Faut-il se révolter pour se rétablir ? [Agathe]

Souvent, les professionnels, les pairs, les personnes intéressées par la question du rétablissement me demandent comment j’ai fait pour me rétablir de ces voyages répétés dans les univers parallèles de la folie. Alors bien sûr, j’ai acquis une forme de conscience de moi-même, j’ai appris à pratiquer une forme d’observance de moi-même aussi, j’ai écrit sur moi-même, j’ai parlé et me suis vue entendue dans les yeux de personnes qui m’inspiraient énormément de respect et d’amour et qui m’aimaient et me respectaient en retour. Mais sur un plan plus identitaire, je crois que je suis sortie de toutes formes de déni quand j’ai compris que me rétablir était une forme de victoire sur moi mais aussi sur le monde.

Un monde, des institutions qui m’avaient produit comme femme folle, qui avaient réifié un concept d’individu déviant malgré lui en moi, qui avaient matérialisé mon être comme un être fou. Et cette assignation si forte, puisqu’émanant de la société et de mon environnement dans son ensemble, je l’intégrais peu à peu. J’étais dans une forme de marginalité subie, dans un de ces espaces où l’individu est nié dans son essence, un de ces espaces où ce n’est plus lui qui dit qui il est mais les autres et leur norme oppressante.

Et finalement, pour sortir du refus d’avoir vécu des moments de vie parallèle, pour sortir de la négation de mes créations psychiques, il a fallu que j’accepte cette marginalité subie pour me l’approprier et pour mieux la dénoncer. Il a fallu que je me dise que j’étais bel et bien biologiquement marginale, et que ce fait faisait de moi une personne hors système. Et finalement, ce fait d’assumer cette dimension d’outsider, de personne hors des normes, m’a permis de me créer en tant que personne. Il ne s’agit pas là de promouvoir une forme ou une autre d’auto-stigmatisation, mais bien d’assumer la stigmatisation dont nous, les fous et les folles, faisons l’objet pour mieux la dénoncer, pour la mettre en lumière et s’en départir pour ne plus s’embourber dans les oppositions de normalité et d’anormalité, pour ne plus se voir comme individu pathologique, mais bien cerner à quel point même rétablis nous sommes l’objet d’une oppression par l’appareil psychiatrique bien sûr, mais aussi par la société dans son ensemble.

Et il me semble que vivre au milieu des outsiders de ce monde, des marginaux sous toutes leurs formes rejetés ou s’étant eux-mêmes éjectés de la société, m’a permis de me rétablir, d‘entrevoir mon identité, de comprendre ma force, d’avoir le courage de me battre, etc. Et pour finir, je pense bien qu’on ne peut se rétablir réellement sans prendre en compte le regard du monde sur nous, et s’y opposer fermement.

 

Agathe Martin, 38 ans, Paris, usagère-formatrice et webmaster pour le laboratoire de recherche de Maison Blanche, animatrice du blog Comme des fous

Trouble Borderline : Entre déni et ignorance [Mélanie A]

Nombreux articles évoquent aujourd’hui le trouble borderline, appelé également trouble de la personnalité limite, expliquant les symptômes d’un point de vue scientifique mais également neurologique, puisque des études ont prouvé le rôle de l’amygdale dans la dérégulation des émotions. Nous retrouvons également des témoignages, aidant à comprendre et faire comprendre en quoi le trouble borderline est éprouvant au quotidien.

 

Pourtant, aujourd’hui encore, ce trouble reste méconnu, tant par la société que par les professionnels, allant même parfois jusqu’à nier son existence. Pourquoi autant d’ignorance sur un trouble qui touche pourtant 1 à 2% de la population mondiale contre 1% pour la schizophrénie et 1 à 2% pour la bipolarité, deux maladies à titre d’exemple, tout autant répandues mais néanmoins bien plus reconnues ?
« Les gens peuvent parfois croire que je suis normale, mais en réalité, j’ai l’impression de devenir folle. Mes peurs, mes tristesses, mes colères. Rien n’est contrôlable. Tout est toujours surdimensionné, à l’extrême. Parfois, pour un rien, je peux me mettre dans des états lamentables, et finir aux urgences. C’est pas comme si j’arrivais à contrôler, c’est ce que je n’arrive pas à expliquer aux gens. C’est plus fort que moi. J’agis parfois avec automatisme, je ne suis « plus moi », comme dans un rêve, en dehors de la réalité. Peut-être que je fuis, ma propre existence, ou ma vie. En permanence, d’une manière ou d’une autre. Les drogues, les hôpitaux, les tentatives de suicide. Et en parallèle, je peux sourire, et paraitre tout à fait « normale ». Tu croiras alors que je le suis. Et que mon trouble n’existe pas. Au fond, tu ne sauras jamais l’enfer que je vis à l’intérieur. » M.

 

Face à cette désinformation, les personnes souffrantes se retrouvent souvent à errer de psychiatres en psychiatres, de thérapeutes en thérapeutes, sans pouvoir avoir de suivi régulier ni de traitement adapté, alors que beaucoup d’entre elles estiment en avoir besoin.

 

Heureusement, il arrive également que certains patients soient satisfaits et que le suivi se fasse sur le long terme, dans la confiance et l’écoute bienveillante, vers une stabilisation du trouble.

 

Mélanie A, concernée par les troubles psychiques.

