Vous autres – épisode 4

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Episode 4

Le repas s’était terminé en silence, l’histoire de cet homme m’avait renvoyé à mes propres échecs. Il
en allait de même pour cette pauvre femme dont j’ignorais le nom. Mais au fond, ici, nous n’avions
plus réellement de nom ni même d’identité. A quoi bon demander un état civil que l’on nous avait
tacitement retiré.

Après tout ça, je m’étais dirigé vers les machines à café. Une file incommensurable
de gens se tenait entre la machine et moi. J’hésitais entre patienter là vingt minutes et revenir plus
tard. Le temps que je pose ces quelques questions, apparu le reporter de guerre. Toujours aussi
déconfit. Peut-être même encore un peu plus du fait de ces aveux que je lui avais bien
involontairement soutirés. Je me sentais un peu mal à l’aise de l’avoir mis dans cette situation et
indirectement cet état. Il ne me voyait pas. Il errait plus qu’il se dirigeait vers les machines. Voulant
rattraper le coup, je me dirigeais vers lui.

Vous venez prendre un café ? Lui demandais-je avec une fausse innocence.
Oui, mais j’en ai dans ma chambre. C’est de la chicorée avec l’eau tiède, mais bon. Il ne faut
pas attendre une demi-heure pour l’avoir. Tu veux venir en prendre une avec moi ? Me
répondit-il.
Oui, ok. Merci. Lui répondis-je assez content de ne pas avoir à me contraindre à cette attente
dans ce couloir glauque avec ces patients qui pour certains sentaient une drôle d’odeur,
mélange de crasse et de transpiration médicamenteuse.
Je suis au troisième secteur. Et toi ? Me dit-il d’un ton morne.
Moi aussi. On doit être voisin. Répondis-je en tentant de mettre un peu de joie dans mon
propos banalement évident.

Il ne me répondit pas et commença à se diriger vers les escaliers. Je lui emboîtais le pas. J’avais peut-
être trouvé quelqu’un pour m’assurer mon minimum vital en café et en clopes… Dans l’attente d’une
réponse de mon frère, c’était devenu un besoin critique pour moi. Mon frère répondait de plus en plus
tard à mes appels. A la première hospitalisation, il était là le lendemain de mon arrivée. A la deuxième,
il était venu trois jours plus tard. A présent, il venait quand il n’avait vraiment que ça à faire. Enfin, c’est
ce qu’il me semblait.

Alors oui, il avait un travail. Mais pas si prenant que ça. Pas de famille, il était plus
jeune que moi et ne parvenait pas à se fixer. Il avait trente et un ans maintenant. Mais j’avais bien le
sentiment que comme moi, il finirait ses jours seuls. Notre génération était un peu maudite à cet égard.
Il me semblait que plus personne ne voulait s’embarrasser des problèmes des autres dans une relation.
Et en fait, moi, j’avais mon problème d’être un peu fou. Et mon frère, depuis la mort de nos parents, il
m’avait moi comme problème. Aucune fille n’acceptait ce type de casseroles en 2017…

Le reporter de guerre entrait dans sa chambre. Je l’avais suivi.

Vas-y installe toi. Me dit-il.

Je m’asseyais alors sur son lit. Il ouvrait son armoire à verrou, la même que la mienne. Il sortit un pot
de chicorée soluble. Tout le monde buvait de la chicorée ici. Le café ça énerve et avec l’enfermement
ça peut rendre barjo ou faire faire des conneries. Ça empêche de dormir pour oublier ou fuir aussi. Il
avait des gobelets en plastique récupérés de la machine à café du rez-de-chaussée. Il en prit deux et
mis au fond quelques cuillères de chicorée. Puis, il se dirigea vers la salle de bain où il remplit les
gobelets d’eau chaude ou plutôt un peu plus que tiède.

