Agathe a lu « L’asile de Hanwell » [L. Dubois]

Nous avons lu L’asile de Hanwell : un modèle utopique dans l’histoire de la psychiatrie anglaise ? de Laurence Dubois, paru tout récemment aux Presses de la Sorbonne Nouvelle. Alors que dire de cet ouvrage ?

En général…

D’abord, les critiques. À la lecture, on sent comme un malaise. Un malaise parce que les situations heureuses, le caractère idyllique de l’asile de Hanwell sous la direction de Connolly, apparaissent presque surécrits comme un acteur peut surjouer. Et c’est le même sentiment qui prévaut quand il s’agit de décrire l’asile après son départ. On est passé d’un bonheur dans les prés à un malheur sombre entre les pierres. On sent une accentuation des effets d’engouement et de dénonciation par l’usage d’une certaine rhétorique qui amène à douter de la réalité de ces descriptions de la vie au sein de l’asile de Hanwell. Alors certes, c’est très documenté, mais documenté par les archives des soignants et de l’institution, ce qui induit un prisme déformant très choquant à la lecture. La conservation d’un regard plus critique sur ces archives et la mise en lumière des stratégies des acteurs dans ces rapports et notes diverses auraient pu être bénéfiques. On se demande même par moment, si à trop vouloir se démarquer de Foucault et de l’antipsychiatrie, on ne glisse par sur la pente dangereuse de l’approbation directe au discours institutionnel et soignant. À la lecture, on ressent un peu cette idée que de toute façon, il n’y a que les non-fous qui peuvent objectivement juger des fous et de leur vie.

Par ailleurs, on sent chez l’auteur cette volonté de se démarquer de Foucault jusque dans des critiques qui montre son refus de souligner les enjeux de pouvoir au sein de l’asile. En témoigne cette citation :

« Ce qui semble inexact [chez Foucault], en revanche, et largement inapplicable dans le cas de Hanwell, est l’idée que cette intériorisation de la contrainte [qui se substitue à la contrainte physique] s’accompagnerait, comme l’affirme Foucault, d’une volonté d’inculquer aux patients un sentiment de culpabilité et de terreur permanentes. »

Mais, la question n’est pas tant celle de la volonté de Connolly que les effets manifestes de l’institution psychiatrique et des conséquences de la structuration de cette institution, sur les personnes. L’inculcation d’un sentiment de culpabilité et de terreur est inhérente à la structure même de la psychiatrie, à l’enfermement, et au recours au punitif pour réguler les comportements, même s’il ne s’agit pas de punitions corporelles. Et je ne pense pas que Foucault loge cette volonté dans des personnes responsables au sein de l’institution, mais dans le dispositif lui-même.

On a l’étrange sentiment que le positionnement intuitif contre les analyses de Foucault, mais plus largement contre les analyses en termes de pouvoir et de politique, font délaisser à l’auteur une part non négligeable de la réalité de l’univers asilaire.

Sur Hanwell

Cela étant, sur le contenu de la vie telle qu’elle nous est décrite au sein de l’asile de Hanwell, il est vrai que le modèle de cette institution est assez étonnant d’innovation thérapeutique. Et comme le souligne l’auteur, à la fin de l’ouvrage, peu de services de psychiatrie contemporaine peuvent se prévaloir d’offrir un cadre et un mode de vie semblable à leurs patients. Le moral management et le non-restreint apparaissent là comme des modèles de soin de cet asile, là où le dernier congrès français de psychiatrie s’ouvrait sur la thématique « isolement et/ou contention ». Donc, si la description est parfois idyllique, on peut comprendre l’engouement de l’auteur pour des pratiques aujourd’hui quasiment oubliées. Les divertissements sont restés dans les institutions devenus une forme de routine occupationnelle pour les patients. Mais ce qui m’est apparu comme le plus novateur, ce n’est pas tant ce souci du moral management, du non-restreint ou des divertissements, c’est bien cette idée de l’école, de l’instruction et des bibliothèques au sein de l’asile. Les cours de jours concernent 10% à 15% des patients qui a une époque où l’analphabétisme est fortement répandu, peuvent s’instruire a minima. Des instituteurs sont recrutés, des conférences et cours du soir organisés. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça interroge sur les pratiques actuelles en psychiatrie, où les seules activités simili-intellectuelles offertes aux patients se résument à de la remédiation cognitive sur des petits jeux sur ordinateur. Cette dimension d’instruction pour le bien-être, mais aussi pour ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement personnel, ou encore une forme de citoyenneté active est totalement éliminée des parcours en psychiatrie. La lecture elle aussi est une grande oubliée de la psychiatrie… Une petite citation de l’ouvrage pour marquer le décalage entre ce lieu et cette époque et la France de 2017 :

« Les Commissioners of Lunacy, quant à eux, ne sont absolument pas convaincus par les efforts déployés pour promouvoir la lecture, et affirment en 1859 que « la quantité de livres et de périodiques fournis [aux patientes] est très insuffisante ». »

Alors première chose, les Commissioners of Lunacy, sont des inspecteurs des asiles qui évaluent les établissements asilaires de l’époque, notamment par le biais de rencontre avec les patients. En 2017, en France, leur équivalent est le Contrôleur des lieux de privation de liberté. Si les mots ont un sens, je pense que ces deux terminologies font écho à deux réalités…

Deuxième chose, ils estiment la quantité de livres et périodiques disponibles. Allez aujourd’hui dire à un contrôleur des lieux de privation de liberté qu’il n’y a pas de bibliothèque dans votre hôpital ! Je n’ai jamais vu de livres en 5 séjours dans des hôpitaux différents !

En somme, je trouve cette citation très exemplaire de l’évolution de la gestion publique de la maladie mentale. Hors du débat sur le caractère idyllique de Hanwell, c’est aussi le rapport politique à la santé mentale qui est à mon sens à interroger. Plus que des soignants supermen qui révolutionnent le monde de la psychiatrie, ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est bien des décisions et des positions politiques fortes.

