Un monde sans psy ?

Une réflexion personnelle en écho au documentaire Un monde sans fous ? de Philippe Borrel.

Quand on ne va pas bien, on nous dit toujours d’aller voir un psy. Et souvent, par peur et par fierté, on n’y va pas.

Parce que demander de l’aide à un psy, c’est reconnaître qu’on a un problème. Et, dans notre société, mieux vaut ne pas montrer de fragilité surtout mentale car on pourrait nous prendre pour un fou.

Celui qui va chez le psy, c’est le maillon faible, celui qui ne supporte plus son environnement, non pas seulement parce qu’il a un problème dans sa tête mais peut-être aussi parce que collectivement, dans sa famille ou sa communauté, quelque chose ne tourne pas rond. C’est l’idée que chaque personne en souffrance incarne un malaise social. C’est une souffrance dans le sens où on est en rupture avec notre entourage et qu’on ne trouve pas notre place parmi les autres.

On imagine aussi qu’aller voir un psy c’est réservé à une élite, à ceux qui en ont les moyens et ça peut même être branché de dire qu’on va chez son psy.

Je ne te ferai pas ici l’éloge du psy, je voudrais plutôt interroger la peur et le rejet que peut inspirer tout ce qui est « psy » et imaginer un monde sans psy.

Un monde sans psychose, par exemple, mais avec des états de conscience altérée qui témoignent d’une histoire de vie où le psychotique ne serait pas l’incurable mais une personne en quête de changement, pour qui ses expériences, ses émotions et ses pensées ne sont pas que des symptômes d’une pathologie.

Un monde sans psychiatre mais avec des soignants de l’âme qui savent dialoguer, désamorcer une situation et user modérément de médicaments psychotropes avec le consentement éclairé de la personne.

Un monde sans hôpital psychiatrique puisque personne ne veut finir chez les fous et, du coup, plus de services fermés, ni de chambre d’isolement, ni de contention.

Un monde sans psychothérapie institutionnelle, serait-ce un monde où on s’arrêterait de penser les lieux de soins et où on se contenterait d’une explication biologique de la souffrance?

Est-ce que la maladie mentale est une maladie du cerveau inventée par les neuropsychiatres pour se faire de l’argent ?

Un monde sans psychisme, ne serait-ce pas aussi un monde sans rêves ni inconscient? Quelle place pour la psychanalyse, pour l’interprétation et la mise en sens du passé comme du présent, est-elle encore opérante et peut-elle nous aider à nous émanciper?

Et que faire de la psychoéducation ou de la réhabilitation psychosociale, sont-elles réellement des inventions pour redonner au psychiatrisé un pouvoir sur la maladie et une place dans la société?

Si on t’a dit d’aller voir un psy, c’est sûrement un psychologue, c’est peut-être une bonne chose que de pouvoir déposer ton vécu avec une personne formée à l’écoute, mettre des mots et dénouer une souffrance qui pourrait s’aggraver. Et quand c’est grave, on appelle le psychiatre, qui contrairement au psychologue, peut te prescrire des médicaments pour apaiser l’angoisse.

Dans un monde sans psy, le médecin généraliste serait en première ligne. Si tu fais une dépression sévère, il te prescrira des antidépresseurs et te conseillera d’aller voir un thérapeute. Du coup, tu tomberas sur des gens formés à l’écoute et aux relations interpersonnelles ou alors à des techniques plus comportementales pour t’aider à résoudre des situations bloquantes.

Quand on traite uniquement les comportements ou les symptômes « sans psy », on cherche à objectiver un problème et à le régler par un exercice, un protocole ou un médicament. La psy, elle, est un défi pour la science et la neuroscience car la psy s’intéresse à la personne et pas qu’au cerveau. La psy parle à l’humain pendant que le scientifique ne cherche souvent qu’à identifier, quantifier, diagnostiquer et éradiquer un problème.

