Qu’est-ce que l’antipsychiatrie ? [54min]

Avec Xanaria (militante antipsychiatrie), Sébastien Canevet (Maitre de conférence en droit) et Pedro Sanchau (docteur en psychologie, vidéaste PsykoCouac).

« L’antipsychiatrie est un concept assez peu connu autour duquel gravitent encore bon nombre d’incompréhensions. Pourtant l’antipsychiatrie est chargée d’une histoire riche tant sur le plan politique, social que philosophique. Elle se veut garante d’un esprit critique vis-à-vis de la psychiatrie et l’ensemble des pensées qui la composent font d’elle un champ autant complexe que nécessaire. Mais alors s’il est possible de définir à peu près quelles ont été les antipsychiatries d’hier, comment penser l’antipsychiatrie d’aujourd’hui ? Quels sont les limites et enjeux scientifiques, juridiques et éthiques ? »

Des Communs du Soin

« Est-ce que la psychiatrie c’est du soin, pas toujours, du coup la question c’est qu’est-ce qui soigne ? »

Olivia (Humapsy)

Une discussion autour des soins en santé mentale et la psychiatrie à l’occasion des 5days4ideas à Bruxelles animée par Josep Rafanell i Orra et Camille Louis avec la participation des professionnel·les et participant·es de l’Autre “lieu” et de La Trame et Joan de Comme des fous, le 7 septembre 2022.

Le prix du paradis [Jean]

13 juillet 2005. Quelle heure est-il ? Une heure, deux heures ? Je suis seul dans la petite pièce basse du pigeonnier. Je me repasse un cd des mix que j’enregistre depuis plusieurs mois avec les platines. C’est fou ce que je peux m’esbaudir de mes créations, comme si c’était génial. Un vrai gamin. Alors que dans le fond, c’est à peine écoutable cette musique. Un mélange criard et dissonant de petits bouts de morceaux piochés sur les vieux vinyles de mes parents, montés avec une presque aussi vieille console analogique quatre pistes à cassettes. Le pétard s’éteint lentement dans le cendrier à côté de moi. Je le fume avec parcimonie. De la crème de marocain à 10 euros le gramme. Une sorte de summum du hashishomane. Chaque bouffée est une décharge pure de neurotransmetteurs inter-synaptiques.

Je me repasse mentalement le scénario de ces trois derniers jours. Trois jours hors du temps, trois jours bénis. Trois jours sans peur. Rien. Absolument plus rien ne me fait peur. Moi qui me faufilais tel une ombre pour aller au village acheter des cigarettes, de crainte de croiser tel ou tel. Moi qui, il y a quelques semaines encore, avais à peine la force de me traîner en cours, tellement je redoutais qu’on me voie, dans toute ma faiblesse, qu’on perçoive à travers l’usure de mon masque l’étendue de mes doutes, qu’on comprenne à quel point je n’étais juste pas à la hauteur, risible, grotesque, parano.

À combien de personnes j’ai parlé depuis trois jours ? De quelles nationalités ? Cologne, Amsterdam, Bruxelles, Lyon. Plus de soixante-douze heures maintenant que je ne dors pas. Comment est-ce que j’ai pu avoir aussi peur ? De quoi ? De qui ? Je me sens tellement fort, tellement calme, serein. En moi flotte la douce certitude que tous les instants de ma vie ont pris soudainement sens, dans le présent, dans le maintenant. Tout est forcément parfait, puisque tout m’a amené jusqu’à cet instant, cet instant de grâce, après lequel rien ne sera plus jamais comme avant. Mon cerveau est comme une étoile en fusion. Il recèle une puissance qui semble infinie. Pas étonnant que certains puissent tordre des fourchettes simplement en les regardant. Il suffit de maîtriser cette puissance, l’apprivoiser, la canaliser.

Chaque pensée est claire, limpide, harmonieuse. Je peux en arrêter et en reprendre le cours à ma guise. Je peux m’abstraire dans chaque idée, chaque sensation, chaque recoin de mon corps ou de mon esprit. Je suis comme un aveugle à qui on aurait soudain ouvert les yeux. Tout est beau, même la laideur, si tant est qu’on veuille bien la regarder avec amour. Désormais, maintenant que je suis débarrassé de cette peur, maintenant que mon cerveau s’est libéré de ses entraves, je vais enfin pouvoir vivre. Pas juste un peu.