De Hanwell en 1850 à Paris en 2017

On voit bien que l’expérience du non restreint et du moral management s’arrête par un retour aux pratiques de contention en raison de l’inefficacité sur le plan clinique du moral management. Mais alors, qu’en est-il du bien-être des patients ? Le bien-être des patients s’avère-t-il être un souci secondaire pour des sociétés où seul l’homme utile et utilisable par elle est valorisé ?

Par ailleurs, l’ouvrage interroge. Car si le cycle d’espoir thérapeutique débuté avec le non restreint, s’achève avec le développement des thèses eugénistes, on peut se demander où va nous amener l’espoir actuel du rétablissement ? Les cycles d’espoir pour la thérapeutique sont suivis de phases de désillusions, qui amorcent des retours en arrière. Du coup, que va-t-il en être du bien-être des patients, quand on doutera de la possibilité rétablissement en santé mentale d’être généralisé à tous les patients, quand on doutera de ses potentialités ? Car finalement, ces choix de sociétés sur la façon dont nous voulons traiter les fous, sont avant tout civilisationnels, politiques et humains parfois. Mais on est d’accord avec l’auteur, revenir à ce moment hanwellien pourrait déjà être salutaire dans bien des lieux de « soins ».

Vous autres – épisode 9

Vous autres revient par intermittences et continue au moins jusqu’en 2018 !

Vous avez manqué les premiers épisodes…

Le reporter avait réveillé quelque chose en moi de l’ordre de la honte, de la culpabilité et peut-être même du dégoût de moi-même. C’était vrai que je n’avais jamais réellement été utile à cette société, je vivais à se crochets et en plus la haïssais un peu quelque part. Mais il me semblait bien que d’être entretenu par un système d’aide sociale se payait autrement que financièrement. Déjà, il était clair que je vivotais, je n’étais pas bien riche. Mais en plus, s’exerçait sur moi un contrôle social, une forme de tutelle de mes faits et gestes qui m’était assez insupportable. Comme si, ces petites sommes d’argent versées chaque mois, me retiraient une part de ma liberté. Comme si, parce qu’on me donnait on s’octroyait des droits sur moi et sur ma façon de mener ma vie. Alors oui, pour les braves gens, tout somme d’argent a sa contrepartie, et c’est peut-être partiellement légitime. Mais il me semblait parfois que ce contrôle débordait un peu et qu’il envahissait de nombreux domaines de mon existence… Un peu comme avec les enfants… Les parents donnent trois sous d’argent de poche et s’octroient des droits incommensurables sur la vie de leur rejeton. Finalement, tout se paye, c’était clair. Ce qui n’est pas soldé par du travail se retrouve soldé par du pouvoir exercé sur celui qui reçoit la mendicité. J’avais parfois le sentiment d’être non pas ce qu’ils nomment un assisté, ni même un cas social, mais bien un sous-homme, qui parce qu’il ne peut subvenir à ses besoins par un travail, perd son statut d’individu libre et autonome. Comme si, parce que je ne travaillais pas, je n’étais plus un citoyen et qu’il fallait me faire payer ce retrait involontaire du système. J’avais une maladie, invalidante, handicapante, qui m’avait contraint dans les marges de la société. Et en plus, on me faisait payer humainement cet exclusion, cette marginalisation subie. Ils ne voulaient pas que je travaille, jamais ils n’auraient créé des conditions me permettant de faire quelque chose d’utile, mais en plus de ce refus de m’intégrer à une place que je pourrais tenir, ils me reprochaient de ne pas réussir dans des conditions pour moi impossible. Non seulement la société ne me faisait pas de place adaptée à ce que je suis mais en plus elle me condamnait pour incapacité à tenir dans un moule pas à ma forme. Ça me rappelait cette citation d’Einstein, sur le poisson rouge et l’intelligence. J’étais moi et on me demandait d’être quelqu’un d’autre pour être respecté et admis dans le sérail des gens convenables. Tout ça pourrait encore me révolter, mais j’y étais tellement accoutumé que ça m’attristait seulement. Je savais que notre monde ne changerait pas de mon vivant. Dans cette vie, on fabriquait des cases moulées, on formatait ensuite les enfants pour qu’ils puissent plus tard entrer au forceps ou non dans ces cases pré-moulées. Mais chez moi le formatage avait fait dérailler la machine. Et aucune case ne pouvait plus me correspondre. Je me retrouvais ad vitam aeternam dans la case prison du Monopoly. Pourtant, si l’on prenait le parti de dire que tous doivent être utiles et que l’on doit tirer bénéfice de chacun en construisant tous notre propre case à notre forme initiale, on en serait peut-être pas là. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, je n’imagine pas le nombre de personne sans case disponible… De nombreux handicaps médicaux, sociaux, politiques, ethniques etc., font qu’aucune case ne correspond à une grande partie de la population.

Pour ma part, j’avais accepté d’être marginal subi, j’avais compris que ce monde ne voulait pas de moi. Ce n’était pas moi qui l’avait rejeté mais bien lui, et il me le reprochait. A l’usure, ce comportement du système m’avait fait admettre que j’étais biologiquement inadapté à cette folie furieuse du 21ème siècle, et la révolte que cette condamnation sociale sans procès avait générée m’avait rendu marginal par choix. Je ne voulais plus de ce monde. Alors oui, il ne voulait pas de moi, mais il m’avait trop écœuré pour que je puisse encore vouloir de lui. Du coup, j’étais marginal par choix et par contrainte, mais de fait je ne pouvais que l’être.

Demain, je serais peut-être ici, ou en prison, ou dans mon petit appart que dans sa grande bienveillance, ce monde qui me rejetait avait bien voulu me concéder moyennant une visite hebdomadaire d’un inspecteur de ma salubrité. Alors oui, j’admirais un peu cet ex-reporter de guerre, futur critique littéraire, parce qu’au fond peut-être avais-je encore un peu envie de faire partie de ce monde par moment.