 

Hypocrampe insuline [Natacha]

Dans quelle mesure
La porosité de mon crâne
Ne permet plus de tenir le cadre
Postiche à l’hivernal cheveuleresque
Déserteur à l’heure du lit

Dans quelle mesure
La porosité de mes pores
De ma peau blême qui commence
À suer chair de poule
Les abeilles me picorent
Junkie si j’appose des carreaux
De sucre dans le pli du coude

Je me pare
Prédisposée à l’hypo’
Déjà en transe tremblotante
Température en hausse
Je prévois un casse-croûte
À fort dosage en glucose
Les dragées roses à sucer
Don d’ancestraux biloutes

Ma langue anesthésiée par le transfert
Taux au rabais
Susurre le susucre
Hymne au saccharose
Mytho saccharine
Invertie mélasse au grain

Je laisse croître l’hypo’
Trop fièvre pour aller croaquer
Une parcelle oh sugar
Lécher un pot de miel
Boire cul sec une fiasque de sirop

J’attends bouillonnante
De me mettre à nu
Sus mes conneries chimiques
Le vêtement trop humide
Devenu froid glaçant

Je claque me redresse debout
À la hâte spasmée aspartame
Sensations disparates
en quête de sucrettes

Saloperies des morves couenne de porcelet
Jus d’eau gélules en bonbonne
Roses à croquer, à fondre sous la langue
Seringue à schtroumpf et schnouff sous le coude
En-cas d’imprévu
Ivre de coquilles diabétises
Je sombre somnambul’ivre éthylique

Natacha [SNG], artiste-clinique

Tous les cris les SOS [Lee]

Tous ces cris et SOS, ça serait bien qu’ils ne partent pas dans les airs non ?

Allô ? Oui bonjour, le système de santé en France est malade.

Les murs ont des oreilles, mais surtout les oreilles ont des murs…
Des murs qui devraient être détruits, qu’on vire ces parpaings au marteau piqueur.

Ce n’est pas une généralité, c’est une expérience personnelle passée…
Mais… Quand on hurle à l’intérieur de soi, quand on se retrouve à hurler à voix haute…
On a besoin que les oreilles soient grandes ouvertes.
On a besoin que les signes de détresse soient entendus…

Quand je demande à avoir des rendez-vous psy plus rapprochés et qu’on me répond : « on se revoit dans un mois »… Les oreilles ont des murs blindés.
Parce que non, quand je demandais de l’aide, quand je tirais la sonnette d’alarme,
Quand j’avais besoin d’être protégée de moi-même…
J’avais besoin d’oreilles grandes ouvertes, pas d’un mur entre le médecin et moi.

C’est violent un mur.
A travers un mur on ne se voit pas, on se s’entend pas, on ne se comprend pas.
Et surtout, quand on crie et qu’on lance des SOS, on n’est pas toujours en capacité d’escalader ce satané mur.

Je me suis retrouvée à chercher des non-murs dans tous les sens avec l’énergie de la colère.
L’énergie et l’espoir qui me restait.
Vous imaginez monter toutes les montagnes du monde afin de trouver un non mur ?
Pour trouver des oreilles sans parpaings ?
C’est en partie ça la lutte pour survivre et se rétablir…

Elles existent ces oreilles grandes ouvertes. Elles existent. Mais c’est comme un parcours du combattant pour les dénicher.
J’ai la chance d’avoir trouvé des grandes oreilles sans mur. C’est rare et précieux.

Je suis d’accord avec le terme de « survivants de la psychiatrie »… Il faut survivre au non espoir de rétablissement qu’on nous envoie à la gueule. Survivre face aux murs. Survivre quand on a commencé à franchir le mur et qu’il faut sauter de l’autre côté. Ma vie a failli s’arrêter à cause d’oreilles murées.

Essayer essayer essayer tout le temps… en prenant le risque de se fracturer trois jambes et deux nez.
Et…

Quand j’ai enfin trouvé un service d’urgence aux grandes oreilles… j’ai senti qu’après quelques visites dans leur regard, il y avait un sentiment profond d’impuissance.
Oui j’allais aux urgences quand j’allais MAL. Donc non, ils ne me voyaient pas dans la vie de tous les jours quand j’allais bien, que j’allais en formation d’éducatrice spécialisée, quand je dessinais, faisais du bénévolat, sortais avec des amis, chantais, dansais, écrivais.
Je comprends qu’en me voyant « en mauvais état » à chacune de mes venues, dans la tête des équipes je ne progressais pas, je n’allais pas mieux, qu’ils tournaient en rond, que l’utilité de revenir n’était absolument pas pertinente, que j’étais incurable. Alors on me balance que, soit je vais bien et je reste chez moi, soit on m’envoie en hospitalisation sur mon secteur de psychiatrie…

J’ai une difficulté à être modérée. J’ai une difficulté à ne pas avoir un résonnement dichotomique, à ne pas voir tout en noir et blanc. Les 50 nuances de gris… c’est pas encore ça. Alors quand je proposais une solution grise : passer une soirée ou une nuit aux urgences le temps que la crise passe, et qu’on me répondait une solution blanche ou noire… J’étais désespérée… Parce qu’à mon sens il y a besoin de lieux gris, d’entre deux…

La direction de l’hôpital Ville Evrard, qui montrait son CAC (centre d’accueil de crise) d’Aubervilliers comme un modèle, un lieu exemplaire, vient de supprimer la possibilité d’accueil de patients le soir et la nuit… HOP, au changement d’internes le 2 novembre 2017, la direction décide de ne plus payer un médecin de nuit… Donc à Aubervilliers, si vous allez mal, vous avez intérêt à ce que ce soit entre 10h et 17h, sinon tant pis. Parce que les CAC ne sont pas obligatoires, ils coutent de l’argent, et que l’idée que la direction a en tête est de fermer le CAC à terme. (et que le psychiatre de garde le plus proche n’est franchement pas proche). Mais merde ! Ce CAC c’est du gris. Ce CAC évite nombre d’hospitalisations. Ce CAC, rien qu’en existant, permet aux patients de la ville d’être rassurés quant au fait qu’ils vont être bien accueillis si jamais le besoin est là. Sérieusement… Ouvrir le CAC aux horaires du CMP est absurde. Les infirmiers sont dépités, ils n’ont même pas le droit d’ouvrir les portes pour un entretien infirmier après 18h, parce qu’il n’y a pas de médecin… Bref, il va falloir faire une belle pétition ou autre… Crier, lancer des SOS…

