La psychiatrie et ses déboires…

La perte d’un être cher, un divorce, la perte d’un emploi, un accident ou une maladie physique grave, ou de naissance, voir aussi l’abus de drogues sont des événements déclencheurs et la raison du handicap psychique.

De là, l’individu malade fait en général une crise où le sujet atteint ses limites et « explose », est à bout ce qui peut, de se faire hospitaliser dans un hôpital psy où on est enfermés, sous verrou pour ceux qui sont considérés hors de la norme. Ainsi par l’hôpital psychiatrique, on remet des sujets qui peuvent potentiellement, comme vu lors d’une crise, être dangeureux, dans la norme calme et fatidique de « Big brother is watching you ».

L’hôpital psychiatrique engendre une rupture avec le réel, même si c’est bien entendu pour remettre quelqu’un dans la norme.

Chaque être humain malade psychiatrique se forge dans son esprit une interprétation personnelle vivace du Monde. Mais, et cela n’est pas évident pour n’importe qui, leur mental est bien plus complexe que pour les gens sans handicap ; Car au dessus de la réalité et de la vision qu’a l’individu de celle-ci, le malade affabule et peaufine un autre monde, imaginaire, ou différent du monde « réel »(bien que ce soit le même pour tout le monde, gens « normaux » et handicapés) seulement pour quelques détails et font qu’il y a plus de dimensions à la réalité que pour d’autres. Même si elle n’est peut-être qu’imaginaire.

L’hôpital psychiatrique est un lieu, pour les patients, où l’on se confronte à d’autres malades placés là bas différemment, mais tout simplement, mis à l’écart de la société dans un asile sous contexte d’emprisonnement. « La prison moderne » j’ai toujours aimé appeler cet asile, car je me suis là bas toujours senti emprisonné, et moderne, car cela date d’un peu plus d’un siècle qu’on étudie les médicaments psychiatriques sur nous, et doser le sommeil…

Le psychiatre force le patient a absorber une dose précise et régulière de médicaments semblant affecter l’humeur.

les psychiatres exercent leur puissance et leur suprématie sur le patient par ce biais.

En réaction à cette injonction thérapeutique, le patient souvent se fournit des médicaments en pharmacie, ceux ci étant gratuits pour les patients français.

La prise de médicaments entraîne une accoutumance, et même quelquefois une dépendance, avec notamment l’effet de camisole chimique, et parfois, pour ceux sédatifs, une privation de sommeil si la prise du traitement n’a pas été effectuée.

Il existe des psychiatres privés et publics qu’on voit pour un rendez vous médical (on en sort avec une ordonnance) minimum une fois par mois et parfois deux voire quatre fois par mois. Et le psychiatre est attribué par la société (soin de santé publique) au patient malade, et le suis de sa première consultation, aux suivantes, espacées chronologiquement de la même période de temps que voulu et décidé conjointement avec le médecin.

Myrmounet,

Patient impatient

Agathe a lu « L’asile de Hanwell » [L. Dubois]

Nous avons lu L’asile de Hanwell : un modèle utopique dans l’histoire de la psychiatrie anglaise ? de Laurence Dubois, paru tout récemment aux Presses de la Sorbonne Nouvelle. Alors que dire de cet ouvrage ?

En général…

D’abord, les critiques. À la lecture, on sent comme un malaise. Un malaise parce que les situations heureuses, le caractère idyllique de l’asile de Hanwell sous la direction de Connolly, apparaissent presque surécrits comme un acteur peut surjouer. Et c’est le même sentiment qui prévaut quand il s’agit de décrire l’asile après son départ. On est passé d’un bonheur dans les prés à un malheur sombre entre les pierres. On sent une accentuation des effets d’engouement et de dénonciation par l’usage d’une certaine rhétorique qui amène à douter de la réalité de ces descriptions de la vie au sein de l’asile de Hanwell. Alors certes, c’est très documenté, mais documenté par les archives des soignants et de l’institution, ce qui induit un prisme déformant très choquant à la lecture. La conservation d’un regard plus critique sur ces archives et la mise en lumière des stratégies des acteurs dans ces rapports et notes diverses auraient pu être bénéfiques. On se demande même par moment, si à trop vouloir se démarquer de Foucault et de l’antipsychiatrie, on ne glisse par sur la pente dangereuse de l’approbation directe au discours institutionnel et soignant. À la lecture, on ressent un peu cette idée que de toute façon, il n’y a que les non-fous qui peuvent objectivement juger des fous et de leur vie.

