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Schizophrène et menotté

Ce récit n’est qu’un point de vue personnel, le mien, sur la façon dont j’ai été traité voire maltraité. Suite à une bagarre intrafamiliale, je décide d’appeler la police afin de porter plainte au milieu de la nuit. La police débarque et écoute les versions de chacune des personnes concernées, me demandant au passage si j’avais pris mon traitement.

Le traitement qui me sera réservé me semble indigne, avec le recul, mais voici ce qui s’est passé ce dimanche.

Ils m’emmènent en toute discrétion, menottes en mains, jusqu’au commissariat du 13e arrondissement de Paris où m’attend souriant l’officier-lieutenant qui aime se faire appeler Jolly Joe.

Puis on monte à l’étage voir l’Officier de Police Judiciaire pour recevoir ma plainte.

S’en suit une mise en cellule d’attente, ils me dépouillent de mes affaires et me placent dans une cellule sauf qu’ils oublient au passage de m’informer de mes droits car pour eux ce n’est pas une garde à vue.

Je commence à m’agiter, Jolly Joe en profite pour rassurer mes camarades de garde à vue d’une nuit comme quoi je suis schizophrène, et au bout de quelques heures je repars menotté vers le Centre Médico-Judiciaire de l’Hôtel-Dieu pour une expertise psychiatrique, le tout en roulant à 100 à l’heure dans les rues de Paris, chaque freinage me produisant une douleur atroce aux mains attachées dans le dos.

Arrivés là-bas, les trois officiers de police qui m’ont accompagné sont bien embêtés d’attendre d’autant qu’il est l’heure de déjeuner. Je vois enfin un expert psychiatre qui me demande des trucs relevant du secret médical mais il me laisse entendre que je pourrais souffrir de troubles schizo-affectifs.

Une fois passé entre ces mains expertes, on me remet les menottes et on m’embarque au commissariat du 13e, cette fois en respectant les feux rouges. Et là, je reste menotté dans une autre voiture de la police-urgence en attendant un ordre venu d’en haut du commissaire pour savoir dans quel hôpital me transférer. L’ambiance est détendue, on papote des heures avec les flics en attendant les ordres, le tout avec les poignets menottés et douloureux.

Je change de voiture et on m’emmène à l’IPPP, l’Infirmerie de la Préfecture de Police de Paris. Là, je me montre hyper conciliant pour éviter la contention mécanique une fois défait de mes menottes.

La nuit se passe tranquillement et ils décident de me transférer à Soisy-sur-Seine, l’hôpital de mon secteur situé à 40 km.

Sauf que pour le transfert, ils sont obligés de m’attacher avec une ceinture de contention. Alors quand j’arrive à bon port, je me montre revendicatif cherchant des témoins qui puissent voir la façon dont ils m’ont attaché. Au prétexte de cette agitation soudaine, les infirmiers de Soisy appellent les renforts et me mettent immédiatement en chambre d’isolement et ce, pour quelques jours, une vraie torture psychique. Comme je suis conciliant, ils me laissent sortir au bout de quelques jours mais la question reste entière sur cette façon de traiter le « schizophrène dangereux », que je ne suis pas et qui ne demandait qu’à être entendu et protégé par la police.

Stop Loi Psychophobie Globale

Dans une étude du Lancet réalisée pour l’OMS nous rappelle que 24% des personnes souffrant de troubles psychiques ont été victimes de violence dans l’année précédente. Qui ne se rappelle pas de ces faits divers sordides de maltraitance de personnes handicapé, de séquestration et d’abus sur elles. Que dire de la maltraitance institutionnelle de l’hôpital psychiatrique ? Comment ne pas voir dans ces personnes des cibles de la violence des rues que le gouvernement et les médias nous déclarent régulièrement croissante. 

Et pourtant, là est la surprise, les pouvoirs publics ne veulent pas créer ce qui est fait en termes de prévention, d’écoute et d’assistance pour les femmes victimes de violence, ou les enfants. Il existe même des lignes d’écoute pour les auteurs de crimes sexuels. Mais non, nos pauvres fous resteront la cible de toutes les violences de rue. Les malades ne seront pas aidés pour s’en prémunir. Non, nous dit par les actes le gouvernement. 

