Dernier voyage à Paris [Craig]

A ma chère « Famille Française », aux amis, aux pairs, aux collègues

De tout mon cœur, je voudrais vous exprimer ô combien vous avez touché mon âme.

Tel un homme qui cherchait à avoir son cœur embrassé par l’amour guérisseur de l’accomplissement, mes rêves existent bel et bien dans la vérité et la réalité de ce que fut ma récente et libératrice expérience de la France.

J’ai appris tant de chose durant le temps que j’ai passé dans votre beau pays. Le plus important, et je vous prie d’excuser mon égoïsme très américain, c’est quand je vous exprime que les moments que j’ai passés en France m’ont fait réaliser que j’étais vraiment devenu celui que j’aspirais à devenir ; et cela bien plus que ce que j’ai pu vous en dire, ou vous le faire ressentir, au moment où j’étais transcendé et éveillé par ce profond sentiment de paix.

Merci de ce cadeau.

 

De façon naturelle, vous tous m’avais fait me sentir chez moi, comme si j’étais l’un des vôtres, et de fait je le suis.

Comme citoyen du monde, comme un être humain qui cherche sa vérité dans les étoiles, c’est avec une clarté bien définie que je puis tous vous affirmer que nous sommes un et identiques.

Je suis de ceux qui trouvent que quand le cœur lui, parle, l’esprit (notre conscience intellectuelle intégrée) peut nous trahir.

Nous sommes endoctrinés dès le plus âge aux États-Unis à croire que les sentiments sont une faiblesse et qu’avoir de la force et une solide situation matérielle sous les pieds sont les clés pour être respecté et entendu.

Je m’inscris en faux contre ce standard culturel qui ne m’a rien apporté et qui n’apporte rien « aux nôtres ».

Pour se relever, pour reprendre en main votre vie, pour marcher sur le sentier magnifique et douloureux du rétablissement, nous devons être aussi intelligent que nous sommes remplis de sentiments.

Le cœur de notre mouvement est de vivre avec un cœur brisé, collectivement, et notre travail en 2018 consiste à embrasser l’amour qui guérit ce qui fut autrefois brisé.

Être un survivant est un bon début, mais être beau avec vos fêlures, vos confusions et vos cicatrices, construire votre plaidoyer (votre sagesse), c’est ça qui définit votre beauté, comme j’ai coutume de le dire, moi un fou venu d’Amérique qui croit au pouvoir collectif de la transformation radical de l’être humain par lui-même !

 

Vous qui me lisez, sachez que vous avez la capacité et la responsabilité de faire que vos rêves se réalisent !

Vos cicatrices sont belles ! Les anciens artisans japonais le savaient.

Lorsque vous mangez votre repas quotidien et que votre bol se fissure ; si souvent nous jetons le bol cassé et en achetons un nouveau.

Non, je l’ai dit, je ne serai pas mis au rebut parce que j’ai été brisé !

Au contraire, mon cœur brisé et le bol brisé sont identiques. Les anciens Japonais remplissaient les fissures d’or, et considéraient cette nouvelle version, encore plus belle que l’originale.

Le Kintsugi, c’est l’art japonais d’embellir ce qui était cassé.

Vous êtes tous et toutes une œuvre de Kintsugi. Vos cicatrices font votre beauté. Ce qu’est prendre soin de soi ? du Kintsugi, et vous êtes votre propre artiste, ainsi parle un américain à Paris !

J’adore utiliser mon cerveau, comme vous le savez peut-être, mais de toute façon, pour vraiment faire une différence dans le monde et dans nos communautés ; Je sais que je dois utiliser mon cœur. Nous devons parler avec nos cœurs, et quand nous le faisons; le changement se produit..

Je vous dis, avec toute ma tendresse, à la prochaine fois !

 

Merci,

Craig Lewis, auteur de Betterdays

Traduit en Français par Alain Karinthi sous le titre Un jour nouveau

11 Février 2018

Varsovie, Pologne

Nous, les intranquilles (1) [Fred]

Episode 1

Ce film est avant tout une œuvre collective, réalisé par le groupe vidéo du centre de jour Antonin Artaud de Reims et avec Nicolas Contant.

