Un match de folie

Par un dimanche de septembre, je me suis rendu au stade et j’ai fini le lendemain interné en psychiatrie. Voici mon récit pour tenter de mettre en mots ce souvenir vivace.

Nouvellement abonné au Paris Saint-Germain, je devais me rendre au Parc des Princes pour le match entre le PSG et Lyon. Mais en attendant, je me suis arrêté en chemin à Place de la République pour voir s’il y avait encore des débats sur la place publique. Alors que j’étais dans les couloirs du métro, j’entends une annonce prévenant que les sorties du métro sont fermées pour cause de manifestation. Je me dirige tout de même vers la sortie et, à ma surprise, les portes sont ouvertes.

Je replonge dans le métro après avoir vu une voiture de police et une forte suspicion m’envahit, j’ai l’impression que les caméras du métro m’observent. Direction le Parc des Princes, dans un métro bondé. Je prends mon temps pour sortir car je commence à croire qu’il y a des policiers en civil, ou plutôt des renseignements généraux (RG) qui m’attendent à la sortie.

Comme il pleuvait, j’attendais dans le couloir qui donnait sur la sortie avec d’autres supporters. Alors qu’arrivent les voyageurs d’un second métro, je décide de sortir. Je vois des cars de CRS, l’un des chefs me regarde sans m’interpeler, je me dis alors qu’il a dû me prendre pour un policier en civil vu que j’étais tout de noir vêtu.

Je passe un à un les contrôles avec ma carte d’abonné et je vois une policière avec un fusil mitrailleur postée sur le chemin. Je commence à croire à une menace terroriste et que la menace c’est moi.

Je décide de me fondre dans la foule et j’entame la discussion avec d’autres supporters. J’étais arrivé trop tôt et les portes du stade étaient encore fermées. Sauf qu’à un moment on entend le son d’un mégaphone qui demande s’il y a des abonnés dans la foule. Puis ils commencent à se moquer d’un jeune avec qui je parlais.

Après avoir ignoré les supporters au mégaphone, j’accède enfin à la tribune encore vide de monde. Assis impassiblement, j’écoute les chants des supporters et j’ai l’impression d’entendre mon prénom et des chants contre Daesh. Au bout d’un moment, on nous distribue des ballons de baudruche rouges et bleus, chose que je n’avais jamais vu au stade. Et puis, le speaker annonce le jeu concours qui récompense un abonné capté au hasard dans la tribune par les caméras du stade. Quand arrive la mi-temps, le supporter descend sur la pelouse pour recevoir son cadeau, sauf que ce soir là, personne n’est descendu. J’espère me tromper, j’avais sûrement la tête ailleurs car je voyais défiler dans l’escalier des personnes dont la tenue neutre me faisait penser à des policiers en civils.

Comme ils s’arrêtaient près de moi, j’ai bien tenté de les démasquer et je me souviens avoir crié « tout le monde déteste la police ». Mais la palme du déguisement revient à cet homme au t-shirt jaune qui déboula façon touriste avec des bières plein les mains alors que le match touchait à sa fin.

A la fin du match, la foule qui sortait était compacte et avançait au ralenti. J’ai eu l’impression qu’ils allaient en profiter pour m’attraper alors j’ai crié « ici c’est paris » et puis certains ont commencé à m’interpeler. N’arrivant pas à distinguer les policiers en civils ni non plus les soignants en civil, j’ai suivi le pas d’un couple qui me conseillait de ne pas haranguer la foule.

Un fois dehors, j’entends un monsieur âgé qui vociférait dans son téléphone et qui repasse devant moi quelques instants plus tard comme pour me barrer la route. Je commence à croire qu’ils sont nombreux à mes trousses et qu’ils m’encerclent à distance, soit devant, soit derrière, pendant que je me dirige vers le tramway. J’interpelle deux jeunes couples qui semblent s’être déguisés en supporters pour se fondre dans la masse, puis me sentant pris au piège, je me mets à courir pour les dépasser. Je m’arrête alors devant le passage piéton à quelques mètres du tramway quand je vois un homme barbu enlever ses écouteurs, s’approcher en courant et me mettre un coup de poing qui fait voler mes lunettes en éclat. Je me mets au milieu de la chaussée devant les voitures qui arrivent à toute vitesse quand un homme m’aide à ramasser les lunettes puis disparaît à son tour.

Avec une douleur et un bruit sourd dans l’oreille, je me dirige vers le tramway. Comme il est plein à craquer, je le laisse partir et j’attends le départ du prochain. Je m’assois à côté d’un homme âgé qui a plus l’air d’un sans abri que d’un policier et je me mets à lui raconter l’histoire pendant la dizaine de minutes à attendre puis le long du trajet en tramway où j’ai l’impression que les policiers en civil sont présents. Je descends du tramway et j’arrive chez moi après avoir croisé trois personnes qui ne semblent pas être là par hasard.

Puis je décide d’aller dans la nuit aux urgences car j’ai mal. Au bout d’un moment, je retourne en salle d’attente et là je vois le monsieur du tramway blotti dans un coin qui fait mine de ne pas me reconnaître.

