui demande quel espoir j’ai. Il me répond qu’il s’en fout d’être l’odieux connard, qu’il m’aura prévenu. En fait, il en a trop vu. Et moi, en trois jours, je l’ai déjà trop vu. Ses paroles en revanche je les ai imprimées ; je ne suis bonne qu’à ça, déprimer et recommencer. 

Déménagement. Je retrouve le premier psychiatre que j’ai rencontré, celui des Urgences de la petite ville de province. Pas vraiment par choix. Au centre médico-psychologique c’est le seul qui soit disponible dans un délai raisonnable. On se demande bien pourquoi. J’ai un vague espoir de m’être trompée et que ce ne soit pas lui mais mon espoir est vite douché. En plus, pas moyen d’y couper, j’ai besoin de mon ordonnance. Alors j’y vais. Toujours la bonne élève, la bonne patiente. Mais ça ne manque pas, je recommence comme m’avait prévenu le psychiatre de Sainte-Anne. J’avale du xanax et des somnifères, trop bien sûr. Réveil aux Urgences à l’hôpital. Passage obligé par la case psychiatre avant d’obtenir mon bon de sortie. Il s’appelle Moïse celui-ci. Va-t-il me tirer des eaux troubles dans lesquelles je nage ? Au moins, il semble gentil. Quand il parle, je ne comprends pas tout, ce sont des métaphores un peu brumeuses. Mais j’obtiens mon ticket de sortie sans passer par la case hôpital psychiatrique, c’est toujours ça de gagné. En dehors, je retrouve l’autre psychiatre. Je lui avoue tout. Et là, la phrase que je garderais gravée dans ma mémoire : « Vous savez, si vous continuez, vous allez fatiguer tout le monde, à commencer par vos proches ». Accompagnée de cette sentence : « Il faut que vous changiez votre manière de penser ». Ah mais oui, bien sûr, tout s’éclaire, il suffit de changer sa manière de penser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Aussi simple à dire qu’à mettre en action…. Là, c’en est trop, je me rebelle et ruse pour ne plus jamais avoir affaire à lui. Je me débrouille pour retrouver Moïse. S’il ne m’a pas sorti de mon marasme, il a au moins le mérite de ne pas m’enfoncer davantage.

Les séances avec lui sont… spéciales. Je ne pige pas grand-chose. Il parle de pansements, de plaies à vif, de cicatrices. C’est bien beau mais je ne suis pas là pour une blessure de guerre. La mienne ne se voit pas. Et puis il accède à mes désirs, sans doute trop facilement. Je suis dans une phase où ça va bien. Alors je lui demande d’arrêter les antidépresseurs. Il acquiesce. En un mois, je devrais être sevrée de ma pilule quotidienne. Mais ça ne manque pas, retour aux Urgences. Des médicaments, trop de médicaments. Et du Doliprane pour me faire du mal. Cette fois, Moïse est ferme. Le bon de sortie, je peux oublier. Il veut me faire hospitaliser. Je fugue. Ils m’ont laissé mes vêtements. J’arrache la perfusion, me rhabille et file en chaussettes jusqu’à chez moi à dix heures du soir. Mon mari est catastrophé, il ne sait pas comment me faire entendre raison. Il arrivera à me faire entendre raison. Direction l’hôpital psychiatrique.

Là, c’est une sixième psychiatre qui m’accueille. Celle-ci ne me laisse que peu de souvenirs. Il faut dire que je ne l’ai vu à peine que deux fois 30 minutes. Avec elle, je découvre deux nouvelles molécules. Un anxiolytique et hop, un autre antidépresseur. 

Déménagement, une deuxième fois. Il faut trouver un nouveau psychiatre (on en arrive au septième !). Je n’ai pas l’ombre d’un commencement d’idée pour savoir qui choisir. Je me rends sur Doctolib et choisis une femme au hasard. Son cabinet est compliqué d’accès mais je finis par y arriver. Celle-ci est soignée : un maquillage apprêté, de nombreux bracelets aux poignets, des bagues qui étincèlent. Elle m’écoute dérouler mon histoire. A force de la répéter, je commence à la connaître par coeur cette histoire. Sauf que cette fois-ci la psychiatre m’interrompt : « Mais si vous faisiez une simple dépression post-partum, là au bout d’un an et demi, on serait en train de se dire au revoir. Vous êtes sûrement bipolaire ». Paf, le coup de poignard. La bipolarité ? Il n’en est pas question. Tant que cela reste une dépression, il y a un espoir de guérison. Mais la bipolarité c’est un grand, voire un gros, mot, c’est à vie. Et puis, elle ne me connaît pas cette femme. Elle ne sait quasiment rien de moi. C’est quoi ce diagnostic à l’emporte-pièce ?! 

Pourtant, je lui reste fidèle. Pas le courage de chercher un nouveau psychiatre, de tout reprendre depuis le début. Les séances se poursuivent par Zoom, la faute au confinement. C’est compliqué par Zoom de se livrer. Je ne suis de toute façon pas en confiance quand arrive ce qui devait arriver. J’avale des médicaments, toujours trop de médicaments. De nouveau, un psychiatre (le huitième, mais là je commence à perdre le compte) aux Urgences qui me laisse sortir vite. Maintenant j’ai appris la leçon, je sais quoi dire pour ne pas terminer enfermée dans une unité psychiatrique. Il gobe tout. De toute façon, l’hôpital est saturé, autant me laisser repartir. 

Il s’agit de retrouver ma psychiatre habituelle. A cette séance, celle-ci ne me laisse pas le choix. Elle ajoute une nouvelle molécule en plus des antidépresseurs : un régulateur d’humeur. Et me reparle de bipolarité. Mais cette fois-ci l’idée a eu le temps de cheminer, j’accepte de la considérer. Après tout, je suis tellement mal. Et si c’était vrai ? Tant pis pour la guérison, va pour les comprimés. Il est temps d’acheter un pilulier.

A la rentrée, changement de décor. Je retrouve ma psychiatre mais le cabinet a laissé place à une clinique privée. La psychiatre a recouvert ses jolies tenues d’une stricte blouse blanche. Seule fantaisie : les bijoux sont restés. Et puis à chaque fois, je ne peux m’empêcher de jeter un regard à ses pieds. Les mois passent : les ongles vernis viennent remplacer les baskets…. Je ne sais plus exactement quand cela arrive mais la psychiatre réussit à me faire baisser la garde. La psychiatre m’écoute. Vraiment. La question « Comment allez-vous ? » attend une réponse. Elle n’est pas là pour délivrer au plus vite son ordonnance, elle prend le temps. Bien sûr moi, j’ai encore la boule au ventre avant de la retrouver. Je redoutais tellement chacune des séances avec ses prédécesseurs, tout ne peut pas changer du jour au lendemain. A chaque fois, j’ai une demi-heure pour me préparer, le temps du trajet. 

Peu à peu, je me raconte. Je confie mes angoisses, mes pensées suicidaires. La psychiatre me regarde dans les yeux, d’un air grave. Elle opine. Oui, il n’y a rien de pire que la douleur psychique, oui, il n’y a rien de tel qu’une crise d’angoisse. Pas de jugement. Juste l’accueil. 

