L’enfermement à la folie [Prison Insider]

En novembre 2021, Prison Insider publie, en collaboration avec l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (Unafam), une analyse de la prise en charge des auteurs d’infractions qui souffrent de troubles psychiques dans huit pays : Allemagne 🇩🇪, Angleterre 🏴󠁧󠁢󠁥󠁮󠁧󠁿 et Pays-de-Galles 🏴󠁧󠁢󠁷󠁬󠁳󠁿, Belgique 🇧🇪, Espagne 🇪🇸, Italie 🇮🇹, France 🇫🇷, Pays-Bas 🇳🇱, Suisse 🇨🇭.

Plus de 40 % des personnes détenues en Italie 🇮🇹 présentent au moins un trouble psychique. Elles sont environ 30 % en Espagne 🇪🇸, 35 % en Angleterre 🏴󠁧󠁢󠁥󠁮󠁧󠁿 et 60 % aux Pays-Bas 🇳🇱. Ces proportions sont nettement supérieures à celles constatées en population générale. La prison signe fréquemment la rupture des liens sociaux et familiaux. L’isolement, la promiscuité et le bruit plongent les personnes détenues dans une atmosphère violente. Les consommations de substances sont courantes. Des conditions propices pour que se déclenchent, se développent ou se renforcent des pathologies psychiatriques existantes.

La prison se voit accueillir des personnes en souffrance, elle qui n’est pas un lieu de soin. Partout en Europe, les parcs pénitentiaires se dotent d d’unités de soins psychiatriques ou d’établissements dédiés : « on fait entrer l’hôpital en prison ». Des structures hybrides émergent, entre gestion pénitentiaire et soins psychiatriques. La Belgique 🇧🇪 ouvre des annexes psychiatriques en prison. L’Espagne 🇪🇸 se dote d’hôpitaux psychiatriques pénitentiaires. La France 🇫🇷 dispose de 26 Services médicopsychologiques régionaux (SMPR). Elle développe un plan de construction d’unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA), surnommées hôpitaux-prisons. Aux Pays-Bas 🇳🇱, les établissements pénitentiaires psychiatriques sont situés au sein des prisons. Ils accueillent les personnes sous mesure de soins et les détenus qui nécessitent des soins.

Si la possibilité de transférer les détenus malades en hôpital psychiatrique existe, l’accueil reste timide, et ces derniers y sont largement discriminés. En Allemagne 🇩🇪, la majorité des hôpitaux psychiatriques généraux de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et de Rhénanie-Palatinat refusent d’accueillir des patients détenus. Les personnels hospitaliers déclarent craindre pour leur sécurité et s’inquiéter du danger que ces personnes représentent. En Espagne 🇪🇸, le CPT note la réticence des autorités à effectuer des transferts de la prison vers l’hôpital psychiatrique : seules 2 % des personnes détenues le sont alors que 30 % d’entre elles répondent aux critères de transfert. En France 🇫🇷, le recours à l’isolement est quasiment systématique et la durée de séjour très courte.

Les personnels font face à des situations qu’ils ne sont pas en mesure de gérer. Une formation sur la prise en charge des troubles psychiques ne leur est que rarement dispensée. Elle est réduite au strict minimum lorsqu’elle existe : un paradoxe alors que la prison se mue peu à peu en annexe de l’hôpital. Le manque de formation adéquate du personnel entraîne une prise en charge souvent inadaptée des personnes détenues qui souffrent de troubles psychiques.

En bref, les murs sont poussés, place aux malades. Faute de moyens, la qualité des soins psychiatriques, lorsqu’ils sont proposés, ne suit pas. Le recours à l’isolement et à la contention est fréquent. Les traitements médicamenteux sont administrés à de fortes doses. L’évaluation de la dangerosité de la personne est au cœur de toutes les modalités d’enfermement. Les durées des peines et des mesures de soins s’allongent : les libérations sont conditionnées au risque zéro, au terme d’évaluations très exigeantes. Le mirage d’une société sans risque marque l’apogée de la vision sécuritaire de la maladie psychique. Souvent au détriment des soins.

État des lieux, analyses, témoignages : Prison Insider vous invite à découvrir L’enfermement à la folie et à entrer, pays par pays, dans le fonctionnement d’un système.

Prison Insider attache un intérêt tout particulier aux témoignages. Aucun chiffre, aucune donnée, aucun rapport ne peut se substituer au récit. Ces regards sont complémentaires. Il nous importe de faire entendre vos voix.

Contactez-nous (c.bouchart@prison-insider.com et etudes.comparees@prisoninsider.com).

« Sous l’emprise de la folie? » de Caroline Protais

L’expertise judiciaire face à la maladie mentale (1950-2009)

sous l'emprise de la folie
de Caroline Protais aux éditions de l’EHESS.

Aujourd’hui les psychiatres intervenant en justice exposent de plus en plus les malades mentaux criminels à la sanction pénale et à la prison.

Passant au crible un ensemble d’expertises psychiatriques, Caroline Protais analyse comment a évolué le discours professionnel dominant : à l’humanisme des premiers aliénistes du XIXe siècle s’est substituée à partir des années 1960 une tendance punitive sans cesse accrue et toujours d’actualité.

Entre histoire et sociologie, cet ouvrage offre non seulement une rétrospective originale des pratiques psychiatriques depuis les années 1950, mais également une réflexion sur une problématique qui travaille nos sociétés depuis toujours : celle de la responsabilité humaine face aux errements de la raison.

SOMMAIRE Continuer la lecture de « « Sous l’emprise de la folie? » de Caroline Protais »

« Les fous réels ont cessé d’intéresser qui que ce soit », Marcel Gauchet

Les fous réels qui ne ressemblent pas aux fous sympathiques de la contre-culture ont cessé d’intéresser qui que ce soit. En pratique, s’ils ont la chance d’avoir des parents riches, on s’occupe vaguement d’eux, sinon ils sont dans la rue et composent une bonne partie des SDF de notre société. Et puis, dès qu’ils deviennent agressifs, on les met en prison – plus de 30 % de la population carcérale est faite de gens dont la place eût été quelques décennies avant dans des asiles. Ce sont probablement les plus grands abandonnés de notre société. Le thème a même presque déserté la scène de la réflexion intellectuelle. et pour ce que j’en perçois, les psychiatres eux-mêmes ont baissé les bras – d’autant qu’ils manquent cruellement de moyens.

Extrait de l’entretien intitulé « La folie est une énigme », avec Marcel Gauchet dans le numéro de la revue L’Histoire sur la folie.