Quand Nicolas a débarqué au centre de jour avec sa caméra, on l’a beaucoup taquiné parce qu’on a bien senti qu’il ne savait pas trop ou cela allait le mener, mais assez rapidement des idées ont surgit et le projet du film collectif est né. Nicolas est arrivé un autre jour avec un sac rempli de caméras, de caméscopes, de micros et de matériel divers.

Nous étions une petite dizaine à nous réunir régulièrement dans la salle d’activités du premier étage, souvent les mêmes et parfois de nouveaux venus qui ne faisaient que passer. Certains avaient déjà une idée précise de ce qu’ils souhaitaient montrer ou mettre en scène.

Il y a eu des phases vraiment collectives ou nous réfléchissions aux messages que nous voulions faire passer, et d’autres moments où l’une ou l’un d’entre nous partait avec Nicolas et la caméra de son choix pour tourner sa séquence ; les caméras circulaient de mains en mains dans l’institution, les prises de vues s’enchaînaient, les visionnages aussi.

Pour ma part j’ai décidé de le faire venir là où je dispose d’un atelier et je savais ce que je voulais tenter de montrer, une projection de mon propre visage qui viendrait se superposer sur ma face dans ce décor que j’affectionne, celui de la forge, un sous-sol de la friche artistique La Fileuse. Nicolas a réalisé la prise de vue et mis en place le système de projection pour que mon image recouvre mon visage, il a soumis l’idée de me faire tourner la tête de droite à gauche, il a aussi rythmé mes mouvements de paupières, nous avons fait plusieurs prises. Le résultat m’a pleinement satisfait, j’avais choisi un morceau de musique en guise de fond sonore qu’il n’a pas été possible de garder à cause des questions de droits d’auteur, mais à la fin il a collaboré avec un musicien et l’arrangement musical qu’il m’a proposé correspondait bien à ce que je souhaitais.

Pendant les phases de travail collectif nous avons beaucoup ri, je me souviens particulièrement de la séance où il a débarqué avec un enregistrement vidéo de la réunion institutionnelle qui se tient le jeudi après-midi entre les professionnels qui bossent au centre de jour. Pour beaucoup d’entre nous cette réunion hebdomadaire est un grand mystère, il nous a proposé de regarder ce moment, une discussion s’est engagée pour savoir si oui ou non nous voulions entendre ce qui se disait. Finalement nous avons opté pour ne pas savoir, et nous avons proposé de faire un doublage son sur les images, ça donne ce qu’on peut voir dans le film, nous nous sommes bien amusés cette fois-là aussi.

Fred, Humaspy, a fait partie de l’équipe du tournage !

L’amour, un mur [Camille]

Le Monde, indifférent aux Hommes, s’effrite, s’en va, trompe son monde en faisant croire à la liberté, à l’égalité, à la justice. Le Monde trompe son monde.

Destruction immédiate du monde de la joie, destruction fatale du monde des Hommes comme ils sont et non comme on voudrait qu’ils soient. Destruction. Amour. Les deux s’entrechoquent, se haïssent et s’aiment aussi fort que deux amants perdus sur le chemin du mensonge. Je suis en plein dans un songe. Les hommes de médecine m’endorment dans le sens du poil, histoire que je ne casse pas trop les murs qu’ils ont construit. En hissant un mur, on détruit l’amour. Pour presque toujours. Mais là, non là, vous n’y arriverez pas. L’amour est plus fort que tous vos mots stupides, vos boites en carton pour soigner, vos médicaments pour assommer.

Mais je sens mon Amour partir pour un monde auquel je n’accède pas. Oh Mama.

Je chante pour toi chaque jour, amour, je chante pour nos espoirs, je chante contre ton noir. Tu m’entends sûrement, de ta fenêtre fermée à triple tour, tu dois capter l’amour.

Je viendrai t’embrasser autant qu’il me plait, même s’ils me le refusent. Qui sont-ils ? Qui sont ces monstres pour refuser ainsi une si petite et si importante demande ? Je ne les laisserai pas briser ce lien Mama’, je ne les laisserai pas.