Nous, les fous, nous serons fichés au nom de la sécurité intérieure. Traités uniquement sur le volet de la violence perpétrée parfois, jamais sur le plan des violences subies, les personnes concernées par des troubles psychiques restent une menace à juguler pour un pouvoir psychophobe. Une menace sur les bons travailleurs qu’il faut protéger de trublions qui, rappellent par leur existence même de déviants, de personnes transformées par les traumatismes, de résistants biologiques à la violence de ce monde que la société semble tout de même aller mal. 

Alors, je me pose une question. Les survivants du 13 novembre, pour certains suivis en psychiatrie, sont-ils eux aussi fichés ? Ne se trompe-t-on pas là de cible pour cette loi sécurité globale ? La psychiatrie à approche globale et le DSM ont-ils tellement tout psychiatrisé que victimes et bourreaux se retrouvent fichés ? 

Les survivants (de la violence) de la psychiatrie que nous sommes, doivent-ils réellement se retrouver encore une fois stigmatisés, ciblés par un pouvoir qui veut les mettre sous le tapis et les criminaliser ? 

A quand des questionnements sérieux sur la santé mentale plutôt que des relégations au ban de la société comme c’est le cas depuis toujours. Ces malades réintégrés dans la cité y ont-ils finalement une place ou se contente-t-on de limiter les dégâts sociaux qu’ils pourraient générer ? 

Non, ce n’est pas surveiller les psychotiques qui vous sauvera d’eux, c’est bien dépasser votre psychophobie. C’est aussi leur porter secours. Les liens entre violence subie et perpétrée doivent être sérieusement étudiés et la société se doit d’y répondre pour ne pas réserver aux fous une relégation digne des détenus et ex-détenus. 

Criminaliser la folie, c’est comme avec toute violence, la mettre au ban sans la comprendre, juste en l’excluant de la société pour l’étouffer. Déjà dans le domaine criminel cette stratégie punitive ne paye pas et on commence à s’en rendre compte. Mais dans le cas d’une résistance structurelle de la personne face à la violence du monde qui l’entoure, la folie, comment nos sociétés entendent-elle faire face à cette déviance biologique dont nous ne sommes pas coupables et qui, est peut-être même déjà le fruit d’une violence sociale endémique ?

Ce sont les raisons pour lesquelles Comme des fous rejoint aujourd’hui le collectif Stop Loi Sécurité Globale ! Pour une cohérence sur la question de la violence et des troubles psychiques ! Nous, les fous, sommes la conséquence de violences ! Nous, les fous, sommes des cibles potentielles de violence ! Nous, les fous, faisons face à une psychophobie rampante ! Nous, les fous, refusons le même traitement inefficace que celui imposé aux criminels ! 

Agathe pour Comme des fous

https://stoploisecuriteglobale.fr/

Brochure d’un collectif autogéré marseillais !

Un petite brochure de la part d’un collectif informel et autogéré de Marseille, sur l’importance d’un rétablissement dont les personne s concernés sont au centre du processus décisionnaire car ce seront elles seules qui savent ce qui est bon pour elles. 


De nombreux exemples d’abus du corps soignant y sont abordés, et montrent bien que l’on en a pas fini avec les préjugés, les mauvais traitements, et la dévaluation des personnes avec des difficultés psychiatrique. 


Nous ne voulons pas fustiger de manière globale l’hôpital publique, car il y a de nombreux soignant.e.s très compétents, mais pointer de manière plus général les dérives d’un système qui, dans son fonctionnement, le rend malhabile et délétère.


Cette brochure part d’un entretien par mail entre deux personnes du collectif. Il a été corrigé, adapté, augmenté afin de le rendre plus lisible.

La douleur [Autiste invisible]

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire ? Mon espoir tient en quatre molécules, six comprimés, deux prises par jour, tous les jours, week-end compris. Que serais-je sans mes médocs, mes béquilles de vie, mes compagnons de route ? Est-ce que j’en aurai besoin toute ma vie durant ?

