Oups… [de Lee Antoine]

Ça fait dix ans.
La première expérience de patiente hospitalisée en psychiatrie.
Il y a dix ans, j’avais alors 17 ans.
Ca fait quoi la première fois en psychiatrie ?
J’y étais envoyée de force, j’étais révoltée, en colère, soulagée aussi.
Soulagée de ne plus avoir à gérer seule ce qui se passait dans ma tête.

Plus de trois ans que j’allais (très) mal.
Personne ne voyait rien, ou ne voulait rien voir. (Ou presque)
Pourtant… scarifications, perte de poids importante, prise des toxiques, prises de risque en général.
Puis BAM, tentative de suicide. Réanimation, post-réanimation, hôpital psychiatrique.

Avant la tentative de suicide,
Personne n’avait écouté mes mots qui sortaient de tout le corps sauf par la voix.
C’est dommage de se retrouver là.
Ce n’est pas une solution, mais c’était ma solution.
La seule qui me venait là, au moment-là, en sortant du lycée.

Je n’arrive pas à compter le nombre d’hospitalisation.
Plus que vingt, moins que cinquante.

C’est une amie et des profs qui ont d’abord remarqué que quelque chose n’allait pas.
D’où le « ou presque ».
Quand une amie de 16 ans à l’impression de se retrouver seule à essayer de comprendre ce qui se passe,
C’est du « ou presque ».
Quand une CPE demande qui est le monsieur bizarre qui vient te chercher en voiture à la sortie du collège c’est du « ou presque ».
Quand une prof de sport remarque que tu as un sac à dos de rando pour aller en cours, c’est du « ou presque ».
Du « ou presque » qui fait du bien mais du « ou presque » qui ne suffit pas.
Qui ne suffisait pas au moment-là.

Je me suis sentie seule.
J’étais sure de ne pas parvenir à tenir pour rester en vie jusqu’à mes 18 ans.
J’étais sure que c’était impossible.
J’ai 27 ans.
C’était impossible de tenir seule jusqu’à 18 ans, jusqu’à 19 ans, jusqu’à 20 ans…
Après 20 ans c’était difficile de tenir seule, mais possible avec des efforts continus et effrénés.
Après 22 ans c’était assez compliqué, mais gérable de tenir seule.
Après 24 ans c’est possible de tenir seule, avec un peu de soutien.

Par « tenir seule » j’entends, sans hospitalisation. Sans aller de façon répétée et très fréquente aux urgences pour me protéger de moi-même.
Mais pas seule pour de vrai, pas objectivement. Mais seule dans le ressenti… se sentir seule.
Parce qu’il y a les ami.e.s.
J’avais des ami.e.s, j’ai des ami.e.s.
Ils étaient là, ils sont restés, ils sont toujours là, ne sont pas partis.
Des ami.e.s dont l’amitié inconditionnelle.
C’était aussi possible pour moi de tenir seule car je savais qu’ils n’allaient pas partir.
Ils constituaient alors, et toujours, une base stable et rassurante.
Je suis aussi devenue pour eux une base stable et rassurante je crois.

Quand dans ta tête tu vois des images violentes qui ont l’air réelles et qui font de la propagande pour que tu te fasses du mal, c’est important la base stable.
Quand tu as l’impression que tout le monde va t’abandonner, que tu es un monstre, que la terre entière te déteste, et que tes émotions sont toujours décuplées, une base stable ça te sauve.

Et puis, au fur à mesure, j’ai appris à dire, à parler, à comprendre et à expliquer ce qui se passait en moi. Ca a pris des années. C’est bon, c’est acquis, pas de retour en arrière de prévu. Surtout, j’ai pu choisir mes soignant.e.s, en trouver qui semblaient comprendre mon cerveau, et n’avaient pas l’intention de me laisser tomber, qui me croyaient, qui entendais ma souffrance.
Ça aide à parler, parler pour de vrai, pas juste pour meubler le silence.

Au début, ou du moins parfois, j’ai reçu dans la figure des « on ne peut plus rien faire pour vous », « vous poussez les équipes à bout », « vous n’êtes jamais contente », « ce que vous dites ce n’est pas vrai, vous le fantasmez », « vous n’irez jamais mieux ». Et BAM dans la tronche.
Le changement fait du bien dans les cas là.

Entendre un médecin qui a de l’espoir dans le fait que je puisse me sentir mieux et vivre la vie que j’ai envie de vivre, entendre des patients qui disaient aller mieux et m’ont soutenue, soutenir des patients, faire différentes formations, rencontrer des équipes bienveillantes en hospitalisation, avoir un pouvoir décisionnel sur le choix de mon traitement, observer que mes attentes, envies, désaccords sont entendus. Et hop, d’un coup ça va mieux quand on me fait confiance… ça m’a appris beaucoup.

Au fur et à mesure, j’ai appris…
A mieux repérer l’arrivée prochaine de moments de « moins bien ».
A ne plus être dans un état de survie, même si la lutte et la vigilance restent présentes.
A prendre soin de moi.
A m’écouter.
A trouver un soutien adapté.
A accepter d’exister.
A créer mes propres outils pour maintenir mon processus de rétablissement.
A vivre en fait.

Ça n’empêche pas les moments de moins bien, mais les moins bien sont moins bas.
Ça n’empêche pas les hospitalisations, mais elles sont à ma demande, préparées, discutées, pas dans l’urgence, et libres.
Ça n’empêche pas la prise d’un traitement médicamenteux, choisi, accepté et ajustable.
Ça n’empêche pas des rendez-vous avec un psychiatre, même dans les moments où je me sens bien.
Ca n’empêche pas d’être en vie « pour de vrai » non plus.