Certaines fois sont plus éprouvantes que d’autres. Quand je suis au fond du gouffre, je décris : la boule au ventre, l’envie de vomir, l’incapacité à dormir, l’envie d’en finir. La psychiatre me laisse aller au bout de mes pensées. Réfléchit. Elle ajuste le traitement mais n’empile pas les molécules les unes sur les autres. D’autres sont plus légères. Quand je vais bien, je pose des questions. On échange : sur nos métiers, l’actualité, quelques banalités.

Avec le recul, je me dis que j’ai une chance inouïe. D’un seul clic de souris, j’ai réussi à trouver de l’humanité. La valse des psychiatres est terminée. Un an s’écoule, deux. Je reste fidèle. Je prends mes rendez-vous bien à l’avance car je ne suis pas la seule à apprécier les qualités de cette psychiatre. 

La maladie, elle, ne connaît pas de répit. Une nouvelle fois, j’avale des médicaments. Une psychiatre aux Urgences. Je m’excuse de la déranger, de lui faire perdre son temps. Promis je ne voulais pas mourir, je voulais juste dormir. Peu après, je recommence. Atterrissage en réanimation. Je dors plusieurs jours avant de rencontrer une dixième psychiatre. Je ne sais même plus ce que je lui dis. Je suis encore trop shootée, tout se mélange. Mais j’échappe à l’hôpital psychiatrique. Je retrouve ma psychiatre à la clinique. Celle-ci m’attend, est déjà au courant, n’émet aucun jugement. Elle ne me lâche pas la main. Bien sûr, elle augmente les médicaments mais pas seulement. 

Et puis à mon grand étonnement, je demande à me faire hospitaliser en clinique privée. Je serai suivie par ma psychiatre. Sauf qu’une fois arrivée, c’est un homme qui entre dans ma chambre. Ma psychiatre a eu un empêchement, il la remplace au pied levé. En une demi-heure, il a le temps de me dérouler son CV. Ses faits d’armes, sa retraite, ses nouvelles activités bénévoles. Pour une fois c’est moi qui écoute, un brin médusée. Il cherche à m’impressionner ? Je me demande bien pourquoi, je ne suis qu’une petite jeune femme aux trop nombreux médicaments. Il est question de lithium Ma psychiatre me manque.

Pas longtemps. Je la retrouve dès le lendemain, la supplie de m’en aller. Décidément, les hospitalisations ce n’est pas ma tasse de thé. Vite, je reprends le rythme régulier : une demi-heure tous les mois, une ordonnance à chaque fois. Quand c’est ma psychiatre qui me confie qu’elle a besoin d’être opérée, d’être en convalescence. Les situations sont inversées. Pendant plusieurs mois, je vais devoir m’en passer. Je ne l’aurais jamais cru mais ces rendez-vous vont me manquer. Les ordonnances sont bien là mais ça ne suffit pas. La boule au ventre avait disparu, je la voyais à chaque fois avec plaisir.

Mais surprise ! Arrive le douzième psychiatre. Attention, lui est un expert. C’est du grand ponte. Il a été appelé à la rescousse par ma psychiatre habituelle qui me voyait douter de son diagnostic de bipolarité. Il pourrait être mon père : cheveux gris, chemise et pull bleu ciel. Il est doux, il m’écoute dérouler toute ma vie à commencer par mes nombreux déménagements (Le pauvre, en me demandant d’où je venais il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds). A la fin, ses conclusions sont sans appel : je ne souffre ni de dépression post-partum ni de bipolarité, je suis atteint de troubles anxieux. Ça me fait une belle jambe ça. « Troubles anxieux », vraiment ça ne claque pas comme nom de maladie. Et puis mes proches, que vont-ils dire mes proches ? Ce n’est pas une pathologie, tout le monde est anxieux, de là à en faire un diagnostic… Et puis surtout il me dit que j’entretiens moi-même le cercle vicieux de l’angoisse par des stratégies d’évitement. Euh… ben oui j’ai envie de dire : si on a peur de l’avion, on ne prend pas l’avion point barre. Et moi si j’ai peur de quitter mon mari, je ne quitte pas mon mari point à la ligne. En plus, il ne m’a vue qu’une heure et demie, un peu vite pour tout chambouler et tout remettre en cause. D’autant qu’il veut changer le traitement : avoir un recours massif aux antidépresseurs. Moi, quand j’entends les mots « recours massif » ça suffit à me rebuter. J’aime bien les médicaments mais merci, non merci.

Maintenant, il s’agit de ne plus ajouter de psychiatres à cette triste addition. Plus de passage aux Urgences, plus d’hospitalisations, plus de soi-disant experts. Juste ma psychiatre habituelle. Qui elle va devoir me supporter encore quelques années. Quel que soit le diagnostic, il s’agit bien d’un traitement à vie, d’un suivi régulier. 

« Mon expérience au sein de l’institution psychiatrique », T. A

« J’ai eu deux expériences au sein de deux institutions psychiatriques. La première fois j’y suis allé de moi-même. La seconde fois c’est un membre de ma famille qui m’y a mis. Ce texte a pour but de faire un retour de ces expériences singulières, au sein d’un lieu d’enfermement, vécues par un révolutionnaire du XXIème siècle. Il y a bien des jeunes qui emploient ces termes alors pourquoi s’en priver ? 

Révolutionnaire sur le plan moléculaire, mais pas seulement, aussi car je viens de lire « Les nouveaux ESPACES de liberté » de Negri et Guattari. Donc révolutionnaire dans le sens de se battre pour trouver un travail qui puisse nous enrichir. 

« Seul un immense mouvement de réappropriation du travail, en tant qu’activité libre et créatrice, en tant que transformation des rapports entre les sujets, seul un dévoilement des singularités individuelles et/ou collectives, écrasées, bloquées, dialectisées, par les rythmes de la contrainte, engendrera de nouveaux rapports de désir susceptibles de « retourner » la situation présente. » 

Depuis que j’ai vingt ans j’ai toujours refusé de poursuivre mes études à la fac d’économie car l’idéologie néolibérale me déplaisait. J’ai donc préféré m’autoformer par le biais de mes expériences associatives et entrepreneuriales. S’ajoute à cela, des compléments de formation comme un Brevet Professionnel, une Validation d’Acquis de l’Expérience et les fabriques de sociologie qui allaient plus dans le sens de mes valeurs et qui m’ont permis de me situer dans un environnement professionnel et pédagogique. 

En France mes premières expériences furent précaires mais guidées au départ par mes passions. Ce furent des expériences politiques solides car elles ont mis en jeu différents éléments de créativité, d’engouement collectif mais aussi de nombreuses remises en question. Celles-ci étaient faites dans des lieux qui ne m’appartenaient donc pas, et que nous squattions car nous faisions partie de ces dépossédés, non propriétaires et tributaires d’occupations passagères. Que ce soient les MJC (-Maisons des Jeunes et de la Culture-), les salles de concert, les parkings et les gymnases publics mis à disposition gratuitement. Tout y était négocié en luttant pour les avoir le temps d’un week-end, d’une journée, d’une semaine et quelques rares fois pour de long mois carnavalesques pour l’événement le plus réussit. Même la presse nous la squattions. Nous étions un peu des gitans qui essayaient de s’intégrer à l’espace public privatisé par certains. De cette première expérience durant laquelle je n’ai jamais eu un seul contrat de travail, j’ai appris à gérer les dépenses et les recettes ainsi que la communauté de manière collective. Il m’aura fallu beaucoup de temps et de moments de réflexions en collectif et en individuel pour mettre les bons mots sur ces actions : luttes de dépossédés. 

