Tu fais quoi dans la vie ? [Lee ANTOINE]

Témoignage d’une prise de poste comme médiateur de santé pair.

Le temps de la honte

J’ai longtemps ressenti de la honte face à la question « tu fais quoi dans la vie ? ».

Parce que j’essayais de vivre,

Parce qu’essayer de trouver des choses qui me plaisent, qui me fassent du bien, c’était comme rien faire même si c’était faire beaucoup.

Parce que tout ce que je pouvais faire me semblais moins bien que ce qu’accomplissaient les autres.

Même en sortant de l’hôpital, en école d’art, en service civique, en école d’éducateur spécialisé.

Une sorte de trou qui se formait sous moi face cette question fréquente « tu fais quoi dans la vie ? ».

J’avais l’impression :

  • d’être trop vieux pour être encore étudiant
  • d’être naze à côté des personnes brillantes qui m’entourent
  • de ne pas être légitime à sortir de chez moi
  • de ne servir à rien
  • d’être trop fou pour être dans ces études, boulots
  • … (plein de pensées positives hein)

Ça donne envie d’éviter tout contact social où l’on risquait de me poser la question.

Mais non.

La transition

L’évolution s’est faite progressivement, lentement, trop lentement (à mon goût).

J’ai doucement appris à avoir confiance en moi, à comprendre que j’avais le droit d’exister, à me rendre compte que je n’étais pas totalement naze.

J’ai appris à grimper à l’échelle, une échelle instable,

Et l’échelle s’est effondrée.

Mon premier emploi suite à ma formation d’éducateur spécialisé m’a fait retomber tout en bas de l’échelle.

Pour la monter bien haut, j’avais appris à demander de l’aide, trouver du soutien,

Alors cet entourage bienveillant m’a aidé à remettre l’échelle droite, et à me lancer dans un projet qui ne me faisait pas honte. ( étrangement )

Le temps de l’espoir

Le projet où j’étais fier d’être impliqué, c’est celui de devenir pair-aidant en santé mentale.

Environ un an à me renseigner sur le sujet sur internet, à des rencontres et à des conférences.

Et hop je tombe sur une offre d’emploi qui fait rêver.

J’envoie alors mon CV et d’une lettre de motivation à l’un des services de psychiatrie impliqué dans le programme du CCOMS.

Puis tout se passe vite : entretien d’embauche. Un nombre impressionnant de personnes en face de moi. Grande bienveillance. Équipe méga préparée et motivée pour accueillir un.e médiat.rice.eur de santé pair.e. (MSP)

Et pouf, pris. Waouh. On veut bien de moi. Je veux aussi.

Bémol, le programme implique à la fois que, nous – trente-quatre MSP sur tout le territoire français -soyons salariés. Ok.

Et … formation en cours d’emploi : Une Licence 3 sciences sanitaires et sociales mention médiateur de santé pair à Paris XIII, campus de Bobigny. Oups. C’est ça le bémol pour moi. Grosse appréhension sur la procrastination et les angoisses importantes potentielles en lien avec la fac. Elles se vérifient pour moi. Au bout de deux semaines de fac et environ un mois de travail… c’est une mission commando pour moi la fac. Je continue à y aller pour continuer le travail. Les deux étant interdépendants. Je ne m’étendrais pas davantage. Je ne sais pas ce qu’il en est pour mes collègues de formation.

Bon, et le travail alors ?

Nous sommes tou.te.s (les 34 MSP) dans des services de psychiatrie variés en tant que salarié.e.s donc.

Je suis en poste dans un Hôpital de jour. Je m’y sens particulièrement bien. C’est pas pour faire de la lèche à mes collègues. Le lieu est déjà clairement bienveillant et orienté rétablissement, en questionnement permanent. On pourrait presque se demander à quoi ça sert que j’y sois.

J’ai paniqué avant ma prise de poste, l’équipe avait l’air tellement enthousiaste à l’idée d’intégrer un.e MSP parmi eux… Je me suis dit que je ne serais jamais à la hauteur.

J’ai failli ne pas commencer le travail. Mes futur.e.s collègues, des pairs, des coordos, des ami.e.s ont participé à me rassurer.