Pour moi le rétablissement est non linéaire, et c’est un processus, j’y acquiers des compétences, mais je n’y perçois pas d’aboutissement, pas pour le moment.

Aujourd’hui je vois, à une journée de conférences autour de la santé mentale…
Laurence, auteure du blogschizo être écoutée attentivement par des centaines de soignants, Céline qui travaille au CoFoR en boucher un coin à toute l’assemblée et reconnaître des personnes touchées par les troubles psys comme des « personnes significatives » dans sa démarche de rétablissement. Des « usagers » avec une expertise au même niveau que celle des autres personnes plus communément invitées à ce genre de conférences.

Dans quelques jours, 31 personnes, ancien.ne.s patient.e.s en psychiatrie, vont commencer à travailler comme médiateur.rice.s de santé pair.e.s dans des équipes de psychiatrie, pour apporter aux lieux (patients et soignants), leurs compétences acquises par leur vécu de patient.e.s, étant rétabli.e.s ou dans un processus de rétablissement.

Mais alors, les fous ont la parole, on les écoute, on prend en compte leur expertise ?

Ah mais on est des humains en fait ?

Pardon, on n’était pas au courant, désolée j’avais pas compris !

 

Claire Antoine,

Artiste plasticienne et éducatrice spécialisée,
Bientôt en exercice en tant que médiatrice de santé paire.

Vous autres – épisode 9

Vous autres revient par intermittences et continue au moins jusqu’en 2018 !

Vous avez manqué les premiers épisodes…

Le reporter avait réveillé quelque chose en moi de l’ordre de la honte, de la culpabilité et peut-être même du dégoût de moi-même. C’était vrai que je n’avais jamais réellement été utile à cette société, je vivais à se crochets et en plus la haïssais un peu quelque part. Mais il me semblait bien que d’être entretenu par un système d’aide sociale se payait autrement que financièrement. Déjà, il était clair que je vivotais, je n’étais pas bien riche. Mais en plus, s’exerçait sur moi un contrôle social, une forme de tutelle de mes faits et gestes qui m’était assez insupportable. Comme si, ces petites sommes d’argent versées chaque mois, me retiraient une part de ma liberté. Comme si, parce qu’on me donnait on s’octroyait des droits sur moi et sur ma façon de mener ma vie. Alors oui, pour les braves gens, tout somme d’argent a sa contrepartie, et c’est peut-être partiellement légitime. Mais il me semblait parfois que ce contrôle débordait un peu et qu’il envahissait de nombreux domaines de mon existence… Un peu comme avec les enfants… Les parents donnent trois sous d’argent de poche et s’octroient des droits incommensurables sur la vie de leur rejeton. Finalement, tout se paye, c’était clair. Ce qui n’est pas soldé par du travail se retrouve soldé par du pouvoir exercé sur celui qui reçoit la mendicité. J’avais parfois le sentiment d’être non pas ce qu’ils nomment un assisté, ni même un cas social, mais bien un sous-homme, qui parce qu’il ne peut subvenir à ses besoins par un travail, perd son statut d’individu libre et autonome. Comme si, parce que je ne travaillais pas, je n’étais plus un citoyen et qu’il fallait me faire payer ce retrait involontaire du système. J’avais une maladie, invalidante, handicapante, qui m’avait contraint dans les marges de la société. Et en plus, on me faisait payer humainement cet exclusion, cette marginalisation subie. Ils ne voulaient pas que je travaille, jamais ils n’auraient créé des conditions me permettant de faire quelque chose d’utile, mais en plus de ce refus de m’intégrer à une place que je pourrais tenir, ils me reprochaient de ne pas réussir dans des conditions pour moi impossible. Non seulement la société ne me faisait pas de place adaptée à ce que je suis mais en plus elle me condamnait pour incapacité à tenir dans un moule pas à ma forme. Ça me rappelait cette citation d’Einstein, sur le poisson rouge et l’intelligence. J’étais moi et on me demandait d’être quelqu’un d’autre pour être respecté et admis dans le sérail des gens convenables. Tout ça pourrait encore me révolter, mais j’y étais tellement accoutumé que ça m’attristait seulement. Je savais que notre monde ne changerait pas de mon vivant. Dans cette vie, on fabriquait des cases moulées, on formatait ensuite les enfants pour qu’ils puissent plus tard entrer au forceps ou non dans ces cases pré-moulées. Mais chez moi le formatage avait fait dérailler la machine. Et aucune case ne pouvait plus me correspondre. Je me retrouvais ad vitam aeternam dans la case prison du Monopoly. Pourtant, si l’on prenait le parti de dire que tous doivent être utiles et que l’on doit tirer bénéfice de chacun en construisant tous notre propre case à notre forme initiale, on en serait peut-être pas là. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, je n’imagine pas le nombre de personne sans case disponible… De nombreux handicaps médicaux, sociaux, politiques, ethniques etc., font qu’aucune case ne correspond à une grande partie de la population.

Pour ma part, j’avais accepté d’être marginal subi, j’avais compris que ce monde ne voulait pas de moi. Ce n’était pas moi qui l’avait rejeté mais bien lui, et il me le reprochait. A l’usure, ce comportement du système m’avait fait admettre que j’étais biologiquement inadapté à cette folie furieuse du 21ème siècle, et la révolte que cette condamnation sociale sans procès avait générée m’avait rendu marginal par choix. Je ne voulais plus de ce monde. Alors oui, il ne voulait pas de moi, mais il m’avait trop écœuré pour que je puisse encore vouloir de lui. Du coup, j’étais marginal par choix et par contrainte, mais de fait je ne pouvais que l’être.