Je te l’ai dit, enlacées comme nous étions dans l’espace fumeur, soigneusement séparé par une vitre derrière laquelle les soignants fument leur propre poison en bâtonnet. Je te l’ai dit au creux de l’oreille, au creux du cou que je ne les laisserai pas faire, que moi, oui moi, je n’allais pas, oh non jamais, laisser qui que ce soit me dire si oui ou non j’ai le droit de t’embrasser. Ce que j’ai fait mille fois sur ta joue douce comme celle d’un bébé. Oh Mama.

J’ai attendu une heure et demi devant leur porte, leur sale porte avant qu’ils m’autorisent l’accès à toi toi toi, ton amour, tes bras.

 

A chaque fois que je tente de m’approcher, je suis engloutie par cette folle ritournelle, un truc malsain, qui ne tourne pas, étouffant, sans air, sans vie. Sans Hommes. J’en ressors lessivée, épuisée, je me sens presque folle. Rien de ce qui me choque, me questionne ou m’attriste n’a l’air d’être choquant, questionnant ou attristant pour qui que ce soit autour de moi. Je m’époumone, je hurle que ce n’est pas normal stopstop arrêtez !, vous faites mal mal mal. Vous faites si mal. Les mots vont se faire oublier quelque part dans l’air ou dans la cage grise. Et les maux se font oublier, eux aussi, au milieu du fouillis médical, par la prise de petites pilules multicolore. Bam.

Je bloque sur des questions dont l’Homme n’a pas encore trouvé les réponses. Pire, que l’Homme ne s’est pas encore vraiment posé. Mais ça me permet une chose : combattre. Ne pas laisser l’indifférence, la différence, et l’habitude prendre le dessus. Je sais aujourd’hui que votre système ne tourne pas rond. La relation à l’autorité a été pour moi compliquée à remettre en question. Mais je ne vous fait plus confiance, plus jamais. Pas comme ça. Montrez-moi, expliquez-moi comment tout cela peut marcher et peut-être vous croirais-je. Trouvez-moi cette putain de preuve et je vous laisse en paix, et je serai en paix.

 

Je vous demande sincèrement, naïvement, où est l’humanité. Dites-moi. Montrez-moi dans vos gestes ou vos paroles où sont cachés les droits de l’homme, la dignité, le bien-être de la personne. De l’enfant qui se cache en chacun. Où sont vos enfants magiques ? On ne parle pas dans cet endroit, on grogne. On ne rit pas, on se moque. On ne soigne pas, on avale. On ne respire pas, on fait l’autruche. Les sourires forcés me donnent envie de gerber. Cette femme me pousse. Elle ne me parle pas, elle me pousse. « Allez, entrez-là ». Euh, attendez, j’ai besoin d’une minute. Une minute pour compter les secondes, pour voir le fantôme de ma mère traverser ce couloir ; elle tombe presque.

La maladie est une chose, la folie hospitalière en est une toute autre.

 

Camille L, non-diagnostiquée, après une visite dans une hôpital psychiatrique…

Et voila, [Ann]

Encore un jugement, malade psychique, est ce de la schizophrénie délirante, est de la
psychose irréversible, maladies que l’on m’attribue en permanence, prenez vous vos
médicaments me dit un adjoint au maire, avocat, de quel droit, et il ajoute si vous cessez le
traitement vous retomberez malade, le juges les psychiatres sont en train d’avoir raison de
moi, faut-il que je retourne à l’hôpital, faut- il que j’arrête de vivre, faut-il que j’arrête
d’aimer, faut-il que j’arrête d’étudier, faut-il que j’arrête de lire, faut-il que je sois condamnée
à être un légume à vie, qu’en pensez-vous vous qui ne cessaient de me juger, qu’en pensez-
vous vous qui vous croyez plus fort que la vie, qu’en pensez vous vous qui abusez de votre
pouvoir, qu’en pensez –vous, vous qui me torturaient par vos jugements, qu’en pensez- vous,
vous qui vous prenez pour dieu, qu’en pensez-vous, vous qui nous prenez pour des animaux
sauvages, vous qui mettez des années à reconnaitre vos torts, vous qui croyez tout savoir et
avoir toujours raison alors que votre science est inexacte et faite de préjugés…

Ann

Nous, les intranquilles [Lee]

Commentaire à chaud de Claire sur le film de Nicolas Contant : Nous, les intranquilles.