Chaque micro tendu était, à l’époque, une manière d’exprimer nos existences de minoritaire. En tout, plus d’une participation à 30 événements dans trois départements limitrophes et de nombreuses dates à travers la France qui ont favorisé à ce que des gens se côtoient, que des amitiés se soudent, que des talents se découvrent et que plusieurs autres prennent le relais. Lancer un mouvement, il fallait le faire quand même… 

S’en est suivi de plusieurs petits boulots et contrats précaires, jusqu’au jour où j’ai entrepris de traverser la frontière pour aller voir si l’herbe y était plus verte ailleurs. En effet, elle l’a été ! 

Premier CDI signé à 31 ans, dans un autre pays que le siens, à plus de 600 km de son chez soi. Enfin un peu de sédentarité dans le travail, bien que mon expérience nomade me poursuivra dans mon style de vie en Van pour ne pas payer un loyer exorbitant et pour pouvoir profiter un peu d’un lieu stable dans lequel insuffler un moment pédagogique fort. Enfin, son chez soi, c’est presque une blague ! 

J’ai beaucoup plus déménagé que ressenti un chez moi. Enfin ça vaut le détour un métier qui plaît, mais ça laisse tout de même des expériences d’enfermement. 

On a tous nos problèmes, mais mon changement moléculaire s’est accompagné de nombreux conflits avec des proches qui ont abouti à ma première expérience dans un hôpital psychiatrique. 

J’ai fait une espèce de voyage cosmique, une espèce de transe ou je continuais mes expériences pédagogiques mais en totale liberté, sans contrainte institutionnelle. Ce voyage me conduisit par mes propres soins chez un médecin, puis aux urgences. Aux urgences, ne surtout pas hausser trop le ton sinon vous vous retrouverez comme moi attaché et sous cachetons qui me paralysèrent la bouche durant deux jours. Tout ça bien-sûr sans avoir le droit d’appeler un proche à moi qui aurait peut-être pu m’aider à mieux vivre cette situation. Après une nuit aux urgences, les infirmiers me proposèrent d’aller « me reposer » dans un hôpital psychiatrique. Pouvais-je refuser dans l’état dans lequel j’étais ? Bien-sûr que non ! 

J’arrivais donc dans un hôpital où les patients m’accueillirent avec bienveillance. Heureusement qu’ils y en avaient qui faisaient gaffe aux autres. C’est surtout grâce à la force du collectif de psychiatrisés que j’ai su que comme j’étais venu de moi-même, je pouvais sortir à ma demande. Beaucoup de rencontre durant ces deux jours d’enfermement. J’y ai su que l’hôpital pouvait garder des personnes ayant été interdites de territoire. J’ai appris à faire semblant d’avaler des cachetons dont je ne savais pas les effets. Vous comprendrez que ceux qui m’avaient bloqué la bouche ont suffi à me remettre de mon délire. Car il fallait être éveillé pour ne pas souffrir encore plus. J’y ai fait des sessions freestyle avec certains, des partis de ping-pong avec d’autres, fumer de gros pétards en scred, vu des situations de délire aussi. Rencontré des gens très intelligents, de classes sociales différentes, de genres différents. J’ai vu qu’à la différence de ce que peuvent dire certains journalistes critiques de cultures urbaines, des gens de quartiers populaires y font de longs séjours également. De très très longs pour certains qui y finissent comme des légumes du fait des doses de cheval qu’on leur administre. 

Enfin j’ai fini par négocier ma sortie, en disant que j’avais vécu un épisode artistique fort ou je créais des situations dans l’espace public. En ne manquant pas de partager aux psychiatres mes connaissances sur des psychanalystes comme Félix Guattari. Connaissances qui me permettaient d’échanger avec eux sur les méfaits de leur institution, que ça soit sur le plan de l’architecture des lieux, ou du manque de prise en charge artistique par le personnel de l’établissement. 

Ma deuxième expérience fut plus longue car elle dura un peu plus d’un mois. Cette fois-là mon errance artistique fut beaucoup plus intense. Elle dura cinq jours ou j’allais de villes en villes diffuser ma révolte. De Besançon à la Seine St Denis, d’Aix en Provence à Montpellier, de gare en gare, d’auto-stoppeur à l’accueil de certaine personne chez elle, d’aéroport à des squat improvisés dans des hôtels de luxes. Bref l’aventure fut belle et bonne. 

Mon hospitalisation se déroula sous les yeux d’une infirmière au CMP (centre médico-psychologique) qui me « suit » encore aujourd’hui alors qu’elle a bien moins de connaissance dans la psychanalyse institutionnelle et dans l’art-thérapie que moi ! Où est la logique ! Les psychiatrisés sont-ils mieux formés aujourd’hui que ceux qui sont sensés les soigner !? Catastrophe ! L’institution psychiatrique est-elle en train de tomber elle aussi ? 

Je fus conduit à l’hôpital en taxi ! La classe. Arrivé là-bas, et étant dans le service adulte, je tombais à la table de psychiatrisés que je trouvais bien endormis. Ceci m’énerva et lors d’une discussion avec le médecin je lui dis un peu trop fort que je pouvais m’énerver contre certains patients si on me laissait encore manger en face d’eux. Chose que je n’aurais jamais dû dire car cela me valut une semaine à l’isolement enfermé dans une chambre comme un prisonnier. Avec une seule sonnette pour appeler les infirmiers qui ne venaient même pas toujours me voir. C’est la solitude qu’il faut affronter dans ces moments-là. Pour trouver des occupations je cassais la manette des rideaux avec laquelle je construisais un arc non pas parce que j’étais original mais pour ne pas devenir plus fou que je ne l’étais. Je lisais aussi tous les mots gravés sur les murs de nombreux patients qui avaient dû être enfermés avant moi dans cette chambre. Le jour de la fin de mon isolement, je ne manquais pas après m’être fait quelques potes de psychiatrisés, de m’échapper de l’institution. J’escaladais donc le grillage et je me rendais à la sortie de l’hôpital en scred. J’allais en stop d’Uzès à Montpellier. Bref je continuais ma grande balade artistique situationniste en rencontrant de nouvelles subjectivités à qui, au passage, je grattais quelques sous pour manger. Arrivé à Montpellier, j’allais y voir des potes dans notre hangar favori. Je couchais chez l’un d’eux et après discussion avec lui je me disais que j’allais retourner à l’hôpital de moi-même le lendemain. Celui-ci m’amena à l’hôpital de Montpellier où je me fis ramener en taxi une nouvelle fois à Uzès. Une fois revenu, je ne manquais pas de me faire pleins de copains psychiatrisés qui avaient su pour ma fugue. Après on ne m’enferma plus jamais car j’avais dit aux médecins que cette réaction était dû à mon enfermement. J’avais aussi changé de secteur. J’étais dans le secteur jeune. Oui en psychiatrie on est souvent mené d’un service à l’autre sans savoir pourquoi. Les infirmiers te font signer des papiers pour te faire gober des médicaments légalement. Les fois où j’ai lu ces papiers je ne comprenais que dalle à ce qu’on allait m’administrer. Tous les matins rendez-vous à 8h pétante pour ta petite gélule à la queuleuleu avec tes amis psychiatrisés. S’en suivent pas mal d’actions de ma part pour réagir à mon enfermement. Poèmes écrits sur les tableaux qui descendaient l’institution psychiatrique, collage de journaux appelant à la révolte, vol en compagnie d’œuvre d’art, tagage au dentifrice dans ma chambre…  

Mais aussi beaucoup de discussions intéressantes entre psychiatrisés, des écoutes de musique en groupe, matage de télé, jeux de société…Les journées sont longues à l’hôpital et tu n’as droit qu’à quelques sorties quand ton état est considéré comme stabilisé à l’abilifail. Ce mois-là il n’y a qu’une infirmière qui se donna le droit de nous faire un atelier d’écriture. Le bagne ! J’ai eu un jour une prise de bec avec une infirmière qui ne voulais pas que je me lève de ma chaise pour aller chercher de l’eau par moi-même. Le comble de cette institution morte de l’intérieur ! 