Vous autres – épisode 8

Un nouvel épisode de « Vous autres » qui durera plus longtemps qu’un été !!!

Vous avez manqué les premiers épisodes…

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours que la jeune fille avait tenté de se suicider avec mon rasoir. Depuis, elle s’était remise et il me semblait même que cette tentative d’en finir avait éveillé en elle comme une envie de s’en sortir. Cette mise au pied du mur avait peut-être, dans un sursaut de révolte et de colère, réanimé cet instinct de survie qui nous tient vivant. Je n’avais jamais réellement songé à me suicider, j’étais bien trop dépendant de la vie pour ça. J’y avais pensé, qui n’y a jamais pensé, mais je crois bien que cette pulsion irrépressible de ne pas mourir, de ne pas souffrir et de ne pas disparaitre, était bien plus forte que mon pseudo-désir d’absolu dans la matérialisation de la fin romantique de ma vie. Il parait qu’il y a une grande part d’égo dans la mise à mort de soi-même. Comme un dernier sursaut de moi sur terre, qui condamne les autres et nous glorifie au passage… C’était quand même un truc bien malsain de se tuer. Bien malsain et bien lâche. Car finalement, si l’on souffre de ce que le monde nous fait, c’est le monde qu’il faut tenter de tuer. C’est tellement plus facile de se tuer soi, être qui n’opposera aucune résistance plutôt que l’autre avec qui il va falloir engager un combat, qu’en ce sens le suicide c’est de la lâcheté et de la haine criée au monde. Finalement, je crois bien que l’adversité tue ou renforce. Moi, elle m’avait renforcé un peu, suffisamment pour rester en vie malgré tout ce qui avait pu s’y passer dans cette vie… Mais je ne préfère pas parler de moi, je ne le fais jamais, je fuis les psychiatres, les psychologues qui veulent me faire remuer cette merde qui me colle encore aux pieds. Si je parle, elle va me remonter le long des jambes et peu à peu atteindre mon cœur et mon esprit. Non, je ne dirais rien… Pour l’heure… Ces méditations matinales, un peu avant sept heures, se faisaient le ventre vide. Je n’avais dans mon placard que du café soluble, et des clopes. Donc je buvais ces nescafés tièdes et fumais clope sur clope jusqu’à huit heures trente : heure du petit déjeuner, meilleur moment de la journée. Je fus tiré de ma torpeur après probablement trois quart d’heures de cafés-clopes par mon ami, l’ancien reporter de guerre, qui venait glaner ce que je pouvais lui offrir. Les couloirs étaient encore sombres et déserts. Quelques patients hagards déambulaient. D’autres discutaient en attendant devant la porte du réfectoire avec plus d’une heure d’avance l’ouverture des portes.

  • Tu as un café ? Me lança le reporter de guerre.
  • Ouais, viens.

Il avait vite compris qu’on pouvait taxer des cafés ou des clopes aux autres lui. Ça faisait à peine deux semaines qu’il était là, et il avait toujours un truc à manger, des clopes, un truc à boire. Il savait y faire pour manquer de rien. J’acceptais quand même de le dépanner, c’est toujours un peu rude cette attente du petit déjeuner le ventre vide dans cet univers pas loin de l’hôtel du film Shinning. Le petit môme sur le vélo en moins.

  • Alors, quoi de neuf ? Lui demandais-je.
  • Ben, pas grand-chose. Ils vont surement me reprendre au journal. Mais plus sur le terrain. Je vais faire des critiques de livres. Je m’y connais un peu en livres d’actualité, pas en romans ni en poésie ni en essai, mais en bouquins de journalistes, ça va.
  • Ah, c’est bien. Tu seras peinard. Rétorquais-je, un peu admiratif mais faisant tout pour le cacher.
  • Oui, c’est bien. Et toi ? S’enquit-il à ma grande surprise.
  • Moi, je ne sais pas, tu sais ma vie, c’est l’hôpital, la prison et chez moi à rien faire de temps en temps. Tout ça successivement et dans le désordre… Quand je ressors je bouge plus. Pas de conneries, pas de taf, surtout rien faire, rester chez moi peinard et pas retomber. C’est ma seule préoccupation…
  • Ah, mais tu ne veux pas travailler ?
  • Je ne sais pas, j’ai jamais essayé… J’ai le sentiment que c’est pas pour moi, je suis pas comme vous, comme toi, comme tous ces gens. Ils sont bizarres. Et ils veulent pas de moi.

Les mots de Sabrina sur les TCA

Sabrina nous fait le plaisir de contribuer à Comme des fous ! Son expérience dans le domaine des Troubles du Comportement Alimentaire parviendra sûrement à aider celles et ceux qui peuvent être concernés. Commentez, partagez !

Chers lecteurs et lectrices du blog Comme des fous,

Joan, après avoir lu certains de mes écrits, m’a sympathiquement proposé de contribuer à l’écriture de son blog. Un blog dédié à changer les regards sur la folie, et que je trouve aussi riche qu’utile. Oui mais voilà, je ne veux pas me disperser… Oui mais voilà, il me semble que j’ai des choses à dire sur la santé mentale et pas seulement les tca 😉

Pour me présenter brièvement j’ai souffert une quinzaine d’années de Troubles du Comportement Alimentaire (anorexie-boulimie). Un parcours chaotique, différentes hospitalisations : à l’âge de 25 ans je passerai un an enfermée à l’hôpital de mon secteur pour « cause de péril imminent ». Voici une interview que j’ai livrée au Parisien à ce sujet : article.