Je suis alors les soignants qui décident de m’attacher avec des sangles. Après quelques heures, ils me font passer un scanner et m’envoient en ambulance direction l’hôpital psychiatrique où je confonds certains patients et soignants avec des infiltrés de la police. Vu mon agitation, je suis placé en chambre d’isolement où ils m’injectent une dose d’Haldol avec les renforts. Mauvaise dose car je suis emmené une semaine plus tard en réanimation et que je ne garde aucun souvenir de cette semaine en isolement.

Joan

C’est la nuit [Ann]

Après ces épreuves,

Après ces jugements péremptoires,

Après ce contact avec le sbire toujours l’attente,

Toujours la permission,

Et bien maintenant plus de deux ans que je demande la même chose,

Plus de deux ans que j’ai déposé des dossiers,

Je viens de prendre rendez vous avec un notaire,

Et  bien non cela m’est refusé une fois de plus par un garçon à peine sorti de l’enfance,

Qui ne connait rien à la vie,

Qui continue à me traiter comme un enfant,

Dois-je donc toujours demander la permission,

Et ne pas réaliser ce que je veux,

Dois-je donc toujours être privé de liberté,

Dois-je donc toujours être maltraitée, humiliée,

Ne pas pouvoir réaliser ce que je veux,

Dois-je donc en permanence revenir en arrière,

Dois-je donc toujours être humiliée,

N’ai-je pas 69 ans,

Ne suis-je donc pas mature,

Suis-je donc une enfant,

Et bien le loups vous avez gagné je vais redevenir légume.

 

Est-ce bien des fous qu’on assassine ?

Parce que devenir fou n’est à mon sens, et au sens de beaucoup d’autres, qu’une conséquence de traumatismes survenus dans la vie de personnes que le monde n’avait pas armé à y faire face.

Parce que la sortie du monde, par la production de créations psychiques, par la folie intestine, par le recours à l’altération artificielle du psychisme, par le suicide même, n’est que la conséquence de cette impossibilité à faire face à ces traumatismes.

Parce que vient ensuite l’enfermement psychiatrique qui par son recours à la discipline croit pouvoir juguler des tentatives d’évasion de ce monde qui a blessé, ces tentatives de sortie de ce réel invivable, en incarcérant des hommes et des femmes à moitié assassinés par un environnement trop dur, en les plaçant dans cet univers fait de murs, de fenêtres qui ne s’ouvrent pas, d’odeurs pestilentielles et de colocataires eux-mêmes hautement blessé dans leur âme.

C’est l’heure de la torture spirituelle et affective.

Parce qu’ensuite c’est le recours aux traitements médicamenteux, à ce sparadrap chimique qui masque, annihile les émotions pour tenter de faire bonne figure en société disciplinaire, qui permet de produire des individus dociles là où le monde avait créé des électrons libérés.

Parce qu’ensuite c’est la solitude, la solitude d’un cœur qui ne ressent plus, d’une âme qui ne rêve plus, d’un corps qui ne jouit plus, cette prison intérieure qui se mue en prison extérieure par le rejet et le jugement de ce même monde qui a fait de nous d’anciens combattants de la guerre psychologique.

C’est l’heure de la torture chimique et émotionnelle.

Puis, contre toutes attentes, certains parviennent à se remettre de cet assassinat latent et incessant du monde sur eux. Ce monde qui n’a pas armé, qui a attaqué, qui à écrasé et qui a annihilé toute résistance et toute perspective de joie.

Puis, ceux-là, ceux qui survivent à ces traitements meurtriers, ceux qui parviennent à se retrouver humains dans tous ça, à se reconstruire une âme, un corps, un cœur, ils tentent de retourner dans ce monde assassin, et là c’est le jugement, le rejet, le poids du stigmate de plomb sur les épaules.

C’est l’heure de la torture sociale, c’est l’heure de comprendre que c’est bien ce monde toxique qui a participé à toutes ces étapes de vie de celui qu’on dit fou, produit d’une société maltraitante, blessante qui oublie l’amour et le respect, qui ne donne pas les armes pour se battre, qui fabrique ses fous et les rejette pour avoir échoué dans sa production…

Alors oui, la folie n’est pas une pathologie, une maladie de l’homme, c’est une conséquence d’un monde qui croit pouvoir fabriquer des petits soldats de plomb mécanisés qui entreront dans les rouages pré-dessinés et qui échoue sur des personnes qui n’avait juste pas les clefs, et qui peu à peu se font assassiner dans une destruction programmée.

Agathe M.

Dernier voyage à Paris [Craig]

A ma chère « Famille Française », aux amis, aux pairs, aux collègues

De tout mon cœur, je voudrais vous exprimer ô combien vous avez touché mon âme.

Tel un homme qui cherchait à avoir son cœur embrassé par l’amour guérisseur de l’accomplissement, mes rêves existent bel et bien dans la vérité et la réalité de ce que fut ma récente et libératrice expérience de la France.