La redescende médicamenteuse est dure car elle te fait déprimer à mort et les médecins attendaient cet état de faiblesse de ma part pour me prendre entre quatre yeux à huit contre un et me dire que j’étais diagnostiqué schizophrène ou bipolaire de type deux. Ils n’étaient pas d’accord entre eux. Mais sans ça le diagnostic était fortement abusé avec du recul aujourd’hui. Cette journée là je l’ai prise comme un châtiment. Impossible de dire quelque chose pour rétorquer car les médicaments m’avait mis chaos et dans une tourmente psychologique extrême. C’est le moment où tu commences à fermer ta gueule car tu te dis qu’il y a que ça qui pourra te faire sortir de ce cauchemar. Je n’aurais jamais dû accepter la piqûre obligatoire qui te met vraiment au plus bas de tes capacités mentales et physiques. Toute mon énergie s’en était retournée et même plus l’envie d’aller faire du sport ou quoi que ce soit. Je suis sorti de l’hôpital dans un état de déprime maximale. Quelle est donc le but de cette institution ? Ne doit-elle pas soigner les gens ? J’ai mis un an et demi à lutter pour changer de traitement dans un premier temps. Passer de la piqûre à l’aripiprazole. La piqûre obligatoire est faite pour que les patients prennent leurs traitements soi-disant. Moi elle me plomba psychiquement et physiquement en me laissant dans un état dépressif. J’ai beaucoup dessiné et marché à ce moment-là pour lutter contre cet état. Un an et demi de grande solitude aussi. Au début mon état ne pouvait pas me permettre de faire mes propres choix par rapport au médecin. Un jour, j’ai vu l’infirmière en urgence comme j’étais dans un état de déprime extrême. A la limite du suicide. Elle a prévenu le médecin qui a comme un robot réagit en me donnant encore plus de médicament. Des antidépresseurs, antidépresseurs que je n’ai pris qu’au début. Ce fut ma première révolte. Puis j’ai décidé de ne plus prendre la piqûre. J’ai raté mon rdv exprès et j’ai attendu que le CMP m’appelle pour leur dire que je voulais absolument changer de traitement. Première victoire. Le médecin m’a d’abord prescrit 20mg de l’aripiprazole. Dose que je me suis permis de réduire le deuxième jour au vu des effets. Pendant quelques mois j’ai baissé à 10mg, puis à 5mg et aujourd’hui je ne suis qu’à 2,5mg. A cause de ces traitements j’ai eu des problèmes gastriques et j’ai eu aussi des hémorroïdes. Re-sociabiliser avec les amis a été une longue route, ainsi que de retrouver ma confiance en moi afin de continuer ma lutte pour avoir un travail. 

Ce texte existe aussi pour dire que même si ces expériences ont été difficiles, n’en demeure pas moins qu’elles furent enrichissantes pour la lutte. Elles m’ont fait prendre conscience que j’avais beaucoup plus de légitimité pour parler des vrais besoins des psychiatrisés que les médecins qui ne sont même pas capables pour la majorité de tester les traitements sur eux-mêmes. 

Moi aujourd’hui j’ai ces expériences et j’en connais les effets. Avec mes connaissances en psychothérapie institutionnelle et en art-thérapie par le biais de mes auto-apprentissages, cela me permet d’ouvrir ma ganache. J’ai deux interrogations qui me viennent. Comment faire quand, son entourage ont un rapport assez proche de l’institution psychiatrique, leur faire ressentir que rien n’y est fait pour vraiment soigner les gens ? Et comment faire pour collectiviser nos expériences par rapport à cette institution pour la changer ou la réinventer ? Il n’y a pas que la gestion des entreprises qui doivent être reprises par les ouvriers mais aussi la gestion des hôpitaux par les usagers EUX-MÊMES. Pour une révolte des FOUS !! Et pour tous ces infirmiers, médecins, psychologues et autres professionnels du soin qui voudraient être de notre côté, pensez déjà à lutter pour vos conditions de travail. Afin que vous puissiez travailler dans de meilleures conditions et prodiguer des soins dans le respect des libertés des patients ! Après, seulement, nous pourrons discuter !! »

T. A – pour aller plus loin : intermittent-du-skatepark.com

Appel à témoignage : contention et isolement

Pour les besoins d’un reportage pour France Télévisions, nous recueillons vos témoignages sur l’expérience vécue de la contention (être attaché.e à un lit avec des sangles), de mise en chambre d’isolement et sur les techniques d’apaisement aux urgences et en psychiatrie en France.

Il s’agit de libérer la parole et d’informer sur la généralisation ou non de ces pratiques de dernier recours.

Que vous soyez patient, proche ou soignant, vous pouvez nous transmettre vos témoignages écrits par message privé ou à l’adresse : contact@lightskyblue-penguin-597208.hostingersite.com

« Paraître normale » [Cécile]

« Bonjour, je vous contacte pour apporter un témoignage ainsi que quelques réflexions sur un sujet qui me tient à cœur.

En effet, au quotidien je me dois de concilier une vie universitaire avec d’autres manifestations plus étranges. Si je peux utiliser une image pour visualiser mon parcours, je dirais que ce serait comme marcher sur un fil sans sécurités à 2000 m de hauteur, les mains attachées en devant danser la polka… ce n’est pas impossible, mais c’est risqué.

Paraître normale, et surtout ne pas trahir de souffrance, je m’y emploie depuis que j’ai récupéré de ma première décompensation (et même un peu avant).

Mon cursus universitaire est tout ce qu’il y a de plus classique, à une seule chose près, je souffre de troubles psychotiques depuis l’âge de 17 ans, qui se sont manifestés par trois crises majeurs et des moments de vulnérabilité plus intenses beaucoup plus fréquents. 

Je tiens à témoigner, non pas pour dire que faire des études et avoir un travail c’est totalement possible et facile pour toutes les personnes qui souffrent de schizophrénie parce que je suis bien placée pour savoir à quel point c’est casse-gueule et que la stigmatisation est encore extrêmement présente.