Là, les cris et les SOS pour militer pour du gris partent dans les airs pour des histoires budgétaires.
La sécurité sociale est faite pour être un trou, un an après sa création on parlait déjà de trou de la sécu, c’est la force de la France mais…
Forcément, la psychiatrie n’est pas une priorité… et puis les malades, est ce qu’on peut vraiment les croire ? Pourquoi on écouterait leur parole ? De quel droit ils demandent de virer les murs des oreilles des médecins et des administrations ?

Je passe mon temps à aller à des formations et à des colloques sur les thématiques de la santé mentale et sur la place des usagers dans les systèmes de soin. Ya des paroles, des jolies paroles qui font plaisir à entendre et qui rassurent. Désolée, là tout de suite je ne suis pas optimiste dans ce que j’essaye d’écrire maladroitement. Penser, réfléchir, se questionner, échanger… oui. Quand est-ce qu’on agit ? Au boulot les gars !

On n’entend pas la souffrance ? On n’entend pas les cris et SOS, même timides et non verbaux ? Aude CARIA a dit aujourd’hui, « le pouvoir il ne se donne pas, il se prend ». Alors il faut se révolter, s’unir, agir…

TOUT le monde a droit à des soins de qualité, TOUT le monde a le droit d’être entendu avec de grandes oreilles, les murs doivent tomber entre les « professionnels » de santé mentale et les « usagers » (qui sont aussi souvent des professionnels hein…)

Alors quoi ? On n’a pas de pioche ? C’est compliqué d’aller louer un marteau piqueur ? Ça fait du bruit ? Ça dérange ? Oups, si les usagers prennent le pouvoir ça veut dire qu’ils existent et sont des humains ?! Ça veut dire que les « professionnels » de santé vont devoir adapter leur positionnement de toute puissance ? Waouh, c’est effrayant hein ! Des fous à qui on donne de la valeur à leur parole !

S’il vous plaît, « professionnels » des secteurs sanitaire et social, gardez ou trouvez avec envie les murs loin de vos oreilles… L’expression des cris et des SOS peut être subtile.

…………………………………..

Lee ANTOINE

Artiste plasticien, éducateur spécialisé,

médiateur de santé pair.

La psychiatrie et ses déboires…

La perte d’un être cher, un divorce, la perte d’un emploi, un accident ou une maladie physique grave, ou de naissance, voir aussi l’abus de drogues sont des événements déclencheurs et la raison du handicap psychique.

De là, l’individu malade fait en général une crise où le sujet atteint ses limites et « explose », est à bout ce qui peut, de se faire hospitaliser dans un hôpital psy où on est enfermés, sous verrou pour ceux qui sont considérés hors de la norme. Ainsi par l’hôpital psychiatrique, on remet des sujets qui peuvent potentiellement, comme vu lors d’une crise, être dangeureux, dans la norme calme et fatidique de « Big brother is watching you ».

L’hôpital psychiatrique engendre une rupture avec le réel, même si c’est bien entendu pour remettre quelqu’un dans la norme.

Chaque être humain malade psychiatrique se forge dans son esprit une interprétation personnelle vivace du Monde. Mais, et cela n’est pas évident pour n’importe qui, leur mental est bien plus complexe que pour les gens sans handicap ; Car au dessus de la réalité et de la vision qu’a l’individu de celle-ci, le malade affabule et peaufine un autre monde, imaginaire, ou différent du monde « réel »(bien que ce soit le même pour tout le monde, gens « normaux » et handicapés) seulement pour quelques détails et font qu’il y a plus de dimensions à la réalité que pour d’autres. Même si elle n’est peut-être qu’imaginaire.

L’hôpital psychiatrique est un lieu, pour les patients, où l’on se confronte à d’autres malades placés là bas différemment, mais tout simplement, mis à l’écart de la société dans un asile sous contexte d’emprisonnement. « La prison moderne » j’ai toujours aimé appeler cet asile, car je me suis là bas toujours senti emprisonné, et moderne, car cela date d’un peu plus d’un siècle qu’on étudie les médicaments psychiatriques sur nous, et doser le sommeil…

Le psychiatre force le patient a absorber une dose précise et régulière de médicaments semblant affecter l’humeur.

les psychiatres exercent leur puissance et leur suprématie sur le patient par ce biais.

En réaction à cette injonction thérapeutique, le patient souvent se fournit des médicaments en pharmacie, ceux ci étant gratuits pour les patients français.

La prise de médicaments entraîne une accoutumance, et même quelquefois une dépendance, avec notamment l’effet de camisole chimique, et parfois, pour ceux sédatifs, une privation de sommeil si la prise du traitement n’a pas été effectuée.

Il existe des psychiatres privés et publics qu’on voit pour un rendez vous médical (on en sort avec une ordonnance) minimum une fois par mois et parfois deux voire quatre fois par mois. Et le psychiatre est attribué par la société (soin de santé publique) au patient malade, et le suis de sa première consultation, aux suivantes, espacées chronologiquement de la même période de temps que voulu et décidé conjointement avec le médecin.