J’ai appris tant de chose durant le temps que j’ai passé dans votre beau pays. Le plus important, et je vous prie d’excuser mon égoïsme très américain, c’est quand je vous exprime que les moments que j’ai passés en France m’ont fait réaliser que j’étais vraiment devenu celui que j’aspirais à devenir ; et cela bien plus que ce que j’ai pu vous en dire, ou vous le faire ressentir, au moment où j’étais transcendé et éveillé par ce profond sentiment de paix.

Merci de ce cadeau.

 

De façon naturelle, vous tous m’avais fait me sentir chez moi, comme si j’étais l’un des vôtres, et de fait je le suis.

Comme citoyen du monde, comme un être humain qui cherche sa vérité dans les étoiles, c’est avec une clarté bien définie que je puis tous vous affirmer que nous sommes un et identiques.

Je suis de ceux qui trouvent que quand le cœur lui, parle, l’esprit (notre conscience intellectuelle intégrée) peut nous trahir.

Nous sommes endoctrinés dès le plus âge aux États-Unis à croire que les sentiments sont une faiblesse et qu’avoir de la force et une solide situation matérielle sous les pieds sont les clés pour être respecté et entendu.

Je m’inscris en faux contre ce standard culturel qui ne m’a rien apporté et qui n’apporte rien « aux nôtres ».

Pour se relever, pour reprendre en main votre vie, pour marcher sur le sentier magnifique et douloureux du rétablissement, nous devons être aussi intelligent que nous sommes remplis de sentiments.

Le cœur de notre mouvement est de vivre avec un cœur brisé, collectivement, et notre travail en 2018 consiste à embrasser l’amour qui guérit ce qui fut autrefois brisé.

Être un survivant est un bon début, mais être beau avec vos fêlures, vos confusions et vos cicatrices, construire votre plaidoyer (votre sagesse), c’est ça qui définit votre beauté, comme j’ai coutume de le dire, moi un fou venu d’Amérique qui croit au pouvoir collectif de la transformation radical de l’être humain par lui-même !

 

Vous qui me lisez, sachez que vous avez la capacité et la responsabilité de faire que vos rêves se réalisent !

Vos cicatrices sont belles ! Les anciens artisans japonais le savaient.

Lorsque vous mangez votre repas quotidien et que votre bol se fissure ; si souvent nous jetons le bol cassé et en achetons un nouveau.

Non, je l’ai dit, je ne serai pas mis au rebut parce que j’ai été brisé !

Au contraire, mon cœur brisé et le bol brisé sont identiques. Les anciens Japonais remplissaient les fissures d’or, et considéraient cette nouvelle version, encore plus belle que l’originale.

Le Kintsugi, c’est l’art japonais d’embellir ce qui était cassé.

Vous êtes tous et toutes une œuvre de Kintsugi. Vos cicatrices font votre beauté. Ce qu’est prendre soin de soi ? du Kintsugi, et vous êtes votre propre artiste, ainsi parle un américain à Paris !

J’adore utiliser mon cerveau, comme vous le savez peut-être, mais de toute façon, pour vraiment faire une différence dans le monde et dans nos communautés ; Je sais que je dois utiliser mon cœur. Nous devons parler avec nos cœurs, et quand nous le faisons; le changement se produit..

Je vous dis, avec toute ma tendresse, à la prochaine fois !

 

Merci,

Craig Lewis, auteur de Betterdays

Traduit en Français par Alain Karinthi sous le titre Un jour nouveau

11 Février 2018

Varsovie, Pologne

C’est fou de dire que Trump est fou [Philippa]

Le 17 janvier dernier, Ronny Jackson, médecin de la maison blanche, a présenté devant la presse du monde entier le bilan de santé détaillé de l’actuel président des États-Unis. Poids, taille, cholestérol, résultats de coloscopie et des tests urinaires, tonus intestinal, vivacité du foi, facultés cognitives, nous avons eu droit à tout.

Dans la salle de conférence de presse, une journaliste, plutôt jolie, longues jambes nonchalamment croisées, interpelle le médecin à la fin de son exposé « mais et sa santé mentale ? Sa santé mentale lui permet-elle vraiment de gouverner ? »

C’est la grande question du moment. Et si l’identification d’un problème de santé mentale chez Trump pouvait sauver l’Amérique de la honte et du danger de l’avoir élu ?

Comme d’habitude quand il s’agit de santé mentale, nous multiplions les amalgames et les préjugés et nous faisons fausse route.

Je suis consultante sur les enjeux de santé mentale dans les entreprises et les organisations publiques. Mon champ d’action se situe sur le terrain professionnel, pas médical.

Je suis aussi engagée personnellement et professionnellement au sein de l’association Clubhouse France qui accompagne les personnes qui souffrent de troubles psychiques dans leur réinsertion sociale et professionnelle.

Pour faire mon métier, j’ai lu des manuels de psychiatrie et j’ai été formée par des psychiatres.

Il me semble que le diagnostic de Donald Trump n’est pas très difficile à poser et ne mérite pas autant d’agitation.