Non, juste mentionner que peut-être il ne faut pas faire une croix sur tous projets de vie quand on a ce diagnostic, qu’au contraire il va falloir se battre beaucoup plus que les autres pour obtenir environ la même chose, mais qu’avec beaucoup de soutien de l’entourage, et aussi beaucoup de courage c’est possible

Mon directeur de thèse m’a un jour demandé quelles étaient mes motivations pour faire une thèse de doctorat. J’ai baratiné quelque chose, mais j’avais envie de répondre honnêtement : il y a clairement une volonté de paraître normale, ça je ne peux pas le nier, et surtout une fois diplômée j’aurai aussi un grade de Docteur, comme les psychiatres (une motivation en béton à n’en pas douter).

Voilà, j’espère que mon témoignage pourra être un jour utile ;

Bien cordialement,

Cécile »

« Quand la dépression est là ! » de Bruno Maquet [livre]

Un livre recommandé par Lou Kema : « Quand la dépression est là ! La place de l’aidant naturel. » Paru le 7 février 2020 aux Editions du Panthéon.

Un témoignage fort et courageux à lire:

Avec « Quand la dépression est là ! » Bruno Maquet donne sa voix à celles et ceux qui sont présents pour celui qui tombe et ne se relève pas. Il témoigne avec force et courage que l’aidant c’est celui que, d’ordinaire, on ne voit pas. Un ouvrage aussi nécessaire que remarquable.

« Comment tenir en estime et promouvoir la personne aidée sans la classer, la catégoriser et la marginaliser ?

Comment lui redonner son autonomie sans la réduire à ses dépendances et à ses manques ?

Comment l’accompagner en respectant et en promouvant sa liberté, son devenir, sa capacité relationnelle ?

La personne aidée ne se définit ni par sa fonction, ni par son handicap, ni par sa maladie, ni par son âge, ni même par son sexe.

La personne ayant à vivre une souffrance mentale doit être reconnue et accueillie avec sa différence, et non pas définie par sa disparité sous peine de non-reconnaissance de son être. »

Un jour, tout bascule, le fil fragile de l’existence se rompt et le couple heureux fait face à l’irruption de la dépression. Lui devient le soutien, l’étai de son épouse malade.

Pris entre les difficultés du quotidien et la taraudante question – la maladie a-t-elle une fin, même temporaire ? – il leur faut tous deux lutter et se relever.

Le travail de résilience, pour dépasser la souffrance psychique et l’épuisement, peut alors faire son œuvre.

La lecture de ce récit éclaire à elle seule la situation de l’aidant.e, mais aussi de l’aidé.e. Douloureux et en mots justes, il opère cette nécessaire transmission.

https://www.editions-pantheon.fr/catalogue/quand-la-depression-est-la/

« Lost in Translation » : l’art pour combattre la surmédication en psychiatrie

Angeline Ribrioux, étudiante en L2 Arts Plastiques, nous dévoile son travail sur la surmédicamentation en milieu psychiatrique, accompagné du témoignage de son amie Agathe (@moonmaelstrom).

Pour cela elle utilise le concept de traduction, de transposition. A partir d’une réflexion autour de la transposition de la substance psychique et de sa traduction médicale matérielle, elle prend le parti d’une difficulté de traduction de cette dernière qui mène à une perte pour le patient et une incompréhension entre ces deux entités patients-soignants.

Pour ce faire, elle représente les médicaments par des résistances qui ont chacune un code couleur en fonction du médicament représenté, alimentées par un circuit électrique représentant le système nerveux humain.

Cette réflexion qui a animé ce travail plastique est animée par une conviction profonde d’Angeline Ribrioux de lutter contre les surmédicamentations abusives et l’abandon des médecins psychiatres face à des moyens d’action trop limités et une demande croissante d’une population fragilisée à laquelle ils ne peuvent pas répondre, par la création artistique.

Témoignage d’Agathe :

« J’ai 24 ans, je suis malade depuis l’âge de 10 ans. J’ai été hospitalisée 22 fois en psychiatrie depuis l’âge de 9 ans, pour diverses raisons. A ce jour mon diagnostic est « trouble de la personnalité borderline avec dépression réfractaire et trouble anxieux généralisé, troubles du comportement alimentaire ».

J’ai été suivie d’abord en pédiatrie par des pédopsychiatres et psychologues puis à ma majorité j’ai eu du mal à trouver un suivi stable, mon état s’est nettement dégradé jusqu’à ce que je sois hospitalisée 3 à 4 fois par an pour une durée d’un mois à chaque fois environ, que je sois obligée d’arrêter mes études, de me faire reconnaître handicapée car qui embaucherait quelqu’un qui se fait hospitaliser tous les 3 mois et dont l’état est grave ?

Mes symptômes ont beaucoup évolué avec le temps. Dans l’enfance et la préadolescence, j’étais dépressive, suicidaire, j’avais des crises d’angoisses avec évanouissements, crises d’angoisses avec spasmes et machoires qui claquent, eczéma géant sur tout le corps, boulimie et hyperphagie.

A l’adolescence, j’étais suicidaire, dépressive, j’avais des crises d’angoisses avec crises de larmes, tremblements, étouffements. Je suis devenue anorexique boulimique, et mon humeur a commencé à changer subitement et souvent, je suis devenue plus impulsive, j’avais des comportements auto destructeurs (sexuels, mutilations, drogue).

A l’âge adulte, j’ai perdu le contrôle de mes émotions et de mes pensées. J’ai des pensées envahissantes et incontrôlables. Par exemple des visions de souffrance qui durent des heures. Je suis en dépression réfractaire c’est à dire que les médicaments n’ont plus aucun effet dessus. Je fais des crises d’angoisses à la moindre contrariété où j’ai mal au ventre et à la gorge et où j’ai l’impression que je vais mourir. Je fais des crises de déréalisation où je suis déconnectée de la réalité pendant des heures parfois des jours, totalement enfermée dans un mutisme très perturbant pour mes proches. J’alterne entre boulimie et anorexie, mon poids est très instable. »

Voici mon expérience des soins en psychiatrie (adulte) :

« Cela fait 5 ans que je suis suivie par un CMP (centre médico psychologique). C’est un centre où il est possible de retrouver des infirmiers, des psychiatres, psychologues et assistantes sociales. Alors oui sur l’étiquette ça a l’air très complet, mais la réalité des choses est tout autre.

Ma psychiatre me consacrait 15 minutes par mois pour évaluer mon état et faire les prescriptions. Sachant que rien que pour établir un diagnostic il faut plusieurs heures c’était compliqué, elle m’a donc traitée pour mes symptômes et pas pour l’ensemble de mes troubles « vous avez des insomnies ? Je vais rajouter ça. Vous avez des angoisses ? On va augmenter ça et rajouter ça. » Voilà en quoi consistaient les consultations, avec parfois une demande d’hospitalisation quand j’étais vraiment à bout.

Ainsi j’ai commencé à prendre beaucoup de médicaments. Parce que ces médicaments ne sont pas inoffensifs, surtout la famille des benzodiazépines, j’ai commencé à devenir de plus en plus accoutumée, à avoir besoin de plus grosses doses, de médicaments plus forts. D’ailleurs aujourd’hui j’ai développé certaines phases à la limite de la psychose tellement l’angoisse est forte et je prends des neuroleptiques car les benzodiazépines n’ont plus aucun effet sur moi.