L’horizon n’a plus de limites. Rien n’est impossible. Je suis en lien avec le cosmos, l’univers tout entier m’étreint et son énergie est comme un carburant inépuisable qui brûle doucement dans le fond de mon âme. Les gens, j’en fait ce que je veux. Les apaiser, les soigner, les guérir, les rendre fous si je veux, par un regard, par un mot, par la seule force de ma volonté. Non seulement ils ne me font plus peur, mais je voudrais les aider. Les aider à sortir de leurs propres angoisses, les amener eux aussi à cet état de compréhension profonde des choses. Ça me fait de la peine de les voir galérer dans leurs petits quotidiens, leurs petits tracas, leurs petites névroses.

Si jamais Dieu existe, pour une fois, je voudrais le remercier. Pour cet instant, pour cette force, pour cette plénitude. Pour ces soixante-douze heures. Une seconde de cet état, de cette sérénité, de ce bonheur, une seule seconde, après tout, ça vaut bien une vie de souffrance. Mais bon, tout ça, ce ne sont que des bêtises, la religion, c’est bien connu, est l’opium du peuple. Dieu est une fable pour les enfants. Dieu, dans le fond, c’est en chacun de nous. Dieu c’est moi, c’est moi qui crée ma vie dont je suis le propre Dieu.

C’est à cet instant, à cette pensée, que tout a basculé. Un instant. Qu’est-ce que c’est au fait qu’un instant ? Pas une seconde, pas une fraction de seconde. Juste une instantanéité. Tout s’est effondré, là, d’un coup, comme ça. Je suis toujours dans mon pigeonnier. Le cd crépite toujours sa soi-disant création géniale inécoutable. Le pétard est complètement éteint maintenant. Et tout à coup : le néant. Le vide. La chute. L’angoisse. La peur, rien que la peur, omniprésente, décuplée, accablante. De quoi, de qui ? Juste la peur, juste l’angoisse. Je planais tel un aigle au-dessus des montagnes, me voilà soudain six cents pieds sous terre. En un instant, par la faute d’une seule pensée. Je suis saisi d’effroi, tétanisé. L’amour est parti, l’espoir s’est envolé, je ne suis plus rien, j’ai tout perdu.

Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je pensé concernant Dieu ? Voilà que dans ma panique, je cherche maintenant la direction de la Mecque. Pas le temps de réfléchir, de soupeser, de comprendre. Juste une urgence. Une urgence de vie et d’amour. Après tout l’islam est la dernière religion révélée et, d’une certaine façon, elle englobe toutes les autres. Assez de cette peur, de cette sous-vie, de ce gâchis permanent. Qu’on me rende mon univers, mon cosmos, ma force, ma sérénité, ma plénitude. A n’importe quel prix. Je me jette au sol et me prosterne. Je pense : « assalamu aleykoum ». Et voilà que, à ce nouvel instant, me revient tout mon cosmos, mais cette fois-ci chargé de bien plus d’amour et de lumière encore. De nouveau, la peur est littéralement anéantie, elle reflue tout entière de mon âme, pour ne laisser place qu’à la douceur et la volupté. Dieu m’a pris dans ses bras. Je flotte dans les eaux de son amour infini. Suis-je un prophète ? Un messager venu pour délivrer le monde de ses péchés ? Est-ce une illumination, un délire ? Peu importe. Tout ce qui importe, c’est ce moment, c’est cet amour. C’est cette force, qui me relie à l’univers tout entier. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Si Dieu le veut, je serai un prophète. Si Dieu le veut, je serai un insecte. Rien ne compte désormais, si ce n’est de l’adorer et rechercher sa lumière.