C’est ensuite à mon tour, une fois en poste, d’être (un peu trop) enthousiaste et impliquée.

Les collègues… Ils ont visiblement beaucoup travaillé pour que je me sente bien. Iels font attention à moi.

La fatigue se fait vite sentir. Ils le voient.

Je freine rapidement sur mes activités en dehors du boulot. Au bout d’une semaine je rentre chez moi et je dors directement.

Bah oui. Je suis en lien toute la journée au travail avec mes collègues et les patient.e.s/usager.e.s/personnes accueillies/personnes accompagnées, comme vous voudrez. Je ne suis pas encore habitué au rythme. J’ai pourtant un jour de libre dans la semaine. Je vais alors l’utiliser pour me reposer.

Mais j’ai pas l’impression de travailler. C’est un plaisir de me lever le matin. J’ai hâte de retrouver les personnes de l’hôpital de jour… Alors je suis prêt à faire un long trajet en transports en commun.

On se demande si ce n’est pas la période « lune de miel ». Peu importe.

Aux différentes activités… Je prends du plaisir. Je suis moi. Je réfléchis constamment à mon positionnement. A quand dire quoi, prendre de la place mais pas trop. Etre en lien mais pas copains. Avoir des infos mais pas trop. Essayer d’être dans la modération. C’est pas ma spécialité la modération à la base.

Mais oups:

  • j’ai peur de mal faire les choses.
  • J’ai des difficultés à capter les émotions et les intentions de mes collègues pour le moment.
  • J’ai souvent l’impression de prendre trop de place.
  • … (le perfectionnisme c’est pas pratique)

Les collègues tentent de me rassurer, les patient.e.s semblent apprécier ma présence, on me renvoie que mes interventions sont intéressantes, j’ai le droit d’être fatigué, de le dire.

Oulala.

Non, on n’est pas chez les bisounours. Il peut aussi y avoir des moments compliqués. Mais en comparaison avec tout ce que j’ai connu comme lieux d’hospitalisation ou suivis et avec tous les autres emplois que j’ai occupé… on y est presque au pays des bisounours.

Je suis supposée être un modèle de rétablissement… Ok. J’essaie. En ce moment c’est surtout les expériences et conseils des patient.e.s à mon intention, et ceux que je leur donne qui contribuent à mon rétablissement. Comment proposer à des personnes d’appliquer des conseils si moi-même je ne m’y atèle pas.

En réalité je ne fais pas grand-chose, je participe aux activités, je donne mon avis, je papote, je réfléchi un peu, j’observe, j’écoute… mais

Pour tenir dans la durée, j’apprends au fur et à mesure à m’ajuster, à davantage m’écouter, à me reposer, à prendre soin de moi. Ce n’est pas parce qu’on est en bonne voie de rétablissement qu’il n’y a pas des moments de moins bien…

Ce travail – que je ne ressens pas comme un travail – m’aide à continuer à être dans la vie.

Et alors, la honte ?

Alors…

J’ai la sensation de faire partie d’un beau projet qui devrait exister depuis longtemps.

Je sens le besoin de faire connaître ce métier…

Pour qu’un titre adapté soit inscrit sur ma fiche de paye. Pour que nos payes correspondent à nos niveaux de diplôme.

Pour qu’on voit que la présence d’un.e pair aidant.e salarié.e dans une équipe représente une plus-value… Patient.e.s expertspatient.e.s ressources ou médiateurices de santé pairs… non on ne va pas piquer les boulots des autres professionnel.le.s, non ce n’est pas dangereux d’avoir un.e ancien.ne patient.e en psychiatrie salarié.e dans son service…

Il paraît que j’apporte de la fraîcheur, un regard plus authentique, que je fais de la traduction dans les deux sens entre l’équipe et les patient.e.s, que je repère des choses d’une autre façon, que l’équipe a moins l’impression de faire violence aux patient.e.s, que mon savoir expérientiel en santé mentale est profitable au fonctionnement du service, pour la réflexion et pour les patient.e.s.

Bon, j’ai du mal avec les compliments hein, je ne fais pas ma pub, c’est des bouts de phrases que l’on m’a dites, qui me semblent pouvoir illustrer ce que je fais de mes journées.