Il est même particulièrement banal et fait partie des plus répandus à l’heure actuelle. C’est évidemment du ressort de la personnalité. Un trouble de la personnalité donc, mot derrière lequel on pourrait rajouter narcissique ou histrionique mais ce n’est pas indispensable.  Cela rajoute des mots compliqués pour rien.

Concrètement qu’est ce que ça veut dire ?

Pour le savoir, commencez par observer attentivement le petit bout du nez de Trump, la forme de sa bouche en cul de poule et son air de petit garçon pas content qui a bien l’intention de faire savoir au monde entier que c’est lui le chef.

Allez ensuite dans le parc le plus près de chez vous et observez ce petit garçon un peu bouboule qui parle plus fort que les autres, s’agite gauchement et se met très en colère quand un autre enfant lui pique son râteau vert. Regardez sa mère lui dire « calme-toi mon chéri » et lui continuer à hurler.

Regardez bien cet enfant, c’est Donald Trump à quatre ans.  Et quelque chose de l’homme qui gouverne aujourd’hui le pays le plus puissant du monde, est resté bloqué à cette époque-là de sa vie, dans un bac à sable.

La toute puissance caractéristique de l’enfant qui se construit n’a jamais vraiment pris fin chez lui. Il est immature et dominateur, comme beaucoup de gens, et ce ne serait pas si grave s’il n’était pas président des États-Unis.

Notre époque produit ce genre d’individus en nombre. Il y en a beaucoup dans les organisations à des postes de management et de dirigeants.

Ils sont dominateurs, manipulateurs, colériques et égocentriques.  Et l’une de leurs caractéristiques, pour une raison qu’il faudrait prendre le temps d’analyser, est de parvenir à des postes au-dessus de leurs compétences. Ce sont des imposteurs, et de nos jours, ils se faufilent partout.

Notre société du spectacle semble particulièrement sensible à ce mélange de séduction et de brutalité qui les caractérise. Il faut dire qu’ils ont un certain talent pour faire le show. Leur principale préoccupation étant d’être vus, d’être au centre de tout.

J’ai une  mauvaise nouvelle pour ceux qui voudraient se servir de ce banal trouble de la personnalité pour se débarrasser de Trump : ces individus-là n’ont que très rarement un problème de santé mentale.

Ils souffrent assez peu, ils font plutôt souffrir les autres. Ils ne tombent pas malades de leurs dysfonctionnements. Ils ont même une résistance assez impressionnante. Ils n’ont donc aucune raison de consulter.

Pour finir j’invite tous ceux qui s’agitent autour de la santé mentale de Trump, à penser à toutes les femmes et tous les hommes, managers, salariés, artistes, mathématiciens ou hommes d’état (je pense notamment à Winston Churchill) qui ont eu des problèmes de santé mentale et que ça pas n’a empêché d’être talentueux et compétents.

Derrière un problème de santé mentale, il y a un individu avec une pensée (ou pas), une sensibilité (ou pas), des idées (ou pas), une intelligence (ou pas), une culture (ou pas), une ouverture d’esprit (ou pas) et ce sont ces paramètres qui déterminent la capacité de quelqu’un à mener à bien une mission ou un mandat.

Trump, s’il n’était pas cet homme sans finesse, grossier, inculte et auto centré, pourrait être un excellent président des états unis, même avec un problème de santé mentale. Suis-je obligé de rappeler que ce types de troubles touchent à l’heure actuelle une personne sur quatre au cours de sa vie, qu’ils se soignent, se stabilisent et ne riment pas avec incompétence.

Au lieu d’essayer de diagnostiquer Trump et de porter atteinte par la même occasion à tous ceux qui sont concernés, demandons-nous plutôt quelles dérives ont permis l’élection d’un être aussi médiocre à la tête du pays le plus puissant de la planète.

Assumons et essayons de comprendre comment on en est arrivé là. Après tout c’est peut-être notre société toute entière qui a un problème de santé mentale dont Trump ne serait que l’expression la plus grossière.

Il est temps de nous interroger avec un peu plus d’honnêteté, au risque de lui ressembler en véhiculant des préjugés grotesques.

 

Philippa Motte, Consultante Santé mentale et Emploi, Association Clubhouse France

L’amour, un mur [Camille]

Le Monde, indifférent aux Hommes, s’effrite, s’en va, trompe son monde en faisant croire à la liberté, à l’égalité, à la justice. Le Monde trompe son monde.

Destruction immédiate du monde de la joie, destruction fatale du monde des Hommes comme ils sont et non comme on voudrait qu’ils soient. Destruction. Amour. Les deux s’entrechoquent, se haïssent et s’aiment aussi fort que deux amants perdus sur le chemin du mensonge. Je suis en plein dans un songe. Les hommes de médecine m’endorment dans le sens du poil, histoire que je ne casse pas trop les murs qu’ils ont construit. En hissant un mur, on détruit l’amour. Pour presque toujours. Mais là, non là, vous n’y arriverez pas. L’amour est plus fort que tous vos mots stupides, vos boites en carton pour soigner, vos médicaments pour assommer.