Par ailleurs, on sent chez l’auteur cette volonté de se démarquer de Foucault jusque dans des critiques qui montre son refus de souligner les enjeux de pouvoir au sein de l’asile. En témoigne cette citation :

« Ce qui semble inexact [chez Foucault], en revanche, et largement inapplicable dans le cas de Hanwell, est l’idée que cette intériorisation de la contrainte [qui se substitue à la contrainte physique] s’accompagnerait, comme l’affirme Foucault, d’une volonté d’inculquer aux patients un sentiment de culpabilité et de terreur permanentes. »

Mais, la question n’est pas tant celle de la volonté de Connolly que les effets manifestes de l’institution psychiatrique et des conséquences de la structuration de cette institution, sur les personnes. L’inculcation d’un sentiment de culpabilité et de terreur est inhérente à la structure même de la psychiatrie, à l’enfermement, et au recours au punitif pour réguler les comportements, même s’il ne s’agit pas de punitions corporelles. Et je ne pense pas que Foucault loge cette volonté dans des personnes responsables au sein de l’institution, mais dans le dispositif lui-même.

On a l’étrange sentiment que le positionnement intuitif contre les analyses de Foucault, mais plus largement contre les analyses en termes de pouvoir et de politique, font délaisser à l’auteur une part non négligeable de la réalité de l’univers asilaire.

Sur Hanwell

Cela étant, sur le contenu de la vie telle qu’elle nous est décrite au sein de l’asile de Hanwell, il est vrai que le modèle de cette institution est assez étonnant d’innovation thérapeutique. Et comme le souligne l’auteur, à la fin de l’ouvrage, peu de services de psychiatrie contemporaine peuvent se prévaloir d’offrir un cadre et un mode de vie semblable à leurs patients. Le moral management et le non-restreint apparaissent là comme des modèles de soin de cet asile, là où le dernier congrès français de psychiatrie s’ouvrait sur la thématique « isolement et/ou contention ». Donc, si la description est parfois idyllique, on peut comprendre l’engouement de l’auteur pour des pratiques aujourd’hui quasiment oubliées. Les divertissements sont restés dans les institutions devenus une forme de routine occupationnelle pour les patients. Mais ce qui m’est apparu comme le plus novateur, ce n’est pas tant ce souci du moral management, du non-restreint ou des divertissements, c’est bien cette idée de l’école, de l’instruction et des bibliothèques au sein de l’asile. Les cours de jours concernent 10% à 15% des patients qui a une époque où l’analphabétisme est fortement répandu, peuvent s’instruire a minima. Des instituteurs sont recrutés, des conférences et cours du soir organisés. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça interroge sur les pratiques actuelles en psychiatrie, où les seules activités simili-intellectuelles offertes aux patients se résument à de la remédiation cognitive sur des petits jeux sur ordinateur. Cette dimension d’instruction pour le bien-être, mais aussi pour ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement personnel, ou encore une forme de citoyenneté active est totalement éliminée des parcours en psychiatrie. La lecture elle aussi est une grande oubliée de la psychiatrie… Une petite citation de l’ouvrage pour marquer le décalage entre ce lieu et cette époque et la France de 2017 :

« Les Commissioners of Lunacy, quant à eux, ne sont absolument pas convaincus par les efforts déployés pour promouvoir la lecture, et affirment en 1859 que « la quantité de livres et de périodiques fournis [aux patientes] est très insuffisante ». »

Alors première chose, les Commissioners of Lunacy, sont des inspecteurs des asiles qui évaluent les établissements asilaires de l’époque, notamment par le biais de rencontre avec les patients. En 2017, en France, leur équivalent est le Contrôleur des lieux de privation de liberté. Si les mots ont un sens, je pense que ces deux terminologies font écho à deux réalités…

Deuxième chose, ils estiment la quantité de livres et périodiques disponibles. Allez aujourd’hui dire à un contrôleur des lieux de privation de liberté qu’il n’y a pas de bibliothèque dans votre hôpital ! Je n’ai jamais vu de livres en 5 séjours dans des hôpitaux différents !

En somme, je trouve cette citation très exemplaire de l’évolution de la gestion publique de la maladie mentale. Hors du débat sur le caractère idyllique de Hanwell, c’est aussi le rapport politique à la santé mentale qui est à mon sens à interroger. Plus que des soignants supermen qui révolutionnent le monde de la psychiatrie, ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est bien des décisions et des positions politiques fortes.