« Tu as du mérite », « bravo », « ça doit être dur », « je ne pourrais pas faire ce que tu fais. ».

Comme en tant qu’éducateur spécialisé j’entends les phrases là quand je parle de mon travail.

Je me sentais agacé à l’époque de ma formation puis de mon travail d’éduc. C’était un travail difficile mais qui me plaisais plutôt, sans avoir l’impression qu’il soit plus pénible qu’un autre.

Là à l’intérieur de moi, je bouillonne quand j’entends ça. Je me sens très en colère, j’ai envie de me révolter. Mais non… Quand essaye de faire passer un message en le disant agressivement, ça ne passe pas. Pour moi c’est un travail agréable, je ne vois pas pourquoi il me faudrait du mérite, du courage, pourquoi les gens imaginent que c’est dur…

Alors… Je réponds calmement… Je tente d’expliquer ma vision de la réalité des troubles psychiques. Non ce n’est pas la violence ni la dangerosité qui transparaissent. Clairement pas. C’est un truc super humain.

Je me sens bien et utile. J’ai pas honte. Je parle de ce travail. Je vois la méfiance, l’enthousiasme, l’incompréhension, la curiosité sur les visages et les mots de mes interlocuteurs…

Alors la honte face à la question « Tu fais quoi dans la vie ? » ne me concerne plus. Mais elle peut concerner d’autres personnes… alors :

J’essaie de demander aux gens ce qu’iels aiment dans la vie, et non ce qu’iels font… une action n’est pas objectivable, un sentiment est toujours réel et incontestable.

Lee ANTOINE

Médiateur de santé pair, artiste plasticien, éducateur spécialisé.

Le 10 février 2018

Si j’étais invisible [Alex]