Myrmounet,

Patient impatient

Agathe a lu « L’asile de Hanwell » [L. Dubois]

Nous avons lu L’asile de Hanwell : un modèle utopique dans l’histoire de la psychiatrie anglaise ? de Laurence Dubois, paru tout récemment aux Presses de la Sorbonne Nouvelle. Alors que dire de cet ouvrage ?

En général…

D’abord, les critiques. À la lecture, on sent comme un malaise. Un malaise parce que les situations heureuses, le caractère idyllique de l’asile de Hanwell sous la direction de Connolly, apparaissent presque surécrits comme un acteur peut surjouer. Et c’est le même sentiment qui prévaut quand il s’agit de décrire l’asile après son départ. On est passé d’un bonheur dans les prés à un malheur sombre entre les pierres. On sent une accentuation des effets d’engouement et de dénonciation par l’usage d’une certaine rhétorique qui amène à douter de la réalité de ces descriptions de la vie au sein de l’asile de Hanwell. Alors certes, c’est très documenté, mais documenté par les archives des soignants et de l’institution, ce qui induit un prisme déformant très choquant à la lecture. La conservation d’un regard plus critique sur ces archives et la mise en lumière des stratégies des acteurs dans ces rapports et notes diverses auraient pu être bénéfiques. On se demande même par moment, si à trop vouloir se démarquer de Foucault et de l’antipsychiatrie, on ne glisse par sur la pente dangereuse de l’approbation directe au discours institutionnel et soignant. À la lecture, on ressent un peu cette idée que de toute façon, il n’y a que les non-fous qui peuvent objectivement juger des fous et de leur vie.

Par ailleurs, on sent chez l’auteur cette volonté de se démarquer de Foucault jusque dans des critiques qui montre son refus de souligner les enjeux de pouvoir au sein de l’asile. En témoigne cette citation :

« Ce qui semble inexact [chez Foucault], en revanche, et largement inapplicable dans le cas de Hanwell, est l’idée que cette intériorisation de la contrainte [qui se substitue à la contrainte physique] s’accompagnerait, comme l’affirme Foucault, d’une volonté d’inculquer aux patients un sentiment de culpabilité et de terreur permanentes. »

Mais, la question n’est pas tant celle de la volonté de Connolly que les effets manifestes de l’institution psychiatrique et des conséquences de la structuration de cette institution, sur les personnes. L’inculcation d’un sentiment de culpabilité et de terreur est inhérente à la structure même de la psychiatrie, à l’enfermement, et au recours au punitif pour réguler les comportements, même s’il ne s’agit pas de punitions corporelles. Et je ne pense pas que Foucault loge cette volonté dans des personnes responsables au sein de l’institution, mais dans le dispositif lui-même.

On a l’étrange sentiment que le positionnement intuitif contre les analyses de Foucault, mais plus largement contre les analyses en termes de pouvoir et de politique, font délaisser à l’auteur une part non négligeable de la réalité de l’univers asilaire.

Sur Hanwell

Cela étant, sur le contenu de la vie telle qu’elle nous est décrite au sein de l’asile de Hanwell, il est vrai que le modèle de cette institution est assez étonnant d’innovation thérapeutique. Et comme le souligne l’auteur, à la fin de l’ouvrage, peu de services de psychiatrie contemporaine peuvent se prévaloir d’offrir un cadre et un mode de vie semblable à leurs patients. Le moral management et le non-restreint apparaissent là comme des modèles de soin de cet asile, là où le dernier congrès français de psychiatrie s’ouvrait sur la thématique « isolement et/ou contention ». Donc, si la description est parfois idyllique, on peut comprendre l’engouement de l’auteur pour des pratiques aujourd’hui quasiment oubliées. Les divertissements sont restés dans les institutions devenus une forme de routine occupationnelle pour les patients. Mais ce qui m’est apparu comme le plus novateur, ce n’est pas tant ce souci du moral management, du non-restreint ou des divertissements, c’est bien cette idée de l’école, de l’instruction et des bibliothèques au sein de l’asile. Les cours de jours concernent 10% à 15% des patients qui a une époque où l’analphabétisme est fortement répandu, peuvent s’instruire a minima. Des instituteurs sont recrutés, des conférences et cours du soir organisés. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça interroge sur les pratiques actuelles en psychiatrie, où les seules activités simili-intellectuelles offertes aux patients se résument à de la remédiation cognitive sur des petits jeux sur ordinateur. Cette dimension d’instruction pour le bien-être, mais aussi pour ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement personnel, ou encore une forme de citoyenneté active est totalement éliminée des parcours en psychiatrie. La lecture elle aussi est une grande oubliée de la psychiatrie… Une petite citation de l’ouvrage pour marquer le décalage entre ce lieu et cette époque et la France de 2017 :

« Les Commissioners of Lunacy, quant à eux, ne sont absolument pas convaincus par les efforts déployés pour promouvoir la lecture, et affirment en 1859 que « la quantité de livres et de périodiques fournis [aux patientes] est très insuffisante ». »

Alors première chose, les Commissioners of Lunacy, sont des inspecteurs des asiles qui évaluent les établissements asilaires de l’époque, notamment par le biais de rencontre avec les patients. En 2017, en France, leur équivalent est le Contrôleur des lieux de privation de liberté. Si les mots ont un sens, je pense que ces deux terminologies font écho à deux réalités…

Deuxième chose, ils estiment la quantité de livres et périodiques disponibles. Allez aujourd’hui dire à un contrôleur des lieux de privation de liberté qu’il n’y a pas de bibliothèque dans votre hôpital ! Je n’ai jamais vu de livres en 5 séjours dans des hôpitaux différents !