De Hanwell en 1850 à Paris en 2017

On voit bien que l’expérience du non restreint et du moral management s’arrête par un retour aux pratiques de contention en raison de l’inefficacité sur le plan clinique du moral management. Mais alors, qu’en est-il du bien-être des patients ? Le bien-être des patients s’avère-t-il être un souci secondaire pour des sociétés où seul l’homme utile et utilisable par elle est valorisé ?

Par ailleurs, l’ouvrage interroge. Car si le cycle d’espoir thérapeutique débuté avec le non restreint, s’achève avec le développement des thèses eugénistes, on peut se demander où va nous amener l’espoir actuel du rétablissement ? Les cycles d’espoir pour la thérapeutique sont suivis de phases de désillusions, qui amorcent des retours en arrière. Du coup, que va-t-il en être du bien-être des patients, quand on doutera de la possibilité rétablissement en santé mentale d’être généralisé à tous les patients, quand on doutera de ses potentialités ? Car finalement, ces choix de sociétés sur la façon dont nous voulons traiter les fous, sont avant tout civilisationnels, politiques et humains parfois. Mais on est d’accord avec l’auteur, revenir à ce moment hanwellien pourrait déjà être salutaire dans bien des lieux de « soins ».

Patrick a vu 12 jours [Depardon]

Alors je m’étais dit j’irai. J’irai en ayant lu le moins d’articles et de critiques possibles, sachant que de toute façon j’allais ressortir de la séance mal à l’aise, et furax comme pas permis.

Car j’y ai eu droit un peu plus souvent qu’à mon tour, à la privation de liberté validée par la justice.

Commence le film, travelling ou je ne sais pas comment ça s’appelle dans un couloir bardé de portes.

Et là ça commence mal. Ce son, cet espèce de vrombissement, ça sort d’où ? Les claquements de portes et le bruit violent des serrures je veux bien, les cris surtout, mais pourquoi rajouter ce bruit de film d’angoisse de série Z.

Bon, première audience. Je me demande ce qu’ils font dans cette petite pièce ridicule ? Nous ne sommes pas dans un T.I, avec un avocat en robe ? Il semblerait que cela s’appelle des audiences « foraines ». Ça donne le ton.

Première audience, donc, la juge se présente : Bonjour, je suis la juge. On s’en serait douté, mais juge de quoi, madame ? A la seconde audience : Bonjour, je suis la « juge des libertés ». Ça se précise, la liberté est entre ses mains. C’est seulement à la troisième audience que le titre : « juge des libertés et de la détention » est énoncé. Je suis peut-être procédurier, mais nous sommes dans un tribunal, de campagne, certes, mais tout de même. Et pour moi le fait d’accoler « liberté » et « détention » me fait froid dans le dos. Quand nous nous retrouvons en HP, voire en UMD, nous sommes donc en détention ? Je pensais que nous étions en soin. Dont acte.

Une dame qui bosse chez Orange et subit à priori du harcèlement de la part de son manager parle à la juge de sa contention à son arrivée. « Ils étaient 12 » ! « Oui, il faut du monde madame ». Il y a un moment où est filmé genre discret un lit vide avec les sangles de contention. Avec une belle étiquette « cheville droite » à la place du poignet droit. J’ai été le seul dans la salle à rigoler. Jaune. La scène dure 10 secondes à peine. Ils auraient pu se donner la peine de s’attarder un peu au lieu de filmer des couloirs aux portes vertes.

Je passe ensuite sur des cas, mais note ces phrases qui reviennent à chaque fin d’audience :

Avocat : Rien à dire au niveau de la procédure (La seule erreur qui a été relevée a été considérée comme anodine)

Juge JLD : J’autorise donc les médecins à poursuivre l’hospitalisation sous contrainte

Glaçant de neutralité…

Viens sans doute une des auditions les plus marquantes du film, celle d’un jeune « schizophrène paranoïde », qui est sous traitement, et là pour le coup, pour ne pas le voir, qu’il est chargé comme un mulet, il faut fermer les yeux. C’est l’auteur de la phrase reprise à gogo par la presse « J’ai la folie d’un être humain ». Vu que j’étais en train de prendre quelques notes mais dans le noir, je n’arrive pas à me relire mais la suite est magnifique aussi. Une autre ? « Mon avenir recule »

Je n’ai pas envie de détailler tous ceux qui sont passés devant les juges, trop long et sans doute trop personnel. J’ai juste envie de rajouter, qu’hormis la séquence où l’on entend un cri répété dans une chambre fermée, les images des hôpitaux et des patients à l’extérieur de la salle d’audience sont ridicules. Quel est leur but ? Donner un aperçu anxiogène et ultra rapide de 5 patients qui fument leur clope ?