Si j’étais invisible, je pourrais écouter les gens parler sans qu’ils me voient. Je pourrais monter dans les avions, les trains, aller où je veux, j’en profiterais pour faire des blagues. Rentrer dans une pièce et disparaître. Il faudrait que le pouvoir d’invisibilité soit autant que je veux. Que je puisse apparaître et
disparaître à ma guise.
Ce qui est intéressant c’est d’écouter des conversations qui ne me sont pas destinées. Je pense que je prendrais l’avion pour le Vietnam. Je profiterais d’être invisible pour ne pas payer l’avion. Et là-bas je voudrais être bien visible pour que ma famille me voie. Je n’y suis allé qu’une fois en trente-huit ans à cause du prix.
Avec ce pouvoir je pourrais y aller deux fois par an, pour le nouvel An vietnamien par exemple.
Je pense que j’agis souvent selon l’image que je renvoie. Si on est invisible, plus besoin de se coiffer, de se raser et de s’habiller. Mais alors, si je suis invisible est-ce que j’existe ?
L’un de nos cinq sens majeurs est la vue. Il faudrait exister par l’odorat, le toucher, l’ouïe. Exister par le goût cela est possible, mais bon.
Alors un monde où je suis invisible est de la pure science-fiction. Alors existerait-il un monde où tout le monde serait aveugle ?
On développerait nos quatre autres sens. Bien sûr c’est encore de la science-fiction, je prends le cas où ce serait la grande crise financière pire qu’en 1929. Pour résoudre la crise il y aurait une guerre mondiale. En ce moment ce sont les Américains qui n’ont plus d’argent. Qui va attaquer les États-Unis ? Ceux qui ont de l’argent et qui prêtent aux États-Unis, c’est-à-dire la Chine, l’Inde, les Saoudiens par exemple. Bon le conflit devient mondial. On se lance dans une guerre bactériologique. On propage un virus qui tue ou qui rend aveugle. Donc tout le monde est invisible.
Pour se dire bonjour les aveugles se touchent les deux mains. Avant la troisième guerre mondiale certains voyants se serraient la main sans se regarder. Le sens du toucher est développé.
Pour trinquer ensemble, non seulement on choque ensemble les verres, mais on fait phalanges contre phalanges.
Il n’y aura plus de voitures. Tout sera automatisé.
Il est vrai que si tout le monde est aveugle, je suis invisible.
Au lieu d’engendrer des chanteurs de la Star Ac’ et des téléfilms américains, on privilégiera les sculpteurs, les vrais musiciens, les masseurs-kinésithérapeutes. L’industrie d’Hollywood sera complètement fermée. L’ère du paraître sera finie. La grande couture ne se souciera plus des couleurs flashy, mais des matières agréables à porter et à toucher.
Alors le fait d’être invisible est intéressant seulement si on peut réapparaître.
Le problème de la cécité peut être guéri si on fait de la chirurgie oculaire. Mais le problème c’est qu’un chirurgien a besoin de ses yeux pour opérer. Alors pendant la guerre bactériologique, les chirurgiens ophtalmo ont été placés dans des bunkers.
La guerre se finit car les épidémiologistes ont des antidotes pour empêcher les gens de mourir mais pas de devenir aveugle.
Dans chaque grand pays, on a deux ou trois chirurgiens ophtalmo qui rendent la vue à quelques personnes élues par le peuple. Il y a de nouveau des pilotes de ligne, des médecins, des coiffeurs, des artistes peintres.
Mais la plupart des gens sont aveugles. Les gens ont des enfants voyants. Ces enfants ont été élevés par des aveugles, ils n’ont pas connu la télévision, le cinéma, les jeux vidéo. Ils connaissent le piano, le yoga, la cuisine, la sculpture. Ils sont les yeux de leurs parents. Ce sont les yeux de la planète.
Si j’étais invisible, je pourrais aussi faire un voyage en avion que tout le monde meurt et que je reste seul sur une île déserte, sans radio, sans téléphone. Je serais invisible, puisque personne ne me verra.
Je ne sais pas si j’arriverais à survivre. Cela sera difficile.
Je crois que dans la vie, j’ai besoin du regard de l’autre. Quand on me dit quelque chose je change mon comportement : je suis vexé, je suis heureux, je ris, je suis triste, je suis rancunier. Mais l’Autre avec un grand A m’aide à vivre.
Je pense que si je suis malade et que j’ai du mal à m’insérer dans la vie socialement, professionnellement et affectivement, c’est que j’ai un problème comportemental vis-à-vis des autres. J’arrive à vivre avec. Alors je ne veux pas être invisible. Je veux exister dans le regard de l’autre. Le regard de l’autre fait souvent mal, mais il nous aide à vivre.
Je crois que si j’étais invisible, je n’existerais pas. Je laisserais des traces de dents dans un pomme, je froisserais des draps, je déformerais un pouf…
Je fais le vœu de rester visible. Il n’y aura plus de guerre mondiale. Ceux qui meurent restent visibles dans nos cœurs et dans nos mémoires.

Alex Tran, concerné par des troubles psychiques

Faut-il se révolter pour se rétablir ? [Agathe]

Souvent, les professionnels, les pairs, les personnes intéressées par la question du rétablissement me demandent comment j’ai fait pour me rétablir de ces voyages répétés dans les univers parallèles de la folie. Alors bien sûr, j’ai acquis une forme de conscience de moi-même, j’ai appris à pratiquer une forme d’observance de moi-même aussi, j’ai écrit sur moi-même, j’ai parlé et me suis vue entendue dans les yeux de personnes qui m’inspiraient énormément de respect et d’amour et qui m’aimaient et me respectaient en retour. Mais sur un plan plus identitaire, je crois que je suis sortie de toutes formes de déni quand j’ai compris que me rétablir était une forme de victoire sur moi mais aussi sur le monde.

Un monde, des institutions qui m’avaient produit comme femme folle, qui avaient réifié un concept d’individu déviant malgré lui en moi, qui avaient matérialisé mon être comme un être fou. Et cette assignation si forte, puisqu’émanant de la société et de mon environnement dans son ensemble, je l’intégrais peu à peu. J’étais dans une forme de marginalité subie, dans un de ces espaces où l’individu est nié dans son essence, un de ces espaces où ce n’est plus lui qui dit qui il est mais les autres et leur norme oppressante.