 

Merci à elle et à tous ceux qui voudront partager leurs ressentis sur un beau film à populariser :

Le film : http://www.sanosi-productions.com/projet/nous-les-intranquilles

La pétition : https://www.mesopinions.com/petition/art-culture/film/38418

Nous, les intranquilles [Agathe]

Les premières minutes du film furent douloureuses. Douloureuses parce que je percevais quelque chose de l’ordre du reflet peut-être. Mais surtout parce que je voyais des hommes et des femmes que la vie, le monde avait profondément écorché. Parce que je voyais ces gens au destin brisé par un monde qui une fois les avoir cassés par ces traumatismes qui créent les psychoses, se retrouvaient à nouveau cassées mais cette fois par une forme de torture chimique, brisés par ce monde qui après les avoir usés, élimés les rejette…

Et loin de moi l’idée d’incriminer le centre Artaud, non, c’est la société qui les a détruits, et qui continue de plus belle une fois la folie déclenchée. Non, ce centre est beau, il s’escrime à faire revivre cette humanité première qui fait de nous des êtres vivants respectables et respectés. Mais on ressent aussi cette violence d’un monde qui a brisé des âmes et qui les relègue après. Heureusement, qu’il existe des lieux comme celui-là. Mais les montagnes à soulever sont hautes, tellement hautes…

Ce sparadrap chimique que la psychiatrie juge suffisant, cette torture de perdre ses sentiments, ses repères, de se noyer dans la dépression et le doute sous l’effet de neuroleptique, c’est contre tout ça que se battent jour après jour les héros du film : concernés par des troubles ou simplement soignants révoltés. Ces hommes et ces femmes assassinés par un monde qui ne les voie plus, à l’âme cabossée par le monde et leur parcours, ce film les montre avec respect, bienveillance et honnêteté. Mais il reste quand même qu’il fait mal, qu’on sort en colère de voir que des personnes, des êtres vivants, pensant et ressentant la vie comme tout le monde peut-être même encore plus fortement, sont reclus dans des îlots où certains acceptent de les considérer.

Condamnés pour s’être blessés au combat de la vie, ils sont ensemble et envisagent la lutte contre cette dépossession ultime, celle d’être un sous-individu dans un monde où seuls les héros existent. Rappelant au monde la vulnérabilité, l’humanité de tout un chacun ils attaquent par leur essence la volonté scientiste et technocratique d’un ordre qui les broie. Ils résistent, biologiquement résistants à l’ordre établi !

Et pour finir, une simple dédicace à tous ceux qui pensent que la psychiatrie manque trop de moyens économiques pour se réformer : changer de regard, respecter, rester dans l’horizontalité semble possible au centre Artaud avec peu de moyens…

Tu fais quoi dans la vie ? [Lee ANTOINE]

Témoignage d’une prise de poste comme médiateur de santé pair.

Le temps de la honte

J’ai longtemps ressenti de la honte face à la question « tu fais quoi dans la vie ? ».

Parce que j’essayais de vivre,

Parce qu’essayer de trouver des choses qui me plaisent, qui me fassent du bien, c’était comme rien faire même si c’était faire beaucoup.

Parce que tout ce que je pouvais faire me semblais moins bien que ce qu’accomplissaient les autres.

Même en sortant de l’hôpital, en école d’art, en service civique, en école d’éducateur spécialisé.

Une sorte de trou qui se formait sous moi face cette question fréquente « tu fais quoi dans la vie ? ».

J’avais l’impression :

  • d’être trop vieux pour être encore étudiant
  • d’être naze à côté des personnes brillantes qui m’entourent
  • de ne pas être légitime à sortir de chez moi
  • de ne servir à rien
  • d’être trop fou pour être dans ces études, boulots
  • … (plein de pensées positives hein)

Ça donne envie d’éviter tout contact social où l’on risquait de me poser la question.

Mais non.

La transition

L’évolution s’est faite progressivement, lentement, trop lentement (à mon goût).

J’ai doucement appris à avoir confiance en moi, à comprendre que j’avais le droit d’exister, à me rendre compte que je n’étais pas totalement naze.

J’ai appris à grimper à l’échelle, une échelle instable,

Et l’échelle s’est effondrée.

Mon premier emploi suite à ma formation d’éducateur spécialisé m’a fait retomber tout en bas de l’échelle.