Lors de ma dernière comparution devant un JLD, c’était en 2011, j’avais viré le commis d’office et préparé un dossier mettant en cause le non-respect des dates et médecins différents qui devaient établir les certificats médicaux. Réponse de la juge : « Monsieur, vous avez sans doute raison mais l’annulation de votre internement pour cause de non-respect de procédure ne sera rendue possible que par la loi prévue l’année prochaine »

Pour conclure, je dirai que ce film m’a effectivement mis hors de moi, car Depardon n’a été aucunement militant pour un sou. Ce n’est pas son rôle mais quand même. Ne filmer aucune main levée sur tous ceux qui ont comparu, ne pas laisser leur assez la parole, ne parler que de prise de traitement ou de possibilité de suivi ambulatoire (2 fois ?) et ne pas réfléchir à chaque fois à des solutions alternatives à l’enfermement… Je n’ose imaginer comment ont été choisis les séquences, et me demande surtout à qui s’adresse ce film, entendant les rires des quelques spectateurs à des moments bien différents des miens. Aux des non-initiés, qui ressortent du documentaire avec la peur du fou au ventre, aux professionnels de santé qui jouent à deviner la pathologie du malade, je n’en sais fichtre rien.

 

Patrick Stern,

Pair-aidant numérique

Ann a vu 12 jours [Depardon]

Douze jours, le problème des placements d’office à l’hôpital psychiatrique, ce film  met en avant le scandale français des placement d’office, je pense qu’il ne montre pas entièrement la réalité car si le juge ne fait qu’écouter les médecins, les personnes interrogées sont parfois des délinquants des assassins ou de vrais malades, mon expérience est différente j’ai vu à l’hôpital psychiatrique des personnalités qui n’avaient rien à y faire, des hommes et des femmes tout à fait sains d’esprit que l’on enfermaient sans raison qui avaient droit à la chambre d’isolement, à faire à la brutalité des infirmiers qui ne sont pas toujours aimables, à l’inconscience des psychiatres qui détectent des maladies irréversibles, des schizophrénies, des poussées délirantes, des actes suicidaires, mais si toutes ces personnes que j’ai rencontré à l’hôpital, sont si mal c’est dû aux médicaments, aux traitement de chiens que l’on leur donne, aux erreurs de diagnostiques, aux manque d’attention des psychiatres aux patients , ils sont toujours en réunion, n’ont jamais le temps d’écouter le patient et ordonnent péremptoirement et sans explications des médicaments dont la nocivités est reconnue, voilà mes réflexions sur ce film et sur mon expérience de l’hôpital psychiatrique et les placements d’office….

Ann Thienot

Agathe a vu 12 jours [Depardon]

Presque 12 jours que j’ai vu le documentaire du même nom et toujours le même malaise pour écrire sur ce moment… Depardon a sûrement voulu montrer la dureté de l’institution psychiatrique, le caractère fantoche de la comparution, la détresse des personnes « entendues », mais moi, il m’a blessée. Je me suis sentie mal, mal pour ces personnes coincées dans l’institution. Coincées comme toujours dans leur rôle de « malades », de « fous », servant un discours sincère mais cadré dans celui de l’institution. Seul moment de répit, cette jeune femme qui remercie pour un café donné. Mais finalement, les spectateurs non concernés ressentent-ils la douleur de celui qu’on maintient enfermé, qui ne fera pas appel car dixit la juge « ce n’est pas dans votre intérêt »…

Au début du film, le spectateur peut être dans l’empathie, face à la personne de chez Orange qui fait un très pseudo délire de persécution… Mais encore, elle s’embourbe dans son discours face à une institution sourde. Sourde quant à sa souffrance de la pratique de la contention… Sourde et aveugle à sa souffrance… Et qui dit qu’il faut prendre soin d’elle à cette femme qui demande à mourir, alors que l’institution elle-même refuse de prendre le soin de l’écouter réellement, qui ignore sa souffrance et la renvoie à son propre prétendu « refus » de prendre soin d’elle. Comme si cette injonction hors de toute écoute, de tout dialogue pouvait prendre sens face à la souffrance éminemment humaine et relationnelle de cette femme. Une femme qui se dit seule, et qui apparait pour ce juge, ce curateur et cet avocat comme un de ces « eux » qui se distinguent du « nous », et qui nous inclinent à penser qu’elle n’a peut-être pas tort. Cette société qui refuse de la laisser partir pour la retenir dans une inhumanité qui fait perdre tout sens à la vie, avec toujours cette injonction à prendre soin de soi. L’institution est sourde à la demande aussi dans ce moment, elle est aveugle à la souffrance, elle est muette sur les possibilités d’une issue positive et des chemins pour aller mieux.