Tu veux un sucre ? Me lança-t-il sans me regarder.
Non, non, ça va merci. Répondis-je.
Moi non plus. Tant mieux, déjà que je suis gros maintenant…. C’est ces médicaments, ça me
rend obèse, je commence à en avoir ma claque. Même si je retourne au journal, ils ne me
reconnaîtront même pas mes collègues…

 

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Vous autres – épisode 3

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Episode 3

Le réfectoire ouvrait, chacun entrait à petits pas, dans une file désordonnée mais calme. Seul un jeune
homme criait, il devait être autiste… J’entrais à mon tour et devant le spectacle de ces hommes et de
ces femmes, hagards pour certains, excités pour d’autres, je m’installais à une table de personnes
calmes. Là où se trouvaient ceux qui discutaient devant tout à l’heure. Je n’entamais pas tout de suite
la conversation, les écoutait pour savoir un peu avant à qui j’avais affaire. La femme était petite et très
ronde, assez propre. L’homme lui était rond lui aussi mais plus grand, bien plus grand. Blond aux
cheveux courts mais trop longs, il était quant à lui un peu sale mais semblait avoir toute sa tête. Ils
parlaient peu, échangeaient des banalités. Cette femme devait avoir au moins cinquante ans, lui un
peu moins. Elle me semblait être une de ces éternels patients psychiatrisés jusqu’au bout des ongles.
Elle avait dû connaitre plusieurs hôpitaux de jours, SAVS etc. Et elle avait sûrement vu passer sous ses
yeux plusieurs générations de psychiatres, de médicaments, une véritable anthologie vivante de la
psychiatrie française…

C’est Snarkovski qui a été élu ! Cria un type au fond de la salle en enlevant sa casquette Sergio
Tacchini et en la baissant en signe d’adoubement.
Y en a qui ne vont vraiment pas bien. Dit l’homme à côté de moi à la femme psychiatrisée.
Oui, c’est normal. Répondit-elle, en se replongeant dans son assiette de crudités. Mais c’est
Sarkozy par Snarkovski, et puis ça fait longtemps qu’il est plus président…
Je n’étais pas en France quand il a été élu. Dit l’homme. J’étais encore en Afghanistan…
Vous étiez militaire ? Lui demandais-je alors pour entamer la conversation et en savoir plus,
car finalement il m’intriguait avec sa dernière phrase.
Non, journaliste. Reporter de guerre. Me dit-il. C’est pour ça que je suis là. Puis, il baissa la tête
dans un mouvement un peu honteux mais surtout triste.
Ah ! Fit la femme. Moi, je n’ai pas travaillé. Presque jamais…

Les cantines du plat arrivèrent coupant court à cette conversation qui m’étonnait par sa normalité.
Même si chacun n’avait parlé que de soi, comme d’habitude, on aurait pu voir cet échange à l’extérieur
et ça m’avait fait du bien un peu de cohérence dans ce monde de folie exacerbée. Ils n’avaient parlé
que d’eux sans échanger vraiment, mais c’était logique. Il me semble que lorsque l’on est trop aux
prises avec sa souffrance intérieure et personnelle, rien ne peut réellement nous en faire sortir.
Comme si une bulle de malheur s’était formée autour de soi et que plus rien ne pouvait entrer ou
réellement sortir.

Vous faisiez un reportage en Afghanistan ? Demandais-je pour relancer une conversation.
Oui. Je l’ai fini. On l’a ramené au journal. Je faisais les photographies. J’en ai fait beaucoup des
conflits. Mais celui-là, il a eu raison de mon esprit. J’arrive plus à retourner sur le terrain, où
que ce soit. Stress post-traumatique, il parait. Moi, il me parait plus grand-chose, à part que
j’en rêve la nuit des morts, des enfants blessés, du sang sur la terre sèche et chaude. Délire de
persécution aussi ils ont dit ! Comme si c’était du délire de voir que ça peut arriver la guerre
ici aussi. Mais bon, la psychiatre est gentille, elle ne comprend rien mais elle est gentille.