En somme, je trouve cette citation très exemplaire de l’évolution de la gestion publique de la maladie mentale. Hors du débat sur le caractère idyllique de Hanwell, c’est aussi le rapport politique à la santé mentale qui est à mon sens à interroger. Plus que des soignants supermen qui révolutionnent le monde de la psychiatrie, ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est bien des décisions et des positions politiques fortes.

De Hanwell en 1850 à Paris en 2017

On voit bien que l’expérience du non restreint et du moral management s’arrête par un retour aux pratiques de contention en raison de l’inefficacité sur le plan clinique du moral management. Mais alors, qu’en est-il du bien-être des patients ? Le bien-être des patients s’avère-t-il être un souci secondaire pour des sociétés où seul l’homme utile et utilisable par elle est valorisé ?

Par ailleurs, l’ouvrage interroge. Car si le cycle d’espoir thérapeutique débuté avec le non restreint, s’achève avec le développement des thèses eugénistes, on peut se demander où va nous amener l’espoir actuel du rétablissement ? Les cycles d’espoir pour la thérapeutique sont suivis de phases de désillusions, qui amorcent des retours en arrière. Du coup, que va-t-il en être du bien-être des patients, quand on doutera de la possibilité rétablissement en santé mentale d’être généralisé à tous les patients, quand on doutera de ses potentialités ? Car finalement, ces choix de sociétés sur la façon dont nous voulons traiter les fous, sont avant tout civilisationnels, politiques et humains parfois. Mais on est d’accord avec l’auteur, revenir à ce moment hanwellien pourrait déjà être salutaire dans bien des lieux de « soins ».

Vous autres – épisode 9

Vous autres revient par intermittences et continue au moins jusqu’en 2018 !

Vous avez manqué les premiers épisodes…

Le reporter avait réveillé quelque chose en moi de l’ordre de la honte, de la culpabilité et peut-être même du dégoût de moi-même. C’était vrai que je n’avais jamais réellement été utile à cette société, je vivais à se crochets et en plus la haïssais un peu quelque part. Mais il me semblait bien que d’être entretenu par un système d’aide sociale se payait autrement que financièrement. Déjà, il était clair que je vivotais, je n’étais pas bien riche. Mais en plus, s’exerçait sur moi un contrôle social, une forme de tutelle de mes faits et gestes qui m’était assez insupportable. Comme si, ces petites sommes d’argent versées chaque mois, me retiraient une part de ma liberté. Comme si, parce qu’on me donnait on s’octroyait des droits sur moi et sur ma façon de mener ma vie. Alors oui, pour les braves gens, tout somme d’argent a sa contrepartie, et c’est peut-être partiellement légitime. Mais il me semblait parfois que ce contrôle débordait un peu et qu’il envahissait de nombreux domaines de mon existence… Un peu comme avec les enfants… Les parents donnent trois sous d’argent de poche et s’octroient des droits incommensurables sur la vie de leur rejeton. Finalement, tout se paye, c’était clair. Ce qui n’est pas soldé par du travail se retrouve soldé par du pouvoir exercé sur celui qui reçoit la mendicité. J’avais parfois le sentiment d’être non pas ce qu’ils nomment un assisté, ni même un cas social, mais bien un sous-homme, qui parce qu’il ne peut subvenir à ses besoins par un travail, perd son statut d’individu libre et autonome. Comme si, parce que je ne travaillais pas, je n’étais plus un citoyen et qu’il fallait me faire payer ce retrait involontaire du système. J’avais une maladie, invalidante, handicapante, qui m’avait contraint dans les marges de la société. Et en plus, on me faisait payer humainement cet exclusion, cette marginalisation subie. Ils ne voulaient pas que je travaille, jamais ils n’auraient créé des conditions me permettant de faire quelque chose d’utile, mais en plus de ce refus de m’intégrer à une place que je pourrais tenir, ils me reprochaient de ne pas réussir dans des conditions pour moi impossible. Non seulement la société ne me faisait pas de place adaptée à ce que je suis mais en plus elle me condamnait pour incapacité à tenir dans un moule pas à ma forme. Ça me rappelait cette citation d’Einstein, sur le poisson rouge et l’intelligence. J’étais moi et on me demandait d’être quelqu’un d’autre pour être respecté et admis dans le sérail des gens convenables. Tout ça pourrait encore me révolter, mais j’y étais tellement accoutumé que ça m’attristait seulement. Je savais que notre monde ne changerait pas de mon vivant. Dans cette vie, on fabriquait des cases moulées, on formatait ensuite les enfants pour qu’ils puissent plus tard entrer au forceps ou non dans ces cases pré-moulées. Mais chez moi le formatage avait fait dérailler la machine. Et aucune case ne pouvait plus me correspondre. Je me retrouvais ad vitam aeternam dans la case prison du Monopoly. Pourtant, si l’on prenait le parti de dire que tous doivent être utiles et que l’on doit tirer bénéfice de chacun en construisant tous notre propre case à notre forme initiale, on en serait peut-être pas là. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, je n’imagine pas le nombre de personne sans case disponible… De nombreux handicaps médicaux, sociaux, politiques, ethniques etc., font qu’aucune case ne correspond à une grande partie de la population.

Pour ma part, j’avais accepté d’être marginal subi, j’avais compris que ce monde ne voulait pas de moi. Ce n’était pas moi qui l’avait rejeté mais bien lui, et il me le reprochait. A l’usure, ce comportement du système m’avait fait admettre que j’étais biologiquement inadapté à cette folie furieuse du 21ème siècle, et la révolte que cette condamnation sociale sans procès avait générée m’avait rendu marginal par choix. Je ne voulais plus de ce monde. Alors oui, il ne voulait pas de moi, mais il m’avait trop écœuré pour que je puisse encore vouloir de lui. Du coup, j’étais marginal par choix et par contrainte, mais de fait je ne pouvais que l’être.