Mon parcours hospitalier a contribué à cette montée en force des traitements. Je ressortais toujours avec une ordonnance plus longue, plus complexe, je prenais des correcteurs (antiparkinsoniens) pour contrer les effets secondaires de certains médicaments que je prenais en très grosse quantité, et il n’y avait absolument aucun travail autre que quelques séances de psychothérapie par ci par là (3 ou 4 par séjour) ce qui n’a aucun sens car une psychothérapie est un travail de fond qui doit être fait sur la durée.

Aujourd’hui, grâce à une sophrologue et une psychologue dans le privé, ainsi que le soutien d’une autre psychiatre en complément d’un nouveau CMP avec moins de patients et une psychiatre plus attentive aux médicaments et aux effets secondaires qu’ils engendrent, j’ai réussi à arrêter la majeure partie de mon traitement (je suis passée de 17 cachets par jour à 8 ), et j’ai entrepris un vrai travail sur moi qui m’aide de jour en jour à me stabiliser et à aller mieux. »

Bref état de la psychiatrie en France :

source : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rfas200401-art11.pdf

  • « on assiste depuis une dizaine d’années à des évolutions importantes, tant dans le recours aux soins qui s’accroît que dans les modalités de prises en charge pour lesquelles les suivis ambulatoires et, dans une moindre mesure, les suivis à temps partiel se développent ; – on note une grande hétérogénéité de l’offre de soins, à la fois dans sa répartition géographique et entre types d’établissements (pathologies traitées) ou entre secteurs (modalités de soins, organisation). »
  • « plus de 83 % des lits et places en psychiatrie le sont dans les hôpitaux publics et privés participant au service public hospitalier (PSPH). Seuls quatre départements ont une offre privée supérieure à 50 % du total. Le phénomène est encore plus net pour l’offre de soins à temps partiel (89 % dans les hôpitaux publics ou PSPH). Quant aux prises en charge ambulatoires, elles sont quasi exclusivement publiques. En effet, les établissements privés sous objectif quantifié national, du fait des contraintes réglementaires, gardent un type de fonctionnement caractéristique, avec des prises en charge en hospitalisation complète majoritaires par rapport aux hospitalisations à temps partiel (alors que le rapport est d’un à dix dans le public) 1 . »
  • « Même s’il est difficile d’objectiver les besoins de soins en psychiatrie, on constate que le recours auprès de l’ensemble du système de soins s’accroît partout où il a pu être mesuré (secteurs, ville). On a ainsi pu évaluer à 56 % l’augmentation du nombre de personnes suivies par les secteurs de psychiatrie en dix ans (de 1989 à 1999) et à 19,4 % celle des consultations par les psychiatres de ville entre 1992 et 2001 (DREES, 2003). »
  • « Au-delà des problèmes de santé mentale, la population des personnes suivies en psychiatrie, telle qu’elle a été repérée dans l’enquête « Handicap, Incapacités, Dépendance » de l’INSEE 1 , apparaît globalement en plus mauvaise santé physique que le reste de la population : ainsi l’on constate, chez les personnes hospitalisées, une surmortalité par rapport à la population du même âge, ainsi qu’une mobilité limitée. L’ensemble des personnes suivies régulièrement pour troubles mentaux déclare en outre, en plus des déficiences psychiques, davantage de déficiences physiques, motrices, métaboliques que la population générale »
  • « D’une manière générale, les personnes suivies en psychiatrie apparaissent, par rapport à la population générale, confrontées à des difficultés tant sur le plan de la vie affective ou sociale que sur le plan de l’activité professionnelle. Ainsi, le célibat ou le divorce sont deux fois plus fréquents qu’en population générale. L’insertion professionnelle apparaît plus difficile, surtout pour les hommes. L’emploi protégé occupe une place très marginale (Anguis, 2003 ; Chapireau, 2002).
  • « Les aides monétaires sous forme d’allocations sont fréquentes, concernant un malade sur trois, et davantage des hommes. Deux personnes sur trois ont une reconnaissance administrative de leur handicap et le coût social du handicap mental est considérable puisqu’une personne sur quatre qui consulte perçoit une allocation ou pension du fait de son état de santé (Anguis, 2003). »
  • « Des difficultés d’observation En matière de santé mentale et même de psychiatrie, l’objet lui-même est, bien sûr, de contours incertains et d’observation difficile : – qu’il s’agisse de la mesure des prévalences des maladies ou symptômes pour lesquels la nosographie est parfois imprécise (diagnostics de dépression ou dépressivité par exemple) et évolutive et les biais nombreux, particulièrement dans les enquêtes en population générale ; – qu’il s’agisse des prises en charge qui s’avèrent être extrêmement diverses et qu’il est difficile de décrire de façon homogène (l’activité d’un CATTP peut dans certains secteurs s’apparenter à celle d’un hôpital de jour, les pratiques des professionnels sont éminemment variables…), pour lesquelles il est, de plus, encore impossible de repérer des trajectoires de soins des patients. »

« J’ai épousé Dieu, l’Art et les Couleurs »

Je voudrais me présenter sous le nom de Midori, un peu comme le chant d’un oiseau violent et fragile qui vole en s’accrochant à un nuage. Cela veut dire verdure en japonais. Ça se prononce Midoli.

J’ai toujours aimé me nommer autrement, comme pour affirmer ma véritable identité, dans toute sa profondeur abyssale et sa noirceur terrible et obscure.

J’ai décidé d’écrire ce témoignage, sur les trois plus belles choses qui m’ont sauvée et ont fait sublimer une souffrance psychique abominable et tortionnaire : Dieu, l’Art et les Couleurs.

Pour décrire un peu mon parcours et mon identité, je le décrirais comme une grande danse chaotique, depuis l’enfance.

Tenues totalement extravagantes.

Imaginaire totalement déluré, délirant, impressionnant et loufoque allant pratiquement jusqu’à la véritable folie.

Comportements loufoques comme courir d’une pièce à une autre en grimaçant avec des gestes étranges pour exprimer mes pensées.

Tiraillements et crises existentielles avec des réflexions philosophiques tordues et profondes.

Difficultés avec l’autorité.

Des viols et des maltraitances graves subis dont du harcèlement scolaire.

Des phobies alimentaires, obsessions et fantasmes très étranges et incongrus allant avec des comportements inédits.

Crises de rage, de psychose, violences et manipulations à l’égard de mes proches ou autres.

Angoisses.

Puis de nombreuses hospitalisations, qui ont souvent été un échec.

Tendances à consommer des drogues dures (médicaments antidouleurs antalgiques et calmants type Valium, Xanax à haute dose) avec plusieurs overdoses.

Addictions diverses.

Je suis diagnostiquée personnalité limite.

Si je suis encore là aujourd’hui pour témoigner, c’est grâce à quelque chose de puissant, ou plutôt plusieurs éléments extatiques et transcendants.

J’ai épousé Dieu, l’Art et les Couleurs, ce qui m’a sauvée d’une mort sûrement promise, si je n’avais pas rencontré tous ces phénomènes.

Pour parler de Dieu en premier.

Toute ma vie, je hurlais, incomprise.
Entres les murs blancs et blafards, fardés de couleur banquise.
Sur un banc céleste, à l’ouest du monde.
J’ai rencontré Dieu, non loin de l’immonde.

Déjà, pour mettre les points sur les i.

Je pense profondément être anarchiste.

Cela n’est pas un « oxymore » ou une impossibilité car ces concept imposés sont pour moi une construction ultra sociétale.