En rémission j’ai fondé l’association de lutte contre les troubles alimentaires SabrinaTCA92 qui était parrainée par le Pr Michel Lejoyeux (psychiatre et addictologue). Le Pr Lejoyeux est également le préfaceur de mon livre témoignage « L’âme en éveil, le corps en sursis » paru en 2014 aux Editions Quintessence. Au cours de ces deux années et demies (allez on va dire trois) je me suis formée en parallèle. J’ai participé à des actions du Psycom et bénéficié de formations. J’ai suivi le D.I.U « santé mentale dans la communauté » (vous trouverez mon mémoire sur le site du CCOMS). Je me suis aussi intéressée aux thérapies brèves (je suis devenue praticienne en hypnose ericksonienne et en pnl).

Ma formation initiale c’est le market et la com. Malgré mes tca j’ai passé mon bac en ayant loupé 6 mois de cours, obtenu différents diplômes et jusqu’au Master Marketing et Publicité toujours sans années de retard, en séchant les cours, en soutenant mon mémoire alors que j’étais hospitalisée. Professionnellement on peut dire que j’ai galéré ensuite, les tca rendant compliqué l’accès aux postes auxquels j’aurais sans doute pu prétendre.

En mai 2017 j’ai publié « Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir » (Editions La Providence). Je vous invite à lire au moins la magnifique préface du Dr Alain Perroud (spécialiste des tca) et la postface du Dr Alain Meunier qui m’a fait connaître une charmante équipe celle de l’association La Note Bleue avec qui je collabore régulièrement. J’ai tenu à expliquer au début de ce livre en quoi le fait d’aider ne m’a jamais fait oublier l’importance de mon propre suivi. C’est à trente ans passés que j’ai franchi les portes d’un psychologue (auparavant j’étais un peu fâchée avec la médecine suite à mon incarcération de 2006…). J’ai enchaîné avec une seconde thérapie, une thérapie ACT qui m’a fait travailler sur mes valeurs. Nous avons pas mal travaillé sur le trauma de mon hospitalisation et aujourd’hui je continue de le faire car je suis en psychanalyse ce qui me permet de mieux comprendre mon histoire et apaiser encore un peu plus ma colère. Depuis plus d’un an j’accompagne aussi des personnes confrontées aux troubles alimentaires je le fais en collaboration avec des professionnels de santé aussi compétents que bienveillants et je me fais superviser pour cela. J’apprécie beaucoup d’échanger ainsi avec des psys qui reconnaissent à sa juste valeur le savoir expérientiel. Ce savoir expérientiel que l’on peut le transformer en connaissance. Ce savoir qui est aussi et surtout très complémentaire au savoir scientifique des soignants, l’un ne pouvant se substituer à l’autre.

Des psys j’en ai vu plus d’un. Certains m’ont aidée, d’autres m’ont démolie, et puis la plupart reconnaissaient être un peu paumés face à mes troubles (c’est déjà bien de le reconnaître lorsque c’est le cas !) Des étiquettes on a essayé de m’en coller plus d’une aussi : un tel parlait de troubles de l’humeur, de personnalité borderline etc. Au final je n’ai eu à porter que l’étiquette anorexique et croyez-moi c’est suffisant ! Bien sûr il y a ceux pour qui j’ai juste fini chez les fous avec toutes les représentations que cela entraîne mais ceux-là je vais les mettre de côté je m’adresse ici à des personnes s’intéressant un minimum aux troubles dits « psys » et qui connaissent un peu les mécanismes par lesquels on peut vite se retrouver enfermé (et abruti de médicaments par la même occasion). Enfermée dans une chambre de quelques mètres carrés, privée de tout lien social, parfois attachée, gavée, je n’embêtais pas le monde avec des troubles qu’on ne comprenait pas et qu’on ne parvenait pas à soigner. La méthode forte m’a sauvée certes mais à quel prix ? J’ai mis près de 10 ans à me reconstruire…

Je voudrais revenir sur le diagnostic pour les problèmes de santé mentale :

Le Dr Alain Perroud explique dans sa préface qu’il est « si important de s’adresser à la personne vraiment et pas seulement à sa maladie. »

Pour ma part je dirai que ma démarche n’a pas pour but de banaliser le symptôme (je sais toute l’importance de bénéficier d’une prise en charge rapide et efficace). Un diagnostic qui doit être posé dès l’apparition des premiers signes permet de réagir rapidement et offre la possibilité à la personne malade de s’en sortir plus tôt. Sinon la maladie s’installe et finit par se chroniciser.

Malgré cela, « Se définir en fonction de sa maladie, « je suis anorexique » empêche la personne malade de plonger en elle pour constater qu’elle dispose en elle de nombreuses ressources pouvant lui permettre d’aller mieux mais surtout qu’elle est bien plus que sa maladie. En d’autres termes, l’anorexie ne fait pas la personne anorexique. » (Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir).

Ceci est vrai pour bon nombre de maladies mentales. Parfois les malades se retrouvent « enfermés » dans un état et le diagnostic soulève des questions. Effectivement, nous ne sommes pas malades « ou » guéri(e)s, car, entre les deux, nous sommes vivants et puisque nous sommes en vie autant vivre le mieux possible.

Le rétablissement1 est une manière de penser la santé comme un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité2.

C’est sur cette notion de rétablissement (ainsi que sur l’empowerment) que j’essaie d’insister dans mon dernier ouvrage car, excusez-moi, j’ai toujours préféré parler santé et santé mentale que de maladie 😉

Ce que je peux dire aux personnes malades c’est que le rétablissement c’est un petit pas chaque jour. Cela prend du temps et cela signifie devenir « acteur » de sa guérison. C’est donner un sens à la maladie qui n’en a pas initialement. On ne choisit pas d’être malade. On peut choisir par contre de se rétablir. Ce n’est pas oublier que la maladie est là, qu’elle fait partie de nous et qu’elle nécessite de se soigner, mais c’est choisir de se concentrer sur ce qui est important pour nous, sur ce qui a du sens et investir tous les domaines de sa vie qui nous permettent de nous sentir mieux.

