Un regard critique sur la psychothérapie institutionnelle d’aujourd’hui.

La psychiatrie est en état d’urgence. Le nombre d’individus en souffrance psychique ne cesse de croître.

Ici et là, le personnel soignant se met en grève, dénonçant le manque de moyens de ce secteur considéré comme « parent pauvre » de la médecine.

Dans ce contexte de crise majeur, quelques îlots sont considérés comme derniers bastions d’une psychiatrie humaniste : ceux où est pratiquée la « psychothérapie institutionnelle ».

Monument à elle seule, eu égard par exemple au foisonnement d’écrits produits à son sujet et ce, depuis sa création dans les années 50, elle fait figure d’ « intouchable ».

Pourtant ici ou là, on peut trouver quelques très rares écrits osant décrire sa lente dérive.

« Fini la résistance, l’art, la philosophie, mai 68, les textes inédits, la réflexion, la remise en cause permanente…vive les certitudes, les reprises, les jugements, le cinéma d’auteur et les légumes bio de l’AMAP » peut-on lire dans un texte, sur ce site même.

Hormis leur cadre idyllique, les cliniques de Loir et Cher ne sont plus que l’ombre pâlie de ce qu’elles, sans doute, furent…

Une ambiance rendue pesante par l’amoncellement des non-dits, l’absence de réelle prise en compte de la parole des « soignés » (et à plus forte raison lorsque celle-ci est critique), tout cela contribue à produire une atmosphère figée où dans la plupart des cas, les patients n’entrevoient pas d’autres alternatives que celle de la résignation.

Dans ce contexte, seule l’offre culturelle fait figure d’échappatoire. Et elle y est là, omniprésente, au détriment de la réflexion.

Il vaut mieux ne pas tenter de parler hors des lieux estampillés « de soin », que sont les cabinets des divers psychiatres. Les moniteurs sont bien trop affairés à « gérer » les affaires courantes, ménage y compris, pour prendre le temps de l’écoute.

Et pourtant, Jean Oury disait : « Soigner les malades sans soigner l’hôpital, c’est de la folie ».

De nombreux patients connaissent cette phrase célèbre, du moins dans son essence. Alors ils s’interrogent : « Oui, mais qu’est-ce qui est mis en place pour la soigner, la clinique ? (ou l’hôpital…).

Réponse : le Club (thérapeutique)…  Le Club ? Rien à voir dans le réel avec un lieu de soin concernant l’hôpital lui-même…

Et voici d’ailleurs ce qu’on peut lire dans le même texte du site : « Les clubs thérapeutiques ressemblent trop aux professionnels (…). Ils (les clubs) rendent particulièrement lisibles aux soignés les désirs des soignants qui y participent ».

Et pourtant… même si la pratique est loin d’en être généralisée à toutes les institutions, il existe encore ici ou là des lieux où l’on fait appel à des intervenants extérieurs pour régler les inévitables conflits inhérents à toute vie institutionnelle.

Alors, telle une famille repliée sur elle-même, où règne le vieil adage qu’il vaut mieux laver son linge sale en famille, la P.I. a depuis longtemps pris le chemin d’un repli sur soi qu’on peut qualifier de quasi-paranoïaque.

En effet, qu’est-ce que les lieux en question ont à redouter des pouvoirs publics actuels ?

La psychanalyse n’y fait plus qu’office de vernis de façade. Là comme ailleurs l’industrie pharmaceutique y est aussi ancrée que dans n’importe quel hôpital psychiatrique lambda.

Et contrairement à l’hôpital public sommé d’accueillir n’importe quel patient, ce n’est pas le cas de la plupart des cliniques P.I. Les patients qui se révèlent dangereux sont priés d’aller se soigner ailleurs.

Tout au plus lui reproche-t-on d’être un lieu de vie, plutôt qu’un lieu de soin.

Et planent alors sur les patients comme une sourde menace : « Vous n’êtes pas contents ? Allez donc voir comment les choses se passent ailleurs… Et revenez donc parler des contentions que vous aurez subies ».

Et silence radio sur les « piqûres retard » imposées et autres soins où l’assentiment éclairé du patient fait figure de vœu pieux.

« La pratique de la psychothérapie institutionnelle, ça évoque parfois plus de l’incestuel qu’un espace de transition » peut-on lire toujours dans le même texte.

A présent et peut-être depuis toujours, c’est donc de médiation qu’il devrait être question. A savoir introduire « du tiers », là il où il fait cruellement défaut. Et « à défaut », ce sont par exemple les stagiaires sitôt arrivés que déjà partis, qui remplissent cet office. C’est à eux que les patients osent confier leurs griefs. Mais le stagiaire/confident parti, ce sont des paroles qui resteront comme autant de lettres mortes.

Il est pourtant plus que temps que les cliniques de psychothérapies institutionnelles acceptent elles aussi, d’accueillir et d’entendre les revendications pourtant claires de nombreux patients : De l’écoute ! (et pas que des gouttes).

Et l’écoute ne devrait être réduite à sa plus simple expression, à savoir la seule écoute concernant le récit de la quotidienneté, sous fond de discrète surveillance.

Être à l’écoute des mouvements psychiques d’un être, repérer les non-dits et les répétitions qui jalonnent son discours et sa vie, c’est avoir foi dans les effets curateurs d’une parole libérée, cœur vivant du soin.

Mais combien de temps encore l’étendard « Tosquelles » sera-t-il déployé, pour faire barrage à toute remise en cause de l’ordre établi ?