Après toutes ces hospitalisations et ces sentiments de mal-être extrême me rongeant la poitrine et les os, je suis allée vers ce que j’appelle une transe pieuse et spirituelle.

Dans un monde où l’on me rejetait car psychiatrisée et extrêmement neuroatypique, travesti par périodes car non binaire, femme, ronde voire grosse avec des cheveux de métisse malgré ma peau blanche, je me suis sentie proche d’un être que je trouve punk, extrêmement touchant et puant comme sacré.

Puant, dans le sens d’un clochard qui est mal vu par la société mais qui resplendit de l’âme et du cœur par exemple.

J’ai commencé à renaître, à me rapprocher des marginaux, tout cela grâce au Christ et à des ressentis animistes, sans institution ni dogmes, à l’opposé total du traditionalisme de droite.

J’ai réalisé que Dieu était de notre côté, à nous les fous.

Et justement, cela peut paraître fou, mais en tant que femme très féministe et progressiste, peut-être même anarchiste, avec ce Dieu sans dogmes ni autorité sévères, j’ai décidé de porter un foulard pour le Christ, de me couvrir les cheveux, comme je me travestis en homme par d’autres périodes.

Je le vis comme un.e bipolaire ressent ses phases, mais désormais bien plus sereinement.

Pas besoin d’être traditionaliste, « soumise », « folle », nonne, musulmane ou je ne sais quelles suppositions encore, pour le porter.

Je suis une chrétienne totalement excentrique, barrée, anarchiste, prude comme parfois délurée.

Je n’ai pas besoin d’être psychiatrisée jusque là, non merci.

J’ai une personnalité comme tout le monde, plus affirmée et atypique, c’est sûr, mais c’est mieux que d’avoir un caractère de chemise à boutons sous un fer à repasser.

J’ai senti le besoin d’épouser à ma manière Dieu, qui est du côté des fous/folles mais également pour plusieurs autres raisons plus personnelles, que je ne dévoilerai pas ici.

Pour parler des Couleurs et de l’Art.

Je ne me suis pas suicidée grâce à la peinture. Elle me permet de crier des souffrances insaisissables que je ne peux pas exprimer par écrit, soit par pudeur soit parce que souvent, ce sont des maux qui ne peuvent pas s’expliquer avec des mots, ni même quelques pensées évanescentes.

J’ai commencé à peindre pour ne pas me tuer, mais j’ai écrit depuis toujours pour apprendre à exister.

J’écris pour ne pas m’enfermer avec les monstres tranchants et immondes qui sont en mon être et qui me mordent et m’arrachent les tripes car j’ai trop de retenue pour parler en profondeur de ma souffrance sans la poésie ou l’art.

J’écris pour ne pas m’étouffer dans l’oxygène oxymore d’un cercueil, dans lequel je serais enterrée vivante si je ne pouvais pas créer.

Je danse aussi, pour me sentir femme, violente, garçon, chaste, sainte, sexuelle, immorale, céleste.

Pour exprimer des années de cris enfouis.

Peindre les couleurs avec mes gestes musicaux.

J’aime créer des personnages de théâtre, parfois atroces ou totalement comiques et loufoques.

Les Couleurs.

Elles expriment sans cesse ce que je suis ou ne suis pas.

Elles ont une symbolique extrêmement puissante pour moi et me déchirent le cœur de bonheur immense.

Violet, symbole spirituel et totalement immatériel, que j’aime passionnément mais qui me fait parfois plus peur que la mort.

Jaune, lumière des fous.

Orange, flamme impétueuse et explosion divine.

Bleu, couleur de la banalité et de la mélancolie, pleine de spleen qui se pend au cou de son propre azur.

Je vois des couleurs partout, dans les villes, dans la nature, dans l’âme des enfants, des petits, des grands, des animaux et des marginaux splendides ou putrides.

Mes couleurs préférées depuis que j’ai véritablement grandi et que je me suis mise à renaître de travers, sont le vert et le orange.

Ma couleur d’enfance était le rose et il y a aussi eu le jaune et toutes les autres couleurs par fluctuations.

Le rouge est ma passion, ma destruction et je l’aime comme je le hais sans demi-mesure.

Pour revenir au sujet, je m’habille souvent totalement en monochrome vert, d’ailleurs.

Vert comme la puanteur splendide et divine de Dieu.

Vert comme Gaïa et les farfadets.

Orange comme ce qui dérange mais qui continue à exister en brillant à jamais.

Vert Nature, vert pur sans parure.

Vert comme nous les aliens, petits hommes et femmes verts bien trop terrestres ou terriens, trop ovni.

Avec un pied ancré dans la Terre et l’autre dans les étoiles.

Mais toujours là à se battre infiniment pour avoir le droit d’exister.

Vert de la timbrée merveilleuse ou du désaxé virtuose grandiose qui est et reste Humain ou Humaine à travers la nature et l’oxygène d’un arbre qui fait battre son petit cœur.

Orange comme nos cœurs épicés et nos explosions créatrices célestes.

Orange comme la fusion entre le sang et le soleil qui nous fait resplendir cette lumière.

Vert et orange comme l’espoir de la guérison, le crépuscule des dingues merveilleux et l’acceptation de toutes les folles et de tous les fous de ce monde trop carré pour tourner rond.

Midori

Témoignage de Philippa à Parlons Psy

Intervention inspirée et inspirante du lundi 9 décembre 2019 lors du grand rendez-vous Parlons Psy à Paris.

« Bonjour, je m’appelle Philippa.

Je prends la parole aujourd’hui pour vous raconter mon parcours, la façon dont j’ai évolué de personne concernée par la maladie psychique pour devenir accompagnante et formatrice sur les enjeux de santé mentale dans le monde professionnel.

Il y a deux principaux messages que j’aimerais vous faire passer à travers mon témoignage.

  • D’abord qu’il y a certaines pratiques en psychiatrie qui doivent absolument être remises en cause pour évoluer.
  • Je voudrais aussi vous montrer comment le trouble psychique par lequel je me suis d’abord sentie détruite et avilie, est devenu un chemin, certes exigeant, mais qui m’a permis de grandir et de me construire. Vous raconter comment j’ai fait du ravin, un chemin, comment j’ai fait de ma fragilité, une épée.

Quand je suis intervenue la première fois en tant qu’invitée à l’édition Parlons Psy de Nantes, j’ai raconté dans le détail, la réponse qui avait été faite par le monde dans laquelle je vis, au grand bouleversement psychique que j’ai traversée pour la première fois à l’âge de 20 ans.

Je dis bouleversement psychique volontairement, pour m’éloigner de toute considération psychiatrique. Il s’agit avant tout d’un vécu, d’une expérience humaine qui peut tous nous concerner sous une forme ou une autre. Tout le monde peut, à un moment donné dans sa vie, perdre pied psychologiquement, sentir son mental, sa sensibilité et ses émotions s’égarer dans des sphères inattendues, stupéfiantes, effrayantes et traumatiques.

La réponse qui a été faite par le monde dans lequel je vis, par le biais de la médecine, peut se résumer en quelques mots : Interpellation brutale, immobilisation, enfermement, contention, injection, diagnostic, médication, économie de mots. Avec pour résultat immédiat de me plonger dans une incompréhension et une souffrance d’une profondeur que je ne souhaite à personne.