Je tremble. Comme souvent, avec ces médicaments. Je tremble et je bois du café, plus qu’à l’ordinaire. Mais qu’est-ce qui est encore ordinaire, en ces temps troublés, secoués par des tempêtes internes et externes ? Est-ce que j’ai de l’espoir pour moi, pour l’être humain dans sa globalité ? J’en sais rien, je ne me pose plus la question. Se poser, s’arrêter d’avancer pour se poser la question de l’espoir, c’est déjà amorcer une rechute, me semble-t-il. Je n’ai pas le luxe de pouvoir me permettre une pause dans mon avancée, comme le font parfois les personnes saines d’esprit. Enfin, saines d’esprit. Pas malades, disons. Voilà, pas malades, tandis que moi je le suis et depuis un bon bout de temps. Alors, qu’est-ce que l’espoir ? Une attente de lendemains meilleurs ? Si c’est ça, je n’en veux pas. Je refuse de m’engoncer dans une position d’attente, dans une forme de passivité alors que désormais et depuis peu, je suis à même d’avancer. Alors attendre et espérer, très peu pour moi. La vie n’ayant pas de sens, si je m’arrête, je m’effondre. Dès lors, je n’ai strictement aucun intérêt à ralentir le rythme simplement pour « espérer » des jours meilleurs, attendre le retour du chant des oiseaux et d’un ensoleillement plus long. Au contraire, je prends chaque saison comme elle vient, avec son lot de nuit et d’ennui, ou de luminosité et de vitalité.

Ça va probablement sembler contradictoire, mais j’aimerais bien que le temps s’arrête. Là, maintenant, avec vous, ou bien dans une heure ou deux. Que je conserve les acquis dont je bénéficie en ce moment, de peur qu’ils ne s’enfuient. Mes capacités cognitives en partie retrouvées, la faim qui est à nouveau équilibrée, l’humeur qui est stable et mon chat qui m’aime comme un enfant quand on se fait un câlin d ‘enfer. J’aimerais que tout ça ne disparaisse jamais. Si je résume, j’en suis à espérer ne pas perdre ce que j’ai. Alors attendre que d’autres choses ou personnes entrent dans m vie pour la chambouler, très peu pour moi, non merci. Je préfère me contenter de ce dont je dispose présentement et qui m’a longtemps fait défaut : un sentiment d’amour, me sentir digne, moins de questions qui tournent en boucle dans ma tête et plus de légèreté, malgré les 20 kg de plus. Bref, l’envie de vivre. Il aura quand même fallu que j’attende 30 ans pour découvrir cette sensation. Croyez-moi, c’est long, et c’est un euphémisme que de dire que je me lasse vite.

Alors, que me restait-il dans ces moments d’hiver, où le froid m’envahissait toute entière et l’incompréhension dominait mes pensées ? Il me restait un trop plein d’espoir, justement. Espoir que tout s’arrangerait comme par miracle, qu’un mec entrerait dans ma vie sans crier gare, que je serais alors une autre, moins angoissée, plus belle et surtout plus cool. Avec le recul, je prends conscience que j’ai passé mon enfance et le début de ma vie d’adulte à attendre un miracle à la con et à me détester. Pas étonnant que je change souvent de coupe ou de couleur de cheveux, car fréquemment, je n’en peux plus de ma gueule. Bon, c’est aussi un pied de nez envers les conventions qu’on tente de nous imposer, c’est vrai. Mais en terme de rébellion, on a quand même fait plus radical et engagé que d’aller chez le coiffeur et de ressortir irrémédiablement déçue. Mais qu’est-ce que je n’aime pas chez moi, bordel ? J’ai passé 29 ans à osciller entre le rêve d’être une autre, consensuelle, et l’envie de m’affirmer.

Pour moi, l’espoir est quelque chose de vain, d’idéaliste et d’irréalisable. L’espoir c’est quand, bourrée de TOC, au collège ou au lycée, je rêvais de déménager, ou plutôt de mourir, pour qu’au moins une fois, une seule fois, mes camarades me témoignent un brin de compassion. Je voulais les voir chialer et me regretter, parce qu’on ne peut pas vraiment dire que j’attirais les foules ou que je savais me faire des amis. J’ai passé le plus clair de mon enfance protégée dans ma bulle mais souffrant de la solitude. C’est un sentiment que je ne souhaite à personne : se voir comme un extra-terrestre, se croire adoptée, ne pas faire partie de la même espèce que mes congénères. Et tenter de s’adapter à un univers de lois et de règles incompréhensibles. J’ai plutôt réussi, de manière générale, mais ça m’a demandé tellement d’énergie.