Ne sachant trop que répondre à tout ça, je me tus. Finalement, ma petite psychose me paraissait bien
légère tout à coup… Indécente aussi à lui exposer face à sa tristesse. J’étais plus fou que lui, et j’en
avais bien moins de raisons. J’eu honte et me tus. La femme me prit mon assiette pour la ramener au
comptoir où il fallait les déposer. Le fromage et les desserts insipides arrivaient. Je mangeais avec aussi
la honte d’être là, impuissant, inactif, et goinfre… L’homme ne disait plus rien. La femme non plus. Il
me semblait qu’elle, ne ressentait pas la même chose que moi bien qu’étant dans le même cas. Elle,
elle s’était mise hors de la discussion. Elle avait arrêté d’écouter pour se préserver, se mettant hors du
jeu de la vie, elle ne souffrait plus la comparaison.

 

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Vous autres – épisode 2

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Episode 2

C’était la cinquième fois que j’entrais dans ces lieux inhospitaliers, clos et sales. Il devait maintenant être 11 heures du matin. Du moins, c’était ce qu’indiquait l’horloge quasiment illisible parce que trop noire de poussière de ce hall d’entrée. J’attendais là, qu’on m’emmène à ma chambre. Puis, il y aurait le repas. Puis, il y aurait l’attente de la pause cigarette. Puis, il y aurait la pause cigarette dans le « jardin ». Puis, il y aurait encore l’attente, mais l’attente de plus rien, celle qui dure tellement longtemps qu’on ne sait plus à quoi elle mène. Peut-être à rien finalement, car ce n’est plus de l’attente en fait. C’est devenu de la lassitude, de l’ennui profond. Continuer la lecture de « Vous autres – épisode 2 »

Vous autres – épisode 1

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agathe martin

Episode 1

J’étais arrivé là comme on arrive en prison. Assis sur un strapontin d’une camionnette de police. Il faut croire que j’avais insulté des agents de la « force publique ». Enfin, c’est ce qu’ils avaient dit à un moment. Tout ça était assez flou encore dans mon esprit. Le fourgon me bringuebalait de gauche à droite, ou de droite à gauche, je ne sais pas bien…

Je n’avais pas de menottes. J’étais assis dans le sens de la marche, avec deux policiers autour de moi qui me regardaient, qui me scrutaient pour détecter tout signe de débordement. Je regardais au sol, mes baskets décrépites je crois. Il y avait du soleil, beaucoup de soleil ce jour-là. Et moi, je regardais par terre. Je me sentais comme un condamné dans un camion de transfèrement, d’une cellule à l’autre. Continuer la lecture de « Vous autres – épisode 1 »

Jeune, sympa et schizophrène

Jeune, sympa et schizophrène, une création de Claire Hauter (janvier 2007)

Chaleureuse, cultivée, marrante, Agathe a 27 ans et souffre de délires schizophrènes. Lors de son rendez-vous chez le psy, elle raconte les voix dans sa tête, mais aussi ses lectures et sa vie ‘normale’. Agathe nous ressemble. Une série documentaire sur l’ordinaire de la folie.

L’aveu par l’écriture de soi ou la tentative de résolution d’une injonction paradoxale de l’institution psychiatrique

Bienvenue à Agathe dans l’équipe de Comme des Fous et merci pour ce remarquable article!

agathe martin

« Il apparaît que l’aveu autobiographique du fou, constitue une forme de « super-aveu » spontané et exhaustif qui requalifie le fou en « fou-pas-si-fou » pour l’institution et la société et qui peut constituer un sésame pour l’insertion sociale. Dans mon cas spécifique de sujet « fou », peut-on parler d’une forme d’aveu ? » Agathe Martin

 

L’écriture autobiographique est une pratique très répandue chez les personnes atteintes de pathologie psychiatrique. Que ce soit à travers des ateliers d’écriture réalisés au sein des structures médico-sociales ou par un exercice libre du récit de soi par l’autobiographie, de nombreux malades psychiques se prêtent à cet exercice littéraire sur soi. Continuer la lecture de « L’aveu par l’écriture de soi ou la tentative de résolution d’une injonction paradoxale de l’institution psychiatrique »