Les jours passent. A chaque pensée envers Lui, Dieu m’inonde de la chaleur de son amour. Les gens ne le savent pas, mais je les hypnotise, je les sonde, je les transperce de mon regard. Je suis en mission. Je dois apprendre à les guérir, les sauver de leurs tracas terrestres, les élever jusqu’à ce qu’ils ressentent, eux aussi, cette chaleur. Le monde est rempli de signes qu’ils ne perçoivent pas, aveuglés qu’ils sont par le voile de leurs soucis dérisoires. Ces signes, je les vois désormais. Ils sont partout. Dieu m’a éveillé, il m’a ôté mon voile. Il m’a guidé. Je marche dans la lumière, tandis que l’humanité tout entière semble s’orienter à tâtons dans la pénombre. Bien sûr, l’idée que je sois devenu fou m’a traversé l’esprit. Mais après tout c’est là, devant moi, en moi, comme une évidence. J’ai 20 ans, je suis maintenant musulman, et pourtant je n’ai jamais lu le Coran. Mais je sais pertinemment qu’il coule de source, que chacun de ses versets fera instantanément sens dans mon cœur et dans mon âme, et d’ailleurs on ne m’en a dit que du bien. Je sais maintenant ce qu’est la vie, la vraie, la vie sans peur, la vie en grand, en entier, pas la petite vie étriquée dans laquelle nous cantonne la nature humaine.

Evidemment, quelques mois plus tard, quand mon si puissant cerveau aura cramé tout ce qu’il recelait de dopamine, d’adrénaline, de noradrénaline, que sais-je encore, c’est l’incompréhension totale. L’amour est parti, la peur plus que jamais triomphe. J’étais un prophète, je suis bientôt un insecte qui tressaille à chaque courant d’air. Je m’enferme de crainte d’être mangé. Dieu m’a abandonné. Il a quitté mes prières. Je suis tout seul désormais, face à rien. Le cosmos est vide, froid, les étoiles ne scintillent plus dans mon ciel. Je me perds dans les méandres des versets coraniques. Passée la première sourate, qui ouvre si magnifiquement et si majestueusement le Livre Saint, je n’y comprends plus rien. On parle de châtiment, de pêchés, de parts d’héritage, d’obscurs récits bibliques.

Finalement, ça ne coule pas de source. Mais c’est forcément ma faute, tout ça. Dieu me punit, pour mon égo, ma vanité, ma fainéantise. La faiblesse de ma foi. Je dois expier mes fautes par la souffrance, partager les douleurs de ceux qui n’ont rien. Chercher la piété dans le dénuement. Me voilà maintenant à dormir par terre, tous les jours, à côté de mon lit. Dans la rue aussi parfois, ou les halls d’entrée d’immeubles. Aucun sol n’est assez dur pour suffisamment me punir. J’ai perdu mon cosmos, ma lumière, mon petit paradis avec ses rivières de miel, de lait et de vin, ses palmiers et ses grenades. Tout désormais n’a qu’un goût de poussière. Voilà venue l’heure du grand châtiment. Dieu a scellé mon cœur et mes oreilles, et il a posé sur mon regard un épais bandeau. Je ne marche plus, je me traîne, je rampe, je me tortille comme un ver enfilé à l’hameçon d’un pêcheur. La vie est tellement effrayante. Une seule certitude : je suis coupable.

Jean

Parution d’Abolir la contention

« La contention mécanique n’est pas un soin, elle n’a pas de dimension thérapeutique. Elle est une mesure de contrôle, une pratique d’entrave et d’immobilisation. »

Le propos du livre de Mathieu Bellahsen paru chez Libertalia est de montrer que la contention n’est pas un soin. Il commence fort avec les témoignages de personnes qui ont vécu la contention dans leur chair, prouvant unanimement son caractère traumatique. En tant que psychiatre, l’auteur se garde bien d’utiliser le mot « torture » et préfère le concept d’anti-soin.

Ce livre écrit semble-t-il en vitesse démontre l’habileté de l’auteur à débiter des concepts, qui sont quasi des slogans de manif, et à démonter ses « adversaires » pour qui la contention reste un soin, avec des tournures de phrases parfois cinglantes. Parmi ces concepts, teintées de psychanalyse et de phénoménologie, la notion de « témoin intérieur » : la contention qu’on l’ait subi ou non, réveille en nous un degré de malaise, on ne peut pas ne pas éprouver dans notre corps la souffrance d’autrui.

Il s’agit aussi d’être clair, la contention est antinomique avec le concept psychanalytique de contenance, immobiliser quelqu’un avec des sangles n’est pas contenant pour sa psyché, au contraire.

L’auteur invente le concept de « culture de l’entrave » présente dans l’imaginaire collectif à l’image de la culture du viol et la culture de l’inceste. L’abolition est la façon de lutter contre le « système contentionnaire » qui empêche de penser le soin autrement.