Ici comme ailleurs les temps glorieux sont utilisés pour faire taire toute parole qui pourrait pourtant être porteuse d’une sève nouvelle. Rien de nouveau sous le soleil…

Mais nous ne sommes pas des imbéciles. A l’ombre des châteaux, les gueux, un jour ou l’autre, porteront haut leur espoir d’un renouveau.

Marie

De la psychothérapie institutionnelle en général et de ses dérives en particulier

Merci à Virginie pour cette contribution.

psychothérapie institutionnelle

« Qui est fou, les patients ou nous (les enfants ou les adultes) ?»
Ferenczi

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît…Je prends constamment appui sur le sol de l’enfance, c’est de là que j’avance avec le plus de certitude. Il importe de retrouver les cailloux que l’enfance a laissés, eux seuls permettent de ne pas s’égarer dans les dédales de la vie adulte. »
François Tosquelles

« Je n’ai point d’espoir de sortir par moi de ma solitude. La pierre n’a point d’espoir d’être autre chose que pierre.
Mais de collaborer, elle s’assemble et devient temple.
Citadelle, je te bâtirai dans le cœur de l’homme. »
Saint Exupéry

Chers professionnels, sans distinction de corps, grade, échelon, statut, fonction, sexe (enfin si peut-être, parce que le club c’est masculin, la psychothérapie institutionnelle mixte et l’institution féminin ?), etc. etc. Continuer la lecture de « De la psychothérapie institutionnelle en général et de ses dérives en particulier »

Antipsychiatrie vs psychiatrie

C’est quoi l’antipsychiatrie? Est-ce la volonté d’enrayer la psychiatrie ou un désir légitime d’inventer autre chose?

basaglia italie
« La liberté est thérapeutique »

Le mouvement anti-institutionnel, qui naît de l’action de Franco Basaglia, de son équipe et d’autres groupes en Italie, constitue un processus de transformation sociale exemplaire : à partir d’un milieu spécifique, la psychiatrie, et d’un problème particulier, la santé mentale, il devient – en tant que « pratique qui propage une culture » – le propulseur d’une demande plus générale de changement qui s’est manifestée à différents niveaux de la société. Les luttes aboutissent, à la fin des années 70, à la loi 180 de réforme psychiatrique et à la progressive fermeture des hôpitaux psychiatriques en Italie.

Dans sa conférence du 18 juin 1979 à São Paulo intitulée « les techniques psychiatriques : instruments de libération ou d’oppression », Franco Basaglia racontait ainsi son expérience:

« Nous avons constaté que, dès l’instant où nous donnions des réponses à la pauvreté de l’interné, celui-ci changeait totalement de position, il devenait non plus un fou mais un homme avec lequel nous pouvions entrer en relation. Nous avons alors compris qu’un individu malade a comme première nécessité non seulement le traitement de sa maladie mais de nombreuses autres choses : il a besoin d’un rapport humain avec celui qui le soigne, il a besoin de réponses réelles regardant son être, il a besoin d’argent, d’une famille et de tout ce dont nous-mêmes, médecins qui le soignons avons besoin. Voilà ce que nous avons découvert : le malade n’est pas seulement un malade, mais un homme avec tous ses besoins. » Continuer la lecture de « Antipsychiatrie vs psychiatrie »

François Tosquelles, une politique de la folie [54min]

 

François Tosquelles, une politique de la folie raconte un demi-siècle de l’histoire de la psychiatrie française à travers l’engagement de François Tosquelles, psychiatre catalan réfugié à l’hôpital de Saint-Alban, à la fin de la guerre d’Espagne, et qui fut l’un des inspirateurs de la psychothérapie institutionnelle. Le témoignage rare de ce psychiatre, sa rencontre avec le mouvement surréaliste, la Résistance et la psychanalyse, illustre combien une pensée libre peut être profondément féconde et humaine.

 

François Tosquelles sur la psychanalyse [vidéo]

«La qualité essentielle de l’Homme c’est d’être fou (…). Tout le problème c’est de savoir comment il soigne sa folie». François Tosquelles

«Tosquelles parle le tosquellan – une langue privée faite de castillan, de catalan et de français». Gaston Ferdière dans Les Mauvaises fréquentations.

François Tosquelles, psychiatre catalan ou plutôt « psychiste », comme il aimait à le dire, ne fut pas seulement révolutionnaire politiquement parlant, il le fut aussi dans le champ de la psychiatrie, étant à l’origine d’un mouvement, dit de « psychothérapie institutionnelle», dont la caractéristique essentielle pourrait être justement celle d’être un mouvement.

Créer un déséquilibre comme mode d’expression d’une volonté de voir la vie l’emporter sur les tendances mortifères que sécrètent les institutions et la pathologie, tel pourrait être le sens de son combat comme il le fut et l’est encore pour nombre de ceux qui, à un moment ou à un autre, devinrent ses compagnons de route.

Pour aller plus loin: 
https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/03/17/une-politique-de-la-folie-par-francois-tosquelles/

La série en 5 articles de l’historien Philippe Artières et d’Eric Favereau sur Libération:

1/ 1940, quand le Dr Tosquelles arrive à Saint-Alban

2/ Quand le Dr Tosquelles combat la faim à Saint-Alban

3/ Quand le Dr Tosquelles rencontre Eluard à Saint-Alban

4/ Quand le Dr Tosquelles fonde la Société du Gévaudan

5/ Quand Saint-Alban pleure le Dr Tosquelles