Mais je sens mon Amour partir pour un monde auquel je n’accède pas. Oh Mama.

Je chante pour toi chaque jour, amour, je chante pour nos espoirs, je chante contre ton noir. Tu m’entends sûrement, de ta fenêtre fermée à triple tour, tu dois capter l’amour.

Je viendrai t’embrasser autant qu’il me plait, même s’ils me le refusent. Qui sont-ils ? Qui sont ces monstres pour refuser ainsi une si petite et si importante demande ? Je ne les laisserai pas briser ce lien Mama’, je ne les laisserai pas.

Je te l’ai dit, enlacées comme nous étions dans l’espace fumeur, soigneusement séparé par une vitre derrière laquelle les soignants fument leur propre poison en bâtonnet. Je te l’ai dit au creux de l’oreille, au creux du cou que je ne les laisserai pas faire, que moi, oui moi, je n’allais pas, oh non jamais, laisser qui que ce soit me dire si oui ou non j’ai le droit de t’embrasser. Ce que j’ai fait mille fois sur ta joue douce comme celle d’un bébé. Oh Mama.

J’ai attendu une heure et demi devant leur porte, leur sale porte avant qu’ils m’autorisent l’accès à toi toi toi, ton amour, tes bras.

 

A chaque fois que je tente de m’approcher, je suis engloutie par cette folle ritournelle, un truc malsain, qui ne tourne pas, étouffant, sans air, sans vie. Sans Hommes. J’en ressors lessivée, épuisée, je me sens presque folle. Rien de ce qui me choque, me questionne ou m’attriste n’a l’air d’être choquant, questionnant ou attristant pour qui que ce soit autour de moi. Je m’époumone, je hurle que ce n’est pas normal stopstop arrêtez !, vous faites mal mal mal. Vous faites si mal. Les mots vont se faire oublier quelque part dans l’air ou dans la cage grise. Et les maux se font oublier, eux aussi, au milieu du fouillis médical, par la prise de petites pilules multicolore. Bam.

Je bloque sur des questions dont l’Homme n’a pas encore trouvé les réponses. Pire, que l’Homme ne s’est pas encore vraiment posé. Mais ça me permet une chose : combattre. Ne pas laisser l’indifférence, la différence, et l’habitude prendre le dessus. Je sais aujourd’hui que votre système ne tourne pas rond. La relation à l’autorité a été pour moi compliquée à remettre en question. Mais je ne vous fait plus confiance, plus jamais. Pas comme ça. Montrez-moi, expliquez-moi comment tout cela peut marcher et peut-être vous croirais-je. Trouvez-moi cette putain de preuve et je vous laisse en paix, et je serai en paix.

 

Je vous demande sincèrement, naïvement, où est l’humanité. Dites-moi. Montrez-moi dans vos gestes ou vos paroles où sont cachés les droits de l’homme, la dignité, le bien-être de la personne. De l’enfant qui se cache en chacun. Où sont vos enfants magiques ? On ne parle pas dans cet endroit, on grogne. On ne rit pas, on se moque. On ne soigne pas, on avale. On ne respire pas, on fait l’autruche. Les sourires forcés me donnent envie de gerber. Cette femme me pousse. Elle ne me parle pas, elle me pousse. « Allez, entrez-là ». Euh, attendez, j’ai besoin d’une minute. Une minute pour compter les secondes, pour voir le fantôme de ma mère traverser ce couloir ; elle tombe presque.

La maladie est une chose, la folie hospitalière en est une toute autre.

 

Camille L, non-diagnostiquée, après une visite dans une hôpital psychiatrique…

Et voila, [Ann]

Encore un jugement, malade psychique, est ce de la schizophrénie délirante, est de la
psychose irréversible, maladies que l’on m’attribue en permanence, prenez vous vos
médicaments me dit un adjoint au maire, avocat, de quel droit, et il ajoute si vous cessez le
traitement vous retomberez malade, le juges les psychiatres sont en train d’avoir raison de
moi, faut-il que je retourne à l’hôpital, faut- il que j’arrête de vivre, faut-il que j’arrête
d’aimer, faut-il que j’arrête d’étudier, faut-il que j’arrête de lire, faut-il que je sois condamnée
à être un légume à vie, qu’en pensez-vous vous qui ne cessaient de me juger, qu’en pensez-
vous vous qui vous croyez plus fort que la vie, qu’en pensez vous vous qui abusez de votre
pouvoir, qu’en pensez –vous, vous qui me torturaient par vos jugements, qu’en pensez- vous,
vous qui vous prenez pour dieu, qu’en pensez-vous, vous qui nous prenez pour des animaux
sauvages, vous qui mettez des années à reconnaitre vos torts, vous qui croyez tout savoir et
avoir toujours raison alors que votre science est inexacte et faite de préjugés…

Ann

Tu fais quoi dans la vie ? [Lee ANTOINE]

Témoignage d’une prise de poste comme médiateur de santé pair.