Que dire de cet homme sans papiers, renvoyé sempiternellement à son passé, à cette choquante « pour la petite histoire… » où l’on sent tout le détachement dont sait faire preuve l’institution judiciaire et psychiatrique pour juger. Mais rappelez-leur que « quand je juge, je ne comprends pas, quand je comprends, je ne peux plus juger ». Rappelez-le aussi aux spectateurs qui s’esclaffant devant les paroles parfois un peu loufoques des personnes, oublient la souffrance et les causes éminemment sociales et humaines de ces maladies réactionnelles à un environnement humain indigne ! Ces rires, ils m’ont rappelé ce passage dans l’Histoire de la Folie à l’Âge classique où Michel Foucault nous décrit ces fous exhibés le dimanche pour faire rire les promeneurs… Finalement, peut-être ne sommes-nous pas si loin de cette époque. Quoi qu’il en soit, l’empathie a craqué sous le poids du jugement à ces instants. Le film est alors devenu pour ces spectateurs riants un espace de jugement. Un espace où leurs rires ne s’arrêtent qu’à l’énoncé de la violence de certains malades. Et finalement là, on se dit heureusement que ce type à tué son père sans quoi les rires auraient continué…

Lee a vu « 12 jours »

Visionné un samedi matin à 9h25, au milieu de 8 spectateurs.

 

Une violence contemplée

 

Ce film pour moi est un putain de paradoxe.

Entre cette justesse des sons, ces portes qui claquent,

Ces bruits de clefs, de pas, de pieds qui trainent…

Et ces images contemplatives…

Yann Arthus Bertrand est à l’HP avec son kodak.

L’herbe qui n’est plus sous les pas répétitifs.

On montre alors le beau, ce qui ne fâche pas…

Ce à quoi on s’attend de l’hôpital je crois.

Je ne sais pas ce à quoi on s’attend… J’y suis allée, je n’ai pas vu ça.

C’est des bouts, des bribes, des morceaux de la vie à l’hôpital.

Du vide et de l’impersonnel pour laisser la place au silence et à l’angoisse.

 

Si c’est un documentaire alors où est la réalité montrée ?

Les mots ne sont pas montrés.

Ceux qu’on met à nu pour deshumaniser…

Ce panneau : Bureau infirmier/sortie…

Où sont ces infirmiers qui physiquement ouvrent la porte, ou pas ?

On fait quoi de …

« C’est pas moi qui les oublie, c’est moi qu’ils oublient, ils me brident »

« Mon avenir recule »

« Pourquoi les gens sont malades ? »

« C’est pas parce qu’ils me donnent des médicaments que ça va tout résoudre »

« Il n’y a plus eu de débordation »

« – Vous êtes atteint de troubles psychiatriques – oui bah ça c’est tout le monde »

 

On voit des juges des libertés et de la détention…

Ces juges qui ont l’air perdus, « merde qu’est-ce que je fous là ? A quoi je sers ? Je dois juste appliquer la décision du médecin… Les procédures sont respectées… »

 

J’ai été une fois hospitalisée sous contrainte il y a cinq ans.

Au bout de huit jours j’ai vu un juge des libertés et de la détention…

En tant que patiente, malade, qui n’a pas le choix de retourner à l’hôpital puisque…

Puisque transportée en ambulance,

Puisque mes affaires dans ma chambre d’hôpital…

Puisque toujours ma chambre réservée…

Comme si c’était prévu que la décision ne puisse être contestée…

Comme si l’on ne pouvait pas dire non aux certificats médicaux.

On voit bien les juges mettre leurs papiers tous droits et les ranger dans les dossiers avant d’entendre les patients. C’est bouclé d’avance.

Et bah non. Ou alors je suis la seule je ne sais pas…

Où est cette psychiatrie de l’ordinaire, où est la part de jugement du juge ?