On comprend rapidement qu’abolir la contention ne rime pas avec abolir la psychiatrie. L’antipsy apparaît en filigrane mais plaider pour l’abolition de la psychiatrie est pour lui une impasse. Il cite Zinzin Zine, le livre Charge de Treize comme des exemples d’autodéfense ainsi que la perspective antipsychiatrique de l’Agidd-SMQ qui œuvre dans les politiques publiques de santé mentale au Québec. Il faudrait s’émanciper collectivement, mais pas de la psychiatrie.

Il essaie de désamorcer la haine des blouses blanches et défend l’idée que la psychiatrie reste nécessaire dans les cas où la personne n’est plus en mesure de consentir.

Des vignettes de cas cliniques viennent illustrer concrètement des moments d’interaction humanisante qu’il a eu à l’HP dans des situations de détresse extrême avec des personnes qui semblaient incontrôlables. Tout comportement ou délire a un sens, et malgré l’angoisse extrême du patient, le contact est toujours possible si on en prend la peine et le risque.

Mathieu Bellahsen se veut un héritier d’une bonne psychiatrie, celle qui vient en aide aux plus fragiles, d’une psychiatrie publique malmenée, d’hôpitaux où les portes des services restent ouvertes. Ainsi, il existe des hôpitaux exemplaires comme celui de Laragne (vers Gap), où la contention est proscrite et le recours aux chambres d’isolement limité et non pas systématique. La bonne psychiatrie a aussi un nom pour l’auteur, la psychothérapie institutionnelle, et lui-même s’inscrit dans la lignée des médecins progressistes de l’après-guerre : Tosquelles, Bonnafé, Oury, Chemla. Cette psychiatrie de la relation humaine en opposition à la fake psychiatrie qu’il nomme cérébrologie. Il s’agirait de faire renaître les pratiques humanisantes et socialisantes.

Face au corps psychiatrique (comprendre tous les responsables d’hôpitaux et professionnels qui ont un pouvoir sur les personnes psychiatrisées), l’auteur, bien qu’il fasse partie de ce corps, en appelle à l’autodétermination des personnes psychiatrisées car le discours des soignants en demande de moyens est devenu inaudible. Il se veut un allié des psychiatrisé.es, survivant.es et usagers au service d’une psychiatrie critique qui respecterait enfin les droits fondamentaux.

On devrait semble-t-il accepter que la psychiatrie, l’HP, les chambres d’isolement et les traitements médicamenteux resteront là, même si on abolit la contention. Il s’agit de nous réconcilier avec la psychiatrie et de participer activement à une psychiatrie critique, notamment en intervenant dans la formation des professionnels. Une perspective à laquelle devraient adhérer à minima les pair-aidants et les associations d’(ex)usagers et de proches.

En conclusion, il en appelle à une coalition entre psychiatrisés et alliés pour faire tomber la contention tout en réclamant aux instances internationales d’œuvrer dans ce sens, à travers des travaux de recherches, des indicateurs, des statistiques, de visibilisation des bonnes pratiques à travers le monde.

Abolir la contention est une lecture éprouvante par séquences mais, dans son ensemble, c’est un ouvrage essentiel pour secouer les imaginaires, surmonter l’impuissance collective et faire bouger les politiques publiques.

Joan

Les références de l’ouvrage en question : Abolir la contention de Mathieu Bellahsen.
Ed. Libertalia, 216 pages, 10 €. Parution le 31 août 2023.

https://librairielibertalia.com/web/abolir-la-contention.html

 
 
 
 
 
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Portrait de Lau

Comme Lau, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires ?

René Char, Nietzsche, Antonin Artaud, La Sainte Vierge Marie, Baudelaire, écrire de la poésie.

J’aime la nature, même si je ne m’y promène pas assez.

J’aspire à la joie, à la paix, à rayonner du mieux que je peux. À être une bonne amie, par son écoute et ses précieux conseils. À devenir sage. À croire en moi.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes ?