Et finalement, pour sortir du refus d’avoir vécu des moments de vie parallèle, pour sortir de la négation de mes créations psychiques, il a fallu que j’accepte cette marginalité subie pour me l’approprier et pour mieux la dénoncer. Il a fallu que je me dise que j’étais bel et bien biologiquement marginale, et que ce fait faisait de moi une personne hors système. Et finalement, ce fait d’assumer cette dimension d’outsider, de personne hors des normes, m’a permis de me créer en tant que personne. Il ne s’agit pas là de promouvoir une forme ou une autre d’auto-stigmatisation, mais bien d’assumer la stigmatisation dont nous, les fous et les folles, faisons l’objet pour mieux la dénoncer, pour la mettre en lumière et s’en départir pour ne plus s’embourber dans les oppositions de normalité et d’anormalité, pour ne plus se voir comme individu pathologique, mais bien cerner à quel point même rétablis nous sommes l’objet d’une oppression par l’appareil psychiatrique bien sûr, mais aussi par la société dans son ensemble.

Et il me semble que vivre au milieu des outsiders de ce monde, des marginaux sous toutes leurs formes rejetés ou s’étant eux-mêmes éjectés de la société, m’a permis de me rétablir, d‘entrevoir mon identité, de comprendre ma force, d’avoir le courage de me battre, etc. Et pour finir, je pense bien qu’on ne peut se rétablir réellement sans prendre en compte le regard du monde sur nous, et s’y opposer fermement.

 

Agathe Martin, 38 ans, Paris, usagère-formatrice et webmaster pour le laboratoire de recherche de Maison Blanche, animatrice du blog Comme des fous

Trouble Borderline : Entre déni et ignorance [Mélanie A]

Nombreux articles évoquent aujourd’hui le trouble borderline, appelé également trouble de la personnalité limite, expliquant les symptômes d’un point de vue scientifique mais également neurologique, puisque des études ont prouvé le rôle de l’amygdale dans la dérégulation des émotions. Nous retrouvons également des témoignages, aidant à comprendre et faire comprendre en quoi le trouble borderline est éprouvant au quotidien.

 

Pourtant, aujourd’hui encore, ce trouble reste méconnu, tant par la société que par les professionnels, allant même parfois jusqu’à nier son existence. Pourquoi autant d’ignorance sur un trouble qui touche pourtant 1 à 2% de la population mondiale contre 1% pour la schizophrénie et 1 à 2% pour la bipolarité, deux maladies à titre d’exemple, tout autant répandues mais néanmoins bien plus reconnues ?
« Les gens peuvent parfois croire que je suis normale, mais en réalité, j’ai l’impression de devenir folle. Mes peurs, mes tristesses, mes colères. Rien n’est contrôlable. Tout est toujours surdimensionné, à l’extrême. Parfois, pour un rien, je peux me mettre dans des états lamentables, et finir aux urgences. C’est pas comme si j’arrivais à contrôler, c’est ce que je n’arrive pas à expliquer aux gens. C’est plus fort que moi. J’agis parfois avec automatisme, je ne suis « plus moi », comme dans un rêve, en dehors de la réalité. Peut-être que je fuis, ma propre existence, ou ma vie. En permanence, d’une manière ou d’une autre. Les drogues, les hôpitaux, les tentatives de suicide. Et en parallèle, je peux sourire, et paraitre tout à fait « normale ». Tu croiras alors que je le suis. Et que mon trouble n’existe pas. Au fond, tu ne sauras jamais l’enfer que je vis à l’intérieur. » M.

 

Face à cette désinformation, les personnes souffrantes se retrouvent souvent à errer de psychiatres en psychiatres, de thérapeutes en thérapeutes, sans pouvoir avoir de suivi régulier ni de traitement adapté, alors que beaucoup d’entre elles estiment en avoir besoin.

 

Heureusement, il arrive également que certains patients soient satisfaits et que le suivi se fasse sur le long terme, dans la confiance et l’écoute bienveillante, vers une stabilisation du trouble.

 

Mélanie A, concernée par les troubles psychiques.