Pour les personnes anorexiques je rappellerai juste que vous n’êtes pas un chiffre sur une balance ! Vous êtes bien plus que cela. A vous de trouver quels sont vos talents et de vous exprimer. Car il y a tellement de façon de s’exprimer que par la souffrance…

Un dernier point : vous n’êtes pas fous/folles.

Sabrina Palumbo

http://corps-et-ame-en-eveil.com

  1. Le recovery (rétablissement) est une démarche personnelle de réappropriation de pouvoir. C’est un courant actuellement dominant en matière de transformation des services et politiques de santé mentale un peu partout dans le monde, en particulier dans les pays anglo-saxons, par exemple en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, en Irlande, aux États-Unis et au Canada.
  2. Définition de la Santé selon le préambule de 1946 à la Constitution

Comment l’asile de Fort Boyard m’a rendu fou

J’apprends hier la mise en garde par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de l’émission qui nous a mobilisés une bonne partie de l’été : Fort Boyard et son épreuve de l’asile. Un sourire éclaire mon visage puis je reste perplexe, j’ai ruiné ma vie pour ça?

La décision du CSA: « Tout en relevant que l’épreuve litigieuse avait été renommée « La cellule capitonnée » et avait fait l’objet d’un nouveau travail de montage la semaine suivant la première diffusion, le CSA a regretté la diffusion d’une telle épreuve dans cette émission familiale et emblématique du service public. Il a estimé que la séquence en question, caricaturale et stigmatisante à l’égard des personnes souffrant de troubles psychiatriques ou psychiques, portait atteinte aux dispositions précitées du cahier des charges de France Télévisions. En conséquence, le Conseil a demandé aux responsables de France Télévisions de veiller à mieux respecter, à l’avenir, ses obligations en matière de respect des droits et libertés et les a mis en garde contre le renouvellement de telles pratiques. »

Après la première diffusion le samedi 24 juin 2017, on avait réussi à mobiliser grâce à Comme des fous une bonne partie du monde de la santé mentale derrière le slogan Touche Pas à Ma Folie pour revendiquer le retrait de l’épreuve.

Les semaines passant, les vacances de chacun arrivant, on a bien vu qu’on n’obtiendrait pas le retrait de l’épreuve.

J’aurai dû en rester là et passer à autre chose, comme tout le monde, mais je n’ai pas pu, cette histoire m’avait pris trop à cœur.

Alors accroche-toi car voici ce qui s’est passé pendant que je disparaissais des réseaux sociaux.

Non, Alexia Laroche-Joubert et sa production ne m’ont ni kidnappé ni offert un chèque pour me taire, j’ai juste fini à l’asile.

Connecté non-stop aux réseaux sociaux (à consommer avec modération), j’étais épuisé de courir après les médias qui ne sont qu’une chambre d’écho cherchant à faire le buzz sans décrypter ni chercher le fond du problème.

Cette implacable raison du plus fort qui voulait qu’on ne puisse pas couper la séquence au montage, que ça coûterait trop cher, que même en mobilisant tous les médias qui existent, on n’y pourrait rien, m’exaspérait au plus au point alors j’ai eu des pensées suicidaires.

Mais non, je n’ai pas sauté d’un pont. Avec toute cette suractivité, j’avais basculé dans ce qu’on appelle un épisode maniaque.

Le suicidaire d’un soir a commencé à se sentir tout-puissant, à mettre de l’ordre dans sa vie, à prendre soin de lui-même, à se sentir bien et exister.

La frontière entre l’épanouissement et la maladie psychiatrique est difficile à tracer car j’ai commencé à déraper malgré cette vie devenue parfaite. Il y a eu ce voyage improvisé au Pays-Bas où j’ai fini une nuit en garde-à-vue puis une fois retourné à Paris mis en contention par les urgences psy malgré mon envie de dialogue et de méthodes douces. J’ai ensuite parlé de mon envie de lancer un pavé sur les psychiatres et j’ai fini attaché à nouveau dans une ambulance direction le Pavillon 7 fermé de Soisy-sur-Seine, en bref « l’asile », le vrai.

Retour à la case départ, je me retrouvais dans le même hôpital psychiatrique qu’il y a 7 ans quand j’avais déjà fait une bouffée délirante. Comme j’étais en rupture de soin (je ne prenais plus de médicaments), le fait de gober des pilules jour et nuit sans aucun suivi psychothérapeutique m’a paru d’une violence énorme.

Avale les pilules sinon c’est la piqûre. L’hôpital ce n’est pas un lieu de dialogue mais un lieu de distribution de médicaments, c’est un lieu de crise. Malgré des symptômes persistants, j’ai été libéré une douzaine de jours plus tard après être passé face au juge des libertés.

Vous autres – épisode 7

Embarquez chaque vendredi avec Agathe pour le feuilleton : « Vous autres ».

Vous avez manqué les premiers épisodes?

J’avais quitté la salle de télévision finalement assez rapidement, histoire de faire une petite sieste. Enfin, une sieste du matin, de toute façon, je n’avais rien de mieux à faire. En retournant vers ma chambre, je croisais un infirmier et deux infirmières qui couraient vers la chambre de la petite nana à qui j’avais prêté le rasoir pour se faire belle. Je les suivais du regard, ils paraissaient affolés, je me mis à les suivre de loin. Devant la chambre trois ou quatre patients restaient là, un peu hagards. Ils fixaient la porte d’entrée de la chambre de la petite nana… Une porte close dans laquelle s’engouffrèrent rapidement les infirmiers. Je m’approchais des trois patients hagards :

  • Qu’est-ce qui se passe ? Demandais-je à la cantonade mais sur un ton un peu désabusé et sans trop d’espoir de réponse.
  • Oh, ben je crois qu’elle a essayé de suicider la petite. Me répondit la vieille femme avec qui j’avais mangé la dernière fois, avec l’ancien reporter de guerre.
  • Ah bon ? Mais comment ? Demandais-je me sentant déjà coupable par le prêt de rasoir de l’autre jour…
  • Elle s’est ouvert les veines. Juste là, tout à l’heure. Me répondit-elle encore.