Demain, je serais peut-être ici, ou en prison, ou dans mon petit appart que dans sa grande bienveillance, ce monde qui me rejetait avait bien voulu me concéder moyennant une visite hebdomadaire d’un inspecteur de ma salubrité. Alors oui, j’admirais un peu cet ex-reporter de guerre, futur critique littéraire, parce qu’au fond peut-être avais-je encore un peu envie de faire partie de ce monde par moment.

Vous autres – épisode 8

Un nouvel épisode de « Vous autres » qui durera plus longtemps qu’un été !!!

Vous avez manqué les premiers épisodes…

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours que la jeune fille avait tenté de se suicider avec mon rasoir. Depuis, elle s’était remise et il me semblait même que cette tentative d’en finir avait éveillé en elle comme une envie de s’en sortir. Cette mise au pied du mur avait peut-être, dans un sursaut de révolte et de colère, réanimé cet instinct de survie qui nous tient vivant. Je n’avais jamais réellement songé à me suicider, j’étais bien trop dépendant de la vie pour ça. J’y avais pensé, qui n’y a jamais pensé, mais je crois bien que cette pulsion irrépressible de ne pas mourir, de ne pas souffrir et de ne pas disparaitre, était bien plus forte que mon pseudo-désir d’absolu dans la matérialisation de la fin romantique de ma vie. Il parait qu’il y a une grande part d’égo dans la mise à mort de soi-même. Comme un dernier sursaut de moi sur terre, qui condamne les autres et nous glorifie au passage… C’était quand même un truc bien malsain de se tuer. Bien malsain et bien lâche. Car finalement, si l’on souffre de ce que le monde nous fait, c’est le monde qu’il faut tenter de tuer. C’est tellement plus facile de se tuer soi, être qui n’opposera aucune résistance plutôt que l’autre avec qui il va falloir engager un combat, qu’en ce sens le suicide c’est de la lâcheté et de la haine criée au monde. Finalement, je crois bien que l’adversité tue ou renforce. Moi, elle m’avait renforcé un peu, suffisamment pour rester en vie malgré tout ce qui avait pu s’y passer dans cette vie… Mais je ne préfère pas parler de moi, je ne le fais jamais, je fuis les psychiatres, les psychologues qui veulent me faire remuer cette merde qui me colle encore aux pieds. Si je parle, elle va me remonter le long des jambes et peu à peu atteindre mon cœur et mon esprit. Non, je ne dirais rien… Pour l’heure… Ces méditations matinales, un peu avant sept heures, se faisaient le ventre vide. Je n’avais dans mon placard que du café soluble, et des clopes. Donc je buvais ces nescafés tièdes et fumais clope sur clope jusqu’à huit heures trente : heure du petit déjeuner, meilleur moment de la journée. Je fus tiré de ma torpeur après probablement trois quart d’heures de cafés-clopes par mon ami, l’ancien reporter de guerre, qui venait glaner ce que je pouvais lui offrir. Les couloirs étaient encore sombres et déserts. Quelques patients hagards déambulaient. D’autres discutaient en attendant devant la porte du réfectoire avec plus d’une heure d’avance l’ouverture des portes.

  • Tu as un café ? Me lança le reporter de guerre.
  • Ouais, viens.

Il avait vite compris qu’on pouvait taxer des cafés ou des clopes aux autres lui. Ça faisait à peine deux semaines qu’il était là, et il avait toujours un truc à manger, des clopes, un truc à boire. Il savait y faire pour manquer de rien. J’acceptais quand même de le dépanner, c’est toujours un peu rude cette attente du petit déjeuner le ventre vide dans cet univers pas loin de l’hôtel du film Shinning. Le petit môme sur le vélo en moins.

  • Alors, quoi de neuf ? Lui demandais-je.
  • Ben, pas grand-chose. Ils vont surement me reprendre au journal. Mais plus sur le terrain. Je vais faire des critiques de livres. Je m’y connais un peu en livres d’actualité, pas en romans ni en poésie ni en essai, mais en bouquins de journalistes, ça va.
  • Ah, c’est bien. Tu seras peinard. Rétorquais-je, un peu admiratif mais faisant tout pour le cacher.
  • Oui, c’est bien. Et toi ? S’enquit-il à ma grande surprise.
  • Moi, je ne sais pas, tu sais ma vie, c’est l’hôpital, la prison et chez moi à rien faire de temps en temps. Tout ça successivement et dans le désordre… Quand je ressors je bouge plus. Pas de conneries, pas de taf, surtout rien faire, rester chez moi peinard et pas retomber. C’est ma seule préoccupation…
  • Ah, mais tu ne veux pas travailler ?
  • Je ne sais pas, j’ai jamais essayé… J’ai le sentiment que c’est pas pour moi, je suis pas comme vous, comme toi, comme tous ces gens. Ils sont bizarres. Et ils veulent pas de moi.

Les mots de Sabrina sur les TCA

Sabrina nous fait le plaisir de contribuer à Comme des fous ! Son expérience dans le domaine des Troubles du Comportement Alimentaire parviendra sûrement à aider celles et ceux qui peuvent être concernés. Commentez, partagez !