Demain, je serais peut-être ici, ou en prison, ou dans mon petit appart que dans sa grande bienveillance, ce monde qui me rejetait avait bien voulu me concéder moyennant une visite hebdomadaire d’un inspecteur de ma salubrité. Alors oui, j’admirais un peu cet ex-reporter de guerre, futur critique littéraire, parce qu’au fond peut-être avais-je encore un peu envie de faire partie de ce monde par moment.

Vous autres – épisode 8

Un nouvel épisode de « Vous autres » qui durera plus longtemps qu’un été !!!

Vous avez manqué les premiers épisodes…

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours que la jeune fille avait tenté de se suicider avec mon rasoir. Depuis, elle s’était remise et il me semblait même que cette tentative d’en finir avait éveillé en elle comme une envie de s’en sortir. Cette mise au pied du mur avait peut-être, dans un sursaut de révolte et de colère, réanimé cet instinct de survie qui nous tient vivant. Je n’avais jamais réellement songé à me suicider, j’étais bien trop dépendant de la vie pour ça. J’y avais pensé, qui n’y a jamais pensé, mais je crois bien que cette pulsion irrépressible de ne pas mourir, de ne pas souffrir et de ne pas disparaitre, était bien plus forte que mon pseudo-désir d’absolu dans la matérialisation de la fin romantique de ma vie. Il parait qu’il y a une grande part d’égo dans la mise à mort de soi-même. Comme un dernier sursaut de moi sur terre, qui condamne les autres et nous glorifie au passage… C’était quand même un truc bien malsain de se tuer. Bien malsain et bien lâche. Car finalement, si l’on souffre de ce que le monde nous fait, c’est le monde qu’il faut tenter de tuer. C’est tellement plus facile de se tuer soi, être qui n’opposera aucune résistance plutôt que l’autre avec qui il va falloir engager un combat, qu’en ce sens le suicide c’est de la lâcheté et de la haine criée au monde. Finalement, je crois bien que l’adversité tue ou renforce. Moi, elle m’avait renforcé un peu, suffisamment pour rester en vie malgré tout ce qui avait pu s’y passer dans cette vie… Mais je ne préfère pas parler de moi, je ne le fais jamais, je fuis les psychiatres, les psychologues qui veulent me faire remuer cette merde qui me colle encore aux pieds. Si je parle, elle va me remonter le long des jambes et peu à peu atteindre mon cœur et mon esprit. Non, je ne dirais rien… Pour l’heure… Ces méditations matinales, un peu avant sept heures, se faisaient le ventre vide. Je n’avais dans mon placard que du café soluble, et des clopes. Donc je buvais ces nescafés tièdes et fumais clope sur clope jusqu’à huit heures trente : heure du petit déjeuner, meilleur moment de la journée. Je fus tiré de ma torpeur après probablement trois quart d’heures de cafés-clopes par mon ami, l’ancien reporter de guerre, qui venait glaner ce que je pouvais lui offrir. Les couloirs étaient encore sombres et déserts. Quelques patients hagards déambulaient. D’autres discutaient en attendant devant la porte du réfectoire avec plus d’une heure d’avance l’ouverture des portes.

  • Tu as un café ? Me lança le reporter de guerre.
  • Ouais, viens.

Il avait vite compris qu’on pouvait taxer des cafés ou des clopes aux autres lui. Ça faisait à peine deux semaines qu’il était là, et il avait toujours un truc à manger, des clopes, un truc à boire. Il savait y faire pour manquer de rien. J’acceptais quand même de le dépanner, c’est toujours un peu rude cette attente du petit déjeuner le ventre vide dans cet univers pas loin de l’hôtel du film Shinning. Le petit môme sur le vélo en moins.

  • Alors, quoi de neuf ? Lui demandais-je.
  • Ben, pas grand-chose. Ils vont surement me reprendre au journal. Mais plus sur le terrain. Je vais faire des critiques de livres. Je m’y connais un peu en livres d’actualité, pas en romans ni en poésie ni en essai, mais en bouquins de journalistes, ça va.
  • Ah, c’est bien. Tu seras peinard. Rétorquais-je, un peu admiratif mais faisant tout pour le cacher.
  • Oui, c’est bien. Et toi ? S’enquit-il à ma grande surprise.
  • Moi, je ne sais pas, tu sais ma vie, c’est l’hôpital, la prison et chez moi à rien faire de temps en temps. Tout ça successivement et dans le désordre… Quand je ressors je bouge plus. Pas de conneries, pas de taf, surtout rien faire, rester chez moi peinard et pas retomber. C’est ma seule préoccupation…
  • Ah, mais tu ne veux pas travailler ?
  • Je ne sais pas, j’ai jamais essayé… J’ai le sentiment que c’est pas pour moi, je suis pas comme vous, comme toi, comme tous ces gens. Ils sont bizarres. Et ils veulent pas de moi.

Les mots de Sabrina sur les TCA

Sabrina nous fait le plaisir de contribuer à Comme des fous ! Son expérience dans le domaine des Troubles du Comportement Alimentaire parviendra sûrement à aider celles et ceux qui peuvent être concernés. Commentez, partagez !