Politiquement, c’est assez contradictoire, car on cherche à développer le pouvoir d’agir des usagers en santé mentale tout en dévalorisant ce qui n’est pas quantifiable comme le soin non-médicamenteux ou la parole. Les usagers doivent participer et s’exprimer dans des lieux où leur parole est niée. 

Et si on est capable de compter le nombre de chambres d’isolement ou de contentions mécaniques effectués, pourquoi ne pas simplement abolir ces pratiques et fixer un objectif de tolérance zéro en maltraitance?

Outre la peur du citoyen envers la psy, il y a la peur du personnel soignant envers l’imprévisibilité et la violence des patients. Car dans un monde sans psy, sans psychodynamique ni psychopathologie, il ne reste plus que la psychodynamite qui explose quand le temps, l’envie, la confiance, le sentiment d’être en sécurité et le collectif sont défaillants au sein d’une équipe soignante.

Un monde sans psy, ça coûte sûrement moins cher au Ministère de la santé, on s’appuiera alors sur les accompagnateurs, les aidants et pair-aidants, les facilitateurs, les conseillers d’insertion et animateurs comme pour oublier l’existence même de cette dimension psy qui reviendra sur le devant de la scène uniquement au prochain fait divers ou à la prochaine crise. Et là on dira d’un tel qu’il était fou ou qu’elle était folle et que c’est comme ça, il n’y a rien à comprendre ni à espérer de ces gens-là

« Schizophrène », Les Fatals Picards

« Comme un psychopathe, je mange des pâtes
Comme un déséquilibré, je mange déséquilibré
Mais j’ai plus d’amis, parce que j’ai mangé mon pot-au-feu! »

Paroles de Schizophrène (Tu vas dans le mur) des Fatals Picards :

Oh ouais c’est super je collectionne les bières!
Oh ouais c’est super je les ais presque toutes!
Oh ouais c’est super il m’en manque que une!
Oh ouais c’est super… c’est la grise!

Caché dans les poubelles,
Les gens parlent pas beaucoup
Mais des fois je sors
Mais les gens m’aiment pas beaucoup!
Les gens disent que je suis malade
Qu’on devrait m’enfermer,
Mais moi j’aime bien les gens
Et j’aime bien m’enfermer!

Je me prends dans mes bras
Je me parle tout bas!
Je vois la vie Névrose
Je vois je vois la vie Névrose
(bis)

Oh ouais c’est super je collectionne les ch’veux!
Oh ouais c’est super je les ais presque tous!
Oh ouais c’est super il m’en manque que un!
Oh ouais c’est super… c’est un gris!

L’autre jour pendant la nuit je fais la cuisine,
J’ai préparé mon plat favori c’était des glaçons,
Mes copains y z’étaient pas venus
Mais bon c’est tant mieux
Mes copains c’est des allume-gaz
Alors ils auraient fait peur aux glaçons! héhé.

Je me prends dans mes bras
Je me parle tout bas!
Je vois la vie Névrose
Je vois je vois la vie Névrose
(bis)

Oh ouais c’est super je collectionne les matières!
Oh ouais c’est super je les aies presque toutes!
Oh ouais c’est super il m’en manque plus que une!
Oh ouais c’est super… c’est la grise!

Des fois je me balade
Mais après j’arrête
Je me suis assez baladé
Alors après je fais rien. héhé.
Alors je joue à courir après mon ombre
Et je cours très très vite pour pas que je me rattrappe!

La voix elle me dit schizophrène, schizophrène,
schizophrène
Tu vas trop vite
Schizophrène, schizophrène
Tu vas trop vite
Schizophrène, schizophrène
Tu vas dans le mur!

Dans mes bras, des petits chats
Je leur parle tout bas!
Je vois la vie Névrose,
Je vois je vois la vie Névrose
(bis)

Comme un psychopathe, je mange mange mange mange mange des pâtes
Comme un déséquilibré, je mange mange mange mange mange déséquilibré
Mais j’ai plus d’amis, parce que j’ai mangé mon pot-au-feu!

Les mots qui fâchent… Petit glossaire de précautions sémantiques en psychiatrie.