Chers lecteurs et lectrices du blog Comme des fous,

Joan, après avoir lu certains de mes écrits, m’a sympathiquement proposé de contribuer à l’écriture de son blog. Un blog dédié à changer les regards sur la folie, et que je trouve aussi riche qu’utile. Oui mais voilà, je ne veux pas me disperser… Oui mais voilà, il me semble que j’ai des choses à dire sur la santé mentale et pas seulement les tca 😉

Pour me présenter brièvement j’ai souffert une quinzaine d’années de Troubles du Comportement Alimentaire (anorexie-boulimie). Un parcours chaotique, différentes hospitalisations : à l’âge de 25 ans je passerai un an enfermée à l’hôpital de mon secteur pour « cause de péril imminent ». Voici une interview que j’ai livrée au Parisien à ce sujet : article.

En rémission j’ai fondé l’association de lutte contre les troubles alimentaires SabrinaTCA92 qui était parrainée par le Pr Michel Lejoyeux (psychiatre et addictologue). Le Pr Lejoyeux est également le préfaceur de mon livre témoignage « L’âme en éveil, le corps en sursis » paru en 2014 aux Editions Quintessence. Au cours de ces deux années et demies (allez on va dire trois) je me suis formée en parallèle. J’ai participé à des actions du Psycom et bénéficié de formations. J’ai suivi le D.I.U « santé mentale dans la communauté » (vous trouverez mon mémoire sur le site du CCOMS). Je me suis aussi intéressée aux thérapies brèves (je suis devenue praticienne en hypnose ericksonienne et en pnl).

Ma formation initiale c’est le market et la com. Malgré mes tca j’ai passé mon bac en ayant loupé 6 mois de cours, obtenu différents diplômes et jusqu’au Master Marketing et Publicité toujours sans années de retard, en séchant les cours, en soutenant mon mémoire alors que j’étais hospitalisée. Professionnellement on peut dire que j’ai galéré ensuite, les tca rendant compliqué l’accès aux postes auxquels j’aurais sans doute pu prétendre.

En mai 2017 j’ai publié « Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir » (Editions La Providence). Je vous invite à lire au moins la magnifique préface du Dr Alain Perroud (spécialiste des tca) et la postface du Dr Alain Meunier qui m’a fait connaître une charmante équipe celle de l’association La Note Bleue avec qui je collabore régulièrement. J’ai tenu à expliquer au début de ce livre en quoi le fait d’aider ne m’a jamais fait oublier l’importance de mon propre suivi. C’est à trente ans passés que j’ai franchi les portes d’un psychologue (auparavant j’étais un peu fâchée avec la médecine suite à mon incarcération de 2006…). J’ai enchaîné avec une seconde thérapie, une thérapie ACT qui m’a fait travailler sur mes valeurs. Nous avons pas mal travaillé sur le trauma de mon hospitalisation et aujourd’hui je continue de le faire car je suis en psychanalyse ce qui me permet de mieux comprendre mon histoire et apaiser encore un peu plus ma colère. Depuis plus d’un an j’accompagne aussi des personnes confrontées aux troubles alimentaires je le fais en collaboration avec des professionnels de santé aussi compétents que bienveillants et je me fais superviser pour cela. J’apprécie beaucoup d’échanger ainsi avec des psys qui reconnaissent à sa juste valeur le savoir expérientiel. Ce savoir expérientiel que l’on peut le transformer en connaissance. Ce savoir qui est aussi et surtout très complémentaire au savoir scientifique des soignants, l’un ne pouvant se substituer à l’autre.

Des psys j’en ai vu plus d’un. Certains m’ont aidée, d’autres m’ont démolie, et puis la plupart reconnaissaient être un peu paumés face à mes troubles (c’est déjà bien de le reconnaître lorsque c’est le cas !) Des étiquettes on a essayé de m’en coller plus d’une aussi : un tel parlait de troubles de l’humeur, de personnalité borderline etc. Au final je n’ai eu à porter que l’étiquette anorexique et croyez-moi c’est suffisant ! Bien sûr il y a ceux pour qui j’ai juste fini chez les fous avec toutes les représentations que cela entraîne mais ceux-là je vais les mettre de côté je m’adresse ici à des personnes s’intéressant un minimum aux troubles dits « psys » et qui connaissent un peu les mécanismes par lesquels on peut vite se retrouver enfermé (et abruti de médicaments par la même occasion). Enfermée dans une chambre de quelques mètres carrés, privée de tout lien social, parfois attachée, gavée, je n’embêtais pas le monde avec des troubles qu’on ne comprenait pas et qu’on ne parvenait pas à soigner. La méthode forte m’a sauvée certes mais à quel prix ? J’ai mis près de 10 ans à me reconstruire…

Je voudrais revenir sur le diagnostic pour les problèmes de santé mentale :

Le Dr Alain Perroud explique dans sa préface qu’il est « si important de s’adresser à la personne vraiment et pas seulement à sa maladie. »

Pour ma part je dirai que ma démarche n’a pas pour but de banaliser le symptôme (je sais toute l’importance de bénéficier d’une prise en charge rapide et efficace). Un diagnostic qui doit être posé dès l’apparition des premiers signes permet de réagir rapidement et offre la possibilité à la personne malade de s’en sortir plus tôt. Sinon la maladie s’installe et finit par se chroniciser.

Malgré cela, « Se définir en fonction de sa maladie, « je suis anorexique » empêche la personne malade de plonger en elle pour constater qu’elle dispose en elle de nombreuses ressources pouvant lui permettre d’aller mieux mais surtout qu’elle est bien plus que sa maladie. En d’autres termes, l’anorexie ne fait pas la personne anorexique. » (Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir).

Ceci est vrai pour bon nombre de maladies mentales. Parfois les malades se retrouvent « enfermés » dans un état et le diagnostic soulève des questions. Effectivement, nous ne sommes pas malades « ou » guéri(e)s, car, entre les deux, nous sommes vivants et puisque nous sommes en vie autant vivre le mieux possible.