Dans un texte que j’ai commencé à écrire il y a quelques années déjà sur ce sujet, j’ai redécouvert un passage qui, je crois, résume avec justesse et honnêteté mon ressenti. Je préfère vous prévenir, ce ressenti peut écorcher les oreilles de certains, mais il est vrai, il ne triche pas, il dit les choses exactement comme elles ont été vécues et senties,

« Voilà comment, la psychiatrie et moi, nous nous sommes rencontrées et aussitôt fâchées.

Le dialogue a été rompu avant même d’avoir commencé. Après cet épisode, plus rien n’a été véritablement possible. Même si j’ai rencontré de bons médecins, le respect nécessaire à une alliance thérapeutique de qualité a toujours était difficile à mettre en place. Cette première expérience a déterminé mon rapport au soin.

Alors j’ai tenté de construire ma propre stratégie, en empruntant à la psychiatrie le peu qu’elle pouvait m’apporter. J’ai aussi appris à penser et agir contre elle, à être à la fois raisonnable et rebelle, pour ne pas devenir ce qui m’est apparu malgré moi comme un énième « animal psychiatrique » comme elle les fabrique trop souvent à cause de l’impuissance et des neuroleptiques.

Et je sais à quel point tout le monde souffre de cette réalité, les soignants comme les patients.

Pour synthétiser, je dirais que cette prise en charge a rajouté de la souffrance sur la souffrance, du traumatisme sur le traumatisme, de la honte sur de la honte et a généré une profonde auto-stigmatisation.

Je vais vous dire ce que j’en pense « ça ne marche pas, cette réponse ne marche pas ».

Elle engendre quelque chose de singulier, celui devoir faire le chemin de l’acceptation, on peut même parler de nécessité de pardonner à ceux qui étaient censés nous aider et nous soigner. Moi, ce chemin du pardon je l’ai fait. Je suis parvenue à mesurer avec le temps, la difficulté à laquelle sont confrontés ceux qui m’ont infligé ces traitements. Je suis parvenue à me mettre à leur place, à comprendre leurs peurs, leurs incompréhensions, leurs dogmes et leurs croyances, à les respecter et même à les maîtriser.

Aujourd’hui, cette problématique qui aurait pu me voler ma vie, j’en ai fait mon métier. Je travaille dans les entreprises, les pouvoirs publics, auprès du secteur médico-social sur les enjeux de santé mentale dans les organisations en tant que formatrice et accompagnante. C’est pour ça qu’à présent je connais bien ce secteur de la santé mentale.

Et après avoir dénoncé les manquements de ce système, je voudrais à présent souligner les initiatives et les avancées que j’ai observées et qui me donnent des raisons d’espérer. Le simple fait que nous soyons réunis ici est la preuve de ces évolutions. Tout ce qui est présenté aujourd’hui. Le travail de l’association Clubhouse France, ce concept de rétablissement qui est l’objet de cette rencontre et qui ne doit surtout pas devenir un concept de plus.

Je pense au club des entendeurs de voix, je pense au travail des équipes mobiles du nord de la France sur lesquelles j’ai récemment lu un article qui m’a beaucoup impressionné tant leur approche fait sens.

Je pense au travail que font toutes les femmes et les hommes que je rencontre dans mon travail (assistantes sociales, infirmières, chargées d’insertion, chargées de mission handicap, RH, médecins, psychologues, quelques psychiatres trop rares à ma connaissance) je pense à leur regard sur leurs métiers, à toutes les actions qu’ils mettent en œuvre souvent très peu valorisées, auprès de ceux qui souffrent et qui ont besoin d’être aidé.

Je pense enfin à l’avancée timide, mais réelle de la pair-aidance. Je me considère d’une certaine manière comme l’un d’entre eux, même si je n’ai pas suivi le cursus universitaire qui nous est destiné. La parole des pairs-aidants est une parole décisive qu’il est indispensable d’écouter et de respecter.

La mienne, je la veux libre, audacieuse, insolente, et constructive. Faire sans la parole des pairs-aidants ce serait comme se contenter, pour parler d’un pays en guerre, des propos des journalistes et des observateurs sans écouter la voix des autochtones de ce pays. Comprenez bien que ce que les soignants, les accompagnants et les aidant tâchent de combattre et de faire reculer, nous nous l’avons traversé, et nous avons fait l’effort de le transmuter pour en faire un savoir qui doit être respecté et pris en considération. Qui doit être accueillit comme quelque chose d’infiniment précieux. Ecoutez-nous. La part qu’il manque pour véritablement soigner ceux qui en ont besoin avec dignité, il est possible que ce soit nous qui allons la construire avec vous.

Malgré tout ce qu’il m’a fallut de force et d’énergie pour faire cette traversée, j’ai foi en notre capacité à opérer les mutations nécessaires. Parce que l’épreuve de la souffrance psychique est aussi une initiation, une occasion unique de se remettre en question, de gagner en profondeur et en humanité et je crois que ce monde a besoin d’hommes et de femmes capables de faire face à leur fragilité psychique et de revenir parmi les autres enrichis par cette épreuve.

Pour ma part, aujourd’hui, j’ai une vie bien au-delà de ce que j’aurais pu espérer avant que tout cela ne m’arrive.

Je suis la maman de deux garçons, je fais un métier qui a du sens pour moi, je vais bientôt publier mon premier roman et chaque jour j’ai l’impression d’apprendre et de comprendre un peu mieux ce qu’est l’amour qui est au fond la seule chose qui m’intéresse véritablement et qui vaille.

L’important pour moi ce n’est pas la maladie ou l’absence de maladie, le handicap ou l’absence de handicap, ce n’est pas d’être guéris, ni même rétablis, l’important c’est d’être suffisamment connectée à mes ressources pour apprivoiser mes fragilités et construire une vie qui me ressemble.

Tout le monde n’a pas les mêmes ressources, mais tout le monde a des ressources et au lieu de traquer les symptômes, nous devons traquer les ressources et les mettre en lumière comme des fils d’or qu’il faut tirer pour permettre à chacun de renaître à lui-même.

Pour achever mon propos, je voudrais vous lire le passage d’une intervention prononcé par la romancière et essayiste Christiane Singer lors d’un colloque à Lausanne en mai 2000 intitulé « Schizophrénie = folie ? » :

Il est urgent de changer notre regard sur ceux que nous appelons malades, et urgent qu’eux aussi changent le regard sur eux-mêmes. Il existe un niveau de l’être qui reste intact. Il existe un lieu en chacun où nous sommes non seulement guéris mais rendus déjà à nous-mêmes. La maladie est un accident, un malheur, une épreuve qui n’atteint pas le noyau. C’est à ce noyau intact que je m’adresse en vous parlant non pas parce que vous serez un jour guéris, mais parce que dans mes yeux vous l’êtes déjà. Non pas parce que l’espoir me porte que vous serez un jour à nouveau entiers mais parce que la certitude est en moi que déjà vous l’êtes.

Christiane Singer

Je voudrais que tous les gens qui sont dans cette situation se souviennent que quoiqu’il leur soit arrivé dans leur vie, une part d’eux-mêmes demeure intacte. Accompagner les personnes qui souffrent d’un trouble psychique dans la reconquête de cette part d’eux-mêmes qui est intacte, pourrait être une très belle définition du rétablissement.

Je vous remercie de m’avoir écoutée. »

Philippa