Chers lecteurs et lectrices du blog Comme des fous,

Joan, après avoir lu certains de mes écrits, m’a sympathiquement proposé de contribuer à l’écriture de son blog. Un blog dédié à changer les regards sur la folie, et que je trouve aussi riche qu’utile. Oui mais voilà, je ne veux pas me disperser… Oui mais voilà, il me semble que j’ai des choses à dire sur la santé mentale et pas seulement les tca 😉

Pour me présenter brièvement j’ai souffert une quinzaine d’années de Troubles du Comportement Alimentaire (anorexie-boulimie). Un parcours chaotique, différentes hospitalisations : à l’âge de 25 ans je passerai un an enfermée à l’hôpital de mon secteur pour « cause de péril imminent ». Voici une interview que j’ai livrée au Parisien à ce sujet : article.

En rémission j’ai fondé l’association de lutte contre les troubles alimentaires SabrinaTCA92 qui était parrainée par le Pr Michel Lejoyeux (psychiatre et addictologue). Le Pr Lejoyeux est également le préfaceur de mon livre témoignage « L’âme en éveil, le corps en sursis » paru en 2014 aux Editions Quintessence. Au cours de ces deux années et demies (allez on va dire trois) je me suis formée en parallèle. J’ai participé à des actions du Psycom et bénéficié de formations. J’ai suivi le D.I.U « santé mentale dans la communauté » (vous trouverez mon mémoire sur le site du CCOMS). Je me suis aussi intéressée aux thérapies brèves (je suis devenue praticienne en hypnose ericksonienne et en pnl).

Ma formation initiale c’est le market et la com. Malgré mes tca j’ai passé mon bac en ayant loupé 6 mois de cours, obtenu différents diplômes et jusqu’au Master Marketing et Publicité toujours sans années de retard, en séchant les cours, en soutenant mon mémoire alors que j’étais hospitalisée. Professionnellement on peut dire que j’ai galéré ensuite, les tca rendant compliqué l’accès aux postes auxquels j’aurais sans doute pu prétendre.

En mai 2017 j’ai publié « Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir » (Editions La Providence). Je vous invite à lire au moins la magnifique préface du Dr Alain Perroud (spécialiste des tca) et la postface du Dr Alain Meunier qui m’a fait connaître une charmante équipe celle de l’association La Note Bleue avec qui je collabore régulièrement. J’ai tenu à expliquer au début de ce livre en quoi le fait d’aider ne m’a jamais fait oublier l’importance de mon propre suivi. C’est à trente ans passés que j’ai franchi les portes d’un psychologue (auparavant j’étais un peu fâchée avec la médecine suite à mon incarcération de 2006…). J’ai enchaîné avec une seconde thérapie, une thérapie ACT qui m’a fait travailler sur mes valeurs. Nous avons pas mal travaillé sur le trauma de mon hospitalisation et aujourd’hui je continue de le faire car je suis en psychanalyse ce qui me permet de mieux comprendre mon histoire et apaiser encore un peu plus ma colère. Depuis plus d’un an j’accompagne aussi des personnes confrontées aux troubles alimentaires je le fais en collaboration avec des professionnels de santé aussi compétents que bienveillants et je me fais superviser pour cela. J’apprécie beaucoup d’échanger ainsi avec des psys qui reconnaissent à sa juste valeur le savoir expérientiel. Ce savoir expérientiel que l’on peut le transformer en connaissance. Ce savoir qui est aussi et surtout très complémentaire au savoir scientifique des soignants, l’un ne pouvant se substituer à l’autre.

Des psys j’en ai vu plus d’un. Certains m’ont aidée, d’autres m’ont démolie, et puis la plupart reconnaissaient être un peu paumés face à mes troubles (c’est déjà bien de le reconnaître lorsque c’est le cas !) Des étiquettes on a essayé de m’en coller plus d’une aussi : un tel parlait de troubles de l’humeur, de personnalité borderline etc. Au final je n’ai eu à porter que l’étiquette anorexique et croyez-moi c’est suffisant ! Bien sûr il y a ceux pour qui j’ai juste fini chez les fous avec toutes les représentations que cela entraîne mais ceux-là je vais les mettre de côté je m’adresse ici à des personnes s’intéressant un minimum aux troubles dits « psys » et qui connaissent un peu les mécanismes par lesquels on peut vite se retrouver enfermé (et abruti de médicaments par la même occasion). Enfermée dans une chambre de quelques mètres carrés, privée de tout lien social, parfois attachée, gavée, je n’embêtais pas le monde avec des troubles qu’on ne comprenait pas et qu’on ne parvenait pas à soigner. La méthode forte m’a sauvée certes mais à quel prix ? J’ai mis près de 10 ans à me reconstruire…

Je voudrais revenir sur le diagnostic pour les problèmes de santé mentale :

Le Dr Alain Perroud explique dans sa préface qu’il est « si important de s’adresser à la personne vraiment et pas seulement à sa maladie. »

Pour ma part je dirai que ma démarche n’a pas pour but de banaliser le symptôme (je sais toute l’importance de bénéficier d’une prise en charge rapide et efficace). Un diagnostic qui doit être posé dès l’apparition des premiers signes permet de réagir rapidement et offre la possibilité à la personne malade de s’en sortir plus tôt. Sinon la maladie s’installe et finit par se chroniciser.

Malgré cela, « Se définir en fonction de sa maladie, « je suis anorexique » empêche la personne malade de plonger en elle pour constater qu’elle dispose en elle de nombreuses ressources pouvant lui permettre d’aller mieux mais surtout qu’elle est bien plus que sa maladie. En d’autres termes, l’anorexie ne fait pas la personne anorexique. » (Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir).