Le rétablissement1 est une manière de penser la santé comme un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité2.

C’est sur cette notion de rétablissement (ainsi que sur l’empowerment) que j’essaie d’insister dans mon dernier ouvrage car, excusez-moi, j’ai toujours préféré parler santé et santé mentale que de maladie 😉

Ce que je peux dire aux personnes malades c’est que le rétablissement c’est un petit pas chaque jour. Cela prend du temps et cela signifie devenir « acteur » de sa guérison. C’est donner un sens à la maladie qui n’en a pas initialement. On ne choisit pas d’être malade. On peut choisir par contre de se rétablir. Ce n’est pas oublier que la maladie est là, qu’elle fait partie de nous et qu’elle nécessite de se soigner, mais c’est choisir de se concentrer sur ce qui est important pour nous, sur ce qui a du sens et investir tous les domaines de sa vie qui nous permettent de nous sentir mieux.

Pour les personnes anorexiques je rappellerai juste que vous n’êtes pas un chiffre sur une balance ! Vous êtes bien plus que cela. A vous de trouver quels sont vos talents et de vous exprimer. Car il y a tellement de façon de s’exprimer que par la souffrance…

Un dernier point : vous n’êtes pas fous/folles.

Sabrina Palumbo

http://corps-et-ame-en-eveil.com

  1. Le recovery (rétablissement) est une démarche personnelle de réappropriation de pouvoir. C’est un courant actuellement dominant en matière de transformation des services et politiques de santé mentale un peu partout dans le monde, en particulier dans les pays anglo-saxons, par exemple en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, en Irlande, aux États-Unis et au Canada.
  2. Définition de la Santé selon le préambule de 1946 à la Constitution

Comment l’asile de Fort Boyard m’a rendu fou

J’apprends hier la mise en garde par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de l’émission qui nous a mobilisés une bonne partie de l’été : Fort Boyard et son épreuve de l’asile. Un sourire éclaire mon visage puis je reste perplexe, j’ai ruiné ma vie pour ça?

La décision du CSA: « Tout en relevant que l’épreuve litigieuse avait été renommée « La cellule capitonnée » et avait fait l’objet d’un nouveau travail de montage la semaine suivant la première diffusion, le CSA a regretté la diffusion d’une telle épreuve dans cette émission familiale et emblématique du service public. Il a estimé que la séquence en question, caricaturale et stigmatisante à l’égard des personnes souffrant de troubles psychiatriques ou psychiques, portait atteinte aux dispositions précitées du cahier des charges de France Télévisions. En conséquence, le Conseil a demandé aux responsables de France Télévisions de veiller à mieux respecter, à l’avenir, ses obligations en matière de respect des droits et libertés et les a mis en garde contre le renouvellement de telles pratiques. »

Après la première diffusion le samedi 24 juin 2017, on avait réussi à mobiliser grâce à Comme des fous une bonne partie du monde de la santé mentale derrière le slogan Touche Pas à Ma Folie pour revendiquer le retrait de l’épreuve.

Les semaines passant, les vacances de chacun arrivant, on a bien vu qu’on n’obtiendrait pas le retrait de l’épreuve.

J’aurai dû en rester là et passer à autre chose, comme tout le monde, mais je n’ai pas pu, cette histoire m’avait pris trop à cœur.

Alors accroche-toi car voici ce qui s’est passé pendant que je disparaissais des réseaux sociaux.

Non, Alexia Laroche-Joubert et sa production ne m’ont ni kidnappé ni offert un chèque pour me taire, j’ai juste fini à l’asile.

Connecté non-stop aux réseaux sociaux (à consommer avec modération), j’étais épuisé de courir après les médias qui ne sont qu’une chambre d’écho cherchant à faire le buzz sans décrypter ni chercher le fond du problème.

Cette implacable raison du plus fort qui voulait qu’on ne puisse pas couper la séquence au montage, que ça coûterait trop cher, que même en mobilisant tous les médias qui existent, on n’y pourrait rien, m’exaspérait au plus au point alors j’ai eu des pensées suicidaires.

Mais non, je n’ai pas sauté d’un pont. Avec toute cette suractivité, j’avais basculé dans ce qu’on appelle un épisode maniaque.

Le suicidaire d’un soir a commencé à se sentir tout-puissant, à mettre de l’ordre dans sa vie, à prendre soin de lui-même, à se sentir bien et exister.

La frontière entre l’épanouissement et la maladie psychiatrique est difficile à tracer car j’ai commencé à déraper malgré cette vie devenue parfaite. Il y a eu ce voyage improvisé au Pays-Bas où j’ai fini une nuit en garde-à-vue puis une fois retourné à Paris mis en contention par les urgences psy malgré mon envie de dialogue et de méthodes douces. J’ai ensuite parlé de mon envie de lancer un pavé sur les psychiatres et j’ai fini attaché à nouveau dans une ambulance direction le Pavillon 7 fermé de Soisy-sur-Seine, en bref « l’asile », le vrai.

Retour à la case départ, je me retrouvais dans le même hôpital psychiatrique qu’il y a 7 ans quand j’avais déjà fait une bouffée délirante. Comme j’étais en rupture de soin (je ne prenais plus de médicaments), le fait de gober des pilules jour et nuit sans aucun suivi psychothérapeutique m’a paru d’une violence énorme.

Avale les pilules sinon c’est la piqûre. L’hôpital ce n’est pas un lieu de dialogue mais un lieu de distribution de médicaments, c’est un lieu de crise. Malgré des symptômes persistants, j’ai été libéré une douzaine de jours plus tard après être passé face au juge des libertés.