L’espoir, c’est croire que je pourrais être une autre, sans handicap, sans autisme. Tiens, mon stylo me lâche au moment où je dois écrire « autisme », probablement le mot et le mal crucial de ce texte. Avec Alex, un ami lui aussi autiste, on s’est déjà demandé si on accepterait de se faire injecter un vaccin qui nous guérirait de notre état et nous ferait être comme tout le monde, à la manière des mutants dans X-Men qui se font injecter le sérum pour devenir de simples humains. Je n’en sais rien, je n’ai pas tranché la question. Alex, lui, était totalement pour. Pourquoi ? Parce qu’il a trop souffert et qu’il en chie encore beaucoup trop. Moi je n’en sais rien mais l’espoir me semble être comme cette attente interminable qu’un vaccin voie le jour pour soigner une pathologie qui n’en est pas une et que j’aimerais que la société accepte. Alors non, je ne me tape pas la tête contre les murs et oui, je sais parler. Mais la comparaison avec une personne lambda – les neurotypiques, comme on aime vous appeler – s’arrête là. Pour le reste, je me sens tellement différente. Et c’est ça pour moi, l’attente, l’espoir : une injonction à devenir une autre, à quitter ma peau pour rentrer dans le rang. Ces dix dernières années, j’ai fourni tellement d’efforts pour tenter de ressembler à tout le monde que j’ai oublié qu’il me fallait aussi de l’énergie pour demeurer en vie. Alex, lui, souffre surtout du fait que son trouble se voit beaucoup plus que le mien.

On s’est bien trouvés, tous les deux. Au début, quand on s’est rencontré, on ne se supportait pas. Lui trouvait que je n’avais rien d’une autiste et usurpais la place de quelqu’un d’autre à l’hôpital, moi je ne comprenais pas qu’il ne fasse pas plus d’efforts pour cacher ses stéréotypies et tout ce qui pouvait se voir et le rattacher à l’étiquette « autiste ». Finalement, on s’est compris et beaucoup apprécié. Mais Alex s’apprête à nous quitter. C’est son choix.

L’espoir consisterait, dans la présente situation, à tout faire pour qu’il change d’avis, qu’il revienne sur sa décision. Sauf que tout ce que je peux faire pour mon ami, c’est lui souhaiter une bonne traversée du Styx et lui demander de m’attendre pour qu’on se retrouve dans quelques décennies. Lui a décidé de se suicider parce qu’il n’en peut plus et je le comprends. Alors ne vous dites jamais qu’on fait semblant, qu’on pourrait faire des efforts, qu’on exagère. Votre espoir de nous voir changer nous étouffe, nous bride. Notre espoir, c’est qu’un jour, seulement un jour, vous compreniez la douleur qui a été ou est la nôtre. Alex va me manquer.

autisteinvisible@gmail.com

Portrait de MoM

Comme MoM, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

De nature spontanée, j’aime vivre!

Tant seule qu’en groupe. J’aime apprendre des autres et enseigner.

Je suis aussi anxieuse et très souvent j’ai besoin de contrôler mon environnement pour me rassurer. Mon entourage me connaît bien et parfois me laisse faire et souvent me pousse dans mes retranchements.

J’aime les activités manuelles, le sport, la nature, je m’émerveille encore de pas grand chose.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes?

Je suis infirmière en psychiatrie depuis 9 ans maintenant. D’abord en pavillon d’entrée puis en hôpital de jour et en résidence thérapeutique.

J’ai choisis cette spécialité pour la qualité du contact humain et le temps.

J’aime mon métier même si nos conditions d’accueil se dégradent.

J’aime les échanges avec les patients et les liens qui se créer.

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Elle manque de visibilité. Quand il y en a, c’est pour hurler son outrage sur un événement sans chercher à comprendre.

Je me sens plus en sécurité dans mon établissement que dans la rue!

Je lutte contre les stigmatisations et les représentations, qu’elles soient d’un public peu averti ou des mes paires.

Je lutte pour la reconnaissance des personnes en soins, tant humainement, que somatiquement, que socialement.

Je me questionne tout le temps sur le sens des soins. Sur nos limites et notre toute puissance. J’apprends de toutes les personnes avec qui je travaille, de toutes!

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

Pour moi, la folie est un concept.

Moi aussi j’ai un grain!

Je dis souvent qu’il n’y a pas de fous, juste des personnes malades et la différence est grande!

Mais sinon la folie demande à s’adapter constamment, de connaitre l’autre, non pas au travers de sa pathologie mais dans son ensemble!