Le temps de la honte

J’ai longtemps ressenti de la honte face à la question « tu fais quoi dans la vie ? ».

Parce que j’essayais de vivre,

Parce qu’essayer de trouver des choses qui me plaisent, qui me fassent du bien, c’était comme rien faire même si c’était faire beaucoup.

Parce que tout ce que je pouvais faire me semblais moins bien que ce qu’accomplissaient les autres.

Même en sortant de l’hôpital, en école d’art, en service civique, en école d’éducateur spécialisé.

Une sorte de trou qui se formait sous moi face cette question fréquente « tu fais quoi dans la vie ? ».

J’avais l’impression :

  • d’être trop vieux pour être encore étudiant
  • d’être naze à côté des personnes brillantes qui m’entourent
  • de ne pas être légitime à sortir de chez moi
  • de ne servir à rien
  • d’être trop fou pour être dans ces études, boulots
  • … (plein de pensées positives hein)

Ça donne envie d’éviter tout contact social où l’on risquait de me poser la question.

Mais non.

La transition

L’évolution s’est faite progressivement, lentement, trop lentement (à mon goût).

J’ai doucement appris à avoir confiance en moi, à comprendre que j’avais le droit d’exister, à me rendre compte que je n’étais pas totalement naze.

J’ai appris à grimper à l’échelle, une échelle instable,

Et l’échelle s’est effondrée.

Mon premier emploi suite à ma formation d’éducateur spécialisé m’a fait retomber tout en bas de l’échelle.

Pour la monter bien haut, j’avais appris à demander de l’aide, trouver du soutien,

Alors cet entourage bienveillant m’a aidé à remettre l’échelle droite, et à me lancer dans un projet qui ne me faisait pas honte. ( étrangement )

Le temps de l’espoir

Le projet où j’étais fier d’être impliqué, c’est celui de devenir pair-aidant en santé mentale.

Environ un an à me renseigner sur le sujet sur internet, à des rencontres et à des conférences.

Et hop je tombe sur une offre d’emploi qui fait rêver.

J’envoie alors mon CV et d’une lettre de motivation à l’un des services de psychiatrie impliqué dans le programme du CCOMS.

Puis tout se passe vite : entretien d’embauche. Un nombre impressionnant de personnes en face de moi. Grande bienveillance. Équipe méga préparée et motivée pour accueillir un.e médiat.rice.eur de santé pair.e. (MSP)

Et pouf, pris. Waouh. On veut bien de moi. Je veux aussi.

Bémol, le programme implique à la fois que, nous – trente-quatre MSP sur tout le territoire français -soyons salariés. Ok.

Et … formation en cours d’emploi : Une Licence 3 sciences sanitaires et sociales mention médiateur de santé pair à Paris XIII, campus de Bobigny. Oups. C’est ça le bémol pour moi. Grosse appréhension sur la procrastination et les angoisses importantes potentielles en lien avec la fac. Elles se vérifient pour moi. Au bout de deux semaines de fac et environ un mois de travail… c’est une mission commando pour moi la fac. Je continue à y aller pour continuer le travail. Les deux étant interdépendants. Je ne m’étendrais pas davantage. Je ne sais pas ce qu’il en est pour mes collègues de formation.

Bon, et le travail alors ?

Nous sommes tou.te.s (les 34 MSP) dans des services de psychiatrie variés en tant que salarié.e.s donc.

Je suis en poste dans un Hôpital de jour. Je m’y sens particulièrement bien. C’est pas pour faire de la lèche à mes collègues. Le lieu est déjà clairement bienveillant et orienté rétablissement, en questionnement permanent. On pourrait presque se demander à quoi ça sert que j’y sois.

J’ai paniqué avant ma prise de poste, l’équipe avait l’air tellement enthousiaste à l’idée d’intégrer un.e MSP parmi eux… Je me suis dit que je ne serais jamais à la hauteur.

J’ai failli ne pas commencer le travail. Mes futur.e.s collègues, des pairs, des coordos, des ami.e.s ont participé à me rassurer.

C’est ensuite à mon tour, une fois en poste, d’être (un peu trop) enthousiaste et impliquée.

Les collègues… Ils ont visiblement beaucoup travaillé pour que je me sente bien. Iels font attention à moi.

La fatigue se fait vite sentir. Ils le voient.

Je freine rapidement sur mes activités en dehors du boulot. Au bout d’une semaine je rentre chez moi et je dors directement.

Bah oui. Je suis en lien toute la journée au travail avec mes collègues et les patient.e.s/usager.e.s/personnes accueillies/personnes accompagnées, comme vous voudrez. Je ne suis pas encore habitué au rythme. J’ai pourtant un jour de libre dans la semaine. Je vais alors l’utiliser pour me reposer.

Mais j’ai pas l’impression de travailler. C’est un plaisir de me lever le matin. J’ai hâte de retrouver les personnes de l’hôpital de jour… Alors je suis prêt à faire un long trajet en transports en commun.