Ceci est vrai pour bon nombre de maladies mentales. Parfois les malades se retrouvent « enfermés » dans un état et le diagnostic soulève des questions. Effectivement, nous ne sommes pas malades « ou » guéri(e)s, car, entre les deux, nous sommes vivants et puisque nous sommes en vie autant vivre le mieux possible.

Le rétablissement1 est une manière de penser la santé comme un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité2.

C’est sur cette notion de rétablissement (ainsi que sur l’empowerment) que j’essaie d’insister dans mon dernier ouvrage car, excusez-moi, j’ai toujours préféré parler santé et santé mentale que de maladie 😉

Ce que je peux dire aux personnes malades c’est que le rétablissement c’est un petit pas chaque jour. Cela prend du temps et cela signifie devenir « acteur » de sa guérison. C’est donner un sens à la maladie qui n’en a pas initialement. On ne choisit pas d’être malade. On peut choisir par contre de se rétablir. Ce n’est pas oublier que la maladie est là, qu’elle fait partie de nous et qu’elle nécessite de se soigner, mais c’est choisir de se concentrer sur ce qui est important pour nous, sur ce qui a du sens et investir tous les domaines de sa vie qui nous permettent de nous sentir mieux.

Pour les personnes anorexiques je rappellerai juste que vous n’êtes pas un chiffre sur une balance ! Vous êtes bien plus que cela. A vous de trouver quels sont vos talents et de vous exprimer. Car il y a tellement de façon de s’exprimer que par la souffrance…

Un dernier point : vous n’êtes pas fous/folles.

Sabrina Palumbo

http://corps-et-ame-en-eveil.com

  1. Le recovery (rétablissement) est une démarche personnelle de réappropriation de pouvoir. C’est un courant actuellement dominant en matière de transformation des services et politiques de santé mentale un peu partout dans le monde, en particulier dans les pays anglo-saxons, par exemple en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, en Irlande, aux États-Unis et au Canada.
  2. Définition de la Santé selon le préambule de 1946 à la Constitution

Le grand renfermement – Episode 2

Ravie de voir un psy parler de cette façon !

Rappelons que les hôpitaux psychiatriques sont plus des lieux de privation de liberté que de de soins, que la façon dont les politiques abordent la maladie psychique ne fait que renforcer cet éloignement du soin et ce rapprochement de la contrainte.

Oui ! la psychiatrie est un outil de gestion de populations potentiellement dangereuse :

« Sur 36 000 personnes interrogées dans l’enquête « Santé mentale en population générale », plus de 75% associent les termes de fou et de malade mental à des comportements violents et dangereux. » selon JL Roelandt et d’autres chercheurs associés sur cette étude portant sur la France de 2010.

Dans ce contexte, comment se faire élire sur la base d’un regard bienveillant sur ces fous ? Comment parler de soins, d’aide et d’accompagnement à destination d’indésirables, que finalement la société préférerais ne pas avoir en son sein.

Avec cette approche de psychiatrisation des extrémistes religieux, on retourne tranquillement vers le grand renfermement dont parlait Foucault dans son Histoire de la folie à l’âge classique, vers la mise à l’écart, l’enfermement conjoint de tout ce qui dérange l’ordre social et moral, vers l’assimilation de tout ce qui « ne file pas droit » à un même statut celui d’exclu enfermé. Et nous y arrivons peu à peu…

Et si les fous dérangent l’ordre rationnel et social de nos sociétés, si les « criminels » dérangent l’ordre capitalistique et parfois social, si les réfugiés qu’ils soient économiques ou politiques dérangent l’ordre capitalistique et social de l’Occident, c’est bien parce qu’ils osent y mener une vie marginale hors des canons de la société, et qu’ils refusent pour des raisons biologiques pour les premiers – sortes de résistants biologiques à l’ordre établis -, pour des raisons économiques et politiques pour les seconds et pour des raisons de survie digne pour les troisièmes ; le jeu de cette société qui fabrique des êtres vivants formatés à entrer tel un rouage parfaitement usiné dans la mécanique sociale.

Et finalement, nous revenons – si nous en étions sortis par l’apparence d’une différenciation de traitement en morcelant les institutions : prison, hôpital psychiatrique, et centres de demandeurs d’asile – à ce traitement unique pour des populations qui finalement n’ont qu’un point commun : celui de déranger un système dont ils ne peuvent ou ne veulent pas faire partie.

En bout de course, le fou ne peut faire partie du système, le « criminel » ne veut faire partie du système, et le réfugiés tente de faire partie d’un système qui ne veut pas de lui. On en arrive alors naturellement… à la mise en détention de ces populations non utiles à l’économie et au social.

Ces vies marginales, ces vies nues peut-être au sens d’Agamben, sont bel et bien celles de ceux que la société ne veut plus et qu’elle exclue et, ne l’oublions pas, qu’elle enferme toujours. Le centre de déradicalisation constitue le quatrième exemple de cet enfermement généralisé de celui qui s’exclu ou est exclu. Exemple d’une société qui ne sait traiter autrement que par des institutions disciplinaires ce qui lui échappe. Ce qui lui échappe apparait donc par définition dangereux pour elle, dangereux pour sa survie idéologique et matérielle, et bien sûr doit apparaitre comme une menace aux yeux de ceux qu’elle souhaite conserver en son sein.