Des juges d’application des peines, pas des libertés.

J’ai vu ce juge, je ne l’ai pas regardé une seconde,

J’avais honte, je me sentais humiliée, incomprise, fautive…

Et j’ai dit, avec mes gros grands beaux mots, avec ma façade et un sourire faux,

J’ai dit que j’étais en mesure de sortir, qu’il me fallait un dehors,

Que je pouvais retourner en cours, qu’on m’avait mise abusivement en isolement…

Dire à un psychiatre qu’une décision qu’il prend est complètement conne vaut visiblement plusieurs jours d’isolement.

Critiquer faussement des propos que l’on a pu avoir,

Savoir ce que les gens veulent entendre,

Ne pas mentir mais omettre des faits,

Montrer que l’on se sent compris et écouté par le juge…

Alors j’ai eu raison de la décision du médecin,

Le juge m’a entendue,

D’un coup je passe de l’isolement aux soins en ambulatoire.

Ah non, une journée en hospitalisation libre pour la forme.

Alors oui, parfois le juge va contre l’avis du médecin…

 

Mais il ne faut pas être complètement sédaté,

Avoir préparé un discours,

Etre sûr de soi,

Savoir jouer la comédie,

Bien dire qu’on va travailler une fois dehors,

Parce que oui, la seule preuve de montrer qu’on va mieux c’est le travail évidemment…

Même si ici on voit qu’à force, ils ne sont plus en capacité d’écouter,

Et qu’en n’écoutant plus,

« Bon, voilà, très bien… »

les patients non plus n’écoutent plus.

« d’accord, oui, merci beaucoup… »

Et ces jugent à qui on donne l’injonction de prendre une décision sans qu’ils n’aient été formés à la santé mentale… Ils sont impuissants… paumés… Ils se décomposent au fur et à mesure de l’entretien ces juges, presque davantage que les patients…

C’est montré, c’est là, on le voit ça…

 

On ne voit pas l’après entretien avec le juge,

L’hospitalisation sous contrainte on l’entend, on ne la voit pas non plus, ça me dérange…

Les entretiens avec les médecins, les infirmiers, le personnel d’entretien, les aides-soignants, les art-thérapeutes, les familles, les jardiniers… et les patients de la « folie ordinaire » ?

Soit ils n’ont consenti à être mis en danger par ces images, soit ils ne font pas parti des hospitalisations, ni de la contrainte… Ni des libertés… Ni des murs ou des portes…

Quel consentement des patients dans un film sur les hospitalisations sans consentement ?

Et hospitalisation sous contrainte implique-t-elle contention et isolement ?

On entend la sidération liée au processus de contention…

On en fait quoi ?

Et les tentatives d’humour des « fous », pas le temps d’y répondre ?

Parce c’est parfois la seule chose qui les laisse humains et libres.

Cette liberté serait de trop…

Où sont les échanges entre les patients, les rires, les engueulades, les pauses café clopes,

Les infirmiers qui accueillent, qui rejettent, qui patientent, qui courent ?

Les douches de telle heure à telle heure, les repas silencieux ou mouvementés,

Les « MEDICAMMENNNTS ! » criés dans un couloir,

Les fous doux perdus dans un secteur où ils vivent leur première expérience en psychiatrie comme une violence.

J’ai pu voir les profils des différentes personnes filmées réunis dans une même unité en hospitalisation…

Jamais on ne les voit ensemble… comme si ils ne pouvaient eux, pas être une unité…

Une infirmière en blouse blanche en flou derrière le plan rapproché du patient chez le juge…

C’est le seul humain soignant que l’on aperçoit.

Et sérieusement, la fin sur un plan à la Rain Man ?

Je dégueule son contemplatif et le non engagement…

La non critique positive ou négative.

Comme s’il n’y avait personne derrière la caméra, à part une fois pour offrir un café.

Comme si la caméra n’écoutait pas.

La caméra montre les maladresse et l’errance des patients,

C’est ça qui a fait rire les spectateurs de la salle,

Je ne veux pas que ça soit ça qui soit drôle.

Je n’aime pas le côté choisi et construit, bien joli et imbriqué.

Alors j’écris pas joli et déconstruit et sans queue ni tête pour dire tout le bien que je pense de lui à Depardon.

Bon ok, ya des belles images… On a été sages ?