Pour la monter bien haut, j’avais appris à demander de l’aide, trouver du soutien,

Alors cet entourage bienveillant m’a aidé à remettre l’échelle droite, et à me lancer dans un projet qui ne me faisait pas honte. ( étrangement )

Le temps de l’espoir

Le projet où j’étais fier d’être impliqué, c’est celui de devenir pair-aidant en santé mentale.

Environ un an à me renseigner sur le sujet sur internet, à des rencontres et à des conférences.

Et hop je tombe sur une offre d’emploi qui fait rêver.

J’envoie alors mon CV et d’une lettre de motivation à l’un des services de psychiatrie impliqué dans le programme du CCOMS.

Puis tout se passe vite : entretien d’embauche. Un nombre impressionnant de personnes en face de moi. Grande bienveillance. Équipe méga préparée et motivée pour accueillir un.e médiat.rice.eur de santé pair.e. (MSP)

Et pouf, pris. Waouh. On veut bien de moi. Je veux aussi.

Bémol, le programme implique à la fois que, nous – trente-quatre MSP sur tout le territoire français -soyons salariés. Ok.

Et … formation en cours d’emploi : Une Licence 3 sciences sanitaires et sociales mention médiateur de santé pair à Paris XIII, campus de Bobigny. Oups. C’est ça le bémol pour moi. Grosse appréhension sur la procrastination et les angoisses importantes potentielles en lien avec la fac. Elles se vérifient pour moi. Au bout de deux semaines de fac et environ un mois de travail… c’est une mission commando pour moi la fac. Je continue à y aller pour continuer le travail. Les deux étant interdépendants. Je ne m’étendrais pas davantage. Je ne sais pas ce qu’il en est pour mes collègues de formation.

Bon, et le travail alors ?

Nous sommes tou.te.s (les 34 MSP) dans des services de psychiatrie variés en tant que salarié.e.s donc.

Je suis en poste dans un Hôpital de jour. Je m’y sens particulièrement bien. C’est pas pour faire de la lèche à mes collègues. Le lieu est déjà clairement bienveillant et orienté rétablissement, en questionnement permanent. On pourrait presque se demander à quoi ça sert que j’y sois.

J’ai paniqué avant ma prise de poste, l’équipe avait l’air tellement enthousiaste à l’idée d’intégrer un.e MSP parmi eux… Je me suis dit que je ne serais jamais à la hauteur.

J’ai failli ne pas commencer le travail. Mes futur.e.s collègues, des pairs, des coordos, des ami.e.s ont participé à me rassurer.

C’est ensuite à mon tour, une fois en poste, d’être (un peu trop) enthousiaste et impliquée.

Les collègues… Ils ont visiblement beaucoup travaillé pour que je me sente bien. Iels font attention à moi.

La fatigue se fait vite sentir. Ils le voient.

Je freine rapidement sur mes activités en dehors du boulot. Au bout d’une semaine je rentre chez moi et je dors directement.

Bah oui. Je suis en lien toute la journée au travail avec mes collègues et les patient.e.s/usager.e.s/personnes accueillies/personnes accompagnées, comme vous voudrez. Je ne suis pas encore habitué au rythme. J’ai pourtant un jour de libre dans la semaine. Je vais alors l’utiliser pour me reposer.

Mais j’ai pas l’impression de travailler. C’est un plaisir de me lever le matin. J’ai hâte de retrouver les personnes de l’hôpital de jour… Alors je suis prêt à faire un long trajet en transports en commun.

On se demande si ce n’est pas la période « lune de miel ». Peu importe.

Aux différentes activités… Je prends du plaisir. Je suis moi. Je réfléchis constamment à mon positionnement. A quand dire quoi, prendre de la place mais pas trop. Etre en lien mais pas copains. Avoir des infos mais pas trop. Essayer d’être dans la modération. C’est pas ma spécialité la modération à la base.

Mais oups:

  • j’ai peur de mal faire les choses.
  • J’ai des difficultés à capter les émotions et les intentions de mes collègues pour le moment.
  • J’ai souvent l’impression de prendre trop de place.
  • … (le perfectionnisme c’est pas pratique)

Les collègues tentent de me rassurer, les patient.e.s semblent apprécier ma présence, on me renvoie que mes interventions sont intéressantes, j’ai le droit d’être fatigué, de le dire.