Et justement, le traitement réservé aux fous, dans son inefficacité et sa violence ; comme le traitement réservé aux criminel, lui aussi dans son inefficacité et sa violence ; le traitement réservé aux réfugiés dans les même dimensions inefficaces et violente ; ne peuvent-ils pas nous amener à nous demander si les réponses offertes à ce que la société nomme la déviance – l’erreur au moulage idéologique et matériel – ne sont pas justement totalement inappropriées. Et peut-être que réfléchir à la façon dont la société traite ses marginaux irréductibles, symbolique de ses limites, peut amener des pistes de réflexion à M Collomb pour adapter la « réponse » de la société au problème des extrémistes religieux. Car tant que la réponse sera uniquement disciplinaire, elle ne sera pas.

 

Vous autres – épisode 7

Embarquez chaque vendredi avec Agathe pour le feuilleton : « Vous autres ».

Vous avez manqué les premiers épisodes?

J’avais quitté la salle de télévision finalement assez rapidement, histoire de faire une petite sieste. Enfin, une sieste du matin, de toute façon, je n’avais rien de mieux à faire. En retournant vers ma chambre, je croisais un infirmier et deux infirmières qui couraient vers la chambre de la petite nana à qui j’avais prêté le rasoir pour se faire belle. Je les suivais du regard, ils paraissaient affolés, je me mis à les suivre de loin. Devant la chambre trois ou quatre patients restaient là, un peu hagards. Ils fixaient la porte d’entrée de la chambre de la petite nana… Une porte close dans laquelle s’engouffrèrent rapidement les infirmiers. Je m’approchais des trois patients hagards :

  • Qu’est-ce qui se passe ? Demandais-je à la cantonade mais sur un ton un peu désabusé et sans trop d’espoir de réponse.
  • Oh, ben je crois qu’elle a essayé de suicider la petite. Me répondit la vieille femme avec qui j’avais mangé la dernière fois, avec l’ancien reporter de guerre.
  • Ah bon ? Mais comment ? Demandais-je me sentant déjà coupable par le prêt de rasoir de l’autre jour…
  • Elle s’est ouvert les veines. Juste là, tout à l’heure. Me répondit-elle encore.

Heureusement, elle avait fait ça en pleine journée quand quelqu’un peut se rendre compte de ce qu’elle fait. Si elle avait tenté ça cette nuit, j’étais bon pour avoir une morte sur la conscience. Ne sachant trop comment réagir, je décidais de quitter les lieux. De peur aussi qu’elle me désigne comme le prêteur fautif du fameux rasoir… Drôle comme cette possibilité d’être inquiété et accusé m’avait passé toute compassion et tout élan de sollicitude envers la jeune fille. L’empathie devait avoir pour limite la mise en cause de son propre sort. Je filais discrètement vers ma chambre.

Je refermais la porte derrière moi, que personne ne vienne surtout, et surtout que personne ne sache pour ce foutu rasoir ! J’ouvrais mon placard pour me préparer un café soluble à l’eau chaude du robinet. Il n’était pas bien chaud mais bon… J’avais réussi à glaner un peu de clopes et d’argent à mon frangin, ce qui me permettait de vivre dans un pseudo-luxe pour un lieu comme celui-là.

Après ce pseudo-café, je m’allongeais sur le lit et fixais le plafond triste. Je n’avais que peu de chances d’avoir des problèmes pour le rasoir quand bien même la petite aurait parlé… Nous nous trouvions dans un lieu où la justice n’avait que peu de place… Une sorte d’espace de non-droit où les pauvres victimes n’avaient aucunes chances de voir leurs tords être entendus. J’aurais dû me douter, j’aurais pu me douter, j’aurais pu le faire exprès. Mais qui aurait cru cette nana à la conscience dérangée, peut-être même paranoïaque. Qui aurait pu croire un instant ses dires… La psychiatrisation a ceci de particulier qu’elle décrédibilise les mots que l’on peut mettre sur soi, sur sa vie et ses expériences. Tout ce que l’on peut prononcer devient sujet à caution. Pour qui est sain d’esprit à tous moments (si cela existe…), cette situation met en colère, elle révolte et donne envie de prouver. Pour qui doute de son esprit, cela signe la fin du minimum de confiance en sa conscience et en soi nécessaire à la constitution de soi comme sujet autonome. C’est le début de la fin de soi-même comme être humain. C’est le début de soi-même comme être vivant ou survivant….

Bref, quoi qu’elle dise et à moins que je n’avoue (ce qui serait encore sujet à caution… je pourrais être délirant), rien ne sera fait contre moi pour lui avoir donné ce rasoir. Je sais que je l’ai fait de bonne foi, que je n’imaginais pas l’usage qu’elle voulait en faire. Mais qu’en savent-ils. Si j’avais connu sa tentation suicidaire, si j’avais voulu (pour le fun) l’alimenter et en faire un spectacle pour moi, je n’aurais pas agi autrement. Mais devant le doute, au lieu de comprendre ou même de juger, ils vont s’abstenir. Ils vont me laisser en paix, et elle à demi-morte. Comme si par le fait d’être hors de la raison, le fou était considéré comme hors des droits de l’homme, hors de la justice et de ce que l’on peut raisonnablement attendre d’une société « démocratique ».

La mataora – histoire d’une psychose

« La mataora » est un court-métrage réalisé vers 2005 par Robin Lobel. Il est basé sur le récit brut d’un épisode de folie. Cet écrit retrace le contenu des hallucinations et interprétations que j’ai pu connaitre. Il est accessible au téléchargement sous le titre « Une petite voix ».

 

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Agathe

« Et si je n’étais pas folle… »

Petites réflexions sur ma folie

La normalité et ma marginalité subie sont pour moi comme pour d’autres une source de questionnements, de réflexions et peut-être même d’angoisses sans fin. Pourtant quoi de mieux en cette première partie de 21ème siècle que d’être folle ?