Heureusement, elle avait fait ça en pleine journée quand quelqu’un peut se rendre compte de ce qu’elle fait. Si elle avait tenté ça cette nuit, j’étais bon pour avoir une morte sur la conscience. Ne sachant trop comment réagir, je décidais de quitter les lieux. De peur aussi qu’elle me désigne comme le prêteur fautif du fameux rasoir… Drôle comme cette possibilité d’être inquiété et accusé m’avait passé toute compassion et tout élan de sollicitude envers la jeune fille. L’empathie devait avoir pour limite la mise en cause de son propre sort. Je filais discrètement vers ma chambre.

Je refermais la porte derrière moi, que personne ne vienne surtout, et surtout que personne ne sache pour ce foutu rasoir ! J’ouvrais mon placard pour me préparer un café soluble à l’eau chaude du robinet. Il n’était pas bien chaud mais bon… J’avais réussi à glaner un peu de clopes et d’argent à mon frangin, ce qui me permettait de vivre dans un pseudo-luxe pour un lieu comme celui-là.

Après ce pseudo-café, je m’allongeais sur le lit et fixais le plafond triste. Je n’avais que peu de chances d’avoir des problèmes pour le rasoir quand bien même la petite aurait parlé… Nous nous trouvions dans un lieu où la justice n’avait que peu de place… Une sorte d’espace de non-droit où les pauvres victimes n’avaient aucunes chances de voir leurs tords être entendus. J’aurais dû me douter, j’aurais pu me douter, j’aurais pu le faire exprès. Mais qui aurait cru cette nana à la conscience dérangée, peut-être même paranoïaque. Qui aurait pu croire un instant ses dires… La psychiatrisation a ceci de particulier qu’elle décrédibilise les mots que l’on peut mettre sur soi, sur sa vie et ses expériences. Tout ce que l’on peut prononcer devient sujet à caution. Pour qui est sain d’esprit à tous moments (si cela existe…), cette situation met en colère, elle révolte et donne envie de prouver. Pour qui doute de son esprit, cela signe la fin du minimum de confiance en sa conscience et en soi nécessaire à la constitution de soi comme sujet autonome. C’est le début de la fin de soi-même comme être humain. C’est le début de soi-même comme être vivant ou survivant….

Bref, quoi qu’elle dise et à moins que je n’avoue (ce qui serait encore sujet à caution… je pourrais être délirant), rien ne sera fait contre moi pour lui avoir donné ce rasoir. Je sais que je l’ai fait de bonne foi, que je n’imaginais pas l’usage qu’elle voulait en faire. Mais qu’en savent-ils. Si j’avais connu sa tentation suicidaire, si j’avais voulu (pour le fun) l’alimenter et en faire un spectacle pour moi, je n’aurais pas agi autrement. Mais devant le doute, au lieu de comprendre ou même de juger, ils vont s’abstenir. Ils vont me laisser en paix, et elle à demi-morte. Comme si par le fait d’être hors de la raison, le fou était considéré comme hors des droits de l’homme, hors de la justice et de ce que l’on peut raisonnablement attendre d’une société « démocratique ».

« Et si je n’étais pas folle… »

Petites réflexions sur ma folie

La normalité et ma marginalité subie sont pour moi comme pour d’autres une source de questionnements, de réflexions et peut-être même d’angoisses sans fin. Pourtant quoi de mieux en cette première partie de 21ème siècle que d’être folle ?

Certainement, il y a les 5, 10 ou 15 ans de trous noirs que nous traversons tous avant de parvenir à une forme ou une autres de stabilité psychique, intellectuelle, sociale (d’autres diraient rétablissement). Certainement, il y a les épisodes où l’on n’a plus été soi-même et où on a crée des dommages parfois irréversibles. Certainement, nous vivons aujourd’hui dans une forme de précarité professionnelle. Seuls 19% d’entre nous travaillent et seulement 6% dans ce qu’ils appellent le milieu ordinaire… Certainement, les 81% de ceux qui ne travaillent pas vivent d’allocations et leurs revenus ne dépassent pas le seuil de pauvreté de 900€… Certainement, nous sommes hautement stigmatisés : 75% des gens dits « normaux » nous prennent pour des (personnes ?) dangereuses et violentes.

Mais pourtant, à titre personnel, je ne regrette pas d’être folle. C’est parce que je suis ou que j’ai été folle que j’ai commencé des activités créatrices. C’est pour me prouver que je ne vivais pas hors de la raison cartésienne, que j’étais aussi du bon côté du grand partage entre folie et raison, que j’ai commencé à développer des sites web seule, que j’ai écris un roman, et d’autres bribes romanesques ça et là, que j’ai repris des études à 30 ans pour finir par obtenir une licence, un master. C’est pour me sortir de l’ornière de la liberté qu’il faut apprendre à gérer, que j’ai rencontré de nombreuses belles personnes qui m’ont permis de grandir et de devenir moi-même, que j’ai appris à vivre réellement normalement, avec des relations sociales saines et une vie autonome, et que j’ai trouvé my way of life. Loin des canons de l’ultra-capitalisme, je me suis inventée une vie de sociabilités annexes que d’autres diront marginales, j’ai appris à prendre le temps de vivre, à prendre soin de moi et à rechercher non pas la performance ou la réussite sociale (qui nous sont interdites en ce monde), mais une forme de bonheur de vivre et de ne pas souffrir. J’ai le sentiment que malgré la précarité économique, ce temps disponible pour se découvrir, se connaitre, cette opportunité d’avoir le temps de devenir soi et pas un autre, constitue la véritable richesse de nous autres, les fous qui vont mieux voire bien.

La bibliothèque des livres vivants

Comme chaque dimanche, retrouvez un texte de Françoise Etienne.