 

Claire Antoine

Mon regard sur 12 jours [Stéphane]

Du freaks show à la défaite de la justice face à la médecine

Je connaissais quelques photos de Raymond Depardon, m’étais tenté à quelques minutes de son documentaire sur le monde paysan, j’étais avide -surtout après la bande-annonce- de découvrir ce documentaire en immersion dans la psychiatrie, et plus particulièrement de cette confrontation entre les malades et la justice.

Pour ce qui est de mon histoire, je pourrais dire ici que dès les premiers mois de la loi de 2011 (modifiée donc par la loi de 2013), et peut-être à 5-6 reprises depuis, j’ai pu être moi-même confronté à un(e) JLD. Je connais donc relativement bien la « procédure ».

 

Quant au procédé du documentariste, il aura donc choisi de capter des lieux, des moments, des personnages. On pourrait croire à une certaine forme de neutralité, mais celle-ci n’est qu’apparente puisque tout après réside dans le montage, de ces images qu’on choisit de garder parmi les rushs.
En dehors des scènes filmant les audiences, Depardon n’aura gardé que des scènes montrant des personnes seules, plutôt hébétées : celui-ci dodelinant son corps contre une porte de chambre, celui-là faisant les cent pas à l’intérieur d’une espèce de cage. Un seul contre-exemple : cette femme, qu’on voit par ailleurs lors de son audience, qui vient remercier le caméraman du café qu’il lui a permis de s’offrir. En dehors de ce bref instant, Depardon filme plutôt la psychiatrie comme un espace déshumanisé, où les personnes semblent laissées à l’abandon (et ce n’est pas mes expériences qui le contrediront là-dessus!).

J’en viens maintenant aux audiences proprement dites et au choix opéré par le réalisateur de cette dizaine de cas montrés sur -je crois- 72 à l’origine.

10 cas… et 10 fois où le/la JLD prononce une poursuite des soins en hospitalisation complète. Cela pourrait se comprendre tant les cas choisis relèvent de l’auto ou hétéro-agressivité : cette jeune femme qui se mutile pour taire la mauvaise énergie de viols précédents ; celui-là ayant agressé un inconnu dans la rue ; cet autre ayant, des années de ça, poignardé à une dizaine de reprises un tiers et enfin ce jeune né le jour de Noêl et responsable de parricide.

De toutes ces personnes, seules deux détonnent : l’employée d’Orange, et la jeune mère de famille, fille elle-même de l’assistance publique… mais qui elles-mêmes conviennent de l’utilité du maintien de leur placement.

 

Pour avoir vécu moi-même les HDT (pardon : SDT), pour avoir cohabité quelques jours, quelques semaines avec celles ou ceux-là, il me semble que ce sont plutôt les deux derniers cas qui sont la « norme » à mon niveau, que les 8 autres cas « retenus ». Et j’en veux à Depardon d’avoir choisi ces portraits, ces gueules cassées…. Quand il aurait pu sélectionner des gens avec un discours plus cohérent devant le/la juge.

Le chiffre est en perpétuelle hausse, et ce sont pour l’année 2016 près de 100 000 personnes (oui, 100 000 : plus que de personnes incarcérées) hospitalisées sans leur consentement et in fine donc, présentées à un(e) juge dans les 12 jours. 100 000 cas, dont on sait qu’environ 9 % obtiennent la mainlevée de leur placement (certes, seulement 2 % au Vinatier). On aurait pu espérer que Depardon nous trouve au moins une personne pour laquelle le/la JLD prononce la mainlevée de son hospitalisation… mais non : 100 % des présenté-e-s au JLD retournent à l’HP dans le film.

 

Du coup, pour finir, et ce que je trouve le plus effrayant au sortir de ce documentaire : le non-pouvoir des juges face à celui, absolu, des médecins : les juges montré-e-s dans le documentaire ne sont pas exempt-e-s d’humanité, certes…. Mais ne peuvent rien contre un certificat médical : leur rôle se cantonne à vérifier la conformité du placement avec la procédure en vigueur, et ils ne servent que comme « chambre d’enregistrement », validant -peut-être à contre-cœur, qui sait? – le(s) certificat(s) médicaux. Et ils, elles, font tous cet aveu : « je ne suis pas médecin ».

Et dans ces audiences, où les malades espéreraient pour une fois qu’on les écoute, leur parole est balayée puisqu’il ne s’agit pas d’audience contradictoire face au corps psychiatrique. Ce passage devant le/la JLD relève tout bonnement au final d’une espèce de mascarade malsaine, là où la loi, pouvait-on l’espérer, pourrait limiter l’arbitraire psychiatrique.