Certainement, il y a les 5, 10 ou 15 ans de trous noirs que nous traversons tous avant de parvenir à une forme ou une autres de stabilité psychique, intellectuelle, sociale (d’autres diraient rétablissement). Certainement, il y a les épisodes où l’on n’a plus été soi-même et où on a crée des dommages parfois irréversibles. Certainement, nous vivons aujourd’hui dans une forme de précarité professionnelle. Seuls 19% d’entre nous travaillent et seulement 6% dans ce qu’ils appellent le milieu ordinaire… Certainement, les 81% de ceux qui ne travaillent pas vivent d’allocations et leurs revenus ne dépassent pas le seuil de pauvreté de 900€… Certainement, nous sommes hautement stigmatisés : 75% des gens dits « normaux » nous prennent pour des (personnes ?) dangereuses et violentes.

Mais pourtant, à titre personnel, je ne regrette pas d’être folle. C’est parce que je suis ou que j’ai été folle que j’ai commencé des activités créatrices. C’est pour me prouver que je ne vivais pas hors de la raison cartésienne, que j’étais aussi du bon côté du grand partage entre folie et raison, que j’ai commencé à développer des sites web seule, que j’ai écris un roman, et d’autres bribes romanesques ça et là, que j’ai repris des études à 30 ans pour finir par obtenir une licence, un master. C’est pour me sortir de l’ornière de la liberté qu’il faut apprendre à gérer, que j’ai rencontré de nombreuses belles personnes qui m’ont permis de grandir et de devenir moi-même, que j’ai appris à vivre réellement normalement, avec des relations sociales saines et une vie autonome, et que j’ai trouvé my way of life. Loin des canons de l’ultra-capitalisme, je me suis inventée une vie de sociabilités annexes que d’autres diront marginales, j’ai appris à prendre le temps de vivre, à prendre soin de moi et à rechercher non pas la performance ou la réussite sociale (qui nous sont interdites en ce monde), mais une forme de bonheur de vivre et de ne pas souffrir. J’ai le sentiment que malgré la précarité économique, ce temps disponible pour se découvrir, se connaitre, cette opportunité d’avoir le temps de devenir soi et pas un autre, constitue la véritable richesse de nous autres, les fous qui vont mieux voire bien.

Vous autres – épisode 6

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Episode 6

J’arrivais enfin à mon lit, qui m’attendait, que j’attendais. Ces neuroleptiques donnés à haute dose me fatiguaient beaucoup, si bien que je me demandais par instants si je ne ressemblais pas à ceux qui traînent ça et là, tels des humains usagés d’une société trop violente…

Il arrivait même parfois que leurs regards creux et vide d’expression me glacent le sang. Mais peut-être avais-je le même. La lourdeur de leurs pas. Les tâches de bave et de bouffe sur les vêtements. L’odeur pesante de corps médicamentés. Tout ça commençait à me faire horreur.

J’avais du dégoût pour des êtres auxquels je ressemblais peut-être…

Finalement me retrouver ici me salissait. Ça cassait le peu de positif que j’avais pu entrevoir sur moi à l’extérieur. Ce « lieu de soins » me paraissait plus proche des lieux de privation de liberté – qu’il était – que des hôpitaux somatiques qui, sans être accueillant, maintenaient le minimum de respect pour la dignité humaine nécessaire à aller mieux.

Non, ici les murs transpiraient le carcéral, la population elle, relevait de la misère humaine. On n’était peut-être pas si loin de l’hôpital général que décrivait Foucault finalement. Se mêlaient les pauvres, les SDF, les anciens ou futurs détenus, les malades somatiques traumatisés par leur pathologie, et certains qui n’étaient « que » malades psychiques mais finalement si peu…

Il m’apparaissait que se stockaient là, tous les échecs des sociétés disciplinaires et néolibérales. Tous ceux que ce système n’avait pas réussi à formater, pas réussi à couler dans le moule de l’individu capitalistique. Biologiquement inadaptés à la violence de cette société qui fabrique des individus à la chaîne plus qu’elle ne les laisse se créer eux-mêmes.

Concentré des déviances de ce monde, l’hôpital psychiatrique renforçait cette inadaptation à la société malade et on était bien loin du soin et beaucoup plus près du maintien « en dehors » de ce monde qui avait échoué à nous fabriquer.

Ces pensées tristes et mortifères tournoyaient dans mon esprit tandis que je restais dans mon lit, elles ne me quittaient pas et me faisaient plus de mal que de bien malgré leur caractère de vérité. J’allais donc faire un tour. Pour oublier.

La salle de la télévision n’était pas bien loin de ma chambre. Sur le meuble bancal trônait l’icône de générations de patients de cet hôpital. Le petit écran. Ce matin, c’était le défilé du 14 juillet. Du coup, plusieurs patients étaient là accrochés à ce bout de « monde extérieur ».

Comme pour se réintégrer à leur société, sans être vus, ils regardaient toujours les cérémonies officielles comme celle-là. C’est vrai que malgré l’enfermement, l’exclusion, la pauvreté, le rejet que manifestaient à notre égard les services publics, les soignants, les éventuels employeurs et collègues, et les autres en général, regarder une grand-messe de ce genre renvoyait à la collectivité. On avait le sentiment illusoire d’en faire partie le temps d’une retransmission foireuse où les grands de ce monde nous faisaient l’honneur de nous laisser les voir, pour nous faire croire l’espace d’un instant que nous étions de leur monde.