 

Hypocrampe insuline [Natacha]

Dans quelle mesure
La porosité de mon crâne
Ne permet plus de tenir le cadre
Postiche à l’hivernal cheveuleresque
Déserteur à l’heure du lit

Dans quelle mesure
La porosité de mes pores
De ma peau blême qui commence
À suer chair de poule
Les abeilles me picorent
Junkie si j’appose des carreaux
De sucre dans le pli du coude

Je me pare
Prédisposée à l’hypo’
Déjà en transe tremblotante
Température en hausse
Je prévois un casse-croûte
À fort dosage en glucose
Les dragées roses à sucer
Don d’ancestraux biloutes

Ma langue anesthésiée par le transfert
Taux au rabais
Susurre le susucre
Hymne au saccharose
Mytho saccharine
Invertie mélasse au grain

Je laisse croître l’hypo’
Trop fièvre pour aller croaquer
Une parcelle oh sugar
Lécher un pot de miel
Boire cul sec une fiasque de sirop

J’attends bouillonnante
De me mettre à nu
Sus mes conneries chimiques
Le vêtement trop humide
Devenu froid glaçant

Je claque me redresse debout
À la hâte spasmée aspartame
Sensations disparates
en quête de sucrettes

Saloperies des morves couenne de porcelet
Jus d’eau gélules en bonbonne
Roses à croquer, à fondre sous la langue
Seringue à schtroumpf et schnouff sous le coude
En-cas d’imprévu
Ivre de coquilles diabétises
Je sombre somnambul’ivre éthylique

Natacha [SNG], artiste-clinique

Tous les cris les SOS [Lee]

Tous ces cris et SOS, ça serait bien qu’ils ne partent pas dans les airs non ?

Allô ? Oui bonjour, le système de santé en France est malade.

Les murs ont des oreilles, mais surtout les oreilles ont des murs…
Des murs qui devraient être détruits, qu’on vire ces parpaings au marteau piqueur.

Ce n’est pas une généralité, c’est une expérience personnelle passée…
Mais… Quand on hurle à l’intérieur de soi, quand on se retrouve à hurler à voix haute…
On a besoin que les oreilles soient grandes ouvertes.
On a besoin que les signes de détresse soient entendus…

Quand je demande à avoir des rendez-vous psy plus rapprochés et qu’on me répond : « on se revoit dans un mois »… Les oreilles ont des murs blindés.
Parce que non, quand je demandais de l’aide, quand je tirais la sonnette d’alarme,
Quand j’avais besoin d’être protégée de moi-même…
J’avais besoin d’oreilles grandes ouvertes, pas d’un mur entre le médecin et moi.

C’est violent un mur.
A travers un mur on ne se voit pas, on se s’entend pas, on ne se comprend pas.
Et surtout, quand on crie et qu’on lance des SOS, on n’est pas toujours en capacité d’escalader ce satané mur.

Je me suis retrouvée à chercher des non-murs dans tous les sens avec l’énergie de la colère.
L’énergie et l’espoir qui me restait.
Vous imaginez monter toutes les montagnes du monde afin de trouver un non mur ?
Pour trouver des oreilles sans parpaings ?
C’est en partie ça la lutte pour survivre et se rétablir…

Elles existent ces oreilles grandes ouvertes. Elles existent. Mais c’est comme un parcours du combattant pour les dénicher.
J’ai la chance d’avoir trouvé des grandes oreilles sans mur. C’est rare et précieux.

Je suis d’accord avec le terme de « survivants de la psychiatrie »… Il faut survivre au non espoir de rétablissement qu’on nous envoie à la gueule. Survivre face aux murs. Survivre quand on a commencé à franchir le mur et qu’il faut sauter de l’autre côté. Ma vie a failli s’arrêter à cause d’oreilles murées.

Essayer essayer essayer tout le temps… en prenant le risque de se fracturer trois jambes et deux nez.
Et…

Quand j’ai enfin trouvé un service d’urgence aux grandes oreilles… j’ai senti qu’après quelques visites dans leur regard, il y avait un sentiment profond d’impuissance.
Oui j’allais aux urgences quand j’allais MAL. Donc non, ils ne me voyaient pas dans la vie de tous les jours quand j’allais bien, que j’allais en formation d’éducatrice spécialisée, quand je dessinais, faisais du bénévolat, sortais avec des amis, chantais, dansais, écrivais.
Je comprends qu’en me voyant « en mauvais état » à chacune de mes venues, dans la tête des équipes je ne progressais pas, je n’allais pas mieux, qu’ils tournaient en rond, que l’utilité de revenir n’était absolument pas pertinente, que j’étais incurable. Alors on me balance que, soit je vais bien et je reste chez moi, soit on m’envoie en hospitalisation sur mon secteur de psychiatrie…