Une autre psychiatrie est montrable, loin des choix discutables de Depardon ; une autre psychiatrie aussi devrait l’être, où le/la patient(e) aurait droit à une vraie audience contradictoire. Peut-être un jour ??

 

Stéphane Panchaud,

Indigné de la psychiatrie en voie de résilience, et community manager de « mad pride france ».

Sabrina a vu « 12 jours »

Ciné-débat autour du film « 12 jours »

Mercredi 29 novembre est sorti le film-documentaire « 12 jours » de Raymond Depardon. Le réalisateur se penche dans ce docu sur une thématique psychiatrique pas simple : la confrontation des patients hospitalisés sous contrainte à l’institution judiciaire.

J’avais vu des images poignantes…

J’ai découvert les « héros » du film (dix patients montrés par Depardon sur 72 de filmés) : touchants d’humanité, une souffrance visible, le besoin de parler…

L’audience devant le juge des libertés réunit deux mondes. Celui des juges (rationnels, ils sont chargés de vérifier que la privation de liberté se justifie bien au regard des troubles et de la dangerosité supposée) et celui des personnes internées (des personnes « cabossées »…)

Le regard souvent fixe, une pensée tortueuse, leur parole est parfois difficile à traduire/à porter. Ici, s’ils expriment leur désaccord face à la mesure, leurs besoins, une certaine incompréhension aussi, ils sont néanmoins plus conciliants que ce que l’on pourrait imaginer : ils finissent par accepter la décision (dans le film le/la juge autorise le maintien pour tous) et paraissent plus « résignés » qu’autre chose.

Celui qui sort en lançant un dernier « Merci de votre abus de pouvoir » fait sourire. Si ce n’était pas dit sur fond de souffrance…

Le film soulève de nombreuses questions et a le mérite d’inviter au débat. Je suis même d’accord avec une amie qui pense qu’« il est indispensable que ce film soit suivi d’un débat ! ».

Certainement que si l’on ne connaît pas le fonctionnement des institutions, ce qui se passe au niveau des différentes juridictions, les préoccupations des soignants, celles des juges et magistrats, on passe à côté de beaucoup de choses… Pour ma part je trouve que c’est bien de s’intéresser au sujet, et puis d’aller plus loin. La question des droits fondamentaux et de la privation de libertés ne laissera personne indifférent !

Après le film j’ai un peu cogité sur mon petit cas personnel. Si je ne conteste pas mon internement j’ai tout de même fait recours pour les conditions et méthodes employées (j’ai du mal avec le terme de « soins » quand on met dix ans à se reconstruire et qu’on songe à se foutre en l’air plutôt après ça que avant ou pendant…). J’aimerais éviter cela à d’autres.

Ce dont je me suis souvenue c’est de ma rencontre avec une cousine très peu de temps avant mon hospitalisation en psychiatrie générale. Si elle n’était pas décédée elle vous aurait parlé de mon sourire rien qu’à l’idée de « souffler » par rapport à mes troubles (l’anorexie-boulimie). J’attendais ce séjour…

Je ne suis restée qu’une semaine dans le service, cela s’est mal passé. Privée de mes « crises » je pétais un câble comme on dit et j’étais très agitée au moment des repas. Ne supportant pas l’enfermement je suis aussi sortie du service sans autorisation pour aller boire un café sur la petite place à côté de l’hôpital puis revenir quelques heures plus tard. Je pesais alors une trentaine (peut-être 35) de kilos pour 1,62m. J’ai été transférée, les médecins et mon père ont signé l’HDT pour « cause de péril imminent ».

Au moment de mon internement les patients ne passaient pas devant le juge. Le psychiatre de l’époque avait fini par me rappeler suite à un courrier que je lui avais adressé il y a quelques années. C’est gentil à lui, mais au final je n’ai toujours pas très bien compris les raisons de ce maintien longue durée dans des conditions d’isolement, en ayant repris du poids et alors que je n’avais pas l’intention de me tuer, je n’ai jamais obtenu de vraie réponse là-dessus.

Dans mon dossier au sujet de mon escapade au café il est écrit « fugue et risque de passage à l’acte ». Ce n’est pas comme cela que je voyais les choses, et après ? J’ai tendance à croire que ma parole avait vraiment peu de « poids » à ce moment-là.

 

Sabrina Palumbo, coach-auteure-freelance en communication

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