Mais quelle traîtrise ! Ce petit écran, adorable, gentil, dernier lien vers cette usine à individus réifiés dont nous sommes les rebuts, il nous lamine. Il ne parle que très peu de nous. Rarement un reportage sur un entreprise d’insertion d’handicapé psy à Trifouillis, plus souvent un épisode d’Esprit criminel avec un schizophrène tueur insatiable de jeunes blondes aux quatre coins de l’Amérique…

Impression trompeuse d’être de ceux qui ne sont ni à Trifouillis, ni dans le Kansas, mais d’être de ceux qui sont dans cette société. La télévision a ce don de faire croire que vous êtes dans le société quand elle ne parle pas ou peu de vous. Elle vous relie à elle, vous la donne à voir et vous fait croire que vous y êtes bienvenus. Mais tout cela n’est que rêve…

En réalité, lorsque le monde parle de nous, ce qu’il fait rarement, c’est par pitié ou par voyeurisme. Pour faire fantasmer les individus réifiés sur ce monde hors-normes où je patauge chaque jour.

Ce matin, c’est le défilé. Ils sont huit dans la salle télé à rêver qu’un jour ils seront dans cette société que la télé leur promet. Ce soir ce sera Fort Boyard, et l’épreuve de l’Asile, qui va leur rappeler que finalement on rit bien avec nous, nos malheurs, avec ce que ce monde nous fait, nous les inréifiables !

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Vous autres – épisode 5

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Episode 5

Ce journaliste reporter de guerre vivait mal ce qu’il percevait comme une déchéance. Pourtant, il avait de la chance. Les stress post-traumatiques c’est relativement bien vu dans la société. Pas de folie de la personne concernée, non c’est le monde qui a été fou… Et en fait, c’était plus facile à dire, et ça se justifiait de soi-même. Une psychose sans événement traumatisant, sans cause, sans explication, c’était toujours de la faute de celui qui la développait, non du monde qui l’entoure. A bien y réfléchir et après avoir rencontré tant de gens dans ces hôpitaux psychiatriques, il me semblait qu’il s’agissait toujours d’un syndrome post-traumatique. On n’était jamais là sans raison extérieures à nous… Peut-être qu’on était juste biologiquement inadapté à ce monde et à la vie qu’il nous imposait de mener. Mais pour le coup, la guerre ça retirait toute la culpabilité de ne pas avoir été assez fort, assez solide. En tous les cas, à mon sens.

Mais lui, ça semblait le renvoyer quand même à son incapacité, à une pseudo-faiblesse de ne pas avoir fait face comme les autres, ses collègues. J’avais un peu de mal à comprendre pourquoi, moi qui n’avait subi « que » des violences psychologiques.

Mes collègues, ils ont réussi à tenir. Ils ne sont pas fous eux. Me disait-il. Ils n’ont pas perdu pied comme moi.

Ben, je sais pas, peut-être qu’ils sont moins sensible à ce qui se passe autour d’eux. Tu devais voir et percevoir des choses qui les dépassent…

Oui, peut-être.

C’est pour ça que tu étais bon, je pense. Mais tu sais, c’est pas normal d’être adapté à ce monde, de s’être créé une carapace, je trouve. Les gens, ils se créent un personnage et ils le jouent tellement qu’au fond, ils ne sont plus personne. C’est pas la vie ça ! C’est la mort de soi-même pour un rôle de théâtre ! Lui disais-je pour le rassurer, y croyant moi-même à moitié.

Peut-être… Mais bon. Moi, je ne suis plus rien maintenant. Se lamentait-il.

Non, tu n’es pas plus rien. Tu es au début du chemin pour être toi-même malgré le monde dans lequel on vit qui veut te dire qui tu es. Qui tu es, c’est à toi de le choisir pas aux autres !

Mais on est ce qu’on fait, et là je fais malade dans un hôpital psychiatrique pour l’instant !

Non, non, on est autre chose que ça, et puis tu vas sortir. Va falloir te créer ta nouvelle vie. Et dans cette nouvelle vie faut admettre que tu es plus sensible et que du coup, tu vois des choses que d’autres, enfermés dans leur ego, n’imaginent même pas.

Mouais…

Il se leva du lit. Il voulait fuir ce débat, je le sentais. Du coup, je n’insistais pas. Puis, après un silence un peu pesant, je quittais sa chambre non sans un sentiment d’échec. Mais il n’était pas possible d’ouvrir les yeux pour les autres. Et peut-être était-ce trop tôt, il était encore sous le choc d’être arrivé là. Moi, finalement, me disais-je en déambulant dans les couloirs, j’avais eu la chance de n’avoir que très peu connu la vie des gens normaux. Du coup, je ne devais pas me remettre d’un passé sur lequel je me serais retrouvé contraint de tirer un trait. C’était un peu comme les toxicos qui se réveillent après 25 ans de dépendance. Ils réalisent le temps perdu. Après 25 ans de malheur, ils se réveillent sans rien mais avec des portes ouvertes à nouveau. Lui, c’était le mécanisme inverse. Il avait 25 ans de bonheur et il se réveillait sans plus rien et s’acharnait à fermer toutes les portes devant lui.

Je l’aimais bien ce type…

En continuant mon chemin jusqu’à ma chambre, je tombais nez à nez avec une petite jeune fille toute maigrichonne, probablement une anorexique. Elle me demanda un rasoir pour s’épiler… Sans trop réfléchir, et pensant à une volonté de se faire belle, j’acceptais. Je lui ramenais ça dans le couloir. Elle me remercia en s’enfuyant à moitié… J’eu alors une drôle de sensation, mais bon, je repartais dormir un peu.

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