On se demande si ce n’est pas la période « lune de miel ». Peu importe.

Aux différentes activités… Je prends du plaisir. Je suis moi. Je réfléchis constamment à mon positionnement. A quand dire quoi, prendre de la place mais pas trop. Etre en lien mais pas copains. Avoir des infos mais pas trop. Essayer d’être dans la modération. C’est pas ma spécialité la modération à la base.

Mais oups:

  • j’ai peur de mal faire les choses.
  • J’ai des difficultés à capter les émotions et les intentions de mes collègues pour le moment.
  • J’ai souvent l’impression de prendre trop de place.
  • … (le perfectionnisme c’est pas pratique)

Les collègues tentent de me rassurer, les patient.e.s semblent apprécier ma présence, on me renvoie que mes interventions sont intéressantes, j’ai le droit d’être fatigué, de le dire.

Oulala.

Non, on n’est pas chez les bisounours. Il peut aussi y avoir des moments compliqués. Mais en comparaison avec tout ce que j’ai connu comme lieux d’hospitalisation ou suivis et avec tous les autres emplois que j’ai occupé… on y est presque au pays des bisounours.

Je suis supposée être un modèle de rétablissement… Ok. J’essaie. En ce moment c’est surtout les expériences et conseils des patient.e.s à mon intention, et ceux que je leur donne qui contribuent à mon rétablissement. Comment proposer à des personnes d’appliquer des conseils si moi-même je ne m’y atèle pas.

En réalité je ne fais pas grand-chose, je participe aux activités, je donne mon avis, je papote, je réfléchi un peu, j’observe, j’écoute… mais

Pour tenir dans la durée, j’apprends au fur et à mesure à m’ajuster, à davantage m’écouter, à me reposer, à prendre soin de moi. Ce n’est pas parce qu’on est en bonne voie de rétablissement qu’il n’y a pas des moments de moins bien…

Ce travail – que je ne ressens pas comme un travail – m’aide à continuer à être dans la vie.

Et alors, la honte ?

Alors…

J’ai la sensation de faire partie d’un beau projet qui devrait exister depuis longtemps.

Je sens le besoin de faire connaître ce métier…

Pour qu’un titre adapté soit inscrit sur ma fiche de paye. Pour que nos payes correspondent à nos niveaux de diplôme.

Pour qu’on voit que la présence d’un.e pair aidant.e salarié.e dans une équipe représente une plus-value… Patient.e.s expertspatient.e.s ressources ou médiateurices de santé pairs… non on ne va pas piquer les boulots des autres professionnel.le.s, non ce n’est pas dangereux d’avoir un.e ancien.ne patient.e en psychiatrie salarié.e dans son service…

Il paraît que j’apporte de la fraîcheur, un regard plus authentique, que je fais de la traduction dans les deux sens entre l’équipe et les patient.e.s, que je repère des choses d’une autre façon, que l’équipe a moins l’impression de faire violence aux patient.e.s, que mon savoir expérientiel en santé mentale est profitable au fonctionnement du service, pour la réflexion et pour les patient.e.s.

Bon, j’ai du mal avec les compliments hein, je ne fais pas ma pub, c’est des bouts de phrases que l’on m’a dites, qui me semblent pouvoir illustrer ce que je fais de mes journées.

« Tu as du mérite », « bravo », « ça doit être dur », « je ne pourrais pas faire ce que tu fais. ».

Comme en tant qu’éducateur spécialisé j’entends les phrases là quand je parle de mon travail.

Je me sentais agacé à l’époque de ma formation puis de mon travail d’éduc. C’était un travail difficile mais qui me plaisais plutôt, sans avoir l’impression qu’il soit plus pénible qu’un autre.

Là à l’intérieur de moi, je bouillonne quand j’entends ça. Je me sens très en colère, j’ai envie de me révolter. Mais non… Quand essaye de faire passer un message en le disant agressivement, ça ne passe pas. Pour moi c’est un travail agréable, je ne vois pas pourquoi il me faudrait du mérite, du courage, pourquoi les gens imaginent que c’est dur…

Alors… Je réponds calmement… Je tente d’expliquer ma vision de la réalité des troubles psychiques. Non ce n’est pas la violence ni la dangerosité qui transparaissent. Clairement pas. C’est un truc super humain.

Je me sens bien et utile. J’ai pas honte. Je parle de ce travail. Je vois la méfiance, l’enthousiasme, l’incompréhension, la curiosité sur les visages et les mots de mes interlocuteurs…

Alors la honte face à la question « Tu fais quoi dans la vie ? » ne me concerne plus. Mais elle peut concerner d’autres personnes… alors :

J’essaie de demander aux gens ce qu’iels aiment dans la vie, et non ce qu’iels font… une action n’est pas objectivable, un sentiment est toujours réel et incontestable.

Lee ANTOINE

Médiateur de santé pair, artiste plasticien, éducateur spécialisé.