Si j’ose me présenter à vous aujourd’hui et vous parler de ma schizophrénie, c’est parce que j’ai envie que votre regard sur la maladie change et évolue.

J’ai 36 ans, je souffre de troubles bipolaires et d’une schizophrénie. Je suis une personne à part entière et cette maladie, j’ai appris à l’apprivoiser. Je sais, mieux qu’hier, comment la dompter. Et si seulement, vous aussi, vous en aviez moins peur, ça me comblerait de bonheur !

Le regard de l’autre est une épreuve pour beaucoup de malades « psy ». Moi, j’ai fait de ma maladie, une fierté.

Elle a fait de moi ce que je suis et je suis plutôt satisfaite de ma vie. Je m’accepte et me respecte, je revendique même ma pathologie !

Pourquoi ? Pour toutes les raisons que je suis prête à vous exposer si vous souhaitez que je me « livre » à vous aujourd’hui…

Mon parcours de vie

Ma petite enfance : une période dont je ne me souviens que très peu. A 5 ans, je perds mon Papa.

Les raisons de sa mort, je ne les connaîtrai que bien plus tard, à l’aube de mes 18 ans. Il se serait suicidé !

Une bombe à retardement a été amorcée !

Très vite, je perds pieds. Mais je dois rapidement me relever.

Je fais de brillantes études. Hypokhâgne. Un BTS Tourisme.

Un Premier grand Amour. Une séparation compliquée. Mon ami alcoolisé se tue en voiture.

Je pars ensuite au Pays de Galles, pour 1 an. Je suis serveuse dans un restaurant.

J’étudie l’anglais en parallèle et j’obtiens 2 diplômes (le Pitmans & le Cambridge First Certificate).

Je rentre en France. J’atterris en Haute-Savoie (74). Je suis réceptionniste dans un hôtel. J’y rencontre mon mari, le père de mon unique enfant.

Nous souhaitons très vite devenir parents. La réaction inattendue de ma mère à l’annonce de ma grossesse. La tristesse d’une future Maman, puis la mélancolie.

L’accouchement, le bonheur immensurable de donner la Vie à cet enfant ! Les problèmes de sommeil (la clé de voûte). « J’avais trop peur de fermer les yeux, trop peur d’y croire un peu ».

La chute, l’hospitalisation. La médication. Les impatiences non corrigées. Les tentatives de suicides répétées. Une nouvelle hospitalisation (beaucoup moins douce). La sortie, les nouvelles TS…

La lumière, le bout du tunnel, je ne les vois plus.

Nous déménageons pour Luçon. Mes parents s’occupent de notre fille. J’arrête les médicaments. Je rechute. 3 semaines en psychiatrie.

Et l’annonce de la schizophrénie !

Ma résilience

Or, malgré la souffrance, les épreuves & la maladie, je n’échangerais pour rien au monde ma vie contre celle de quelqu’un d’autre !

J’aime tout ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Même mes erreurs, même mes folies !

Beaucoup de douleur mais j’ai beaucoup appris.

J’ai beaucoup de ressources. Je suis très réceptive. Je perçois la vie différemment aujourd’hui.

J’aime à croire que nous, « les malades mentaux » avons su développer d’autres qualités ; qu’elles sont appréciables et qu’elles pourraient être appréciées.

Depuis 1 an ½ , je suis présidente d’une Association, « Schiz’osent écrire ! » et avec des mots, nous apprenons à définir nos maux. Nous essayons, malgré la pathologie, de transcrire nos émotions, nos ressentis…

Et qui sait, peut-être qu’un jour, la mentalité de certains « saints d’esprits » évoluera et qu’ils oseront à leur tour, faire un petit détour et s’intéresser à notre parcours !

Françoise ETIENNE, le 10 avril 2017

 

 

Vous autres – épisode 6

Embarquez chaque vendredi avec Agathe pour le feuilleton : « Vous autres ».

Vous avez manqué les premiers épisodes?

Episode 6

J’arrivais enfin à mon lit, qui m’attendait, que j’attendais. Ces neuroleptiques donnés à haute dose me fatiguaient beaucoup, si bien que je me demandais par instants si je ne ressemblais pas à ceux qui traînent ça et là, tels des humains usagés d’une société trop violente…

Il arrivait même parfois que leurs regards creux et vide d’expression me glacent le sang. Mais peut-être avais-je le même. La lourdeur de leurs pas. Les tâches de bave et de bouffe sur les vêtements. L’odeur pesante de corps médicamentés. Tout ça commençait à me faire horreur.

J’avais du dégoût pour des êtres auxquels je ressemblais peut-être…

Finalement me retrouver ici me salissait. Ça cassait le peu de positif que j’avais pu entrevoir sur moi à l’extérieur. Ce « lieu de soins » me paraissait plus proche des lieux de privation de liberté – qu’il était – que des hôpitaux somatiques qui, sans être accueillant, maintenaient le minimum de respect pour la dignité humaine nécessaire à aller mieux.

Non, ici les murs transpiraient le carcéral, la population elle, relevait de la misère humaine. On n’était peut-être pas si loin de l’hôpital général que décrivait Foucault finalement. Se mêlaient les pauvres, les SDF, les anciens ou futurs détenus, les malades somatiques traumatisés par leur pathologie, et certains qui n’étaient « que » malades psychiques mais finalement si peu…

Il m’apparaissait que se stockaient là, tous les échecs des sociétés disciplinaires et néolibérales. Tous ceux que ce système n’avait pas réussi à formater, pas réussi à couler dans le moule de l’individu capitalistique. Biologiquement inadaptés à la violence de cette société qui fabrique des individus à la chaîne plus qu’elle ne les laisse se créer eux-mêmes.

Concentré des déviances de ce monde, l’hôpital psychiatrique renforçait cette inadaptation à la société malade et on était bien loin du soin et beaucoup plus près du maintien « en dehors » de ce monde qui avait échoué à nous fabriquer.