J’ai cumulé teeeellement de jobs… j’ai été serveuse, animatrice enfant, distributrice de flyers et de magazines, agent thermal, prof’, modèle, aide-documentaliste, femme de ménage, agent d’entretien des espaces verts… mon taf préféré à été animatrice enfant en colonie de vacances lorsque j’avais l’énergie (clairement avant de tomber pour de bon dans la psychose et d’être diagnostiquée). Puis aide-documentaliste. J’avais un cheffe en or. À l’écoute, bienveillante, toujours juste dans ses propos et qui me laissait une grande liberté d’action.

Aujourd’hui je vais peut-être intégrer une formation de pair-aidant.

Que penses-tu du monde de la santé mentale ?

Oulà ! C’est clairement le parent pauvre de la médecine !

Ça fait dix ans que je suis diagnostiquée et sous traitement et j’en ai eu des H.O (hospitalisation d’office, sur ordre du préfet) et des H.L (hospitalisation de mon plein gré).

Pour moi cela varie énormément suivant l’endroit où l’on se trouve et le type d’hospit’. D’un hosto à l’autre, voire même d’un service à l’autre, beaucoup de choses peuvent changer.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie ?

La capacité à se remettre en question, à réfléchir et ressentir autrement. À être tolérant et bienveillant avec soi-même et ses pairs.

Ma folie m’a sauvé la vie car si je n’avais pas décompensé, je me serai suicidée.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais ?

D’enlever la sélection en Master (psycho ou autre) et d’abroger Parcours Sup’. Trop de dégâts chez les jeunes.

Plus de psychologues, prise en charge pour les moins de 25 ans.

Mettre en place des campagnes d’information et de sensibilisation aux différents troubles psy et maladies psy.

Une meilleure formation des psychiatres incluant obligatoirement un volet thérapeutique (EMDR ou thérapies longues, suivant les besoins de chacun, chacune).

Plus de CMP (centre médico-psychologique) et d’hôpitaux ouverts.

Penser le soin non comme la simple disparition des symptômes mais dans la globalité de l’être en souffrance.

Chambre d’isolement [Vaillandet Lylaeve]

TW : Violences psychiatriques.

Je ne suis jamais vraiment sortie de chambre d’isolement.

            Physiquement peut-être, les soignants m’ont détaché les chevilles, les poignets et le front et m’ont déverrouillé la porte ;

            mais, psychologiquement, je suis encore dans cette pièce sans issue,

            psychologiquement, me retrouver seule, même dans ma propre maison, c’est me revoir adolescente, contrainte par la force à l’immobilité et à l’isolement, c’est sentir le blanc des murs et des sangles engloutir mes possibilités de communiquer avec le monde ;

            psychologiquement, c’est l’angoisse de ne jamais sortir de mes entraves qui revient chaque jour depuis que mon jeune cerveau l’a malgré lui intériorisée.

            Je me souviens de la violence de la solitude et de la violence employée pour l’imposer ;

je me souviens de ces mains qui m’ont maintenue au sol, qui m’ont frappée pour m’apaiser, qui m’ont traînée par terre dans les couloirs de la pédopsychiatrie, qui m’ont déshabillée sans mon consentement pour mieux m’attacher à leur lit en plastique ;

            je me souviens de l’humiliation, d’adultes responsables m’observer de la fenêtre de la chambre pour juger de ma disposition à sortir de leurs soins spéciaux ;

            je me souviens devoir me pisser dessus et supplier qu’on me laisse me nettoyer, parfois sans succès.

            Je me souviens de toutes sortes d’abus de la psychiatrie, qu’importe l’hôpital, qu’importe l’année, qu’importe les lois mises en place, et je pourrais continuer pour des pages encore si le simple souvenir de ces chambres de torture ne me replongeait pas dans cette angoisse de l’isolement qui ne m’a jamais quittée, des années plus tard.

            J’ai passé mes dernières années à chercher une raison, une justification à ce que j’ai vécu ; je peux dire aujourd’hui et après des recherches minutieuses qu’il n’y a rien qui puisse humainement justifier que l’on contraigne, détruise et traumatise l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis.   

            Alors, je parle aujourd’hui de l’inhumanité de la mise en chambre d’isolement, et j’en parlerai qu’importe le mal que ça me fait encore d’en parler, parce que je ne saurais m’endormir en paix en ignorant que ces sangles et ces murs existent toujours, je ne pourrais m’endormir en ignorant les cris de la personne enfermée dans la chambre voisine.

Vaillandet Lylaeve