Le 10 février 2018

Si j’étais invisible [Alex]

Si j’étais invisible, je pourrais écouter les gens parler sans qu’ils me voient. Je pourrais monter dans les avions, les trains, aller où je veux, j’en profiterais pour faire des blagues. Rentrer dans une pièce et disparaître. Il faudrait que le pouvoir d’invisibilité soit autant que je veux. Que je puisse apparaître et
disparaître à ma guise.
Ce qui est intéressant c’est d’écouter des conversations qui ne me sont pas destinées. Je pense que je prendrais l’avion pour le Vietnam. Je profiterais d’être invisible pour ne pas payer l’avion. Et là-bas je voudrais être bien visible pour que ma famille me voie. Je n’y suis allé qu’une fois en trente-huit ans à cause du prix.
Avec ce pouvoir je pourrais y aller deux fois par an, pour le nouvel An vietnamien par exemple.
Je pense que j’agis souvent selon l’image que je renvoie. Si on est invisible, plus besoin de se coiffer, de se raser et de s’habiller. Mais alors, si je suis invisible est-ce que j’existe ?
L’un de nos cinq sens majeurs est la vue. Il faudrait exister par l’odorat, le toucher, l’ouïe. Exister par le goût cela est possible, mais bon.
Alors un monde où je suis invisible est de la pure science-fiction. Alors existerait-il un monde où tout le monde serait aveugle ?
On développerait nos quatre autres sens. Bien sûr c’est encore de la science-fiction, je prends le cas où ce serait la grande crise financière pire qu’en 1929. Pour résoudre la crise il y aurait une guerre mondiale. En ce moment ce sont les Américains qui n’ont plus d’argent. Qui va attaquer les États-Unis ? Ceux qui ont de l’argent et qui prêtent aux États-Unis, c’est-à-dire la Chine, l’Inde, les Saoudiens par exemple. Bon le conflit devient mondial. On se lance dans une guerre bactériologique. On propage un virus qui tue ou qui rend aveugle. Donc tout le monde est invisible.
Pour se dire bonjour les aveugles se touchent les deux mains. Avant la troisième guerre mondiale certains voyants se serraient la main sans se regarder. Le sens du toucher est développé.
Pour trinquer ensemble, non seulement on choque ensemble les verres, mais on fait phalanges contre phalanges.
Il n’y aura plus de voitures. Tout sera automatisé.
Il est vrai que si tout le monde est aveugle, je suis invisible.
Au lieu d’engendrer des chanteurs de la Star Ac’ et des téléfilms américains, on privilégiera les sculpteurs, les vrais musiciens, les masseurs-kinésithérapeutes. L’industrie d’Hollywood sera complètement fermée. L’ère du paraître sera finie. La grande couture ne se souciera plus des couleurs flashy, mais des matières agréables à porter et à toucher.
Alors le fait d’être invisible est intéressant seulement si on peut réapparaître.
Le problème de la cécité peut être guéri si on fait de la chirurgie oculaire. Mais le problème c’est qu’un chirurgien a besoin de ses yeux pour opérer. Alors pendant la guerre bactériologique, les chirurgiens ophtalmo ont été placés dans des bunkers.
La guerre se finit car les épidémiologistes ont des antidotes pour empêcher les gens de mourir mais pas de devenir aveugle.
Dans chaque grand pays, on a deux ou trois chirurgiens ophtalmo qui rendent la vue à quelques personnes élues par le peuple. Il y a de nouveau des pilotes de ligne, des médecins, des coiffeurs, des artistes peintres.
Mais la plupart des gens sont aveugles. Les gens ont des enfants voyants. Ces enfants ont été élevés par des aveugles, ils n’ont pas connu la télévision, le cinéma, les jeux vidéo. Ils connaissent le piano, le yoga, la cuisine, la sculpture. Ils sont les yeux de leurs parents. Ce sont les yeux de la planète.
Si j’étais invisible, je pourrais aussi faire un voyage en avion que tout le monde meurt et que je reste seul sur une île déserte, sans radio, sans téléphone. Je serais invisible, puisque personne ne me verra.
Je ne sais pas si j’arriverais à survivre. Cela sera difficile.
Je crois que dans la vie, j’ai besoin du regard de l’autre. Quand on me dit quelque chose je change mon comportement : je suis vexé, je suis heureux, je ris, je suis triste, je suis rancunier. Mais l’Autre avec un grand A m’aide à vivre.
Je pense que si je suis malade et que j’ai du mal à m’insérer dans la vie socialement, professionnellement et affectivement, c’est que j’ai un problème comportemental vis-à-vis des autres. J’arrive à vivre avec. Alors je ne veux pas être invisible. Je veux exister dans le regard de l’autre. Le regard de l’autre fait souvent mal, mais il nous aide à vivre.
Je crois que si j’étais invisible, je n’existerais pas. Je laisserais des traces de dents dans un pomme, je froisserais des draps, je déformerais un pouf…
Je fais le vœu de rester visible. Il n’y aura plus de guerre mondiale. Ceux qui meurent restent visibles dans nos cœurs et dans nos mémoires.

Alex Tran, concerné par des troubles psychiques