Elle m’a fait avoir des fous rires mémorables, elle a permis de vrai moment de partage, de la joie. J’ai pu y voir de la solidarité, de la confiance et de l’espoir.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Ah non! Je ne pense pas qu’on puisse mélanger politique et santé. On l’a déjà vu et ce n’est pas joli joli.

Mais sinon, je lui demanderais de venir me suivre 1 mois. Sans langue de bois. Que ce ministre voit comment on travaille pour de vrai, comment on fait avec la misère humaine, avec des situations de vie horrible.

Ce qu’on vit au quotidien, comment les patients vivent au quotidien.

Comment on fait avec le temps et les injonctions contradictoires.

Que ce ministre soit confronté la vraie vie, je l’emmènerais en visite à domicile où même moi j’ai pas envie y mettre les pieds tellement ça grouille de petites bêtes.

Je lui montrerais combien on s’arrache pour que la personne est une vie décente, pour qu’elle retrouve l’estime de soi.

Que ce ministre redescende dans la réalité.

Et à la fin, je lui demanderais qui est le plus fou : nous ou notre système ?

Portrait de Gaïa

Comme Gaïa, fais-toi tirer le portrait par Comme des fous en répondant à ces 5 questions.

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

J’aspire à une nouvelle psychiatrie, j’ai été internée abusivement plusieurs fois et cela depuis des années mais je suis aussi et avant tout une personne ayant travaillé plus de 10 ans dans l’aide aux personnes et aussi dans l’accompagnement d’adultes autistes et psychotiques dans un foyer de vie où j’y ai découvert un vrai monde adapté pour eux, c’était d’ailleurs à nous de nous adapter.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes?

Je n’ai plus de métier.

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Ce monde m’a détruite volontairement.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

La folie est un bien grand mots, fou pour qui? Fou pourquoi? Fou un jour, fou toujours? Qu’est-ce donc que la folie?

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Je souhaiterais la destruction totale du milieu psychiatrique je souhaiterais que soient communiqués des chiffres publics sur le taux de mortalité après traitements, que soit rendu public les coûts d’hospitalisation et de traitements, que les psychiatres soit tenus non pas à la stabilisation mais aussi à la guérison des patients, de nouveaux lieux de vie, interdiction immédiate de tout traitement dégradant, mise à l’isolement, manque de soin, surmédication… ouvrons les yeux et les portes des asiles, de nouveaux lieux de vie sont possibles.

L’impasse au bout de la nuit

« Me voilà en train de filmer ma propre mise à l’oubli.

Mais que s’est-il passé pour en arriver à allumer ma caméra dans un lieu de soin psychiatrique (ce qui est interdit) ?

Pas grand chose et à la fois tellement de choses, on sait bien comme ça part au quart de tour dans ce genre de situation. L’objet du litige, un gobelet de calmant versé au sol le dos appuyé sur les portes du service fermé (celui qui a les chambres d’isolement) en guise de sit-in improvisé.

Derrière cette porte, les oubliés de la psychiatrie, ceux que l’on soigne sans leur consentement le temps qu’ils acceptent la sédation imposée.

Car là était le dilemme, sédation ou prédation.

Je ne voulais pas me faire sédater, ce qui m’aurait sûrement évité de re-débouler menottes en mains les portes cette fois-ci ouvertes quelques minutes plus tard pour une mise à l’isolement et piqûre tenu par les policiers. J’écris à une vingtaine de jours d’intervalle, le temps qu’ils ont jugé utile de me garder en me demandant gentiment d’effacer la vidéo de mon éjection de la polyclinique de la rue Wurtz, celle qui deviendra qui le sait mon lieu de soin privilégié pour éviter de finir à l’hôpital des oubliés celui de Soisy en banlieue parisienne.

Car les oubliés, on ne les garde que 72h au centre-ville et on les envoie après validation du juge des libertés au pavillon fermé, celui où ils m’ont tenu 5 jours entiers sans pause ni considération en chambre d’isolement, celle où on te laisse hurler et taper sur la porte comme bon te semble dans la limite de ta santé physique. Car la torture psychique, elle, n’a toujours pas trouvé d’issue et l’impasse reste entière dans ces pavillons de l’oubli qu’on appelle la psychiatrie. »

Joan

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La torture psychique a un prix

Ayant reçu une facture me réclamant 180 euros après un séjour de 12 jours (comme le nom du film de Raymond Depardon) à l’hôpital psychiatrique, je m’interroge sur le sens de ce courrier et la violence que cela signifie pour moi.