J’ai une difficulté à être modérée. J’ai une difficulté à ne pas avoir un résonnement dichotomique, à ne pas voir tout en noir et blanc. Les 50 nuances de gris… c’est pas encore ça. Alors quand je proposais une solution grise : passer une soirée ou une nuit aux urgences le temps que la crise passe, et qu’on me répondait une solution blanche ou noire… J’étais désespérée… Parce qu’à mon sens il y a besoin de lieux gris, d’entre deux…

La direction de l’hôpital Ville Evrard, qui montrait son CAC (centre d’accueil de crise) d’Aubervilliers comme un modèle, un lieu exemplaire, vient de supprimer la possibilité d’accueil de patients le soir et la nuit… HOP, au changement d’internes le 2 novembre 2017, la direction décide de ne plus payer un médecin de nuit… Donc à Aubervilliers, si vous allez mal, vous avez intérêt à ce que ce soit entre 10h et 17h, sinon tant pis. Parce que les CAC ne sont pas obligatoires, ils coutent de l’argent, et que l’idée que la direction a en tête est de fermer le CAC à terme. (et que le psychiatre de garde le plus proche n’est franchement pas proche). Mais merde ! Ce CAC c’est du gris. Ce CAC évite nombre d’hospitalisations. Ce CAC, rien qu’en existant, permet aux patients de la ville d’être rassurés quant au fait qu’ils vont être bien accueillis si jamais le besoin est là. Sérieusement… Ouvrir le CAC aux horaires du CMP est absurde. Les infirmiers sont dépités, ils n’ont même pas le droit d’ouvrir les portes pour un entretien infirmier après 18h, parce qu’il n’y a pas de médecin… Bref, il va falloir faire une belle pétition ou autre… Crier, lancer des SOS…

Là, les cris et les SOS pour militer pour du gris partent dans les airs pour des histoires budgétaires.
La sécurité sociale est faite pour être un trou, un an après sa création on parlait déjà de trou de la sécu, c’est la force de la France mais…
Forcément, la psychiatrie n’est pas une priorité… et puis les malades, est ce qu’on peut vraiment les croire ? Pourquoi on écouterait leur parole ? De quel droit ils demandent de virer les murs des oreilles des médecins et des administrations ?

Je passe mon temps à aller à des formations et à des colloques sur les thématiques de la santé mentale et sur la place des usagers dans les systèmes de soin. Ya des paroles, des jolies paroles qui font plaisir à entendre et qui rassurent. Désolée, là tout de suite je ne suis pas optimiste dans ce que j’essaye d’écrire maladroitement. Penser, réfléchir, se questionner, échanger… oui. Quand est-ce qu’on agit ? Au boulot les gars !

On n’entend pas la souffrance ? On n’entend pas les cris et SOS, même timides et non verbaux ? Aude CARIA a dit aujourd’hui, « le pouvoir il ne se donne pas, il se prend ». Alors il faut se révolter, s’unir, agir…

TOUT le monde a droit à des soins de qualité, TOUT le monde a le droit d’être entendu avec de grandes oreilles, les murs doivent tomber entre les « professionnels » de santé mentale et les « usagers » (qui sont aussi souvent des professionnels hein…)

Alors quoi ? On n’a pas de pioche ? C’est compliqué d’aller louer un marteau piqueur ? Ça fait du bruit ? Ça dérange ? Oups, si les usagers prennent le pouvoir ça veut dire qu’ils existent et sont des humains ?! Ça veut dire que les « professionnels » de santé vont devoir adapter leur positionnement de toute puissance ? Waouh, c’est effrayant hein ! Des fous à qui on donne de la valeur à leur parole !

S’il vous plaît, « professionnels » des secteurs sanitaire et social, gardez ou trouvez avec envie les murs loin de vos oreilles… L’expression des cris et des SOS peut être subtile.

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Lee ANTOINE

Artiste plasticien, éducateur spécialisé,

médiateur de santé pair.