Oulala.

Non, on n’est pas chez les bisounours. Il peut aussi y avoir des moments compliqués. Mais en comparaison avec tout ce que j’ai connu comme lieux d’hospitalisation ou suivis et avec tous les autres emplois que j’ai occupé… on y est presque au pays des bisounours.

Je suis supposée être un modèle de rétablissement… Ok. J’essaie. En ce moment c’est surtout les expériences et conseils des patient.e.s à mon intention, et ceux que je leur donne qui contribuent à mon rétablissement. Comment proposer à des personnes d’appliquer des conseils si moi-même je ne m’y atèle pas.

En réalité je ne fais pas grand-chose, je participe aux activités, je donne mon avis, je papote, je réfléchi un peu, j’observe, j’écoute… mais

Pour tenir dans la durée, j’apprends au fur et à mesure à m’ajuster, à davantage m’écouter, à me reposer, à prendre soin de moi. Ce n’est pas parce qu’on est en bonne voie de rétablissement qu’il n’y a pas des moments de moins bien…

Ce travail – que je ne ressens pas comme un travail – m’aide à continuer à être dans la vie.

Et alors, la honte ?

Alors…

J’ai la sensation de faire partie d’un beau projet qui devrait exister depuis longtemps.

Je sens le besoin de faire connaître ce métier…

Pour qu’un titre adapté soit inscrit sur ma fiche de paye. Pour que nos payes correspondent à nos niveaux de diplôme.

Pour qu’on voit que la présence d’un.e pair aidant.e salarié.e dans une équipe représente une plus-value… Patient.e.s expertspatient.e.s ressources ou médiateurices de santé pairs… non on ne va pas piquer les boulots des autres professionnel.le.s, non ce n’est pas dangereux d’avoir un.e ancien.ne patient.e en psychiatrie salarié.e dans son service…

Il paraît que j’apporte de la fraîcheur, un regard plus authentique, que je fais de la traduction dans les deux sens entre l’équipe et les patient.e.s, que je repère des choses d’une autre façon, que l’équipe a moins l’impression de faire violence aux patient.e.s, que mon savoir expérientiel en santé mentale est profitable au fonctionnement du service, pour la réflexion et pour les patient.e.s.

Bon, j’ai du mal avec les compliments hein, je ne fais pas ma pub, c’est des bouts de phrases que l’on m’a dites, qui me semblent pouvoir illustrer ce que je fais de mes journées.

« Tu as du mérite », « bravo », « ça doit être dur », « je ne pourrais pas faire ce que tu fais. ».

Comme en tant qu’éducateur spécialisé j’entends les phrases là quand je parle de mon travail.

Je me sentais agacé à l’époque de ma formation puis de mon travail d’éduc. C’était un travail difficile mais qui me plaisais plutôt, sans avoir l’impression qu’il soit plus pénible qu’un autre.

Là à l’intérieur de moi, je bouillonne quand j’entends ça. Je me sens très en colère, j’ai envie de me révolter. Mais non… Quand essaye de faire passer un message en le disant agressivement, ça ne passe pas. Pour moi c’est un travail agréable, je ne vois pas pourquoi il me faudrait du mérite, du courage, pourquoi les gens imaginent que c’est dur…

Alors… Je réponds calmement… Je tente d’expliquer ma vision de la réalité des troubles psychiques. Non ce n’est pas la violence ni la dangerosité qui transparaissent. Clairement pas. C’est un truc super humain.

Je me sens bien et utile. J’ai pas honte. Je parle de ce travail. Je vois la méfiance, l’enthousiasme, l’incompréhension, la curiosité sur les visages et les mots de mes interlocuteurs…

Alors la honte face à la question « Tu fais quoi dans la vie ? » ne me concerne plus. Mais elle peut concerner d’autres personnes… alors :

J’essaie de demander aux gens ce qu’iels aiment dans la vie, et non ce qu’iels font… une action n’est pas objectivable, un sentiment est toujours réel et incontestable.

Lee ANTOINE

Médiateur de santé pair, artiste plasticien, éducateur spécialisé.

Le 10 février 2018