Car je n’ai aucunement envie de payer une telle somme pour un séjour en chambre d’isolement où le « forfait psy » perd son sens car il n’y a pas eu de soin psychique. En effet, quand on est enfermé, on ne vous parle pas dans un but thérapeutique, on ne fait que vous nourrir et vous médicamenter.

Comme le dit l’image, cette contribution c’est pour le ménage et l’hébergement, alors vous me direz que ce n’est pas cher pour un toit comparément à un hôtel.

Sauf que la psychiatrie asilaire n’est pas un lieu accueillant ou un refuge pour les personnes en souffrance, les chambres fermées à clé m’ont toujours poussé au désespoir et j’appelle cela de la torture. Les gens en chambre d’apaisement passent leur journée à hurler et à taper à la porte du plus fort qu’ils peuvent et je n’étais pas l’exception.

D’où ma question, doit-on payer quand on se fait torturer psychiquement ?

Ne devrait-il pas y avoir une réparation de leur part, peut-être pas une indemnisation mais au moins une reconnaissance que les droits de l’homme ont été bafoués.

Comprenez-vous la violence qu’une telle facture représente ? Non pas pour mon porte-monnaie car je ne paierai peut-être pas, malgré les menaces des huissiers, mais pour la dignité humaine ? Comment accepter de financer un lieu de torture psychique ?

La santé psychique a bien un prix, 180€ pour 12 jours, mais je refuse de financer à posteriori et de force un lieu de torture psychique appelé soi-disant établissement de santé mentale.

Ce n’est pas au patient de s’endetter pour financer les soins non-consentis. La psychiatrie manque peut-être de moyens mais ce n’est pas au psychiatrisé de financer un système qui bien souvent le maltraite et le traumatise.

Ou alors, je veux bien payer la nourriture et le ménage mais d’abord il faut leur signifier combien ils sont systématiquement maltraitants dans le service fermé de cet établissement public de la banlieue d’Evry.

Vous voudriez des moyens pour la psychiatrie, l’argent est sûrement le nerf de la guerre pour former et recruter du personnel mais commencez par respecter les droits de l’homme, par abolir la contention, par demander le consentement au patient, à ne pas sédater de force et par trouver des clés pour ouvrir toutes ces portes qui ferment toute possibilité d’échange et de relation sécurisante et pacifiée entre patients et soignants.

Il faut de l’argent pour financer de tels services, mais à quel prix et selon quelle éthique ?

« Je suis un monstre qui vous parle », Paul B. Preciado

En novembre 2019, Paul Preciado s’exprime devant 3500 psychanalystes lors des journées internationales de l’Ecole de la Cause Freudienne à Paris. Devant la profession qui l’a diagnostiqué « malade mental » et « dysphorique du genre », il s’appuie sur Kafka et son Rapport pour une académie, dans lequel un singe parlant discourt devant une assemblée de scientifiques. Loin de toute émancipation, le singe parlant de Kafka explique que son apprentissage du langage ne fut qu’un passage d’une cage à une autre  : des barreaux de fer à la subjectivité humaine.

Depuis sa cage de «  mutant  », il ne s’agit pas pour Preciado de parler de l’homophobie ou la transphobie des pères fondateurs de la psychanalyse, mais de montrer la complicité de celle-ci avec une idéologie de la différence sexuelle datant de l’ère coloniale, aujourd’hui rendue obsolète par les moyens dont nous disposons pour influer sur nos corps et notre façon de procréer.

Surtout, le philosophe lance un appel à la transformation des discours et des pratiques psychologiques et psychanalytiques  : dans les années à venir, nous devrons élaborer collectivement une épistémologie capable de rendre compte de la multiplicité des vivants, sans réduire le corps à sa force reproductive hétérosexuelle, et qui ne légitime pas la violence hétéro-patriarcale et coloniale.

La conférence provoque un séisme dans l’auditoire et depuis les associations psychanalytiques se déchirent. Filmé par des smartphones, le discours est mis en ligne et des fragments sont retranscrits, traduits et publiés sur internet sans souci d’exactitude. Afin d’élargir le débat, il importait de publier ce texte dans son intégralité.

https://www.grasset.fr/livres/je-suis-un-monstre-qui-vous-parle-9782246825562#
je suis un monstre qui vous parle preciado