La psychiatrie et ses déboires…

La perte d’un être cher, un divorce, la perte d’un emploi, un accident ou une maladie physique grave, ou de naissance, voir aussi l’abus de drogues sont des événements déclencheurs et la raison du handicap psychique.

De là, l’individu malade fait en général une crise où le sujet atteint ses limites et « explose », est à bout ce qui peut, de se faire hospitaliser dans un hôpital psy où on est enfermés, sous verrou pour ceux qui sont considérés hors de la norme. Ainsi par l’hôpital psychiatrique, on remet des sujets qui peuvent potentiellement, comme vu lors d’une crise, être dangeureux, dans la norme calme et fatidique de « Big brother is watching you ».

L’hôpital psychiatrique engendre une rupture avec le réel, même si c’est bien entendu pour remettre quelqu’un dans la norme.

Chaque être humain malade psychiatrique se forge dans son esprit une interprétation personnelle vivace du Monde. Mais, et cela n’est pas évident pour n’importe qui, leur mental est bien plus complexe que pour les gens sans handicap ; Car au dessus de la réalité et de la vision qu’a l’individu de celle-ci, le malade affabule et peaufine un autre monde, imaginaire, ou différent du monde « réel »(bien que ce soit le même pour tout le monde, gens « normaux » et handicapés) seulement pour quelques détails et font qu’il y a plus de dimensions à la réalité que pour d’autres. Même si elle n’est peut-être qu’imaginaire.

L’hôpital psychiatrique est un lieu, pour les patients, où l’on se confronte à d’autres malades placés là bas différemment, mais tout simplement, mis à l’écart de la société dans un asile sous contexte d’emprisonnement. « La prison moderne » j’ai toujours aimé appeler cet asile, car je me suis là bas toujours senti emprisonné, et moderne, car cela date d’un peu plus d’un siècle qu’on étudie les médicaments psychiatriques sur nous, et doser le sommeil…

Le psychiatre force le patient a absorber une dose précise et régulière de médicaments semblant affecter l’humeur.

les psychiatres exercent leur puissance et leur suprématie sur le patient par ce biais.

En réaction à cette injonction thérapeutique, le patient souvent se fournit des médicaments en pharmacie, ceux ci étant gratuits pour les patients français.

La prise de médicaments entraîne une accoutumance, et même quelquefois une dépendance, avec notamment l’effet de camisole chimique, et parfois, pour ceux sédatifs, une privation de sommeil si la prise du traitement n’a pas été effectuée.

Il existe des psychiatres privés et publics qu’on voit pour un rendez vous médical (on en sort avec une ordonnance) minimum une fois par mois et parfois deux voire quatre fois par mois. Et le psychiatre est attribué par la société (soin de santé publique) au patient malade, et le suis de sa première consultation, aux suivantes, espacées chronologiquement de la même période de temps que voulu et décidé conjointement avec le médecin.

Myrmounet,

Patient impatient

#DisMaman c’est quoi un schizo?

On lance une campagne virale pour changer les regards sur la schizophrénie, sur une suggestion de l’association Schizo?…Oui! A vos partages!

schizo dédoublement

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« Le témoignage » par Léa Kasse

témoignage léa kasse

Le docteur Baudrillard était assis en face de Rémi dans la petite salle de réunion au cinquième étage du pavillon C de l’hôpital. L’éclairage au néon donnait aux deux hommes un teint blafard. Rémi saisit son gobelet en plastique et avala une gorgée de café.
« C’est du jus de chaussette », dit-il en faisant la grimace. Baudrillard ne releva pas et poursuivit son monologue, ce jus de chaussette était depuis longtemps son pain quotidien. Rémi était fasciné par cet homme qu’il considérait comme le précurseur de la psychiatrie de demain. Une psychiatrie qui reconnaîtrait aux patients la capacité à apprivoiser leur maladie pour se réinsérer dans la société.

« Il nous faut des témoignages, déclara Baudrillard. – Des patients doivent venir raconter leur parcours pendant le forum ! La journée doit être ponctuée par des d’histoires poignantes qui prouvent à la communauté médicale que nous ne sommes pas des rêveurs ». Continuer la lecture de « « Le témoignage » par Léa Kasse »