Ces pensées tristes et mortifères tournoyaient dans mon esprit tandis que je restais dans mon lit, elles ne me quittaient pas et me faisaient plus de mal que de bien malgré leur caractère de vérité. J’allais donc faire un tour. Pour oublier.

La salle de la télévision n’était pas bien loin de ma chambre. Sur le meuble bancal trônait l’icône de générations de patients de cet hôpital. Le petit écran. Ce matin, c’était le défilé du 14 juillet. Du coup, plusieurs patients étaient là accrochés à ce bout de « monde extérieur ».

Comme pour se réintégrer à leur société, sans être vus, ils regardaient toujours les cérémonies officielles comme celle-là. C’est vrai que malgré l’enfermement, l’exclusion, la pauvreté, le rejet que manifestaient à notre égard les services publics, les soignants, les éventuels employeurs et collègues, et les autres en général, regarder une grand-messe de ce genre renvoyait à la collectivité. On avait le sentiment illusoire d’en faire partie le temps d’une retransmission foireuse où les grands de ce monde nous faisaient l’honneur de nous laisser les voir, pour nous faire croire l’espace d’un instant que nous étions de leur monde.

Mais quelle traîtrise ! Ce petit écran, adorable, gentil, dernier lien vers cette usine à individus réifiés dont nous sommes les rebuts, il nous lamine. Il ne parle que très peu de nous. Rarement un reportage sur un entreprise d’insertion d’handicapé psy à Trifouillis, plus souvent un épisode d’Esprit criminel avec un schizophrène tueur insatiable de jeunes blondes aux quatre coins de l’Amérique…

Impression trompeuse d’être de ceux qui ne sont ni à Trifouillis, ni dans le Kansas, mais d’être de ceux qui sont dans cette société. La télévision a ce don de faire croire que vous êtes dans le société quand elle ne parle pas ou peu de vous. Elle vous relie à elle, vous la donne à voir et vous fait croire que vous y êtes bienvenus. Mais tout cela n’est que rêve…

En réalité, lorsque le monde parle de nous, ce qu’il fait rarement, c’est par pitié ou par voyeurisme. Pour faire fantasmer les individus réifiés sur ce monde hors-normes où je patauge chaque jour.

Ce matin, c’est le défilé. Ils sont huit dans la salle télé à rêver qu’un jour ils seront dans cette société que la télé leur promet. Ce soir ce sera Fort Boyard, et l’épreuve de l’Asile, qui va leur rappeler que finalement on rit bien avec nous, nos malheurs, avec ce que ce monde nous fait, nous les inréifiables !

Retrouvez-moi sur erreur-système.fr

Portrait de Fanny

Comme Fanny, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

J’aimerais faire connaître la page http://artsconvergences.com/appel-a-projet

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

Une multitude d’inspirations. D’ailleurs tout… Mais devant l’envergure de « Tout assimiler », je dirais:

La culture occidentale dont je suis issue, la culture orientale pour sa douceur et ses sagesses, la Nature pour ses ressources inépuisables ou presque… Les humains et leurs complexité, le Soi, du coup comme outils d’apprentissage du monde.

La psyché m’intéresse au plus haut point et je l’explore par le travail artistique, la vie, les bouquins, les histoires de vie, les liens, l’expérience…

J’aspire à réunir tout cela de manière juste pour transmettre au mieux et vivre en accord avec ma sensibilité et le monde… vaste programme, j’avoue.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes??

J’ai eu déjà quelques « vies ». Ces dernières années, j’ai testé de façon autonome pas mal de choses (artistiques, éditoriales, art-thérapeutiques, j’ai même tenté une « épicerie d’art et d’horizons »).

Je suis maintenant attachée au développement de l’association « Arts Convergences » que j’ai connu en remportant le prix du jury remis au musée du quai Branly en décembre dernier.

C’est assez exceptionnel pour moi de travailler pour cette association qui m’accueille entièrement: casquette d’artiste, casquette sensible/ »troublée psychiquement », communicante et probablement un peu « comptable »… (en recherche de formation ponctuelle soit dit en passant).

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Je découvre à travers mon travail dans l’association, une multitudes d’initiatives dont je n’avais jamais entendues parlé avant qui, très certainement, accompagnent une transition entre l’internement qui peut être un choc en soi, et le retour à la « réalité » qui peut être un choc en soi, aussi.

Je n’ai pas eu la chance de connaître ce monde là (coaching, réinsertion sociale, groupes d’entraides, de rencontres de pairs, de facilitateurs, existe même des agents d’artistes psychotiques, paraîtrait…)… mais alors, à priori, je perçois toutes ces initiatives comme une immense forêt d’arbres plus ou moins grands, plus ou moins reliés, très différents les uns des autres, labyrinthique?

Heureusement des centres de ressources comme le Psycom ou Comme des fous font des synthèses qui permettent un peu mon orientation.

A l’époque de mes internements, je n’ai eu aucune information de tout ce foisonnement. Je ne l’imaginais même pas.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

Un apprentissage, une exploration singulière, non conforme, une acceptation de soi-même, de ses vides, de ses pleins, de ses nuances complexes et donc, une empathie forte couplée à l’humilité ainsi que la possibilité de transformer cette sensibilité en une force pour œuvrer dans le monde. On y croit!

En fait, finalement et aujourd’hui, je n’y vois que du positif. Je n’ai pas toujours pu dire cela, et je ne pourrais sans doute pas l’affirmer non plus toujours.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Je lui demanderai de financer en priorité les recherches de Corine Sombrun et de ceux qui l’entourent qui sont à la pointe, à l’aube d’une vision naturelle mais hélas nouvelle pour notre échelle, bien loin des représentations qu’on a de la « folie » en Occident via notre psychiatrie à cases…

Mais aussi de remettre en question, en tout cas en réflexion, les notions de normes, de différences, afin d’élargir les champs de représentations des sensibilités, de modifier l’espace urbain en ce sens, les emplois, l’éducation…